M. GUIZOT
quelques mois qui vont suivre, sans concevoir l'espérance de résister au premier choc dans les Chambres à la session prochaine. La position des deux principaux membres du gouvernement est aussi différente que leurs caractères sont opposés, et c'est pourquoi on a supposé que M. Guizot est celui qui a persuadé à ses collègues de tenir bon jusqu'au bout, AI. Guizot sent que sa seuJe chance pour l'avenir est dans l'occurr^ce de quelque nouvel événement qui puisse changer le cours actuel de l'opinion publique. Son grand talent, — celui de la tribune, — doit perdre de sa valeur s'il ne s'offre pas à lui quelque sujet à propos duquel il puisse avec succès faire appel aux principes, aux sympathies ou aux intérêts de ses auditeurs. Ceux qui le connaissent bien m'ont assuré qu'il ignore comparativement les détails de l'administration et l'importance des questions commerciales ou financières, questions qui sont, en temps de paix , comme la pierre de touche des hommes d'Etat, placés d'autant plus haut dans l'opinion publique qu'ils les comprennent plus complètement. On dit que, pour ces matières, M. Guizot est obligé de s'en reposer entièrement sur M. Duchàtel, qui, d'un autre colé, est personnellement populaire, heureux dans ses rapports avec les hommes, et sans rival pour son aptitude aux affaires, quoique les qualités particulières qu'il possède soient neutralisées par une indolence insurmontable et toujours croi.*^sante. Comme sa santé est aussi très -délabrée, il aurait désiré un repos temporaire, étant toujours sur pour l'avenir de quelque position politique; mais on
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Fa persuadé, à force d'importunités , qu'une retraite dans ce moment paraîtrait étrange. Avec sa grande fortune et ses habitudes nonchalantes , personne ne le soupçonne de corruption personnelle. Il a cependant cédé aux désirs de M. Guizot , qui exerce sur lui cet ascendant qui, dans les affaires publiques, appartient toujours à une volonté ferme sur une volonté plus souple. Avec de telles dispositions de la part du souverain et de ses ministres, entre les mains desquels sont placées les affaires pendant les vacances du Parlement, il n'est pas probable, je pense, qu'il y ait un changement de gouvernement, quand même la retraite du maréchal Soult en fournirait l'occasion; mais je crois, au contraire, qu'on satisfera M. Guizot pendant quelques mois, en lui donnant la présidence du Conseil, titre auquel il aspire , dit-on , avec une ambition presque puérile.
En attendant, les finances du pays tombent chaque jour dans un état de désordre de plus en plus inextricable, tandis que les classes dont le gouvernement avait cru principalement s'assurer l'appui, en leur promettant de veiller sur leur bien-être avec une sollicitude soutenue, s'enfoncent de plus en plus dans les embarras de la spéculation , et beaucoup d'entre elles précisément au moment où elles espéraient, de quelques-uns de leurs projets extravagants, un rapide accroissement de fortune. Désappointées dans leur attente, et encore sous l'influence des découvertes et des enquêtes récemment faites, elles attribuent en partie leur échec à l'avidité coupable des hommes du
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pouvoir, qui se sont, par la corruption, attribué une partie des dépouilles.
Telle était la situation des esprits, lorsque les journées anniversaires de juillet, qui viennent de finir, furent pour eux une occasion de se demander ce qu'ils avaient gagné à la révolution de 1830. Le récent abaissement avec lequel la majorité, à la Cbambre des députés , avait couvert de sa protection la corruption du ministère, avait reporté l'attention du public vers cette branche de la législature. La Chambre des députés n'est élue, tout le monde le sait, que par une imperceptible minorité de Fimmense population française ; les collèges sont divisés de manière à se transformer en bourgs-pourris , tandis que les devoirs civiques , tels que le service dans la garde nationale , sont exigés gratuitement de milliers de personnes respectables qui n'ont aucun droit politique. La majorité de chacune des Chambres est composée, pour plus de moitié, de fonctionnaires publics. L'introduction de nouvelles questions est entravée, et toute liberté de la parole restreinte par les règlements des deux Chambres, de manière à enlever aux députés cette liberté d'allures dont les avocats jouissent au barreau, et qui, dans des Etats réellement libres, a souvent permis à la vérité de lutter contre des majorités hostiles. Dans ce moment les maires des communes sont à la disposition du gouvernement , qui défend aux députés de réunir leurs commettants à des dîners politiques, même chez eux; cette mesure produit une irritation inutile ou révèle une nécessité de mauvais augure. Quant à
