CHAPITRE DOUZIEME
Élection de Louis-Napoléon. — Alarmes de la bourgeoisie. — \ ote de confiance en faveur de la Commission Executive. — Décret pour l'arrestation de Louis-Napoléon. — Sa popularité excite les craintes de la Képuhiique. — Vote de l'Assemblée pour son admission. — M. le vicomte de Falloux. — Caractère de M. Trélal — Lettre de Louis-Xapolëon. — Il donne sa démission de représentant.
10 juin.
L'élection du prince Louis-Xapoléon Bonaparte, nonseulement à Paris, mais dans deu.\ autres départements ai^ moins, a excité une émotion considérable , et, tandis que, d'un côté, une grande partie de la faveur soudaine avec laquelle a été accueilli son nom par beaucoup de gens est le contre -coup de l'impopularité générale et du discrédit où est tombé le gouvernement actuel , la terreur qu'inspirent à la bourgeoisie les conséquences qui pourraient naître de son élection au consulat ou à l'empire peut donner, d'un autre côté, une apparence de force, et, pour le moment, quelque consistance au parti ré|)ublicain. Il n'est pas impossible que cette élection ait quelque influence, demain, sur la décision de l'Assemblée, et la détermine à prolonger l'existence de laCommission Executive. M. de Lamartine lui-même m'a dit, hier soir, dans la conversation, qu'à son avis le gouvernement actuel était si généralement impopulaire qu'on devrait y mettre (in ; mais il a nié, en même tcnips, qu'il y eut réellement, parmi scsnuMubres,
ELKCTIOX DK LOLIS-A AI'OLKOX. 43
les divisions inteslincs qu'on supposait. Il a admis toutefois que mon pronostic, relativement au résultat de l'expérience entreprise par lui, avait été vérifié par l'événement, mais il n'avait d'autre but, a-t-il ajouté, que de |)révenir, dans l'Assemblée, les luttes de deux partis hostiles, d'opinions fortement prononcées. Je ne voyais pas au juste de quels succès il pouvait se vanter sous ce rapport, mais, comme il était évidemment découragé et de mauvaise humeur, à cause de l'aspect des affaires, je n'ai pas poussé plus loin mes observations.
Il paraît que, parmi les basses classes, tous ceux sur lesquels Louis Blanc peut exercer quelque influence sont favorables au mouvement bonapartiste; mais les ultra-démocrates se séparent de lui sur ce point, et la classe moyenne de Paris, qui n'aurait aucune objection contre tout autre gouvernement puissant, est trèsalarmée par l'idée qu'à l'arrivée de Louis- Napoléon l'armée demanderait à rendre à la France ses frontières naturelles, et que cette demande serait le signal d'une guerre générale.
Le banquet qui devait avoir lieu dans le voisinage de Vincennes a été ajourné, mais M. de Lamartine m'a dit qu'il s'attendait toujours à quelque démonstration sérieuse dans les quarante-huit heures. Il est tout à fait conforme à l'intérêt du gouvernement d'accréditer une pareille idée jusqu'après la discussion importante qui doit avoir lieu demain à l'Assemblée.
U l\E AXXEE DE REVOLLTIOX.
13 juin.
On disait hier matin que le comité de l'Assemblée, auquel on avait renvoyé la question du crédit mensuel sollicité par la Commission Executive, avait conclu à l'adoption du décret qui accorde la somme demandée. On s'est arrêté à cette résolution , après avoir soumis à un examen les membres du gouvernement et leur avoir posé une série de questions; les réponses que le Comifé a reçues l'ont convaincu qu'à l'avenir la Commission Executive remplirait ses devoirs de manière à mieux répondre à l'attente du pays. Le débat a perdu alors beaucoup de l'intérêt qu'il promettait, car l'on savait que l'Assemblée ne profiterait pas de cette occasion pour destituer la Commission Executive, mais il s'est produit un incident qui était de nature à changer le caractère du vote, et à donner l'apparence d'un appui sérieux à ce qui n'était, en réalité, qu'une affaire de pure forme. La question sur laquelle seniblail porter le débat était celle de savoir si l'Assemblée accorderait encore un vote de confiance à la Commission Executive ; toutefois, la pensée de tout le monde avait été détournée par les attroupements croissants qui, pendant les deux derniers jours, remplissaient les avenues de l'Assemblée, et qui ne prononçaient tous qu'un seul nom, celui de Louis-Xapoléon lîonaparte, quelques-uns dénonçant les projets qu'ils lui supposaient, mais, pour le plus grand nombre, enchantés qu'il arrivât quelque chose de nouveau. On avait écoulé M. de Lamarîine, peiidaiit la première partie de son
