Une année en Espagne
Me trouvant en Espagne , où j'étais allé étudier sur place le pays et la révolution , j'avais l'habitude d'écrire chaque soir aux journaux , à mes amis ou pour moi-même , ce qui s'était passé ou ce que j'avais appris dans la journée. Ces lettres et ces notes forment une sorte de journal dont je publie aujourd'hui deux volumes , sans y rien changer , laissant au futur ce qui est devenu le présent , au présent ce qui est devenu le passé ,
et priant le lecteur de vouloir bien faire lui-même les changements de temps et de mode. Il vaut mieux conserver aux choses faites leur caractère et leur forme primitive que de les marqueter de pièces rapportées qui ne joignent jamais bien, et dont l'artifice saute aux yeux dès le premier coup d'œil.
Je n'invente ni n'arrange rien : je montre l'Espagne telle quelle , sans flatterie , sans engouement , sans aigreur , et j'ai mis mon devoir de chroniqueur à me renfermer dans les limites d'une fidélité rigoureuse. Le charlatanisme du pittoresque , le puéril amour de l'effet ne m'ont fait broder ni fleurs artificielles , ni ornements de fantaisie sur le canevas nu et sévère de la vérité. Aussi bien n'est-ce que par une véracité scrupuleuse qu'un ouvrage du genre de celui-ci peut offrir quelque intérêt.
L'Espagne est peu connue ; elle est difficile à connaître; c'est un peuple fort compliqué; quelque étude qu'on ait faite du pays , quelque intelligence qu'on ait pu acquérir des hommes et des choses , il faut y aller d'un pas circonspect et se garder de donner à l'étourdie contre les questions
vitales qui se débattent sur ce terrain encore tout embarrassé des ronces stériles du passé. Assez d'autres s'élancent au trépied des sibylles et embouchent la trompette des prophètes , sauf à voir le lendemain démentir leurs prophéties de la veille ; mes prétentions , à moi , ne vont pas jusque-là : modeste narrateur , mais témoin véridique , je raconte ce que j'ai vu , je répète ce que j'ai entendu 5 laissant à chaque événement le soin de porter ses propres conclusions. La cause espagnole est pendante et le sera longtemps encore au tribunal de l'opinion publique ; mon témoignage est une simple pièce de conviction ajoutée à l'instruction de ce long procès.
Je désire que ce livre soit pris ainsi et point autrement. C'est, avant tout, un livre de faits et d'observations , un compte rendu sur l'état des mœurs et des idées au delà des Pyrénées , ou , si l'on veut , une suite de rapports et de mémoires à consulter, sur les cinq ou six premières années de la révolution espagnole. Tout ce que j'ai voulu faire dans ces deux premiers volumes , c'a été de poser quelques pierres de reconnaissance sur la route bien longue , quoique si vite parcourue ,
qui sépare Ferdinand VII de Mendizabal ; guidé par elles , on arrivera plus facilement peut-être, au moins c'est mon espoir , à l'intelligence du présent et à la clairvoyance de l'avenir.
J'ai tâché d'aller au fond des choses , et j'ai été moins préoccupé des formes et des modifications politiques , qu'appliqué à rechercher au-dessous la vie sociale dont elles ne sont que l'enveloppe. Les mœurs expliquent les hommes , et sans la connaissance des hommes on ne saurait rien comprendre aux événements. Puisse le récit des fautes commises en prévenir de nouvelles !
1er octobre i83;.
Figuères, novembre i834«
Les dernières étoiles s'éteignaient sur les hauteurs du Canigou ; le jour se levait lentement sur une nature sévère et triste ; la diligence, où j'étais seul , gravissait un chemin sinueux , mais fort doux, comme l'est de ce côté-là le passage des Pyrénées ; le conducteur , gros Gascon trapu et bavard , chantait sur son siège l'air du Bon roi Dagobert; c'étaient les dernières paroles de français que je devais entendre sur la terre de France ; quelques instants après , j'avais franchi
la barrière qui marque la limite des deux royaumes , j'étais en Espagne. Le postillon s'approcha de la portière pour me demander la propina; c'est le premier mot espagnol que j'ai entendu.
Des mendiants en guenilles ont été ma première rencontre ; puis ont paru trois montagnards en bonnet et en ceinture rouges, qui cheminaient d'un air suspect dans un bois de liège , disparaissant et reparaissant tour à tour à travers les arbres ; passe ensuite une compagnie de soldats mal équipés et encore plus mal disciplinés qui vont garder la frontière. Le lieu est sauvage ; de grandes masses de rochers coupent la ligne de bois dont la route est bordée ; Salvador Rosa eût placé là une attaque nocturne ; mais les splendeurs du soleil levant avaient dispersé les fantômes de la nuit et adoucissaient les aspérités du paysage.
J'arrivai ainsi à la Junquère, longue et sale rue flanquée de bouges informes. A peine débarqué , une nuée de douaniers s'abattit sur moi , comme sur une proie naturelle ; car c'est là l'hospitalité internationale et l'accueil qu'on se fait entre voisins dans nos pays civilisés. Une piécette (1 franc) simplifie les formalités, et la face rébarbative des cerbères du fisc se déride à la vue du métal miraculeux. Le système de prohibition ne semble avoir été institué en Espagne
que pour favoriser la contrebande au profit des douaniers; soit qu'on les corrompe pour qu'ils ferment les yeux à propos , soit qu'ils saisissent la marchandise défendue , c'est tout gain pour eux.
Leur costume n'est pas pittoresque , mais il est bizarre. Ils portent un large pantalon flottant et une courte jaquette échancrée en demi-lune au milieu du dos ; le tout galonné et brodé en rouge. Un chapeau retroussé à ganse d'argent , une ceinture à cartouches , un mauvais sabre passé en bandoulière et une escopette jetée sur l'épaule, complètent l'uniforme. Après le fisc vient la police : une espèce de gueux en haillons , digne émissaire de l'antre impur , s'empare de moi et me conduit chez le commandant , qui vise mon passe-port qu'il ne sait pas lire , en baragouinant par politesse quelques mots de français que je ne sais pas comprendre. Là-dessus , nous nous quittons les meilleurs amis du monde, la diligence repart avec son léger fardeau , et j'arrive à Figuères au grand galop.
Là nouveau visa , puis nouvel assaut de la douane , et partant nouvelle piécette aux assaillants.
La ville de Figuères n'est rien, elle doit d'avoir un nom dans la géographie à sa situation de place frontière et à la forteresse qui la commande. Cet
immense édifice fut commencé au dix-huitième siècle et n'est point achevé ; c'est le dernier monument des dernières gloires militaires de la Péninsule. Les bâtiments sont d'une admirable construction, mais le site est mal choisi; ce qui faisait dire , à je ne sais plus quel général , qu'il aurait fait décorer le maçon et fouetter l'ingénieur. L'air est stagnant et ne peut circuler dans l'enceinte , première cause d'insalubrité. Le peu de soldats que j'y ai vus m'ont rappelé ces canonniers des Maremmes , dont ils ont le teint fiévreux et la démarche affaissée ; ils ont à peine la force de porter leur fusil , et le havresac les écrase. Seulement ils sont encore plus mal tenus, et quelques-uns sont, littéralement, en haillons. A la vue de ces spectres jaunes et déguenillés , on se demande s'il est possible que ce soient là les héritiers des vieilles bandes de Charles-Quint.
Tout l'édifice a un air d'abandon et de désolation ; les casernes sont magnifiques , mais désertes ; les casemates spacieuses , mais vides ; les longues herbes de la solitude croissent partout , et la seule partie des bâtiments qui soit aujourd'hui de première nécessité , l'infirmerie , n'est point terminée ; les pierres à moitié taillées jonchent le sol et sont couvertes de mousse. J'errai longtemps seul dans ce silencieux désert sans rencontrer personne 5 de loin en loin seulement,
j'apercevais quelque sentinelle perdue à la pointe d'une demi - lune et nonchalamment appuyée contre les canons et les mortiers ; de gros rats rongeaient en paix les affûts ; ils se sont si bien emparés du lieu , que mon approche les dérangeait à peine ; je n'avais pas fait trois pas , qu'ils se remettaient à l'œuvre. Voilà sous quels traits l'Espagne apparaît au voyageur qui vient de France , triste et frappante image d'une chute sans exemple et d'une misère sans terme.
Des points élevés de la forteresse, on découvre des Pyrénées à la mer une campagne morne et mélancolique. Rien ne fixe le regard dans cette monotone étendue ; quelques maigres oliviers grisâtres couvrent à peine l'aride nudité des champs , et une chaîne de collines sans grâce et presque sans verdure vient serpenter tristement à une portée de canon de la citadelle.
En redescendant dans la ville , je rencontrai une vieille voiture gothique à sept mules qui traversait la place au grand galop. C'est l'attelage sacramentel. Le duc de l'Infantado se trouvait alors à Figuères avec sa maison , et Sa Grandesse allait à la promenade dans ce lourd berlingot séculaire. La place était toute pavée de gueux qui se réchauffaient au soleil , couchés dans la poussière , et de badauds immobiles drapés jusqu'aux dents dans leurs grands manteaux bleus. A peine
-ÎO —
ai-je passé la frontière , et je suis déjà en pleine Espagne.
Je pris définitivement congé de la France en prenant définitivement congé du conducteur de Perpignan; son service s'arrête à Figuères ; là commence celui de la diligence espagnole. Je dînai tète à tête avec lui dans la sale fonda, il me raconta son histoire , et , quand l'heure vint de nous séparer, je lui serrai la main comme à un vieil ami. Ce moment fut triste, je fus pris au cœur de ce profond sentiment d'isolement qu'on éprouve dans un pays étranger où l'on est seul et dont on ne sait pas la langue. Quant à lui , il me recommanda chaudement à son confrère espagnol , et se mit à recharger sa voiture en fredonnant comme au départ :
Le bon roi Dagobert , etc.
Gerone.
De Figuères ici la nature est sans caractère ; elle n'offre ni points de vue , ni accidents de terrain. La route passe au milieu d'une plaine monotone qui, du pied des collines, descend à la mer de Rosas. La végétation est fort maigre ; quelques pins sans vigueur et sans grâce sont jetés ça et là dans le désert, et de vastes plantations de maïs se développent au loin comme un tapis mouvant. Lancée bride abattue, la diligence
soulevait dans l'air transparent et léger d'épais tourbillons de poussière.
La diligence espagnole diffère de la diligence française en ce qu'elle est exclusivement destinée au service des voyageurs et non au transport des marchandises, lesquelles ne sont que l'accessoire. Elle est aussi beaucoup plus chère.
Les plus grands seigneurs en usent , et l'on y voyage côte à côte avec des duchesses et des ambassadeurs. Ce n'est pas dire qu'on s'y trouve toujours en bonne compagnie. Au contraire des conducteurs français qui considèrent les voyageurs comme la partie la plus incommode de leur cargaison , le conducteur espagnol , mayoral, est plein d'attention et de prévenance. La diligence espagnole couche tous les soirs dans des posadas établies d'étape en étape par les soins de l'administration. Sauf ce retard quotidien, elle chemine plus vite que les nôtres ; une fois lancée , elle va presque toujours au galop. Elle est ordinairement tirée par sept mules , mais on en met jusqu'à dix et même douze — une fois j'en ai vu seize — suivant la longueur du relais , ou les difficultés de la route. Les mules sont attelées par couples ; les deux dernières font l'office de limonières , et le mayoral les tient en rênes , assis sur le siège. Les autres vont sans bride et obéissent à la voix. Chacune a son nom , et y répond
par un coup d'oreille. Ces noms varient peu et sont les mêmes d'un bout a l'autre de l'Espagne : c'est toujours Carbonera, Dragonera , Jardinera, Platera, Capitana , Coronela, Generala, Amorosay Colegiala, Valerosa, Borrasca , Leona , et d'autres semblables , tirés de la couleur ou du caractère des mules qui les portent. Elles sont parées de housses jaunes , pour l'ordinaire , et toutes caparaçonnées de sonnettes étourdissantes.
La première mule est montée par un petit postillon qui mène la caravane sans s'occuper de ce qui se passe derrière lui ; jamais il ne retourne la tête. Le zagal est un piéton qui court à côté de l'attelage , distribuant , selon l'occurrence , le blâme, l'éloge et les coups de bâton. C'est lui qui fait le métier le plus rude : il faut des jarrets de fer pour y suffire. Tout cela forme un ensemble des plus pittoresques , et rien n'est plus amusant que de suivre , dans tous les détails , le gouvernement de cette armée rétive et bruyante.
Nous avions passé à gué , faute de pont , la large Fluvia, et laissé loin déjà derrière nous l'industrieuse bourgade de Bascara ; le jour tombait, et l'approche de la nuit n'était pas sans alarmes. Le lieu est suspect : deux fois en huit jours la diligence avait été arrêtée et pillée en cet endroit par une bande de voleurs ou de factieux ; on s'attendait à une nouvelle attaque. La
plaine était déserte, l'heure inquiétante, et seul, sous la sauvegarde du mayoral , je n'avais ni armes ni escorte. Enfin j'aperçus de loin les tours et les clochers de Gerone se dresser comme des apparitions rassurantes et se dessiner en noir sur le fond grisâtre du crépuscule. Tout à coup deux hommes armés de sabres et d'escopettes s'élancent à la tête des mules et ordonnent au mayoral d'arrêter. On arrête, on parlemente; mais on parlait catalan , je n'en comprenais pas un mot. Je glissais déjà mon argent dans mes guêtres, et je me résignais à l'aventure, lorsque la conversation cessa , la diligence se remit en mouvement ; mais , quittant la route , elle se jeta dans d'abominables sentiers et tourna la ville, au risque de se noyer vingt fois dans le Ter.
Le choléra règne à Barcelone , et la peur a inspiré aux villes voisines un système de quarantaine qu'elles appliquent avec une rigueur qui va jusqu'à la férocité ; Gerone se distingue à cet égard entre toutes les autres : non-seulement elle se barricade contre les provenances de Barcelone; cela ne suffit pas pour la rassurer; elle va jusqu'à interdire l'entrée de ses murailles à ceuxlà même qui , venant d'un pays sain, se rendent à la ville infectée , comme si , fatalement prédestinés au fléau, ils le portaient déjà dans leurs veines. C'est pousser j usqu'à l'absurde la précau-
— lotion ; mais la peur a des aberrations singulières. Les cortès ont bien voté l'abolition des quarantaines ; mais qui, en Espagne, se soucie des cortès et de leurs arrêts? Les deux bandits qui avaient arrêté la diligence étaient des alguazils de Y aijuntamiento y municipalité; leur consigne était de nous fermer le passage , et ils s'en acquittèrent sans miséricorde. Il ne me fut pas même permis d'envoyer mes lettres à la ville et de me réclamer des personnes à qui j'étais recommandé. Il me fallut passer la nuit sur le sale grabat de la plus sale cellule d'un couvent de minimes supprimés , situé à une portée de fusil des remparts , et converti en lazaret pour la circonstance.La cour était pleine de sentinelles , et une corde gardée par elles était tendue au milieu pour séparer les patients des curieux.
Je ne puis , par conséquent , dire de Gerone que ce que j'en ai appris au réfectoire du lazaret, soit du mayoral y soit des muletiers qui soupaient avec nous : c'est qu'elle se vante d'avoir soutenu, sans succomber , cent quarante-cinq sièges l , et cela par la protection de son divin patron , saint Narcisse, qu'elle coiffe, en temps de guerre, d'un chapeau à plumes , et nomme son généralissime. M. Taylor m'avait recommandé la cathédrale
1 Ce qui n'empêche pas que M. de Noailles ne s'en emparât en 169$.
comme le plus beau morceau gothique de toute la Catalogne. A peine m'a-t-il été donné d'en saluer de loin les flèches vaporeuses à la clarté des étoiles.
Le pas de mes compagnons de lazaret résonne dans les vastes corridors du cloître ; la lourde lentille d'une vieille pendule monacale mesure tristement les heures de la nuit qui s'enfuit , et , relégué dans ma cellule , je me sens bien seul et bien perdu. Songes consolants des nuits solitaires, apportez-moi l'image de ceux que j'aime !
Mataro.
Dès deux heure saprès minuit la diligence gaopait au milieu des ténèbres d'une campagne invisible.|La voix du zagal, qui gourmandait ses mules , luttait contre le bruit des clochettes , et l' angélus sonnait dans les villages. Le jour nous a pris au milieu d'un pays aride et montueux. La route est très-inégale et fait de longs détours ; mais on s'éloigne des montagnes après Ostalrich, et l'on atteint la marine à Pineda ? village qui
doit son nom au grand nombre de pins qui croissent aux environs. Une nouvelle montagne se présente , tombant à pic dans la mer. On la gravit, et l'on suit quelque temps un chemin en corniche qui n'est pas sans péril. La roue rase le précipice , et les dix mules n'en vont pas moins ventre à terre.
La route était couverte de tartanes l pleines de gens qui fuyaient Barcelone et le choléra. Il y en avait de tout âge et de tout sexe ; on eût dit les traînards d'une grande déroute. Ces augures sont sinistres pour moi , qui vais au-devant du fléau , et qui me précipite bride abattue au foyer même de l'épidémie , comme si je voulais lui porter un défi. Toutefois mon intention n'est pas d'entrer dans Barcelone : je compte tourner la ville, comme j'avais été obligé de tourner Gerone, et j'irai attendre la diligence de Saragosse à Molins del-Rey, ou à Saint-Feliù.
La montagne franchie , on se retrouve en plaine , et l'on chemine sur le sable même de la grève, au milieu des ancres et des navires. C'est ainsi qu'on arrive à Mataro, petite ville manufacturière et maritime , après laquelle commence la plaine de Barcelone , toute bordée de cactus et d'aloès.
Le paysan catalan ne me paraît pas d'une belle
1 Sorte de palaclic*.
race , et le costume ne l'embellit pas. Il se coiffe de la gorra , long bonnet rouge qui retombe sans grâce sur l'épaule , et il porte par-dessus son caleçon une couverture de laine rayée , mania, qui lui sert tout à la fois d'habit , de manteau et de lit. Sa chaussure est la sandale de corde , alpargatas, en usage dans toute l'Espagne. Le dialecte indigène se rapproche beaucoup du français par la prononciation et par la manière de tronquer les finales : il est peu agréable à l'oreille , quoiqu'il n'ait pas les aspirations gutturales de l'andaloux. C'est de tous les dialectes espagnols celui qui déplaît le plus aux puristes castillans ; ils ne perdent pas une occasion de le tourner en ridicule ; peut-être est-ce une vengeance qu'ils exercent , car la Catalogne est de toutes les provinces de la monarchie celle qui inspire à la capitale le plus de jalousie.
Barcelone.
Je ne comptais pas entrer dans Barcelone ; une suite de combinaisons imprévues m'a forcé la main , et me voici au centre du choléra. Il y a trois mois qu'il sévit avec une extrême rigueur. Le nombre total des malades a été jusqu'à ce jour de dix à onze mille , sur lesquels il en est mort un grand tiers. Ce chiffre paraîtra considérable si Ton songe au grand nombre de fuyards que la
peur a chassés loin de la ville. Il est des jours où Ton a compté plus de trois cents morts. Depuis une semaine cependant le mal est en décroissance : hier il n'y a guère eu que vingt-cinq morts , dont une dizaine d'enfants ; aujourd'hui la mortalité est encore moins grande , et il n'y a pas de cas nouveaux. Le mal s'est concentré jusqu'à présent dans la ville ; la porte passée, tout danger cesse.
On publie à l'instant même un décret par lequel il est défendu à tous ceux qui ont fui la ville d'y rentrer avant un mois , à dater du jour où , l'épidémie cédant tout à fait , on chantera le Te Deum, ce qu'on espère devoir être d'ici au 15. Ils pensent par cette mesure , qui a l'air d'une vengeance , éteindre entièrement le mal en éloignant du foyer tout aliment, car ils supposent toujours que les fuyards reviennent avec une prédisposition à être attaqués. A ce compte , je m'étonne qu'ils m'aient laissé franchir le seuil de la cité dolente , et qu'ils ne m'aient pas , comme à Gerone, infligé le supplice du lazaret, en expiation de la santé que je leur apporte.
Beaucoup de médecins ont tenté de suivre les émigrants ; ils ne sont restés à leur poste que parce que l'autorité les y a retenus de force , en leur refusant des passe-ports. L'intervention des miquelets a été nécessaire pour les obliger d'ac-
complir leur devoir. De son côté, le capitaine général a suivi le torrent des fuyards , bien loin de le diguer; et, dans un moment où la présence des chefs supérieurs est si nécessaire , il a laissé l'administration de la ville éprouvée aux mains d'un subalterne. 11 est dans les montagnes , sous prétexte de donner la chasse aux factieux , qui n'y ont pas même paru. Ces simples faits sont caractéristiques ; ils montrent comment on entend , en Espagne , le patriotisme , et de quelle manière chacun y accomplit les devoirs de sa charge.
J'étais recommandé ici à un moine , à un médecin et à un négociant : le négociant est mort , le médecin est absent , le moine a suivi l'exemple des laïques , et s'en est allé chercher l'air salubre et pur des montagnes. Réduit à moimême , j'ai couru la ville tout le jour, faisant seul mon voyage de découverte. Il y a une architecture catalane dont on saisit les caractères avant même d'avoir franchi les Pyrénées, en mettant le pied dans le Roussillon; Perpignan est déjà presque une ville espagnole. Le type du genre est le palais de XAudiencia Real1, palais
1 C'est là que sont conservées les archives de Catalogne, l'une des plus curieuses collections d'Espagne, et la plus riche après celle de Simancas.
de justice , l'édifice le plus saillant de Barcelone. Rien n'égale le grandeur de l'ensemble, si ce n'est le fini parfait des détails ; il n'y a pas jusqu'aux monstres de pierre servant de gouttières qui ne soient sculptés avec cette conscience, cette perfection que nos ancêtres portaient dans leurs moindres travaux. La cour est plantée d'orangers^ l'orientale, et ce mariage de l'architecture avec la nature est ravissant.
La même union se retrouve à la cathédrale , ou , comme on dit en catalan , la Seu , bel édifice gothique du quatorzième siècle. Un bosquet d'orangers et de citronniers parfume l'intérieur du cloître, remarquable d'ailleurs par la finesse et par l'élégance des voûtes. La fraîcheur, la grâce, la volupté de ce terrestre Eden, contrastent avec l'intérieur sévère et imposant de la basilique. Il en est de l'Espagne comme de l'Italie, il faut à ces imaginations méridionales toutes les séductions profanes pour les conquérir aux mystères sacrés ; la foi n'arrive à leur intelligence que par les sens. Leur dévotion est toute physique. Le dogme les rebuterait dans son aridité primitive ; ils ne conçoivent l'idée et ne l'acceptent que sous une forme charnelle. La Vierge est une femme pour le croyant qui s'agenouille et pleure à ses pieds ; moins jeune et moins belle, elle aurait moins d'adorateurs; et c'est sur le noble visage du
Christ, dans son doux regard , dans la mélancolie de son sourire , que la piété féminine cherche les preuves de sa mission divine.
Deux choses surtout me frappent à Barcelone : les clochers octogones et les galeries à colonnettes qui couronnent les maisons. Ce sont là les deux traits distincts de l'architecture barcelonaise, ceux qui donnent à la ville sa physionomie propre. H y a cependant çà et là quelques monuments d'un autre ordre : tel est , par exemple , le palais du duc de Medina-Celi , véritable bijou à mettre sous verre , comme le fameux campanile florentin deGiotto. Il est tout bâti en marbre blanc et reporte aux jours les plus purs et les plus exquis de la renaissance. Mais Tintérieur a été livré aux vandales, il est abîmé. Le duc de Medina-Celi est comme le marquis de Carabas , il n'est pas de ville ou de village où il n'ait quelque palais , et il pourrait presque faire le tour de l'Espagne , comme le prince de Butera faisait le tour de la Sicile , en couchant tous les soirs chez lui.
Parmi les couvents , il en est un , celui de la Merci ; tout le vestibule est couvert de peintures sur faïence , représentant la conquête de May orque par Jacques d'Aragon. Les noms de tous les chevaliers qui l'accompagnaient dans son expédition belliqueuse sont tracés sur la
faïence , et ceux qui manquent ne sont pas réputés de bon aloi par la noblesse catalane : c'est le livre d'or de Barcelone. La plupart de ces noms sont français et appartiennent à des familles de Gascogne et de Roussillon.
Le belvéder du pays est le fort du Monjuich , qui commande la ville et la protège de ce côté comme la citadelle la défend de l'autre ; on y monte par un chemin taillé en zigzag dans la montagne et accessible aux voitures. Le site est beau , mais triste , malgré le grand nombre de villages et de maisons de plaisance dispersés dans la plaine , ainsi qu'au pied et aux flancs des collines qui la ceignent. C'est vers le midi surtout que la vue est triste , et les bouches du Llobregat, fleuve jaune et paresseux, ont quelque chose du silence et de la désolation des Maremmes italiennes , à l'embouchure du Tibre ou de l'Ombrone. L'horizon de mer est magnifique ; emporté au loin et mélancoliquement bercé sur les lames bleues et frémissantes de la Méditerranée , le regard s'égare et s'oublie aux dernières limites de l'horizon. Ramené sur la ville par le murmure incessant du peuple infortuné qui tombe à cette heure et meurt sous les coups invisibles de l'épidémie, je me mis à songer aux scènes de deuil et de désespoir dont la cité maudite était alors le théâtre. Rien n'annonçait cepen-
dant que la mort planât sur elle ; l'air était tiède et pur, le soleil radieux , le ciel en fête et les brises de la Méditerranée toutes chargées du parfum des orangers; cette amère ironie de la nature avait quelque chose qui serrait le cœur et rendait plus terrible l'idée du fléau.
— Caballero ! — cria près de moi la voix d'un sergent à qui j'avais remis ma lettre de recommandation; et il me fit signe de le suivre. Le gouverneur m'attendait pour me faire les honneurs du fort. Plus petit que celui de Figuères , il a l'avantage d'être mieux tenu , et tout y est en assez bon ordre. Mais , comme effet pittoresque , rien ne m'y a frappé qu'une conserve d'eau souterraine que nous visitâmes aux flambeaux. Les reflets sanglants des torches produisaient les images les plus fantastiques sur les murailles noires, et, condamnée à l'ombre éternelle, l'onde immobile et morte s'animait des teintes les plus bizarres avant de retomber dans la nuit.
