NOUVEAU GOUVERNEMENT PROVISOIRE PROCLAME
naissance mais avec fermeté, de quitter la salle avant que tout fût terminé. C'a été , au milieu de cette étrange scène, un épisode pour moi plein d'intérêt que le spectacle de cette personne distinguée , à physionomie expressive, dont les regards se promenaient de ces furieux, qui tour à tour, avec des gestes menaçants, remplissaient la tribune, au coin paisible où son mari était assis dans l'altitude de l'impassibilité, convaincu, comme je l'étais, que, s'ils trouvaient, dans un triomphe même momentané, l'occasion de choisir leurs victimes, M. de Montalembert était probablement désigné, à la fois par l'audace extraordinaire de son caractère intrépide et par l'illustration que ses talents avaient si universellement attachée à son nom, pour devenir l'un des premiers objets de leur vengeance sanguinaire. Je dois dire qu'on nous a poliment donné toute fiicilité de passer à travers cette foule compacte, quoique les couloirs fussent étroits et incommodes. En me frayant un chemin au milieu de la populace organisée dans la cour méridionale du Palais, j'ai entendu donner les ordres pour que la Chambre fût occupée pîir le principal corps de la bande de Barbes; on ajoutait qu'il y avait déjà eu trop de temps perdu, et qu'il fallait en finir sur-le-champ. Cette occupation s'est effectuée immédiatement, sans opposition; le président a été arraché de son laulcuil, l'Assemblée déclarée dissoute, et le Gouvernement Provisoire proclamé. La plupart des conspirateurs ont alors évacué l'Assemblée pour se procurer des armes, à ce qu'ils ont dit, et s'assembler à l'IIôlel de ville,
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et quand les gardes nationaux sont enfin arrivés, ils n'ont pas eu de peine à chasser le reste.
Il paraît que Lamartine s'était jusqu'alors tenu* dans un des bureaux de la Chambre, ayant éprouvé cette fois combien s'étaient montrés ineiBcaces ses moyens habituels d'apaiser une sédition. Dès qu'on a pu concevoir l'espérance d'agir avec quelque chance de succès, il a reparu, est monté à la tribune, et a annoncé son intention de partir, avec la force dont l'Assemblée pourrait se passer, pour l'Hôtel de ville , que les Parisiens, dans les moments de danger, ont coutume de regarder comme le siège du gouvernement, afin de l'arracher à ceux qui avaient manifesté l'intention de s'y rendre. Il a été alors rejoint par M. Ledru-RoUin, dont je perds la trace depuis le moment où on l'a chassé de la tribune, et ils se sont dirigés ensemble, achevai, vers l'Hôtel de ville, au milieu de beaucoup d'applaudissements et des cris de l ive Lamartine! vive l'Assemblée Nationale! Il me paraîfévident que, tout le long du chemin, partout où ces cris se sont fait entendre, ils exprimaient l'espoir, alors renaissant, que M. de Lamartine allait justifier l'attente de ceux qui le considéraient comme décidé à combattre la plupart des résultats produits par la révolution, bien qu'il eût été en grande partie l'auteur de la révolution elle-même. Avant d'arriver à la place de Grève , il a été , par quelque hasard inexpliqué, séparé de M. Ledru- Uollin, heureusement' pour lui et peut-être pour tous
* En y rcni'cliissant, jf réliMcte le mol ln-urfusrmoit , qiif j'appliquais ii la circonstance par laquelle, dans la foule, Lcdru-KoUin lut séparé
LAMARTIXK A L'HOTKI- DK V ILI.i:. V03
les deux , — el renlliousiasme des jjardes nalionau.v et de la bourgeoisie armée, qui s'étaieut rassemblés, a redoublé lorsqu'il a pu, sans danger de méprise, s'appliquer exclusivement à lui. Ainsi soutenu, Lamartine n'a éprouvé aucune difficulté à faire évacuer I'FIotel de ville et à arrêter Barbes et quelques membres de ce gouvernement provisoire qui s'était formé de sa propre autorité.
