‹ Une année de révolutionChapitre 63 sur 71 · LE PARTI VIOLENT ET L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

LE PARTI VIOLENT ET L'ANGLETERRE

ques-uns des journaux du malin; la remarque de M. Dupin ainsi que la réplique de M. Flocon ont été retranchées, et l'on a donné une version un peu affaiblie des paroles qui avaient été attribuées à M. Flocon. Dans le Moniteur, qui est l'organe officiel, et dont les ministres sont responsables, on a reproduit le compte rendu corrigé; dans la Réforme , qui est le journal de M. Flocon, les mots offensants sont omis, mais il y a deux ou trois astérisques, pour marquer que quelque chose a été supprimé. Je note cet incident dans mon journal , afin de montrer que ses véritables sentiments envers l'Angleterre échapperont quelquefois, dans des moments d'irritation, au parti violent du gouvernement actuel, et qu'en même temps il y a des raisons, quant à présent , pour qu'il croie prudent de les cacher.

14 mai.

La journée de demain sera, je crois, une journée importante, en ce sens qu'elle fera connaître le degré de confiance que l'on peut avoir dans l'établissement de relations diplomatiques durables avec ce gouvernement. S'il cède en rien aux injonctions de la populace, sur des questions où le droit international est intéressé, alors il est évident que lout ce que nous pouvons faire est de tâcher d'éviter une querelle avec lui, aussi longtemps que nous le pourrons, et le sentiment qu'il a de ses propres intérêts nous aidera, à cet égard, pendant quelque temps. S'il résiste, par uu

langage ferme, aux coupables projets d'eniahissement, et s'il repousse, par une force supérieure, les manifestations des rues destinées à l'intimider, les relations diplomatiques peuvent être alors entretenues arec lui dans les limites où le permettent les égards dus à un usage établi. Tous les hommes qui occupent le pouvoir excitent maintenant une défiance générale, qui s'est manifestée lorsque l'Assemblée s'est divisée, hier, e*n quinze comités chargés d'étudier les questions politiques de toute nature, et investis du droit d'appeler les ministres devant eux comme leurs agents. La proposition qui avait cette organisation pour objet a été adoptée , quoique combattue par quelques ministres. Flocon et autres. Elle est très-anarchique en principe, mais je crois qu'elle tournera, quanta présent, au profit de l'ordre. Toutes ces questions ont, dans l'état actuel des choses, une portée qu'il est très-difficile de discerner avec exactitude, parce que l'Assemblée du peuple est beaucoup plus conservatrice, dans sa composition, que le gouvernement exécutif; aussi les motions que l'on y fait ont souvent une tendance directement opposée à celle que pourraient inférer, des termes mêmes dans lesquels elles sont conçues, les personnes qui ignorent cette situation.

CONSPIRATION CONTRE LE GOLVERXEMEXT. :}9l

15 mai.

Raspail , Leroux.

Cabet, Ledru-RolUn,

Barbes, Louis Blanc,

Blanqui, Albert.

Proud'hon.

Voilà les noms qui ont été proclamés, et dans l'Assemblée Nationale et à THotel de ville, comme ceux des hommes qui composent le nouveau Gouvernement Provisoire de la France. J'ai passé toute la matinée dans la tribune diplomatique, qui était, ainsi que tout le reste de la salle législative, envahie par la populace de Paris; celle-ci, se proclamant le représentant de la majesté du peuple, a dissous l'Assemblée constituante, chassé le président de son fauteuil, et choisi, pour gouverner le pays, les personnes que je viens de nommer. Mais j'apprends, depuis que je suis rentré chez moi, et depuis que les chefs du mouvement sont allés s'installer à l'Hôtel de ville, que la Chambre est encore en séance et prend des précautions pour la sûreté publique.

Il y a ici , tant en troupes de ligue qu'en gardes nationaux, une force bien suffisante, et qui ne désire que défendre l'autorité légale, s'il se trouvait un homme d'énergie pour en prendre le commandement ; mais la déplorable incapacité de ce gouvernement a provoqué, contre le seul pouvoir légitime, un outrage

presque aussi monstrueux que celui du 24 février, et qui a le même caractère. Il paraît maintenant impossible que tout ceci finisse sans qu'il y ait un combat dans les rues. A sept heures, rien de nouveau; j'apprends cependant que Barbes, Louis Blanc, le général Courtais et d'autres viennent d'être arrêtés, et que le commandement des troupes est confié au général Négrier. On dit que Caussidière était aussi dans cette conspiration contre l'Assemblée.

' 16 mai.