ATTROL'PK.MEVTS DAYS P\inS. 4.-)
discours, avec une alteulion silencieuse, sans lui donner pourtant aucune de ces marques d'adhésion que son éloquence accomplie provoque généralement. Pendant une suspension, que W. de Lamartine avait demandée pour prendre quelque repos, on a remarqué beaucoup d'afptalion dans l'Assemblée, surtout vers le voisinage des portes qui conduisent au pont. Des cris à peu près semblables à ceux qui avaient précédé l'irruption du 1 5 mai, se .sont lait entendre; mais à ces cris se mêlait le son confus de plusieurs tambours, ce qui montrait que, cette lois, on s'était préparé à la résistance; on nous a rapporté, dans notre tribune, qu'un coup de pistolet avait été tiré, et un officier dangereusement blessé ; que le général Clément Thomas, à son arrivée, avait été salué avec de grands cris de Vive la Légion (Vhonneitr, auxquels il avait répondu, en poussant son cheval au milieu de la foule, parle cri de Vive la République ! M. de Lamartine est remonté préci[)itamment à la tribune, et, avec beaucoup d'agitation, a annoncé qu'un fatal événement venait d'avoir lieu, que plusieurs coups de feu avaient été tirés, un sur le commandant de la garde nationale, un second sur un officier de la ligne, et un troisième sur la poitrine d'un garde national. Le sang, qui n'avait jamais coulé pour la sainte cause de la République, avait, dans celte circonstance, été versé au nom du fanatisme militaire, car ces coups avaient été tirés au cri de Vive l'Empereur! Il croyait donc que l'Assemblée devait voter sur-le-champ , par acclamation, l'exil et l'exclusion de Louis-Xapoléon; il a lu ensuite un décret préparé h cet effet.
46 U.\E AMNEE DE REVOLLTIOX'.
Ce coup de théâtre a obtenu, pour le momeut , le succès le plus cooaplet. Quelques murmures se sont fait entendre contre la dureté d'un acte si arbitraire, mais il n'y a pas de sentiment qui agisse si puissamment et si universellement sur l'Assemblée Nationale que celui de sa propre conservation. Les paroles de M. de Lamartine l'avaient convaincue de la présence du danger; cette conviction lui a suffi pour accorder immédiatement, sous l'influence de la panique, le témoignage d'une confiance qu'elle n'éprouvait pas, et elle a autorisé, sans hésiter, une injustice, au milieu de la passion provoquée par celte panique. 11 eût été bien injuste, en effet, d'accuser ainsi précipitamment un collègue, élu par trois départements, d'une tentative d'assassinat, quand bien même les fails auraient été tels que Lamartine les avait représentés ; ils étaient pourtant, non -seulement exagérés, mais dénaturés par les rapports erronés auxquels il avait donné prématurément cours. 11 est démontré maintenant qu'il n'y a pas eu plusieurs coups tirés, mais un seul; personne n'a été tué, comme, sur le moment, le mot de fatal l'a fait croire à bien des gens. Quelques-uns disent que le garde national a été blessé à la main par son propre pistolet, qui est parti dans sa poche; quoi qu'il en soit, tout le monde convient qu'aucune arme n'a été dirigée contre M. Clément Thomas. Quand M. de Lamartine, se livrant à un mouvement oratoire, affirmait que le premier sang avait été versé pour la cause de la réaction , et non pour celle de la révolution , il oubliait évidemment les gardes nationaux tués le
DKCRET COXTRK LOUIS-XAPOLKOX. 47
15 mai, au milieu de leurs efforts pour arrêter quelques-uns (les anarchistes, et aux funérailles desquels l'Assemblée avait, comme à l'ordinaire, assisté par une deputation. Sans aucun doute, du mécontentement général qui se répand dans plusieurs classes de la population parisienne, il est résulté une grande agitation en faveur d'un nom que l'on n'a pas oublié; mais je suis convaincu, à moins que le gouvernement ne soit en possession d'informations secrètes d'une nature sérieuse, qu'il est aussi imprudent qu'injuste de faire de Louis-Xapoléon un martyr, en essayant de l'exclure de l'Assemblée.
