LA SITUATION DE CAVAIGNAC S'AMÉLIORK
(l'agir comme il l'a fail. Sans aucun doute, le sacrifice qu'il a du faire d'un grand nombre d'amis personnels lui a coûté beaucoup sur le moment, et l'on doit attribuer à l'influence des seutiments qui le dominaient la plus grande partie de l'hésitation qu'il a montrée dans toute la suite de celle affaire, de même que l'embarras qu'il éprouvait à la tribune, et qui rendait ses explications contradictoires et incompréhensibles. On a une confiance si générale dans la complète loyauté de ses vues, que l'impression défavorable produite par ces circonstances sera, je l'espère , passagère , et bien qu'il ne soit donné à personne de prévoir, six semaines à l'avance, le résultat d'une élection abandonnée au suffrage universel, il n'est pas douteux cependant que ses chances ue se soient accrues, grâce aux alliances qu'il a récemment formées. Je suis persuadé qu'il a été irrité de nouveau par les attaques acharnées de certains individus qu'il n'aime pas, bien qu'il eut été auparavant calmé par les remontrances de quelques personnes de son entourage. Il doit avoir compris cependant que tous ceux des républicains de la veille dont il avait perdu l'appui avaient montré, par lu façon même dont ils l'avaient assailli, leur propre incapacité, et l'impossibilité où ils étaient de lui rendre aucun service dans la conduite des alHiires.
Mole a été indisposé pendant ces derniers jours ; hier, cependant, il avait quitté le lit, et nous nous sommes entretenus ensemble, dans une longue conversation, de l'aspect que présentent aujourd'hui les événements. Il y a maintenant quatre hommes en
France qui, s'iis peuvent seulement s'entendre sur le détail des moyens les plus propres à leur faire atteindre le but qu'ils poursuivent en commun , seront à même , avant qu'il se passe longtemps , de faire du pays tout ce qu'ils voudront. Ces hommes sont Mole, Thiers, Odilon Barrot et Berryer. Le premier doit à la haute opinion que l'on a conçue de sa sagacité comme homme d'Etat, d'exercer sur la nation beaucoup plus d'influence que je ne l'aurais cru possible en pensant au peu d'occasions qu'il a eues, pendant les dernières années, de se mettre en évidence. Je lui ai demandé s'il croyait que le dernier changement de ministère lut capable, dans une certaine mesure, de réconcilier la France avec la République. La haine qu'elle a excitée, m'a-t-il répondu, a été poussée trop loin pour qu'il en soit ainsi , et ce changement ne sera accueilli avec plaisir que parce qu'il offre une chance de plus de se débarrasser de ce gouvernement. La question dont tous les partis cherchent maintenant à deviner la solution, c'est l'élection du Président. Le choix d'un candidat dépendra beaucoup de la date qu'on fixera pour le scrutin. S'il avait lieu en même temps que l'élection de la nouvelle Assemblée, comme il est à peu près certain que celle-ci sera rcactionnain; et monarchique , le candidat à la Présidence adopté par l'opinion pourrait bien être alors un homme qu'on saurait prêt à sacrifier immédiatement sa position pour se conformer au vœu de la nouvelle Assemblée. Mais, comme l'Assemblée actuelle a décidé par un vote qu'elle prolongerait son existence jusqu'après l'adoption de
COWKRSATIOM AVEC l>K COMTK MOM;. 325
cerluines lois encore inconnues quelle uj)pelle oijjaniques, il serait peu habile de mellre, pendant quelques mois, un simple locum tenens royaliste en contact avec la première Assemblée, fille de la Révolution, et ce que ces quatre chefs de parti auraient, je crois, de mieux à faire serait d'appuyer Cavaignac s'il a quelque chance. Ce bon procédé ne serait que justice à tous égards, après la conduite qu'il a tenue récemment; ils échapperaient ensuite ainsi aux dissentiments que suscitera entre eux le choix d'un candidat, et qui autrement, je le prévois, rompront leur concert pour l'avenir. Cependant, il peut devenir évident, avant le jour de l'élection, que la nation est trop hostile à la République pour laisser à Cavaignac, dont le nom est inévitablement associé aux opinions républicaines , la moindre espérance de réussir, malgré l'influence même que lui donne le pouvoir. Il serait peut-être nécessaire alors d'avoir sous la main un candidat qui pourrait rallier un nombre suffisant de suffrages pour permettre à l'Assemblée de fixer sur lui un choix, dans le cas où aucun n'obtiendrait la majorité absolue.
On répand tous les jours, depuis quelque temps, le bruit que des insurrections ont éclaté; mais Cavaignac et Lamoricière m'assurent tous deux que ce bruit n'a aucun fondement et qu'ils ne prévoient aucun trouble.
20 octobre.
M. Bastide m'a dit ce matin que le gouvernemeut avait résolu de proposer à l'Assemblée de s'ajourner à un mois, de suspendre ses travaux du 15 novembre au 13 décembre, et de fixer au 5 décembre l'élection du Président.
Nouvel exemple des surprises que nous réserve l'imprévu. Cette mesure, à laquelle était décidé à s'opposer, il y a dix jours, quiconque s'intéresse à l'ordre social, vient d'être adoptée comme une chose toute simple. Immédiatement après la lecture du rapport présenté par la Commission chargée d'examiner s'il convient de maintenir l'état de siège, r.'\ssemblée, en silence et à l'unanimité , a décidé par son vote qu'il devait être levé. Pendant longtemps, l'état de siège n'a été conservé que de nom, et l'on ne faisait plus usage des pouvoirs qu'il confère; il avait donc perdu tout effet moral. Il est levé maintenant, sans aucune raison, au moment précis où la crainte des troubles préoccupe l'esprit public plus qu'elle ne l'a fait depuis deux mois. Mais, ainsi que je le remarquais la semaine dernière , j'ai entendu dire par quelques personnes que l'on considérait comme impossible d'en profiter plus longtemps pour prendre la seule mesure j)our laquelle on s'en soit autorisé dans ces derniers temps, c'est-à-dire la suppression des journaux; celle extension donnée à la loi a été tolérée parce qu'on s'esl senti dominé par les exigences de la situation, mais
LK RKMPLACEMKXT MILITAIRE. 327
beaucoup des meilleurs amis de l'ordre public sont d'avis que de tels actes d'autorité n'entraient j)as dans les attributions dévolues au pouvoir par l'état de siège. Le point important, toutefois, c'est qu'une immense garnison est encore concentrée dans Paris, et qu'en même temps qu'on l'y conserve on persévère dans la résolution d'avoir recours , avec vigueur et promptitude, aux irrésistibles moyens de répression qu'elle assure, si cela devient nécessaire.
