CHAPITRE ONZIEME
Craintes de l'Assemblcc. • — Rapports du gouvernement avec les ateliers nationaux.
— Arrestation de M. Emile Thomas. — Le gouvernement et l'Assemblée. — Lî Commission Executive est reniersée. — Opinion de l'Angleterre sur les affaires^ de la France. — Proscripliou de la branche cadette de la maison de Bourbon,
— La République reconnue par la Belgique. — Sensation au sujet de ^^ Emile Thomas. ■ — Discours de M. Xavier Durricu sur les affaires étrangères. — On propose de poursuivre M. Louis lîlanc. — Conversation avec M. Bastide.
— Réputation de M. Crémicux sérieusement compromise. — Election pour le département de la Seiiii- — Situation des ateliers nationaux.
Le bruit court qu'aujourd'hui ou demain l'Assemblée a l'intention de rejeter la proposition du gouvernement tendant à ce que toutes les dispositions à prendre pour sa défense soient laissées aux soins du ministre de laguerre. Si ce vote a lieu, la Commission K.xécutive se propose de le considérer comme un refus de coniiance, et de donner sa démission. L'Assemblée, ajoule-t-on, a des raisons de croire que Je gouvernement médite un coup de main, qui devrait, d'ici à peu de temps, être i>. • i
mis à exécution contre elle, et que c'est la raison pour laquelle elle prend cette précaution.
S'il en était ainsi, elle ne nommerait alors probablement qu'un ministère ad interim, comme on l'avait d'abord proposé , et les relations diplomatiques régulières seraient tout naturellement ajournées.
Le rapport du comité de l'Assemblée sur la forme des relations à intervenir entre ce corps et la Commission Executive, qui était prêt, disait-on hier, et qui avait été mis à l'ordre du jour pour aujourd'hui, a été de nouveau renvoyé à lundi. On donne deux raisons différentes de cet ajournement. L'une, que l'on doit faire une nouvelle tentative pour opérer un rapprochement entre l'Assemblée et le gouvernement; l'autre, qu'on avait été informé de l'intention où étaient les ouvriers employés aux ateliers nationaux de marcher sur l'Assemblée, et que, par conséquent, on voulait qu'une pareille tentative ne trouvât pas le pouvoir exécutif dans un état de désorganisation. Quoi qu'il en soit , l'Assemblée s'est séparée plus tôt que de coutume , et, comme j'en revenais, j'ai trouvé un régiment de ligne , un escadron de dr^igons et deux bataillons de la garde mobile rangés sous les armes et gardant les approches du palais. Tout paraît cependant parAiitemenl tranquille à présent.
Pendant les dernières quarante-huit heures, Paris a été tenu dans une agitation continuelle par des récits contradictoires sur le véritable état des relations du gouvernement avec les cent mille ouvriers employés aux ateliers nationaux. C'est un fait curieux que le chef
ARRESTATIOX DK M. KMILK THOMAS. 3
mis à leur tète, M. Emile Thomas, qu'on avait jusqu'ici regardé comme possédant la conliance de ceux qui acceptaient ses services, a été, au milieu de la nuit, arrêté et emmené avec tout le mystère qui, sous l'ancien régime, accompagnait l'exécution des lettres de cachet. Je ne répéterai pas toutes les diverses conjectures auxquelles cet incident a donné lieu, — l'explication en sera fournie aujourd'hui à l'Assemblée; mais je pense qu'elle ne viendra que tard dans l'après-midi , car, pressé par tant de questions vitales, de la solution desquelles dépend, pour les citoyens, la sûreté de leurs personnes et celle de leurs biens, obligé de donner son attention aux soins si multipliés qui incombent à une assemblée constituante, ce corps se réunit aujourd'hui plus tard que de coutume , afin de nommer une commission chargée de préparer une loi sur le divorce. Ce qui me porte à croire encore qu'on s'attend à une démonstration alarmante de la part des ouvriers, c'est que l'on a battu le rappel ce matin, à cinq heures, pour convoquer la garde nationale, et que des troupes se rassemblent aux Champs-Elysées.
24 mai.
Nous courons encore la chance de voir le gouvernement renversé par TAssemblée aujourd'hui ou demain , mais la majorité n'est pas solide, et peut-être faiblira-
l-clle devant la responsabilité qu'elle assumerait en éta-
blissant un nouveau gouvernement temporaire. L'absence de courage moral ^ quand il s'agit de résister à tout ce qui ressemble à un mouvement populaire, ou d'affronter un danger imprévu, me frappe tous les jours davantage comme le trait caractéristique qui distingue les Français. Tel homme qui attendrait avec sang-froid un coup de feu de l'autre côté d'une table, n'ose pas s'exposer au risque de la proscription politique, et c'est pour cela qu'on s'est soumis sans murmure à tout ce qu'on désapprouvait le plus. On parlait aujourd'hui de modifier le rapport de la commission chargée de régler les fonctions de la Commission Executive de manière à le rendre acceptable à cette dernière, ou du moins à l'empêcher de donner sa démission.