Je n'ai eu, hier au soir, que tout juste le temps d'expédier en Angleterre un rapport écrit à la hâte, et, je le crains, un peu confus de la scène extraordinaire à laquelle je venais d'assister à l'Assemblée Nationale. Il faut maintenant que je tâche, en réunissant ce dont j'ai été témoin moi-même à ceux des événements , accomplis à divers moments de la journée, dont j'ai été informé, de consigner ici un récit un peu plus régulier des aventures et des vicissitudes d'un 1 5 mai qui restera, sans doute, à jamais célèbre dans les annales de la France.

Aucun membre du Gouvernement Provisoire ne peut dire qu'il a été pris par surprise, et même on suppose que quelques-uns d'entre eux avaient, sur ce qui devait arriver, des informations qui n'étaient pas tout à fait innocentes.

Un placard, signé ])ar Hubert comme président, avait appelé les démocrates de Paris à faire une dé-

DKMQXSTRATIO.V E\ KWKIH DE LA POLOGMv Vj:)

monstration en faveur de la Pologne ; ils devaient se réunir à la Bastille, avec l'intention avouée de suivre toute la ligne des boulevards, en faisant des recrues le long du chemin, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés aux portes de l'Assemblée. Le 14 au soir, une contreproclamation a été publiée par la Commission Executive; elle portait les cinq signatures, mais elle était duo évidemment à la plume de Lamartine, comme le prouvaient clairement des phrases telles que celles-ci : « Citoyens, la République est Vivante, le pouvoir est constitué, le peuple tout entier se meut au sein de l'Assemblée Nationale. Le droit et la force sont là; ils ne sont pas, ils ne peuvent pas être ailleurs. — Pourquoi donc des attroupements? »

Le matin, avant d'aller à l'Assemblée, me rendant à pied aux affaires étrangères par le boulevard, je me suis trouvé derrière trois hommes en blouses appartenant évidemment aux ateliers nationaux; iis allaient rejoindre à la Bastille l'attroupement pour lequel ils avaient été convoqués. L'un d'eux disait aux deux autres : « Ils se donnent vingt-ciliq francs par jour, ils nous donnent trente sous , et ils appellent ça égalité ! v faisant probablement allusion au traitement fixé pour les représentants du peuple, et aux salaires donnés, dans les ateliers nationaux, au peuple lui-même.

M. Bastide était encore dans son cabinet, mais inquiet des derniers rapports qu'il avait reçus, et sur le point de partir pour l'Assemblée dès qu'il aurait achevé de donner quelques signatures. Aussi je ne l'ai pas retenu, et je suis arrivé moi-même de bonne heure à

la tribune diplomatique. En passant devant la façade de Tédifice, du côté de la porte latérale, par laquelle nous entrons à présent, j'ai remarqué qu'il y avait là une garde militaire moins nombreuse que de coutume; elle consistait seulement en quelques gardes nationaux et quelques mobiles. Il semblait que le voisinage immédiat de l'Assemblée Nationale était la seule partie de Paris où l'on ne prévoyait pas ce qui devait y arriver.

Après avoir attendu pendant une intervalle de temps qui m'a paru interminable , au moment même où il me sembla que je distinguais, dans le lointain, le bourdonnement de la multitude, M. Wolowsky est monté à la tribune pour y faire son interpellation au sujet de la Pologne. Bien certainement on n'a jamais mieux prouvé à quel point le désir de débiter un discours d'apparat peut pousser un homme, et tout ce qu'il peut lui faire supporter. Le bourdonnement approchait évidemment et se transformait en clameurs. Au moment où M. Wolowsky prononçait les mots « restauration de la Pologne, 3) le cri sauvage d'un grand nombre de voix a retenti presque à la porte. Vive la Pologne! Cependant M. Wolowsky, avec le même débit monotone, continuait sans s'émouvoir, comme si tout dépendait de l'effet seul de ce discours étudié.

M. Wolowsky s'était toujours montré passionné pour la causé du pays d'où il tire au moins son nom ; ses opinions, en général, n'étaient pas d'ailleurs de nature à le mettre en relation avec des alM^s comme ceu:t à l'arrivée desquels il persistait à ne pas faire la moindre attention, jusqu'au moment où M. Dcgouséc, l'un

