REVUE DE LA GARDE \ATIO\ALE
" La meilleure sauve-jjarde de la liberté, c'est la liberté.
5' Les membres du Gouvernement Provisoire :
Dupont (de l'Eure), Armand Marrast, Garxier- Pagks, Araco, Albkrt, Marie, Crémielx, Louis Bla\c, Leduu-Roixin, làocox, La-
MARTIME. »
20 avril.
Vendredi avait été annoncé comme un jour de fête générale à Paris, consacré à la revue de la garde nationale et de la garde mobile, auxquelles on devait distribuer des drapeaux , d'une partie de la cavalerie et des régiments de ligne, qui allaient se montrer pour la première fois depuis la révolution. Le lieu était bien choisi, mais le temps a contrarié la solennité pendant la première partie de la journée. Le déploiement de la force armée a été très-imposant. Je ne pourrais pas dire, d'après ce que j'ai vu moi-même, qu'il y ait eu beaucoup d'enthousiasme, mais j'apprends que d'autres personnes qui, sur diflercnfs points, ont assisté au défilé des troupes, sont revenues avec une impression plus favorable. La réception faite au Gouvernement Provisoire , quand il est arrivé à la tribune élevée pour lui, à l'Arc de triomphe, m'a paru
338 UXE AXXTEE DE REVOLUTION.
très-froide, mais les troupes de ligne ont été saluées avec chaleur lorsqu'elles ont paru.
Je me suis promené, quelques moments après, aux Champs-Elysées. Les colonnes avancent toujours, et on dit qu'elles pourront à peine défiler toutes avant la nuit. Comme il a beaucoup plu , par moments, dans la journée, les provisions des vivandières ont été trèsrecherchées, et il est facile de voir, à l'allure de quelques hommes , de quelle manière ils ont employé leurs haltes.
En Angleterre, probablement, l'état d'ivresse d'un si grand nombre d'hommes rassemblés donnerait lieu à beaucoup de tapage ; ici, ils paraissent être de très-bonne humeur, de sorte que tout peut se passer tranquillement a pour la gloire de la patrie, v Dans beaucoup de légions, les anciens gardes nationaux en uniforme ne représentent pas le dixième de ceux qui ont été réunis à ce corps depuis Février.
22 avril.
M. de Lamartine a obtenu, mercredi dernier, les signatures de tous les membres du Gouvernement Provisoire pour un décret qui interdit désormais à des bandes d'hommes armés de se rassembler sur les frontières, avec l'intention de faire des incursions dans les États voisins. Le décret doit déclarer que, si de pa-
COMPROMIS DAXS LE GOrVER\EME\T PROVISOIRE. 339
reillcs bandes, après cet avertissement, persistent à se former, elles seront traitées comme ennemies.
M. de Lamartine m'a dit qu'on s'était entendu à propos de ce décret, bien qu'il ne dût être publié qu'après les élections. Un autre décret a aussi été sifjné hier; il a pour but de faire rentrer définitivement l'armée dans Paris. Il ne sera également publié qu'après les élections, mais, dans quelques jours, il y aura vingt mille hommes à Paris. Ce sera un grand soulagement pour les gardes nationaux, presque épuisés par des fatigues pendant si longtemps supportées; quelques-uns des officiers généraux les plus expérimentés, à présent dans la capitale, m'ont dit cependant que, en cas d'une lutte dans les rues, on ne pourrait pas compter beaucoup sur les troupes , jusqu'à ce que l'impression produite par le traitement qu'a récemment subi l'année se fût effacée de leur esprit.
Ou dit que ces deux décrets salutaires ont été le résultat d'un compromis temporaire en4rc les membres du Gouvernement Provisoire, en conséquence duquel M. de Lamartine a consenti à en signer deux autres, contre lesquels on a élevé dernièrement les objections les plus fondées.