Presque tout a été remis à demain dans l'Assemblée. J'apprends qu'avant mon arrivée, on a lu plusieurs lettres du prince de Joinville et des autres princes qui leur font honneur, mais je crains néanmoins que l'Assemblée ne i^ote leur exil , vu avec peine par tout le monde, et proposé par le gouvernement, afin d'éviter qu'on ne l'accuse de méditer des projets de réaction. M. Mole, qui a observé tout ce qui se passe avec une grande égalité d'àme, affirme que, maintenant, la république ne peut durer longtemps. En même temps, il eu coûtera beaucoup aux Français d'avouer qu'ils ont complètement échoué dans rentrej)rise qu'ils ()rétendaicnt offrir comme un exemple au monde. Toutefois, les événements les préparent graduellement à cet aveu. Leur vanité a eu une anière pilule à avaler, lorsque Lamartine a été obligé de leur prouver, du haut de la
L'ASSKMBLKE ET LA COMMISSIOX EXECUTIVE. 5
(ribune. que, d'un bout de l'Italie à l'autre, on repoussait ouvertement leur assistance.
La commission a adopté la résolution la plus vague, i;t, par conséquent, la plus inoffensive, au sujet de la Pologne. Elle invite la Commission Executive à contiimer « de prendre pour règle de sa conduite les vœux unanimes de l'Assemblée, résumés dans ces mois : Pacte fraternel avec l'Allemagne, reconstitution de la Pologne indépendante et libre , affranchissement de l'Italie. »
24 mai, 6 heures du soir.
Je reviens de l'Assemblée, où la question relative aux relations à intervenir entre la Commission Executive et ce corps a été tranchée; la résolution adoptée pourrait être, à quelques égards, considérée comme un compromis, mais c'est, en réalité, une défaite complète pour le gouvernement, et les dispositions essentielles du décret proposé ont été rcjetécs. Hier on a voté sur la première partie , qui avait pour objet de décider si le pouvoir exécutif serait obligé d'assister aux débats. Celui-ci, aux termes de sa proposition, avait demande à en être dispensé à moins qu'il ne fût appelé par un vote spécial de la majorité de l'Assemblée ; l'Assemblée a arrêté, au contraire, qu'il devrait se présenter toutes les fois qu'il serait mandé»par quarante membres sur nenl" cents.
La seconde i)artie était pins importante, parce qu'on
6 L\E AXXEE DE REVOLUTION.
la regardait comme renfermant un blâme indirect de la conduite du pouvoir au 15 mai, et comme impliquant conséquemment la défiance de l'Assemblée pour l'avenir. Le gouvernement proposait que le commandement des troupes postées dans le voisinage de \\\ssemblée et qui pourraient être nécessaires à sa défense fût placé entre les mains du pouvoir exécutif; il ne laissait au président que le droit de faire, baltre le rappel pour le rassemblement des gardes nationaux. 11 est évident qu'en temps ordinaire, l'amendement sollicité par le gouvernement aurait été parfaitement approprié à Tobjet que l'on avait en vue, car la Commission a habituellement sous ses ordres le ministre de la guerre et la garnison de Paris. Mais le 15 mai est trop récent pour que cette autorité déléguée puisse satisfaire entièrement l'Assemblée, et celle-ci a décrété, au contraire, que le commandement des troupes, dans les lieux qui avoisinent l'Assemblée, rentre surtout, en temps ordinaire, dans les attributions de la Commission Executive , mais que ce pouvoir est subordonné au maintien de l'ordre qui règne actuellement; que, dans toutes les circonstances imprévues et difficiles, (/ont If président est le seul Juge , ce dernier posséderait exclusivement le commandement suprême de toutes les forces nécessaires à la défense de l'Assemblée. J'ai souligné les mots dont il est le seul jin/e , parce que ces mots ont été ajoutés sur l'avis de M. Dufaure, qui les considérait comme» essentiels, après avoir été combattus par M. Billault, qui y voyait une marque de défiance envers la Commission Executive, et la preuve
FERME RESOLITIOV DE L'ASSEMBLEK. 7
qu'on était disposé à la croire capable de penser à opposer son autorité à l'autorité de l'Assenihlée, M. de Lamartine a cédé et a accepté cet amendement; il a cédé pourtant de mauvaise grâce, et, par conséquent, sa parole a produit moins d'effet qu'à l'ordinaire. Elle a été tout à la fois faible et emphatique.
La défaite de la Commission Executive a été rendue plus remarquable par la hauteur avec laquelle AI. Ledru- Rollin et M. Marie avaient déclaré, hier, qu'ils ne resteraient pas au pouvoir si l'Assemblée leur montrait de la défiance. Personne, cependant, ne croit qu'ils donnent pour cela leur démission. Mais l'Assemblée, poussée peut-être parle sentiment de sa sûreté personnelle, a montré, dans cette occasion , plus de fermeté que ses actes antérieurs ne m'en avaient fait attendre d'elle, et j'espère que l'effet en sera salutaire à l'avenir.
