LE GOUVERXKMENT BELGE RECOW'AIT LA RÉPUBLIQUE
Je n'ai pas cru devoir rapporter ici toutes les entrevues que j'ai eues avec M. Bastide à ce sujet, depuis le jour même où il est entré au ministère qu'il occupe aujourd'hui; cependant, j'ai tout naturellement rendu compte de ces entrevues à mon gouvernement. Tant que les puissances étrangères se sont accordées pour suspendre toutes relations officielles avec le gouvernement issu de février, il ne m'a pas semblé nécessaire de prendre note chaque jour de l'impatience que manifestaient ici les membres de ce gouvernement, impatience fondée en grande partie sur la considération qui constituait notre objection la plus naturelle , savoir, le titre très-précaire auquel ils tenaient leur pouvoir actuel; cette considération ne leur faisait désirer qu'avec plus d'ardeur une démonstration capable de donner à leur autorité l'apparence au moins de cette stabilité sur laquelle ils devaient sentir qu'ils n'avaient pas beaucoup à compter eux-mêmes.
Je suis persuadé que nous avons raison d'attendre , mais le cas devient plus difficile lorsque l'usage sur lequel l'objection est fondée n'est plus uniformément observé.
Dans la première entrevue que j'ai eue avec M. lîastide à ce sujet, j'ai cru l'avoir convaincu personnellement que l'expectative était, pour un gouvernement qui se reconnaissait encore comme incomplet, la situation ordinairement adoptée; qu'on ne pouvait, par conséquent, en tirer de conséquence défavorable; mais il est revenu chez moi le même jour, et m'a dit qu'il avait rapporté à la Commission Executive et à ses
ministres la communication que je lui avais faite. Il ne les avait pas trouves disposés à envisager sous le même point de vue que lui l'ajournement des relations diplomatiques. Le gouvernement français, a-t-il ajouté, comprenait les difficultés de sa position ; l'accueil fait par les puissances étrangères à la révolution avait soulevé, dans la population, beaucoup de susceptibilités ; ses collègues d'ailleurs, le pouvoir exécutif n'étant plus entre les mains d'un gouvernement purement provisoire, sorti des barricades, mais confié a un gouvernement adopté par l'Assemblée, élue elle-même par la nation, croyaient que toute hésitation apparente pourrait donner lieu à des interprétations défavorables, et ajouter aux difficultés qu'ils éprouvaient pour réprimer les passions belliqueuses d'une grande partie du peuple.
J'ai répondu à AI. Bastide que la considération devant laquelle s'était arrêté le gouvernement de Sa Majesté, et dont je lui avais donné connaissance, n'était nullement en contradiction avec la disposition où il était de reconnaître toute forme de gouvernement choisie par le peuple français ; qu'elle existait encore dans toute sa force. Je lui avais déjà expliqué qu'il est contraire aux usages diplomatiques d'accréditer un ambassadeur auprès d'un pouvoir qui faisait profession de n'être qu'intérimaire ou transitoire. Il ne me semblait pas qu'on laissant, pendant quelques jours de plus seulement, les relations sur le pied sur lequel elles étaient restées pendant les trois derniers mois, on dut nécessairement produire sur l'opinion publique
ENTRETIEN AVEC M. RASTIDE. 13
une action défavorable; je ne voyais pas comment, en effet, il proposerait aux gouvernements d'adresser à leurs représentants des lettres de créance, puisque l'Assemblée pouvait tous les jours destituer la Commission.
AI. Bastide a répliqué qu'on pouvait, à son avis, les adresser à la République française. J'ai observé que sans être parfaitement instruit des précédents de ce genre, je croyais une conduite semblable sans exemple. Des deux précédents les plus récents, l'un, que nous trouvions après la paix d'Amiens , se rapportait au Premier Consul, l'autre concernait le président des États-Unis. J'ai ajouté qu'il y avait une autre considération à invoquer; — il avait allégué l'opinion du peuple français, mais, ses collègues et lui devaient aussi se le rappeler, le gouvernement britannique ne pouvait pas entièrement perdre de vue qu'il s'était passé bien des événements, même depuis notre première conversation , propres à faire nailre , cbez les Anglais , la pensée qu'on n'avait le droit de compter sur rien de stable en France, surtout si l'on réflécliissait à la position de cette Commission Executive, moins de dix jours après celui où l'Assemblée Nationale avait été violée, et où l'anarcbie ou la guerre civile avaient paru un moment la seule alternative ; on pouvait bien penser en Angleterre que c'était une occasion singulièrement choisie pour s'écarter de l'usage établi, et précipiter un changement dans nos relations, non officielles mais amicales.