Tout en me faisant les honneurs du lieu , le gouverneur, vieux soldat de 1808, me racontait dans une espèce de langue mixte , composée à dose égale de français et d'espagnol , les destinées militaires et politiques de la cité dont la garde est confiée à sa forteresse. Le souvenir le plus vivant à Barcelone est celui du comte d'Es-
pagne : c'était un émigré français que l'exagération de ses principes absolutistes et la brutalité de son caractère avaient rendu cher à Ferdinand VIL II l'avait envoyé à Barcelone en qualité de capitaine général , concentrant ainsi dans sa main l'administration civile et militaire de la Catalogne ; car les capitaines généraux exercent une véritable dictature : armée, police, justice, administration, ils président tout. Le comte d'Espagne usait sans ménagement et sans pitié de son pouvoir exorbitant , et l'épisode sanglant des Agraviados a marqué son passage d'une tache de sang. On cite de lui des traits singulièrement excentriques : quelquefois il allait se promener de grand matin dans la ville , et mettait à l'amende les marchands dont les boutiques n'étaient pas encore ouvertes. Une fois , il fit retenir sa femme prisonnière entre les deux ponts-levis de la porte, parce qu'elle était sortie sans sa permission. Lui-même se mettait aux arrêts, comme Souwaroff s'imposait des disciplines à la tète de son armée. Il avait proscrit les casquettes de loutre comme révolutionnaires, et des peines d'un ridicule atroce étaient le châtiment des infracteurs de l'ordonnance. Une circonstance avait achevé de le rendre odieux aux Catalans : en qualité de Français , il s'était entouré de Français , et en avait placé à presque
tous les postes importants de son administration. Barcelone a quelque chose de Palerme dans son apparence extérieure ; mais \ quant aux mœurs et à la civilisation (ce mot est si vague et il est devenu si banal , queje l'emploie faute d'un autre sous ma plume) , elle est à l'Espagne ce que Milan est à l'Italie : les usages français y combattent pied à pied et auront bientôt achevé d'y détrôner la vieille coutume indigène. C'est une ville de commerce et de vanité. On y poursuit ardemment la fortune , et , la fortune atteinte , on la dissipe en luxe et en plaisirs. C'est la ville d'Espagne où le théâtre est le plus suivi , et l'opéra y est quelquefois bien composé ; mais il n'y a pas de musique indigène ; Rossini règne en maître absolu et solitaire sur le cœur des dilettanti catalans. La salle de spectacle est fort peu éclairée , et ce n'est pas sans dessein ; la demiobscurité des loges provoque aux mystères de la galanterie , et la beauté des femmes est plus séduisante dans l'amoureuse auréole de ces clartés douteuses. Seulement , je regrette la mantille que les dames immolent imprudemment au chapeau français. C'est de toutes les innovations ultramontaines la plus malheureuse. Il serait à désirer que la réalisation du vœu de Louis XIV souffrît des exceptions , et qu'en fait de toilette , il y eût toujours des Pyrénées.
Du reste , les femmes du peuple n'ont pas encore suivi le mauvais exemple ; elles persistent dans la coiffure nationale , et elles en sont bien récompensées , car elle leur sied à ravir. Les habitudes du beau monde ne sont pas encore descendues dans les masses , et les mœurs populaires ont peu perdu jusqu'à présent de leur caractère primitif.
Le Barcelonais est essentiellement marin ; il aime la mer , les aventures ; et la grande masse des émigrants qui , dans les siècles précédents , allaient chercher fortune aux Indes , sortaient de Barcelone. Le peuple maritime a son quartier à lui, Barcelonette lui appartient tout entière. Barcelonette est plus qu'un faubourg , c'est une ville dans la ville ; on y compte plus de sept cents maisons qui sont toutes bâties sur le même modèle et dont aucune ne dépasse un étage , afin de ne point intercepter la vue de celles de Barcelone. Toutes les rues sont tirées au cordeau. Barcelonette est une construction entièrement moderne ; elle ne remonte pas au delà du siècle dernier; le marquis de la Mina y mit la dernière main en 1775. Il y règne une grande activité; c'est là qu'on fabrique les ancres , les voiles , les cordages , tout ce qui concerne la navigation , et l'on y construit même des bâtiments marchands de toutes grandeurs.
Le peuple catalan a , sous tous ces rapports , une supériorité qu'il sent et qu'il fait volontiers sentir aux autres ; il passe aussi pour être trèsmunicipal; mais on s'exagère beaucoup en France les penchants fédéralistes des Espagnols et des Catalans en particulier. Il est vrai qu'à l'exception du pays basque , la Catalogne est de toutes les provinces de la monarchie espagnole celle qui a conservé le plus longtemps ses franchises politiques.
Ses cor tes étaient encore en pleine vigueur au commencement du XVIIIe siècle. Elles se composaient de trois ordres ou estamentos .• l'ordre ecclésiastique , l'ordre militaire et l'ordre royal. L'ordre royal n'était pas composé, comme le nom pourrait le faire croire , des députés de la couronne , mais de ceux des villes libres qui lui avaient dû leur émancipation , et qui se distinguaient ainsi des villes soumises à des seigneurs particuliers. Cescortès, ainsi constituées, représentaient la nation catalane , et c'était bien réellement en elles que résidait la souveraineté, car le roi d'Espagne , avant d'être reconnu , devait jurer dans les mains des trois ordres réunis le maintien de toutes les libertés politiques de la Principauté : c'est le titre qu'avait la province. Cet état de choses se conserva , souvent , il est vrai , plus en droit qu'en fait , jusqu'à la fin de
la guerre de la succession. Les Catalans, ayant pris alors parti pour l'archiduc , lui restèrent fidèles jusqu'au dernier moment : abandonnés par les Anglais , qui pourtant leur avaient garanti leurs privilèges , ils furent écrasés par la fortune triomphante de Philippe V , et réduits , par le digne petit-fils de Louis XIV, à la condition où Charles-Quint avait réduit la Castille, et Philippe II l' Aragon.
Les dernières révoltes sérieuses de la Catalogne furent celles-là ; elles ont laissé dans l'histoire un profond souvenir , et on s'en est fait une arme toutes les fois qu'il a été question d'établir sur des faits le fédéralisme catalan; mais la preuve n'est pas bonne , car il s'agissait alors d'une question de dynastie et non d'une question de république ; les Catalans ne songeaient pas à s'isoler, mais à introniser à Madrid celui des deux prétendants qui leur offrait le plus de garanties. Ils respectaient dans sa personne l'unité politique, ils n'eurent jamais l'idée de la rompre. Les mémoires du temps et la correspondance de lord Stanhope en font foi.
Il n'en est pas moins resté en Europe le préjugé que la Catalogne souffrait plus impatiemment qu'aucune autre province la suprématie de Madrid , et n'aspirait qu'à secouer le joug. Elle ne l'a jamais tenté sérieusement; et jamais non
plus elle n'a refusé son concours aux mesures de l'autorité centrale , toutes les fois qu'il s'est agi d'un intérêt général. On est donc autorisé à la regarder comme dévouée irrévocablement à l'unité.
Ce n'est pas à dire qu'il n'existe pas entre Barcelone et Madrid des levains d'envie et de rivalité. Depuis la décadence de Cadix, Barcelone est devenue la première ville commerçante de la Péninsule; les capitaux s'y sont accumulés, et elle a bientôt surpassé en civilisation et en richesse la capitale elle-même. L'industrie y a fait plus de progrès que dans aucune partie de l'Espagne, et , quoiqu'elle n'y soit encore qu'au berceau , si on la compare à celle des grands centres industriels de France et d'Angleterre, elle est dans une bonne voie et a de l'avenir. C'est là encore une supériorité qu'elle a sur le siège du gouvernement ; car, si Madrid est la capitale politique de l'Espagne , Barcelone en est la capitale indus trielle. Mais ces deux intérêts ne sont point in conciliables ; loin d'être hostiles et de se nuire , ils vivent l'un par l'autre et se servent réciproquement.
La Catalogne ne veut donc pas rompre avec la capitale; le dangern'est pas là; mais la Catalogne , qui a le génie actif et les instincts essentiellement démocratiques , ne veut pas être entravée par
elle. Son rôle paraît être , depuis plusieurs années , de la tirer à la remorque et de l'entraîner dans son mouvement.
El Bruch,
Trente-six heures passées à Barcelone, au milieu des morts et des mourants , étaient un assez long défi porté au fléau. Soit effet de l'imagination , soit que réellement l'air fût encore chargé de miasmes pestilentiels, j'avais cru déjà, dès le soir de mon arrivée , ressentir quelques impressions cholériques ; j'ai quitté la ville empestée , et je suis venu me purifier dans les montagnes.
Tandis qu'on chargeait la diligence dTgualada .
qui devait m'amener ici , la cloche d'une petite église située sur la Rambla sonnait la messe des voyageurs, aussi matinale que celle des chasseur ; mais elle sonnait en vain , pas un voyageur n'y prit garde , et la messe se célébra dans le vire- Mêlant sa voix sourde et monotone à celle de la cloche argentine , le gué criait : Deux heures ! et annonçaitaux bourgeois endormis que le temps était serein ; or , comme il l'est en Espagne les trois quarts de l'année , le gué a été baptisé du mot qu'il répète le plus souvent : on l'appelle le Sereno. A Paris, ce serait le pluvieux ; à Londres , le nébuleux. Cet usage du gué est encore en vigueur dans toute l'Espagne , et il donne aux nuits sinistres de ces vieilles cités du moyen âge une physionomie qui leur sied merveilleusement bien.
La diligence chargée , on part , et les bruyantes sonnettes des sept mules sacramentelles carillonnent dans les rues ténébreuses et muettes. La porte de la ville s'ouvre devant nous; le pont-levis résonne sous nos pas comme le pont mythologique de Salmonée , nous sommes dans la campagne ; mais il est nuit close , et l'on marche dans l'ombre jusqu'à Martorell , bourgade , insignifiante qui a un arc de triomphe et un pont d'origine romaine sur le Llobregat. Aux premières lueurs de l'aube j'aperçus sur la route une
compagnie d'urbanos venus de Barcelone sous prétexte de défendre le pays contre les entreprises des factieux , mais en réalité pour se soustraire à l'épidémie.
Au village d'Esparaguerra commence le mont Serrât , jeté au milieu de la plaine aride et nue comme un vaste écueil au milieu de l'Océan. On eût dit , en le voyant de loin se dresser à travers les brumes du matin, quelque Babel mystérieuse élevée par les Titans antédiluviens pour escalader le ciel ; mais les brumes s'éciaircissent , l'aurore paraît , et les formes brusques et hardies de la citadelle gigantesque se dessinent de plus en plus nettes sur le fond rose de l'horizon. La solitaire montagne n'est qu'une énorme masse calcaire taillée en aiguilles gothiques et en flèches , comme le mont Pellegrino de Palerme , auquel elle ressemble beaucoup : elle est isolée comme lui , dépouillée comme lui, et , comme lui . coupée en tous sens d'anfractuosités profondes et pittoresques.
Arrivé au chétif village du Bruch , je mis pied à terre , et après avoir fait , dans la méchante posada du lieu . un méchant déjeuner couronné par l'inévitable chocolat , je me suis acheminé à pied vers le couvent des Bénédictins qui occupe le haut de la montagne , et auquel elle doit sa célébrité. La montée est fort douce de ce côté-là ;
on la fait commodément par une route pratiquée à grands frais par les moines au temps de leur opulence , et qui va se dégradant tous les jours depuis qu'elle n'est plus foulée par le pied des pèlerins , ni entretenue par leurs offrandes. Bordée à droite de grands rochers, tantôt nus et déchirés, tantôt tapissés de mousse et couverts de pins , presque le seul arbre de la contrée, elle côtoie le pré-cipice jusqu'en haut et décrit de longues sinuosités. A mesure qu'on s'élève, la vue s'étend sur un pays triste et abandonné ; un brouillard d'automne voilait le côté de Manresa, et ajoutait à lamélancolie du paysage. La solitude de ces agrestes déserts n'est troublée que par quelques bivouacs de charbonniers qui tachent le gazon de larges plaques noires.
Le guide que j'avais pris au Bruch est , pour moi , le type du paysan espagnol , la meilleure race de la Péninsule ; vêtu d'un simple caleçon , il portait fièrement sa couverture sur 1 épaule ; et, tout en marchant, il rejetait derrière lui le bout de sa gorra , avec un geste qui n'était pas sans grâce. Il s'était pourvu prudemment d'une outre , bota, pleine de vin ; quand la faim le prit il me fit signe de m'arréter d'un air assez dégagé, et s'asseyant sur le bord du chemin , il tira de sa besace un morceau de pain et une poignée de noix qu'il mangea tranquillement , non toute-
fois sans m'avoir offert de prendre place à son banquet frugal. Il fallut bien, sous peine de le blesser profondément, faire honneur à sa bota.
Il y a dans ce sans gêne quelque chose qui me plaît ; car il vient d'un sentiment de fierté et de dignité personnelle qui a de la grandeur , et qui fait prendre en dégoût l'obséquiosité basse et servile. La fausse honte n'existe pas en Espagne : le dernier paysan parle au roi sans se décontenancer ; mais malgré la liberté et l'aisance de ses manières , il est plein de tact , de convenance dans ses paroles , et il ne sort jamais avec son supérieur ou celui qu'il juge tel , des limites de la politesse et d'une réserve respectueuse. On n'a jamais à craindre qu'il s'apprivoise trop et qu'il devienne indiscret et importun par trop de familiarité.
Le couvent s'annonce de loin par une grande statue de pierre qui plane sur le chemin et qui semble placée là pour faire accueil au pèlerin. Comme je me disposais à pénétrer dans le cloître, une nuée d'urbanos barcelonais fondit sur moi , et me barra le passage. Ils sont là pour surveiller les moines ' soupçonnés d'entretenir des relations avec don Carlos. Mon apparition était suspecte ;
1 Ils ont ctc* supprimes depuis avec tous les antres en i836.
j'étais un émissaire, comment en douter? J'exhibe mon passe -port; mais des passe-ports , on s'en procure de faux tant qu'on en veut; cela ne prouve rien. Le destin voulut qu'un des urbains écorchât quelques mots de français; c'était un ancien soldat 3 que les commotions de l'Empire avaient jeté jusqu'à Genève. La connaissance fut bientôt faite , et il me prit sous sa protection. Le chef du poste n'en continua pas moins à me regarder de mauvais œil ; objet des soupçons passionnés de la guerre civile , je fus surveillé et suivi de près durant mon court séjour au couvent ; et de leur côté , craignant de se compromettre , les moines se tinrent à distance et s'interdirent toute communication avec moi. A peine en aperçus-je quelques-uns errer au milieu des rochers dans leur robe noire ; ils disparaissaient à mon approche comme des ombres.
L'ancienne église a été brûlée , la nouvelle est ignoble , le badigeon a tout envahi ; le cloître est d'ailleurs sans architecture ; aussi bien , quelle architecture de main d'homme, cet homme fût-il Michel-Ange , pourrait soutenir la comparaison avec la sublime architecture de cette montagne dressée et taillée par la main de Dieu? Le site est admirable : de magnifiques touffes de verdure coupent l'aridité grisâtre du roc. Le monastère est bâti à l'entrée d'une gorge étroite qui coupe
le mont en deux , d'où lui est venu le nom de mont Serrât, corruption de monte Serrado, mont scié. Toutes les crêtes voisines sont couronnées d'ermitages suspendus aux rochers comme des nids d'aigle. Ces asiles du recueillement ascétique et de l'éternelle contemplation sont aujourd'hui abandonnés. La foi , de nos temps , n'est plus assez robuste pour soutenir l'homme en de si austères thébaïdes. Ces sauvages sanctuaires ne sont plus là que pour la décoration du paysage. Tout autour s'ouvrent d'énormes précipices. Le Llobrégat serpente au bas à travers la plaine aride et monotone de Monestrol. Un groupe de mendiants venus de ce pauvre village étaient accroupis à la porte du couvent, attendant la sportule.
La fondation du monastère remonte au IXe siècle ; il eut, au moyen âge , de glorieuses destinées; le XVIIIe siècle lui porta un coup irréparable par le bras de Charles III. Il en est de la vierge adorée sur ces hautes retraites , et peinte , cela va sans dire, par l'apôtre saint Luc, comme de toutes ses pareilles. Exhumée miraculeusement des entrailles de la sainte montagne, elle opéra pendant mille ans des miracles attestés par un nombre prodigieux d'ex-voto suspendus aux murs de la chapelle. Il y en a de toute espèce : des jambes d'argent, des doigts, des bras, des seins, des
bateaux, des chars, des chaises, des bijoux, que sais-je encore? C'est tout à Ja fois un cabinet d'anatomie et de bric-à-brac.
Il y avait autrefois, au-dessus du monastère, un château fort avec citernes et pont-levis, qui était devenu le repaire d'une bande de voleurs. Ils s'abattaient de là comme des oiseaux de rapine pour piller les vallées voisines , et ils forçaient les moines à leur donner des vivres en
les menaçant d'écraser le monastère sous les ro-
chers. Les malandrins étaient inexpugnables. Enfin une troupe de miquelets parvint , à force de mystère , et d'audace , jusqu'à la forteresse et s'en empara. Le repaire fut détruit , et en commémoration de cet événement , l'ermitage qui se trouvait au-dessous du château fut con-
sacré à saint Dimas , le bon larron de l'Evangile.
Les moines conservent précieusement parmi leurs reliques la mémoire et les cendres d'un frère fameux , Jean Guerin , dont voici l'histoire. Les disciplines et la retraite l'avaient si peu mortifié qu'il séduisit, puis assassina la fille d'un comte de Barcelone. Il eut un si grand repentir de son crime, qu'en châtiment de sa brutalité, il se condamna lui-même à l'état de brute ; il se retira dans les forêts et y vécut sept ans , se nourrissant de racines et marchant à quatre pattes
comme une bête fauve *. Le comte de Barcelone, étant à la chasse , prit le sauvage dans ses filets, et l'amena à la ville pour le montrer comme une curiosité. Mais, admirez le miracle ! le fils du comte , âgé seulement d'un mois , se mit tout d'un coup à parler à haute et intelligible voix , ordonnant au pénitent de se relever , parce que ses péchés lui étaient pardonnes. Le comte pardonna en effet ; et comme on se mettait en quête pour trouver le corps de la princesse, elle parut elle-même aussi jeune et aussi belle que le jour du crime. La vierge Marie l'avait ressuscitée.
Un souvenir plus sérieux et plus fort est lié au mont Serrât. C'est ici qu'Ignace de Loyola vint déposer son armure, lorsqu'il quitta la guerre pour l'apostolat. Ame ardente et belliqueuse , il ne faisait que changer de combats ; c'est ici, dans le recueillement et le silence de ces lieux solitaires, qu'il vint passer sa veillée des armes et se préparer, par la retraite et l'abstinence, à sa longue vie d'aventures. Sorti blessé de la généreuse guerre des communeros, le gentilhomme bis-
« J'ai vu la même chose à Naples. Un dévot avait commis je ne sais quel gros péché ; il se mit dès lors à marcher à quatre pattes, se faisant conduire à l'attache comme un chien. Il montait ainsi tous les jours les degrés de l'église de Saint- Janvier.
caïen dépouilla ici le vieil homme ; il se ht homme nouveau; il en sortit saint Ignace.
Contemporain de Luther , Loyola étaya et soutint, d'une main ferme, l'édifice battu en brèche par le réformateur allemand ; l'ordre des jésuites fut une des plus fortes colonnes du trône ébranlé de saint Pierre , et l'une des plus hardies conceptions du catholicisme. Il nous est permis , maintenant que la victoire nous est restée , de juger cette institution vivace , mais enfin frappée à mort , comme on juge un ennemi couché sur le champ de bataille ; il n'y a plus ni courage ni danger à être juste, et l'on peut , dès aujourd'hui, se mettre au point de vue de la postérité. L'histoire dira que l'œuvre de Loyola fut une grande œuvre , et qu'elle ne pouvait sortir que d'un cerveau puissant. Heureux celui dont la vie est, comme fut la sienne, remplie par une idée, et qui a la conscience profonde, sincère, inébranlable d'une mission à accomplir ! C'est là le souffle des prophètes et la muse de l'artiste ; c'est le levier irrésistible qui soulève les peuples et les pousse comme des troupeaux dociles sur les routes inconnues de l'avenir. Heureux le bras à qui la Providence le confie , ce levier miraculeux ! plus heureux celui qui en use vaillamment ! Que d'heures d'ivresse et de ravissement
Ignace dut passer sur la montagne , dans cette
... procellosa e trépida Gioja d'un gran disegno ,
dont parle le poëte lombard ! que de voix mystérieuses durent parler à son oreille ! que de visions magnifiques éblouirent ses yeux ! Mais enfin , quand il se fut bien pénétré de la grandeur de son œuvre , lorsqu'il se fut cuirassé le cœur contre tous les traits qu'il allait affronter, il sortit un jour de sa retraite laissant en otage au cloître son épée , glorieux trophée qu'on y montra longtemps ; il quitta le désert ; il descendit la montagne et , dernier apôtre militant de
l'Eglise , il se mit en route à travers le monde , et le remplit de son nom ; sa tâche faite , il alla s'endormir à Rome sous la grande ombre du Vatican.
Je quittai le cloître si fortement préoccupé de l'orageuse destinée de l'apôtre biscaïen , qu'il s'en fallut de peu que je ne cherchasse sur le sentier la trace de ses pas. J'aimais à songer qu'il avait passé par là et que ses yeux avaient contemplé ces mêmes sites dont les miens étaient frappés; lien mystérieux et tout-puissant des souvenirs qui unit les temps , attache les générations présentes aux générations passées, et fait que l'humanité n'est qu'une grande famille !
Je redescendis la montagne par le côté opposé à celui par où j'étais monté ; le chemin est plus court, mais il est affreux, tout hérissé de rochers pointus et de racines à fleur de terre. J'étais étonné, à chaque pas, de la profondeur des précipices , de l'horreur des gorges et des escarpements prodigieux du roc nu. Je me croisai dans ces défilés sauvages avec plusieurs caravanes de Barcelonais des deux sexes qui venaient accomplir des vœux faits à la madone dans l'épouvante du choléra. Pèlerins soigneux de leurs aises, ils arrivaient juchés sur de bonnes mules , et me donnaient tous, en passant, le salut de paix : Vaya usted con Dios !
A un coude du sentier , on découvre tout à coup une nouvelle plaine, grise, silencieuse, mélancolique comme celle qu'on vient de perdre de vue ; semée çà et là de pauvres villages , elle s'étend tristement jusqu'à la mer ; mais la mer était invisible , cachée par le brouillard. Enfin , arrivé au bas du précipice, je me suis reposé des fatigues de la descente à l'ombre des oliviers et des pins, et je suis revenu au Bruch à Y Ave Maria, après avoir fait le tour entier de la montagne.
La diligence de Saragosse doit passer demain matin, et je compte la prendre au passage. Douze heures encore à rester dans la sale posada.
Lérida.
Je n'ai échappé au choléra que pour tomber aux mains... Mais voici comment s'est passée l'aventure.
J'avais pris hier au Bruch, ainsi que je l'avais arrêté \ la diligence de Barcelone allant à Saragosse. La journée fut sans intérêt. Le pays est inégal, montueux, sauvage, et le brouillard, ou la pluie éteignait toutes les couleurs de la nature. Igualada est une petite ville insignifiante où l'on déjeune , et qu'on n'a même pas le temps de
voir. Le jour tombe vite en novembre , et il était nuit close quand nous arrivâmes à Cervera. C'est, comme on sait , une ville d'université ; nous ne fîmes que la traverser au milieu d'un groupe d'étudiants coiffés du claque universitaire et drapés dans les lambeaux de leurs manteaux noirs. Trois prennent place dans la diligence , et l'on va coucher à Tarrega, autre petite ville sœur jumelle d'Igualada.
La posada est ignoble ; le souper immangeable , même pour des voyageurs affamés ; les lits , d'ailleurs fort rares , loin d'inviter au sommeil , commandent la veille tant ils sont sales ; la place manque pour manger; elle manque bien plus pour dormir ; on se dispute les matelas et les paillasses; ils appartiennent au premier occupant. Je me retire prudemment de la mêlée , car le prix de la lutte ne vaut pas la lutte ; et enveloppé dans mon manteau , je m'empare d'une table dont personne ne songe à me contester la possession. C'est un vacarme, une confusion à rompre la tête : les muletiers jurent , les chiens hurlent, laposadera brutalise ses servantes, les voyageurs rient, chantent, crient, le désordre croît , le bruit redouble , on est en pleine tour de Babel.
Au milieu de ce pêle-mêle assourdissant , je remarquai un homme de mauvaise mine qui al-
lait et venait de pièce en pièce , et observait toutes choses d'un œil sournois. Comme je le faisais remarquer à mes compagnons de voyage , il disparut. Était-ce un espion de la police , des factieux ou des bandits ?
Cependant le calme s'était peu à peu rétabli ; les pavots mythologiques avaient plu du haut du sale plafond de la posada sur les yeux appesantis de la compagnie, et Ton entendait ronfler sur tous les tons aux quatre coins du caravanséraï immonde. Cet heureux calme ne devait pas durer : à deux heures du matin tout le monde était sur pied , à trois heures la diligence roulait sur la grand* route , et le zagal causait amicalement avec ses mules. Il faisait encore nuit close.
La diligence était au grand complet. Le coupé appartenait à la comtesse de M... , jeune veuve andalouse qui voyageait escortée , d'un côté , par une chambrière , de l'autre , par un jeune Italien qui remplissait auprès d'elle les fonctions de cavalier servant. J'étais dans l'intérieur avec les trois étudiants de Cervera, un émigré de 182â, amnistié , qui revenait d'Angleterre , et un jeune Barcelonais qui allait à sa maison de campagne , et qui parlait bien français. La rotonde était occupée par un valet de la comtesse et par deux bonnes dames portant chacune une petite fille de quatre à six ans , et accompagnées d'un honnête
bourgeois. Le rôdeur suspect de la veille complétait la chambrée.
J'ai dit qu'il faisait nuit , et la nuit était sombre , car il pleuvait. Nous étions dans la plaine d'Urgel , mais on ne voyait rien , et l'on n'entendait que le tintement des mille sonnettes des mules et la voix grondeuse du zagal ; tout le monde dormait et je dormais dans mon coin , comme tout le monde. Tout à coup la voiture s'arrête. Réveillé en sursaut par ce brusque temps d'arrêt , je me dispose à me rendormir, m'imaginant qu'une mule est tombée ; cela nous était déjà arrivé , et le chemin était glissant ; mais la halte se prolonge, et j'entends une glace du coupé se briser avec fracas ; je baisse la mienne , je mets la tête à la portière pour voir ce qui se passe , et je me trouve nez à nez avec deux carabines qui me couchaient enjoué.
Etaient-ce des factieux? étaient-ce des voleurs ?
Dans tous les cas, la rencontre ne promettait rien de bon, et, me renfonçant dans mon coin, je glissai à tout hasard une vingtaine de louis dans une de mes guêtres et ma montre dans l'autre. Cela fait , j'attendis l'événement.
Il ne se fit pas attendre. La portière s'ouvrit ; on nous fit mettre pied à terre, et je me trouvai au milieu d une douzaine d'hommes armés de
sabres , de pistolets et d'escopettes. Un coup de sabre avait jeté le postillon à bas de son cheval , un coup de crosse avait lancé le zagal dans le fossé , et le conducteur était couché sur le ventre , la tête sous la roue , de manière qu'elle eût été broyée au premier pas qu'auraient fait les mules. La jeune comtesse avait été, comme nous, arrachée de la voiture. La pluie tombait sur ses beaux cheveux noirs , et son petit pied andaloux baignait dans la boue du chemin. Elle était fort effrayée , et son cavalier servant ne lui servait à rien ; il était plus effrayé qu'elle , et fit une assez triste figure. Tous les autres , du reste , étaient muets et consternés. Quant au rôdeur suspect de la posada , je ne sais ce qu'il devint, car je ne le vis plus. Les deux femmes de la rotonde étaient tout en larmes ; l'une surtout serrait son enfant sur son sein avec une terreur passionnée, en poussant des cris désespérés. Un des bandits, je crois que c'était le chef, s'approcha d'elle, son fusil à la main : la pauvre mère s'imagina qu'il venait tuer son enfant , et ses cris redoublèrent ; mais le bandit la rassura : il prit l'enfant , et se mit à le bercer paternellement dans ses bras.
Pendant ce temps la bande travaillait et n'y allait pas si doucement.