La force des circonstances a déjà mis la Commission Executive dans une fausse position, et a donné lieu de remarquer l'énorme distance ([ui sépare ses promesses de ses actions. Un seul fait, les membres de la Commission doivent se le rappeler, suffit pour faire connaître le jugement porté sur leur mérite personnel et sur leur système de gouvernement : tandis qu'en avril chacun d'eux était élu par les électeurs de Paris, en juin pas un des candidats recommandés par eux n'était choisi, et il n'est peut-être pas sur, pour un pouvoir qui prend son origine, comme celui-ci, dans le suffrage universel, de chercher, par aucun des motifs énoncés jusqu'à présent , à exclure de l'Assemblée constituante une personne qui y a été envoyée trois fois par le choix national. J'apprends que les gardes nationaux ne sont pas du tout unis sur ce sujet. Les légions de la banlieue sont de chauds partisans de Louis Bonaparte.
'♦f^ UXE AXXKE DE REl OLUTIOX.
La conduite du général Clément Thomas, pondant les -scènes d'hier, a excité la désapprobation générale.
On m'a apporté ce matin la dépêche télégraphique et le décret qui suivent, en m'assurant qu'ils ont été déjà expédiés à tous les préfets et sous-préfets par la Commission Executive :
<; Le minisire de l intérieur aux préfets et sons-préfets.
V Par ordre de la Commission du Pouvoir exécutif, faites arrêter Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, s'il est signalé dans votre département. Transmettez j)arloul les ordres nécessaires. «
Le signalement était donné au bas.
13 juin.
.le reviens à la loi contre les attroupements, adoptée dans une seule séance, pendant la soirée du 7, parce qu'elle est mise à exécution toutes les nuits. Personne, malheureusement, ne peut dire que de rigoureuses précautions légales ne soient pas nécessaires pour comprimer l'agitation actuelle de la population de Paris, mais, quand on se demande quelles sont les institutions politiques les plus propres à répandre le bonheur et la satisfaction parmi le peuple, il n'est pas hors de propos de remarquer que, dans les premiers mois d'une république démocratique, une assemblée élue par le suffrage universel a jugé néces-
LOI COXTIIE 1,I':S ATTROLPI'KMKXTS 49
saire d'appliquer des peines qui varient de six mois à cinq ans d'emprisonnement à des individus mêlés à un attroupement oîi ils n'ont peut-être été entraînés que par pure curiosité. Le second et le troisième articles, rapprochés l'un de l'autre, sont, à quelques égards, des curiosités dans leur fjcnre. On déclare que quicoitque fait partie; d'un rasseniblemenl armé se rend coupable d'un crime s'il ne se retire à la première sommation, et d'un délit s'il s'y conforme, et le troisième article définit ensuite un rassemblement armé: celui où quelques personnes portent des armes visibles ou cachées, lorsque chacune de ces personnes n'a pas été immédiatement expulsée par le groupe dont elle lait partie. On se demande naturellement comment la foule peut expulser, comme porteurs d'armes, ceux dont les armes sont cachées; si elles cessent d'être cachées, où est la nécessité de mentionner cette circonstance, puisqu'il ne s'agit pas de la culpabilité qui résulte du fait de porter des armes ainsi cachées, mais (lu caractère que la présence de ces armes, même cachées , communique à la culpabilité des autres? M. Baze, avocat de Bordeaux, a proposé la suppression des mots « ou cachées " , en conservant toujours, dans un autre article , une pénalité bien méritée pour les individus que l'on trouverait munis d'armes cachées; mais l'j\ssemblée , ne voulant rien enlever à l'extrême rigueur de la loi, s'est opposée à tout amendement, et c'est un délit, à présent, de se trouver à côté d'une personne qui porte une arme cachée. Ces dispositions sont vigoureusement et indistinctement applicpiécs à
toutes les personnes trouvées sur certains boulevards, au moment où il plaît à la police de faire une razzia. Il y a quelques jours, en traversant, le soir, pour revenir chez lui, ce quartier de la ville, avec un ami, M. C. a été arrêté et emmené à la préfecture de police. On ne les accusait de rien , si ce n'est de n'avoir pas montré assez d'empressement à obéir à* la sommation de se retirer. M. C. nie cela et affirme que, lorsqu'il a été arrêté, il poursuivait tranquillement son chemin par une rue détournée. Ce fait est arrivé très-tard, dans la nuit; je n'en ai rien su avant le lendemain malin, et alors, sur ma demande, M. C. a été immédiatement relâché. Je n'ai pas lieu de me plaindre, car c'est un des maux qui résultent inévitablement d'une pareille loi, que la police ne puisse pas toujours la mettre à exécution sans erreur; mais, comme les Anglais, avec leur désir bien connu de tout voir, ont une disposition, en quelque sorte nationale, à se mêler à la foule, et comme j'apprends que quelquesuns, dans des circonstances analogues, ont été retenus sans nécessité, je ferai des représentations à ce sujet. M. C. dit que le seul moment où il ait éprouvé quelque inquiétude a été celui où il a entendu quelques-uns de ses compagnons d'infortune, probablement mieux fondés que lui à craindre une investigation , comme ils passaient dans une rue noire et étroite , essayer de préparer leur évasion. I. 'officier de service, ayant soupçonné leur intention, a dit que, dans ce cas, il serait obligé de faire tirer sur eux.
