CHAPITRE VINGT-DEUXIEME
Résultat probable de l'élection. — État général de.s partis en France. — Cabinet que Louis-Napoléon se propose de former. — • Ignorance du gouvernement quant à l'état du sentiment public. — Confiance de Cavaignac en son élection. — Sa conduite dans la défaite. — On respecte son caractère. — Sort de Lamartine. — Son silence inopportun. — Absence de noms marquants dans le nouveau cabinet. — On s'attend à une démonstration bostile des républicains. — Démission du général Cavaignac. — Installation de Louis-Napoléou Bonaparte comme président. — Odilon Barrot chargé de former un nouveau ministère. — Louis-Napoléon et Cavaignac à l'Assemblée. — Incident caractéristique. — Arrangements pris pour la proclamation. — Ce qui se passe dans l'Assemblée. — Compte rendu officiel de l'élection. — \'ue rétrospective de l'année. — Position actuelle des anciens chefs de parti.
J2 décembre.
Depuis quelques jours on prévoit le résultat probable de l'éleclion qui se poursuit eu ce momeut , et l'on peut ici , jetant un regard en arrière, comparer les dangers et les avantages que comporte le succès des différents candidats, et qui, jusqu'au dernier moment, semblent à ceux qui ont le plus d'intérêt dans le résultat également à craindre ou à espérer.
J'ai toujours pensé que le meilleur résultat , si l'on envisage un avenir très-prochain à l'intérieur et au dehors, aurait été l'élection du général Cavaignac, maintenu au pouvoir |)ar la simple majorité du peuple et confirmé par la décision de l'Assemblée. Mais dès qu'il devenait évident que l'opinion générale du |)ays rendait cette élection impossible, ce qui restait (l(^ mieux à espérer, c'étaitcertainement que le compétiteur
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du gênerai fût nommé à une aussi grande majorité que possible. Si, au contraire, le général Cavaignac , repoussé par le suffrage universel , institution de la Révolution, avait été imposé au pays par une Assemblée dépourvue depuis longtemps de toute influence , et qui , en s'arrogeant un tel pouvoir, aurait dépassé la limite de ses droits comme elle avait dépassé celle de sa durée légitime, rien n'eût été plus propre à provoquer une guerre civile. Je dois, avant de poursuivre, justifier l'opinion que j'exprime en disant qu'à tout prendre la nomination du général Cavaignac par la nation eût été le meilleur résultat, — je veux dire à la condidition qu'il eût été élu comme le champion de l'crdre; il était, il y a trois mois, reconnu pour tel, et c'est comme tel, je le crois, qu'il désire sincèrement être considéré, pourvu que cet ordre soit compatible avec le triomphe des idées républicainesauxquelles il a consacré un dévouement fanatique qui s'exalte à mesure qu'elles lui paraissent devoir le conduire au martyre plutôt qu'à la victoire. La question n'est plus entre lui et les anarchistes, mais entre lui et le grand corps du parti modéré. Ses amis politiques auraient regardé son succès comme une preuve de la prépondérance des principes républicains, et l'auraient salué comme un bienfait de la Providence , tout en demandant au général le monopole des emplois ])ublics ])our leur clique, l'une des plus corrompues, s'il en faut croire l'opinion publique, des plus incapables, des plus despotiques qui aient jamais tenté de gouverner un grand peuple. J'ai la ferme persuasion que le désir du général Cavaignac était de
résister à de telles prétentions 5 mais connaissant, comme je les connais, et le général et ceux qui l'entourent, je suis à peu près convaincu que sa résistance eût été insuffisante pour Ferapêcher de devenir bientôt un instrument entre leurs mains. D'un autre côté, la situation du parti modéré est, à vrai dire, très-singulière; on regrette de le voir contraint par les circonstances à suivre une ligne de conduite qui non-seulement a besoin d'etre expliquée, mais qui, malgré l'explication qu'on en donne, laisse encore planer du doute sur ses motifs et ses desseins. L'iiistoire ne présente rien d'analogue à ce spectacle que nous offrent tous les hommes éminents de toutes les nuances politiques s'unissant pour appuyer un homme qu'aucun d'eux personnellement n'eîit choisi. Ils suivent après tout, tandis qu'ils prétendent diriger un élan populaire auquel ils n'ont pu résister. La mémoire de l'empereur Napoléon exerce sans doute un charme irrésistible pour déterminer cet élan , mais la haine de la République donne une autre signification au nom de Bonaparte, et le souvenir traditionnel que la première République fut par lui renversée en France confère une double force à ce mode de protestation. On doit se raj)peler, si l'on veut ôlre juste envers le parti modéré, qu'il demandait à éprouver s'il ne suffirait pas d'un court intervalle de temps pour donner une direction plus nainrelie et peut-être un développement plus régulier au sentiment antirépublicain du pays, et qu'il engagea instamment l'Assemblée à ajourner l'élection. Le général Cavaignac crut voir dans cette lactique une tentative pour assurer le succès de quelque candidat plus fornii-
