SITUATION' DES DIVERS CHEFS DE LA REPUBLIQUE
par l' Evénement , il résulte que les prédilections personnelles de M. Marrast ne s'étaient pas mises moins à l'aise que son patronage politique, car elle contient, parmi les noms de ceux auxquels des emplois ont été conférés depuis Février, ceux de trois Marrast, deux frères et un neveu. Et non-seulement ces beaux puristes en paroles se trouvèrent dépasser dans l'art de l'intrigue ceux qu'ils avaient supplantés , mais ces censeurs impitoyables qui relevaient chaque jour les fautes des autres, se montrèrent, dans la pratique, les plus incapables des hommes entre les mains desquels le pouvoir soit jamais tombé. Les rapports qui rattachèrent Cavaignac au National furent plutôt un souvenir de famille que le résultat de sa part d'une détermination spontanée, et cependant ils eurent pour effet de lui nuire beaucoup auprès de ceux qui voyaient avec indignation un si injustifiable monopole du pouvoir. Son avenir dépend maintenant de la position qu'il s'est faite tandis qu'il occupait ses hautes fonctions. Cette position n'est pas telle pourtant qu'il ne puisse se relever, car, si étonnante qu'ait été sa chute récente, l'impression qu'il a laissée chez tous ceux qui ont entretenu avec lui des relations personnelles lui est complètement favorable. Soit que , dans le splendide hôtel de la rue de Varenncs, il reçût avec une dignité simple ses courtisans républicains, soit que, se soumettant avec une même égalité d'àuie à la volonté populaire, il retournât dans son modeste logement, sa conduite a été celle d'un vrai honnête homme qui est résolu à se conduire honnêtement. Son républica-
nisme est plutôt une affaire d'organisation, — une foi qu'il a reçue en héritage, que le produit de sa raison ; mais il se confond dans son esprit avec le res})ect plein de tendresse que lui inspirent la mémoire de son frère et l'accomplissement de ses devoirs de fils envers sa mère, une belle vieille dame d'une raison ferme, mais qui a voué un attachement plus ferme encore aux doctrines républicaines. C'est donc avec regret que je verrais le général, pour lequel je professe «ne sincère eslime, placé dans une situation où son enthousiasme politique, entretenu par les nobles instincts qui conspirent tous à l'enflammer, en ferait un instrument entre les mains des hommes du parti extrême, et l'entraînerait à adopter leur système comme le seul à l'aide duquel une minorilé puisse gouverner la France. Puisse l'occasion ne plus jamais se présenter pour lui de subir les conséquences d'une semblable épreuve!
NOTE ADDITIOWELLE.
Florence, 15 mai 1858.
La premiere édition de cet ouvrage était déjà sous presse et sur le point de paraître, et j'étais moi-même éloigné lorsque j'appris la mort du général Cavaignac. Neuf années se sont écoulées depuis le jour où, écrivant les dernières paroles dont il fut le sujet, je disais : « Puisse l'occasion ne plus jamais se présenter pour lui de subir les conséquences d'une semblable épreuve! )3 et depuis ce temps, la carrière terrestre de celui il l'avenir du(|uel ces mots faisaient allusion s'est tout à coup et tristement fermée. Il n'est plus , et les cœurs affligés déplorent la perte prématurée d'un homme si sincère et si bon. Celui qui garde un souvenir reconnaissant de la confiance amicale dont il a joui pendant ces quelques mois, si féconds en événements, qui tiennent tant de place dans sa vie, et qui sont racontés jour par jour dans ce récit, a quelque droit d'exprimer la vive sympathie que les qualités du général hr ont inspirée. Main((Mianl que le général a fourni
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sa carrière, que la lice est fermée pour lui et que sa gloire dans l'avenir ne peut plus avoir d'autres fondements que son passé, je regrette d'avoir, fidèle à la règle sévère que je m'étais tracée de borner ma publication aux souvenirs personnels que j'avais recueillis en dehors de mes attributions officielles, omis tous les détails qui se rapportent à la politique étrangère du général Cavaignac. Toutefois, dans le cours de ces deux derniers mois, la conduite du général a été l'objet d'attaques qui me paraissent sans fondement, et que rien ne provoquait. Je sens que, de ma part, un silence absolu dans de telles circonstances serait impardonnable, lorsque, plus qu'aucun autre, je suis en mesure de lui rendre une impartiale justice dans une affaire qui a été représentée sous un jour si faux. Les attaques dirigées contre la politique du gouvernement français pendant l'année 1848, et qui ont circulé dans la presse française et étrangère, ont toutes plus ou moins rei/ètu un caractère officiel. Deux ministres piémontais, tous deux hommes éminemment distingués, et dont la parole a eu un grand retentissement, se plaignant à la tribune de la conduite de ce gouvernement, l'accusaient, l'un, de «procédés dédaigneux,» l'autre, de «détours,» deux imputations, au reste, assez difficiles à concilier. Le gouvernement actuel de la Sardaigne a tous les droits imaginables à la faveur et à la sympathie d'un Anglais, car il est la seule expérience, qui durant ces vingt-cinq dernières années , ait été tentée avec succès en vue d'imiter nos institutions constitutionnelles. Le débat qui a, d'iuie manière inattendue, servi de pré-
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lexle aux attaques dirigées contre le général, avait pour sujet une loi présentée par le ministre et que tout homme de sens droit, de quelque pays qu'il soit, à quelque parti politique qu'il appartienne, ne peut se dispenser d'approuver, puisqu'elle assure une protection légale et efficace aux souverains étrangers contre les lâches conspirateurs qui méditent l'assassinat. Toutefois, la sympathie que j'éprouve pour les hommes qui ont pris une part principale dans cette discussion, les vœux que je forme pour le succès de cette mesure spéciale , ne peuvent me détourner d'apporter mon témoignage sur un point du déhat dont j'ai eu une connaissance particulière.