IXJISTICE DE LA REPUBF.IQIE EWERS LOLIS-\APOLkO\. 51
14 juin.
On ne saurait douter que l'opinion publique n'ait été très-indisposée contre la Commission Exécutiue par l'ordre arbitraire qu'elle a donné , comme on en est informé, d'arrêter Louis-Napoléon Bonaparte. Cet ordre ressemblait trop à un acte de l'ancien Comité de Salut Public. Il aurait fallu des preuves bien convaincantes, et encore inconnues, pour qu'il fût permis, dès le lendemain, de tirer les conséquences pratiques de l'appel passionné qu'avait adressé M. de Lamartine à l'Assemblée, lorsqu'il lui avait demandé de prononcer, par un vote d'acclamation, l'exclusion de Louis-Napoléon Bonaparte, exclusion fondée sur l'existence d'un prétendu complot qui, accompagné d'une tentative d'assassinat, avait pour objet de porter le prince à l'Empire.
J'ai exprimé le doute que les faits fussent conformes au récit que Lamartine en avait présenté à l'Assemblée. On regardait généralement son exposé, avant que la discussion du lendemain eût commencé, comme trèsfortement coloré, pour ne rien dire de plus , et c'est sous l'impression défavorable de la réaction produite, -dans l'esprit public, par celle idée, qu'ont été ouverts les débats à propos de la question où le gouvernement s'était engagé. On était généralement d'avis que ce projet, s'il avait été opportun, aurait été encore injuste, et, si même il avait été juste, aurait été extrêmement inopportun. On a supposé que la République avait peur d'un nom ; elle en craignait, disait-on, la popularilé, et elle ne voyait
52 I \E AXXEE DE RKl OLUTIO.Y.
d'autre moyen , pour sortir d'embarras, que de refuser à celui qui le porte toute participation aux affaires publiques du moment, et jusqu'au caractère de représentant dont il était investi par le peuple. Elle le croyait incapable, et pourtant elle ne consentait pas à lui laisser saisir l'occasion qui lui était offerte, par la volonté du peuple, de montrer sa nullité supposée; elle aurait ajouté l'intérêt du martyre au vague retentissement d'un nom.
Heureusement pour la tranquillité présente , le gouvernement a été battu, et, malheureusement pour lui, le rapporteur des bureaux, chargé d'examiner l'élection de Louis-Xapoléon , était un ancien collègue , M. Jules Favre, qui n'a pas épargné, aux membres de la Commission Executive, la honte de la défaite, dans l'exposé qu'il a fait de ses actes contradictoires à l'égard de l'admission du prince. Une interruption de AI. Ledru-Rollin , son ancien chef et associé intime, a donné lieu , quelques instants plus tard, d'acquérir la preuve extraordinaire qu'en temps de révolution les amitiés sont aussi fragiles que les réputations sont précaires. M. Jules Favre venait de prouver, «avec une grande force de logique, que la loi de 1832, prononçant l'exil de la famille Bonaparte, avait été virtuellement et récemment révoquée par cette assemblée même , et sous l'inspiration de ce même gouvernement; il citait, à cet effet, le langage employé, il y avait moins de quinze jours, par le ministre de la justice d'alors, en faisant allusion, avec un . accent de sarcasme inimitable, à la conduite également
DISCOURS I)K M. JILKS l'AlRK. 5:i
contradicloire du gouvernement dans l'affaire de la poursuite de Louis Blanc. Se reportant aux raisons alléguées, le 2 juin, par le ministre de la justice, pour soutenir qu'il était impossible de maintenir la loi contre la famille Bonaparte , il continue : « Et l'Assemblée s'écrie : Très-bien! et le gouvernement, qui, par l'organe du ministre de la justice, ne manque jamais de faire connaître sa pensée, l'a fait connaitrc à l'instant avec une heureuse spontanéité.