Il n'y a encore rien eu d'important à l'Assemblée ce matin. Aucun des ministres ni des membres du gouvernement n'y assistait, et j'ai laissé les représentants occupés à nommer la commission de Constitulion. Tout parait tranquille une seconde fois, mais il est difficile de croircque toutes ces bandes de forcenés qui ont fait, il n'y a que deux jours, une tentative si audacieuse, puissent être entièrement réprimées par l'arrestation de quelquesuns de leurs cliefs. Les perturbateurs guetteront le moment où les gens bien disposés ne seront |)lus sur leurs gardes. Le peuple est, en grande ukijorilé, animé d'un
de Lamartine. S'ils avaient paru à l'HôIel de ville ensemble, je ne doute pas que Lamartine n'eût trouvé , dans le coniruste du double aecueil fuit i lui et à son collèjjue, ce stimulant d'une popularité assurée dont il a l)esoin pour se porter lui-même, séparément et sans lii'sila'ion, au secours de l'Assemblée Nationale; une telle conduite aurait été immédiatement justiliéc par la honteuse inaction , dans un moment si critique, du gouvernement d'alors, considéré dans son ensemble, et rerlaiuement elle aurait, depuis bmjjtemps déjà, effacé, dans l'opinion publi({uc, tout souvenir de sa première faute.
âC.
esprit excellent, mais il ne peut pas toujours être sur le qui-vive, et il a besoin d'un gouvernement bien uni et d'aucune partie duquel il n'ait à craindre de trahison. J'ai entendu hier dans la foule un homme qui disait : // ii'y a rien de mauvais que le gouvernement; curieux résultat de la courte expérience qu'ils ont faite en criant Vive la république ! Je crois que les opinions politiques de la France sont encore, en général, ce qu'elles étaient il y a dix-huit ans, c'est-à-dire centre gauche,, et, si ces opinions sont obligées çle se dissimuler pendant quelque temps sous le masque du républicanisme, qui ne convient nullement au caractère de la nation, il faut s'en prendre à la dernière dynastie, représentée par l'administration de Louis-Philippe, qui, en violant tous ses devoirs politiques, a produit jusqu'à présent ce résultat, que personne, même en détestant beaucoup ce qui existe, ne pense à regretter ce qui est passé.
18 mai.
Chaque jour il devient plus difficile de trouver une réponse satisfaisante à la question de savoir comment tout cela finira. D'après ce que dit le National, ce malin, on doit faire, sous peu, un appel à tous les républicains contre l'ancienne opposition dynastique, qui, selon eux, commence à avoir trop d'influence à la Chambre. Mais si , d'un côté , les événements de lundi dernier enlèvent au gouvernement le concours de presque tous ceux qui
CONFUSION DANS L'ASSEMBLKE. 405
avant le 24 février s'étaient montrés républicains par leurs (icles (et celle dernière conspiration les renferme presque tous), si, de l'autre, le gouvernement même ne veut accepter l'appui d'aucun de ceux qui n'étaient pas républicains à'opinion avant celte époque , c'est aflicber la prétention de soumettre un grand pays à l'oligarchie de la plus petite minorité qui ail jamais existé. En même temps, chacun cherche à se tromper, car ces « républicains du lendemain » , qui, à l'Assemblée, jugent à propos de saluer comme des mandarins toutes les fois qu'on prononce le mot république, ne peuvent véritablement pas avoir été convertis par ce qu'ils ont vu depuis lors.
Il règne une vive inquiétude aujourd'hui dans la partie la plus éloignée de la ville , mais il ne s'est encore rien passé. Les troupes continuent d'arriver.
19 mai.
L'Assemblée ne fait pas beaucoup de progrès quant à l'ordre et à la régularité de ses travaux. Elle vote et rejette la même proposition plusieurs fois au milieu d'un tumulte d'inlerruplions inintelligibles.
