‹ Une année de révolutionChapitre 2 sur 71 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

D'UXB ANXÉE DE RÉVOLUTIOX.

Pendant le cours du mois de juillet 1847, une foule de circonstances avaient fortifié , malgré moi , dans mon esprit la conviction que nous étions à la veille d'une grande convulsion en France.

J'avais recueilli et noté chaque jour des renseignements dont le nombre augmentait sans cesse, et qui s'accordaient à confirmer en moi celte impression. Quelques-uns d'entre eux étaient consignés irrégulièrement, et seulement pour le cas oîi j'aurais plus tard besoin d'y recourir; les autres formaient les matériaux de la correspondance active et constante au moyen de laquelle j'étais obligé d'informer mon gouvernement. Lorsque l'examen que je fis de l'état de l'opinion publique , pendant l'anniversaire des trois journées de juillet, donna à ces présages isolés un caractère plus précis, je ne voulus pas remettre à vingt quatre heures le soin de fixer sur le papier, dans une forme plus durable, les motifs de mes sombres prévisions. Parle

résumé qui suit de mes opinions, sept mois avant l'événement, on pourra voir que si la révolution de février sembla en général, pour le monde, survenir à l'improviste — si le public , en Angleterre, pouvait à peine la croire possible avant qu'elle eût éclaté , — cette funeste explosion ne me prit pas tout à fait au dépourvu.

Cette revue préliminaire et rétrospective, qui porte la date d'un anniversaire national, présente bien moins le caractère d'un journal que celui d'un sommaire des événements écoulés pendant l'année précédente, et c'est à peu près la seule portion de ces volumes qui soit ici donnée absolument sous la forme où elle devint, dans le temps, l'objet d'une communication officielle. Naturellement, lorsqu'une correspondance soutenue se poursuit en même temps que la rédaction d'un journal quotidien, on ne peut s'empêcher, dans la relation des mêmes événements, de reproduire quelquefois presque exactement les mêmes termes; mais on s'apercevra facilement qu'une grande partie des matières ici traitées n'étaient pas de nature à trouver place dans des dépêches officielles, tandis que, d'un autre côté, j'ai omis tout ce qui présentait un caractère proprement diplomatique et pouvait, pour si peu que ce fût, renfermer quelque allusion aux vues du gouvernement que je servais.

BOXXE OCCASIOX DE COMMKXCER CE JOIRXAL. 15

30 juillet 1847.

En même temps qu'on célébrait un nourel anniversaire de la révolution de 1830, et qu'une nouvelle année commençait pour la dynastie de juillet, la session de 1847 était close de fait. Cette coïncidence me paraît être une occasion favorable de mettre à exécution ce que je considère, dans les circonstances présentes, comme une làcbe nécessaire, de recueillir et do mettre en ordre, avec autant de concision que le comporte la grandeur du sujet, le résultat de mes observations sur l'influence que les événements des derniers mois, soit dans les Cbarabres, soit au dehors, sont destinés à exercer probablement sur la durée de cet établissement, fondé il y a maintenant dix-sept ans.

Je regrette de ne pouvoir me soustraire à cette conclusion, qu'une atteinte profonde a été portée à la confiance publique dans l'avenir d'un gouvernement qui, quelque précaires qu'aient été ses origines, a été postérieurement reconnu comme un membre désormais accepté de la famille européenne. Ce n'est pas seulement pour des motifs de politique internationale qu'on devrait déplorer l'explosion, en France, de tout désordre nouveau, dont le choc se ferait nécessairement sentir dans chaque partie du monde civilisé; je suis trèsconvaincu que, dans l'état actuel de la société française, et mettant de coté les dangers de la lutte, il ne résulterait, d'une telle lutte, aucun bien. On doit se rap-