" M. Ledru-Rollin : Pas plus par son organe que par le vôtre dans les circonstances données. • " Le citoyen Jules Favre : M. Ledru-Rollin me faiî l'honneur de m'interrompre pour me dire que le gouvernement n'a pas fait connaître sa volonté par la bouche de M. le ministre de la justice plus qu'il ne l'a fait connaître par la mienne, lorsque le gouvernemenl m\i désavoué. A ceci deux réponses : la première, que je n'ai jamais eu Vhonnenr d'être ministre de la Commission Executive, que, lorsque j'ai fiiil un rapport qui était conforme à ce que je croyais être et ce que la majorité de l'Assemblée croyait être la pensée de la Commission Executive, j'avais pour moi, je le crois, le bon sens ; c'était mon illusion. Mais j'agissais comme simple représentant ; j'agissais au risque de ma popularité, parce que ma conscience y était engagée. Je le faisais ensuite pour ne pas abandonner mes amis Portails et Landrin, qui avaient fait courageusement leur devoir. Je demande pardon à l'Assemblée d'entrer dans une digression; ce n'est pas moi qui l'ai provoquée, c'est un niembrr de la Commission
Executive qui m'a lait l'honneur de m'interrompre. » J'ai pris cela dans le compte rendu du Moniteur de ce malin, d'abord parce que c'est une preuve curieuse des divisions qui existent même parmi les républicains appartenant à peu près à la même nuance , et qui ont autrefois rempli des fonctions dans le même ministère, et ensuite, parce que c'est un exemple très-caractéristique du style oratoire tout particulier à un homme que je suis porté à placer très-haut, comme un maître dans l'art de l'invective froide. J'ai souligné le mot rhonneur partout où il l'applique à M. Ledru-Rollin , mais l'oreille seule pouvait convenablement apprécier tout ce qu'exprimait l'emphase avec laquelle il était prononcé. La lenteur systématique du débit de M. Jules Favre est poussée jusqu'à l'excès; ses pauses sont bien étudiées, mais un peu exagérées, son intonation est douce et mielleuse jusqu'à l'affectation, mais ses talents oratoires, dans l'orare d'idées oii il a trouvé l'occasion de les manifester, sont de premier ordre. Je suis entré dans ces détails parce que, si le parti républicain se consolide au pouvoir, il est presque certain que M. Jules Favre jouera un rôle très-important '. Il a rappelé par
* Comme le par(i républicain ne s'est jamais consolidé, il n'est pas étonnant que mon pronostic ne se soit jamais réalisé. M. Jules Favre a été membre de l'Assemblée législative, et ses paroles y ont quelquefois produit beaucoup d'clfel , mais la Montagne se défiait de lui, et il méprisait la Montagne; la part qu'il passait pour avoir prise aux bulletins de la République l'avait empècbé de conquérir, même s'il l'eiàt désiré, une place dans le parti modéré. Il avait une pbrase favorite, c'était : t De deux choses l'une, n et lorsqu'il l'articulait, d'un accent plein de méchanceté, on était sur que sa victime allait tomber sous le coup d'un dilemme impitoyable et inexlricablr.
LA CHAMBRE SAXCTIOWE L'KLECTIOX DE LOLIS-\AI'OEEO.\. 55
une allusion indirecte, mais pas assez expresse, que le nom de Ledru-Uollin s'était trouvé uièlé au fjouvernement provisoire du 15 mai, et il a cité ce fait comme l'éviqualent du cri non autorisé de Vive l'Empereur ! La péroraison de AI. de Lamartine, au sujet du coup de pistolet de la veille, a été imj)itoyabIement tournée en ridicule. A la suite de ce coup de ihéùlre est venu le roup de grâce. Il a été donné par le général Clément Thomas, qui s'est écrié : « Mon nom a éié fatalement mêlé avec celte discussion. » On lui a demandé, naturellement : a Pourquoi fatalement? » puisqu'il était évident qu'il n'avait pas été hilt-dcad (tué-mort), comme on dit en Irlande. Mais ce moi fatal était cette expression même qui avait produit son effet dans la bouche de M. de Lamartine, et, à ce moment, lui, la prétendue victime , se plaisait k ruiner le récit de son chef, en niant que personne, à sa connaissance, eût tiré sur lui.
Apres plusieurs tentatives inutiles des amis du gouvernement pour détourner le coup, l'admission de Louis Bonaparte a été votée à une très-grande majorité. L'ancienne opposition parlementaire de toutes les nuances, avec la fraction hésitante du parti modéré, ont voté eu sa faveur; les ultra-républicains, à l'exception de Louis Blanc, ont appuyé le gouvernement. La Commission Executive avait ainsi provoqué inutilement une crise qui a eu pour résultat de détourner le danger le plus grand et le plus innnédiat; mais il est certain que les événements des derniers jours rendent l'avenir beaucoup plus obscur.
