DEMANDE DE POURSUIVRE M. LOUIS BLAXC. 2:J
savoir si l'intention de l'Assemblée était de refuser l'autorisation demandée ne pouvait être convenablement décidée qu'en la portant dans les bureaux , où elle pourrait être discutée avec plus de calme. Cette proposition a été adoptée , et l'affaire a été renvoyée aux bureaux. L'esprit qui a présidé à la nomination des commissaires, dans cbacun d'eux, a été conforme aux opinions générales exprimées dans la discussion préliminaire, ils se sont réunis, ont examiné l'affaire, et ont décidé, à une majorité de quinze contre trois, que la poursuite serait autorisée. Le rapport a été présenté dans ce sens à la Chambre, et, après quelque discussion, la proposition a été rejetée par un scrutin de division. Ce résultat a été dû surtout à l'intervention active de ce même ministre de la justice , sur l'avis duquel le renvoi aux bureaux avait été décidé , et dont les subordonnés avaient eux-mêmes formulé cette demande de poursuite, naturellement avec son adhésion. Tous les autres ministres, à l'exception d'un seul, ont voté de la même manière, et, quoique le président fût certainement dans l'erreur (non involontaire, disait-on) en déclarant la première épreuve douteuse (la majorité, dans cette occasion, étant clairement en faveur de la poursuite ), cette poursuite cependant a été rejetée au scrutin de division par 32 voix , — 369 contre 337. Sil'.Assemblée était appelée à remplir les fonctions d'un Grand Jury, il n'y avait rien de moins concluant, il faut bien l'avouer, que les preuves relevées dans le réquisitoire sur lequel était fondée l'accusation, et M. Jules Favre, le rapporteur, m'a paru rendre la chose plus compliquée encore
par la manière dont il a expliqué quelles étaient, dans cette circonstance, les attributions de l'Assemblée.
Il a établi qu'il était du devoir des représentants d'examiner si cette autorisation de poursuite prenait sa source dans les inspirations de l'esprit de parti, ou si elle était simplement dictée par le désir de laisser à la justice son libre cours; si l'Assemblée était disposée à accomplir ce devoir, elle devait se contenter de considérer si l'accusation s'appuyait sur des preuves légales. Un tel examen, dans cette circonstance, eût certainement justifié le doute, bien que, en réalité, la culpabilité ne semblât pas, au fond, faire question.
Toute l'affaire n'a servi qu'à montrer quelles contradictions et quelles difficultés sans fin on rencontre infailliblement lorsqu'un privilège parlementaire entrave le cours régulier de la justice, et gène une action intentée, sous la responsabilité des ministres de la loi, avec une connaissance complète des faits de la cause.
En revenant de l'Assemblée, j'ai eu occasion d'entrer au ministère des affaires étrangères pour régler quelque affaire courante ; comme j'avais vu M. Bastide quitter la Chambre avant moi, j'espérais pouvoir l'atteindre et Tentretenir pendant quelques minutes avant dîner. J'ai été fort satisfait de l'avoir tenté, car j'ai eu, avec lui, une conversation très-curieuse, après avoir terminé l'affaire qui m'avait amené chez lui. 11 m'a dit qu'il désirait beaucoup me consulter, comme un homme d'honneur et qui avait plus d'expérience politique que lui , sur une question personnelle ; il m'a demandé ensuite s'il ne devait pas donner sur-le-champ sa dé-
CONVERSATIOX AVEC M. BASTIDE 25
mission, après ce qui venait de se passera l'Assemblée, où ses collègues l'avaient abandonné quand il s'était agi de voler sur une proposition sur laquelle ils s'étaient préalablement entendus entre eux. J'ai répondu que j'étais très-flatté de la confiance qu'il me témoignait, mais qu'il comprendrait facilement combien il était délicat, pour une personne placée dans ma situation, de donner un avis sur ce point. Il a voulu néanmoins me dire exactement où en était l'affliire. Il m'a raconté alors que, dans le principe, il avait été opposé à la poursuite, la considérant comme inutile et impolitique; mais que, la majorité du gouvernement ayant appuyé la demande du ministère public, tendant à obtenir de l'Assemblée l'autorisation de mettre Louis Blanc en jugement, il s'était cru, la décision une fois prise, obligé, envers les magistrats et envers toutes les parties intéressées, de se conformer à cette décision. Quelle a été alors sa surprise quand il a vu que tous ses autres collègues du cabinet votaient contre la demande qu'ils avaient autorisée , à l'exception d'un seul qui n'a pas .voté du tout ! que le ministre de la justice s'était exprimé à ce propos d'une façon assez inconvenante pour contraindre quelques membres de l'Assemblée à lui rappeler la position qu'il occupait ! AI. Bastide a dit qu'il n'approuvait pas son sous-secrétaire ' d'avoir accepté les fonctions de rapporteur de la copimission. Il pensait qu'aucun homme, occupant une position oflicielle,
* Quoique la couiluitc tout entière de M. Bastide, dans cette affaire, ait été des plus honorables, je n'eu aurais pas parlé ici, si l'on ne s'en était pas entretenu dans tout Paris le lendemain.