— Boca abajo ! nous criaient-ils en lançant au hasard des coups de sabre et des coups de
crosse , et chacun d'obéir et de se coucher ventre à terre, sans faire la moindre résistance. Seul je refusai de me soumettre à cette honteuse formalité 5 et malgré les injonctions réitérées , malgré les menaces et les coups \ je m'obstinai à demeurer assis sur le marchepied de la diligence ; le poste était périlleux , car les bandits se mirent à la décharger, et ils jetaient les malles du haut de l'impériale sans s'embarrasser qu'elles écrasassent en tombant quelqu'un des patients étendus sur la route. Un des étudiants de Cervera en reçut même une qui pensa lui casser la jambe. Les femmes seules étaient à l'abri. On les avait mises ensemble à une distance raisonnable. Je m'attendais , de ce côté-là , à une scène d'un autre genre, car la jeune comtesse était faite pour éveiller de tout autres idées que des idées de cupidité ; elle le savait bien , et se rappelait sans doute l'aventure arrivée récemment sur la route de Pampelune à la fille du comte de P...
— Soy una pobre in ferma, disait-elle en sanglotant : je suis une pauvre malade, et peutêtre avait-elle un but secret en se faisant passer pour malade ; le fait est qu'elle se portait fort bien et qu'elle était charmante. Toutefois elle en fut quitte pour la peur : elle avait caché ses bijoux dans son corset ; on n'alla pas même les y chercher.
Quandles bandits s'aperçurent que j'étais étranger , je devins , de leur part , l'objet d'une attention particulière. — Al cahallero frances — se répétaient-ils l'un à l'autre en me montrant du doigt , et ils ne me perdaient pas de l'œil. J'étais fort embarrassé pour l'es comprendre , et surtout pour leur répondre , car j'en étais alors aux premiers rudiments de la langue espagnole. Je n'entendais que les mots qui se rapprochaient de l'italien, et c'est en italien que je répondais. Le dialogue n'était pas toujours fort clair , et l'impatience de mes interlocuteurs m'attira plus d'un coup de sabre : l'un même, croyant sans doute que j'y mettais de la mauvaise volonté , se fâcha tout à fait , et , m'appuyant sa carabine sur la poitrine :
— Carajo ! s'écria-t-il furieux , has a morir ? — Je compris fort bien cela , mais je ne pris pas la menace au sérieux :
— No, senor! lui répondis-je tranquillement en faisant un mauvais mélange d'espagnol et d'italien ; no se muere cosi.
L'idée de la mort ne me vint pas alors , et mon calme avait, par conséquent, peu de mérite. Toutefois une idée sinistre me prit à la gorge : je me mis à songer que mon titre de cahallero frances me plaçait dans une position périlleuse ; car il se pouvait qu'un dernier levain des passions
politiques de 1808 se réveillant tout d'un coup dans le cœur de ces sauvages 5 ils assouvissent sur moi quelque vieille rancune. Alors seulement j'eus un moment d'inquiétude; mais le nuage se dissipa : ils n'en voulaient qu'à ma bourse. Mon sang- froid avait fait sur eux quelque impression; et après s'être répandus en menaces féroces et stupides , ils renoncèrent à leur idée fixe de me faire mettre hoca abajo , comme les autres , et ils finirent par me traiter avec une certaine considération.
Si j'avais su la langue , je me serais bien mieux tiré d'affaire ; mais j'étais à cet égard dans un horrible embarras. J'avais bien appelé à mon aide le jeune Barcelonais qui parlait français, le priant de me servir d'interprète , mais il faisait le mort et ne me répondit pas. C'était une leçon d'espagnol un peu rude pour la première ; mais je dois dire qu'elle me profita , et que pas un des mots entendus dans cette nuit orageuse ne sortit de ma mémoire. Ce que mon oreille perdait, je le comprenais par les yeux.
— Dinero! dinero! — fut le premier mot que j'entendis; c'est celui qui dominait tous les autres. Je donnai le menu que j'avais gardé dans ma bourse, une centaine de francs environ. De la part d'un Espagnol , la somme eût été suffisante ; ils furent bien forcés de se contenter de moins :
les trois étudiants deCervera n'avaient entre eux qu'un duro (5 francs) ; il est vrai que les bandits se vengèrent de la modicité de la rançon sur les épaules de leurs prisonniers ; ils les rouèrent de coups.
Ceci me rappelle un Anglais qui voyageait en Andalousie fort à la légère , et qui se plaignait de n'avoir jamais rencontré de voleurs. — Que m'importe ! disait-il , ils ne me prendront rien , car je ne porte pas d'argent. — Enfin ses vœux furent exaucés : il fut arrêté par une bande aux environs d'Antequera , et laissé pour mort sur la place, parce qu'on ne trouva rien sur lui. On le rapporta mourant à Séville , et il fut guéri pour toujours de la recherche des bandits. Un malheur semblable arriva à l'ambassadeur de Russie : pris par des voleurs , dans une partie de campagne, à la porte même de Madrid, il fut rudement battu parce qu'ils ne lui trouvèrent pas assez d'argent : Un ambassadeur , lui direntils , doit porter plus que cela dans sa poche. Les bandits espagnols n'entendent pas perdre leur temps, et ils veulent qu'on le sache. Si on ne finance pas , on est battu , et il n'est pas prudent de se mettre en route sans la bourse des voleurs. Il faut leur rendre la justice de dire qu'ils ne sont pas trop exigeants. Vingt piastres (100 francs) sont une rançon raisonnable , et avec le double,
— So —
on est réputé par eux muy caballero , et traité avec toutes sortes d'égards.
Toutefois mes cent francs ne suffirent pas aux malandrins catalans ; ma qualité d'étranger leur faisait espérer davantage. Us se doutaient de quelque stratagème ; l'un déjà commençait à me tàter les jambes : ce fut pour moi le quart d'heure critique : s'ils eussent trouvé l'or caché dans mes guêtres , ils m'auraient tué sans nul doute pour les avoir trompés. Ils veulent qu'on y aille loyalement ; quand on leur cache quelque chose , ils disent qu'on les vole. J'avoue que je passai là un très-mauvais moment , et je maudis ma dangereuse précaution. Mon bourreau allait mettre la main sur mon petit trésor , et ma dernière heure sonnait , lorsqu'un de ses compagnons me sauva miraculeusement la vie en me demandant ma montre. On se rappelle que je l'avais glissée dans l'autre guêtre ; je dis qu'elle était dans la voiture , et j'y montai comme pour la chercher. Je la tirai de sa cachette à la faveur des ténèbres et je la donnai. Cette capture fît diversion , et l'on ne songea plus à me palper les jambes. J'aurais mieux aimé sauver la montre que l'argent ; mais on ne me laissa pas le choix ? et c'est ma vie qu'il s'agissait de sauver.
Ils s'étaient emparés de ma malle et de mon carton à chapeau : la malle , ils la dédaignèrent;
mais la chapelière , qui était de cuir et fermée par un cadenas, fixa leur attention. Ils s'imagi lièrent avoir mis la main sur le coffre-fort , et ils palpaient déjà en imagination les onces qu'il renfermait; ils coupent les courroies, ils ouvrent. . . un chapeau ! ô mécompte ! Ils lancèrent loin d'eux avec rage l'insolent carton , et leur désappointement était si burlesque, que je ne pus retenir un éclat de rire — je ne croyais pas rire en pareille affaire — ils ripostèrent par un coup de sabre qui taillada mon manteau.
Etaient-ce des factieux, ou de simples voleurs? C'étaient des voleurs qui voulaient se faire passer pour factieux. Afin de nous faire prendre le change , ils nous demandèrent bien nos papiers , mais ils ne les lurent pas (pour cause); et en s'adressant à celui qui paraissait le chef et qui présidait à la cérémonie , ils lui donnaient stupidement le titre de capitan faccioso , preuve évidente qu'ils n'étaient pas des factieux , car ils ne s'en seraient pas donné à eux-mêmes la qualification : il n'y a de factieux pour les carlistes que les christinos. C'était donc tout simplement une bande de voleurs qui , grâce à la guerre civile , essayaient de donner un caractère politique à leur brigandage. Je regrette que l'obscurité m'ait empêché d'étudier leur physionomie et leur équipement. Je crus remarquer seulement qu'un des brigands était masqué.
II y avait plus d'une heure que l'expédition durait, et en pareille situation le temps ne paraît pas court ; enfin le chef donna le signal de la retraite ; et après avoir intimé aux prisonniers l'ordre de ne pas bouger sous peine de mort , l'armée ennemie se retira avec son butin. Elle disparut bientôt dans les ténèbres.
Les voleurs partis , le silence continua à régner ; personne ne remuait ; c'était un spectacle assez grotesque que de voir tous ces hommes couchés sur le ventre au milieu du chemin et plus immobiles que des cadavres. Comme j'étais resté debout, le rôle d'éclaireur m'était échu naturellement; c'est donc moi qui sonnai, pour ainsi dire, la trompette de la résurrection. Une tête se leva timidement , puis deux , puis trois , puis toutes ; et le cœur revenant aux morts avec la vie , ils se levèrent un à un du sépulcre de boue où ils étaient ensevelis.
A peine étions-nous sur pied , qu'un long convoi de mulets arriva sur le champ de bataille. A la vue des malles et des hardes qui jonchaient la route , les arrieros ne s'informèrent pas seulement de ce qui nous était arrivé , car en Espagne un vol à main armée est un événement qui n'en est pas un ; c'est une des mille chances probables du voyage , comme de verser ou de s'enrhumer. On parle de cela comme d'un sim-
pie désagrément, et personne ne s'émeut pour si peu de chose. Les arrieros passèrent donc outre chantant des coplitas ; ils auraient trouvé les voleurs en fonction qu'ils ne se seraient pas dérangés davantage , seulement ils auraient passé un peu plus vite , afin de ne pas les gêner dans leur ouvrage.
On devine le désordre du premier moment. Celui-ci repéchait sa malle , noyée dans le fossé , celui-là ramassait ses hardes dispersées dans la boue : l'un supputait ses pertes , l'autre ses blessures : c'était un chaos universel , et la pluie , l'obscurité ajoutaient à la confusion. Enfin la reconnaissance faite , il se trouva que personne n'était mort , ni même blessé grièvement ; l'émigré seul avait reçu un coup de couteau dans le dos , ce qui ne l'empêcha pas de continuer son voyage. La voiture rechargée , chacun reprit sa place , et la triste caravane se remit en route à pas lents.
Une demi-heure après , nous avions atteint le village de Gomès. Il faisait encore nuit. Nous mîmes pied à terre ? et nous allâmes en masse chez le baile , bailli, faire notre déposition. Uescribano , greffier, la coucha sur papier timbré et nous signâmes ; tout cela pour la forme. Chacun déclara ce qu'il lui plut. Ceux qui avaient perdu cent francs accusaient cent louis, et les coups de
bâton se transformaient , sous la plume de l'escribano, en coups de poignard. A les entendre, personne n'avait eu peur. — Je leur ai fièrement parlé , disait l'un — il était resté muet comme une huître. — Il fallait voir, disait un autre , comme je les ai tenus en respeet — celuilà avait pleuré comme une Madelaine, et demandé lavie à genoux.
Le fait est que pas un n'avait songé à une résistance qui n'était pourtant pas impossible , car nous étions douze hommes ; il est vrai que nous étions sans armes, et qu'en Espagne il n'est pas d'usage de faire tête aux voleurs. Les rodomontades de mes hidalgos n'en étaient pas moins bouffonnes ; la comtesse , qui avait tout observé, ne leur épargnait pas les épigrammes.
Le bruit de notre aventure s'était répandu dans le village , et nous fûmes bientôt entourés par la population tout entière. Comme étranger, j'eus les honneurs de l'attention publique.
— Pobre Frances! répétaient les femmes , et plus d'une me tira par mon manteau pour savoir si j'étais blessé. C'est mon manteau qui l'était , ce n'était pas moi. Quant aux hommes , ils étaient plus tièdes; drapés dans leurs couvertures , ils nous regardaient passer aveé l'œil d'une profonde indifférence , presque du mépris. Quelques-uns portaient une escopette sur
l'épaule: c'étaient des urbains qui faisaient la garde du village; jamais je n'ai vu de figures plus sinistres. Ils eurent l'air de se mettre en campagne pour aller à la chasse des bandits ; mais c'était pour la forme ; qui sait même s'il n'y avait pas dans leurs rangs quelqu'un de ceux qui avaient fait le coup , et si ma montre ne battait pas dans leur poche ? Gomès a une fort mauvaise réputation dans la contrée.
Ces groupes villageois, mystérieusement éclairés par des lampes ou des tisons ardents , ces hommes drapés, ces autres armés, ces femmes de tout âge, les unes en mantille, les autres nu-téte, quelques-unes à demi vêtues , l'heure , le lieu , la pluie, les petits enfants qui se traînaient tout nus sur le seuil des portes, les chiens qui jappaient, les oiseaux de nuit qui fuyaient* et puis cette longue caravane de voyageurs qui regagnait le coche dévalisé , avec le conducteur en tête , les étudiants en claque , les bourgeois en bonnet, les deux mères éplorées , la jeune comtesse encore tout émue, tout cela formait un tableau bizarre , pittoresque , et tout à fait digne du pinceau satirique et populaire de Goya.
Le jour nous a pris au milieu de la plaine d'Urgel, la plus riche, la mieux cultivée et la mieux arrosée surtout de la Péninsule ; mais il pleuvait toujours, et le coup d'œil était terne , la nature
morte , et les oliviers , dont la campagne est couverte , ne faisaient que rendre la vue plus grise encore et plus monotone.
Nous avons marché toute la matinée sans autre aventure. Je n'ai pas besoin de dire sur quoi roulait la conversation.
Enfin j'aperçus à travers le brouillard une ville pittoresquement bâtie aux flancs d'une col line , avec toutes les apparences d'une place forte, et couronnée d'une église gothique: c'est Lérida , ce fameux municipium Ilerdense dont le nom revient si souvent dans les guerres de César et de Pompée. On y entre par un long pont de pierre jeté sur le Ségré, fleuve tour à tour bienfaisant et dévastateur, où les bonnes femmes prétendent que le roi Hérode vint se noyer avec sa danseuse homicide.
De nouvelles formalités nous retiennent ici depuis deux heures dans la vaste posada de San- Luiz. On ne peut sortir, car il pleut par torrents ; on prend le chocolat, on se repose des fatigues de la nuit , le conducteur prête de l'argent à ses voyageurs pour aller jusqu'à Saragosse; je continue , par prudence , à tenir mes vingt louis cachés , et j'accepte les trois ou quatre duros qu'il m'offre. Quant à la ville , je n'ai pas eu le temps de la parcourir, et je ne sais qu'en dire , sinon qu'elle est fort noire , fort montueuse
qu'elle fut conquise sur les Maures , en 1149, par le dernier comte de Barcelone , don Ramon Bérenger , que les rois d'Aragon y avaient un palais , et que la posada de San-Luiz est servie par les plus jolies chambrières de toute la Catalogne.
J'ai déjà remarqué que le catalan , qui paraît n'être que l'ancienne langue limousine , se rapprochait du français. En voici un échantillon; c'est une épitaphe qui se trouve dans la cathédrale :
SEPULTURA DEL MOLT EGREGI Y R. Sor M° NICOLAU MORATELL ; Dr EMINENT EN ARTS Y SAGRADA THEO- LOGIA , EN LES LENGUES HEBRAIC , GREG Y LATIA , EXEMPLAR DE MOLTA HUMILTAT Y LOABLE VIDA. MORI A XV DE GENER AUY MDXXXXV.
Puebla de Alfinden.
L'aspect du pays change après Lérida ; la culture cesse , les oliviers disparaissent par degrés ; le chemin même se gâte , et l'on roule sur le roc. On passe à gué la périlleuse Noguera; et saluant bientôt d'un dernier regard les riches plaines de Catalogne , on entre dans l' Aragon. Les abords en sont tristes et sauvages. Partout des montagnes arides , des champs pierreux ; point d'arbres , point de verdure ; à peine ça et là quelques touffes de gazon jaune et maigre au milieu des rochers.
Fraga , la première ville aragonaise , est si tuée au bas d'un précipice ; on y arrive ou plutôt on s'y abat par une descente à pic horrible avoir. Quand on est parvenu an pied , on se demande par quel miracle cela a pu se faire. Il faut le pied des mules pour résister à de pareilles épreuves. Fraga n'est qu'une sale bourgade qui eut de l'importance au temps des Maures : elle avait son roi , comme Lérida , et c'est au siège de cette place (113-4) que périt le valeureux Alphonse Ier d'Aragon. C'était sa trentième bataille ; il était sorti vainqueur des vingt-neuf premières ; ce jour-là son étoile se voila , il perdit la bataille et la vie. Son corps n'ayant pas été retrouvé , le bruit courut qu'il s'était retiré en Palestine après sa défaite. C'est lui qui avait légué ses Etats aux chevaliers du Temple , afin qu'ils pussent soutenir la croisade avec plus de vigueur.
La place de Fraga était couverte d'une compagnie de minones, sorte de maréchaussée commise à la garde des routes et à la poursuite des voleurs. Ce n'était pas là que nous aurions dû les rencontrer. Leur brillant uniforme, habit rouge et ceinture bleue , contrastait fortement avec les teintes sombres de cette ville enfumée et de cette journée pluvieuse.
Ici le costume change comme la nature : à la
gorra et à la couverture rayée des Catalans succèdent le chapeau rond à larges ailes et le long manteau brun des Aragonais.
Le Cincaest une large rivière jaunâtre qui descend des Pyrénées et qui coule à la sortie du bourg ; on la passe sur un pont de bois étroit et tremblant ; puis bientôt commence une longue et rude montée tracée aux flancs d'une montagne ingrate , dont l'aridité défie la végétation. Le rocher gris et nu s'ouvre à peine pour laisser passer la route, et un ravin profond qu'elle côtoie menace du vertige les meilleures tètes. L'aridité engendre la solitude et l'une est complète comme l'autre. On rencontre seulement de loin en loin quelques ânes chargés de racines qu'on brûle en guise de bois , car pour du bois , il n'y faut pas songer ; aussi loin que la vue peut porter , on ne découvre , je ne dirai pas un arbre , mais pas un arbuste.
Jusque-là pluvieux, le temps s'éleva au haut de la montée ; et invisible tout le jour , le soleil parut tout à coup pour éclairer nn vaste plateau qui s'étend de là jusqu'aux portes de Saragosse dans un espace de vingt lieues x.
On ne saurait rien imaginer de plus désolé, de
s La lieue d'Espagne est plus longue d'un tiers que la lieue de France.
plus solitaire ; l'Afrique n'a pas de désert plus désespéré. Le sol jaunâtre se déroule à perte de vue sans qu'aucun accident en vienne jamais interrompre l'éternelle monotonie. Quelques maigres ronces sont la seule végétation de ces mornes solitudes. Quant aux arbres , il n'en faut pas même chercher , l'œil se lasserait en vain , et reviendrait sans avoir rien trouvé des dernières limites de l'horizon. L'eau est encore plus rare , s'il est possible ; de loin en loin seulement croupissent des mares verdâtres et fétides.
Le désert est traversé par la charrière royale 7 carrera real, large chemin à peine indiqué , que les boues rendent impraticable en hiver. Encore cette route ébauchée n'est-elle point l'ouvrage du gouvernement , mais d'une compagnie de Catalogne qui exploite depuis trente ans le monopole des diligences , et qui a fait des bénéfices considérables. La route n'est établie que pour son service et celui de la poste ; personne autre n'a le droit d'y passer; il faut que les arrieros suivent , sous peine d'amende , de mauvais sentiers fangeux tracés à droite et à gauche de la carrera. Voilà un système de route bien entendu et dont la civilisation doit tirer de grands avantages.
Nous galopions depuis plusieurs heures au milieu d'un silence inflexible , nous n'avions pas
rencontré une habitation , pas un visage humain. Enfin je crus voir un toit poindre à l'horizon : c'était la poste de Candasnos , dont la terrible maîtresse , assistée d'une douzaine de palefreniers et garçons de ferme , a la réputation de résoudre , le couteau à la main , les questions de tarif. Malheur au voyageur que sa mauvaise étoile amène seul ici ! Un de mes amis , qui allait en poste à Madrid , a gardé un long souvenir de ce relais de malédiction.
Le relais suivant est à Pegnalva, hameau chétif, perdu comme un adouar arabe au milieu du désert. Nous y arrivâmes à la chute du jour; tandis que nous changions de chevaux , les habitants du village entouraient la voiture, embossés dans leur manteau et leur large chapeau rabattu sur les yeux. Il y avait là des physionomies de mauvais augure ; l'heure avançait ; la route est solitaire ; nous avions l'imagination frappée par la catastrophe du matin , bref , nous cédâmes à la tentation de nous faire escorter par deux soldats de la petite garnison qui garde ce lieu suspect.
Nous partîmes rassurés. La lune brillait; des massifs de rochers dispersés en cet endroit du désert projetaient sur le chemin des ombres inquiétantes ; cependant nous arrivâmes sans rencontre, quoique fort tard, au village de Bujaraloz, où nous devions passer la nuit.
Voyageurs , arriéres , conducteur , zagal et postillons , nous nous rassemblâmes tous autour du feu clair et pétillant de la posada , et Ton commença par nous servir du thé bouilli dans le pot-au-feu , puchero. C'est le choléra qui a misa la mode , en Espagne , cette boisson reléguée jusqu'alors dans les pharmacies , d'où elle aurait mieux fait de ne jamais sortir.
Le petit territoire de Bujaraloz passe pour l'un des points les plus fertiles du royaume d'Aragon. On y a vu , dans les années d'abondance , le blé rendre jusqu'à cent pour un. Cependant la charrue — et quelle charrue ! — écorche à peine le sol , traînée par un mulet ou plus souvent par un âne.
Notre inutile escorte de Pegnalva nous a accompagnés ce matin jusqu'à la venta de Santa- Lucia , où nous arrivâmes au lever du jour. La matinée était froide , mais pure , et le soleil s'est levé magnifiquement sur la plaine nue et déserte. La Sierra de Meubierre court à droite ; mais elle contribue peu à la décoration du paysage ; car ce n'est qu'une chaîne de collines d'argile , arides comme tout le reste et sans grâce , couronnées de quelques tours ruinées : à gauche coule l'Ebre, et c'est non loin , à l'autre rive du fleuve , que s'élevait l'ancienne Saragosse. Il n'en reste aucun vestige ; mais le lieu a gardé le nom de Sarayozala-Viejci) Saragosse la Vieille.
Çà et là de petites croix de bois sortent du sol ; elles indiquent le théâtre d'un assassinat ; on appelle cela un milagro, miracle ; à quelque distance de Villafranca, la route passe par un mauvais défilé de sable , où le courrier de Barcelone a été arrêté par les bandits il y a quelques jours. Tous ces lieux sont pleins de spectres.
Puebla de Alfindenestle dernier relais, parada, avant Saragosse ; comme nous entrions dans le village , les factieux ne faisaient , pour ainsi dire , que d'en sortir. Une bande rôde dans les montagnes , d'où elle fait des descentes dans la plaine. La diligence est dans l'usage de s'arrêter ici , pour donner aux voyageurs le temps de faire leur toilette , afin d'entrer décemment à Saragosse. C'est une cérémonie à laquelle les Espagnols ne manquent jamais. J'ai profité de ce temps pour aller faire une promenade au bord de l'Ebre, qui passe à deux pas. J'ai été désappointé ; je n'ai trouvé qu'un fleuve étroit et bourbeux , sans grandeur, sans poésie, coulant lentement dans un lit à fleur de terre. Déçu par le monde extérieur , je me réfugie dans le monde invisible des souvenirs ; antique limite de l'empire de Charlemagne, l'Ebre a toujours pour lui, comme le Tibre , l'auguste majesté de l'histoire.
— Don Carlos ! me dit un de mes compagnons de voyage , comme je rentrais dans la posada ,
nous avons formé ce qu'on appelle , en Espagne , une amitié au premier degré , una amistad de primer caracter, nous avons couru un danger ensemble ; ainsi , disposez de moi : vous avez été volé comme nous , vous êtes étranger, et vous ne connaissez peut-être personne à Saragosse pour vous procurer de l'argent ; moi , j'y ai des amis; ne vous gênez pas. Je vous offre ma bourse.
— Mille grâces, répondis-je en tirant de ma guêtre les vingt louis qui y étaient restés cachés, et les dépliant aux yeux des assistants : c'est moi, messieurs , qui vous offre la mienne.
Le rire inextinguible des dieux d'Homère partit de la compagnie , et le pobre Frances fut tenu, dès lors , pour un hurlador muy diestro.
Saragosse.
Des deux fléaux qui désolaient à la fois Saragosse , le choléra et la guerre civile , le premier a cessé , non sans avoir fait de grands ravages , mais l'autre reste en pleine vigueur. Tous les esprits sont tendus de ce côté-là , et le seront longtemps encore , car la guerre civile est loin de son terme.
Une récente victoire des carlistes a enflé l'orgueil des vainqueurs ; ils ont fait une descente dans la vallée de l'Ebre, et se sont avancés jus-
qu'à trois ou quatre lieues de la ville ; mais ils ont été reçus de manière a leur ôter toute envie d'y revenir.
La milice urbaine a pris soudain les armes , et a fait une battue générale. Il y avait à peu près mille hommes; cette petite armée n'a rencontré sur son passage que quelques bandes isolées qui fuyaient , et qui n'ont pas même essayé de tirer un coup de fusil.
Après une campagne de vingt jours , les urbains se sont repliés en arrière , et je les vis entrer à Saragosse dimanche dernier , au milieu des acclamations bien sincères de la population.
Saragosse , et en général tout le haut Aragon , est complètement dévoué à la révolution , et je ne crois pas qu'aucune province d'Espagne le soit davantage ; je n'excepte pas même la Catalogne , où dans certaines localités , à Gerone , par exemple , les moines ont encore une grande influence. Je ne voudrais pas dire qu'ils n'en aient aucune en Aragon ; mais elle est vivement combattue par une forte partie de la population , qui veut et qui entend bien jouir des bénéfices de la révolution commencée ; Saragosse a , sous ce rapport , une supériorité réelle , et tout ce qu'il y a dans le pays de lumières et d'intelligences n'a qu'une idée, et une idée fixe, c'est d'aller en avant. Mais où? — That is the question.
Le parti hostile , c'est le clergé et cette fraction oisive et ignorante du peuple que les couvents nourrissent et fanatisent; mais les beaux jours de 1808 sont passés; les cloîtres sont en ruines , et les moines , nichés comme des choucas dans les décombres de leurs saintes forteresses , n'ont plus la voix assez puissante pour soulever les masses et les entraîner dans la contre-révolution , sous l'étendard de la madone du Pilar. Ils en sont réduits aux sourds murmures de Timprobation et aux terreurs de l'avenir.
Ce matin un moine passait sous ma fenêtre , un paysan le saisit par le bras : — Coquin, lui dit-îl , te voilà gros et gras sans travailler , tandis que moi , qui travaille pour te nourrir depuis quarante ans , je n'ai pas même de quoi manger. — Et la foule d'applaudir à la rustique harangue du Spartacus en guenilles , et le moine de fuir en palissant.
Cette scène m'a frappé. Il m'a semblé voir là une représentation vivante de l'Espagne , et un résumé de la lutte engagée entre son avenir et son passé.