J'ai peine à croire que le vote d'hier amène la re-
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traile du gouvernement; s'il en arrive ainsi, il sera difficile de lui (rouver des successeurs dans le parti républicain , et le pays n'est pas encore niiir pour le gouvernement d'hommes appartenant à une autre opinion. Si, d'un autre côté, il reste au pouvoir, l'impopularité dont il était déjà l'objet s'est tellement accrue, pendant les derniers jours , qu'il recevra difficilement le cordial appui nécessaire au maintien de l'ordre.
J'ai oublié de noter, hier, que M. Thiers, son parti et la grande majorité des légitimistes, ont voté avec le gouvernement lundi, sans vouloir faire, d'une allocation de fonds indispensable, une question de con- ■fiance à l'égard d'un pouvoir qu'ils n'ont aucune envie, quant à présent, de renverser. La minorité se composait d'individus de toutes les nuances d'opinions qui ne voulaient pas, même pour quelques semaines, laisser les affaires entre les mains de ceux dont ils avaient éprouvé l'incapacité, et dont ils suspectaient l'intégrité.
Je suis resté toute la matinée à l'xlssemblée, au milieu d'un débat monotone, dans l'espoir d'apprendre ce que, par suite de sa défaite d'hier, le gouvernement se proposait de faire. On dit que les membres de la Commission ont changé quatre ou cinq fois d'avis pendant la journée. Ce matin, ils ont résolu positivement de donner leur démission ; plus tard, ils voulaient demander à la Chambre si son vote avait réellement la portée d'un refus de concours ; |)uis ils j)ensaient à chercher un compère chargé de les interpeller pour savoir s'ils croyaient que la décision de l'Assendilée eût cette signilication, et s'ils éprouvaient le besoin d'obtenirà cet
M. LE VICOMTK I)K FALLOIX. 57
égard un vote de consolation. Ils ont essayé d'introduire ce débat au milieu d'une autre discussion. La Chambre s'y est opposée, et ils ont fini par l'ajoijrner jusqu'à demain.
I/un des membres de l'Assemblée m'a dit que, quand la question sera posée, la majorité a l'intention de leur répondre : "Vous feriez mieux de donner votre démission, et alors, si vous êtes réélus, vous verrez que vous n'avez pas perdu notre confiance. " Je ne sais pas s'ils se rendront à cet avis. Cependant le vote d'hier *a certainement donné un moment de calme à la ville.
15 juin.
Au milieu du naufrage de tant de réputations soudainement lancées sur les eaux troublées de la Révolution, il n'y en a qu'une qui, dans ce moment, commande en maîtresse à la tempête.
Personne ne se serait attendu que M. le vicomte de Falloux, qui n'était guère connu, dans l'ancienne Chambre, que comme un fervent légitimiste, aimable et de manières distinguées, aurait conquis si vite la position qu'il occupe dans ce moment à l'Assemblée Constituante républicaine. Le concours de plusieurs qualités et l'heureux hasard qui lui a permis de prendre en main la question du moment, celle des ateliers nationaux, pouvaient seuls lui donner tout d'un coup une place si éuiinenle. Lorsque personne ne semble savoir quel
parti prendre à l'égard de cette monstrueuse création , qui menace de bouleverser tout le système social , il a montré un calme et une énergie qui lui ont assuré l'ascendant, parmi ceux méiiies chez lesquels son nom, auparavant, n'éveillait aucune sympathie. Il faut avouer que, comme orateur, c'est pour lui un avantage capital d'avoir affaire à un original comme M. Trélat, ministre des travaux publics. Ce monsieur était un respectable médecin, dans un des plus misérables quartiers de Paris, homme d'un excellent cœur, et, en apparence, de mœurs simples, dont la bienveillance a souvent assisté ceux que sa science ne pouvait guérir. Les caprices de la Révolution l'ont tiré de sa sphère. En politique, il ne peut jamais être autre chpse qu'un méchant empirique.
Hier, à l'Assemblée , il a proposé de voter trois millions pour les ateliers nationaux , sans donner d'explication sur les résolutions qu'il avait prises pour remédier aux maux que tout le monde supposait tous les jours plus graves, ni aucune justification des mesures arbitraires , dignes des plus mauvais jours de l'ancien régime, adoptées par lui à l'égard de M. Emile Thomas, qui, à ce qu'il paraît, avait demandé à être entendu pour présenter sa propre défense, et pour accuser ses anciens chefs. M. de Falloux a fait observer que le ministre, en portant devant l'Assemblée un semblable projet, lui demandait un vote de confiance; il a refusé ce vote sans examen préalable, et a proposé que la question, en ce qui concerne la situation de l'établissement et le Irailement des individus, fût renvoyée à une com-
CARACTKRE DK M. TRKLAT. 59
mission spéciale. Il a établi, dans son discours, qu'il était impossible de distinguer avec certitude l'accusateur et l'accusé, entre M. Trélat et M. Thomasqu'à l'époque où cette affaire avait été discutée pour la dernière fois, on avait parlé d'une mission importante, confiée par le ministre, selon ses propres explications , à son ancien subordonné , mais que , le lendemain même, cette mission avait, par une nouvelle télégraphique, été changée en un ordre d'arrestation j que, quelque temps après, M. Thomas était revenu à Paris, et avait demandé la permission de présenter luimême le récit des faits.