IWASIOX DK LA CIIAMnRK P.AR LA FOI'LLACF,. 395

des questeurs, dans Jcs trails duquel on croyait derincr clairement le caractère énergique qui l'avait lait placer à ce poste par le choix de ses collègues, s'est précipité à la tribune, a interrompu l'orateur au milieu d'une période bien arrondie, l'a poussé de côté, et a annoncé que les gardes nationaux avaient reçu l'ordre de remettre la baïonnette dans le fourreau et de laisser passer le peuple. En faisant le récit d'événements qui se succédaient si rapidement, et au milieu d'un tel désordre, je parle toujours naturellement avec plus d'hésitation de ce qui m'est rapporté j)ar d'antres que de ce que j'ai vu moi-même. Il paraît, toutefois, que cet ordre fatal était le résultat d'un court entrelien, qui avait eu lieu à voix basse , entre M. Bûchez , président de l'Assemblée, et le général Courtais, et il est impossible, jusqu'ici, de dire dans quelle proportion chacun d'eux doit prendre sa part de l'accusation de trahison et de faiblesse qui retombe xur eux. A cette nouvelle, tous les yeux se sont naturellement tournés vers le banc de Lamartine, car tousétaient alors accoutumés à compter sur lui seul « pour chevaucher le tourbillon et diriger la tempête" ', mais il avait disparu. J'ai appris depuis que, s'étant avancé, de cet air intrépide qui lui est habituel, pour apaiser la force physiqiM? par le pouvoir incomparable de la parole , son désappointement a été extrême lorsqu'une voix de Stentor a crié : Assez de lyre comme ça; le rire insultant qui a accueilli ces paroles mettant en défiiut la présence

' • To ride tlie wirirlwind and direct (lie storm. *

d'esprit de Lamartine lui-même, celui-ci s'est retiré déconcerté. C'est alors qu'un hurlement de voix humaines, répété tout autour de nous, au-dessus de nos têtes , au-dessous de nos pieds , et nous arrivant de tous les côtés, a éclaté à notre oreille stupéfaite, précédant de quelques minutes l'apparition redoutée du peuple de Paris. La première irruption de la populace, dans la salle même de l'Assemblée, s'est faite par les tribunes publiques, dont les envahisseurs connaissaient probablement mieux le chemin. De là, comme un essaim de sauterelles, ils sont tombés au milieu de la salle, toujours criant , vociférant et se jetant les uns sur les autres ; ils se sont alors précipités de toutes parts, dans le plus grand désordre , apparemment sans aucun but fixe, jusqu'au moment où une vigoureuse attaque du dehors, contre les portes inférieures, a concentré leur attention sur ce point, et, sans aucune tentative d'opposition , ils les ont ouvertes toutes grandes pour recevoir leurs camarades. On avait fait circuler dans l'Assemblée l'avis que tous les membres restassent immobiles à leurs places, et ce parti, probablement le meilleur en pareilles circonstances, a été unanimement adopté. La populace qui avait envahi les bancs était la plus hétéroclite qui se pût voir : on y apercevait quelques hommes bien mis qui semblaient avoir autorité sur les autres, mais ceux qui la composaient étaient, pour le plus grand nombre, ou en blouse ou en bras de chemise, avec leurs habits ou leurs vestes en bandouillère, et n'essayaient pas le moins du monde de cacher les baïonnettes ou les couteaux dont la plupart étaient armés. Beaucoup

INVASION DK LA CHA-MBIU; PAR LA l'OPlLACK. :}y7

(l'entre eux tenaient dans leurs mains des bannières de différentes espèces. Un iiommc portait un drapeau rouge qui avait tout l'air d'avoir été improvisé, et qu'il n'a déployé qu'au moment oii la foule est entrée dans la Chambre. Comme cet homme élevait son drapeau en signe de triomphe, vers le milieu de l'étage, un huissier a essayé de le lui enlever; un camarade a tiré alors sa baïonnette pour en percer l'officier de la Chambre. M. H. , représentant, doué d'une grande force physique et d'une grande énergie de caractère, a détourné l'arme, renversé l'homme par terre, et, lui mettant le pied sur le corps, l'a maintenu ainsi pendant quelque temps. On a pu voir distinctement cet épisode des tribunes qui en dominaient le théâtre, mais heureusement il n'a pas beaucoup attiré l'attention de la foule, excitée et éperdue, autrement une seule goutte de sang, répandue à ce moment, aurait pu provoquer une lutte d'où serait résulté un massacre général.

Pendant quelque temps, la tribune diplomatique, dont les abords étaient comparativement tranquilles, n'a pas été envahie , et un montagnard s'est assis sur la cloison qui la sépare de la tribune voisine pour empêcher qui que ce lut de grimper par-dessus; mais, quelques minutes après, la populace s'est précipitée sur nous aussi, et nous a entourés de tous côtés. Le premier homme qui s'est jeté dans la partie de la tribune que nous occupions était dans un état de grande agitation; il avait évidemment trouvé un peu échaulfante la marche qu'il avait l'aile depuis la place de la Bastille. Le devant de sa chemise était ouvert, ses man-