22 octobre.
La discussion d'hier, sur le remplacement militaire, a été importante non-seulement par le résultat immédiat qu'elle a produit ,• mais par l'influence qu'elle est destinée à exercer indirectement sur la renommée politique de quelques-uns de ceux qui y ont pris part. Il était aisé de prévoir que AL Thiers traiterait avec un bonheur tout particuler un sujet à l'examen approfondi duquel toutes ses études historiques l'ont conduit, et qui se prête si bien lui-même à cette facile abondance dans laquelle il excelle toujours, quand il défendait une cause qui lui fournissait en même temps le moyen de rendre témoignage à ses principes politiques et de se concilier les sympathies unanimes du pays. II était naturel de croire qu'il profilerait d'une (elle occasion de manière à accroilj'e sa popularité. D'un autre côté, personne n'était préparé au langage du général Lamo-
328 LNE ANNEE DE RE\ OLLTIOX.
ricièie sur ce sujet, et au ton dont il s'est exprimé. Comme ministre de la guerre, on sait qu'il a ouvert les avis les plus énergiques pour assurer la répression de toute nouvelle révolte, et qu'il a compté, sans hésitation , sur l'obéissance passive des troupes. Comme homme politique, on sait encore qu'il a activement concouru à faire entrer dans le gouvernement des membres du parti modéré, et cependant, irrité de l'opposition que ses plans ont rencontrée de ce côté de la Chambre, il a tout à coup recherché les sympathies de la Montagne. Il était pénible d'entendre un homme qui a été le dernier ministre de la guerre de Louis- Philippe, et qui pourrait trouver quelques reproches à se faire en pensant à l'imprévoyance dont tant de gens ont fait preuve dans ces heures si fécondes en événements, il était pénible, dis-je, de l'entendre affirmer que Thésitatiou des troupes étai.t justifiée par les vices du système à la défense duquel elles étaient appelées. Le général Lamoricière, je n'en doute pas, quand il s'abandonnera à des réflexions plus calmes, ne se souviendra |)as sans un profond regret qu'il s'est exprimé de manière à faire éclater les applaudissements chaleureux de la partie anarchique de l'Assemblée. La violence extraordinaire à laquelle il s'est livré dans cette discussion est d'autant plus inexcusable que, chacun le sait, il n'est pas absolument opposé à la faculté accordée aux jeunes gens de se faire renij)lacer, mais désire tout simplement que le remplaçant soit choisi par l'autorité militaire ; d'après ses vues, la personne qui refuserail de servir payerait une iudemnité au gouvernement.
CAVAIGXAC DKKEM) LK GIvXKH.AL LAMORICIIIKK. 329
Le general Lehrclon, irrité par le langa|j[e du minis- Ire de la guerre, ayant attaqué d'une façon un peu rude et contre toute justice la carrière militaire du général Lamoricièrc, a fourni au général Cavaignac une de ces rares occasions où, s'abandonnant sans contrainte aux mouvements de son noble cœur, il provoque l'admiration de tous. Les j)aroles qu'il a prononcées ne brillaient pas par une éloquence extraordinaire, l'action en ellemême était toute naturelle, et cependant si l'orateur le plus habile, si l'homme du monde le plus accompli, avait voulu changer un seul mot, modifier un seul geste, il n'aurait réussi qu'à gâter l'effet produit sur tout l'auditoire par la noble résolution avec laquelle le général s'est déprécié modestement lui-même pour défendre généreusement son ami.
Il n'est peut-être pas hors de propos de mentionner ici un incident bien proj)re à montrer à quel point les sentiments qui animent aujourd'hui presque tous les partis en France à l'égard de l'Angleterre diffèrent de ce qu'ils étaient naguère. Lorsque M. Thiers, ayanl exposé avec de grands détails les règles qui président à la composition de l'armée anglaise, a ajouté : « C'est une des plus belles armées du monde, et une des plus fâcheuses à rencontrer sur un champ de bataille ", il ne s'est fait aucun murmure d'improbation , et un grand nombre de membres se sont tournés, d'un air bienveillant, vers la tribune dij)lomatique oii j'étais placé.
Je copie, d'après le Moniteur de ce matin, ces passages du discours de M. Thiers, oii il apprécie avec
:i30 UXE AiWEE DE REVOLUTIOX.
des éloges mérités la composition de l'armée anglaise et les qualités qui la distinguent :
Il En Angleterre, on a, à l'égard des hommes, un très-grand respect de l'individu, et ici, au contraire, nous avons un tel respect de tous, et nous en avons si peu de l'individu, que cela nous conduit insensiblement presque au communisme. En Angleterre, c'est tout le contraire; on a un respect tel de l'individu que quelquefois l'État en souffre. On n'oserait pas , dans ce pays, proposer le service tel qu'il est chez nous, même avec le remplacement; on ne l'a jamais osé. Savezvous ce qu'on a adopté? L'armée mercenaire. Elle n'en est pas moins patriote; elle n'en est pas moins une des plus grandes armées de l'Europe, une des plus fâcheuses à rencontrer sur un champ de bataille.
55 Eh bien, comment est-elle composée? Par des volontaires qui passent ou qui passaient naguère presque toute leur vie sous les drapeaux. Je crois maintenant qu'on a réduit le service à seize ou dix-huit ans : c'est à peu près cela.
5> Il y a un corps d'officiers qui se transmettent leur charge; cela fait une armée de métier, une armée qui n'en est pas moins parfaitement solide, profondément disciplinée, et nous l'avons malheureusement appris. Certes elle n'a pas fait reculer nos braves soldats, mais enfin il y a des jours de malheurs dans notre histoire , grâce aux qualités si fortes, si solides de cette armée.
