ARRESTATION DE M. KMILE THOMAS
Pendant qu'on l'emmenait, la nuit, vers Bordeaux, dans une voiture accompagnée de deux gendarmes, il paraît que, remplissant le devoir d'un bon fils, il est parvenu à faire tenir à sa mère des lettres écrites, dit-il, pour calmer les inquiétudes qu'elle aurait pu concevoir sur la sûreté personnelle de son fils; ces lettres ont été hier, à l'Assemblée, le sujet d'interpellations adressées par M. Taschereau , et ont provoqué les explications les plus naïves et les plus originales, quoique un peu contradictoires, de la part du ministre, M. Trélat. La victime de sa lettre de cachet et lui ne s'accordent pas sur le point le plus important, celui de savoir si le départ de Paris a été forcé ou volontaire. M. Emile Thomas déclare positivement qu'il a cédé à des mesures de violence, et qu'il a été obligé de partir sans qu'il lui ail été permis de parler à qui que ce fût.
Le ministre répond que M. Emile Thomas avait été chargé d'une mission honorable; celui-là même à qui la prétendue mission a été confiée la traite , dans sa lettre, de prétexte. Evidemment, l'.-lssemblée croyait M. Emile Thomas dangereux, dans la place qu'il avait occupée, et ne voulait ni partager la responsabilité de son enlèvement fort irrégulier, en paraissant impassible en présence des détails qu'on lui donnait, ni repousser cette responsabilité, en censurant un acte dont, au fond, elle se réjouissait.
1er juin.
Depuis plusieurs jours , il se forme des groupes tous les soirs dans le voisinage de la porte Saint-Denis et de la porte Saint-Martin. Je les ai vus moi-même, en revenant des boulevards les plus éloignés, et, à mesure que je les ai observés dans ma marche, ils m'ont paru grossir de plus en plus. Jusqu'à présent, ils n'ont pas eu d'autre caractère que celui de clubs discutant en plein air, et se sont dispersés toutes les fois que la patrouille leur a intimé T. ordre de le faire ; mais ils se sont bientôt reformés. Ils débattent les différentes questions du moment avec beaucoup d'animation, et pas toujours avec beaucoup de courtoisie réciproque ; mais ils n'en sont pas encore venus à des voies de fait.
Encore un coup manqué , à propos de la politique étrangère , à l'Assemblée Nationale. M. Xavier Durrieu , rédacteur du Courrier français, qui avait annoncé des interpellations sur les affaires de Naples , a été violent, mais sans produire d'effet, dans la manière dont il a exposé son sujet. Plusieurs de ses insinuations, contre l'Angleterre et d'autres puissances, ont été accueillies par des murmures, et tout son discours n'a fait naître d'autre impression qu'un ennui général.
M. Bastide , ministre des affaires étrangères , n'est pas un orateur, et, par conséquent, ses déclarations, en pareil cas, laissent quelquefois, parla brusquerie avec laquelle elles sont prononcées, une impression plus forte qu'il ne s'y attendait lui-même. Néanmoins,
ENTRETIEX' AVEC M. BASTIDE. 19
le ton générai de ses paroles a été décidément pacifique, et il a désavoué, avec beaucoup de netteté, toute intention d'intervenir dans les disputes intérieures des autres pays. D'un autre côté , on a demande , diton, à la Diète suisse, d'annuler les contrats passés entre les citoyens de ce pays et le roi de Naples , et cette demande a semblé révéler une prétention très-contradictoire aux déclarations précédentes. M. Bastide m'a expliqué plus tard, en particulier, la nature de cette communication ; il m'a fait entendre qu'il s'était contenté d'exprimer amicalement à la Diète, en termes généraux, l'opinion que l'emploi de troupes salariées, au service des Etats étrangers, n'était pas dans l'esprit du siècle.
M. Bastide m'a aussi expliqué que le discours de M. Durrieu contenait beaucoup d'allégations fausses et bien faciles à rectifier, comme le prétendu envoi de la flotte anglaise dans l'Adriatique , mais que , en présence du peu d'effet produit sur l'Assemblée par le discours tout entier, il n'avait pas cru nécessaire de prolonger la discussion , close par le vote de l'Assemblée aussitôt après ses explications.