La réponse du ministre a été des plus singulières, et, jusqu'au moment où je l'ai vue dans le Moniteur de ce matin, j'avais peine à croire que j'eusse bien entendu. Après avoir donné des explications qui n'étaient rien moins que satisfaisantes sur l'état actuel de l'établissement, il en est venu à la question personnelle, et s'est exprimé ainsi : « J'ai fait en ma vie , dernièrement, une chose que je n'avais jamais faite, c'est vrai, — une chose qui a l'apparence d'une violence, — une violence peut-être." Peut-être, vraiment! Ainsi un trèshonnête et très-sincère républicain de la veille n'est pas bien sûr que ce soit une violence d'expédier un homme subitement entre des gendarmes , d'un bout de la France à l'autre, au milieu de la nuit, sans lui permettre de se défendre ni de communiquer avec qui que ce soit! La dernière partie de son exposé m'a déconcerté davantage encore , mais je ne m'étais pas trompé , car la voici : « J'étais trop médecin encore
00 UXI': J^XXKE DE REVOLLTIOX'.
peut-être, et pas assez homme de pouvoir; j'ai fait partir! »l/'eut-il dire qu'il considérait comme un devoir de son ancienne profession , quand il avait ordonné de changer d'air, d'appuyer la prescription de l'assistance de deux gendarmes? Ceci est porter le pouvoir de la Faculté plus loin que je ne l'ai encore jamais vu. Lorsque W. Purgon, dans le Malade imaginaire , accuse Argan «d'un crime de lèse -Faculté , d'un attentat énorme contre la médecine," Taide-apothicaire, qui avait essayé d'imposer « les ordonnances» par la force, ne portait d'autres armes que celles de sa profession; mais quand M. Trélat jette un homme dans une voiture, en ayant recours aux baïonnettes de la gendarmerie, tout en lui accordant de bonnes intentions, qui percent à travers l'absurdité de sa défense , on ne peut s'empêcher de s'apercevoir, malgré son assertion , qu'il est déjà plus despote que docteur.
La motion de AL de Falloux a passé, sans plus d'opposition, et la commission d'enquête a été volée.
Quant à l'aspect général des affaires, nous n'avons encore obtenu, je le crains, quelque calme, que pour peu de temps, mais certainement, à en juger par l'effet que le vote des représentants a produit sur la foule irritée rassemblée ce jour-là, on dirait que le sentiment de l'injustice méditée par le gouvernement a eu la plus grande part dans l'agitation des vingt-quatre heures |)récédentes. Le coup de pistolet de Lamartine a rencontré, pour lui répondre, le ricochet d'un canon. Nous verrons aujourd'lmi comment il se tirera des explications (ju'il doit donner à l'Assemblée. Personne ne dé-
0\ PREVOIT l)i:S TROUBLKS. • Gl
sire renverser le gouvernement , on ne saurait que mettre à sa place ; mais le vote probablement lui donnera une majorité amoindrie , après que l'on aura dit beaucoup de vérités désagréables.
En attendant, on assur#que les sections, c'est-à-dire la force matérielle de la République rouge, s'organisent pour une journée, et l'on suppose l'armée très-atteinte de napoléonisme. Trois régiments ont été renvoyés de Paris hier. Un- régiment de dragons, en traversant Ver- .sailles, a passé devant un arbre de la liberté et a crié : « A bas la liberté ! Vive l'Empereur ! j»
6 heures après midi.
Je rentre chez moi après avoir été témoin d'un changement nouveau et extraordinaire dans les affaires de ce pays désorganisé ; il a eu lieu après un débat ennuyeux, sur des sujets de peu d'intérêt, quoique d'une importance sérieuse. Le président de l'Assemblée a lu une lettre du prince Louis-Xapoléon Bonaparte, qui a suscité une tempête à laquelle je ne m'attendais nullement, après en avoir suivi la lecture mot pour mot.
62 UNE ANiVEE DE REVOLUTION
d Londres , le 14 juin.