Il me semble que ce système d'accommodements, dans un pareil moment, n'est pas sans danger. Il compromet très-directement la considération de ceux qui, pleinement convaincus que certains actes sont bous, et que certains autres sont mauvais, et se vantant de posséder, dans le gouvernement, une majorité décidée, souffrent que l'on f:isse un mal immédiat pour obtenir
340 UX^E AWEE DE REVOLUTIOX.
quelque avantage éventuel après les élections ; et comme M. de Lamartine m'avait toujours encouragé à lui donner franchement et confidentiellement mon opinion sur toutes les mesures du gouvernement qui viennent à ma connaissance , je m'en suis expliqué nettement, hier, avec lui. Si j'étais Français et républicain, lui ai-je dit, et je suis aussi peu l'un que l'autre , si j'étais en même temps membre de l'Assemblée Nationale, je croirais de mon devoir, même en vue de conserver la forme républicaine de gouvernement, de répudier immédiatement presque tous les décrets du Gouvernement Provisoire. Je me croirais obligé de blâmer, par un vote de censure, ce gouvernement d'avoir complètement dépassé les limites de ses attributions , et traité des sujets dont la discussion n'appartenait qu'aux représentants du peuple. Lamartine a répondu sur-lechamp : « Et vous feriez parfaitement bien, et j'espère que quelqu'un prendra ce parti. J'ai été contraint de passer sur bien des choses que je n'aimais pas, et même d'y prendre part, bien déterminé, si cela était possible, à maintenir l'union dans le gouvernement jusqu'à la réunion de l'Assemblée; mais, il n'y a pas moyen de le dissimuler, le gouvernement, à plusieurs égards, n'a pas compris son devoir. On m'a offert, ces jours derniers, de me soutenir dans tout ce que je jugerais bon d'entreprendre, si je voulais me mettre à la tète de la garde nationale; pour les raisons que j'ai données, je n'ai pas voulu le faire; ce serait la guerre civile. 5>
Il reste à savoir si, au milieu de tous les embarras
LES KLECTIOXS. 34i
dont la position de M. de Lamartine est entourée, il a choisi le moindre mal.
A en juger par le ton des journaux violents, pendant les deux ou trois derniers jours, le gouvernement est convaincu maintenant, je présume, que les élections, dans les provinces, lui seront contraires; mais, avec le pouvoir qu'il a de falsifier les listes et d'escamoter les votes, h l'aide de manœuvres que le système d'élection rend si faciles, il est tout h fait impossible d'en prévoir les résultats. Quant à Paris, on supposait que tous les candidats du gouvernement, quels qu'ils fussent, seraient infailliblement élus, parce que tous les membres des bureaux électoraux lui sont dévoués, mais l'affaire s'est un peu compliquée au dernier moment; en effet, la division a été poussée si loin entre M. Ledru-Rollin et M. Marrast, maire de Paris, que les amis de chacun d'eux ont pris la résolution d'exclure le nom de l'autre des listes répandues dans leur parti. La liste de M. Ledru-Hollin omet les noms de MM. Garnicr-Pagès , Marrast, Marie et Crémieux. M. Marrast, de son côté, omet MM. Ledru-Rollin, Louis Blanc, Albert et Flocon. M. de Lamartine et M. Arago figurent sur les deux listes. Nous aurons donc probablement le spectacle curieux du conflit engagé entre l'influence du ministre de l'intérieur et celle du maire de Paris.
Depuis que j'ai écrit ce qui précède, j'ai vu d'autres listes du Club Central révolutionnaire, d'où sont exclus tous les membres du (îouvernement Provisoire, excepté Ledru-Rollin, Louis Blanc, Albert et Flocon.