M. Bastide m'a pressé de nouveau, en invoquanl ce
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désir de la paix dont il était sur que nous étions l'un et l'autre animés , de faire tout mon possible pour éviter une mésintelligence sur une simple question de forme. Je crois M. Bastide très-sincère dans son désir de modérer les sentiments violents qui régnent même pvirmi quelques-uns de ses collègues. Deux jours plus tard, j'ai eu une autre conversation avec lui au sujet de ces difficultés techniques qui empêchent d'établir immédiatement des relations diplomatiques avec la République. Je comprenais bien, lui ai-je fait observer, que ceux auxquels il avait fait allusion eussent pu concevoir quelques inquiétudes sur la continuation, ad inlerhn, de nos rapports avec le Gouvernement Provisoire avant que l'Assemblée eût proclamé la République ; il était alors en effet permis de dire que ceux qui, pour leur compte , préféraient sincèrement une autre forme de gouvernement, attendaient avec l'espoir que la décision de l'Assemblée Constituante serait autre qu'elle n'a été; mais maintenant, ai-je ajouté, que l'Assemblée avait proclamé la volonté de la nation sur ce sujet, j'aurais cru que ces relations amicales , quoique non officielles, étaient de nature à satisfaire le gouvernement , car on lui prouvait clairement, en les entretenant sur ce pied, que , si on différait encore à leur donner un caractère plus régulier, ce délai ne pouvait être attribué qu'aux difficultés de forme résultant de l'absence d'un gouvernement exécutif définitivement constitué. J'ai prié aussi M. Bastide de vouloir bien se rappeler qu'il n'était pas improbable que, même dans les pays étrangers, on se fit une idée exagérée de l'instabilité des affaires
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en France ; que celte inquiélude , conçue à propos de la solidité des relations internationales, depuis le renversement temporaire de toute autorité régulière, avait été manifestement provoquée par une question de politique étrangère , et que le premier acte des insurgés avait été de déclarer la guerre. M. Bastide a répondu qu'il était, des deux parts, difficile de s'appesantir sur les impressions erronées des deux peuples. Il était sûr que si toute la France avait pu entendre les conversations qui avaient eu lieu entre nous à ce sujet, il n'y aurait lieu de concevoir aucun motif de doute ni de défiance; mais il désirait beaucoup, si c'était possible, que l'on fit quelque démonstration publique, dans le sens d'une reconnaissance , parce qu'il y avait bien des gens incapables de comprendre une autre conduite, et plus encore déterminés à agir comme s'ils ne la comprenaient pas. Je crois, avec M. Bastide, que quelques personnes ne seraient pas fâchées d'interpréter notre altitude d'une manière défovorable; je crois, de plus, quoiqu'il ne lui fût naturellement pas possible de l'avouer, qu'on trouverait aisément parmi ses collègues des hommes assez disposés à faire oublier leur propre impuissance, en tant que gouvernement, en représe"ntanl une puissance étrangère quelconque comme décidée à ne pas reconnaître la République, et en excitant ainsi contre elle les préjugés nationaux. Si tous les gouvernements étrangers s'étaient uniformément abstenus de la démarche qu'on désirait d'eux, et s'ils avaient suivi précisément la même conduite, je suis certain que la Commission Executive n'aurait
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jamais eu assez d'influence pour exciter une émotion si générale en France. Le cas est plus douteux lorsque les uns la reconnaissent tandis que les autres ne la reconnaissent pas; mais j'ai toujours tenu et je tiendrai toujours à M. Bastide le même langage : tant que la France ne se sera pas constituée d'une façon permanente, toute modification dans le caractère de nos relations présente, à mon avis, des difficultés insurmontables; aussitôt qu'elle se sera choisi un gouvernement, et que ce gouvernement pourra se donner pour établi d'une manière permanente, quelle qu'en soit d'ailleurs la nature, il n'y aura plus lieu pour nous de montrer la moindre hésitation à manifester, par la conduite la plus ostensible, notre désir de cultiver avec lui des relations amicales.
30 mai.
La nouvelle que M. Emile Thomas, directeur en chef des ateliers nationaux , avait disparu sans laisser de traces, a naturellement produit, pendant ces derniers jours, une émotion extraordinaire. On a d'abord supposé que, comme il avait affaire à une bande d'hommes à peu près indomptables, quelques-uns des individus placés sous ses ordres l'avaient tué; mais on a découvert depuis que le coup venait d'en haut, et non d'en bas, et que l'agent immédiat de son enlèvement subrepticc et forcé était le- ministre du département dans le ressort duquel il se trouvait.