Ce qui effraye, ce sont les haines qui couvent au fond des âmes. Les partis se font une guerre atroce , une guerre d'extermination ; on ne fait point de prisonniers , on fusille tout. La seule
désignation de carliste est un arrêt de mort à Saragosse. Dimanche dernier , en plein midi et en plein marché , un homme , vêtu pourtant en urbain, fut reconnu ou seulement signalé pour un factieux : un habitant tira tranquillement son sabre et lui fendit la tète sans autre forme de procès ; le peuple alors acheva la victime et la traîna en triomphe après lui avoir déchiré les entrailles.
Hier , sur la brune , comme je revenais de la promenade , je vis un autre faccioso que Ton poursuivait à coups de fusil sur les toits; je fus même arrêté par les assiégeants comme suspectmais relâché sur-le-champ sur ma qualité de Français ; car , ces mêmes Français qu'on noyait dans l'huile bouillante en 1808 , on se fait gloire aujourd'hui de leur alliance.
Telles sont les scènes atroces dont on e^t tous les jours acteur ou témoin. Au reste, cela n'est pas nouveau ; de tout temps les divisions politiques ont eu , en Espagne , ce caractère de férocité , et tous les partis ont, tour à tour, trempé les mains dans le sang ; la réaction absolutiste de 182â se signala par les mêmes excès. A Ateca , un pauvre laboureur fut brûlé vif sur ses gerbes. A Guadalajara , on coupa la tête d'un enfant devant son père , et on la jeta à ronger aux chiens. Tant de fureur épouvante. Assombri par
de si protondes haines , l'avenir de l'Espagne est plein d'alarmes. Dieu veuille que la liberté ne commande pas à ce peuple de trop cruels sacrifices ! Les guerres civiles ont cela d'affreux , qu'indépendamment des actes dont elles sont l'occasion , elles attisent les passions meurtrières de l'homme et exaltent ses instincts brutaux; et quoique ces terribles nécessités soient encore préférables au lâche égoïsme , à la torpeur animale , où le despotisme engloutit les nations , il est des jours où il semble, à voir l'acharnement des luttes , la férocité des représailles , que la société rétrograde à l'état sauvage , et que la barbarie ressaisit le monde de sa serre ensanglantée. C'est ainsi que le brigandage , assoupi depuis longtemps en Catalogne , s'y est tout d'un coup réveillé ; j'en sais quelque chose.
Voilà le spectacle que présente aujourd'hui l'Espagne. Tous les fléaux sont conjurés contre ce malheureux pays ; le choléra , les bandits , la guerre civile , semblent s'entendre pour rendre plus difficile et plus douloureux l'enfantement déjà si laborieux de sa renaissante liberté. Que promet donc un si rude apprentissage?
Saragosse est une des cités les plus énergiques , la plus énergique peut-être de toute la Péninsule. Son mémorable siège lui a conquis , dans l'histoire contemporaine , une place glo-
rieuse; mise à l'épreuve aujourd'hui, on la retrouverait, je n'en cloute pas, ce qu'elle était alors; elle serait fidèle à ses traditions. Heureux le peuple qui en a d'héroïques ! Celles de Saragosse le sont. Antique capitale de la royauté aragonaise , elle se trempa, jeune encore, aux sources robustes des libertés publiques , comme Achille aux eaux du Styx , et , comme lui , elle fut longtemps invulnérable; il fallut toute la puissance de Philippe II pour la vaincre et la réduire.
L'Espagne du moyen âge était divisée en plusieurs royaumes, qui chacun avaient leurs constitutions particulières ; celles des Aragonais étaient les plus libres : elles reposaient tout entières sur le vieux dogme , aujourd'hui si contesté , de la souveraineté nationale , et nul peuple n'est plus en droit de répéter ce mot fameux et juste d'une femme illustre : « La liberté est vieille ; c'est le despotisme qui est nouveau chez nous. j>
Il suffit , pour s'en convaincre 7 de jeter les yeux sur le code dit fuero-juzgo , lequel établit les droits respectifs du roi et du peuple. Il y est déclaré que la couronne est élective , que personne ne peut prétendre au trône , s'il n'y est appelé par le choix de la nation ; que le roi doit être nommé par les évèques, les grands du royaume et le peuple ; le fuero-juzgo stipule éga-
lement les qualités requises pour être élu , établit nettement la division des pouvoirs et des droits , et attribue expressément aux représentants de la nation , unis au roi , la puissance législative.
Il est en outre ordonné au monarque et à toutes les classes de citoyens , sans distinction de rang ni de dignité , d'être fidèles aux lois , avec défense au roi d'attenter à la propriété de personne , sous peine de restitution et de dédommagement.
Ces dispositions sont assez claires et consacrent assez nettement le principe de la souveraineté nationale.
On connaît du reste la formule sacramentelle par laquelle les états * d'Aragon signifiaient au monarque son élection : « Nous , qui valons au- <c tant que toi , nous te conférons la couronne ,
1 Ces états ou cortès étaient composés des trois ordres : noblesse , clergé et peuple. La question est de savoir comment et par qui le peuple était représenté; ce point historique est mal éclairci. L'élément dominant était celui de la seconde noblesse (ricox hombres), espèce de haute bourgeoisie qui rivalisait avec la grandesse d'influence et de richesse. En étudiant à fond la charte aragonaise, on lui trouve plus d'un point de ressemblance avec la grande charte des Anglais. Le royaume d'Aragon n'était au fond qu'une monarchie aristocratique ; mais ce qu'il importe de bien établir, et cela ressort des faits, c'est que la souveraineté ne résidait pas dans le roi.
« à condition que tu te soumettras aux lois et
« respecteras nos libertés : sinon , non. »
II est triste de dire que le palais où se prononçaient ces fières paroles a été converti par l'archevêque actuel en séminaire. Quel sacrilège !
La formule usitée pour la publication des lois n'est pas moins remarquable ; elle est conçue en termes si clairs qu'il ne peut y avoir aucun doute sur son véritable sens. En voici le début :
« Le roi , d'après la volonté des coriès , statue et
u ordonne... »
Après cela il n'est pas besoin de dire que les cortès faisaient les lois , votaient les impôts , décrétaient les contributions , et décidaient toutes les affaires de quelque importance qui leur étaient soumises.
Outre la démarcation des limites de l'autorité royale , la constitution aragonaise avait établi des garanties pour les privilèges et les libertés de la nation. Considérant que la fréquente convocation des cortès était le moyen le plus efficace d'assurer le respect à l'exécution des lois, il avait été décrété , en 1283, sous le règne de Pierre III, dit le Grand , que le roi convoquerait les cortès générales une fois chaque année : Que el senor rey faga corl gênerai de Aragoneses en cada un anno una vegada.
Aux cortès appartenait le droit de faire la paix et; déclarer la guerre. Or ce droit souverain que la nation s'était réservé était une barrière de plus à l'autorité royale ; il préservait la liberté publique des dangers et des malheurs d'une guerre de caprice , de ces guerres à la Louvois.
Et quant aux contributions , non-seulement elles étaient consenties par la nation , mais les états de dépenses étaient soumis à la vérification des cortès , et tous les fonctionnaires publics tenus à leur rendre compte de leur administration.
Outre les réunions périodiques et fréquentes des cortès , les Aragonais avaient encore le privilège, dit de Y Union , institution singulière et unique dans l'histoire. Son objet était de s'opposer ouvertement à toute usurpation du roi et de ses ministres , de le détrôner même et d'en élire un autre à sa place, s'il empiétait sur les droits de la nation. Le mode de procéder de cette institution était soumis à des lois fixes; son autorité allait jusqu'à donner des ordres au roi et à exiger de lui la réparation des injustices commises contre le peuple , comme cela arriva à Alphonse 111. Mais cette association formidable et pour l'ambition des ministres et pour celle de la couronne, succomba sous les armes de Pierre Je Cruel , qui força les cortès à l'abolir en 1348.
Toutefois l'Aragon conserva le Justicia, dont
l'autorité était la sauvegarde de la liberté civile et la garantie de la sûreté individuelle. Indépendance complète, droit d'évoquer à son tribunal les causes criminelles , afin de donner aux accusés le moyen de se défendre contre le crédit des ministres ; droit de se mettre à la tète des troupes d'Aragon et de les conduire contre le roi luimême et son successeur , si l'un ou l'autre osait introduire dans le royaume des troupes étrangères : telles étaient les attributions de ce magistrat auguste. Sa cbute irrévocable fut la suite de la désastreuse défaite des Aragonais, commandés par le dernier Justicta, don Juan de Lanuza, contre l'armée castillane, envoyée par Philippe II pour soumettre Saragosse, en 1591.
Outre cette magistrature auguste ettutélaire, l'Aragon avait d'autres lois protectrices de la liberté du citoyen : telle était celle, par exemple , qui défendait d'appliquer personne à la torture , alors que cette épreuve barbare régnait dans toute l'Europe.
Quoique moins libres (celles des provinces basques exceptées) que les constitutions aragonaises , les autres constitutions de la Péninsule n'en étaient pas moins dignes de vénération. Voyons d'abord celle de Cas tille. Son vice fondamental était de n'avoir pas déterminé d'une manière nette et précise la succession au trône , comme
on peut en juger par les fréquentes dissensions survenues entre les fils des rois de Castile et de Léon. La coutume d'associer au trône et de faire reconnaître par les cortès , du vivant du roi , le prince ou le parent désigné pour lui succéder, ne pouvait provenir que du manque de lois constitutionnelles sur ce point capital.
Faute de lois claires , l'autorité du monarque et de ses ministres n'avait pas les mêmes limites que dans l' Aragon.
Cependant, malgré cette imperfection, la charte castillane était encore fort libérale; elle défendait au roi de partager le royaume et d'attenter à la propriété de personne ; elle ne permettait pas de détenir un citoyen qui fournissait caution ; elle frappait de nullité toute sentence rendue contre un citoyen par ordre du roi ; elle défendait de lever aucune contribution, aucun tribut, aucun impôt quelconque sans le consentement de la nation réunie en cortès , et , chose singulière , l'impôt demandé n'était accordé que lorsque les cortès avaient obtenu du roi un dédommagement convenable dans la réforme des abus parvenus à leur connaissance.
La nation fut toujours fort jalouse de ce privilège ; plus d'une fois , sur un refus de la couronne , elle manifesta son ressentiment par l'insurrection, comme cela arriva, par exemple ,
lors des violentes émeutes soulevées à Ségovie et eu d'autres villes de Castille , par le refus de Charles-Quint de satisfaire aux plaintes des députés du royaume , après que les cortès, réunies a la Corogne , lui eurent accordé les subsides demandés par lui.
La constitution de Navarre se rapprochait davantage de celle d'Aragon ; elles étaient presque identiques, à l'exception toutefois du Justicia et de V Union, que la Navarre ne possédait pas* Mais , ces deux privilèges exceptés, elle jouissait de tous les autres.
Les cortès navarraises se réunissaient annuellement , et délibéraient sans l'assistance du viceroi. Elles faisaient les lois et avaient même le droit de les reviser , quoique déjà approuvées par le monarque. La Navarre s'imposait elle-même, et tout impôt s'appelait don volontaire. Les ordonnances royales n'avaient d'autorité et ne pouvaient être exécutées qu'après avoir reçu l'approbation de l'assemblée nationale , et , en son absence , celle de la députation.
Cette députation , nommée par l'assemblée elle-même, avait des pouvoirs très-étendus. Son objet principal était de veiller au maintien de la constitution et à l'observation des lois ; de s'opposer à tous les décrets royaux qui y seraient contraires , de réclamer contre toute mesure du
gouvernement attentatoire aux droits et aux libertés de la Navarre, et de prendre connaissance de tout ce qui avait rapport à l'administration économique et politique du royaume.
L'ordre judiciaire jouissait également d'une pleine indépendance , et le conseil de Navarre jugeait en dernier ressort toutes les causes tant civiles que criminelles , sans distinction de classe ou de rang, et sans qu'on pût évoquer jamais , par-devant les tribunaux de la cour , aucune affaire, ni par voie d'appel, ni par voie dé requête, pas même , tant on avait peur de l'intervention royale , pas même pour le motif d'une injustice notoire.
La constitution de Navarre a cela de particulièrement intéressant qu'aussi bien que les privilèges des provinces basques , elle a été en vigueur jusqu'à ces derniers temps, et qu'elle sert aujourd'hui de prétexte et d'aliment à la contreré volution absolutiste de don Carlos ; qui certainement ne la signerait pas.
Et qu'on ne croie pas que le principe de la souveraineté nationale était abstrait , fictif et seulement écrit sur le papier ; on en trouve l'application dans tout le cours de l'histoire d'Espagne. Jamais les Espagnols n'oublièrent que la couronne était élective et qu'ils étaient souverains.
Entre autres événements on peut citer celui
qui eut lieu en 1-462 dans la principauté de Catalogne , où les états , après avoir opposé une ferme résistance à don Juan II , roi d'Aragon, le déposèrent solennellement du trône. La Castille en usa de même en 1465 avec Henri IV , qu'elle déposa à cause de sa mauvaise administration. II avait été question dans les cortès de Tolède , en 1406 , à l'occasion de la minorité de don Juan II , roi de Castille , de faire passer la couronne sur la tête de son oncle , l'infant don Ferdinand , à cause des longs déchirements dont une minorité menaçait le royaume , et cette proposition était fondée sur le droit qu'avait la nation de choisir son roi conformément au droit commun. Le discours prononcé à cette occasion parle connétable Ruy Lopezd'Avalos, est fameux dans les annales espagnoles. Il est de la plus haute éloquence et digne, par la hardiesse et la hauteur des principes , d'être mis en parallèle avec tont ce que la tribune de nos jours a produit de plus remarquable. Il faut le lire dans Mariana.
Voici encore d'autres exemples du droit antique de la nation espagnole de se gouverner elle-même. A la mort du roi don Martin , les royaumes de Valence , de Catalogne et d'Aragon nommèrent une junte qui se réunit dans Caspe pour donner la couronne à celui qui réunirait le plus de suffrages ; elle choisit l'infant don Ferdinand de Castille.
A des époques plus reculées, on voit plus fréquemment encore la nation faire acte de souveraineté. Don Alphonse le Batailleur, celui que nous avons vu mourir à Fraga , avait institué les Templiers héritiers de son royaume. Les cortès d'Aragon , réunis à Monzon , annulèrent le testament et donnèrent la couronne à don Ramire le Moine. Les ISavarrais , de leur côté , choisirent Garcia Ramirès. A cette époque , le principe de la souveraineté nationale reçut une extension telle , que lorsque Ignigo Arista est appelé , par les habitants de Sobrarve et de Ribargorce, il reconnaît , en montant sur le trône , que s'il porte la moindre atteinte aux libertés , la nation aura le droit de l'en faire descendre pour se donner un autre chef, fût-ce même un infidèle : Aun que sea pagano, comme dit le secrétaire Antonio Perez.
Enfin , une dernière preuve de ce droit imprescriptible de la nation espagnole , c'est la coutume solennelle qui s'observe encore aujourd'hui de prêter serment au prince des Asturies du vivant de son père , coutume évidemment établie pour consolider de plus en plus le droit douteux et tout nouveau de l'hérédité.
Ces recherches historiques ont quelque intérêt, aujourd'hui que l'Espagne s'occupe de la rédaction d'une nouvelle constitution; la meil-
leure serait celle qui réunirait en un corps toutes les garanties dispersées dans les anciennes chartes, en y ajoutant les libertés que le progrès des temps a fait édore dans le monde.
Alcolea-del-Pi'nar.
Il y a un service de diligences de Saragosse à Madrid qui correspond avec la ligne de Barcelone , et qui dépend aussi de la compagnie catalane. Cette fois-ci je n'ai trouvé de place que dans la rotonde, encore n'a- ce pas été sans peine. Voici le colloque que j'ai eu avec l'un des administrateurs ; en Espagne , tout le monde est administrateur.
— Je voudrais une place pour Madrid.
— Il n'y en a plus.
— Comment , pas une pauvre petite place !
— Pas une.
— Et pour quand y en a-t-il?
— Je ne sais pas.
Mon laconique interlocuteur n'avait pas daigné lever une seule fois les yeux sur moi. Je fus illuminé comme d'une soudaine révélation , un voile tomba de mes yeux ; je compris.
— Est-il possible , répétai-je , qu'il ne vous reste pas une seule place ? — Et en disant cela , je tirai de ma poche une piastre que je posai sur le bureau , de manière à ce que mon homme l'entendît.
— - Au fait , répondit-il , en ayant l'air de consulter son registre , je crois me rappeler qu'il en reste une dans la rotonde. Je vais m'en assurer. Ah ! vous avez du bonheur; il y en a encore une en effet , mais c'est la dernière.
— Ce n'est pas trop mon affaire ; il me serait indifférent d'être dans la rotonde , si seulement j'avais un coin.
— Impossible.
— Veuillez vous en assurer, continuai-je en tirant une seconde piastre que je posai sur la première , en ayant soin de lui faire rendre un petit bruit argentin.
— Au fait , voyons. Mieux vaut regarder deux fois qu'une. Tiens! comment donc avais-je vu?
Si, senor , vous aurez un coin : ce n'est pas la dernière place de rotonde qui est libre , c'est la première.
Quand je payai, il se trouva dans le compte deux piastres de plus. Personne n'eut l'air de s'en apercevoir. Seulement , quand je sortis , l'administrateur leva son chapeau, ce qu'il n'avait pas fait quand j'étais entré , et il m'accompagna jusqu'à la porte.
— Muchas gracias , caballero.
— Caballero , le beso la mano .
Et j'allai faire ma malle pour le lendemain. Un honnête Flamand , qui n'avait pas la clef, fut retenu près de quinze jours à Saragosse; il n'y avait jamais de place.
Selon Tu sage , nous étions sur la grand'route longtemps avant le jour; il nous prit au milieu de la Sierra de la Muela , et la première chose que je vis en mettant la tête à la portière fut un milagro entouré d'un tas de pierres ; chaque passant en jette une en prononçant un ave pour l'âme du trépassé \ La croix paraissait fraîchement plantée et annonçait un assassinat récent. Ce pays n'est plein que d'images funestes.
Le théâtre est bien digne des pièces qui s'y jouent, et fait pour éveiller, à lui seul, des idées
1 J'ai, plus tard , retrouve le même usage au Maroc.
tragiques : la montagne est aride et solitaire comme celles de Fraga , et la plaine qui suit est aussi inculte , aussi stérile , aussi dépeuplée que les tristes solitudes des Candasnos. Le soleil se leva morne et pâle sur ces déserts désolés. La campagne ne s'anime un peu qu'aux approches de la Xiloca ; les oliviers commencent à revêtir les vallées, la culture s'empare des champs, et, le relais d'Almunia passé, le pays devient successivement champêtre , pittoresque , grandiose. Une large montagne se présente, on la franchit et l'on descend comme une avalanche au Frasno. C'est la première étape marquée depuis Saragosse.
On met pied à terre , on déjeune ; soudain un grand bruit d'hommes et de chevaux se fait entendre ; le tocsin sonne , et tout le village est bientôt sur pied , criant à tue-tête : Los facciosos ! los facciosos !
Un parti de carlistes venait de paraître sur la montagne , et au premier avis , la milice urbaine du village , en masse , fantassins et cavaliers , avait pris les armes pour leur donner la chasse. Elle se mettait en campagne à l'instant même. Les factieux s'étaient montrés dans la direction que nous devions suivre ; il s'en était fallu d'un quart d'heure tout au plus que nous ne les rencontrassions , et c'est peut-être à nous qu'ils ci»
voulaient , car , indépendamment des voyageurs, la diligence portait de l'argent et les dépêches du capitaine général de Saragosse. Condamné au lazaret à Gerone , reçu à Barcelone par le choléra 5 dévalisé par les brigands , arrêté par les christinos à Saragosse, il ne me manquait plus que de tomber aux mains des carlistes pour compléter l'histoire de mes mésaventures. C'est prendre en vérité bien mal son temps que de choisir un moment pareil pour courir l'Espagne ; mais c'est dans ces jours de crise et de passion qu'on apprend à connaître les peuples , et le voyage n'en est que plus riche d'émotions.
Nous repartîmes quelque temps après les urbains ; quoiqu'ils couvrissent notre marche , et balayassent la route devant nous , nous n'étions pas cependant sans quelques appréhensions ; car ils pouvaient être repoussés , nous pouvions , nous , être pris par derrière , et dans tous les cas nous risquions de tomber au milieu d'un engagement. Il y avait dans la rotonde un jeune catalan qui faisait partie de la milice urbaine de Barcelone , et qui portait la moustache afin de se donner un air plus martial. Il avait parlé fort lestement des factieux toute la matinée , et professé pour eux un mépris profond. Mais ce n'était plus cela. L'alerte de Frasno avait opéré chez lui une révolution complète : de bavard , il était
devenu muet ; il était pâle , inquiet , et ne ces-
it de regarder par la portière ; il avait peur. us roulions depuis une demi-heure environ, et rien n'annonçait une fâcheuse rencontre ; mais voilà que le majorai jette tout d'un coup l'alarme : une grande masse d'hommes est arrêtée sur la route à deux cents pas de nous ; elle est immobile ; elle nous attend : ce sont les factieux . il n'y a pas à en douter; le passage est intercepte. Que faire ? On arrête , on tient conseil; chacun veut donner son avis, tout le monde parle à la fois. Aller en avant? quelle imprudence î Retourner en arrière ? il est trop tard. Cependant le temps presse , l'ennemi est là , il faut prendre un parti.
L'alarme était au camp; mais nul n'était plus effrayé que le petit urbain de Barcelone ; il était vert . tous ses traits étaient renversés . il tremblait ; il mit la tête à la portière comme pour reconnaître la position ; quand il la retira .
s moustaches avaient disparu. Il avait craint que ce signe trop guerrier ne trahît sa qualité d'urbain . et il sentait déjà le plomb carliste dans velle.
Enfin . comme on était là délibérant à creux .
os prendre aucune détermination . le postillon prit sur lui la responsabilité de l'événement; il piqua de> deux . lança ses mules au grand galop.
et nous tombâmes comme la foudre au milieu du groupe tant redouté.
C'était un bal champêtre. Des musiciens ambulants passaient sur la route en jouant de la guitare , de la musette et du tambourin ; quelques filles dispersées dans les champs s'étaient réunies autour d'eux ; les garçons les avaient suivies , et le bal avait commencé au beau milieu du chemin. Nous arrivâmes au moment le plus animé : c'était une scène charmante , plus charmante encore par le contraste et l'imprévu , et j'en garderai un long souvenir. Les musiciens ne s'épargnaient pas , et la poussière du chemin volait sous les pas des danseuses ; elles y allaient de si bon cœur que cela faisait plaisir à voir, sans compter que dans le nombre il y en avait de fort jolies ; il est dommage qu'elles ensevelissent leurs charmes dans le costume le plus disgracieux et le plus ingrat de toute l'Espagne. Je fus frappé de la bonne grâce des hommes et de leur galanterie. Il y avait de la liberté sans licence , de l'entrain sans grossièreté , et les boléros se succédaient sans interruption ; d'abord le boléro simple à un seul couple ; puis Yalza pilili à trois , puis la cachucha y puis las habas verdes de Salamanque , danse à six , comme Yalza pilili , mais bien plus piquante , bien plus passionnée, et à la fin passablement vive , car elle se ter-
mine par un dos à dos plus qu'indiqué. Mais la danse qui avait les honneurs du bal était la jota aragonese ; on y revenait toujours, car c'est la danse nationale , et on le voyait bien à la manière dont la dansaient les belles aragonaises. La jota est tout à fait rustique; mais elle n'en est que plus amusante et plus originale.
Tandis que la musique et la danse allaient leur train , des fusils brillaient sur la colline qui domine la route ; c'étaient les urbains du Frasno qui s'étaient arrêtés au milieu de leur battue pour contempler le bal à leurs pieds ; plus d'un, même, posant ses armes , était venu s'y mêler, et les factieux, ma foi , auraient eu beau jeu. Mais qui sait si , arrivant là , ils ne se seraient pas mis eux-mêmes à danser. 0 pays de contrastes et de contradictions ! peuple élégant et féroce qui fait marcher ensemble le bal et la guerre civile , et pour qui le meurtre et la danse ont un charme égal ! Si je repasse jamais en cet endroit , je n'y ferai pas planter de croix funèbre, mais un poignard couronné de myrte.
Ce gracieux épisode m'a fait faire un pas de plus dans la connaissance du caractère espagnol; j'ai compris , comme par intuition, que le sentiment révolutionnaire n'était pas encore descendu dans ce peuple , qu'il ne s'était pas encore mêlé à sa vie , à son sang , que sous ce rapport TEs-
pagne est profonde'ment dissemblable de la France de 1789. Si on cherche des analogies entre les deux pays et qu'on veuille juger l'un par l'autre , on ne comprendra rien à ce qui se passe ici , et l'on tombera dans des erreurs grossières.
La question ici a été mal posée. Dans cette lutte à laquelle le peuple est encore si indifférent , aucune passion généreuse et vraiment patriotique n'a été mise enjeu ; il ne s'agit, comme en 1808, ni d'indépendance, ni de dignité nationale , deux notions simples et à la portée de toutes les intelligences ; le peuple ne voit dans tout ce qui se passe sous ses yeux qu'une querelle de famille, l'opiniâtre acharnement de deux ambitions domestiques. C'est un oncle qui en veut à la couronne de sa nièce , et ce n'est que cela. Comment espérer qu'il se passionne pour un si médiocre intérêt? Il dit — et peut-être n'at-il pas si tort — : Ce n'est pas moi qui suis en cause ; c'est leur affaire.
Les questions politiques qui se cachent sous les prétentions rivales ne lui apparaissent pas clairement ; il est vrai qu'on a pris soin de les lui déguiser, et qu'on l'a jusqu'à présent laissé en dehors du débat ; c'est cette insouciance des masses qui éternise la guerre civile ; et si la question ne se pose pas autrement , on ne peut
assigner un terme aux déchirements intérieurs de la Péninsule.
Si les factieux paraissent à la porte de quelque ville ou de quelque village , la population prendra bien, comme ici, les armes pour les repousser , si elle est la plus forte ; mais elle agit avec eux, comme elle agirait avec une bande de voleurs qui viendraient piller et massacrer ; c'est un instinct de conservation et de défense individuelle ;" il est bien rare qu'il y ait autre chose , au moins jusqu'à présent.
Nous atteignîmes sans rencontre Calataynd. C'est une ville suspecte et mal bâtie , à l'endroit où la Xiloca se jette dans le Xalon, fleuve excellent , à ce que dit Pline , pour la trempe des armes. Calatayud est l'ancienne Rilbilis , patrie du poëte Martial , et les modernes habitants s'appellent encore aujourd'hui Bilbilinos , comme ceux de Cadix se nomment Gaditanos , de l'ancien nom de leur ville, Gadès. L'édifice le plus apparent de Calatayud est la maison des jésuites , immense bâtiment de briques d'un caractère assez sévère.
Une des infirmités de la diligence espagnole est la longueur des relais; il faut tant de cordes et de palonniers pour atteler six mules que ce n'est jamais fini. Toute la population, selon l'usage , s'était attroupée autour de nous , et elle
eut tout le temps de nous inspecter à son aise. Ces inspections sont toujours dangereuses, car il est rare qu'il ne se trouve pas parmi les curieux des espions de la bande prochaine ou des bandits eux-mêmes qui prennent les devants pour attendre la diligence au premier coude. Il y avait là d'assez mauvaises figures pour que la supposition ne fût pas calomnieuse.