Je reprends le récit de ma conversation avec AL de
Lamartine, Il m'a décrit les impressions qu'avait fait naître en lui le déploiement de forces de la veille. Il le regarde comme une démonstration très-significative en faveur de l'ordre. Du milieu de près de trois cent mille hommes armés , il ne s'est pas élevé un seul cri hostile. Il croyait que cette journée, si l'on y joint celle de dimanche dernier, avait assuré les destinées du pays II était possihle qu'il y eût encore des conspirations , encouragées par la trahison , puisque le gouvernement, considéré dans son ensemble, n'était pas bon, et que lui et quelques-uns de ses collègues pouvaient être enlevés ou sacrifiés ; mais le ressentiment du peuple les vengerait bientôt. Il espérait néanmoins que cette dernière démonstration rétablirait la confiance. « Comme c'était rassurant^ milord!» telles ont été ses expressions. J'avoue que le simple spectacle de tous les vagabonds de Paris pourvus d'armes , et sachant s'en servir, me semble peu propre à inspirer la confiance, et je ne suis pas complètement rassuré en me rappelant qu'ils ont défilé par compagnies, et ont observé une espèce de discipline dans une journée qu'on leur avait représentée comme consacrée à leur honneur; ils avaient certainement, en général, l'apparence de la meilleure humeur, persuadés sans doute qu'ils pouvaient imposer leurs volontés; mais quand je me rappelle tous les rêves impossibles dont ils croient qu'on leur prépare la réalisation , quand je pense que, d'ici à peu de temps, leur condition matérielle sera nécessairement pire qu'elle n'a jamais été, j'oublie la disposition d'esprit dans laquelle se trou-
LA (;AUDE XATIONALE. U:',
vait jeudi dernier celle masse armée , pour envisager avec une inquiétude profonde ce qu'elle pourra être devenue dans quelques semaines d'ici.
L'impression qu'a produite, surdes observateurs inexpérimentés, l'enthousiasme manifesté par le peuple, semble varier suivant la léjjion de la garde nationale qu'ils ont vue passer; si l'on excepte le moment où les légions composées surtout de la population inférieure ont défilé devant l'Arc de triomphe , je ne crois pas que les cris de vive la République! se soient fait entendre avec ensemble, mais certainement rien, dans la conduite de celte force armée, ne peut donner lieu de penser que ralternative contraire se soit présentée à l'esprit de personne.
On parle beaucoup de la fraternisation avec les troupe^ de ligne, mais je sais, de bonne part, qu'il n'y avait pas plus de quatre ou cinq mille hommes de troupes de ligne à Paris. C'étaient de petits détachements, appartenantà plusieurs régiments, qui passaient à chaque instant et isolément, de telle sorte qu'on les voyait confondus avec la garde nationale , et que les regards ne pouvaient pas être frappés par une longue ligne de troupes régulières.
Cette cérémonie fournit ijn exemple curieux du sansgène avec lequel les divers services du Gouvernement Provisoire se contredisent en matière de chiffres, aussi bien que dans tout le reste. Tandis que la proclamation du gouvernement évalue le nombre d'homnn's armes, rassemblés à cette occasion, à trois cent mille, ce qui, je crois, est à peu près exact, le général Courtais,
dans ses ordres généraux, porte hardiment ce nombre à quatre cent mille, ce qui fait une différence d'un quart entre les deux rapports officiels.
24 avril.
On m'a dit que, dans la journée du jeudi, l'un des airs joués souvent par la musique, près de l'Arc de triomphe, était le fameux chœur de Charles VI. C'est à propos du même air, je présume, que quelques Anglais ont pris l'alarme et sont venus trouver le consul pour lui dire qu'un régiment avait marché aux sons de l'air « Mort aux Anglais, j' Le sentiment qui y est exprimé n'a rien en lui-même dont nous puissions nous plaindre : « Jamais en France l'Anglais ne régnera! » C'est là un honneur qu'assurément aucun de nous ne désire, mais, comme l'air a toujours servi à indiquer un sentiment anti-anglais , il vaudrait tout autant qu'il ne redevînt pas populaire. Quand la République se sera consolidée, elle sera très-embarrassée de cette horde immense d'hommes armés, à qui le travail a manqué et qui ont ainsi perdu leurs moyens d'existence. D'après ce que l'on a vu l'autre jour, il semblerait que tout Français doit venir au monde avec un fusil sur l'épaule. C'est un contraste étrange avec nos élections générales, qu'il ne paraisse pas y avoir la moindre agitation à Paris aujourd'hui. Ce calme est dû peut-être au grand nombre d'endroits où l'on
LES KI.KCTIOVS (IKXKH ALES. 3V5
vote, d'où résulte une garantie sérieuse contre l'intimitlation, mais, vraiscmblabicment aussi, à la mauvaise habitude que l'on a, me dit-on, de falsifier d'avance les listes électorales. Dans le douzième arrondissement, où plusieurs irrégularités ont été découvertes samedi, on assure qu'à l'élection récente d'un colonel de la garde nationale, l'urne avait été à moitié remplie de bulletins fabriqués avant d'être présentée aux électeurs de bonne foi. Je crois que les auteurs d'une semblable manœuvre l'emportent sur ceux qui, parmi nous, pratiquent le plus effrontément la corruption.