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(lablc en apparence que n'était, selon Ini, Louis-Xapoléon , et il menaça do renoncer au pouvoir provisoire dont on l'avait investi si l'on obtenait cet ajournenienf. Cette menace eut son effet, et la défaite du général est aujourd'hui la conséquence de la détermination à laquelle elle a donné lieu. La décision de l'Assemblée une fois prise, le parti modéré n'avait d'autre ressource que de tâcher, en s'associant à l'enthousiasme populaire, de faire un instrument de celui dont le peuple faisait son idole. Le plan a été poursuivi avec quelque succès; Louis-Napoléon s'est mis entièrement dans les mains du parti modéré, et, à une seule exception près, a agi en tout d'après ses avis. La profession de foi du Prince était évidemment de tous points son œuvre, mais les sentiments qu'elle exprimait ont été généralement approuvés. Il a rompu avec toutes relations douteuses, et dans les rares occasions où il a eu à prendre part à des conversations de société , il s'en est acquitté avec beaucoup de prudence. Sa grande préoccupation semble être, en réitérant les assurances de la ferme résolution où il est de conserver la j)ai\ , do dclruiro dans l'esprit des nations étrangères cette inquiétude à l'égard des rapports internationaux que son nom est bien fait |)our exciter.
Telle est, pour le moment, la situation des alfaires; elle permet de prévoir, il serait impossible de ne pas le sentir, un avenir qui mérite d'être étudié avec beaucoup d'intérêt. liCs espérances exagérées de ceux (jui confèrent le pouvoir actuel et Tanière désillusion de la faction désespérée qui le perd contiennent trop
d'éléments de luttes violentes et de troubles probables. Bien qu'on dise, cependant, que quelques-uns des principaux bommes d'Etat ont pris la résolution de refuser tout poste dans le gouvernement, l'administration sera toutefois confiée à des esprits capables et sensés; mes rapports personnels avec ceux qu'on m'a nommés et parmi lesquels on choisira me permettent d'espérer qu'il me sera facile de maintenir la bonne entente entre les deux pays, et personne ici, je suis heureux de le croire, n'y est indifférent.
L'Assemblée a décidé aujourd'hui, me dit-on, qu'on n'attendra pas, pour proclamer le président, le dépouillement des votes de l'Algérie, si l'un des candidats obtient une majorité telle que la totalité de ces votes ne pourrait modifier le résultat. On m'assure que le débat a été orageux, mais je n'y assistais pas. La mesure est bonne, elle tend à mettre fin à la situation provisoire, car la majorité en faveur du Prince dépassera de beaucoup toute la population d'Alger ; elle sera même considérable à Paris , où hier encore on croyait qu'elle se porterait du côté du général Cavaignac. Il y a dix jours seulement, M. Armand Marrast déclarait, en présence de plusieurs membres du corps diplomatique, que, appuyé sur la majorité dans la métropole et sur l'autorité des Chambres, on était résolu à ne tenir aucun compte de la majorité, si grande qu'elle fût, obtenue dans les autres parties de la France. Quelles que soient les épreuves réservées à ce malheureux pays, quel que soit le désappointement que puisse faire naître le vole de la France , Ions les amis de l'ordre doivent Tac-
CUXVERSATIOX AVKC AIOLK. Vol
cueillir avec sulisfactioii, ils doivent se réjouir au moins en le prenant dans le seul sens qu'il comporte en ce moment et qu'il exprime avec tant d'énergie. — C'est en effet la protestation d'un grand peuple contre l'usurpation d'une minorité tyrannique, et contre le triomphe de j)iincipcs plus ou moins favorisés ou tolérés par tous les gouvernements depuis Février, — [)rincipes destructeurs de toute autorité régulière et qui doivent miner jusqu'aux bases de la société elle-même.