Hier, elle avait applaudi, à plusieurs reprises, à la proclamation proposée par M. Renaud, et avait semblé l'adopter avec un plaisir tout particulier parce qu'elle contenait un paragraphe (jui impliquait une censure de la Commission Executive. Aujourd'hui, qWq a sup-
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primé ce paragraphe même, soit qu'elle ait obéi à une conviction nouvelle, soit qu'elle ait été, depuis ce moment, intimidée, soit, comme le disent quelques-uns,, qu'elle ait été trompée par l'habileté avec laquelle le président a posé la question dans un ordre contraire à l'ordre habituel, de lelle sorte que ceux qui ont rejeté le paragraphe ont cru, dans ce moment de confusion , qu'ils Fadoptaient.
A présent , le gouvernement n'exerce aucune influence dans la Chambre, mais il y a beaucoup d'apparence que l'ancienne opposition dynastique n'a pas le courage, après la scène de l'autre jour, de prendre résolument la position qui lui est ouverte ; si elle s'y décidait, le plus grand nombre des membres de l'Assemblée, qui ne sont que des enfants en politique, reviendraient, faute de quelque autre pour les diriger, à ceux auxquels leur position officielle donne l'initiative de l'autorité.
19 mai, 6 heures du soir.
La séance d'aujourd'hui paraît annoncer que l'Assemblée n'attaquera pas encore sa créature (la Commission), quoique l'on fasse circuler de mauvais bruits relativement aux rapports de quelques-uns des membres du gouvernement avec les conspirateurs.
La composition de la commission de Constitution est
RRIITS DK ClFRlli: MU- FOXDKS. 407
oxcellenle. A peine y trouve- t-on quelques hommes du parti violent, réunis à presque tous les membres in- 11 u en (s de la (jauche.
20 mai.
Il ne s'est rien passé de bien important à l'Assemblée aujourd'hui. Lamartine a répondu h la demande qu'on lui a faite de déclarer s'il ne savait rien d'une alliance formée contre la France par les quatre autres grandes puissances de l'Europe. Il a saisi cette occasion pour dire que les dispositions des puissances étrangères en général ne s'accordaient pas du tout avec une pareille supposition. Il s'est produit deux incidents quelque peu risibles. L'un des questeurs a proposé que les membres de la Chambre portassent tous un ruban rouge avec une médaille à la boutonnière, afin d'être reconnus ; il donnait pour motif qu'il lui était arrivé plus d'une fois de chasser des étrangers qui s'étaient assis sur les bancs.
Le président a lu ensuite une lettre d'un membre qui, trouvant sa présence dans l'Assemblée incompatible avec ses fonctions, donnait sa démission. Lorsqu'on en est venu au nom , la personne elle-même dont il était question s'est levée en disant, avec une vive émotion : « C'est faux! c'est liuix! » et il s'est trouve, en effet, que cette lettre était un faux. Si la salle avait été, dans ce moment, aussi brujante qu'à l'ordinaire,
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la mystification n'aurait pas été découverte , et le membre ne s'en serait aperçu qu'en lisant le décret rendu pour une nouvelle élection.
Il n'y a eu qu'une majorité très-faible dans un scrutin de division ouvert sur la question de savoir si , demain , les représentants porteront leurs écharpes autour de la taille ou sur l'épaule.
22 mai.
La fête de la Concorde s'est passée sans troubles, et a été très-favorisée du temps. On suppose que cette extravagance républicaine, vraiment barbare, absurde, si l'on en considère le but, fort triste, si l'on pense à la manière dont elle a été célébrée, a gaspillé, dans un moment de misère générale , plus d'argent en quelques lieures que ne coûterait, en un an, dans beaucoup de pays, la splendeur des apanages royaux.
Le peuple français est bien connu pour aimer les fêtes, mais il a paru sentir toute l'absurdité et l'inopportunité de celle-ci. C'était rendre un singulier bommage à la République que de promener, en ])ctit nombre, dans le cortège, ces mêmes articles de luxe qui, depuis son établissement, n'ont plus trouvé d'aclieteurs. Je remarque que les journaux du gouvernement parlent de l'enthousiasme de la population. Je n'ai pas entendu moi-même une seule fois le cri de live la rcpuhlique ; il en a été de même de plusieurs personnes
KKTE I)i: LA COX'CORDE. 409
qui me l'ont rapporté, cl (jiii, ('tant au nombre des gardes nationaux, ont pu plus d'occasions (jue moi de s'assurer du fait sur didércnts points.