n'aurait dû se charger de cette tâche, et il se serait opposé à ime semblable résolution s'il en avait eu connaissance avant qu'elle fût devenue irrévocable, mais, en tout cas, a-t-il ajouté, la nomination de M. Jules Favre faisait au gouvernement une obligation encore plus étroite d'appuyer cette mesure. Il voulait donc me demander si je ne pensais pas qu'il dût sur-le-champ se séparer de collègues qui l'avaient traité de la sorte. Je lui ai répondu que, puisqu'il s'était adressé à moi comme à un ami sur lequel il pouvait compter, je lui ferais connaître exactement mon opinion personnelle sur cette affaire : — que si la chose s'était passée en Angleterre, où il y avait un gouvernement régulièrenient élabli, elle aurait eu pour résultat inévitable, il n'en fallait pas douter un instant, la dissolution du cabinet , et qu'il avait tout lieu de se plaindre de la manière dont on avait agi à son égard; — mais que, en nommant cette Commission Executive , revêtue du pouvoir de choisir ses ministres, il avait été entendu que ce serait ce qu'on appelait un gouvernement de conciliation, en d'autres termes, que ce ne serait pas. un gouvernement du tout, sous le rapport de l'unité d'opinion. Cette situation, il est vrai, ne les dégageait pas de l'obligation de défendre une resolution déjà convenue entre eux sur une question déterminée, mais il en résultait qu'il n'avait pas à souffrir dans sa considération personnelle en demeurant ferme dans la position où ses collègues l'avaient abandonné. Si cette conduite, cependant, lui donnait des autres ministres assez mauvaise opinion pour qu'il ne voulût pas partager avec eux la
CONVEUSATIOX AVEC iM. BASTIDE. 27
responsabilité de la conduite des affaires, même jusqu'à ce que la Constitution eût été votée, c'était une question de sentiment dont il devait être le seul juge; — mais il était tout particulièrement de mon devoir, selon moi, de lui rappeler en même temps que les fonctions dont on l'avait investi étaient des plus importantes et d'une nature toute particulière; que les puissances étrangères avaient beaucoup de confiance en sa prudence et en sa fermeté personnelle, et qu'un cbangcment, qui ferait passer ce déparlement aux mains d'un homme animé de dispositions différentes, pourrait devenir la cause d'un mal irréparable; que sa pensée étant, ainsi qu'il me l'avait exprimé, de me consulter comme simple particulier, je n'aurais pas insisté avec autant d'assurance sur cette dernière considération, si j'avais pu craindre que l'incident dont il m'avait entretenu compromît sa réputation personnelle ou amoindrît l'importance des services qu'il pouvait rendre dans son département. Il ne me paraissait pas-, ai-je ajouté, que ce fùî là le cas. J'espérais donc qu'il ne mettrait pas à exécution son dessein d'offrir immédiatement sa démission , mais qu'il exprimerait le désir d'en agir ainsi, désir provoqué chez lui par ce qui s'était passé, et par le sentiment de ce qui était dû aux grands intérêts dont il était le gardien. Si l'on prenait sa déclaration comme il avait. le droit de s'y attendre, il préviendrait ainsi la répétition de ce qu'il considérait comme honteux -, mais s'il n'était pas satisfait sur ce point, il pourrait ensuite insister sur sa démission sans avoir à se reprocher d'avoir sacrifié ses importantes fonctions à une susceptibilité
personnelle; car, si ses collègues ne montraient pas, comme ils le devaient, dans cette circonstance , le désir de le conserver, il ne lui était pas permis d'espérer qu'ils lui donnassent l'appui sur lequel il voulait pouvoir compter dans la ligne de conduite qu'il se proposait de suivre.