25 arril.
Il est bien étonnant que, douze heures après la clôture des urnes électorales, on île sache encore rien de certain, et que l'on n'entende que des conjectures contradictoires sur le résultat des élections. D'un côté, l'on prétend que la fraude pratiquée dans quelques arrondissements, sans compter le douzième, a été si considérable qu'elle assure la nomination de tous les candidats violents; de l'autre, il est certain que les classes ouvrières ont voté en beaucoup plus petit nombre qu'on ne s'y attendait. On a eu la plus grande difficulté à leur persuader de prendre le moindre intérêt aux élections.
Dans les cantons de la banlieue de Paris, il s'est produit des scènes curieuses. Quelques paysans, à qui l'on avait donné des listes, les ont portées à un voisin
346 U\E AXXEE DE REVOLLTIO\.
quelconque , pour lequel ils avaient de la considération , en lui demandant de leur indiquer les noms des candidats les plus riches; c'étaient précisément, disaient-ils , les personnes qu'ils voulaient choisir , parce que c'étaient celles qui pouvaient leur être le plus utiles. Tant il est difficile d'improviser l'égalité !
Dans un autre canton, deux cents personnes à peu près, avec musique et drapeaux en tète, sont venues chez le curé et chez le notaire du village , et leur ont demandé de leur faire deux cents copies d'une liste, parce qu'ils allaient exercer leur droit d'électeurs. Ces autorités locales leur ont alors demandé quels noms elles devaient écrire; et ils leur ont répondu que cela leur était parfaitement indifférent, et qu'ils s'en rapportaient entièrement à elles. Cela fait, ils sont partis, très-contents, pour voter, avec leurs tambours et leurs drapeaux , et sans regarder les listes ainsi remplies.
Ledru-Rollin a donné, hier, une sorte de démission, mais ce n'était qu'une feinte, et l'on dit qu'il l'a retirée à la demande de M. de Lamartine. Je n'ai pas vu ce dernier depuis. La populace a fait une tentative, hier au soir, pour enlever une urne de scrutin d'une des circonscriptions les moins favorables à ses desseins. On a mis, en conséquence, double garde, et on a augmenté les patrouilles pendant toute la nuit; mais rien n'est arrivé, et ce malin tout semble tranquille.
ROLES DE LAX G 1- ETE FI HE ET DE LA FRAXCE. iM
20 avril.
Je ne puis me dissimuler que la luHe terrible qui se poursuit, en ce moment, en Kurope, est cngaf];éc entre le principe républicain et celui de la monarcbie constitutionnelle, et que la France et TAnjjleterre sont, de jour en jour, plus décidément considérées comme les représentants de ces deux principes. Si je juge bien de la situation , non -seulement l'influence des deux pays, mais la destinée des peuples mêmes qui sont intéressés à celle lutte, dépendront de la victoire plus ou moins complète que remportera Tune ou l'autre de ces formes de gouvernement.
