HENRI PLON, ÉDITEUR
s, Rui.; G.An.iNciKinv
I.'autcur et reiliteur se réserveiil le 'trnit île traduction en toutes lunguo
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/uneannedervo01norm
Lorsqu'on veut, après un intervalle de dix années, préparer pour l'impression des matériaux recueillis jour par jour, ce travail exige naturellement un plus grand nombre de corrections que la simple révision d'un ouvrage de date plus récente. En jetant de nouveau un coup d'œil sur ces pages, avec la pensée d'en autoriser la publication en France, je m'aperçois que je dois, sans parler de bien d'autres défauts, m'excuser d'avoir plus d'une fois , par inadvertance , répété la même idée. Pendant les premiers mois, c'était sous l'inspiration de deux amers désappointements, comme il est facile de le comprendre, que je m'efforçais de pénétrer l'avenir. Je cherchais en vain les traces les plus fugitives d'une réaction favorable aux principes de la monarchie constitutionnelle, à laquelle toutes mes sympathies sont acquises, et, en second lieu , il me paraissait également impossible de réunir dans une action commune, pour tenter l'épreuve sérieuse d'un gouver- I. 1
ncraent républicain, des hommes qui eussent le pouvoir de maintenir la sécurité au dedans, et d'établir des relations pacifiques au dehors.
Lorsque ce journal fut commencé, on ne savait pas bien encore quel pouvait être, dans le pays, le nombre des hommes capables de poursuivre cette expérience de république ou disposés à Fentreprendre. Dans les premières élections, tout le monde se disait républicain.
Il n'appartient pas à un étranger de se prononcer sur la justice du verdict rendu par le peuple français, lorsque, pour désigner le mouvement de 1848, il confirma et adopta le nom de « Révolution du mépris » , et sembla considérer comme impossible tout retour à la monarchie constitutionnelle. Mais si quelqu'un pensait à contester l'équité de cet arrêt, la plus forte preuve à donner pour montrer que le peuple français, le témoin à la fois le plus considérable et la partie la plus directement intéressée , ne concevait pas à cet égard le moindre doute, c'est que, d'un bout de la France à l'autre, pas une voix ne s'éleva pour accompagner d'un regret le régime qui venait de disparaître. Evidemment, pour être juste envers le peuple, on ne peut attribuer un tel oubli qu'au jugement qu'il porta sur les derniers jours du gouvernement de juillet; ce fait est sans exemple .dans aucune des révolutions précédentes. Dans les plus mauvais jours d'égarement populaire, en France comme en Angleterre, la minorité, soutenue par le sentiment de la lidélité qu'elle croyait devoir à son souverain , a toujours fait une résistance
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opiniàiro cl prolongée. Kilo liida pour défendre des principes ennoblis par le Icmps. Mais, à torl on à raison, le gouvernement qui, on 1848, fut si soudainement renverse, était universellement considéré comme une imposture politique, et c'était le caractère même de ses actes publics qui avait inspiré cette conviction. Les qualités personnelles du Roi et de son ministre ne permettaient pas de supposer qu'ils pussent devenir les instruments les plus actifs de ce mouvement hostile de l'opinion populaire. Le Roi, dans ses relations accidentelles avec les hommes étrangers à la politique, charmait par la variété de ses connaissances, par ses manières aimables et courtoises envers tousj c'était la personnification de la plus afiable bonhomie.
Le ministre, quoi qu'on puisse penser, eu mettant de côté ses éclatants triomphes de tribune, du degré auquel il possédait les qualités indispensables pour réussir dans les affaires, jouissait d'une réputation eu» ropéenne comme écrivain de premier ordre, et se faisait respecter par les habitudes simples et sans faste de sa vie domestique. Tels sont ceux cependant que l'arrêt du peuple français considère comme les principaux au leurs de cette «révolu lion du mépris» , provoquée par leurs actes publics. On tint pour certain que le roi-citoyen avait démenti son origine, et, en tentant de gouverner et de régner à la fois , avait usurpé le rôle d'un monarque , en prenant ce mot dans son sens rigoureux, et l'on supposa que son minisire conslilulionnel avait défendu le pouvoir et encouragé les vues personnelles du Roi avec le zèle aveugle d'un favori.