Nous avions, il est vrai, pour nous escorter, deux gardes , escopeteros, juchés au haut de la voiture au milieu d'une demi -douzaine d'escopettes chargées et braquées sur l'impériale comme des pièces de siège aux créneaux d'une forteresse. Ces escopeteros sont fort bien payés : ce sont, assez souvent , des voleurs en retraite ou en activité ; dans le dernier cas , leur présence est une rançon déguisée que l'administration paye à la bande , et vaut un sauf-conduit. Et puis ils sont toujours bons contre les rateros ou petits voleurs isolés qui font le métier selon l'occasion et pour leur compte particulier. Les voleurs en bandes , les caballistas , comme ils s'appellent eux-mêmes, professent pour eux un profond mépris et les fusillent partout où ils les rencontrent ; car en Espagne, pays d'étiquette, il y a une hiérarchie des grands chemins.
En sortant de Calatayud, on passe devant un couvent de capucins. Un troupeau de gueux en
guenilles étaient accroupis à la porte, attendant la soupe, et se roulaient dans l'ordure au milieu des pourceaux et des bœufs qui bivouaquaient sur la place. Je ne saurais dire quels étaient les plus brutes , des brutes ou des hommes. Faites donc résonner aux oreilles de pareils êtres les saints mots de patrie , de gloire , de liberté ; ils vous répondront par ce mot animal, mais sans réplique : Corner!
A Ateca , le relais suivant, nouveaux mendiants, nouvelles scènes de dégradation et de misère. Un garçon à tête de singe l battait du tambour sur son menton avec un gros caillou ; c'était un bruit affreux ; un vieillard faisait la roue , une vieille femme chauve chantait des coplttas amoureuses; une jeune fille, que ses haillons laissaient à demi nue , nous faisait des gestes obscènes ; tout cela pour obtenir l'aumône d'un cuarto. Essayez de rappeler ces âmes dégradées à la di gnité, à la pudeur, au respect de soi, elles vous répondront, elles aussi : Corner. Hélas! hélas! combien faudra-t-il de siècles pour guérir des plaies de tant de siècles ?
1 Plus tard, quand je visitai le musée de Madrid, je retrouvai trait pour trait la même figure dans le tableau des Muchachos de Villa vincenzio , disciple de Murillo. C'est le petit Voleur de droite, et la ressemblance est si frappante, qu'on dirait que mon singe d'Ateca a pose pour le peintre.
Traversant ces groupes immondes , une jeune femme en mantille et d'une démarche élégante alla s'asseoir sur un banc de pierre au bord de la route , à l'ombre d'un olivier ; elle agitait son éventail d'une main dolente , et son grand œil noir, fixé sur nous , nous suivit mélancoliquement, jusqu'à ce qu'elle nous eût perdus de vue. Victime de l'absence, attendait-elle quelque être chéri? Est-ce l'attente trompée qui répandait sur ses traits cet air de tristesse qui m'avait frappé ? Peut-être était-ce une femme supérieure et passionnée qui se mourait de langueur et d'ennui dans ce misérable village et qui aspirait à briller sur quelque grand théâtre , comme l'aigle aux fers aspire au soleil. Condamnée au repos et à la captivité , elle venait chercher là peut-être des émotions de voyage, elle s'envolait par la pensée dans cette voiture qui fuyait loin d'elle ; et, consolée par ce moment d'illusion , la belle captive rentrait moins triste dans son cachot.
Tandis que j'échafaudais tout un poëme sur cette rapide apparition , j'aperçus le zagal qui marchait en ce moment à côté de la portière.
— Quelle est cette femme? lui demandai-je.
— Quelle femme ?
— La femme qui est venue voir passer la diligence à la sortie d'Ateca.
— Ah ! ah ! vous avez donc remarqué la Conchita !
— Elle est assez jolie pour cela.
— En effet , elle est muy gitana, littéralement , très-bohémienne , c'est-à-dire très-avenante.
— Mais qui est-elle donc?
— Votre merci ne devine pas ?
— Non.
— Eh ! c'est une...
— Allons donc ! m'écriai-je en l'interrompant; que viendrait-elle faire là ?
— Elle jette ses filets sur la route , cela lui a réussi quelquefois.
Je me renfonçai dans mon coin, désolé d'avoir interrogé le rustre; d'un souffle il venait de renverser tout mon roman. Réalité , sèche et dure pédante , que de fois tu nous fais regretter les belles et poétiques visions de l'erreur ! S ur la branche où notre imagination met un rossignol, tu nous montres , toi , un reptile.
En ce moment une forte odeur de soufre me prit si violemment au nez que je pus me croire un instant dans le cratère de l'Etna. Un volcan venait-il de s'ouvrir sous nos pas ? Ce n'était rien d'aussi tragique : il arrivait tout simplement que nous passions devant les eaux sulfureuses d'Alhama, lesquelles descendent , comme des ruisseaux de lait, des flancs d'un mont aride, et bouillonnent au milieu des rochers. Le lieu est sauvage , la route fait à chaque pas des coudes brusques et inatten-
dus; Je Xalon , que Ton côtoie depuis Calatayud, roule avec fracas au fond de la gorge ; les montagnes qui la ceignent sont nues et grises; et tandis que les lieux bas étaient déjà plongés dans les ombres du soir, toutes les crêtes étaient embrasées par les feux ardents du soleil couchant. Ces teintes rouges, unies à l'odeur de soufre , donnaient au site quelque chose d'infernal, et Dante en eût fait une de ses bolge fantastiques.
Nous arrivâmes la nuit à Ariza : c'est là qu'on soupe et qu'on couche. La posada est tenue par un Maltais qui passe pour le plus grand empoisonneur de toute la route et qui mérite sa réputation. Le comedor ou salle à manger est assez propre ; la table est ornée de fleurs ; mais tout cela n'est qu'une infâme déception : le souper est un meurtre ; tout nage dans l'huile rance , et le vin pue le bouc à plein gosier. Malheur à qui touche à ce banquet d'Atrides !
Quand on arrive à onze heures du soir et qu'il faut être sur pied à deux heures du matin , il ne vaut pas la peine de se mettre au lit : j'attendis l'heure du départ , assis sur une chaise au coin du feu ; et , gagnant le coche avant tout le monde , j'étais blotti dans mon coin , que le reste de la compagnie dormait encore à moitié. Cela me permit de me mettre à mon aise et de prendre la part du lion. On n'est nulle part plus égoïste
qu'en diligence , et je recommande , comme une bonne recette , de monter toujours le premier.
Cette fois la précaution ne me servit guère : à peine étions-nous en route que je fus obligé de descendre. J'étais malade du souper de mon empoisonneur d'Àriza , quoique je l'eusse à peine effleuré du bout des dents. Et puis la diligence montait alors une côte longue et rapide ; il avait plu ; la route était glissante , et malgré un renfort de mules , la voiture se mouvait à peine , et, s'arrêtant court vingt fois par minute , menaçait à chaque pas de s'en aller à reculons. Il n'en fallait pas davantage pour me rendre malade , alors même que le Maltais de malédiction n'eût pas pris les devants. Je descendis donc malgré la nuit qui était profonde et la pluie qui était froide, et je gravis la côte à pied.
. J'arrivai au haut de la montagne bien avant la diligence , et j'entrai pour l'attendre dans une auberge isolée , la venta de San-Martino. Quel fut mon étonnement en entendant une voix invisible m'adresser la parole en français ! C'était le ventero qui me faisait les honneurs de sa maison du fond de son lit. Encore une de ces existences violemment déplacées par le tremblement de terre de l'Empire : mon hôtelier avait été lancé jusqu'en Russie ; au retour de cette campagne désastreuse et à la suite de tous les autres désas-
très qui l'avaient suivie , il avait jeté le casque aux orties et il était venu planter une auberge sur cette montagne. Il se leva pour m'en faire mieux les honneurs ; il alluma un grand feu de bruyères tout en me contant ses aventures , et il fallut boire à la santé de la France un grand verre d'eau-de-vie exécrable qui , à entendre mon vétéran , ne m'en devait pas moins servir d'antidote contre les poisons du Maltais. Jointe à la marche et au grand air , la médecine agit en effet ; elle me guérit.
Sur ces entrefaites , le jour s'était levé , la diligence m'avait rattrapé , je repris ma place , au grand désespoir de mes voisins, et fouette , cocher ! Nous venions de quitter F Aragon , et nous entrions dans la Castille Vieille.
Nous avons voyagé toute la matinée dans un pays sauvage , à travers des montagnes arides sillonnées de gorges étroites , profondes , arrosées toutes par le Xalon. Quelques villages, qu'on prendrait d'en haut pour des rochers éboulés , sont jetés pêle-mêle au fond des précipices , et les hauteurs sont couronnées de ruines féodales dont la présence est un démenti au vieil adage , qu'il n'y a pas de châteaux en Espagne. La ville de Médinaceli reste à droite , égarée dans la sphère des orages , et plus loin , du même côté , est Siguenza, cette fille de Sagonte, conquise
sur les Maures par un évêque français , don Bernard d'Angers. Mais de la route on n'aperçoit ni l'une ni l'autre ville ; le temps , d'ailleurs, était nébuleux, le soleil invisible, la nature morne, et la route est détestable.
Nous étions à l'étape d'Alcolea-del-Pinar au milieu du jour. La table était dressée ; mais le dîner m'a paru trop proche parent du souper d'Ariza pour que j'y voulusse toucher; l'un m'avait fait trop souffrir pour me risquer à l'autre. C'est bien le moins que la leçon me serve , je l'ai payée assez cher; j'ai dû me contenter d'un morceau de pain sec , comme un écolier en pénitence.
D'ailleurs ces repas en commun sont fort peu engageants. En Espagne on n'y regarde pas de si près. Indépendamment de plusieurs autres inconvénients que je tais , tout le monde met sa fourchette au plat ; c'est tout au plus si on ne boit pas dans le même verre , et si l'on ne mange pas dans la même assiette. Or, il n'y a plus ici de jeune comtesse de M... Il est prudent de se placer à table à côté des femmes , s'il y en a et si elles sont jeunes. C'est un conseil que je donne en passant aux voyageurs en Espagne ; l'expérience leur apprendra pourquoi , et ils me remercieront du conseil.
Tandis que la joyeuse compagnie mange, boit,
lOo —
rit, etc., je mâche péniblement mon pain sec et je prends mes notes. Il m'est arrivé maintes fois de dîner mieux que cela , même au Café Anglais.
Guadabjara.
On sort de la Castille Vieille en sortant d'Alcolea-del-Pinar , et l'on entre dans la Castille Nouvelle .La première chose qui me frappa fut une forêt de carrascas , yeuses; la rencontre en effet est assez remarquable , car c'est le premier bois que je rencontrais depuis mon départ de France. L'Espagne est le pays le plus nu de l'Europe. Les paysans ont une superstition contre les arbres : Les arbres , disent-ils , attirent les oiseaux , et les oiseaux mangent le blé. Forts de ce bel
axiome 9 ils coupent tout sans pitié ; c'est tout au plus s'ils font grâce aux oliviers et aux arbres fruitiers , et il a fallu des peines sévères pour les empêcher d'abattre les ormeaux et les charmes que Charles III a fait planter sur quelques grandes routes ; encore n'ont-ils pas tous été respectés.
Sorti de ce vestibule , on retrouve l'Espagne tout entière avec sa désespérante nudité. Nous voici sur ce vaste plateau de Castille qui s'étend jusqu'à la Sierra-Morena. Une bruyère triste et solitaire se déroule devant nous à perte de vue; un troupeau de moutons noirs y pâture en silence; un bergeries garde ; il est seul et debout, son chien noir dort à ses pieds ; le soleil darde à plomb sur le chapeau qui couvre son front basané ' ; le vent soulève les plis de son manteau brun; immobile comme un terme antique ou une colonne milliaire , il s'appuie nonchalamment sur sa houlette ; cette houlette est une carabine.
Il nous regarde passer d'un air indifférent et sans faire un mouvement ; aussi insouciant que le maître, le chien se réveille à peine au bruit
1 Le chapeau castillan a la forme ronde et basse comme le chapeau aragonais, mais^il aies ailes deux fois moins larges. Le manteau et la chaussure sont les mêmes.
des mille sonnettes de nos mules ; il soulève à demi la tète , entr'ouvre un œil indolent , le referme et se rendort.
Voilà la véritable idylle espagnole prise sur nature.
Un voyageur aborde un de ces pâtres taciturnes ; il l'interroge sur ses troupeaux et l'accable de questions. Combien donnent-ils de laine? combien valent-ils la pièce? comment vivent-ils? que mangent-ils en hiver? que mangent-ils en été? à quelles maladies sont-ils sujets? en meurtil beaucoup?
— Senor, répond froidement le pâtre à l'intarissable interrogateur, aqui nacen, pacen , mueren K
Cette vie immobile convient à l'oisiveté séculaire de ce peuple indolent qui hait par-dessus tout la fatigue , et s'est fait, comme les Hindous, un dieu du repos. Un officier français était logé chez un paysan à son aise ; le toit de la cabane était troué , les murs lézardés , une mare infecte croupissait devant le seuil. Le maître du logis ne s'en apercevait pas ; à peine levé , il allait s'asseoir sur un banc de pierre à la porte de la maison , et il fumait là toute la journée , son escopette à côté de lui.
1 Ici ils naissent, ils paissent , ils meurent.
— Mais enfin , lui dit un jour l'officier , si , au lieu de passer votre temps comme vous le faites \ vous vouliez vous occuper un peu , vous dessécheriez cette mare , raffermiriez votre mur et boucheriez votre toit.
— Seigneur français , lui répondit le paysan avec un flegme imperturbable , en ôtant sa pipe de sa bouche , l'homme est sur la terre pour ne rien faire et pour adorer Dieu.
La diligence m'emporta tout le reste du jour à travers ces plaines taciturnes , sans qu'un village , un arbre , aucun mouvement du sol vinssent rompre la monotonie de l'horizon ; sur le soir , cependant , nous entrâmes dans un pays moins uniforme ; le terrain s'accidente , la ligne droite du chemin se brise entre une chaîne de collines , et le vaste château ruiné de Torija, qui commande au loin la route , anime le paysage devenu tout d'un coup pittoresque, et le peuple des belliqueux souvenirs du moyen âge. Les turbans maures couronnent les créneaux , les chevaliers chrétiens sont au pied , les échelles sont dressées : l'assaut commence ; grands coups de lance , grands coups d'épée , cris confus , voix terribles: Vive Allah ! — Gloire à Christ!... Au premier détour du chemin , la vision s'évanouit.
J'oublie une scène d'un autre genre, à laquelle
j'ai assisté à l'un des relais de la route , je ne me rappelle plus lequel. Une chaise de poste dételée était arrêtée à la porte , et le voyageur, qui était étranger , se fâchait pour avoir des chevaux.
— Quand je vous dis que je n'en ai point, disait le maître de poste avec un grand calme.
— Comment , point ! Et ces quatre qui sont à l'écurie?
— Ils sont fatigués. Demain matin ils seront reposés et pourront marcher.
— Et vous vous imaginez donc que je veux passer la nuit ici? Je vous dis que je suis pressé.
— Que voulez-vous que j'y fasse?
— Je payerai double poste , s'il le faut.
— Cela ne donnera pas de jambes à mes chevaux.
— Savez-vous bien que je suis secrétaire d'ambassade?
— Je vous crois sur parole.
— Et que j'ai ordre du ministre pour avoir des chevaux partout où je passe? En disant cela, il tira une circulaire ministérielle de son portefeuille et la mit sous les yeux du maître de poste.
— Très-bien ! dit celui-ci après l'avoir lue ; mais le ministre ne dit pas qu'il me les remplacera , mes chevaux, si on me les tue! D'ailleurs, je ne vous en refuse pas; demain vous en aurez
tant que vous voudrez. Ce soir, c'est impossible.
— Je te donne un louis, si tu veux doubler la poste , reprit le voyageur en se tournant vers le postillon qui l'avait amené.
— Je ne puis pas , répondit le postillon , en allumant sa cigarette de papier de Valence ; mes chevaux sont tués (mis cahalos son matados). Làdessus il remonte tranquillement en selle, et s'en retourne à petits pas , sans s'inquiéter de ce qu'allait devenir le voyageur. Celui-ci était exaspéré ; mais sa colère et ses menaces venaient se briser contre cette force d'inertie qui est la puissance de l'Espagnol ; le maître de poste était impassible.
— Chien d'Espagnol ! s'écria le voyageur hors de lui , je te forcerai bien à obéir ; et il sauta sur un pistolet.
Ce mouvement fut suivi de l'apparition immédiate de deux ou trois palefreniers armés de fourches , dont la présence imposa à l'étranger , car il était là , seul, avec un valet qui n'avait pas l'air martial , et il jouait évidemment sa vie. Quant au maître de poste , il n'avait pas sourcillé; il ne dit que trois mots : Hombre, no te incomodes ! L'ami , ne nous fâchons pas ; mais il les accompagna d'un regard dont je n'oublierai jamais l'expression puissante et terrible. On
— lia —
voyait bien qu'il n'aurait pas ajouté un mot de plus , et qu'à la première démonstration du secrétaire d'ambassade , l'imprudent était mort.
Les négociations étaient rompues de manière à ne pouvoir plus être renouées; toute conciliation était devenue impossible. Le maître de poste rentra chez lui avec les garçons , et le voyageur demeura seul sur la grande route. Il dut s'estimer heureux qu'un meunier voulût bien consentir à lui louer sa mule , pour tirer sa chaise au pas jusqu'au premier relais.
— Tout cela vient , me dit le mayoral , de ce qu'il a mal pris le maître de poste ; car, au fond, c'est un bon enfant. L'Espagnol veut qu'on le respecte , et il ne souffre pas qu'on le traite pardessous sa jambe : on obtient tout de lui par les bons procédés ; rien autrement. Vous autres étrangers, vous ne mesurez pas assez vos paroles , et vous vous faites souvent ainsi de mauvaises affaires. H y a quelques jours qu'il est arrivé une aventure de ce genre dans un des villages que nous avons traversés : trois ou quatre de vos compatriotes qui retournaient chez eux s'y arrêtèrent pour y passer la nuit ; ils étaient de belle humeur et disposés à rire ; ils voulurent plaisanter avec la servante , et l'un d'eux l'embrassa de force ; la fille qui , à ce qu'il paraît , a
son novio l dans la maison , prit la chose au sérieux et alla se plaindre au posaderode l'outrage qu'on lui avait fait. Le posadero est un Espagnol de la vieille roche, fort délicat sur le point d'honneur , muy pundonoroso, et il n'entend pas qu'on prenne sa maison pour autre chose que ce qu'elle est. Il monta dans la chambre des jeunes gens avec son grand couteau de cuisine.
— Quel est le coupable? dit-il en entrant, qu'on me le désigne ; je veux le savoir ; où est-il que je lui coupe l'oreille ? Je la clouerai à la porte de ma posada , et j'écrirai dessous : Ceci est l'oreille d'un Français insolent. On eut beaucoup de peine à l'apaiser , et j'espère que vos compatriotes profitèrent de la leçon ; car , voyez-vous , je le connais , le vieux loup , et il l'aurait fait comme il le disait. Et quant au voyageur de ce soir , il doit remercier la Vierge de s'en être tiré à si bon marché ; il pouvait lui arriver pis que de courir la poste avec la mule d'un meunier.
En arrivant à Guadalajara, nous avons trouvé une grande confusion dans la cour de l'auberge ; la diligence de Madrid arrivait en même temps que nous ; elle était pleine et j'ai compris le péril au premier coup d'œil. Les lits, me suis-je dit , vont être rares , et , fatigué d'une nuit
'Fiancé.
blanche, je n'étais pas fâché de reposer quelques heures. Je n'ai donc fait qu'un saut de la voiture dans la meilleure chambre de la posada , et je m'y suis installé en vertu du droit naturel du pre mier occupant. Mais le droit est souvent modifié par le fait : à peine ai-je été en possession de ma conquête que la posadera , grande et grosse brune en moustaches , est venue me prier de vouloir bien la céder à une dame qui arrivait par la diligence de Madrid. — Ma foi! lui dis-je avec humeur , il n'y a pas de dames en voyage , il n'y a que des voyageurs ; — mais , apercevant dans le corridor la dame en question , je me suis exécuté de bonne grâce : c'était Judith Grisi.
Elle revient de Madrid après une campagne qui, à ce qu'il paraît, l'a peu satisfaite , quoique sa voix, vivifiée et rajeunie aux feux inspirateurs du soleil méridional , y eût repris toute sa fraîcheur et son éclat ; mais elle n'a pas été comprise; Madrid est la ville du monde la moins musicienne. Elle retourne maintenant en Italie avec son mari, le jeune comte B... de Milan.
Le souper fut nombreux, et il m'eût paru long, si je n'eusse eu pour voisine la belle Italienne. Je l'avais connue autrefois à Florence , à l'époque où elle était la reine du Cocomero, et sa présence me reportait tout d'un coup bien loin, à ces jours heureux et à jamais perdus où je possédais les
seuls biens dignes d'être pleures : la jeunesse , l'espérance et la liberté. Je revoyais sous ses traits cette Italie tant aimée , où mon âme s'est ouverte au sentiment du beau , et qui est pour moi si riche d'émotions et de souvenirs qu'elle est devenue la patrie de ma pensée. J'ai aimé cette terre , si longtemps , si ardemment désirée , comme on aime une maîtresse à vingt-deux ans ;■ et mon bonheur a été complet, car je puis dire que je l'ai possédée. Indépendant alors comme l'oiseau de l'air, je l'ai parcourue en tous sens , je me suis emparé d'elle , je m'en suis pénétré jusqu'à en faire une partie de moi-même. Et aujourd'hui encore, après tant d'années , j'ai bien de la peine à me persuader que je ne sois pas né sous le soleil latin , et que cette Rome , où j'ai vécu tant de vies , ne soit pas mon berceau.
Judith Grisi faisait , sans s'en douter , vibrer en moi toutes ces cordes ; et mon sacrifice est bien payé par les mille souvenirs endormis que sa rencontre a réveillés dans mon cœur ; ils valent bien une nuit blanche. Il va sans dire que pendant nos pourparlers tous les lits avaient été mis au pillage ; à moins de partager celui d'un inconnu , il faut me résigner encore aujourd'hui à passer la nuit dans mon manteau ; mais au lieu de la passer dans l'air enfumé de la posada , j'ai
mieux aimé la passer à la belle étoile. Tandis que tout le monde allait chercher son lit ou sa moitié de lit , je suis sorti pour courir la ville, embossé dans mon manteau , ni plus ni moins qu'un hidalgo qui s'en va en bonne fortune.
Guadalajara est une vieille ville qui fut conquise sur les Mores par un cousin du Cid don Alvar Fagnès. Bien des siècles auparavant, Sertorius avait illustré par sa présence le site qu'elle occupe. Son nom veut dire en arabe fleuve pierreux ; il serait plus exact si , au lieu de fleuve , on mettait rues, car elles sont si pierreuses, qu'il faut avoir le pied montagnard pour n'y pas trébucher à chaque pas , sans compter qu'elles sont escarpées au point que quelques-unes en sont inaccessibles , et tellement tortueuses , tellement étroites , qu'on s'y coudoie en passant deux , et qu'on s'y perd, si on n'a pas le fil de ce labyrinthe inextricable. Jetées au hasard les unes par-dessus les autres , sans plan , sans ordre , les maisons sont dignes des rues ; mais vu la nuit , au clair de lune , tout cela a une physionomie étrange , mystérieuse ; c'est bien là la vieille ville du moyen âge. Je n'ai pas besoin de dire qu'elle n'est éclairée que par les lampes des madones ; mais une lune resplendissante rendait peu sensible la privation des réverbères.
Malgré la lune , je me suis perdu. Un homme
en capuchon, armé d'une lanterne et d'une pique, s'est approché de moi : c'était le sereno ; il m'a tiré d'affaire et m'a mis dans le bon chemin , car le sereno ne sert pas seulement à crier les heures et le temps qu'il fait : cet enfant de la nuit cumule bien d'autres fonctions. Pour une piécette, il accompagne chez lui le citadin attardé et le rassure contre la crainte des voleurs ; il réveille avant le jour les voyageurs et les chasseurs ; il tue les chiens errants dont les hurlements troublent le sommeil du quartier ; il fait la garde aux portes galantes , et protège les amours hasardeuses.
— Caballero ! me dit le sereno en s'arrêtant devant un grand bâtiment , voilà ce qu'il faut voir : c'est le palais de S. E. le duc del Infantado.
L'édifice est en effet grandiose et d'un haut style ; les pierres extérieures sont taillées en diamant, comme les palais de Florence; mais la galerie supérieure et les balcons sont murés, et l'harmonie de l'ensemble est détruite par cette œuvre de barbarie. La couleur , qui joue un si grand rôle dans l'architecture , m'a paru magnifique ; autant que j'en ai pu juger à la clarté de la lune; ce sont ces fortes teintes jaunes qui ajoutent tant de prestige aux monuments de Rome. On vante la cour et les fresques du peintre florentin Romulus-Cincinnatus. Voilà deux bien
grands noms réunis pour un peintre médiocre. C'est d'ici que partit la première protestation de l'infant don Carlos contre l'abolition de la loi salique; c'est donc ici qu'est née la guerre civile, ce monstre à la gueule béante qui dévore les hommes et les trésors de la monarchie espagnole : épreuve terrible , mais nécessaire , où les peuples vieillis , énervés , se retrempent et se rajeunissent. Si affreuses que soient en elles-mêmes les guerres civiles , elles sont inséparables de tout mouvement sérieux de la machine politique et inhérentes au progrès ; elles sont la sanction de tout ordre social nouveau , et , pour ma part , je me défie d'une révolution sans guerre civile. Je n'aime pas les choses qui s'établissent sans résistance. Cette facilité des commencements est un piège où s'endorment ceux qui y tombent , un écueil où vient échouer la vigilance ; l'obstacle tient en haleine , il donne à la victoire des chances de durée qu'elle n'a pas sans lui ; plus la lutte a été acharnée , plus le triomphe est précieux ; c'est comme une mère dont l'enfant le plus cher est celui qui lui a coûté le plus de douleurs.
La guerre civile dessine les opinions et force chacun à prendre un parti. L'alarme incessante d'un danger commun rapproche les hommes , tient les esprits éveillés 5 émeut les sympathies publiques ; c'est le sac des villes , le massacre
des populations qui arment la bouche des tribuns de ces foudres irrésistibles qui font triompher la vérité. L'histoire pourra déplorer les cruautés inutiles de la guerre actuelle , elle flétrira les excès honteux dont elle n'a été que le prétexte , mais elle ne dira pas qu'elle a été inutile à l'avenir de l'Espagne. Si tout se fût passé à l'amiable, et que don Carlos , au lieu de déployer l'étendard de la révolte , fut resté tranquillement chez lui , que serait-il arrivé? La fille de Christine, acceptée sans opposition comme la descendante naturelle d'Isabelle la Catholique sa marraine et son aïeule, eût pris place tout d'emblée dans les rangs superbes et dédaigneux des légitimités européennes , et à l'heure qu'il est , l'Espagne serait ce qu'elle était sous Ferdinand. Il n'y aurait pas de guerre civile , mais il n'y aurait pas eu de progrès. Isabelle, contestée, attaquée par un parti , a dû s'appuyer sur un autre ; de là les amnisties , les cortès , les milices , la presse , et voilà l'Espagne sur la grande route. Elle n'y a fait qu'un pas , mais c'est à elle maintenant à s'y tenir et à marcher en avant. Ainsi l'on peut dire que la liberté naissante de la Péninsule n'a pas eu d'auxiliaire plus efficace que le prétendant , et que la contre-révolution a servi la révolution. C'est la destinée de toute cause juste, que les complots de ses ennemis mêmes tournent à son profit.