" Eh bien, à côté de ses soldats tous volontaires, car, comme je l'ai dit, la conscription n'existe pas en Angleterre , à côté do ses soldats qui passent toute leur
PAROLKS DK M. THIERS SLR LV\RVli;i-: AX(il..AISK. :i:il
vie valide sous los drapeaux, vous avez le sysième prussien, qui appelle tout le monde sans exception, mais qui ne garde les hommes sous les drapeaux qu'un an, dix-huit mois au plus. Le reste du temps se passe dans la Landire/ir, espèce de garde nationale. Voilà l'autre extrême.
' Quels sont les inconvénients que l'expérience a démontrés dans ces deux systèmes? Croyez-vous que celui de l'Angleterre pèche par la qualité militaire, par l'insuffisance du patriotisme, par le défaut de discipline, de vigueur, de solidité au feu? Non pas. Il y a quelques défauts qui tiennent h la nation. Le soldat anglais a besoin d'être beaucoup nourri , beaucoup plus qu'on ne peut souvent le faire à l'armée. Il a besoin qu'on ne le fasse pas trop marcher. Voilà ses défauts; mais, sous le rapport des autres qualités militaires, il n'a pas de défaut. J'ai passé ma vie à faire une enquête perpétuelle sur notre glorieux passé, j'ai entendu les militaires de toute l'Europe sur cette question, — il y a ici des militaires qui ont fait nos grandes guerres et qui pourraient m'interrompre ; — je les ai trouvés d'accord sous le rapport des qualités militaires de l'armée anglaise. Elle ne laisse rien à désirer, rien, rien. 51
La discussion de la loi relative au remplacement militaire a, en se prolongeant, retardé de deux jours le vote définitif de la Constitution ; on croit encore (pi'il aura lieu mardi, et alors s'élèvera la question de savoir si l'Assemblée doit être prorogée en masse pour un mois, ou si l'on donnera à des groupes de représentants répartis dans les différentes périodes de ce mois, un
graud nombre de congés individuels, de manière pourtant à conserver toujours la majorité de l'Assemblée en permanence. On dit que celte dernière manière de procéder est celle qui a été adoptée par la Réunion de la Rue de Poitiers.
23 octobre.
Je tiens de la meilleure source que les ministres ont résolu ce malin, dans un conseil de cabinet, de proposer immédiatement un décret pour obtenir la fermeture des clubs et Finterdiction des banquets. Je suis heureux de pouvoir constater ici que les avis donnés de divers côtés aux chefs du gouvernement, pendant ces deux ou trois derniers jours , n'ont pas été sans effet, et que les attaques forcenées des mécontents venant au secours de ces avis , les hésitations du gouvernement ont été enfin levées.
Les incidents politiques de la semaine dernière n'ont pas été de nature à rendre moins sombre l'aspect de l'avenir. Les heureux résultats qu'aurait pu produire le dernier changement de ministère ont été en grande partie neutralisés par la persistance du général Cavaignac à considérer cette mesure comme un acte isolé, et non comme un moyen d'arriver à une conclusion. Au lieu de lui faire produire les conséquences toutes naturelles que tout le monde en attendait, il a semblé prendre surtout à lâche de montrer à ses anciens amis
MAUVAIS CHOIX DU (]()UVER\ KAIKXT. :i:j:j
et à ses alliés avec (jucllc répu,'];nancc il a pris ce parti. Je crains beaucoup, j'ai eu déjà l'occasion de le dire, qu'après avoir entendu MM. Dufaure et Vivien à la tribune, on ne connaisse les j)lus précieuses des qualités qui les disliufjuent comme hommes d'Klat, et qu'il n'y ait lieu de les trouver plus remarquables par la clarté et la vigueur avec lesquelles ils exposent leurs opinions que par la fermeté avec laquelle ils y conforment leur conduite. Les deux premières nominations qu'ils ont faites n'ont pas répondu à l'attente générale. Le nouveau préfet de police, M. Gervais, est sans doute bien préférable au dernier, mais on avait espéré que le nouveau ministre de l'intérieur ne se croirait pas obligé d'appeler, pour l'assister dans ses fonctions, un ancien conspirateur, et bien qu'on sache peu de chose de M. Brissot, le nouveau chef du cabinet de M. Vivien, on a trouvé étrange qu'il ait été annoncé comme Brissot , ti le iils du célèbre conventionnel. «
La plus grande preu.ve de faiblesse qu'ait encore donnée le Gouvernement a été de conserver à la direction générale des postes M. Etienne Arago, qui a voté contre lui à propos d'une question de confiance, et a publié dans les journaux une lettre oii il déclare que s'il a gardé sa place, c'est d'après les conseils des adversaires du cabinet.
Le Pouvoir Exécutif est en même temps déterminé à ne pas retarder l'époque de l'élection présidontiollo, et à combattre la proposition de «tjuolques membres du parti modéré, qui voudraient qu'on votât d'abord la loi électorale et une ou deux autres lois indispen-
sables, et qu'ensuite le Président et la nouvelle Chambre fussent nommés en même temps. Le général Cavaignac , sans aucun doute , est poussé à cette résolution par le désir de se soustraire , aussitôt que possible , à un pouvoir provisoire qui a maintenant perdu beaucoup de son autorité, mais il prévoit également que si l'élection a lieu dans un court délai, il n'aura probablement aucun rival sérieux à redouter, si ce n'est Louis Napoléon, et il espère qu'obligé de choisir entre les deux, le parti modéré lui donnera la préférence. Si le nouveau Président pouvait s'appuyer sur une Chambre réactionnaire tout récemment élue, le général croit qu'il se trouverait alors en présence d'un instrument de restauration plus dangereux que Louis- Napoléon mis en avant par un grand nombre de ses amis en vue de ce résultat final.
Les chefs des différents partis et des diverses fractions de l'Assemblée discutent beaucoup en ce moment et se consultent fréquemment entre eux ; j'aurai bientôt , sans doute, l'occasion d'annoncer quelques résolutions qui me permettront d'indiquer la solution probable, dans l'avenir, de cette question tous les jours plus grave.