Depuis que ce journal a été écrit, les témoignages se sont accumulés pour montrer les progrès qu'avait faits cette opinion. Un prince patriote de la famille royale dit dans une lettre adressée à un de ses frères : « Il n'y a plus de ministres; leur responsabilité est nulle; tout remonte au Roi. ?' Cette lettre a été publiée en 1852, dans un ouvrage qui jouit d'une réputation méritée , V Histoire de huit ans^ par M. Elias Regnault. Le fait est qu'il est depuis longtemps impossible de garder sur ces matières la réserve accoutumée. Aussitôt que la vie eut pour jamais abandonné le gouvernement de juillet, les dépouilles qui en restaient encore furent soumises à une si minutieuse autopsie, qu'on ne craignit pas de mettre à nu, dans ce cadavre d'un empire, les traces de bien des maladies habituellement dédaignées par une observation posthume. Il n'en faut pas douter, beaucoup de ceux dont les actes seront plus tard jugés par l'histoire, seront frappés avec une sévérité qui dépassera la mesure ordinaire, parce que leurs déclarations ofRcielles seront confrontées avec leurs confidences les plus secrètes, entrées aujourd'hui et depuis quelques années dans le domaine de la publicité.
Mais nous ne sommes pas encore arrivés au moment où l'on pourra porter sur celte époque un jugement définitif II est plus sage d'attendre, quant à présent, que le temps ait pu modifier l'opinion sur les actes de ceux qui ont pris une part principale à la pratique du système renversé en 1848. Les années qui se sont écoulées ne sauraient disposer les esprits à apprécier
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plus favorablement le système lui-même, mais il est permis d'espérer qu'elles ont beaucoup adouci l'aigreur des animosités personnelles. — Le sentiment politique dans lequel M. de Lamartine, avant l'événement, voyait la cause première de la révolution alors menaçante, est de telle nature que, s'il ne permet pas de croire à ime réaction sympathique, il n'est pas propre non plus à perpétuer des ressentiments.
Il résulte de ce fait, satisfaisant en lui-même, une conséquence qu'il importe de signaler. Ceux, en effet, dont les noms ont été mêlés aux événements rappelés dans les pages qui vont suivre, ne doivent pas perdre de vue, dai^s l'intérêt de la vérité , qu'on raconte ici non pas ce qu'on suppose qu'ils pensent maintenant, mais ce qu'on sait qu'ils ont pensé à cette époque. Que ceux de mes lecteurs qui ont été le plus étroitement associés aux fortunes diverses de la maison d'Orléans, le plus attachés aux personnes, le plus dévoués à leurs intérêts, veuillent bien, en parcourant ces pages, se souvenir de ce qu'étaient alors leurs réflexions de tous les jours sur le fatal entêtement avec lequel ou se plaisait à rendre solidaires le destin de la dynastie et la carrière politique des derniers ministres de Louis-Philippe. D'un autre côté, il est à peine nécessaire de rappeler aux hommes publics, représentants éminents des différentes nuances du parti libéral , et réunis à cette époque dans un même effort ])our propager l'agitation , que, voulant montrer ici, par des exemples, l'état de l'opinion publique , je me suis contenté de rapporter fidèlement les paroles que j'avais publiquement entendues de leur
propre bouche : « Xon meus hic sermo. » Ces pages ne renferment qu'un écho bien affaibli du langage nonseulement tenu dans les Chambres et en présence des adversaires qu'on attaquait , tel que le reproduisent les sténographes du Moniteur, — mais répété à des banquets publics, d'un bout de la France à l'autre, jusqu'à ce que, dans son indignation, le peuple, sous l'influence de cette excitation puissante, ait enfin perdu patience.
Convaincu que toutes les circonstances principales de mon récit sont d'une exactitude irréprochable, je puis avoir accueilli par hasard quelques renseignements de peu d'importance, qu'il était impossible, dans de semblables moments, de vérifier assez scrupuleusement pour en garantir l'authenticité. Un des objets que je me propose, en publiant ces notes aujourd'hui, est de rendre possible la vérification des faits allégués par moi tandis que les parties intéressées vivent encore. J'ai trouvé plus loyal, plus sincère et plus conforme aux intérêts de la vérité d'en agir ainsi, que d'attendre pour rendre mon témoignage public le moment où toute occasion se serait évanouie d'en soumettre la véracité à l'épreuve de la discussion. Toutes les fois que l'on pourra me démontrer que j'ai été mal informé , je serai heureux de me corriger; mais si l'on n'oppose à mes assertions que des assertions contraires, j'aime à croire qu'on attachera plus de valeur à ce qui a été écrit au moment même où les événements se passaient, par une personne qui n'avait pas d'intérêt à colorer son récit et qui conserve en sa possession les documents propres
à juslifier ses paroles, qu'à des dénégations subséquentes et sans preuves.