ches étaient retroussées jusqu'aux coudes; il portait autour de la taille, en guise de ceinture, une écharpe de laine rouge, dans laquelle était enfoncée une baïonnette; un de ses bras musculeux et hàlés reposait sur la poignée de cette arme. Il était évidemment équipé, pour la circonstance, d'après un des personnages du drame joué l'année dernière sur le boulevard du Temple , emprunté en partie à Y Histoire des Girondins j de M. de Lamartine. J'avais observé plus d'une fois, depuis février, des exemples de ce genre d'aptitude à l'imitation, qui est un trait si remarquable du caractère français. Le drame avait joui d'une grande popularité, et n'avait pas manqué de produire son effet politique dans les faubourgs où il avait été joué. Mon mélodramatique ami me pressant de trop près, j'ai fait appel à ses bons sentiments en lui disant que j'étais sûr qu'il respecterait les étrangers et les dames. Il s'est calmé sur-le-champ çt a dit : « Oh! pour les femmes, qu'elles n'aient pas peur. » Daïîs ce moment, un jeune homme décemment vêtu et de bonnes manières a poussé l'autre un peu de côté , s'est annoncé comme l'un des chefs du nouveau mouvement , et nous a dit très-poliment que nous pouvions nous en aller ou rester , selon qu'il nous conviendrait mieux, mais, les couloirs étroits se trouvant alors encombrés, il a été impossible de passer avec des dames, et je ne pouvais laisser sans protection quelques personnes de ma connaissance que j'avais trouvées là, madame de Caraman , madame Peruzzi et madame d'Esté, ainsi que madame de Montalembcrt et une de ses amies que je ne connaissais pas. Mon ami en

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manches de chemise a paru d'abord dcconc4!?rté par les manières de son chef, qui entendait évidemment que je fusse traité avec respect, et, se rapprochant alors de moi, d'un air de confiance protectrice, il m'a dit : « C'est que nous voulons la Pologne dès aujourd'hui \ demain ce sera autre chose; c'est notre système. »

Pendant deux longues heures, à partir de ce moment, j'ai tâché, en vain , en donnant à tout ce qui se passait devant mes yeux toute l'attention dont je suis susceptible, de pénétrer la confusion inextricable dans laquelle tout semblait enveloppé , ou de découvrir nettement ce que voulaient ces intrus , si aveuglément dévoués à la doctrine de l'égalité qu'ils ne consentaient pas même à admettre la supériorité temporaire que celui qui parle exerce sur ceux qui écoutent, et ont continué à vociférer tous ensemble. La tribune même était occupée par une douzaine de personnes à la fois, comme Louis Blanc, Barbes, Raspail, Blanqui. Ce dernier s'est assis sur une chaise, au milieu de la tribune, juste au-dessous du président, et n'accordait la parole qu'à ceux qu'il lui convenait de laisser parler. Les représentants avaient gardé leurs places pendant tout ce temps, mais sans prendre aucune part aux débats. La calme attitude des ceux qui étaient les légitimes possesseurs de la salle aurait présenté un ensemble imposant, sans la consternation trop évidemment désespérée du président.

Ledru-Rollin est alors moulé à la tribune et a tini par obtenir le silence; pendant quelques minutes il a paru réussir à maintenir son influence et à faire tour-

ner l'incideiil à son propre avantage. Il a exprimé, à l'égard de la Pologne , les mêmes sentiments que ses auditeurs improvisés, mais il a demandé comment une assemblée délibérante pouvait prendre l'affaire en considération, si on ne lui laissait pas la liberté de discussion. Au moment oii Ledru-Rollin a prononcé ces mots, un homme de la foule s'est écrié : « Et le 24 de février, — qu'est-ce qui vous a fait ce que vous êtes?" au plus fort de la tempête qu'il avait ainsi suscitée , Ledru- Rollin , haussant les épaules, est descendu de la tribune. Ace moment, un ouvrier, assis à califourchon sur une des cloisons de notre tribune, s'est adressé à un camarade, monté de la même manière sur la cloison opposée , pour lui dire qu'ij avait pris part à la construction du nouvel édifice , qu'on n'avait jamais prévu, en l'élevant, il en était certain, l'immense surcharge qu'il supportait en ce moment, et que ce qu'ils avaient de mieux à faire, à son avis, c'était de descendre , et de laisser la place aux autres « qui ont l'affaire à arranger. •>•> Cette confidence, naturellement, a alarmé les dames assises sur le devant, et elles ont demandé, avec quelque anxiété, si elles ne pourraient pas s'échapper. Le jeune chef, dont l'intervention avait déjà été si utile , s'est offert à marcher devant, si nous le voulions, à nous frayer un passage et à nous escorter à travers la populace. Nous sommes donc partis, notre protecteur en tête, avec mon ami sir Henri Ellis et les dames dont j'ai parlé. J'ai essayé en vain' de persuader à madame de Monlalembert et à son amie de nous suivre 5 elle a refusé, avec recon-

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