Il semble itn|)Pobable qu'il ait |m en (*lre ainsi, mais certainement le cri général était : live IWssemblre Nationale; il avait été adopté pour taire opposition au gouvernement et aux républicains violents. Je dois observer que la parlic la ])lus turbulente de la population, formant des corporations ou des associations différentes, avait annoncé l'intention de ne pas prendre la part qui lui était assignée dans le programme, pour témoigner du mécontentement qu'elle éprouve de la violation des promesses faites en février. Le soir, il y a eu, aux Cbamps-Klysées, une illumination vraiment magnifique, et, grâce à la beauté de la soirée, cette louie immense, composée de la bourgeoisie et des ouvriers les mieux disposés, a oublié pour un moment ses soucis dans une paisible promenade; mais, singulier commentaire de cette fête de la Concorde! si l'ordre le plus parfait a régné dans cette partie-ci de la ville, il faut en rendre grâces au feu d'artifice plus brillant encore que l'on a tiré sur la place de la lîaslille, oii tous les liabitants des faubourgs populeux ont été retenus, de sorte que, même dans ce moment, le peuple était divisé pour ainsi dire en deux camps op])osés.
Quoique, dans la dernière discussion sur la politique étrangère, on ait élevé des prétentions qui, reproduites dans cliaque manifeste depuis la révolution de février, auraient pu donner lieu à plus d'une objerlion fondée,^
et que l'on ait employé des expressions qu'on aurait bien fait d'éviter, cependant le ton général de l'Assemblée a été décidément pacifique , et les déclarations faites clairement, au sujet de la paix, par M. de Lamartine, ont formé la partie de son discours que son auditoire a écoutée avec le plus de faveur.
Il avait une fàcbe un peu difficile à remplir; en effet, dans son dernier rapport sur les affaires étrangères, il avait, avec un insoucieux dédain des difficultés chronologiques, attribué à la puissance de l'exemple donné par la France la plupart des mouvements de réforme en Italie; il entreprenait maintenant, avec courage, de faire comprendre que le sentiment dominant, dans tûute l'Italie, était la crainte d'une intervention française, que non-seulement tous les gouvernements, d'un bout de la Péninsule à l'autre , avaient adressé des communications diplomatiques sur ce point, mais que le parti républicain de Milan lui-même, réduit à n'être, de son propre aveu, qu'une minorité, avait senti que toute chance d'atteindre son but par Finfluence morale serait détruite si les Français menaçaient l'indépendance nationale. M. de Lamartine, il est vrai, a terminé en faisant connaître l'importance des forces qui avaient été rassemblées, et en déclarant que la France ne permettrait jamais le rétablissement du joug autrichien dans le nord de l'Italie, mais cette déclaration a été réduite à sa véritable signification par les communications échangées à ce propos entre l'ambassadeur de Sardaigne et lui, et dont il venait de donner lecture. En réponse à des remontrances énergiques qui fout,
KXI'MC.ITIOWS DI- LAMARTIVK Sill I/ITAME. VII
SOUS tous les rapports, tant d'iionneur au marquis de Brignollcs , M. de Lamartine avait donné l'assurance positive, dans des termes (ju'il avait fait connaître à la Cliambre, que le territoire sarde serait respecté," et qu'on ne tenterait aucune démarche incompatible avec son inviolabilité, si ce n'est à la demande du roi de Sardaijjne lui-môme.
Le comité des affaires étrangères a interprété exactement les paroles de M. de Lamartine en rejetant, à l'égard de la Pologne et de l'Italie, toute proposition qui pouvait pousser le gouvernement à prendre une attitude belliqueuse, et en recommandant la continuation des négociations diplomatiques qui avaient été entamées sur ces deux questions et dont on l'avait entretenu; à l'égard de la Pologne même , les expressions n'étaient guère plus précises que le paragraphe annuel de l'adresse volée sous le règne de Louis-Philippe.