M. Bastide, hier, à la suite de ces communications sur ce qui s'était passé à la Chambre, m'a fait observer qu'il allait voir le prince de Ligne, qui avait formellement présenté ses lettres de créance, la veille, à la Commission Executive. Comme M. Bastide a fait une pause, j'ai compris qu'évidemment il attendait de moi une réponse. Je n'ai pas voulu, alors, avoir l'air d'éviter l'explication qu'il cherchait. Je ne pouvais, lui ai-jc répondu , que répéter ce que je lui avais déjà
dit : en restant ici après la proclamation de la République et en entretenant avec lui des relations non officielles , sur le même pied qu'auparavant , je lui donnais la meilleure preuve que le gouvernement britannique reconnaissait de fait, et dans la pratique, la République comme la forme de gouvernement choisie par le peuple français et adoptée par ses représentants. La Commission Executive voyait ainsi se confirmer complètement aujourd'hui les déclarations que j'avais faites à AI. de Lamartine , très-peu de jours après la Révolution, et d'où il résultait que le gouvernement de Sa Majesté désirait conserver les rapports les plus amicaux axec la nation française, sous quelque forme de gouvernement que cette dernière voulût vivre, aussi longtemps que , dans sa conduite à l'égard des nations étrangères, elle garderait, comme elle s'y était engagée, pour principe, le respect des droits internationaux. Quant à la forme, cependant, sous laquelle cette reconnaissance devait être accomplie, et au temps où elle devait être accordée , on ne pouvait guère espérer que l'Angleterre oubliât des usages invariablement observés par elle , pour se plier à des circonstances momentanées qui n'étaient pas son ouvrage; or, il était impossible, en se conformant à nos usages, d'échanger des lettres de créance régulières avant qu'il se fût constitué un gouvernement définitif auquel on pût les adresser. En fait, il était évident que l'Assemblée conservait encore la souveraineté entre les mains, et que la Commission n'avait ni attributions fixes ni durée assurée.
DEMANDE DE POLRSLIVRE M. LOLIS BLAXC. 21
M. Bastide m'a dit qu'il était personnellement trèssatisfait de l'explication que j'avais donnée ; qu'il aurait été heureux certainement , si , en réponse aux doutes exprimés sur la nature des relations de la République avec les puissances étrangères , il avait pu monter à la tribune et faire, à l'égard de l'Angleterre, une communication semblable à celle qu'il avait faite à l'égard de la Belgique , mais qu'il comprenait les difficultés que je lui avais exposées, et qu'en face de pareilles difficultés, il n'avait pas l'intention d'insister davantage sur le désir qu'il avait exprimé ; après quelques assurances réciproques, d'une nature satisfaisante, sur la manière dont nos rapports actuels devaient être poursuivis entre nous personnellement, nous avons abandonné ce sujet.
L'affaire relative à la poursuite que l'on a l'intention de diriger contre M. Louis Blanc ne parait pas avoir été très-bien conduite. Les chefs d'accusation relevés par le Gouvernement Provisoire, et soumis à l'Assemblée pour la déterminer à donner son consentement au procès, ne contiennent rien qui ne fùl connu dans le monde entier le lendemain des événements du 15 mai. Il s'agit principalement d'expressions qui, lorsqu'elles ont été déférées à l'.Assemblée, partie intéressée dans cette affaire, ont été niées ou différemment expliquées par plusieurs membres.
Tout ce que l'on demande à l'Assemblée, c'est qu'ell n'interpose pas le privilège de l'accusé, comme représentant, entre lui et le cours régulier de la justice. Mais elle semble s'arroger les fonctions d'un Grand Jury, et
vouloir se livrer elle-même à l'appréciation des preuves qui justifient la poursuite. A en juger par le ton de la discussion d'hier, et plus encore par le choix des commissaires, dans la plupart des bureaux, il est trèspossible , à mon avis , que l'autorisation de poursuivre soit refusée.
4 juin.
Les choses ont tourné, en effet, comme je l'avais prévu il y a deux jours, mais je doute que , dans l'histoire d'aucune assemblée délibérante , on trouve une manière de procéder semblable à celle dont on a usé samedi à l'égard de M. Louis Blanc. La demande en autorisation de poursuivre , c'est-à-dire la demande ayant pour objet d'obtenir la suspension du privilège personnel qui appartient aux membres de l'Assemblée, avait été autorisée à la fois par la Commission Executive et par ses ministres. La Commission Executive, à l'exception de M. Ledru-Rollin , était présente à la séance où la proposition avait été faite , comme pour montrer, par cette démarche extraordinaire , qu'elle lui donnait son appui. Après que l'on eut rappelé, devant l'Assemblée, quelques-uns dus récits contradictoires relatifs aux expressions employées dans la journée du 15 mai, le ministre de la justice, M. Crémieux, a pris la parole ; il était bien naturel, a-t-il dit, qu'on s'empressât d'apporter ces généreux témoignages en faveur d'une personne accusée, mais la question de