M MOMSIEUR LE PrÉSIDEI^,
" Je partais pour me rendre à mon poste lorsque j'apprends que mon élection sert de prétexte à des troubles déplorables et à des erreurs funestes. Je n'ai pas recherché l'honneur d'être représentant du peuple, parce que je savais les soupçons injustes dont j'étais l'objet : je rechercherais encore moins le pouvoir.
" Si le peuple m'impose des devoirs , je saurai les remplir; mais je désavoue tous ceux qui me prêteraient des intentions ambitieuses que je n'ai pas. Mon nom est un symbole d'ordre, de nationalité et de gloire, et ce serait avec la plus vive douleur que je le verrais servir à augmenter les troubles et les déchirements de la patrie. Pour éviter un tel malheur je resterais plutôt en exil; je suis prêt à tous les sacriBces pour le bonheur dç la France. Ayez la bonté , Monsieur le Président, de donner connaissance de cette lettre à mes collègues. Je vous envoie une copie de mes remercîmenls aux électeurs.
» Recevez l'assurance de mes sentiments distingués,
5> Louis-Napoléox Boxaparte, »
L'agitation , l'indignation , la rage éperdue manifestées contre l'auteur de cette lettre, ce n'étaient pas précisément les termes dans lesquels elle était conçue qui les provoquaient. En effet, la seule phrase que l'on
LETTRE DU PRIXCE LOUIS-NAPOLKOX. 6:î
pouvait citer comme susceptible de soulever quelque objection, était celle-ci : « Si le peuple m'impose des devoirs, je saurai les remplir; » cependant elle aurait paru inoffensive, rapprochée de l'assurance, qu'il donne quelques lignes plus haut, qu'il n'a pas cherché à être élu représentant, et suivie de son désaveu à l'égard de tous ceux qui pourraient le mêler à des projets d'ambition personnelle. Il faut convenir que, prise grammaticalement , cette phrase aurait eu moins de chances d'éveiller les susceptibilités d'un corps soupçonneux , si elle avait été rédigée ainsi : « Comme le peuple m'impose des devoirs , je saurai les remplir , » au lieu de : « Si le peuple m'impose , » où l'on a compris qu'il s'agissait de quelque chose de plus que le mandai de représentant déjà conféré au pri»^...
Mais le grand tort, le c' . capital, consistait dans une omission : il n'éta*' pas fait mention de la République. Ce fait a été sur-le-champ signalé avec beaucoup ' d'animation par le ministre de la guerre, le général Cavaignac, qui n'avait jamais parlé auparavant, si ce n'est sur des sujets de sa profession. Il a commencé par rappeler que, selon la remarque d'un des membres de la Commission Executive, dans le cours du débat, deux jours auparavant, il y avait une personne qui n'avait pas encore parlé. Celui-là avait maintenant rompu le silence : « Mes émotions (a continué le général, si je l'ai bien compris) sont trop vives pour me permettre d'exprimer tout ce que je voudrais dire, mais, dans ce document , qui deviendra historique , le mot de République n'est jamais prononcé. » Le général, quoique
parlant avec animation , a été irréprochable dans son maintien; il n'a fait aucune proposition, mais, ayant signalé le fait, il a refusé d'aller plus loin. Là-dessus il s'est élevé de tels cris, et l'Assemblée a été en proie à une agitation si universelle , que je n'avais encore jamais été témoin d'une pareille scène , même dans cette enceinte. Sur tous les bancs de l'Assemblée, et surtout au sein de la Montagne, les membres se sont levés avec précipitation, et, ne pouvant réussir à se faire entendre de tout le monde, se sont mis à gesticuler avec colère, en s'adressant à leurs plus proches voisins. Au milieu de cette scène, j'ai été, bien à contre-cœur, appelé hors de la Chambre par des affaires urgentes, mais voici ce que vient de me dire une personne qui y est restée quelques minutes après moi : ceux mêmes qui désiraient le plus profiler de cet incident pour obtenir le rappel de la décision rendue relativement à l'admission de Louis-Napoléon, ont compris que, dans l'état d'agitation où sont les esprits, ils devaient, pour donner quelque chance de succès à leur projet, ajourner la question jusqu'à demain. C'est ce qui a eu lieu, quoique quelques-uns aient crié : « Alors il y aura une bataille avant qu'il y ait un autre débat! « Il semblait que Louis-Napoléon eut perdu, par cette omission d'un seul mot, tous les amis qu'il avait eus à l'Assemblée ' ;
' Telle était la première impression produite par le tumulte assourdissant de ces clameurs que rien ne pouvait arrêter; mais, même alors, on ne pouvait s'empêcber de voir qu'il y avait là un groupe silencieux et compacte, auquel l'omission même du mot R(''puhli(|ue causait intérieurement une vive satisfaction.