J'aurais aimé, en reproduisant le récit détaillé de nos conversations, faire parler le général Cavaignac comme en effet il me parla à cette époque, mais qu'il me suffise, quant à présent, de dire que j'ai noté les termes mêmes, placés maintenant devant mes yeux, dont il se servit en mainte occasion où il s'agissait entre nous de celte affaire. Ils prouveraient, j'en suis sûr, à tout homme impartial , avec quelle injustice on a apprécié sa conduite et son caractère. Je me bornerai exclusivement ici à ce qui concerne le général Cavaignac, car M. de Lamartine et M. Hastide ont bien montré tous deux (|u'ils étaient de force à se défendre contre ces inculpations.
C'est le 7 août 1848 que, pour la première fois, une demande officielle fut adressée au gouvernement français par le ministre des affaires étrangères de Sardaigne. Dans une ."ntrevuo dans laquelle le général, M. Haslide
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et moi, nous nous rencontrâmes, ce jour même, avec MM. le marquis de Brignoles et le marquis Ricci , le général Cavaignac prit la parole et ouvrit l'avis de répondre au gouvernement sarde qu'étant déjà entré, sans que cette démarche eût aucun caractère officiel , en communication avec lord Normanby, relativement à une proposition de médiation qui serait exercée conjointement par la France et l'Angleterre, et qui, il en avait du moins l'espérance, permettrait d'échapper à la nécessité de l'intervention dont on avait fait la dedemande, il différait de s'expliquer jusqu'à ce que cette tentative eût produit un résultat.
Je n'entre dans aucun détail à l'égard de la négociation qui suivit. Il suffit de dire que le général montra en toute occasion les meilleures dispositions à accueilHr favorablement les prétentions de la Sardaigne. Chaque jour cependant, sans qu'il nous fût permis de nous le dissimuler à nous-mêmes, nous apportait de nouvelles preuves que l'accommodement d'abord proposé ne pouvait plus être défendu comme un arrangement définitif. Cependant, malgré tant de motifs sans cesse renouvelés de découragement, on poursuivit les tentatives de médiation, et, quoi qu'en dise maintenant le comte Cavour, les offres de M. Bastide furent, non pas repoussées, mais acceptées par l'Autriche. Cette médiation était encore ouverte lorsque le général Cavaignac tomba du pouvoir. Elle fut adoptée chaudement par le successeur du général, et ni l'un ni l'autre des deux gouvernements qui se succédèrent en France ne peut être responsable de l'échec auquel ehe aboutit. Cet
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échec doit être imputé au changement soudain du ministère à Turin, aux résolutions plus agressives qui l'emportèrent dans les conseils de ce gouvernement et au désastre de Novare qui s'ensuivit. Le comte Cavour et le général la Alarmera doivent admettre tous deux, je crois, avec sincérité, qu'il faut en grande partie attribuer la modération de l'Autriche, au moment de la victoire, à la médiation de la France et de l'Angleterre, médiation offerte et acceptée , encore ouverte , bien que suspendue, à cette époque, à cause de la nouvelle attaque du Piémont. Je suis profondément convaincu que le général la Marmora s'est complètement mépris sur k pensée du général Cavaignac, pensée , dit-il, qui ne lui fut révélée qu'avec « des détours. » Le général Cavaignac comprenait alors, je le sais, qu'étant une fois engagé, de concert avec une autre puissance, dans une médiation, il ne devait pas donner un juste motif de plainte à l'une des parties, en fournissant à l'autre une assistance indirecte par l'envoi d'un général français autorisé à commander ses troupes , et j)ar là compromettre le succès de cette médiation et lui enlever son véritable caractère.
Je puis bien laisser à la plume de M. Bastide, pour laquelle une telle tache sera facile, le soin de défendre le gouvernement dont il a été l'organe, et le caractère noble et loyal du général Cavaignac ; quiconque a lu le discours du général du 21 août 1848, sur le sujet qui m'occupe, ne l'accusera pas d'avoir eu recours à « des détours. " Il n'y eut jamais d'homme public dont le caractère personnel ait été plus à l'abri du blâme. 11