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peler qu'à aucune époque, depuis son établissement, le système actuel ne parut si solidement enraciné qu'à la dernière célébration annuelle des trois journées. Mais l'étonnement diminuera , jusqu'à un certain point, si l'on examine les causes réelles qui produisirent ce que l'on a appelé la grande majorité conservatrice de 1846. Chaque mois qui s'est écoulé depuis a tendu à confirmer le résultat de mes observations, savoir: qu'il n'existe, dans l'état actuel de la France, d'attachement pour aucune personne et de respect pour aucune institution ; mais que le système a été maintenu par son identification avec les intérêts matériels des classes moyennes. « Enrichissez-vous, ;' a été depuis longtemps, dit-on, le conseil paternel adressé du trône au peuple. Tant que ce système a eu pour objet la protection de l'industrie et du capital, par le maintien général de l'ordre, il ne pouvait y avoir pour un gouvernement de fondement plus solide. Mais la force même de tous les pouvoirs peut devenir leur faiblesse, si elle est outrée et pervertie, et c'est ce qui est arrivé d'une manière frappante aux dernières élections , où la manie de la spéculation est devenue l'instrument de la corruption politique. Il est impossible à tout homme qui n'a pas résidé en France pendant l'année dernière, et qui, ayant été témoin du développement graduel des effets, ne s'est pas fiiit un devoir d'examiner avec beaucoup de détails les causes qui les ont produits, il lui est impossible, dis-je, de se former aucune idée de l'action puissante que l'abus de l'influence et du patronage ministériels, en ce qui con-

CORRUPTION' ELKCTORALE. 17

cerne les travaux publics, et plus spécialement les chemins de fer, a exercée sur les élections. Les circonstances avaient donné aux ministres un pouvoir inaccoutumé à cet égard. Le peuple français, occupé à poursuivre dans toutes les directions la richesse, avait reconnu avec douleur son infériorité en tout ce qui se rapportait aux moyens perfectionnés de communication intérieure, si on le comparait, non-seulement à l'Angleterre, mais à la plupart des Etats de l'Europe centrale. Un honnête gouvernement aurait profité, pour faire le bien, de cette impatience nationale, qui mettait à sa disposition toutes les ressources qu'il pouvait demander pour cet objet, et aurait fondé sur elle quelque système bien digéré, de l'exécution efficace duquel doit dépendre dans l'avenir, à un si haut degré, la place que son pays occupera dans le concours de la civilisation. Mais il s'en est servi pour le maintien de son propre pouvoir, par l'achat des votes, et ayant réussi à obtenir le rejet de la proposition faite aux Chambres de se borner d'abord à l'exécution des lignes principales, ce qui aurait restreint la possibilité d'agioter, il y eut à peine un coin de la France où un candidat ministériel ne se présentât avec les promesses les plus extravagantes de travaux à entreprendre pour l'arrondissement, par l'intervention du ministre. Cette arme nouvelle, mise entre les mains du pouvoir, ne sembla point aux habiles agents du système une raison pour négliger les moyens de corruption les plus ordinaires j et le résultat fut l'élection d'une Chambre , dont les membres, en réalité, s'engagèrent, eu vue des pro-

IS I'XE AXXÉE DE RKVOLITIOX.

messes du minisire pour l'avenir, plutôt qu'ils ne donnèrent leur adhésion générale à sa politique passée. Je devrais peut-être faire remarquer ici que l'effet indirect de cette tendance de l'esprit public à l'époque des élections fut d'arrêter toute clameur contre ce qui avait été, peu de temps auparavant, l'objet d'un cri populaire , je veux dire rattachement du gouvernement à l'alliance anglaise. J'ai souvent lieu de croire que ce ne fut pas l'alliance anglaise qui rendit M. Guizot impopulaire, mais bien son impopularité personnelle qui eut son influence sur l'opinion publique au sujet de cette alliance. Quoi qu'il en soit, on espérait que les chemins de fer , que tout le. monde alors regardait non -seulement comme une source de richesse nationale, mais encore d'agrandissement personnel, seraient assistés par les capitaux anglais, et dans certains cas dirigés par l'énergie anglaise; conséquemment toute susceptibilité nationale fut mise de côté. Il y eut aussi un autre incident qui sans doute produisit quelque effet en notre faveur, chez un peuple si ardent à la poursuite des richesses. Pour la première fois le ministre avait déclaré dans le Parlement anglais qu'il ferait dans notre tarif toutes les réductions qui seraient jugées convenables, sans aucun égard à la réciprocité. Je ne prétends pas que les Français comprirent ou adoptèrent notre théorie, qu'ils eurent l'intention de suivre notre exemple, ou qu'ils crurent à notre ferme volonté d'en faire une constante application, mais ils pensèrent qu'elle scvqit de nature à produire pour eux quelque avantage immédiat, et ils ne pouvaient nier qu'elle fût

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