On assure que la Réunion de la Rue de Poitiers et celle de l'Institut sont parvenues à s'entendre pour combattre la proposition d'une prorogation, et pour demander de la manière la plus pressante que six cents membres au moins restent en permanence jusqu'à l'élection du Président.
Les membres de ces réunions ont été, entre autres
M. DUKALKE Kl LK DKCRKl COXTKE LKS CLl US. :}35
motifs, conduits à adopter cet avis par ia certitude où ils sont que, dans ce moment, les sociétés secrètes, tous les jours plus nombreuses et parfaitement organisées , manœuvrent avec une grande ardeur.
24 octobre , 6 heures du soir.
La Commission de constitution vient à l'instant même de proposer un projet de décret qui fixe au 10 décembre l'élection du Président, et l'Assemblée a renvoyé à jeudi prochain la discussion de la question.
26 octobre.
Le décret qui rend à la famille d'Orléans la possession de ses biens personnels , et la jouissance de ses revenus , sauf quelques arrangements pour la liquidation de diverses dettes, auxquels Leurs Altesses Royales ont donné leur assentiment, a été adopté hier presque sans aucune discussion , et sans qu'aucune voix à peine s'élevât pour le combattre.
Je tenais, comme je l'ai dit plus haut, d'une source que je savais sûre, que le gouvernement avait résolu de proposer à l'Assemblée un projet de décret destiné à ordonner la fermeture des clubs et à interdire les banquets. Il semblait que c'était M. Gervais, le non-
veau préfet de police, qui avait insisté auprès du gouvernement pour l'inviter à prendre cette mesure , urgente selon lui. J'ai donc été fort surpris quand j'ai vu deux jours se passer sans qu'on entendît parler de rien à ce sujet. On a su depuis que M. Dufaure, malgré les représentations de AI. Gervais , a soutenu l'ajournement, quant à présent, de toute mesure de ce genre , et que la majorité des ministres s'est rangée à son avis. Il peut paraître singulier que cet acte de rigueur ait été provoqué par un préfet de police dont les antécédents, à l'époque de sa nomination, avaient inspiré la défiance , et ait été prévenu par le ministre à l'avènement duquel les républicains s'étaient opposés, le considérant comme réactionnaire , mais , j'ai déjà eu l'occasion de le remarquer, le défaut de M. Dufaure semble être d'hésiter toujours au dernier moment, avant de prendre une résolution décisive. Il peut avoir des raisons qui ne nous sont pas connues, pour désirer cet ajournement temporaire ; cependant, à l'approche de 1^'élection présidentielle , il a certainement perdu par cette hésitation un temps précieux, dont il aurait pu profiter pour rallier au gouvernement du général Cavaignac les amis de l'ordre encore incertains sur la ligne de conduite qu'ils doivent adopter, et désireux d'obtenir du général une garantie qu'il a complètement brisé avec le parti révolutionnaire. Les nouvelles nominations auxquelles a donné lieu la retraite de M. Goudchaux sont en elles-mêmes sans importance, mais (îlles ne sont pas propres à inspirer confiance dans l'impartialité avec laquelle on se propose de choisir les
1NCIDE\T PROVOQUIO PAF{ M. CLIvMFAT Tf{0\IAS. 3:i7
hommes les phis capables de remphr les emplois considérables.
Une scène de himulle des plus honteuses s'est passée hier dans l'Assemblée Nationale. Klle a eu pour cause une altercation entre différents membres de la famille Bonaparte et M. Clément Thomas. Ce dernier ayant dirigé quelques attaques personnelles et injustihables contre Louis-Napoléon, qui n'était pas présent, il s'éleva, entre lui et les deux cousins du Prince, une contestation pleine de personnalités à laquelle une grande partie de l'Assemblée se mêla bientôt. M. Dufaure, après avoir répondu, avec ce tact qui le distingue toujours à la tribune, à quelques questions relatives aux banquets, a signalé, avec une ironie à laquelle l'auditoire a applaudi , une sorte de demi-proclamation émanée de Louis-Napoléon, et qui a paru dans les journaux. Le prince Napoléon, cousin de Louis-Napoléon, a revendiqué la responsabilité de cette démarche, et alors \l. Clément Thomas , qui se plaît toujours à jouer auprès de ses amis politiques le rôle de matamore, a donné à toute cette affaire le caractère d'une persécution à laquelle l'Assemblée s'est montrée d'abord trop disposée à s'associer, mais dont rextrèmc violence l'a enfin rendue honteuse.
La scène d'hier donnera un intérêt particulier à la décision que l'.Assemblée prendra peut-être aujourd'hui relativement à l'époque de rejection.
6 licurcs (lu soir.
L'Assemblée vient de voter tout à l'heure un des
articles du décret qui détermine la date de l'élection. Elle a décidé que le délai ne devrait pas dépasser le 10 décembre.
Le scrutin a donné contre l'ajournement 587 voix, — pour l'ajournement 232.
La minorité était composée d'éléments très-variés; on y rencontrait une petite fraction du parti modéré, et, dans le nombre, le comte Mole qui est d'avis que le Président et la nouvelle Chambre soient élus en même temps. A ce groupe s'est jointe toute la Alontagne, qui craint un appel au pays, et donne ainsi une preuve nouvelle qu'on ne saurait trouver une oligarchie aussi absolue et aussi intolérante que celle qui est sortie du suffrage universel , lorsqu'elle a perdu sa popularité, Sans aucun doute, l'opinion où l'on était qu'une décision contraire entraînerait la retraite du général Cavaignac a pesé sur la majorité, qui a été très-flottante pendant les dernières vingt-quatre heures.
29 oclûbre.
Tout ce qui s'est passé pendant la dernière semaine a tendu à rendre de plus en plus improbable aucune autre candidature sérieuse à la présidence que celles de Louis-Napoléon Bonaparte et du général Cavaignac.