J'ai eu hier une longue et intéressante conversation avec AI. MoIé. Il m'a dit en confidence que pour le moment la composition probable du ministère élait celleci : — Odilon liarrot, ministre de la justice; Léon de Maleville à l'intérieur; Drouyn de l'Huys aux affaires étrangères ; Achille Fould aux finances ; Léon Faucher aux travaux pubhcs. Rien n'est décidé pour l'instruction publique. On avait cherché à acquérir le concours de M. de Falloux ; il est légitimiste, et c'eût été un choix excellent pour se concilier ce parti, mais il a jusqu'à présent refusé d'accepter. 11 paraît que le ministère de la guerre sera donné à Oudinol, car Ton croit que Changarnier rendra plus de services en conservant le commandement, réuni dans ses mains, de la garde nationale et de la garnison de Paris.
Mole m'a dit qu'on n'avait l'intention de faire entrer dans le cabinet aucun des républicains de la veille, mais qu'on avait conçu la pensée de prendre dans celte catégorie la liste des trois candidats à la vice-présidence. On croyait que le président donnerait à l'Assemblée le choix entre Arago, Lamartine et peut-être Cavaignac
lui-même. La seule objection qu'aient soulevée dans mon esprit (et que je n'ai pas exprimée) ces arrangements d'ailleurs convenables, c'est que l'assassinat du président par les républicains leur promettait une grande récompense , puisqu'alors tout le pouvoir du pays leur serait assuré jusqu'à ce qu'on eût pu prendre des dispositions pour une nouvelle élection. Il va sans dire que les trois hommes que j'ai nommés puniraient d'une manière exemplaire un tel crime, mais les démagogues à leur suite ne comj)teraient pas moins en proiiter.
14 décembre.
l\ me reste peu de chose à ajouter à ce que j'ai dit de l'élection , si ce n'est que la majorité en faveur de Louis-Xapoléon Bonaparte dépassera de beaucoup toute attente. C'est heureux, car elle enlève à la minorité toute possibilité pour le présent d'une lutte matérielle. Cinquante mille hommes n'iront pas choisir pour se soulever le moment où ils entendent encore retentir à lours oreilles les voix de cinq millions d'électeurs qui se déclarent contre eux. L'abattement de tout le parti républicain modéré est, me dit-on, extrême. Il ne s'attendait pas à une protestation aussi éclatante contre ses principes et les hommes qui le composent. Le langage du général Cavaiguac est très-digne et cxj)rime son entière soumission à la volonté du pays. La majorité de l'Assemblée comprend, dit-on, qu'eu
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face d'un tel avcrlissement, il lui est impossible do prolonger son cxislcncc comme elle en avait l'inlcntion. Ne pas voir qu'il existe encore des dangers et dos difficultés de tout genre, serait, il est vrai, manquer de prévoyance; mais certes, si le nouveau gouvernement sait profiler du moment, raj)j)ui qui lui est accordé à son début est presque sans exemple, et la conviction qu'on a acquise de cette situation a eu pour premier elfet de ranimer la confiance publique. Les fonds ont haussé d'une manière remarquable, et l'aspect de la capitale est celui de la satisfaction, non sans mélange d'étonnement, provoqué par la facilité avec laquelle le peuple a banni toutes ces craintes qui, dans la défiance et l'ignorance de sa propre force, avaient paralysé toute son énergie depuis dix mois.
Comme il n'y a plus de doute à concevoir sur le résultat de l'élection, nous avons commencé à entendre des discussions sur les nouveaux arrangements ministériels qui ne sont pas encore complétés. On a fait beaucoup de modilicalions hier, et, comme il arrive toujours en pareille occasion, les premières intentions ont été abandonnées par déférence pour des exigences personnelles. Dans la liste qu'on m'a montrée en confidence hier soir, et que je tiens de bonne source, les portefeuilles semblaient définitivement distribués ainsi : Odilon Barrot, justice; Léon de Maleville, intérieur; Passy, finances; Achille l'ould, commerce; Léon Faucher, travaux publics, et de Falloux, instruction publique. Ce dernier avait d'abord refusé, mais ou lui a persuadé d'accepter. C'est un lionmie de