C'est dommage, me dit le sereno, resté muet a côté de moi , que votre merci ne puisse pas voir le Panthéon.
— Le Panthéon à Guadalajara ! qu'est-ce donc que cela?
— C'est la sépulture héréditaire de cette illustre famille del Infantado. Il est tout de marbre et rivalise en magnificence avec le Panthéon de l'Escurial , où dorment les rois nos seigneurs , qui sont en gloire.
En Espagne , on n'écrit jamais dans les actes officiels le nom d'un roi mort sans le faire suivre de ces quatre majuscules sacramentelles ( Q. E. E. G. ) : Qui est en gloire , c'est-à-dire dans le paradis. S'il s'agit du roi régnant, la formule est (Q. D. G. ) : Que dieu garde! Il ne faut pas oublier que le sereno est un fonctionnaire public.
0 orgueil castillan! me disais-je en rentrant dans la posada ; orgueil de Titan ! Il faut venir en Espagne pour voir une famille sans génie et sans gloire se décerner aussi naïvement l'apothéose et faire de sa bière un Panthéon !
Torrejo.
Quand nous partîmes de Guadalajara, la lune était couchée et le jour pas encore bien levé ; nous avons fait les premières lieues à la clarté des étoiles. Au soleil levant, je vis étinceler au bout de la plaine une forêt de clochers, de dômes, de coupoles , qui me rappelèrent tout d'un coup les campaniles de la Terre d'Otrante , dont ils ont les formes pittoresques et la physionomie
orientale : les uns sont de pierre blanche, les antres en faïence peinte, comme les minarets maures. Des croix brillaient sur tous ces faîtes. Cette ville, étincelante comme une cité des Mille et une Nuits, est Alcala de Henarès. Nous n'y entrâmes point : la diligence est dans l'usage de la tourner et de passer au pied de ses murailles. Je regrettai vivement de ne pas m'y arrêter, car ce lieu , deux fois illustre, mérite les honneurs d'un double pèlerinage : Cervantes y naquit, Ximenès y est enseveli.
Nés l'un et l'autre dans la pauvreté , ces deux grands hommes furent les enfants de leur génie ; seulement la gloire eut pour eux des fruits bien différents : la vie de l'un fut une longue épreuve; la vie de l'autre , une longue prospérité. Obscur camérier d'un cardinal italien, simple soldat à Lépante , esclave à Alger , et au retour pauvre percepteur de bulles en Andalousie, Cervantes mourut comme il avait vécu, dans la misère et l'abandon. Il n'a pas même un tombeau dans son ingrate patrie. Ximenès , au contraire , repose dans le mausolée le plus magnifique qu'il y ait en Espagne, et l'on conserve, comme une relique, sa crosse épiscopale à côté d'un crucifix d'ivoire sorti de l'oratoire de Sixte-Quint , autre grand homme de ce siècle.
La vie de don Francisco Ximenès de Cisneros
est écrite dans ce distique de son épitaphe :
PRETEXTAM JUNXI SACCO GALEAMQUE GALERO FRATER DUX PRjESUL CARDINEUSQUE PATER.
Simple franciscain d'abord, puis provincial de Tordre , il fut successivement confesseur d'Isabelle la Catholique, cardinal, archevêque de Tolède et grand inquisiteur. Il fonda l'université d'Alcala et fit la conquête d'Oran en personne et à ses frais. Régent du royaume pendant la minorité de Charles-Quint, il conserva la couronne à ce prince à force d'habileté; et pour prix d'un pareil bienfait, cela devait être, il mourut en disgrâce, quelques-uns disent empoisonné. Il avait quatre-vingts ans, n'avait jamais quitté sa robe de moine, et ne laissa rien. Malgré la haine et l'envie qui s'attachent aux grandes positions politiques , il conserva tant de prestige sur l'imagination des peuples, qu'il passa jusqu'à son dernier jour pour avoir le don des miracles. C'est bien certainement le seul ministre qui soit mort avec cette réputation.
Ximenès est le plus grand homme d'Etat qu'ait eu l'Espagne ; plus que tout autre il a contribué au grand œuvre de son unité politique. A peine cette unité était-elle constituée par le mariage de Ferdinand et Isabelle et par la conquête de Gre-
nade, qu'elle fut compromise par la mort du mari de Jeanne la Folle. La Péninsule fut menacée alors d'un démembrement, et Ximenès la sauva de cette catastrophe imminente en conservant le trône à cet ingrat monarque, qui ne tarda pas à abuser de cette unité , si laborieusement conquise, en la tournant au profit d'un despotisme jusqu'alors sans exemple.
Venu un demi-siècle après Ximenès , l'auteur du Don Quichotte fit une œuvre tout autre : en réagissant contre cette chevalerie qui, jointe au génie chrétien dont elle était fille, voire même à l'inquisition, avait tant contribué à l'unité péninsulaire , il brisait un instrument inutile après la victoire. La chevalerie n'avait plus de raison d'être : c'était une institution désormais sans objet, et partant puérile, souvent même ridicule : Allah était vaincu , la croix triomphait, l'Espagnol était maître chez lui. L'esprit de conquête et d'aventures avait changé de forme ; n'ayant plus de cités mores à conquérir , comme le Cid, on allait chercher des mondes sur les pas de Christophe Colomb.
Seulement une question délicate reste à résoudre, un doute à éclaircir : c'est de savoir si la réaction de Cervantes n'a pas été trop forte; si, en arrachant violemment du cœur de sa patrie ce vieux levain chevaleresque , qui avait sa poé-
sie et sa grandeur , il ne l'a pas jetée d'un excès dans l'autre et précipitée dans le grossier égoïsme, dans les intérêts cupides et matériels où ont croupi depuis, l'une après l'autre, tant de générations. La chevalerie était un fleuve dévié qu'il ne fallait peut-être pas tarir, mais seulement diriger vers un nouveau but.
La plaine d'Alcaîa est coupée par le fleuve Henarès et toute semée de chapelles ; là-haut sur ces collines, à gauche, était un ermitage bâti en mémoire d'une croix miraculeuse qui apparut, dans le ciel , à l'évèque Bernard , pour lui annoncer la prochaine destruction des Mores. Hoc erai siynum Dei. 11 serait à souhaiter qu'aujourd'hui quelque nouveau talisman vînt annoncer de même la fin de la guerre civile.
Un bataillon d'infanterie, venant de Madrid et se rendant à l'armée du nord , passait en ce moment sur la route, et disait assez par sa présence combien l'Espagne est encore loin du dénoûment. Le soldat marchait à pas lents , sans enthousiasme, l'œil éteint, la tête basse, et plongé dans un morne silence ; il n'en est cependant qu'à sa première étape , que sera-ce donc à la dernière? Ce n'est pas ainsi que les armées de la révolution française marchaient à l'ennemi.
Je le répète : il n'existe aucune analogie entre les deux époques et les deux peuples.
Le pays est toujours plus laid à mesure qu'on approche de Madrid : c'est le plus insignifiant et le plus nu de toute l'Espagne. ïl faut ajouter à cela que le chemin devient sablonneux et que, forcé d'aller au pas, on n'a pas même la ressource d'échapper par la vitesse des chevaux à cette affreuse nature. On est condamné à boire le calice jusqu'à la lie.
Nous avions laissé un voyageur à Guadalajara et nous l'avions remplacé par un marchand de Léon qui va à Madrid pour ses affaires. Il est plus hospitalier et plus communicatif que ne le sont d'ordinaire ses compatriotes, et il a de plus, pour moi , l'avantage de prononcer l'espagnol fort distinctement; je perds peu de ce qu'il dit , et cela me rend attentif ; il s'en est aperçu , et se voyant écouté, il s'est mis à me raconter mille choses de son pays. C'est un moyen de tuer le temps, je le laisse défiler son chapelet jusqu'au bout. Parmi beaucoup de puérilités oiseuses , il m'a donné des détails intéressants sur une tribu mystérieuse , les Maragatos , qu'il paraît bien connaître et dont on ignore assez généralement l'existence en Europe. Voici à peu près ce qu'il m'en a raconté , c'est , je crois , tout ce qu'on en sait; les historiens n'en disent pas davantage.
Les Maragatos occupent les montagnes d'Àstorga , à l'est de Léon. C'est une peuplade séparée
de ses voisins par le caractère , le costume et les mœurs. Ils ne vivent qu'entre eux et professent un mépris profond pour tout ce qui leur est étranger. Presque tous les Maragatos sont muletiers. Ils sont francs de cœur , d'une probité reconnue , mais sérieux et taciturnes ; on remarque qu'ils ne chantent jamais sur les chemins en conduisant leurs mules ; ils sont d'un tempérament sec, maigres de visage, quoique forts et vigoureux ; leurs femmes sont robustes et d'un courage à toute épreuve.
On a beaucoup discuté en Espagne sur cette petite tribu. La ténacité de ses mœurs et de ses occupations héréditaires atteste une haute antiquité ; mais on ne sait rien de précis sur son origine. On lit dans Marianaque don Alonzo , roi de Léon , qui régnait vers le milieu du huitième siècle , eut , d'une obscure maîtresse , un bâtard nommé Maragato. Alonzo mort , sa couronne passa à Alonzo II , son petit-fils. C'était en 783. Malgré sa naissance illégitime, Maragato fît valoir ses droits au trône et prétendit à la succession de son père. Il se fit un parti ; mais, ne se croyant pas assez fort pour soutenir ses prétentions par les armes , il eut recours aux Mores , et s'engagea , s'ils l'assistaient dans son entreprise, à leur payer un tribut annuel de cinquante filles nobles et cinquante filles du peuple. A ces conditions ,
le roi de Cordoue , Abdéram , lui envoya des secours considérables. Alonzo n'était pas de force à lutter ; il quitta sa capitale et se réfugia dans les montagnes de Biscaye. Maragato monta sur le trône de Léon et l'occupa près de six ans.
Durant son règne, il céda des terres et plu sieurs places qui le maintenaient dans sa domination ; et l'on veut que les Maragatos actuels soient les descendants des auxiliaires mahométans de l'usurpateur; mais cette opinion n'est guère fondée que sur un rapport de nom ; aucun monument historique ne vient à l'appui. Seulement les femmes ont conservé , dans leur costume , quelque chose de moresque.
Ce costume est tout à fait original et ne ressemble à rien en Espagne. Elles portent sur la tête une espèce de chapeau blanc qui ressemble assez 5 par la couleur et par la forme , à celui des femmes du Maroc; leurs cheveux, qu'elles ont l'habitude de peindre , sont séparés sur le front et pendent des deux côtés du visage. Elles portent des anneaux d'oreilles énormes, et de grands chapelets de corail qui retombent sur la poitrine en forme de collier , et auxquels sont suspendus par centaines des médailles d'argent et des portraits de saints. Leurs robes brunes sont boutonnées de haut en bas, et les manches en sont larges et ouvertes par derrière.
Les hommes portent le chapeau calanier , une jaquette serrée au corps par une ceinture , et c!e larges culottes attachées sur le genou , mais qui pendent par-dessus la jarretière jusqu'à mi-jambe. Ils ont une fraise au cou et des bottines de drap fixées avec des boutons. On retrouve un costume à peu près semblable sur plusieurs médailles inconnues de la Péninsule ibérique. Il en existe une entre autres qu'on dit celtibérienne , et qui porte en effigie un homme à cheval exactement vêtu comme un Maragato moderne. Les antiquaires font remonter ce monument à l'époque de la domination carthaginoise.
Les Maragatos sont dispersés dans ces villages liés entre eux par une espèce de pacte tacite , et soumis à des règles fixes dont personne ne s'écarte» Si quelqu'un faisait infraction aux usages et au costume de la société , il en serait chassé. Ils ne se marient qu'entre eux. Quand une jeune fille est fiancée, elle ne peut plus parler à d'autre garçon que son prétendu , sous peine d'une amende qui ordinairement se paye en vin. Tous les jeunes gens la poursuivent pour la faire tomber en faute , en l'obligeant , par leurs importunités, à leur adresser la parole. Après le mariage ? les femmes cessent de peindre leurs cheveux ; et tandis que leurs maris sont occupés à faire le commerce et à parcourir avec leurs mules les
montagnes de Galice , elles s'adonnent aux travaux de l'agriculture et aux soins domestiques.
Cette tribu pourrait vivre dans l'abondance , car elle est composée d'hommes actifs , industrieux; mais ils ont des besoins bornés, et croient qu'il est plus chrétien de vivre dans la pauvreté. Il semble que les Maragatos soient le type de ces muletiers yangois dont il est parlé dans Don Quichotte.
Les mœurs maragates se modifient de jour en jour. Le cours des siècles et le frottement des hommes leur ont déjà beaucoup enlevé de leur originalité primitive. C'est une médaille ancienne déjà fort altérée , et qui finira par perdre tout à fait son relief. Le costume des femmes a subi surtout des changements notables , et l'on peut prévoir le jour où , le grand niveau passant sur cette caste oubliée, elle se fondra dans ses voisins.
Tout en devisant, nous étions entrés dans le méchant village de Torrejo , dernier relais de Guadalajara à Madrid. Toutefois, rien n'annonce la capitale , bien qu'on n'en soit plus guère qu'à une poste ; le pays est aussi nu , aussi solitaire que si l'on était à cent lieues de toute ville. Seulement on aperçoit à quelque distance la fabrique de San-Fernando , et de l'autre côté une maison de campagne, l'Alaméda , qui appartient à la famille Osfuna, et qui est une véritable oasis dans
le désert. Mais tout cela est aride ; l'eau manque partout. De temps en temps passe un calesse enluminé comme ceux de Naples, ou quelque vieux berlingot à cinq mules enharnachées comme des chevaux à la foire. Ce sont là les seuls signes précurseurs de la capitale des Espagnes et des Indes. Si Ton fait toilette pour entrer à Saragosse , qu'on juge ce que ce doit être pour entrer à Madrid. Aussi n'en finit-on pas. L'heure passe , la halte se prolonge , le mayoral s'impatiente ; mais il a beau faire retentir la posada du cri de : Bamos! bamos ! al coche, caballeros ! al coche, senoras! personne ne paraît , personne ne bouge ; les hommes se rasent , les femmes se chaussent , premier soin d'une Espagnole , et j'aurais le temps , en attendant le départ , de composer un discours académique en trois points sur l'histoire des Maragatos. Le mayoral , poussé à bout, menace de partir seul ; le postillon , déjà en selle, fait claquer son fouet , alors seulement l'armée retardataire commence à s'ébranler. Dans moins de deux heures nous serons à Madrid , et nous y serions déjà sans tous ces délais. Mais dans les petites choses comme dans les grandes , ce peuple est toujours et partout le même , ajournant tout, remettant tout, comme s'il craignait de compromettre sa dignité en arrivant trop tôt ; l'Espagnol est le procrastinateur par excellence.
\ladrid , novembre.
Enfin me voici à Madrid, mais je n'ai pas encore eu le temps de me reconnaître , ni de m'orienter. D'abord les soins matériels m'ont absorbé ; ici tout est difficile , à commencer par les choses les plus simples ; c'est une affaire que de trouver un logement ; les cheminées sont d'une extrême rareté , et il fait déjà trop froid pour s'en passer. D'ailleurs , j'ai devant moi un long hiver, et il serait par trop dur d'être venu en Espagne pour souffrir du froid. Enfin , après plusieurs es
sais , j'ai trouvé à me caser tant bien que mal dans une maison de bains , Calle del Cahallero de Gracia, fondée par un Français -, car avant lui il n'y avait pas de bains à Madrid , par réaction sans doute contre les ablutions des Mores.
Les esprits sérieux sont tournés à la politique ; tous les yeux sont fixés sur la Navarre ; on ne parle guère d'autre chose , je dirai même qu'on en parle trop , car en révolution « Il faut des actions et non pas des paroles ; » et c'est l'action qui manque. Du reste, les idées qu'on se forme de loin sur tout ceci se modifient prodigieusement de près. On n'a pas en France une notion saine sur l'Espagne , et j'y ai été trompé comme tout le monde. Ce n'est pas du tout ce que j'attendais ; le bandeau commence à me tomber des ..yeux. Rien n'est moins poétique que la poétique Espagne.
A défaut de poésie , on voudrait trouver au moins du mouvement , de l'action , quelque chose , en un mot , de la France de 89 ; mais ceux qui viendraient chercher à Madrid le spectacle d'un peuple en révolution seraient bien trompés : jamais ville ne présenta un plus pacifique aspect. A l'exception de quelques parades de milice urbaine , la place publique est comme les cortès, un rendez-vous d'oisifs qui viennent faire des phrases et forger des nouvelles. La pli i-
lîppique de Démosthènes aux Athéniens s'appliquerait merveilleusement aux Espagnols d'aujourd'hui ; en les voyant muser à la Puerta-del-Sol, leur rendez-vous universel , on les prendrait véritablement pour ces badauds d'Athènes qui chassaient aux nouvelles de carrefour en carrefour, tandis que Philippe était à leur porte.
La reine est encore a sa résidence du Pardo , où la peur du choléra la tient prisonnière sous la garde d'un double ou triple cordon sanitaire; les ministres vont travailler de temps en temps avec elle , et les affaires vont leur train.
On parle beaucoup des ministères précédents, et les noms de Zéa et de Calomarde reviennent dans toutes les conversations. On ne saurait entendre ce qui se dit, ni juger ce qui se fait, si l'on ignore l'histoire des dernières années; il faut remonter à 18S0, année mémorable, qui marquera dans les annales de l'Espagne comme dans celles de la France ; ici par une révolution de palais , là par une révolution de place publique. Je me suis fait raconter ces cinq années par les hommes qui les ont vues , et voici ce que j'ai recueilli des bouches les plus compétentes. On comprendra mieux les événements en les pre nant à leur racine , de manière à en suivre la filiation. Et puis, c'est une page de l'histoire contemporaine qui n'est écrite encore nulle part,
que je sache , et qu'il est bon de faire connaître.
Ferdinand VII était veuf pour la troisième fois ; il avait épousé en premières noces une princesse napolitaine; en secondes, Marie-Isabelle de Portugal; en troisièmes, Marie-Amélie de Saxe ; n'ayant d'enfants d'aucune de ces trois premières femmes , il épousa en quatrièmes noces Marie-Christine de Bourbon , princesse des Deux-Siciles. L'année 18^0 s'ouvrit au milieu des réjouissances ; la vieille étiquette roide et fardée des Espagnes avait déridé son front morose, à l'avènement d'une reine jeune, belle, avide de fêtes , peu scrupuleuse et peu formaliste en matière de plaisir. Si longtemps cJose et muette, la cour de Madrid avait rompu son silence funèbre ; le palais s'était rouvert aux dissipations mondaines , et la nouvelle idole , couronnée de fleurs, en avait chassé les ombres sanglantes des Riego , des de Lacy, des Portier. C'étaient tous les jours de nouvelles recherches , tous les jours de nouveaux délires ; quel prophète alors , se recueillant au milieu de cette étourdissante ivresse , eût osé prédire les résultats , pourtant si prochains , de ce bruyant hyménée ? On ne croyait inaugurer qu'une reine , on inaugurait une révolution.
Il faut le dire pourtant , et cela fait l'éloge de la perspicacité monacale, plus d'un moine eut
alors , sinon le don de prophétie , du moins le pressentiment vague et sourd qu'une ère nouvelle allait commencer. Un religieux de Valence, charge de faire à la princesse les honneurs de je ne sais plus quel vestiaire de la madone, avait remarqué avec une sorte d'effroi douloureux que toute cette sainte friperie avait médiocrement touché l'irrévérencieuse napolitaine ; elle n'avait accordé à ces merveilles surannées qu'un regard rapide et distrait : — « Sa majesté ne resta que quelques minutes dans l'église, disait le vieux moine en secouant tristement la tête , et le soir elle était la première au bal ; elle y resta la dernière.» — Une reine d'Espagne préférer le bal à l'église et le laisser voir ! quelle effrayante nouveauté! quel sujet de méditation pour les cloîtres !
Une circonstance vint redoubler l'allégresse publique ; on annonça que la reine était grosse , et les fêtes furent plus brillantes , plus nombreuses que jamais. Pour s'expliquer cette ardeur insatiable de plaisir qui alors s'empara de l'Espagne , il faut se rappeler qu'elle en était sevrée depuis bien longtemps ; fidèle en cela aux traditions de Philippe II, la tyrannie sombre et soupçonneuse de Ferdinand VII avait proscrit tout divertissement public et privé. On ne pouvait danser, on ne pouvait recevoir ses amis chez
soi sans une permission spéciale du monarque, qui presque toujours la refusait , car le bal pouvait être une émeute , la réunion d'amis un complot. Cette austérité violente avait jeté sur l'Espagne un voile de deuil ; et malgré la fureur carnavalesque des dernières années , cette teinte monacale ne s'est un peu éclaircie qu'à Madrid. Les provinces et l'Andalousie elle-même en ont gardé un air de tristesse, de contrainte. Ce fut la reine Christine qui, la première, rompit le ban; ce fut elle qui leva la triste consigne de son royal époux ; elle aimait la danse , on dansa , et cette première conquête lui coûta plus peut-être que toutes celles qu'elle fit depuis. Du reste , le peuple de Madrid a profité de la licence en écolier qui s'émancipe : alors que Paris et l'Europe le croient tout entier livré aux passions politiques , il danse... et il répond aux coups de canon de la guerre civile par les coups d'archet des Délices et de Sainte-Catherine \ La gravité castillane a pu exister aux jours de Charles-Quint et de Philippe II, mais il y a longtemps que les traditions en sont perdues ; elle a suivi les destinées de la monarchie universelle.
1 Las Delicias sont ia Grande-Chaumière de Madrid. Santa- Catalina est une salle où ont lieu en temps de carnaval les bals masqués de la bonne compagnie.
Cependant il y avait au fond du palais une espèce de moine du sang royal qui prenait peu de part à ces réjouissances mondaines. Dévot et absorbé en de saintes pratiques , il contemplait d'un œil jaloux , d'un œil inquiet surtout, la jeune étrangère qui venait si inconsidérément jeter la vieille terre apostolique dans ces innovations audacieuses. Comme le religieux de Valence, il était, lui aussi, travaillé de pressentiments sinistres. Il voyait l'orage se former sur lui , il présageait que ce mariage , salué par tant de vœux, objet de tant d'espérances , pourrait bien , dans l'avenir, lui arracher un trône ; ce dévot inquiet et mécontent était le frère du roi , l'infant don Carlos.
La monarchie a ses niveleurs comme la démocratie ; il y a dans tous les ordres des hommes qui poussent aux extrêmes et qui compromettent les principes en les outrant ; Caïus Gracchus avait derrière lui Livius Drusus, Ferdinand VII avait don Carlos. On s'étonnera sans doute que ce Ferdinand VII, si absolu, si méchant , pût être estimé trop libéral et trop doux au gré d'un parti. Ce parti existait pourtant en Espagne: il recrutait dans les couvents, il avait pour meneurs quelques moines furieux, quelques absolutistes acharnés, et, comme tous les parus, des ambitions personnelles qui, éloignées
des affaires , aspiraient à en partager les bénéfices. Ces derniers n'étaient pas les moins ardents. Ce parti que nos appellerons aspostolique , faute de lui trouver un autre nom , traitait Ferdinand de révolutionnaire ; n'avait-il pas accepté la constitution de 1812? ne l'avait-il pas jurée encore en 1820? Il est vrai qu'il l'avait violée, et que , prince parjure , il avait effacé son serment avec le sang de Riego ; mais le crime n'en avait pas été moins commis , et les moines ne pardonnent pas. Ils craignaient pour l'avenir des tergiversations nouvelles , et il faut dire que la faiblesse de Ferdinand légitimait leurs appréhensions.
Le parti avait besoin d'un nom , et il avait choisi pour chef suprême et pour drapeau l'infant don Carlos. Si dévot que fût ce prince , il n'était pas sans ambition , et la gloriole du trône l'eut bientôt enivré. Il avait déjà prêté son nom à plusieurs conspirations dirigées contre son frère, celle entre autres de 1827 qui eut une si sanglante issue ; s'il ne donnait pas précisément son nom aux factieux , il le laissait prendre , ce qui est la même chose ; seulement c'est un peu moins brave ". Il n'aurait pas tiré l'épée, mais
1 C'est à ces intrigues monacales en faveur de don Carlos que se rapporte l'entreprise de Bessicres en 1825. Bessières était un
Gain résigné d'avance, il eût bien volontiers laissé l'épée des autres lui frayer les voies du trône, et , la route faite, il eût daigné y monter, même sur le cadavre de son frère. C'était pécher par excès d'impatience , car Ferdinand n'ayant pas d'enfant , la couronne était réversible à don Carlos, son héritier légitime; mais les apostoliques craignaient que Ferdinand ne vécût trop longtemps ; ils craignaient surtout qu'il ne se remariât encore , afin de tenter une quatrième fois les chances d'une postérité directe.
déserteur de Montpellier; réfugié à Barcelone, il fut d'abord domestique, puis soldat dans l'armée française, qu'il déserta pour passer à l'ennemi. A la paix, il se fit ouvrier teinturier; au retour du régime constitutionnel, il se fit démagogue, et son exaltation factice le rendit suspect au parti libéral. 11 conspira, fut arrêté, condamné à mort. Mené au supplice, il allait monter à lechafaud , lorsque le peuple demanda sa grâce et le sauva. La peine fut commuée en un simple bannissement. Il se retira à Perpignan Lors de l'invasion de i8s3 , il repassa en Espagne, et cette fois ii se fit apostolique. La régence d'Urgel lui donna le brevet de colonel; Ferdinand VII le combla d'honneurs et l'appela au premier commandement du royaume. Bessières lui témoigna sa reconnaissance en conspirant contre lui au profit de son frère. Il entra en pleine révolte le i4 août 1826, et parcourut une partie de la Castille en proclamant don Carlos. Il fut arrêté par le comte d'Espagne, le 25, près de Molina d'Aragon , et fusillé avec sept officiers qui avaient suivi sa fortune. Quant à l'insurrection de 1827, dites des agraviados (ulcérés), elle fut plus grave. La Catalogne en fut le théâtre , et l'on a prétendu qu'elle cachait une arrière-pensée d'indépendance provinciale.
L'événement a prouvé que leurs craintes étaient fondées. Les espérances de l'infant et de son parti s'anéantissaient dans les noces de Marie-Christine ; la princesse de Sicile était comme un ange de conciliation envoyé du ciel pour pacifier cette Thébaïde intestine , dont les annales d'Espagne offrent d'ailleurs tant d'exemples. Or, ce n'était point le compte du parti , et il accueillit la nouvelle reine avec une colère , une haine qui n'attendaient pour éclater qu'une occasion.
Une espérance pourtant lui demeurait : il était peu probable que cette quatrième épreuve réussit plus que les trois premières , et qu'il naquît un prince des Asturies. La grossesse de la reine fut un coup de foudre pour les apostoliques ; mais enfin il leur restait encore une dernière chance : il pouvait naître une fille , et alors , en vertu du droit salique, la succession n'en appartenait pas moins au protégé des moines , à don Carlos. La grossesse de Christine était donc en de telles conjonctures un événement capital; elle était le signal d'une révolution.