5 juin.
J'ai assisté, à l'/issemblée, à une scène des plus curieuses, provoquée par le rejet de la proposition dirigée contre Louis Blanc. La réputation de AI. Crcmieux, ministre de la justice, s'y trouve compromise d'une manière très-sérieuse.
Il a été attaqué sur l'étrange conduite qu'il avait tenue en votant contre un acte légal auquel il avait coopéré. Il a eu l'audace de nier tout net qu'il eût pris aucune part à l'affaire. En ceci, il a été clairement contredit par le témoignage réuni de deux magistrats, ses anciens subordonnés. Ils ont affirmé que toutes les pièces lui avaient été soumises, et que, lorsque la Commission Executive délibérait, en dernier lieu, sur le parti qu'elle avait à prendre, M. Crémieux avait dit : « Dorénavant donc, nous agissons de concert dans cette affaire. »
C'est un spectacle que, dans des temps moins extraordinaires, on aurait cru impossible, de voir un ministre de la justice convaincu d'avoir dit une cbose qui n'est pas, en présence et évidemment à la satisfaction de neuf cents représentants du peuple, sans qu'on juge à propos de prendre sur-le-champ quelque mesure à
SCKNK ETRAXGE DAXS LASSDMBLKK. 29
ce sujet. Peu de gens admettront, après ecla, qu'il ait (iiit preuve des qualités requises pour intenter une accusation de trahison; mais on ne sait pas encore bien s'il ne conservera pas son ministère '.
M. Jules Favre, ex-sous-secrétaire d'Etat, a exposé, avec beaucoup d'habileté, le triste rôle de la Commission Executive dans toute cette affiiire. M. Garnier-Paf|ès a dû se borner à dire que ce n'était pas l'intention du gouvernement d'intervenir dans l'administration de la justice. L'Assemblée a passé à l'ordre du jour sans manifester son opinion, ni dans un sens ni dans l'autre, comme elle le fait généralement en pareil cas, par l'adoption d'un ordre du jour motivé.
La majorité de l'Assemblée a beaucoup applaudi aux attaques dirigées contre le gouvernement, mais n'a pas paru disposée à voter contre lui. Elle veut le déshonorer, mais elle craint de le destituer; l'événement montrera si c'est là un parti vraiment patriotique.
Il est impossible de faire aucune conjecture exacte sur le résultat de l'élection pour le département de la Seine, qui a lieu aujourd'hui. Il y a 167 candidats, seulement onze vacances, et près de 3(K),000 électeurs. On pensait généralement hier qiie M. Thiers serait élu
' On verra que M. Baslidc, on discutant la part que .M. Jules Favre avait prise à l'affaire, l'appelait toujours son sous-secrétaire d'Klat ; mais, comme je l'ai Aé.yd dit, l'Assemblée avait sommairement supprimé les appointements, et M. Jules Favre n'avait jamais exercé les fonclious de sa charge. Il employait, à l'Assemblée, ses loisirs non rétribués i\ des attaques amères contre les chefs nominaux qui lui avaient offert ce qu'il croyait, peut-être ù bon droit, un poste si disproporlionné à son mérite, et ([ui, après l'avoir engagé à accepter, n'avaient pu 1 y maintenir.
30 UXE ANXEE DE REVOLUTION.
malgré l'opposition très-décidée que lui fait le gouvernement. J'avoue que, dans cette situation, j'ai peine à croire qu'il le soit. Sa nomination sera, s'il l'emporte, une preuve très -frappante de la réaction, tandis que son insuccès serait simplement la conséquence naturelle des mesures prises contre sa candidature. Les ouvriers des ateliers nationaux sont maintenus, par le gouvernement, dans leur organisation actuelle, jusqu'après les élections, afin qu'on puisse les déterminer à voter pour les candidats du Pouvoir Exécutif. On espère aussi (nous verrons avec quelle raison) que la garnison, portée maintenant à vingt mille hommes de troupes régulières, votera pour la liste publiée par le Aaticmal. L'élection du général Changarnier est la seule que j'aie entendu représenter partout comme certaine.