Les mêmes circonstances ont augmenté les chances du premier et ont fort amoindri celles du général. Je regrette beaucoup, à cause de l'estime particulière
PAHOLES r[:(;rktt\i)li:s dk cavaigxac. -iw
(|u'il m'inspire, d'etre invinciblement amené à la conviction d'un tel résultat, et je le rcfjretterais encore davantage si ce résultat ne devait pas être en grande partie attribué à ses propres fautes, ([ui , elles-mêmes, ne permettraient plus guère d'espérer que son triomphe assurât au pays un gouvernement dont il pût se féliciter. Dans mon opinion, c'est lui-même qui a porté hier à sa popularité le coup le plus fimeste en prononçant un discours que rien n'avait provoqué, et dans lequel il a manifesté le désir de voir la durée de l'Assemblée actuelle se prolonger le plus longtemps possible. Il était beureux, a t-il dit, de trouver pour soutenir celte opinion une raison aussi décisive que la nécessité pour elle d'adopter les lois organiques. La nation est déjà indignée qu'un corps élu par elle avec un mandat sj)écial ait osé, par une usurpation de pouvoir, après l'avoir rempli, se perpétuer dans le dessein de s'attribuer une tâche aussi indéfinie et aussi élastique que le vote de lois organiques; elle pense que la loi électorale est la seule dont il ait quelque droit de se réserver la rédaction. Quand donc le général Cavaignac prétend qu'il s'applaudit d'avoir trouvé une si bonne raison, on comprendra qu'il n'était que trop disposé à saisir la première excuse venue pour faire durer plus longtemps ses relations avec une Assemblée au |)rorit de laquelle, et manifestement en vue de son propre avantage, il a déjà essayé de confisquer ce droit d'élection réservé par la Constitution au peuple tout entier. Il était surtout imprudent à lui de faire cette déclaration au moment où les circonstances l'obligent de nouveau
340 Li\E AXXÉE DE REVOLUTION.
à se concilier les suffrages de ce peuple même. Une nouvelle Assemblée en effet serait élue par le corps électoral qui a élu la première, et qui maintenant élira le Président. Plus d'un, qui a été mis à l'épreuve, et qui s'est trouvé insuffisant, ne reparaîtrait plus, sans aucun doute, dans l'Assemblée, mais ceux que les électeurs renverraient à la Cbambre y reviendraient avec une double autorité. Comment donc expliquer la partialité dont le général a fait preuve, si ce n'est en disant qu'il a préféré une Assemblée, œuvre de la pression révolutionnaire exercée parles bulletins et parles agents électoraux répandus dans les provinces, à l'opinion que le pays est aujourd'hui en mesure d'exprimer avec plus de bonne foi et d'indépendance. Il n'y a aussi que trop de signes auxquels il est facile de reconnaître que le qfénéral est prêt, jusqu'à un certain point , à faire cause commune avec les prétentions exclusives de celte oligarchie capable de tout à laquelle les ultra-républicains sont maintenant réduits. Les efforts qui, dans ces deux derniers jours, ont été tentés par ce parti, avec l'appui indirect du gouvernement, pour paralyser l'exercice du suffrage universel, son ouvrage, paraissent à peine croyables.
Le jour de l'élection ayant été fixé à celte époque de l'année où il est plus difficile, dans beaucoup de départements, pour les électeurs de la campagne, de franchir de grandes distances, on a perdu tout un jour à combattre une disposition en vertu de laquelle les conseils généraux, j)roduit récent eux-mêmes du suffrage universel, étaient autorisés à multiplier les bu-
LK I'OLVOIR CRAIVT ].K SLFl'RAr.K L'MVKHSKF-. :5V1
reaux élecloraux y)ai(oiit oii ils ju;|craient celle mesure nécessaire pour faciliter les opérations. A la fin , an milieu d'une grande confusion, on a limité arbitrairement à quatre le nombre des subdivisions que les conseils généraux auraient le droit d'établir. .Mais ce n'est pas tout, et voici un fait que l'on ne voudra pas croire. Le Moniteur, liier, non content de cette restriction, tentait d'enlever au conseil général, représentation populaire et locale, l'initiative de toute division destinée à rendre plus commode l'exercice du suffrage universel, pour la transférer au préfet, agent du gouvernement, et qui a dû sa j)]ace à la faveur de l'un des candidats. Beaucoup d'autres incidents, qui se sont produits pendant ces derniers jours, ont concouru à dissiper la confiance déjà bien affaiblie que le parti modéré accordait encore au général Cavaignac.
La retraite du ministre des finances a donné lieu à la nomination d'un homme notoirement incapable et dépourvu de toute connaissance spéciale sur une matière si capitale dans ce moment critique. M. Tfouvé- Chauvel a été en même temps remplacé à la préfecture de la Seine par M. Recurt, une nullité au fond, mais qui s'est fait l'instrument du Gouvernement Provisoire et de la Commission Executive, et, comme ministre de l'intérieur, sous cette dernière, a rempli les départements d'agents dignes compagnons des commissaires de Ledru-Rollin. Le but qu'on s'est proposé d'atteindre, en faisant ces nominations, a été ouvertement avoué par le général Lamoricière dans la conversation. Il a déclaré avec candeur (ju'il était indispensable maintenant
342 UNE AXNEE DE REVOLUTIOX
(le donner quelque satisfaction au parti républicain considérable dont la Réunion du Palais National exprime les vues , parce que le gouvernement espérait acquérir ainsi la coopération d'environ deux cents représentants de ce parti, qui, en conséquence , parcourraFent le^ départements et y provoqueraient une agitation favorable à la candidature du général Cavaignac. Le général , en déclarant qu'il ne consentirait pas à garder plus longtemps l'autorité provisoire dont il avait été investi, se proposait certainement de déterminer la majorité à se prononcer pour une élection immédiate , et peut-être, à cet égard, était-il inspiré en partie, comme cela a semblé probable à la plupart des Iwmmes désintéressés, par la crainte que tout délai n'eut pour conséquence de susciter de nouvelles intrigues et de faire naître de nouveaux candidats.