On se figure, bien à tort, en Angleterre, je le sais de bonne part, que c'est le parti républicain extrême qui ne veut pas de chef (ou de chefs) du pouvoir exécutif. C'est tout à fait le contraire. 11 est vrai que quelques enthousiastes ont pu pérorer, dans les clubs, en faveur d'une pareille théorie, mais les véritables chefs de ce parti, qui sont représentés par une fraction du gouvernement^ connaissent trop bien leur jeu. Toutes les contradictions qu'on observe entre les principes des hommes politiques et leur coiuluite, et qui rendent la situation actuelle de la France si difficile à comprendre à distance, viennent de ce que l'Assemblée Nationale est beaucoup plus conservatrice que le pouvoir exécutif. Ce dernier est probablement bien
1? UNE AXNKE DE REVOLLTIOX.
plus disposé à essayer de dissoudre l'Assemblée, comme il a dissous la Chambre, qu'à l'investir du pouvoir suprême.
Si l'on tentait cette entreprise, elle échouerait, je l'espère , et l'Assemblée , s'il lui était permis de continuer sa tâche sans être renversée, proposerait, par l'organe de sa commission, une constitution où le parti extrême n'aurait rien à voir. Si l'Assemblée étai.t dispersée par la populace armée, avec la connivence, sinon sous la direction d'une partie du pouvoir exécutif, les chefs de cette nouvelle révolution seraient obligés d'exercer pendant bien des mois une autorité arbitraire , pour dominer les départements par la terreur, avant de pouvoir espérer d'obtenir une Assemblée élue par le suffrage universel, qui ne fiit pas plus conservatrice encore que l'Assemblée actuelle. S'ils réussissaient,. l'expérience de la première révolution montre que ce serait sous une espèce de dictature exercée par une ou plusieurs personnes, et non par l'intervention directe d'une Assemblée \ationale, qu'on pourrait maintenir le règne de la terreur.
25 mai.
Les lois de proscription passent facilement ici, pour être souvent révoquées de la manière la plus inattendue. Le décret qui bannit du territoire français la branche cadette de la maison de Bourbon a été volé
PROSCRIPTIOX DE L\ BRAXCHK CADETTE DE BOIRBO.V. 9
hier par une très-forte majorité, après une courte discnssion de peu d'importance.
Cette résolution ne fait pas beaucoup d'honneur aux personnes qui y ont pris part. Le gouvernement, en la proposant , avait principalement en vue de mettre ses adversaires, à l'Assemblée, dans une position embarrassante, et celte position a été acceptée par ceux-ci en silence; ils ont paru manquer de ce courage moral dont la défaillance , lorsque les événements étranges des derniers mois deviendront de l'histoire , portera à jamais une grave atteinte à la réputation de presque tous les hommes publics qui y ont été jusqu'à présent mêlés.
Six cent trente-quatre membres ont voté pour le décret et soixante-cinq seulement ont voté contre ; mais je doute que cette minorité de soixante-cinq , quelque faible qu'elle ait été, n'ait pas excédé le nombre des membres de la majorité qui approuvaient réellement la mesure sanctionnée par eux. Les enthousiastes de la République ont compris que cet acte même renferme l'aveu de l'instabilité de leur système, tandis que les hommes de bon sens de tous les partis doivent sentir que les prétendants aux tenlatives desquels un tel décret porte obstacle , sont ceux qui savent n'avoir aucune chance* de succès.
Le plus grand nombre des chefs de V ancienne r/auc/ié n'ont pas pris part au vote, craignant, je suppose, qu'en imposant un scrutin de division, qui était l'acte de la majorité, on n'eût l'intention de soulever prématurément coulre eux l'accusation de réaction , et par là de paralyser à Tavenir leurs efforts.
Il est certain que les lettres des jeunes princes, bien naturelles dans leur position et qui font honneur à leurs sentiments, ont produit un mauvais effet sur la décision de la Chambre. Ces princes, en effet, considéraient le rejet du décret comme équivalant à un vote qui prononçait immédiatement leur rappel et les autorisait à reprendre, au service de leur pays, la part qu'ils réclamaient à bon droit; or, comme tous les membres de l'Assemblée Nationale font au moins profession de penser qu'il faut soumettre à une épreuve loyale les institutions républicaines, personne ne pourrait dire que la présence des jeunes princes, au commencement d'une pareille épreuve, pût avoir une influence salutaire sur le résultat.
En réalité , le caractère énergique de ces princes d'Orléans et la place éminente qu'ils ont autrefois occupée dans l'armée, ont tourné au détriment de leur cause, en ce sens que personne ne pouvait envisager leur retour comme une chose indifférente.
29 mai.
M. Bastide a annonce aujourd'hui à l'Assemblée que le gouvernement belge avait formellement reconnu la République, et que le gouvernement espagnol allait en faire autant. Ces deux nouvelles oi»t été reçues un pou froidement.