Les hommes qui gouvernent aujourd'hui la France expriment, dans leurs communications officielles avec les Flats étrangers, le désir que les deux pays restent spectateurs pacifiques du combat que se livrent les idées politiques ennemies. Que celte déclaration soit sincère de la part de ceux de qui elle émane , je n'en fais aucun doute, toutefois il y a malheureusement d'autres influences qui s'agitent et qui manœuvrent dans d'autres régions du gouvernement. Cela pourra paraître un incident frivole, mais le Moniteur de ce malin, le même qui contient un décret fort judicieux , pour opérer le désarmement des bandes d'Allemands sur la frontière, persiste à annoncer que, dans la fête nalionaie du 4 mai, des inscriptions rappelleront les noms des villes révoltées de l'Allemagne et de l'Italie, et que trois
348 U\E AWKE DE REVOLUTION.
figures représenteront, se tenant par la main , la République française, l'Allemagne et l'Italie.
, 28 avril.
Quoiqu'on n'ait encore annoncé le résultat complet d'aucune des élections, il est évident, d'après les différentes listes des arrondissements qui ont été publiées , que la grande majorité des candidats élus appartiendra au parti républicain modéré, représenté par la fraction du Gouvernement Provisoire à la tête de laquelle est Lamartine.
Ce résultat sera naturellement sujet à diverses interprétations, selon les prédilections politiques de ceux qui le jugeront. A mon sens il a une signification plus sociale que politique; on doit le considérer principalement comme une protestation, de la part de tous les propriétaires, quels qu'ils soient, — et la propriété est ici extrêmement subdivisée, — contrôles doctrines dangereuses qui ont été professées par les plus éminents d'entre les ultra-révolutionnaires.
A Paris, l'appel malencontreux adressé par M. Louis Blanc et son parti aux ouvriers, pour les invitera se rassembler au Champ de Mars, et à convenir d'une liste commune de candidats, qui serait dressée par M. Louis Blanc lui-même, a été regardée par eux comme une atteinte portée à leur indépendance individuelle, et non comme un acte destiné à protéger la classe dont
DKFAITK DES DKM AGOGUES. 3W
on sollicitait l'intervention, et il a excité, par conséquent, un ressentiment général.
Dans les provinces, le sentiment dominant était la résolution bien arrêtée de ne pas se laisser faire la loi par Paris; mais, si les élections y ont été contraires au parti ultra-révolutionnaire, on ne doit pas l'attribuer ;i la tolérance tardive des commissaires du gouvernement, dont les actes, à ce que j'entends dire, ont été, dans plusieurs départements, d'une extrême violence.
Quel sera l'effet de cette défaite'des démagogues sur les mesures que prendra l'Assemblée, lorsqu'elle se réunira? Il est impossible de le dire. Plusieurs partis se sont unis dans ce triomphe , dont les vues futures seront probablement très-divergentes; quelques-uns de ceux qui sont le moins bien disposes en faveur de la République se sont montrés, aux élections, les plus ardents à en assurer la durée); je crois cependant que la pensée qui domine dans le pays est de soumettre cette forme de gouvernement à une épreuve loyale , avec une sincérité parfaite, mais sans beaucoup de confiance, car il est convaincu que, si une réaction doit avoir lieu, elle sera accomplie avec d'autant plus de succès qu'elle aura été plus longtemps dilférée. En attendant, à moins qu'il ne soit renversé par quelque conspiration , il est évident que M. de Lamartine sera l'arbitre du moment , et il faut espérer qu'il montrera désormais autant de fermeté et de persévérance, au milieu des difficultés prolongées dont il ne peut manquer d'être entouré , qu'il a fait voir de courage et
:î50 une ANNEE DE REVOLUTION.
d'énergie en affrontant les grands dangers dont il a été assiégé jusqu'à présent.
29 avril.
Le Moniteur de ce matin contient une liste des candidats élus pour le déparlement de la Seine , liste que je donne ci-après , et, en même temps, les élections de plusieurs départements dont on a déjà reçu la nouvelle.
Les choix se sont, en général , portés sur les hommes de toutes les nuances d'opinion qui sont disposés à arrêter le mouvement ultra-révolutionnaire, cependant presque tous ceux qui sont élus sont, pour le moment, des républicains déclarés.