Une personne qui doit être bien informée sur le sujet qui nous occupe, a signé et publié une rectification qui mérite, je crois, de ma part, une attention spéciale, parce qu'elle fait allusion à un fait historique assez curieux, quoique dépourvu, en ce qui me concerne, de tout intérêt personnel.
J'ai dit que sur les onze membres du Gouvernement Provisoire, il en était quatre qui ne pouvaient élever aucune prétention à tenir leur droit de l'élection populaire; que leur entrée dans ce gouvernement était le résultat d'une usurpation accomplie plus tard, et à laquelle leurs collègues avaient donné leur assentitiment. — M. Louis Blanc a depuis signé une déclaration renfermée dans une lettre adressée à un journal anglais, et ainsi conçue : « Tous les membres du Gouvernement Provisoire furent élus comme tels (Ij par le peuple de Paris le jour même de la révolution. " Ceci est précis et positif. 11 y a un témoin que je puis avec confiance opposer à AI. Louis Blanc, et ce témoin, c'est lui-même. Le second jour de la révolution , la liste des membres du gouvernement que le Moniteur indique comme choisis par le peuple de Paris est conforme à celle que je donne plus loin (page 110). Il s'exprime ainsi : u Un gouvernement provisoire, sorti d'acclamation et d'urgence, par la voix du peuple, et des députés des déparlements, dans la séance du 24 février,
(1) Daily-News, 13 janvier 1858.
est investi momentanément du soin d'assurer et d'organiser la victoire nationale. Il est composé de
MM, Dupont de l'Eure , Lamartine, Crémieux,
Arago (de l'Institut), Ledru-Rollin , Garnier-Pagès , Marie.
Ce gouvernement a pour secrétaires :
MM. Armand Marrast, Louis Blanc , Ferdinand Flocon, Et Albert.
Et ce qui prouve que M. Louis Blanc accepta la position qui lui est assignée dans ce document, c'est que la proclamation est signée par les membres du Gouvernement Provisoire alors présents, et que plus bas , réunis dans une accolade, sont ajoutées les signatures des deux secrétaires, désignés comme tels : Louis Blanc et Armand Marrast. Mais ce n'est pas tout. A la suite de la proclamation vient un décret qui nomme les ministres. Celui-ci est signé par tous les Sept et seulement par les Sept, aux noms desquels est jointe la désignation de Membres du Gouvernement Provisoire. MM. Louis Blanc et Armand Marrast avaient signé la proclamation comme secrétaires; ils ne pouvaient, à aucun litre, signer un décret qui attribuait à d'autres
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des pouvoirs exécutifs , car aucun pouvoir de ce genre ne leur avait été conféré par le peuple de Paris et par les députés. Mais cette question a un côté beaucoup plus important. Il importe à l'opinion qu'on se formera du peuple français dans l'avenir, qu'on détermine avec précision quelle fut la composition du gouvernement alors proclamé et qu'il accepta. La postérité demandera à l'histoire comment il se fit que la France tout entière consentit à recevoir, sans la moindre résistance, un gouvernement pour lequel, comme on en eut bientôt la preuve, elle ne ressentait aucune sympathie. On avait proposé la régence de la duchesse d'Orléans, parce qu'on supposait ce régime aussi opposé à celui qui venait d'être renversé que le comportait la conservation de la dynastie. Lorsqu'il devint évident que cette proposition ne satisfaisait pas aux exigences du moment, un gouvernement provisoire devenait inévitable , et le choix des membres désignés par l'élection populaire fut aussi raisonnable que les circonstances le permettaient. Ils appartenaient tout naturellement au parti libéral extrême ; mais ils étaient tous pris parmi les représentants du peuple, et leur nouvelle position politique se fondait sur les mandats populaires dont ils avaient été déjà honorés; lorsque leurs noms furent publiquement annoncés à la France, leur nomination ne souleva pas une seule objection.