On ne peut s'empêcher de penser que la situation du parti modéré et anti-républicain est dans ce moment des plus difficiles. Beaucoup des hommes qui s'y rattachent m'ont, dans ces derniers jours, entretenu de leur embarras, et il est presque impossible d'adopter un parti qui présente autre chose que le choix des périls. Il faut partir d'abord de ce point, désormais hors de doute, à moins d'un retour imprévu et extraordinaire des événements, que Louis-Napoléon sera élu par une majorité considérable. L'espèce de persécution qu'il a subie, de la part de tous les gouvernements qui se sont succédé dans la République depuis le mois de lévrier, a propnf]é dans le pays celle idée que son triomphe est indissolublement hé ;iii lenversemenl de
L'KLEGTIOX I)K LOUIS-NAPOLKO.V EST PROBABLE 343
cet état de choses dont la nation est maintenant si fatiguée, et cette circonstance, plus encore que le prestige de son nom, lui a fait trouver un appui dans beaucoup de gens qui ne sauraient éprouver pour lui aucune sympathie personnelle. H est donc trop tard pour que le parti modéré puisse espérer de réussir en essayant de concentrer les sentiments anti-républicains du pays sur quelque nouveau candidat, et cela d'autant mieux que les véritables représentants de l'idée monarchique, c'est-à-dire les prétendants , ne pourraient pas être recommandés aux suffrages des électçurs. Si ce parti se décidait à proposer quelque autre candidat placé en dehors de cette catégorie, les jalousies personnelles lui opposeraient desdifficullés de plus. Il paraît être presque tout entier convaincu qu'une troisième candidature aurait pour unique effet, si même elle parvenait aie produire , de diminuer le nombre des voix accordées à Louis-i\apoléon et de lui enlever la majorité absolue. Le choix d'un Président serait alors laissé à l'Assemblée, qui infailliblement nommerait Cavaignac, avec qui elle a fait elle-même le traité qui lui assure la prolongation de sa propre existence, et encore, dans ces circonstances et dans celte Chambre même, il ne pourrait compter que sur une faible majorité. Les chefs des différents partis sont |)ersuadés qu'un gouvernement né dans de telles conjonctures aurait nécessairement pour cortège et pour appui un système arrêté d'intimidation révolutionnaire , et ils ont commencé à se demander si l'élection de Louis-Xapoléou ne serait pas des deux solutions la uïcilleure. Il peut être encore au
pouvoir du général Cavaignac de calraer le mécontentement que ses actes de ces derniers jours ont provoqué parmi ceux mêmes qui ont le plus vif désir de trouver de bonnes raisons pour le soutenir, et les personnes qui font des vœux pour son succès devraient saisir toutes les occasions pour le presser d'agir en conséquence.
Nous ne devons pas cependant perdre de vue que, selon toute probabilité, les affaires du pays, avant deux mois, seront confiées aux mains de Louis-Napoléon. Chacune de ses démarches, chacune des démarches de ses conseillers acquiert donc une importance capitale. Cédant à l'avis de son oncle , il a rompu complètement et sans retour avec la Montagne. Il a fait aussi des avances très-claires au parti modéré. Il est en relations , personnelles plutôt que politiques , avec M. Odilon Barrot. Il a proposé à M. Thiers de le nommer ministre ou de le désigner pour la vice-présidence. Ces offres cependant ont été pour le moment déclinées, et il n'y a pas, je crois, de concert arrêté entre le prince et M. Thiers.
En même temps le premier est assiégé par des intrigants remuants qui désirent ardemment s'emparer de lui et le tenir dans leurs mains. C'est à ce pri.\ qu'il a obtenu l'appui de ce très-habile , mais très-versatile journal, — la Presse. Si, à l'époque de sa nomination, il n'a rallié à sa cause ni les républicains ni le parlf modéré , nous devons nous attendre à des troubles terribles, au moment de l'année où précisément la misère du peuple est à son comble. Si au contraire il se confie franchement, au jour convenable, à la
CO.VJKCTLRES SUR LOUIS-NAPOLÉO\. . :JV5
direction des hommes les pins capables de gouverner le pays, il ne restera plus alors qu'à admirer celle étrange conséquence à laquelle aura abouli un gouvernement républicain, de faire dépendre de l'éclat d'un nom le choix par un grand peuj)lc de son premier magistrat, et de faire tomber ce choix sur un homme dont ceux qui concourent à son élévation ont si peu de moyens de connaître les qualités personnelles. La gloire de son illustre prédécesseur, qui rayonne sur lui, forme donc son litre le plus sérieux à l'appui du peuple.
La candidature de M. Ledru-Rollin et celle de M. de Lamartine ne peuvent qu'affaiblir les chances du général Cavaignac. On estime aujourd'hui que le premier pourra obtenir 400,000 voix, et le second pas tout à fait autant. Le maréchal Bugeaud médite aussi de se présenter comme candidat, et ses amis les plus dévoués font aujourd'hui les plus grands efforts pour le détourner de cette fausse démarche.
2 novembre.
Comme je restais assez tard à la dernière réception de Cavaignac, il m'a pris en particulier et m'a parlé des chances de son élection. Il était évidemment fatigué et abattu, mais prétendait ne pas douter de son succès.
Il m'avait déjà entretenu de son projet de fermer les clubs, et il avait paru alors regreller que M. Dufaure
;i46 UNE ANNEE DE REVOLUTION.
se fût décidé à ajourner celte mesure. Je lui ai donc dit que, si j'étais bien informé, les menaces les plus sanguinaires avaient été proférées depuis quelques jours dans plusieurs d'entre eux, et que, s'il voulait affermir la confiance des amis de l'ordre, il n'avait pas de temps à perdre pour prendre des mesures énergiques contre ces institutions révolutionnaires, et pour faire naître ainsi une impression favorable dans tout le pays. J'ai trouvé que le général Cavaignac avait bien changé d'idées à ce sujet. — Il m'a demandé comment il pouvait en agir ainsi lorsque les clubs allaient se réunir dans quelques jours sous le nom d'assemblées électorales. Il m'était impossible de ne pas voir qu'il voulait se réserver la faculté de se servir de pareilles armes, si la tournure que prendraient les élections l'exigeait. Ceci est devenu plus évident encore lorsqu'il m'a expliqué les raisons sur lesquelles il se fondait pour concevoir de si vives espérances à l'égard du résultat. Avant que le jour des élections soit arrivé, a-t-il dit, la question personnelle se sera effacée, et il ne s'agira plus que de savoir si le peuj)le veut ou non maintenir la République. J'ai reconnu que*, selon moi, telle serait probablement la question, et que tout le monde devait désirer de la voir loyalement débattue et clairement posée. Je ne doute pas qu'on ne se serve, sans scrupule aucun , de tous les moyens que la centralisation a mis au j)ouvoir du gouvernement pour influencer l'élection ; mais c'est l'impression générale que la défaite du général Cavaignac est radicalement assurée, pour les raisons mêmes sur lesquelles
CIRCLLAIRK DK M DlFAl RK AL\ PRKFETS. 3V7
il fait reposer ses espérances, savoir : qu'on le croil plus que tous identifie avec la République.