Le résultat ne sera probablement pas connu avant mercredi. Il paraît incontestable que M. Thiers sera élu dans plus d'un département.
6 juin.
Le 3 de ce mois, la Commission P]xécutive a envoyé une circulaire aux maires des différentes communes de France, en les invitant à la communiquer aux classes ouvrières; ce document montre clairement toute l'étendue de l'embarras oii la jette la situation actuelle des ateliers nationaux.
Elle commence par dire qu'on ne peut tolérer plus longtemps raliluence des ouvriers qui envahissent ces
LES ATELIERS XATIOXAUX. :îl
ateliers; qu'il est impossible de donner de l'ouvrafje à plus de cent mille d'entre eux déjà enrôlés; qu'il est donc nécessaire, à l'avenir, d'en interdire l'accès à tous ceux qui viennent des provinces. Les maires, dans toute la France, ont, en conséquence, reçu l'ordre de refuser des passe-ports à toutes les personnes, appartenant aux classes ouvrières, hors d'état de prouver, d'une manière satisfaisante, qu'elles trouveront de l'ouvrage assuré à leur arrivée à Paris, et, en adressant la même communication aux classes ouvrières elles-mêmes, la Commission Executive leur fait remarquer qu'il est entendu que quiconque, malgré cet avis, viendra à Paris pour y chercher de l'ouvrage, sera renvoyé hors des barrières.
Le lendemain a paru un décret ; il ne s'accorde pas précisément avec la circulaire, mais il montre également les difficultés inextricables que les membres du Gouvernement Provisoire, restés depuis au pouvoir, rencontrent dans leurs rapports avec les ateliers nationaux, leur propre création. Ayant annoncé la veille que plus de cent mille soi-disant ouvriers nationaux n'avaient pas d'ouvrage du tout, ils ont déclaré qu'on devait obviier à cette difficulté en substituant le travail à la tache au travail à la journée ; — c'est là un expédient convenable lorsqu'on ne tire pas d'un nombre limité d'ouvriers une somme d'ouvrage suffisante, mais on ne voit pas très-bien comment une pareille moditication pourrait tendre à diminuer le nombre de cent mille ouvriers, que l'on tient dans une oisiveté complète à cause de l'impossibilité où l'on est de leur trouver du travail.
Certainement on avait indiqué un moyen de remédier immédiatement à ce manque d'ouvrage, c'était d'obliger à quitter Paris tous ceux qui n'y avaient pas plus de trois mois de résidence.
Dans la discussion qui a eu lieu à l'Assemblée , il y a quelques jours, à propos de l'éloignement de M. Emile Thomas, on a lu une lettre du ministre, dans laquelle il déclare que cet éloignement doit être attribué à des motifs qui ne portent aucune atteinte à son honneur, ni à sa réputation , ni à la reconnaissance due à ses services, et pourtant le gouvernement a publié, dans le Moniteur du 4 , une attaque directe contre l'ancienne direction des ateliers nationaux, où il signale sa négligence et son extraragance, et oii il expose qu'à l'établissement de Monceaux, le directeur avait gardé, pour son usage privé, cinq coupés, quatre cabriolets, cinq tilburys et un phaéton, — en tout quinze voitures et trente-huit chevaux.
N'est-il pas étonnant que les membres de la Commission Executive , sous la garantie desquels ces faits sont établis, qui tous ont fait antérieurement partie du Gouvernement Provisoire, et qui tous, par conséquent, en cette qualité, ont toléré de pareils abus, n'éprouvent pas de honte en proclamant ce triste résultat des soins paternels qu'a donnés au peuple une République démocratique et sociale? Et pourtant, combien n'est-il pas déshonorant d'avouer que le fruit du pénible travail des gens laborieux a été dissipé, que leurs épargnes, déposées dans des établissements nationaux, ont été, quant à présent, confisquées non-seule-
M. l'.ASTÎDK RKSTE AC iîIMSTKRK. :?•'$
ment pour soutenir dos fainéants sans prévoyance, mais pour aceuiniilcr tout ce luxe inutile autour de la personne cliarfjce de diri<]er la distribution des fonds!