Nous pouvons , pour montrer l'importance que l'on attachait alors à l'effet que produirait dans le public la proclamation de ces noms, invoquer un témoin dont le témoignage est concluant en ce qui concerne la forma-
lioo définitive du Gouvernemenl Provisoire. Ce léùaoin, c'était M. Ledru-Rollin; le Moniteur constate aussi ce fait. Dans la séance du 24 février, après que les six noms transmis par M. de Lamartine au président provisoire, M. Dupont de l'Eure, eurent été lus au milieu d'une extrême confusion , M. de Lamartine et d'autres quittèrent la Chambre pour se rendre à l'hôtel de ville. M. Ledru-RoUin fit une seconde lecture de ces noms, auxquels celui de M. Crémieux avait été ajouté, eu ayant soin de dire : « Et pour faire quelque chose d'officiel, je prie messieurs les sténographes du Moniteur de prendre note des noms à mesure que je les prononcerai, parce que nous ne pouvons jms présenter à la France des noms qui n' auraient pas été approuvés par vous. » Les sept noms soumis alors à l'approbation de l'assemblée formaient donc le seul véritable Gouvernement Provisoire de la France. Nous avons encore le témoignage d'un des plus sages et des meilleurs chefs du parti républicain , AL Arago. Il nous fait connaître lui-même tout le danger qu'il entrevoyait dans la particijDation de M. Louis lUanc au gouvernement du pays, comme membre indépendant du pouvoir souverain. Il s'exprime ainsi dans sa déposition devant la commission d'enquête : « On eût pu nous soupçonner de nous associer à ses doctrines. » u II avait compris dès le commencement, » dit- il encore un peu plus haut, « que de pareilles idées mèneraient à des troubles sanglants. »
La marche que je me suis prescrite est de passer sous silence tout incident qui pourrait avoir le moin-
(Ire rapport avec Felut de choses actuel en France. Le temps viendra certainement où il ne sera pas sans intérêt de posséder un récit détaillé de tout ce qui s'est passé dans ce pays pendant les trois années qui ont suivi celle dont je m'occupe ici, de ses luttes intérieures et de ses relations étrangères sous ce régime encore mal établi. J'ai la conviction , fondée sur le souvenir des rapports intimes entretenus par moi avec les personnages qui ont joué un rôle principal dans les événements de ce temps, que nul n'aurait, pour un pareil récit, des matériaux aussi abondants que les miens, et je puis me rendre ce témoignage qu'après avoir comparé plusieurs sources différentes d'information qui m'étaient ouvertes alors, j'aifait tous mes efforts pour me former un jugement impartial; mais, autant qu'on peut apprécier les probabilités des événements humains, les circonstances sans doute m'empêcheront de livrer ces nouveaux mémoires à la publicité , avant que j'aie alteint les limites naturelles imposées à ma vie.
Des mémoires contemporains, c'est la véritable règle, selon moi , ne peuvent prendre le caractère à'hi.s/of're que s'ils se gardent de toucher à des événements inachevés, qui nous présentent encore un intérêt eu quelque sorte vivant, et cette condition n'est pas de celles qui puissent être déterminées par le nombre des années écoulées. Tout ce qui se rattache à la dernière partie du règne de Louis-Philippe, savoir : son système, ses agents et ses intérêts, ainsi que les gouvernements de courte durée qui lui succédèrenl , n'ont maintenant
pas plus de rapport avec le monde où nous vivons que s'ils avaient fleuri el disparu en Tannée 1789, et non en l'année 1848. Mais la leçon que Ton doit tirer de la catastrophe et de ses conséquences est de tous les temps et d'une application universelle.
Quelque oubliés que soient les intérêts et les intrigues de la première période, et quelque éphémère qu'ait été le pouvoir qui lui a succédé, il n'est pas bon que les influences qui ont agi pour produire le bien ou pour faire naître le mal soient complètement perdues de vue ; c'est avec ce sentiment fortement imprimé dans mon esprit que j'oftVe ces pages au public.
Un mot encore , pour conclure , sur les conséquences inévitables d'un récit donné au public dans la forme d'un journal quotidien, écrit au milieu de circonstances si émouvantes. Dans un tel cadre, il ne reste aucune place à l'art de la composition , et le style d'écrivains même plus expérimentés que moi se fût trouvé dépouillé presque de toute grâce; mais, d'un autre côté, cette forme même est la garantie d'une qualité que je me suis efforcé de conserver dans toute son intégrité. Elle seule peut donner de la vie à des événements qu'il est également important de ne pas défigurer et de ne pas oublier.
Florence, mars 1858.