4 novembre.
Je viens de lire, dans le Moniteur àc ce matin, la circulaire de AI. Dutaure, ministre de l'intérieur, adressée aux préfets , au sujet de l'élection.
La lettre est assez adroitement conçue; on y met un soin tout particulier à ne pas imiter le ton dos circulaires de M. Ledru-Rollin , mais cependant, pour quiconque se rappelle le nom de celui par qui elle est écrite, n'ignore pas en faveur de qui elle est envoyée et à qui elle s'adresse , c'est une entrave perfide apportée à la liberté de l'élection. Lorsque le fonctionnaire préposé h chaque circonscription reçoit l'avis de prémunir tous ceux sur lesquels il peut exercer quelque influence contre « une mauvaise élection, •» on ne saurait douter qu'il ne le considère comme une invitation à tout tenter pour assurer l'élection de la seule personne, — une autre exceptée, — qui ait quelque chance de succès, et comme de Tétendue de cette chance dépendra certainement eu grande partie le résultat de leurs efforts, le général Cavaignae a été bien avisé hier, en saisissant Toccasion de parler de son élection avec une confiance que lui seul possède jusqu'à présent.
Ceux qui, parmi les Français, désirent le plus ardem-
ment qu'une république soit possible, ont senti que la plus grande difficulté résulte du système de centralisation si fortement enraciné dans les coutumes du peuple. A cet égard, la disposition à peu près unique de la Constitution qui dénote quelque prévoyance politique est celle qui refuse au Président en exercice et à tout membre de sa famille le droit de se porter candidat à l'élection suivante, et dès le premier essai qu'on en fait on est forcé de violer ce principe dans la pratique; celui qui, sous tous les rapports, est dans la position d'un Président en exercice emploiera, pour influencer cette élection unique, toute l'action gouvernementale qui donna à AI. Duchàtel la majorité corrompue de 1846. Mais alors M. Duchàtel avait cet avantage : quel que fut le résultat des élections, ceux qu'il cherchait à influencer savaient que le pouvoir devait lui rester assez longtemps au moins pour lui permettre de remplir les plus pressantes de ses promesses. C'est là le côté fjiible de rinfluence que peut exercer M. Dufaure , et s'il ne le sent pas, des républicains plus éprouvés le sentent pour lui, entre autres M. .^nlony Thouret. Ce dernier, en effet, a renouvelé hier sa motion tendant à exclure toute la famille Bonaparte de la présidence, motion qu'il avait retirée dans un moment de dédain triomphant, alors qu'il aima mieux insulter son adversaire que le blesser.
Cette fois-ci il a ])rononcé son discours en l'absence de celui qui en était l'objet, et il a donné des raisons qui, on peut bien l'imaginer, ne seraient pas sans valeur aux yeux d'un austère républicain; un nom.
M. A\T()\\ THOLKCT HKXOLV i:i.l>K SA PJUJI'OSriIO.V. WJ
dit-il, qui jusqu'alors avait toujours c'ir accompafjné des cris de l iie l'Empcrcuv! comme à Strasbour*} et à Boulogne, n'était pas précisément le mieux choisi pour donner confiance dans la sincérité des cris de live la République! Celle motion a été, dans cette dernière circonstance, cornl)altue par le général Cavaiguac lui-même; dans un discours très-convenable, il a prouvé qu'une telle proposition n'était plus une mesure de sûreté générale, mais qu'elle prendrait le caractère d'une exclusion personnelle. Après avoir demandé, en son nom et au nom du gouvernement, que Ton rejelàt l'amendement, il a conclu en ces termes :
« Dans toute circonstance j'ai éprouvé le besoin de connaître quelle était la pensée, quelle était la volonté du pays; dans toute circonstance j'ai eu le désir de savoir où il plaçait sa confiance. Eh bien, ce désir que j'ai toujours éprouvé est devenu aujourd'hui une soif ardente. Oui, j'ai soif do savoir enlin où est la confiance de la nation , et je demande à l'Assemblée de me permettre de la satisfaire! Je vote pour le rejel de l'amendement. »
Mole m'a expliqué, avec quelques détails , pourquoi il avait résolu de donner son vole à Louis-Xapoléon plutôt qu'à Cavaignac. Il s'est convaincu, d'après les dispositions de Cavaignac et les influences qui le donnnonl, qu'il ne romprait jamais entièrement avec les socialistes, que, tout en blâmant leur manière violente de s\Mn|)arer du bien d'autrui, il a un penchant pour leurs doctrines et beaucoup de sympathie pour quelques-uns de leurs défenseurs. Mole voit là le principal danger du mo-
350 UXE AXXKE DE REVOLLTIOX.
meut, et croit qu'il se ferait beaucoup de mal si ou laissait pendant trois ans la France au pouvoir de Cavaignac. Louis-Napoléon a du moins entièrement rompu auec ce parti. Mole croit que, s'il veut accepter les conseils de Barrot et de quelques autres du même caractère, il sera de beaucoup le candidat préférable. \iolé n'a jamais eu la plus légère idée de se porter comme candidat, bien qu'on l'en ait pressé, car il a compris que ce serait pour lui la plus fausse des positions. Tbiers, on le croit, a beaucoup bésité, mais enfin il s'est décidé à voter pour Louis-Xapoléon. \i lui ui Mole ne s'attendent à voir la République durer plus de quelques mois si Louis-i\apoléon vient au pouvoir, et ils croient qu'il ne serait pas bon de revenir tout d'un coup d'une République à une monarchie sans aucune transition. C'est toujours, à ce qu'il parait, l'opinion presque unanime que Bonaparte sera élu, mais le délai qui nous sépare encore de l'élection est très-favorable à Cavaignac, car il a pour lui l'influence du gouvernement, qui évidemment sera employée pour le servir avec toute l'ardeur possible. Garnier-Pagès et d'autres ont toujours l'intention de publier ce qu'ils regardent comme la preuve que Cavaignac a été précisément la cause de ces événements de Juin, de la répression desquels il se fait son plus beau titre d'honneur. Si cette publication paraît, elle lui fera un grand tort dans lout le pays.