8 juin.
M. Bastide m'a dit hier qu'on lui avait accordé la satisfaction qu'il avait demandée à propos de la conduite qu'avait tenue le gouvernement en votant contre la poursuite de Louis Blanc, que l'acceptation de la démission de Crémieux en avait été la conséquence, ainsi que le rétablissement de Portails et de Landrin dans les emplois dont ils s'étaient démis. Bastide m'a. remercié de l'avis que je lui avais donné en le dissuadant de se retirer brusquement dans un moment d'indignation , et m'en a témoigné beaucoup de reconnaissance. C'est une des anomalies étranges de l'état de clîoses actuel ici, qu'il m'ait consulté sur ce sujet; mais j'ai toujours soin de faire entendre à tous ceux qui m'accordent ce degré de confiance personnelle, que les objets sur lesquels ils m'interrogent sont de ceux sur lesquels je ne puis donner que mon opinion privée. Toutefois, il est très-important de conserver Bastide où il est, aussi longtemps que la machine pourra fonctionner, tant bien que mal, car il est presque le seuh de son parti qui ait véritablement des sentiments pacifiques, qui soit honnête et franc dans sa conduite, et qui ait un
34 l\E AXXEE DE REVOLLTIOY.
grand désir de vivre en parfaite intelligence avec l'Angleterre sur tous les points.
Je m'étais proposé d'aller passer quelques jours à Chantilly, à la Pentecôte, pour changer d'air, mais j'ai été retenu ici par la crainte des trouhles auxquels ou s'attendait au banquet de dimanche ; je viens d'apprendre cependant que le gouvernement doit interdire le banquet , — curieuse coïncidence avec la question de février!
Le résultat des élections rendues nécessaires par les doubles nominations n'est pas encore connu officiellement, mais elles paraissent devoir être partout très-défavorables au gouvernement actuel. Les onze noms choisis à Paris présenteront un singulier mélange d'opinions. Ce matin, le A«//owrt/ demande, avec beaucoup de naïveté, quelle conclusion l'on pourrait tirer, quant aux désirs du peuple, du choix des candidats nommés par les électeurs de Paris. Mais on a le droit d'en tirer une conclusion très-évidente qui a pu diflicilement échapper à la pénétration du Xationnl , c'est que la nation est presque unanimement mécontente de tout ce qui s'est passé depuis le mois de février. Pas un des candidats recommandés spécialement par le Xationnl, organe du gouvernement, n'a de chance d'être nommé, à moins que nous ne comptions deux ou trois hommes, tels que Changarnier et Moreau*, qui se trouvent à la fois sur sa liste et sur la plupart des autres; ceux-ci passeront sans aucune difficulté. Quant au rédacteur en chef du National, M. Duras, il paraît à peine dans la plupart des arrondissements, et l'on
DKCOURAGEMF.XT DES ELECTEURS. 35
supposait, hier soir, que M. Kmilc de Girard in , qui n'a d'autre reconiniandulion aux yeux de la plupart de ses partisans que son hostilité violente et irréconciliable contre le gouvernement, et dont toute la profession de foi, aflichée dans les rues de Paris, consiste en ces mots : «Je ne suis pas républicain de la veille, » avait été élu; il s'en faut, en tout cas, de quelques centaines de votes qu'il l'ait emporté.
Le trait caractéristique de ces élections est l'apathie de la grande majorité des votants. Le désappointement, parmi les classes ouvrières auxquelles on n'a pas tenu les promesses qu'on leur avait faites, le mécontentement général que provoque ce qui existe maintenant, et l'absence de tout système définitif qui puisse y être substitué, ont empêché des milliers d'électeurs de prendre part à ces élections supplémentaires. La réaction, parmi la bourgeoisie et tous ceux qu'elle a pu influencer, a produit la nomination de Thiers, de (ihangarnier, et de quelques anciens députés de la gauche, tandis qu'une entente. plus parfaite qu'à l'épo- (|ue des dernières élections, entre les ultra-républicains, les socialistes et les communistes, dont les partisans sont prépondérants dans quelques-uns des plus mauvais arrondissements, a eu pour résultat la nomination de quelques démagogues violents, tels que Lagrange et Leroux.