Ferdinand n'aimait pas son frère , il aimait en revanche sa jeune femme ; de l'union de ces deux circonstances naquit la fameuse pragmatique sanction du 29 mars. Ferdinand voulut à tout prix éloigner don Carlos du trône; la reine y était bien plus intéressée que lui , puisque
l'avènement de l'infant , son irréconciliable rival, eût été pour elle une disgrâce éternelle. Don Carlos roi , elle perdait à jamais l'espoir , assez naturel dans son état , d'une régence qui dès lors était son idée fixe. Si l'on eût été sûr de mettre au monde un fils , on n'eût rien changé , sans doute , à l'ordre de successibilité établi en Espagne par la maison de Bourbon ; mais on n'en pouvait pas courir la chance ; on jugea plus prudent d'abolir la loi salique , elle fut abolie.
Grande fut la rumeur dans le sein du parti monacal , vives furent les réclamations de don Carlos contre ce coup d'Etat inattendu. Mais le clergé était ici en contradiction flagrante avec lui-même : dépositaire , au moins il s'en vante , des antiques traditions de la monarchie espagnole , il aurait dû , pour être dans son rôle , s'associer à la pragmatique sanction , puisqu'elle n'était et n'est en effet que le retour de l'ancien droit espagnol, en vigueur dès le temps des Goths et pratiqué sans réclamation et sans interruption pendant près de mille ans , jusqu'au commencement du xvme siècle.
Durant cette longue série de siècles , nous trouvons la femme sur le rang de l'homme dans le droit de succession , et l'on doit remarquer que l'Espagne a une obligation particulière au
droit goth , puisqu'elle lui doit le bienfait immense de l'unité. C'est en effet le mariage de Ferdinand , roi d'Aragon , avec Isabelle , reine de Castille , qui a fondé la monarchie espagnole par l'inséparable union des deux couronnes jusqu'alors rivales et divisées. Avant cette époque mémorable, il y avait eu des Espagnes, il y eut dès lors une Espagne. Or , si en vertu de la loi salique, les femmes eussent été proscrites du trône , Isabelle n'aurait pas régné , l'union n'aurait pas eu lieu , et il y aurait encore aujourd'hui une couronne de Castille et une couronne d'Aragon.
Ajoutons que Charles-Quint n'a régné sur l'Espagne qu'en vertu du droit goth , car son père était Flamand ; sa mère , Jeanne la Folle , était fille d'Isabelle la Catholique.
Le droit ancien fut conservé intact par la dynastie autrichienne , et la successibilité féminine était si bien regardée comme un des éléments fondamentaux de la constitution monarchique , qu'en 1659 l'infante Marie-Thérèse, fille de Philippe IV , renonça , en épousant Louis XIV , à tous ses droits sur l'Espagne. C'est ce que les historiens appellent la Capitulation matrimoniale. Ce ne fut point , par conséquent , en vertu de ce mariage que la maison de France succéda , quarante ans plus tard, à la maison d'Autriche sur le
trône des Espagnes : ce futenvertu d'un testament arraché à Charles II par des moyen splus ou moins légitimes, mais qui sauva l'Espagne du démembrement arrêté d'avance au congrès de Riswick.
Un des premiers actes du petit-fils de Louis XIV, monté au trône d'Espagne sous le nom de Philippe V, fut de substituer le droit salique des Bourbons à l'ancienne succession castillane de sa nouvelle patrie. Ainsi ce qu'un Bourbon avait défait , un Bourbon avait bien le droit de le refaire , et rien n'empêchait Ferdinand VII de relever l'édifice démoli par son bisaïeul Philippe V ',
On objectera peut-être que , fidèle , au moins quant aux formes , à l'ancienne constitution espagnole , Philippe V fit sanctionner par les cortès de 1713 son nouveau droit de succession. Mais ces cortès de 171 S étaient une dérision. On sait ce que les assemblées nationales étaient devenues depuis Charles-Quint et Philippe II. Instrument docile dans la main du roi , ce fantôme im
1 Encore faut-il remarquer que Philippe V n'institua pas la la loi salique pure ; sa pragmatique n'excluait point les femmes d'une manière absolue; les mâles, quelle que fût leur distance , leur étaient bien préférés; mais les mâles manquant dans la famille royale, les femmes étaient appelées au trône. Ainsi, supposons que les trois infants , don Carlos , don Francisco et don Sébastien, n'existassent ni eux ni leurs enfants, la petite Isabelle serait reine légitime, en vertu même de la pragmatique de 1713.
posteur n'était plus évoqué de sa tombe que pour venir prêter au despotisme l'autorité corruptrice d'une légalité menteuse. Les élections étaient devenues un pur trafic ; la charge de député (procuradore a cortes ) était une bonne place qu'on achetait souvent pour la revendre; et quand on la gardait pour soi , c'était afin de s'indemniser de ses avances en mordant à l'impur gâteau dont les rois payaient une servilité mise à l'encan. Descendue à ce point de dégradation , la représentation , dite nationale , n'était plus qu'un greffe où l'on enregistrait en silence et sans contrôle tous les actes de la volonté royale ; encore la volonté royale ne prenait-elle pas toujours la peine de réunir ces commodes greffiers ; si accommodants qu'ils fussent on se dispensait de leur présence ; on ne se faisait pas faute de créer sans eux de nouveaux impôts , selon le caprice ou le besoin du moment.
C'est dans ce honteux état d'humiliation que les cortès se traînèrent pendant trois siècles. Mais tel est l'attachement du peuple espagnol à ses coutumes, qu'on n'osa jamais les supprimer entièrement, même dans l'âge d'or du despotisme autrichien. On les convoquait dans les grandes occasions, et la couronne avait l'air encore de rechercher leur concours , alors qu'elle leur dictait impérieusement la loi ; mais enfin
UNE ANNÉE EN ESPAGNE. T. ï. l3
c'était une reconnaissance tacite de l'institution, et , si dérisoire qu'elle fût , elle servait au moins à conserver la tradition et à la perpétuer. La convocation des cortès de 1713 fut un des derniers hommages rendus par la couronne à l'antique forme représentative. Philippe V n'osa pas assumer sur lui tout seul la responsabilité de la mutilation arbitraire qu'il se permettait d'infliger à la constitution du royaume ; il appela les cortès à la partager avec lui.
Ainsi donc l'objection subsiste , et , la loi sa-
lique déclarée loi de l'Etat par la représentation nationale ou du moins son ombre , Ferdinand VII n'avait pas le droit de la supprimer par ordonnance. Aussi n'en fit-il rien. On exhiba des archives une pragmatique de Charles IV qui abolissait formellement la loi salique et rétablissait l'ancienne succession castillane. Cette pragmatique avait été , dit-on , portée à la requête des dernières cortès de 1789, et tenue secrète pendant quarante ans. Ainsi le coup d'Etat de 1830 perdait son caractère d'illégalité , il acquérait l'autorité de loi nationale. La pragmatique de Charles IV est contenue en entier dans le décret du 29 mars ; Ferdinand n'y affiche point l'intentention d'innover. Il se fait le simple exécuteur de la loi ; ce qui alors ne manquait pas d'une certaine adresse.
Si Ferdinand n'eût pas été un parjure, s'il n'avait pas foulé aux pieds, après l'avoir jurée, la constitution de Cadix , il aurait pu , avec bien plus de force et de raison , opposer aux cortès de 1713 celles de 1812, car la charte de 1812 porte en termes exprès : « A dater de la promulgation « de la constitution , la succession au trône est réglée à perpétuité dans l'ordre régulier de primo géniture et de représentation entre les descendants légitimes , hommes et femmes , etc. » ( Titre IV, chap. 11 , art. 174 ).'
Ceci est formel , et cette autorité publique e légale valait mieux que la disposition occulte , équivoque , de Charles IV. Mais on craignait d'éveiller d'électriques souvenirs; on voulait bien exiler du trône don Carlos , on voulait bien assurer à Christine la régence ; mais , en changeant au bénéfice de la jeune reine la ligne de succession , on n'entendait nullement changer la ligne politique, et l'on comptait bien toujours poursuivre la tradition de 1823 sous le nom d'une reine d'Espagne , à défaut d'un prince des Asturies. Si, depuis, la force des choses a dérangé quelque peu ces belles combinaisons et troublé les doux loisirs que se promettait la régence , on le déplore sans doute amèrement; on maudit au fond de l'âme ces nécessités insolentes qui se permettent de déjouer les calculs du despotisme
au profit de la liberté. Malédictions inutiles ! regrets tardifs et superflus ! Le premier pas fait , il a fallu suivre , il n'a plus été possible de se rejeter en arrière. Jamais plus grande leçon ne fut donnée aux princes par la Providence, car jamais la Providence n'a plus visiblement tourné contre eux-mêmes leurs plans d'égoïsme et d'ambition.
Avant de poursuivre , qu'il me soit permis , à propos des diverses modifications faites à la constitution de la monarchie espagnole, par Philippe V , puis par Charles IV ou Ferdinand VII , de proposer une objection au système de la légitimité absolue. Après ce qui a été dit de l'état des cortès depuis Charles-Quint, il est évident qu'on doit regarder ici leur sanction comme illusoire, et par conséquent comme nulle et non avenue. C'est une imposture dont l'histoire doit faire justice ; l'introduction et l'abolition de la loi salique sont de purs actes de la volonté royale accomplis sans le concours de la représentation nationale. Du reste , cela ne change rien au fond de la question , comme question de principe , et l'objection subsiste dans tous les cas.
Voici maintenant la difficulté que je donne à résoudre aux antagonistes de la souveraineté du peuple.
Si le prince ne relève que de Dieu , si nul con-
trat conditionnel et synallagmatique ne préexiste, ou , pour parler le langage moderne, si le peuple n'est pas sous la sauve-garde d'une constitution antérieure au prince et acceptée par lui, nul doute que dans cette donnée le prince n'ait le droit de faire , défaire et refaire à son gré
la loi fondamentale de l'Etat. Il pourra , comme Philippe V , instituer la coutume salique ; comme Ferdinand VII ou Charles IV , l'abolir , tout cela en vertu de sa souveraineté absolue, par les seules inspirations de son omnipotence illimitée. Mais , ce droit accordé , où s'arrêtera-t-il ? S'il plaît au prince d'aliéner l'Etat, qui l'en empêchera? qui l'empêchera de léguer le peuple par testament, et de l'adjuger à tel propriétaire qui lui conviendra d'instituer son héritier?
Or , cela n'est point une hypothèse gratuite ; cela s'est vu, et l'Espagne nous en offre plus d'un exemple. D'abord le testament de Charles II, qui livra la monarchie à une dynastie étrangère ; qu'est-ce autre chose , sinon l'application de ce droit divin en vertu duquel le prince dispose du peuple comme de sa chose ? r
1 Un écrivain du temps, le comte Jean d'Amor y Soria, se plaignait déjà que sur un point aussi essentiel, aussi capital que la succession, on n'eût pas consulté les cortès générales. « Un « testament, dit-il, ne peut faire règle dans ce cas; de ce qu'on « peut, par testament, nommer les tuteurs du royaume peu-
Mais ce n'était pas la première fois qu'un prince espagnol aliénait l'Etat par testament ou même de son vivant ; sans parler de l'usage où étaient les anciens rois d'Espagne de diviser leurs royaumes entre leurs enfants, usage qui constitue une véritable aliénation , et qui ensanglanta la Péninsule pendant tout le moyen âge , nous voyons déjà au xne siècle un roi d'Aragon ,
Alphonse Ier, léguer en mourant ses Etats au Saint- Sépulcre de Jérusalem. Les Aragonais ne souffrirent pas, il est vrai, cet outrage : mais ils n'en furent pas moins obligés de transiger avec les chevaliers du Temple, et durent leur abandonner plusieurs places. Dans le système de la légitimité absolue et souveraine, Alphonse Ier était aussi bien dans son droit en donnant son royaume aux Templiers que Charles II en le donnant aux Bourbons ; tout aussi bien que Louis XVIII, mourant sans héritier , aurait pu léguer la France à l'empereur de Russie ou au duc deModène.
Voilà la conséquence directe et logique du dogme de la légitimité , dogme impie autant qu'absurde qui détruit la notion de patrie \ ruine l'Etat dans ses racines , institue en droit l'anar-
« liant les minorités , il ne s'ensuit nullement qu'on puisse dis- « poser de la couronne au mépris des droits de la nation et de « ses cortès générales » (Maladie chronique et dangereuse de i Espagne et des Indes.)
chie, et confère à un homme , appelé prince, des pouvoirs si exorbitants, qu'il faut lui supposer, afin qu'il les puisse remplir , des illuminations surnaturelles , des communications directes avec Dieu. C'est pour cela, sans doute , que ce droit antisocial a été nommé divin. Pressés de déduction en déduction , les logiciens du système ont du, pour s'en tirer, faire intervenir la Divinité , comme ces dramaturges de l'antiquité qui , embarrassés de leurs dénoûments , faisaient brusquement apparaître sur la scène Minerve ou Jupiter.
Réduite à ces termes, et ce sont les véritables , la légitimité est donc une théocratie déguisée. L'identité des deux systèmes est complète. Cela est vrai, surtout pour l'Espagne, où Dieu et le roi sont salués du titre de majesté ; on dit les deux majestés , las ambas magestades. Voilà pourquoi l'humanité civilisée , en repoussant le dogme sacrilège de la légitimité , Ta proscrit au nom du progrès que la théocratie enraye , au nom de la pensée qu'elle pétrifie. Ainsi donc ce n'est pas seulement comme principe abstrait que le dogme de la souveraineté du peuple est inébranlable ; il est nécessaire comme garantie sociale, car c'est lui et lui seul qui fixe les vrais rapports entre le peuple et le magistrat suprême, prince ou tout autre, chargé de la haute gestion de la chose
publique. Hors de là , il ne peut y avoir qu'exploitation et que violence.
Maintenant revenons à la reine Christine, que nous avons laissée grosse de plusieurs mois ; revenons à don Carlos , indigné et protestant déjà contre la pragmatique sanction.
Cette mesure produisit , comme on le devine , une sensation profonde en Espagne , moins par Je fait en lui-même que par les résultats qu'on en espérait. Ferdinand VII était dans un état de santé qui lui laissait peu de temps à vivre. On parlait de sa mort comme d'un événement prochain , mais trop lent encore au gré de la publique impatience; la régence, dès lors assurée d'une jeune reine, naturellement douce et affable , était une bonne fortune si nouvelle pour cette pauvre Espagne , qu'elle s'empara de cette consolation avec une ardeur , un amour qui durent flatter beaucoup la régente future. C'était une étoile amie qui pointait à l'horizon, et tous les yeux s'y fixèrent avidement. On était loin , sans doute , de prévoir toutes les conséquences de l'événement; nul œil n'en mesurait alors la portée ; mais un instinct vrai ouvrait les cœurs à l'espérance ; on ne doutait pas que la main d'uncfemme ne guérît les plaies saignantes dont un homme méchant et faux avait frappé cette terre de douleur et d'épreuve. Et puis c'était un
changement , et dans l'état où Ferdinand avait réduit l'Espagne, tout changement, quel qu'il fût, était accepté par elle comme un soulagement.
De leur côté, les apostoliques ne restaient pas oisifs : ils s'agitaient dans l'ombre de leurs monastères ; ils ourdissaient d'occultes intrigues , déclamant, mais pas encore bien haut, contre l'audacieuse étrangère qui avait circonvenu le roi — au moyen âge , ils auraient dit ensorcelé — et surpris sa conscience jusqu'à l'armer contre sa propre famille , jusqu'à lui faire proscrire ses héritiers légitimes. Tous ces murmures, toutes ces rumeurs se perdirent dans la grande rumeur de la révolution de juillet. Elle coupa court, au moins pour un temps, aux intrigues des cloîtres, et, disons-le aussi, aux espérances du parti contraire. Ce fut un temps d'arrêt qui devait être suivi d'un pas de géant. Les tireurs ne rompent souvent d'une semelle que pour se fendre à outrance. Les révolutions ont leurs feintes comme les tireurs.
Ici la scène change , la pièce se complique , un nouvel acte va commencer. Si j'ai donné au premier un si long développement , c'est qu'il forme l'exposition générale et qu'il est la clef des autres. La pragmatique de 1830 n'a pas seulement un intérêt de circonstance , c'est une des
phases importantes de la monarchie espagnole ; elle marquera dans l'histoire de la Péninsule , puisqu'elle est, sinon la cause, du moins l'occasion d'une révolution dans la forme et le principe du gouvernement. Non, ce n'est point la pragmatique de Ferdinand qui intronise la démocratie espagnole ; la démocratie espagnole s'est intronisée elle-même à Séville, de son plein droit, en 1808; mais après avoir sauvé l'Espagne de l'éternelle humiliation de la conquête, elle avait été chassée de l'empire ; elle était allée expier son noble crime dans l'exil et dans les présides. 1820 fut un orage que la violence conjura au profit du parjure. 1830 a ramené par degrés la démocratie au pied du trône. La question est de savoir maintenant si elle y remontera, et comment.
La nouvelle de l'insu rection parisienne produisit à Madrid l'émotion qu'elle produisit dans toute l'Europe. Le roi Ferdinand en reçut de vives et légitimes alarmes, car les exilés de Cherbourg le touchaient de bien près , et comme parents et comme restaurateurs de sa couronne. Le principe de son existence périssait dans leur naufrage, et l'on ne pouvait savoir alors où s'arrêterait ce flot si inopinément soulevé. La cour s'agitait irrésolue de conseil en conseil sans oser s'arrêter à aucun: enfin les événements vinrent
à son aide et la tirèrent de ses perplexités.
Au moment où la révolution éclata , la France et l'Angleterre étaient peuplées de proscrits espagnols, tristes débris des catastrophes antérieures ; le mouvement de Paris leur rendit l'espoir , car alors on pouvait espérer : depuis , cela n'a plus été permis ; l'espérance a pris place au rang des crimes ; elle a eu son article au code pénal. On apprit à Madrid que les réfugiés , formés en comités révolutionnaires à Londres et à Paris , se disposaient à tenter un coup hardi et à passer la frontière. Le gouvernement espagnol , sorti de ses incertitudes par un sentiment naturel de conservation , adressa de vives réclamations aux deux cabinets de Saint-James et du Palais-Royal. Le premier y fit droit; il lui suffit , pour couper court aux préparatifs , de suspendre quelquesunes des dispositions de Yalien-hill. Le Palais- Royal laissa faire. Il encouragea même les émigrés , il leur avança des fonds ; plus tard , et quand ils se furent compromis , il les abandonna et renia l'entreprise.
Il avait cru impossible ce qui était devenu nécessaire , et il a eu l'humiliation de voir le mouvement entravé par lui triompher de toutes ses entraves. L'événement a déjoué ses calculs et démenti toutes ses prévisions. Son erreur fondamentale a été celle-ci : il n'a pas cru que le parti
proscrit eût des chances de retour, ni qu'il pût jamais reconquérir une position politique, et aujourd'hui ces mêmes hommes , en qui on n'a pas eu foi, qu'on a abandonnés, ils sont tous aux affaires ; on a refusé de traiter avec eux de patron à client, et l'on traite maintenant de puissance à puissance. C'est là une grande leçon d'humilité infligée par la Providence à l'orgueil de l'incrédulité , à l'enivrement des courts triomphes. Il est vrai de dire que la Providence sembla se ranger d'abord du mauvais côté ; mais la Providence a plusieurs voies pour arriver à ses fins, et quand elle a résolu une chose , tôt ou tard les décrets s'accomplissent.
On sait quel fut le résultat de l'expédition de 18S0 : une poignée de proscrits mal disciplinés, mal armés , se jeta dans les Pyrénées , comme ces bannis florentins du moyen âge qui venaient frapper , les armes à la main , aux portes de leur ville ; on dirait une page arrachée à l'histoire des républiques italiennes. L'expédition fut malheureuse ; Valdès et Mina furent repoussés par Santos-Ladron, farouche absolutiste , qui alla se faire fusiller plus tard dans les rangs carlistes, et par Llauder , qui jugea plus prudent , lui , de se faire libéral. Llauder était alors capitaine général d'Aragon ; il devait ce haut rang à ses complaisances pour Ferdinand VII. Il mit dans la pour-
suite de ce Mina , dont il devait être ensuite le collègue et le flatteur , un acharnement dont les habitants de la frontière ont gardé le souvenir. On dit même qu'il viola le territoire et que le partisan vaincu dut son salut à un montagnard français. Quelle gloire pour Llauder s'il avait pu ajouter à son écusson de fraîche date la tête de Mina à côté de la tête de Lacy , le tout couronné du chapeau de la grandesse ! Cette double gloire lui fut refusée. Il fallut se contenter de son premier exploit de Catalogne , et de la simple couronne de marquis *.
1 Don Louis de Lacy était issu d'une famille irlandaise, au service de l'Espagne. Il se distingua dans la première guerre des Pyrénées et fut nommé capitaine. A la paix de Bàle , il passa en France , où, pour se perfectionner dans le service militaire, il entra comme simple soldat dans les armées de la république. On le remarqua bientôt et on lui rendit son grade de capitaine sur le champ de bataille. Il entra en Espagne au temps de l'invasion, mais il repassa sous ses premiers drapeaux. Il fit avec honneur toute la guerre de l'indépendance, et parvint de grade en grade à celui de lieutenant général. Au retour de Ferdinand, il était capitaine général de Galice. Son attachement à la constitution pour laquelle il avait combattu et à laquelle Ferdinand devait son trône , le fit destituer par le roi parjure et reléguer dans une petite ville du royaume de Valence. Il essaya de relever, en Catalogne, l'étendard foulé de la constitution; mais les âmes étaient terrifiées , il échoua. Le général Castanos commandait alors à Barcelone; il voulait sauver Lacy, et c'est pour lui laisser les moyens de s'échapper qu'il envoya contre lui Llauder ; Llauder était le protégé de Lacy , il lui devait son premier avancement; mais loin d'entrer dans les vues du génét. i. 14
Telle fut la fin de cette année, ouverte sous de si beaux auspices. Pendant ce tumulte, la reine était accouchée, le 10 octobre, d'une fille. Ainsi, en même temps que la cause constitutionnelle était battue sur la frontière, elle triomphait dans la capitale, puisque la naissance de cette fille, en faisant déployer au parti carliste le drapeau de la rébellion , devait forcer bientôt la reine à chercher son salut et le salut de la monarchie dans ces mêmes hommes qu'on fusillait sur les Pyrénées.
La naissance d'un fils eût ôté tout prétexte de révolte aux apostoliques ; ils auraient bien pu disputer à Christine la régence , troubler la minorité ; mais ils auraient tout au plus réussi à faire une petite Fronde de couvent. Il y a loin de là à la lutte de principes dont la réalisation de la pragmatique du 29 mars a été la cause , lutte
rai, il arrêta lui-même son protecteur. Lacy fut conduit à Mayorque et fusillé malgré les représentations de Castanos au roi. Llauder, qui n'avait été jusque-là qu'un officier subalterne, fut porté par la faveur royale aux premiers grades de l'armée. Le corps de son intrépide et généreux protecteur fut le premier échelon de sa fortune. Cela se passait en 1817. Deux ans auparavant , en 181 5, un autre martyr, le général don Juan- Diaz Porlier , avait été pendu à la Corogne pour le même crime que Lacy. L'année suivante c'avait été le tour de Richard , à Madrid. Puis vint celui de Vidal , à Valence en 1818. Mais nous allons en voir bien d'autres.
qui a successivement rouvert aux bannis, d'abord leurs foyers, puis les cortès, puis, enfin, les ministères ; et tout cela , pourtant , parce qu'il est né une fille au lieu d'un fils. Ce sont ces brusques péripéties qu'on pourrait appeler le haut comique de l'histoire.
Cependant tout se complique j voilà Ferdinand entre deux ennemis : le parti constitutionnel représenté alors par Mina , le parti apostolique représenté par don Carlos ; celui-ci se tint assez tranquille pendant l'année 1831; la révolution de juillet ne l'avait pas moins effrayé que Ferdinand , car leurs intérêts en cela étaient communs, et ils étaient menacés tous les deux. 11 n'en fut pas de même du parti constitutionnel; ce qui pour ses ennemis était un sujet d'effroi , était pour lui un sujet d'espérance, et l'année entière ne fut qu'une longue révolte. Le champ de bataille seulement fut déplacé ; on le transporta du nord au midi. Dès le mois de janvier, le général Torrijos, réfugié à Gibraltar, avait tenté une expédition qui, cette fois, n'avait pas abouti. Dans le même temps Manzanarès échoua dans les montagnes d'Andalousie, Il y eut à l'île de Léon une insurrection également avortée. Le général Quésada , qui commandait alors à Séville , réprima ces divers mouvements; bien qu'il fut là de son plein et libre consentement un instrument
de tyrannie et de violence , on lui rend cette justice qu'il mit dans sa triste mission une mesure, une humanité même , que Llauder , son collègue d'Aragon, n'avait pas jugé prudent de mettre dans la sienne.
Toutes ces manifestations , quoique étouffées, épouvantèrent Ferdinand 5 il eut peur ; et la peur le rendit à ses penchants naturels , il redevint féroce. Une commission militaire implacable fut installée à Madrid ; les réactions furent atroces; le règne de la terreur recommença. La dernière scène de cette sanglante tragédie fut la plus abominable. Le banni Torrijos était toujours à Gibraltar, il était là, l'œil fixé sur le sombre horizon d'Espagne , attentif à en surprendre les premières lueurs. Sa présence inquiétait ; on résolut de s'en défaire. Le gouverneur de Malaga, ce Moreno, qui se vante d'avoir égorgé ou fait égorger plus de Français que Calvo, dans le massacre de Valence , dressa l'embuscade où vint tomber la victime dévouée au couteau.
Comme on se sert de la chouette pour attirer les oiseaux au piège , Moreno se servit d'agents provocateurs pour attirer Torrijos en Espagne. On l'éblouit de l'espoir d'un soulèvement qui n'attendait pour éclater que sa présence ; on lui dit que l'Andalousie n'avait besoin que d'un chef pour courir aux armes et pour donner à l'Espagne le
signal de la délivrance ; il le crut : l'entreprise fut résolue. Il s'embarqua avec cinquante-deux compagnons , dont l'un était Irlandais , et vint débarquer sur une plage déserte à quelques lieues de Malaga. L'affreux complot avait réussi.
À peine sur terre ferme , Torrijos s'aperçut qu'il était tombé dans un guet-apens; mais il était trop tard pour reculer. Il erra quelques jours avec sa petite troupe dans les montagnes de Malaga , mais les mesures étaient trop bien prises pour qu'il pût échapper ; il fut arrêté. On montre au voyageur , sur la route de Coin , une ferme solitaire , V Hacienda de la Alqueria, où , cerné de toutes parts , il fut fait prisonnier. Lui et ses cinquante-deux compagnons furent fusillés , et Moreno nommé capitaine général du royaume de Grenade. De là le surnom que lui a décerné l'Espagne de bourreau de Grenade, elverdugo de Granada.
Cette affreuse tuerie eut lieu au mois de décembre ; elle clôt dignement cette année de réaction et de meurtre. Elle la résume tout entière , elle la baptise : l'Espagne appellera 1831 l'année de Torrijos. Voilà ce qu'avait produit la défaite de Mina sur les Pyrénées; la victoire de Llauder avait porté ses fruits. Est-ce que personne de ce côté des Pyrénées n'a senti rejaillir sur lui quelques gouttes du sang des martyrs?
L'histoire d'Espagne , depuis 1830 , est un vaet-vient perpétuel; 1831 avait appartenu aux constitutionnels, 1832 appartient aux apostoliques ; les intrigues de ces derniers remplissent cette année , comme les conjurations des autres avaient rempli la précédente.