VOTi; DK LA COXSTITLTIOX'. :}5I
6 novembre.
On a définilivement volé la Constitution dans l'Assemblée Nationale, samedi après midi. — Il suffit, je crois, d'un examen impartial pour arriver à cette conclusion : que c'est la pire des constitutions qu'on soit jamais parvenu à fabriquer jusqu'au bout. Il ne s'y trouve aucune idée orijjinale, mais des termes si confus et des clauses si contradictoires, qu'elle est inintelligible pour beaucoup de ses auteurs et certes diune exécution imj)0ssibie.
Elle a été adoptée à une immense majorité, parmi laquelle beaucoup de membres craignaient, eu la votant, qu'une décision contraire ne fut interprétée comme hostile à la République et n'affaiblît ainsi par avance le pouvoir de leur opposition à ce qu'ils ont résolu de détruire à la première occasion. I^a fausse position que le parti modéré est forcé de prendre dans cette Assemblée doit, ce me semble, ruiner son influence morale dans le pays, et tout en reconnaissant que la décision de samedi était la seule prudente, je ne puis m'empécher d'admirer des hommes qui , comme Herryer et .Montalembert, abandonnés au milipu de quelques anarchistes aux yeux desquels toute Constitution est superflue, ont refusé de sanctionner l'adoption d'une Constitution vraiment absurde et si mal a|)pr()priée au gouvernement de leur pays '.
' Le duc (le Broglio, qui dounc souvent libre cours à sa snjjesse pratique dans des phrases assez originales et assaisonnées d'une bonne dose de malice, dit de la nouvelle constitution : « C'est une œuvre qui a reculé les limites de la stupidité humaine. »
A six heures du soir, lout Paris a élé mis en émoi par une salve de 105 coups de canon, tirée aux Invalides, espèce de démonstration nocturne inconnue jusqu'ici, et comme il n'y avait pas un individu sur raille dans Paris qui se fut informé du jour où on devait voter la Constitution , des souvenirs encore récents ont fait interpréter d'une manière bien différente ce bruit inattendu ; on a été d'abord fort effrayé, puis très-furieux de s'être ainsi trompé. Cette impression n'a«pas duré, mais on me dit qu'on est inquiet, parce qu'au premier coup de canon il s'est formé dans le faubourg Saint-Marceau des groupes de mauvais augure , précisément sur l'emplacement des dernières barricades.
9 novembre.
*** est venu me trouver avant-hier; il était fori inquiet; il me dit que tout allait mal, qu'il n'y avail qu'une chance de salut, que Cavaignac devait sans tarder s'entendre avec le parti modéré el lui donner des garanties satisfaisantes relativement au système qu'il se proposait de suivre à l'avenir dans le gouvernement du pays. Il ajouta que seul au monde j'étais capable d'exercer sur lui une assez grande influence pour l'engager à prendre ce parti, et il me supplia d'en reparler au général. Je lui ai répondu que je partageais son avis, qu'un pareil accord, si l'on pouvait y parvenir, était révénemenl le plus favorable
I'ROGRKS DE LA CAXDID.ATl RE DU PRIYCE. :î53
que nous pussions envisager, mais que je n'avais jamais offert mes conseils au général sur ses affaires particulières, à moins d'y avoir été invité ou encouragé par ce qu'il me disait. Il avait, ai-je ajouté, nettement déclaré à moi et à d'autres que son succès lui paraissait assuré dès que, pour le peuple, son élection signifiait le maintien de la République, et une semblable ouverture n'était pas faite pour m'enhardir à lui conseiller de se rapprocher de ceux que ses dévoués partisans (I)egousée par exemple) venaient de dénoncer comme traîtres à la République. Je pouvais ne pas être du même avis que Cavaignac quant à Topinion du pays sur ce point, mais il devait être mieux informé que moi,. et après tout c'était son affaire et non la mienne. *** a été évidemment assez désappointé de la résolution oii j'étais de m'abstenir.
Le bruit a couru hier que Cavaignac avait fait quelques avances au parti modéré, et ce bruit a produit une hausse à la Bourse; mais je n'y crois pas, car Degousée, que j'ai vu hier soir chez un des ministres, m'a dit que "quarante des membres de la Réunion de la Rue de Poitiers avaient suivi son propre exemple et quitté le club parce qu'ils ne le croyaient pas républicain. Cette circonstance augmentera naturellement l'aigreur entre les deux partis. Voici, d'un autre côté, un fait que je tiens de M. Mole : Larcy, légilimisle du Midi, s'clait d'abord vigoureusement opposé à la candidature de Honaparte; il avait prétendu, (juelques jours auparavant, que cette idée n'avait fiùt aucun progrès dans le Midi; il a annoncé depuis qu'elle avail rallié tous les
paysans, que cette candidature leur paraissait le seul moyen de se débarrasser de la République rouge, la seule qu'ils connussent, et que si Cavaignac ne se joignait franchement et immédiatement au parti modéré, ils voteraient tous pour Louis-Xapoléon. Celte lettre a été montrée à Dufaure, qui a répondu : « \ous en recevons de pareilles de toutes les parties de la France,
mais » et il a haussé les épaules comme pour dire :
« 11 est trop tard. » C'était là une raison de plus pour ne pas me mêler de l'affaire.
Le préfet de la Seine avait envoyé une invitation au Lord Maire pour la fête de dimanche. Je doute que le premier magistrat de notre loyale et protestante cité vienne de si loin pour entendre une messe et voir proclamer la République.
A.V.VO.VCK D r\K RI'DLCTIOX I)K L'ARMI'i:. .355