Le choix de Caussidière et la place qu'il occnj)e en tète de la liste électorale ont j)our cause une singulière combinaison. Tandis qu'il était ap|)uyé par le parti (jui soutenait les démagogues nommés ci-dessus, il
36 UXE AXNEE DE REVOLUTIOX.
ratait aussi par la garde nationale; elle voulait, par celle tactique , contrarier le gouvernement et montrer que, selon son opinion, Caussidière avait été, dans la journée du 15 mai, injuslemenl sacrifié aux fautes de ses chefs. Le parti de la réaction espère aussi que ce candidat profitera tout d'abord de sa réélection pour faire des révélations défavorables à la Commission Executive.
!1 paraît presque certain que M. Thiers sera nommé dans deux ou trois antres départements, et, dans les provinces, les élections semblent être toutes dans le sens que l'on appelle « modération v ou «réaction, » suivant que Ton conserve le langage convenu du jour, ou qu'on ne craint pas d'avouer ouvertement les tendances du pays pour l'avenir. M. Bastide, que je crois un des républicains les plus sincères du gouvernement , m'a un peu amusé lorsqu'il m'a dit , à propos (le cette dernière élection : « 11 est évident que la i'rance n'est pas propre au suffrage universel. '•
Mais, abandonnant ces réflexions générales sur l'avenir, Bastide , interrogé par moi à propos de l'inquiétude générale que font naître les événements que l'on prévoit pour les jours prochains, m'a répondu que le gouvernement avait à sa disposition une force suffisante pour résister à toute tentative que l'on pourrait faire contre l'ordre public, quoique lui-même s'attende à beaucoup d'agitation pendant quelques jours. Mais, comme les membres de la Commission Executive sont divisés entre eux et généralement décrédilés dans l'opinion publique, leur plus sur appui, pour le moment.
[.01 COXTIII': LES ATTROLPEllEXTS. :i7
(îst dans la tloferminalion spontanée de la garde nationale, de concert avec Tarmée, de réprimer \i<joureusernent les projets des anarcliistes.
Le 'gouvernement a proposé hier, à ce sujet, une loi contre les rassemblements; elle a clé adoptée, au bout de trois heures, à une immense majorité, par l'Assemblée Constituante de la République. Cependant, si l'on considère la grande part d'arbitraire que celte loi laisse à l'autorité, dans l'appréciation du châtiment qui doit être iniiigé aux coupables, il est cert;}in qu'eiio aurait soulevé, pendant plusieurs semaines, une violente opposition dans le parlement britannique, et, si Ton étudie quelques-unes de ses dispositions, on trouvera probablement très-douteux qu'elle y eut éle accueillie iavorablement.
La rapidité avec laquelle les réputations ont sur^ii et se sont flétries, pendant ces trois derniers mois, ai digne de remarque, non-seulement comme symptôme (le l'époque, mais comme trait dislinctildu caractère national. On a été d'abord disposé à juger chaque homme d'après l'opinion qu'il a de lui-même, et à exagérer le mérite qu'il s'attribuait; usais la réaction, contre cesi'aiisses idoles, a été aussi soudaine que complète. On peut dire que Topinion publique', en France, est singulièrement sutceplible de ces vicissitudes rapides, usais la Révolution de Février, qui a mis eu reliel" des hommes obscurs jusqu'alors, a offert u;i vasie champ aux dispositions critiques qui lui sont propres. Après avoir hésité pendant quelque temps à se jirononcer sur le caractère des individus, on parai!
38 UIVE AX'NEE DE REVOLLTIO\t.
convaincu maintenant qu'une incapacité générale, pour la conduite des affaires publiques, est commune à tous les hommes mis en évidence jusqu'à présent dans le nouvel ordre de choses. L'élection du présid"ent de l'Assemblée, M. Bûchez, fut saluée dans le temps comme un heureux présage pour la cause de l'ordre; on le disait un homme ferme et modéré ; on a bientôt vu que son langage était dépourvu de clarté, qu'il manquait de courage moral, et même delà fermeté la plus vulgaire; personne ne l'a regretté lorsque son mois d'épreuve a^ été achevé, et personne n'a considéré sa réélection comme possible '.