Il n'en aurait peut-être pas été ainsi, si l'on avait pu élever une bannière monarchique avec la moindre chance d'attirer les sympathies du peuple, et, si les différentes classes qui désapprouvent les actes du Gouvernement Provisoire étaient restées unies , ceux des membres de ce gouvernement qui se sont fait remarquer le plus par l'abus qu'ils ont fait de leur pouvoir n'auraient probablement pas été élus. La place qu'ils occupent sur la liste électorale, ils la doivent, quelle qu'elle soit, à cette circonstance qu'on n'a pas pris, en temps opportun, des mesures pour arrêter une autre liste complète.
La plupart des volants se contentaient de neutraliser l'effet des nominations qu'ils croyaient inévitables
LA CONSTITL'TIOX FUTURE. :J51
par le choix d'aulros candidats d'opinions plus modérées. Quelque honorables que soient les sympathies qui ont produit cette majorité, je ne puis avoir de confiance dans l'usage qu'on fera probablement de celle-ci pour établir une constitution capable d'offrir au pays les garanties d'un gouvernement solide.
Mes doutes, d'ailleurs, se sont beaucoup accrus lorsque, dans nne conversation que nous avons eue ensemble, à propos du résultat des élections, M. de Lamartine est entré dans quelques explications touchant ses vues sur la constitution qui doit être proposée à l'Assemblée. Je suis fâché de dire qu'il ne m'a pas paru préparé à combattre, en y introduisant quelques conditions de stabilité, la tendance trop certainement démocratique de tonte institution républicaine. II préférait un magistrat exécutif unique , et deux chambres, mais, sur ce dernier point, il s'en rapporterait au bon sens du peuple qui, dans la chambre actuelle, avait fait un choix si prudent, et, quant à la première question, il compterait sur l'influence qu'il pourrait prendre sur ses collègues, dans le consulat, s'il lui était permis de les nommer. Il ne semble pas s'être jamais préoccupé du danger que les passions populaires pourraient faire courir à la société , dans la discussion de quelque question jusqu'à présent imprévue , avec un corps législatif élu par le suffrage universel , et il n'a tenu aucun compte des intrigues qui ne pourraient manquer de troubler un pouvoir exécutif divisé, et dont il avait cependant acquis lui-même quelque expérience pendant la courte durée de son
gouvernement. Ce qui m'a surtout inspiré de la défiance sur la marche future du pouvoir, c'est qu'il a dit qu'il lui serait indifférent de gouverner, dans le cas même oii Ledru-Rollin serait l'un des consuls, pourvu qu'il eût la nomination de l'autre. Il m'a semblé que c'était pousser l'estime de soi-même à un point extrême , et je crains un peu que, tout en restant fidèle à la cause de la paix intérieure et de l'ordre, pour laquelle il a toujours été prêt à risquer sa vie , il ne soit moins disposé à risquer cette popularité qu'il estime davantage, en opposant une résistance systématique à l'établissement d'une démocratie intraitable, qui n'a jamais pu encore exister longtemps avec l'ordre et la paix intérieure.
La majorité de l'Assemblée se réunira certainement avec l'intention de former un gouvernement animé de tout l'esprit conservateur compatible avec l'idée d'une République , mais je crains que la conduite du chef que tous ont choisi, et sur lequel ils comptent dans ce moment, avec confiance, ne soit pour eux la source de quelque désappointement.
Les journaux de ce matin rendent compte des troubles qui ont eu lieu à Rouen. J'apprends qu'ils se sont renouvelés hier soir, et que les colonnes d'insurgés qui ont été mises en déroute ont depuis quitté la ville, et s'en sont éloignées dans différentes directions ; le nombre des hommes , ])our chaque colonne , varie de quinze cents à cinq cents; celui des personnes tuées, de chaque côté, est évalué , jusqu'à présent, suivant les diverses estimations, de quarante à cent cinquante.