la liberté de la presse, nous avons eu un curieux exemple de l'état où elle est réduite, pendant les quelques jours qui viennent de s'écouler. Le journal le Courrier Français impute aux membres du ministère un nouveau fait de corruption. L'éditeur demande à être jugé pour avoir la faculté de prouver la vérité ou pour être puni s'il échoue. Au lieu décela, un individu, dont le nom est mentionné comme celui d'une des personnes incriminées, le traduit pour diffamation en police correctionnelle. Les débats ne peuvent pas être publiés dans des procès de ce genre ; la vérité n'est pas épluchée; il n'y a pas de jury pour décider, et cependant le ministre de la justice, interrogé à la Chambre des pairs, répond à ceux-ci qu'ils doivent être satisfaits puisque l'affaire est portée devant une cour de justice. Les considérations tirées de la politique étrangère exercent un degré d'influence bien différent sur l'opinion publique dans ce pays et en Angleterre ; on a éprouvé beaucoup de mécontentement de l'abandon, dans des vues purement dynastiques, d'alliances utiles auxquelles les hommes les plus intéressés au maintien du système actuel étaient attachés, non pas certainement par pur sentiment, mais à cause de la sécurité qu'elles donnaient, et l'on a ûiontré plus d'inquiétude encore de ce que le gouvernement a cru devoir chercher une nouvelle force dans les sympathies des puissances absolues, qui dans ce moment s'efforcent, par des menaces de violence, de réprimer des mouvements pacifiques en faveur des réformes libérales dans diverses parties de l'Europe.
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Tels sont quelques-uns des nombreux griefs qui produisent aujourd'hui une vive excitation politique d'un bout de la France à l'autre.
Je dirai, en terminant, quelques mots sur la position actuelle des dépositaires du pouvoir dans ce pays , et sur les divers sentiments dont ils sont l'objet dans les différentes classes de la société. Je sens que c'est une tâche délicate que de parler du caractère personnel du Roi, et je passe volontiers sous silence l'opinion populaire à l'égard de Sa Majesté. En présence des espérances exagérées qui accompagnèrent son élévation au trône, il était impossible que, dans sa position, on n'aboutît pas à un désappointement; cependant il est un fait sur lequel je ne veux pas insister, et qui exerce une influence considérable sur l'état actuel des affaires : telle a été sa conduite envers chaque homme d'Etat que le système a produit , qu'il n'y en a pas un seul à présent qui conserve la moindre foi en sa sincérité. La classe moyenne de la société , par laquelle le compromis de 1830 fut imaginé et soutenu, perdit bientôt beaucoup des illusions qu'elle s'était formées sur son efficacité politique, et, pendant quelque temps, se consola par les avantages matériels qu'une tranquillité comparative apportait avec elle. Mais, poussée, par des raisons de parti, dans des spéculations extravagantes, elle s'est maintenant désaffectionnée, grâce à l'avortement complet de ses espérances trompeuses, et dans cette disposition d'esprit reporte sa pensée sur les déceptions politiques dont on l'a, dit-elle, abreuvée. Xi
l'une ni l'autre des classes extrêmes de la société n'envisagea la révolution de juillet d'un œil favorable. Il n'existe plus qu'une ombre d'aristocratie, ruinée et dépourvue de privilèges, mais chez laquelle on trouve encore qnelque trace du vieil esprit français. L'isolement à la campagne, dans leurs terres, a fait plus pour les nobles que l'exil en pays étranger ne fit jamais autrefois. Un grand nombre d'entre eux exercent une influence des plus salutaires dans leur voisinage, et, lorsqu'ils viennent à Paris, ils sont encore la fraction de la société la plus distinguée par la variété des talents et l'élégance des goûts. Dans les clubs , parmi tous les jeunes gens, et dans les principaux salons, le ton, en général, est hostile à l'état de choses actuel. Les esprits plus vifs manifestent cette disposition par le persiflage sans contrainte dont la cour est pour eux l'objet 5 les caractères plus graves, par l'éloignement qu'elle leur inspire. Je passe de ce sujet à un danger beaucoup plus sérieux qui menace encore ce système; je ne répéterai pas les bruits vagues qu'on répand sur le développement du communisme , mais je mentionnerai simplement un fait, qui montre que des craintes à ce sujet ont gagné même les plus calmes parmi les républicains aussi bien que le gouvernement lui-même. Le dernier jour des fêtes, le préfet de police apprit que M. Marrast, éditeur du National, et quelques-uns des républicains théoriciens, avaient eu une entrevue avec plusieurs des chefs des communistes , et leur avaient persuadé de ne pas risquer une explosion pendant ces fêtes, donnant pour motif apparent que le