Lorsqu'on découvrit la trahison du général Courtais, au 15 mai, on disait que la nomination de AL Clément Thomas au commandement de la garde nationale devait assurer une solide organisation de ce corps et sa coopération nécessaire avec l'armée. M. Thomas a fait tout ce qu'il fallait pour se rendre odieux au corps qu'il commande, et a offensé toute l'armée par le dédain qu'il a affiché pour la Légion d'honneur, qu'il appelait, dans les termes les plus méprisants, un « hochet de la vanité. 5' Les vieux officiers, qui ont obtenu leurs décorations par de longs services, ont trouvé, on le comprend, de telles paroles singulièrement déplacées dans la bouche d'un journaliste improvisé général. Il y a deux hommes sur lesquels l'opinion est encore en suspens, qui jx'uvenl, l'un ou l'autre, jouer un rôle dans les destinées futures de la
' !.e président de l'Assemblrc n'est clu {|up pour nn mois.
IMPOPULAlllTK Dr; M l)K L AMARTIX K. 39
lU'publique , — le général Cavaignac et Armand Marrast. Je n'ai pas encore clé en mesure d'apprécier leurs capacités, mais quelques circonstances, qui sont venues à ma connaissance, me font prendre la résolution de surveiller avec soin leur conduite, la première fois qu'ils trouveront l'occasion d'accomplir, sans contrôle, quelque'acte important. I^e général, heureusement pour lui, a passé en Afrique la plus grande partie du temps pendant lequel le Gouvernement Provisoire était au pouvoir; quant à l'ancien rédacteur en chef du A'ialional, l'opinion publique lui impute, moins qu'à aucun de ses collègues, la responsabilité de leurs méfaits communs, parce que, chose assez singulière si l'on pense à ses antécédents, il a joué le rôle du côté droit dans ce gouvernement.
Mais celui de tous qui a eu le plus à souffrir de cette réaction accomplie dans la manière d'apprécier les personnes, c'est W. de Lamartine. Tout disposé que je suis, en me fondant sur nos anciens rapports personnels, à rendre justice aux brillantes qualités auxquelles la cause de l'ordre public a été si redevable dans les moments critiques, le changement de sa conduite, je suis obligé de le dire, a été si soudain et si inexplicable, que je ne puis attribuer, à aucun degré, son impopularité à Tinslabilité proverbiale du caractère français. J'apprends que ce qui n'a pas peu contribué à assurer l'élection de M. Thiers au siège de représentant vacant à Paris, a été la conviction, où sont beaucoup de gens, qu'aucune autre nomination ne pouvait être plus particulièrement désagréable à M. de Lamartine.
40 UNE AXXEE DE ili; VOLlJTIOX.
M. de Lamartine ne m'a pas reparié, dans ces derniers temps, de sa position. On médit qu'il est toujours certain de recouvrer sa popularité, et annonce à tous ceux qui l'entourent son intention de tout faire avec \l. Ledru-Rollin pour atteindre ce but. Lorsque AL de Lamartine était encore aux affaires étranjjères, et que j'avais coutume de le voir presque tous les Joots, il entrait toujours dans des détails confidentiels sur ce qu'il se proposait de faire; le soir du jour où il avait désappointé tous ses meilleurs amis, en s'unissant au parti de Ledru-ilollin , il me prit à parlj il essaya, dans une longue conversation, de s'expliquer et de se justifier, et termina en exprimant sa conviction que, dans quelques semaines, il serait plus populaire que jamais. Je ne saurais partager cette espérance; chaque jour oppose des obstacles plus nombreux à une pareille résurrection. Le fait est que, dans le sentiment hostile contre lequel il a à lutter maintenant, se combinent la défiance qu'inspire sa capacité pour la conduite ordinaire des aifaires et les soupçons que l'on conçoit sur la sincérité de quelques-unes de ses déclarations. Je serais personnellement bien aise si les événements lui fournissaient l'occasion de se relever, mais j'avoue que je considère maintenant un pareil événement comme à peine possible.
Je viens d'apprendre à l'instant le résultat officiel des élections de Paris. Elles sont, en grande partie, telles que je l'avais prévu, à une exception prés, qui est assez importante. .Louis-Napoléon Honaparte a été élu d'une manière inattendue. La lisle, iivcc cell»' addition, se compose ainsi :
IlEI'UKSKXTAXTS ELUS A PAULS. U