La guerre civile dévorait le Portugal ; il fut un instant question à Madrid d'intervenir en faveur de don Miguel. Cette velléité n'eut pas de suite? mais elle donne à connaître les dispositions de la cour d'Espagne à cette époque. Elle devait bien plus tard revenir à l'idée de l'intervention; mais la roue alors avait tourné , et ce fut cette fois en faveur de don Pedro.
Que faisaient don Carlos et son parti? Rassurés par les sanglants triomphes de Ferdinand , qui en travaillant pour lui travaillait aussi pour eux, puisque, divisés d'ailleurs, ils avaient un égal intérêt à la destruction de l'ennemi commun, les apostoliques reprirent du cœur, et ils pratiquèrent si habilement leurs mines , qu'ils furent au moment de rester maîtres du champ de bataille. Leur grande affaire désormais était la révocation de la pragmatique , qui éloignait du trône leur client. Ils manœuvrèrent si bien , que la pragmatique fut révoquée. Mais malheureusement pour eux , et heureusement pour l'Espagne, ce ne fut pas pour longtemps. Ce petit intermède politî-
que est une véritable scène de comédie ; nul doute que le théâtre espagnol ne puise là quelque jour un de ces chefs-d'œuvre. Pour cela il n'aura qu'à copier l'histoire ; le drame est tout fait par elle. Quand l'histoire se mêle d'en faire, elle les fait bons.
C'était au mois de septembre. La cour était à Saint-Ildefonse ; Ferdinand était mourant. Or, il y avait en ce temps-là en Espagne un homme qui avait été domestique, faiseur d'alpargatas , puis avocat ou procureur, puis commis de ministère, puis enfin ministre. Maintenant il était plus que ministre ; il était, sous le nom de Ferdinand, roi des Espagnes et des Indes. Cet homme était Calomarde. Ferdinand l'affectionnait. Des gens versés dans ces sortes de mystères m'ont affirmé que le favori avait dû sa haute faveur à je ne sais quelle bouffonnerie assez heureuse pour être trouvée du goût de sa majesté. Ferdinand avait le goût inné de la mauvaise compagnie : il avait fait son confident d'un laquais de l'ambassade de Russie, et un personnage d'un portefaix, rnozo de cordel , qui portant un jour des meubles au palais lui avait répondu une grosse obscénité , sorte de plat dont il était très-friand , car il se piquait peu d'atticisme. Un général^ devenu célèbre , a commencé sa fortune par un jurement , comme un grand dignitaire de l'université de
France avait commencé la sienne par une gravelure hardie.
Quoi qu'il en soit de l'anecdote , la faveur de Calomarde avait une base plus solide dans son aveugle dévouement aux intérêts et aux passions de la monarchie absolue. Appelé au ministère dès 182-4 , sous l'aile de l'invasion restauratrice , il n'avait signalé son administration que par d'énormes bévues. Calomarde est la personnification complète et comme le prototype du système qu'on pourrait appeler des étouffeurs politiques ; car il ne tend qu'à étouffer l'esprit , la science , les arts , l'espérance , le droit , tous les célestes flambeaux de l'humanité. C'est Calomarde qui ferma les universités ; il institua en revanche une école publique de tauromachie. L'embuscade du bourreau de Grenade et le massacre des cinquante-trois martyrs se firent sous ses auspices.
Calomarde n'avait pu voir sans jalousie l'empire conquis par la reine Christine sur l'esprit de Ferdinand; mais il n'avait pas osé le combattre , et il s'était associé à la mesure de la pragmatique sanction, jusque-là qu'il avait coopéré à la rédaction du testament qui assurait la régence à la jeune veuve , et nommait les membres de son conseil. Chose bizarre ! ces conseillers de régence étaient presque tous ennemis de Calo-
marde , et quelques-uns même , comme le marquis de Las Amarillas , tombés dans une disgrâce qui équivalait presqu'à un exil. Le ministre avait signé lui-même sa propre mystification. Ferdinand VII, qui était un mauvais plaisant , et qui, ainsi qu'on vient de le voir, joignait la bouffonnerie à ses autres vertus royales , prenait, diton, plaisir, lorsqu'il était en belle humeur, à se faire relire le testament mystificateur par son ministre. Il jouissait de l'embarras de son meilleur ami. C'était là un de ses divertissements les plus cliers.
Tout cela , sans doute , ne devait pas attacher Caiomarde à la reine. Absolutiste invétéré , il craignait d'autant plus les innovations, que la première réforme devait infailliblement commencer par lui. Son intérêt donc, autant que ses principes , le rapprochaient de don Carlos et du parti apostolique , lequel sut profiter habilement de la fausse position du ministre. Des ouvertures lui furent faites, on comprend de quelle nature elles durent être , et les semences jetées sur un terrain si bien préparé ne tardèrent pas à fructifier. La mort imminente du roi , — on l'attendait d'heure en heure , — activa l'intrigue. Tout délai était périlleux ; on risquait d'arriver trop tard. Caiomarde prit donc son grand courage, il vira de bord; il profita de la maladie du roi pour
l'isoler et le circonvenir. Il lui représenta les dangers d'une minorité , d'une régence , et il tira si bon parti de sa versatilité naturelle et de l'affaiblissement de ses organes , que , moitié de gré , moitié de force , il fît signer à sa main mourante une révocation formelle de la pragmatique de 1830. A peine cet acte était-il arraché au roi moribond , que la nouvelle de sa mort se répandit de Saint-Ildefonse à Madrid. Elle vola à Paris par télégraphe. C'était le 17 septembre.
Grande jubilation dans les cloîtres ; le client monacal était roi ; l'absolutisme apostolique montait sur le trône avec lui. Le parti de la reine était terrassé, les novateurs frappés de mort. Mais voici bien une autre fête : Ferdinand ressuscite, et don Carlos descend du trône. Jamais péripétie ne fut plus soudaine 5 les vaincus de la veille reprirent le champ de bataille , les vainqueurs battirent en retraite.
Il se passa alors dans l'intérieur du palais de la Grange, autour de ce lit où le monarque ressuscité luttait encore contre les angoisses de la mort, des scènes où le grotesque et l'ignoble le disputent à la rage et à violence. Les valets subalternes des deux parties, ceux de la reine Christine et ceux de don Carlos , étaient là prêts à s'entre-déchirer, s'arrachant, pour ainsi dire, lambeau par lambeau, la dépouille de ce mori-
bond que la mort ne voulait pas achever. On se colleta , on se gourma , on tira le couteau. Accourant au bruit du fond de l'Andalousie , la robuste infante Louise-Charlotte , sœur de la reine — les deux sœurs n'étaient pas encore brouillées — tomba comme un ouragan au milieu de la mêlée , et poussant droit à Calomarde , elle le souffleta de sa main royale. Les mœurs de la cour d'Espagne s'étalent là dans toute leur nudité , et on ne croirait pas à ce touchant tableau de famille, s'il n'avait été pris sur nature. Je le tiens d'un homme qui fit un rôle important dans la pièce. Et quand on songe que tout cela se passait dans le palais d'un petit-fils de Louis XIV !... Mais il faut voir l'acteur, il faut l'entendre pour avoir une idée juste de la majesté des rois du monde.
Les événements de la Grange eurent le résultat qu'ils devaient avoir. Calomarde succomba. Bouc émissaire , il fut exilé. Zéa-Bermudez, alors ambassadeur à Londres , fut appelé au ministère le 1er octobre. La victoire de la reine était éclatante ; elle fut complète. Le 6 , parut un décret royal qui lui abandonnait la direction des affaires , pendant tout le temps que durerait la convalescence de Ferdinand. C'était une régence anticipée.
Le premier acte de la régente justifiait les es-
pérances que le parti libéral avait fondées sur elle dès 1830. Le 15, fut publiée une amnistie politique, non pas absolue, puisqu'elle fut suivie de trois autres, mais capitale , en ce sens qu'elle posait nettement les termes et déchirait le pacte de 1823. La monarchie avait mis le pied dans la révolution. Il n'y a encore qu'un pas de fait , et nous sommes loin déjà des commissions militaires de l'année précédente et de l'affreux carnage de Malaga.
Les réformes se succédèrent rapidement , sinon en fait , le principe du moins en fut proclamé ; et si elles ne reçurent pas toutes une exécution immédiate , elles n'en furent pas moins expressément décrétées. Les universités se rouvrirent , les finances furent soumises à un nouveau contrôle , toutes les administrations utilement modifiées. Il y avait eu jusqu'alors oinq ministères : guerre, marine , grâces et justice , finances , et le ministère d'État (affaires étrangères), réputé le premier ; on en créa un sixième , appelé , par ses attributions , à prendre la place de l'ancien Conseil de Castille ; on le baptisa du beau et philosophique nom de Fomento, parce qu'il était destiné à fomenter, ainsi que le mot l'indique — et ce mot , en espagnol , se prend en bonne part — l'industrie , l'agriculture , le commerce , toutes les sources de la richesse publique. Le ministère
du Fomento a un équivalent chez nous dans le ministère de l'intérieur. C'étaient là des réformes salutaires et un progrès réel , on ne fut pas ingrat pour la main qui versait sur l'Espagne cette pluie bienfaisante ; la popularité de la reine Christine monta alors à son apogée.
Voici l'ombre du tableau. Tandis que la portion intelligente de la nation voyait avec une reconnaissance sincère les horizons s'éclaircir , les apostoliques , réduits au silence , s'agitaient dans les ténèbres. N'osant attaquer de front l'idole, ils lui faisaient une guerre sourde, une guerre de libelles et d'injures. La rage du parti vaincu ne se borna même pas à ces hostilités occultes ; la fermentation était trop violente pour ne pas éclater quelque part; il y eut à Tolède une échauffourée carliste , mais elle fut réprimée sans peine. Cependant la révocation arrachée par Calomarde existait encore de fait ; elle ne fut publiquement rétractée que le $1 décembre. Ce jour-là, parut un nouveau décret où Ferdinand déclarait avoir été surpris : il mettait le public dans la confidence des événements de la Grange, et reniait une signature extorquée par de tels moyens. La pragmatique sanction était confirmée et maintenue comme loi fondamentale de l'État.
L'avenir était radieux, un nuage vint l'ob-
scurcir. Zéa était arrivé de Londres le 1er novembre ; il avait pris possession de son portefeuille. Les affaires étaient déjà en bon chemin ; la reine avait pris les devants ; elle n'avait pas attendu le ministre pour mettre la machine en mouvement; la machine était lancée. Cela ne plut pas à Zéa ; Zéa , comme tous ses confrères , craignit d'être entraîné ; à peine en route , il voulut déjà enrayer. Il publia dès son arrivée une proclamation magistrale, ambiguë, où il acceptait presque l'héritage de Calomarde; il voulait bien une réforme , mais il usait de tant de restrictions , il faisait tant de réserves , qu'à force d'atténuer l'espérance , il la tuait. Ce fut un mécompte amer pour le parti constitutionnel ; pourtant il avait encore foi dans la reine , et puis on pouvait croire que les ambiguïtés de Zéa n'étaient que des concessions nécessaires faites à Ferdinand pour ne pas trop effaroucher la bête. Le roi mort, pensait -on, et cela ne pouvait tarder, Zéa aura ses allures franches; débarrassé de cette entrave , il pourra marcher librement, et alors on verra. Sa rentrée au ministère * n'en était pas moins une victoire et un progrès.
1 Zéa avait déjà été ministre avec Calomarde, mais il avait été renvoyé comme trop libéral, et remplacé par le duc del Infantado , connu pour ne l'être pas du louf .,
Cependant Ferdinand ne voulait pas mourir; il ressuscita même tout à fait, et si bien, qu'il reprit la direction des affaires dès les premiers jours de 18â!B , le h janvier ; il est vrai qu'il s'associa la reine en lui donnant place dans le conseil. A peine admise au sanctuaire, Christine trouva , dans Zéa, moins un auxiliaire qu'un rival. Il la trouvait trop aventureuse , il voulait plus de circonspection , plus de lenteur. Cela n'était guère selon les vœux de l'Espagne et selon ses espérances ; mais ce qui soutenait encore Zéa dans l'opinion publique , c'est qu'en même temps qu'il faisait une guerre occulte aux idées de la réforme , il en faisait une ouverte et bien avouée au parti apostolique, intronisant au delà des Pyrénées un système de bascule qui l'a soutenu quelque temps.
La démarche la plus hardie de Zéa fut l'exil de don Carlos. La présence de l'infant était, pour le parti monacal , un éternel sujet d'espérance, un foyer toujours ardent d'hostilités intestines et d'incessantes intrigues. Don Carlos obtint de Ferdinand la permission de passer en Portugal ; et le là mars, il quitta Madrid pour n'y plus rentrer. Ce fut là le plus beau triomphe de Zéa. Afin que rien n'y manquât, et aussi pour donner à la pragmatique une sanction légale et un commencement d'exécution , il appela les
cortès du royaume à prêter serment de fidélité à la petite reine Isabelle , en qualité d'héritière présomptive et de princesse des Asturies ; on sait qu'en Espagne le titre de prince des Asturies appartient de droit à l'héritier de la couronne. Le décret de convocation est du 7 avril.
A cette occasion , Ferdinand écrivit à don Carlos une lettre assez habilement rédigée, où il le laissait libre de prendre ou non part à la cérémonie, ne voulant pas, disait -il, forcer les inclinations de son frère chéri. C'était du persiflage ; don Carlos y répondit par une protestation publique , dans laquelle il déclarait nulle et illégale la pragmatique sanction , refusant en conséquence de reconnaître pour reine future la fille de Christine , et se réservant pour lui et ses descendants l'intégrité inviolable de ses droits héréditaires L'heure approchait où cette protestation , grosse de tant d'orages , allait se traduire en révolte et en guerre civile ; mais pour le moment on s'en tint à ce pacifique échange de phrases plus ou moins fraternelles.
Les cortès convoquées par Zéa n'étaient , on le devine bien, ni les cortès de 1812, ni celles de 1820; c'étaient ce qu'on appelle en Espagne les cortès par états, las cortès por estamentos , espèce d'états généraux composés de la grandesse , du haut clergé, et d'une ombre de tiers
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état , estado llano , représenté par les députés des trente-sept villes du royaume qui seules avaient droit de vote , voto a cortes , selon l'ancienne formule. Il en est de cette représentation fallacieuse , comme de toutes les cortès écourtées des xvie , xvne et xvine siècles. Il était d'usage de les réunir même sous les princes les plus absolus et les plus jaloux de leur autocratie , soit aux couronnements, soit, comme ici, pour prêter serment de fidélité au prince des Asturies. C'est ce qu'on appelle en Espagne la cérémonie du serment , la Jura ; mais ce n'était là qu'une formalité vaine , observée encore par un reste de pudeur ou d'habitude , et qui ne supposait pas plus le droit antérieur du peuple, qu'elle n'admettait son intervention réelle. Le roi disait à l'assemblée : Il faut que cela soit ! le servile écho répétait : Soit! Sur quoi on se séparait, et tout était dit.
La dernière de ces ridicules parades avait eu lieu en 1789, lors du couronnement de Charles IV; ainsi les cortès espagnoles s'assemblaient en même temps que les états généraux de France ; mais quelle différence d'attributions ! Les cortès n'étaient là que pour poser la couronne sur la tête d'un prince faible et moqué; les états généraux portaient dans leurs entrailles la réforme du monde et la Convention. C'est qu'alors Tini-
liai tenait à la France: nul autre peuple
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ques . qu'il n'en voulait entendre parler so aucun prétexte: et ce n aand VU
qui était homme à lui forcer la main.
La / ? au 20 juin : le 20 juin ar-
riva. La cérémonie fut brillante; de longten rid n vu de lendides. f
étrangers en furent frappés ; je cite les étrangers 5 parce que les indigènes sont un peu suspects d'hyperbole et d'engouement national. Ornée avec un goût noble et sévère, la vaste Plaza Mayor avait été disposée pour une course de taureaux où les anciennes formes furent scrupuleusement observées et l'ancien costume ressuscité. La grandesse y déploya une pompe inusitée , une pompe écrasante , car elle parut , hélas ! bien dégénérée , bien chétive sous ses toques à plumes et ses manteaux de satin. Surprise par la nuit , la fête se termina aux flambeaux , et l'illumination fut si soudaine, si saisissante , que l'effet en est vivant encore dans la mémoire des spectateurs. On eut là comme une réminiscence de l'antique magnificence espagnole , et l'on put un instant se croire transporté aux fêtes chevaleresques d'une autre Isabelle et d'un autre Ferdinand.
Un événement attendu de jour en jour avec une légitime impatience, un événemeut heureux vint combler la publique ivresse ; le 29 septembre , trois mois après la Juta, Ferdinand mourut. Cette fois il ne ressuscita pas , il était bien mort; et puis, ne l'eût il pas été plus que l'autre, nulle main certes n'eût été déclouer sa bière pour l'en faire sortir. Qu'il y dorme en paix s'il peut, mais qu'il y reste! tel fut le cri public,
telle fut l'oraison funèbre que les plus cléments lui décernèrent. On se demande parfois , avec une perplexité questionneuse , quelles peuvent être les destinées de telles âmes dans une autre économie. Si la métempsycose de Pythagore était vraie , la réponse serait facile ; on sait bien où elles iraient ; mais dans le grand doute qui travaille le monde , où chercher les solutions du problème? où sont les oracles de l'infini? pourquoi de tels êtres sur la terre? pourquoi les trônes sont-ils à eux? Dans le silence de ces inquiétants mystères , on ne consent à se rassurer un peu qu'en voyant le bien sortir du mal et le mal même servir le progrès. Mais c'est là toujours une condition dure ; cette loi d'alternative et d'oscillation fait bien des victimes ; la roue écrase en passant bien des générations. Malheur aux générations transitoires! malheur aux générations sacrifiées !
Ferdinand VII fut plus qu'un mauvais prince , ce fut un mauvais homme : comme homme , il eut tous les vices et pas une vertu ; comme prince , il faut remonter à Pierre le Cruel pour lui trouver un égal sur le trône des Espagnes ; encore le féroce amant de Marie de Padilla avaitil une résolution et une énergie que n'eut jamais son faible et versatile descendant. Ferdinand a
it à l'Espagne un mal incalculable ; il faudra les
efforts réunis de plusieurs générations pour le réparer. Après les désastres d'une guerre aussi longue, aussi ruineuse que celle de l'indépendance, il fallait , pour bander tant de plaies, une main ferme , habile , une main tendre surtout et libérale.
J'ai dit tendre, et j'insiste , car, à force d'abstractions , à force de sophismes , on a fait de la politique humaine un monstre sans cœur, une idole de fer, qui d'une main tient un budget , de l'autre une baïonnette. Et cette charité qui édifie, cet amour sans lequel la foi n'est , comme dit l'apôtre , qu'une cymbale retentissante ; on a relégué tout cela dans l'élégie et dans l'idylle. Jamais la force ne se formula d'une façon plus brutale ; jamais elle ne s'érigea si audacieusement en système ; jamais le matérialisme politique n'afficha plus effrontément son impuissante aridité. Aussi l'arbre de mort a porté ses fruits ; le lien social est brisé ; l'anarchie morale nous dévore ; la société se déchire de ses propres mains, et se déchirera aussi longtemps que le principe de l'amour sera opprimé, aussi longtemps que la charité n'aura pas place au sanhédrin des nations. Pour gouverner les hommes , il faut les aimer ; autrement on les exploite , on les déprave. Un pouvoir sans tendresse est le marteau de Dieu sur les peu-
pies; pour éveiller les sympathies, il faut les sentir ; pour agir sur son siècle , il faut avoir des entrailles. Il en avait le fondateur du moyen âge, ce Cbarlemagne, le seul de tous les monarques dont le nom soit resté vraiment populaire . Apercevant un jour en mer les voiles normandes, il se prit à fondre en larmes : — « Je pleure , répondit-il à ceux qui l'interrogeaient , et le fils de Pépin n'était pas, que je sache, un rêveur sentimental et larmoyant, je pleure sur les maux futurs de mon peuple : puisque de mon vivant ces pirates du Nord osent s'approcher si près de mes Etats, que n'oseront-ils après ma mort !» — Voilà les grands princes, voilà les vrais grands hommes; ils portent dans leur cœur l'humanité. De Charlemagne à Ferdinand VII la chute est rude ; mais les nécessités du sujet nous ramènent du grand prince au mauvais. Ferdinand manquait de tout ce qu'il fallait pour réparer les ravages de la guerre; médecin inepte et brutal , il envenima les blessures, bien loin de les guérir. Et cependant jamais époque ne fut plus favorable à un développement de civilisation; l'Espagne sortait triomphante d'une lutte magnanime, et il était aisé, c'était même un devoir, de tourner au progrès le noble orgueil de la victoire ; on aurait obtenu tout alors de cette nation généreuse ; on aurait fait d'elle tout ce qu'on au-
rait voulu ; après tant de sacrifices rien ne lui aurait coûté. Mais pour transformer le mouvement guerrier en un mouvement social, il aurait fallu un tout autre homme que Ferdinand. Au lieu d'encourager ces héroïques instincts, il les a refoulés indignement ; il a tout flétri, tout profané , tout violé ; et Ton ne peut dire à quelles extrémités il avait réduit l'Espagne , si la Providence ne prenait soin de tirer elle-même le salut des peuples du sein de leurs calamités. Qu'il dorme en paix , s'il peut , ce mauvais prince , dans son Panthéon de l'Escurial , entre ce Philippe II dont il eut la cruauté sans le génie , et ce Charles IV dont il eut la faiblesse sans la bonté î Que les vingt mille messes qu'il s'est léguées par son testament lui obtiennent le pardon du ciel ! La terre ne peut pas lui pardonner.
Ferdinand mort, l'Espagne respira; tous les cœurs s'épanouirent à l'espoir de meilleurs jours. Le fameux testament fut ouvert ; on en connaissait d'avance le contenu. La régence fut instituée ; la reine Christine 5 assistée du conseil de gouvernement nommé par le roi mort , prit les rênes de l'Etat au nom d'Isabelle II. Le président de ce conseil était le général Castanos , le Talleyrand de l'Espagne ; mais son neveu , le marquis de Las Amarillas , dirigeait en réalité toutes les affaires.
La première mesure de la régence fut une mesure de conservation ; elle maintint Zéa au ministère. La première démarche de Zéa fut aussi une démarche conservatrice : sa proclamamation , après la mort du roi1, peut compter pour la déception la plus solennelle qui ait jamais été infligée à un peuple. Taillant les ailes à l'espérance, il annonçait froidement que rien n'était changé et que le système de Ferdinand allait être, au contraire, religieusement continué. On comprit que Ferdinand se survivait dans son ministre. Cette proclamation n'était que la répétition presque textuelle du manifeste qui avait marqué la rentrée de Zéa au ministère ; mais la position n'était plus la même ; Ferdinand n'était plus là pour prendre sur sa tête royale la responsabilité des mauvais vouloirs du ministre. Elle lui restait tout entière, elle l'écrasa.
C'était un mauvais début ; se retrancher dans la négative à l'origine d'une révolution, car il ne faut pas se dissimuler que dès lors c'en était une, c'était renouveler la faute commise quarante ans plus tôt par la cour de Versailles, c'était jeter la monarchie en des convulsions violentes , peut-être tragiques. Des hommes politiques qui ont vu à l'œuvre Zéa, qui l'ont suivi jour par
1 Manifeste du 4 octobre.
jour, dans tout le cours de son administration , d'une modération non suspecte , ont regretté qu'il ait pris, dès l'abord, une position fausse; il avait de la fermeté , du caractère , une capacité gouvernementale peu commune en Espagne, où la vie politique ne fait que de naître, où les libertés publiques sont au berceau, et où les hommes sont d'une rareté désespérante. Homme d'avenir , il pouvait rendre à sa patrie de signalés services ; stationnaire , il a manqué son rôle. Zéa partait d'un faux principe : reconnaissant à la pragmatique de 18S0 tous les caractères de loi fondamentale et constitutive , il soutenait la légitimité d'Isabelle; et de ce qu'Isabelle était reine légitime , il en concluait qu'elle portait en elle sa propre force, sa propre vitalité, et qu'elle n'avait besoin ni du concours ni de l'appui du parti constitutionnel. De là son refus formel et constant de transiger avec lui. Du reste, il était bon prince , il voulait bien user de clémence , et l'amnistie de l'année précédente fut étendue à trente-deux nouveaux proscrits; il ne efusait même pas de s'associer à une espèce de petit progrès vague et anodin qu'il ne définissait point ; mais , se croyant plus d'esprit que le seigneur tout le monde , comme dit Luther % et la
1 Herr Omnes.
UNE ANNÉE EN iiSPAGNE. T. f. \Cj
prétention est un peu exorbitante, il se réservait le soin exclusif de mouler et pétrir à sa guise cette cire molle et docile. C'était avoir de soimême une opinion avantageuse; le pays eut Tirrévérence de ne point la partager ; le ministre se trouva seul de son avis ; son despotisme éclairé, despotismo illustrado , c'est le nom proverbial donné et resté à son système , ne fut du goût d'aucun parti. Personne n'en voulut.
La méprise de Zéa était grave , car elle isolait le trône et le livrait sans armes aux coups de deux ennemis. Sans être précisément liées dans les relations de cause à effet , la pragmatique sanction et la réhabilitation du parti démocratique étaient deux faits désormais inséparables et unis étroitement. Que le droit d'Isabelle fût ou non légitime , il n'en fallait pas moins , pour le soutenir et le défendre , s'appuyer sur un parti ; or j quel parti en Espagne opposer aux moines , sinon le parti constitutionnel ? On combat bien un parti par un autre ; mais vouloir , comme Zéa en avait la prétention , combattre à la fois tous les deux, cela en suppose un troisième qui n'existe pas au delà des Pyrénées.
La fausse position prise par Zéa devenait d'autant plus difficile à garder , que les hostilités avaient commencé dès le mois d'octobre dans les provinces basques. On a dit que la guerre de
Navarre était une guerre d'intérêt municipal plus que d'intérêt apostolique 5 les deux intérêts se sont bien en effet réunis plus tard sous la préoccupation d'un commun danger ; mais dans l'origine ils ne l'étaient point. L'initiative appartint tout entière au parti apostolique ; l'étendard de la révolte fut déployé au nom du prétendant ; les moines de Bilbao sortirent un jour de leurs couvents en proclamant le roi Charles V, et la guerre civile fut engagée. Le premier général envoyé par Zéa contre les rebelles fut le général Saarfield, qui alla se croiser les bras à Burgos et fut remplacé par Géronimo Valdès , qui fut , lui , remplacé par bien d'autres. Le mouvement des provinces produisit à Madrid une explosion violente : le 27 octobre , les volontaires royalistes furent désarmés. Ces volontaires ne ressemblaient pas mal , par leur organisation et surtout par leurs habitudes , aux bandes du cardinal Ruffo dans les Calabres , et à celles de Trestaillon dans le Midi.
Cependant l'impopularité de Zéa marchait avec les événements , elle grandissait avec eux ; il essaya de faire de la force : il exila par lettres de cachet, il supprima des journaux; mais ces moyens extrêmes ne servirent qu'à mettre à nu sa faiblesse. Assiégé et serré de plus en plus près par deux ennemis également irrités , il
avait les bras enchaînés, et, condamné a l'immobilité , i! ne pouvait, à la lettre , faire aucun mouvement. Pour rendre son isolement plus complet , le conseil de régence l'abandonna tout à fait; le marquis de las Amarillas , qui en était toujours l'âme , se joignit au parti constitutionnel pour réclamer des garanties politiques. Enfin , l'insubordination des capitaines généraux vint porter le dernier coup à cette forteresse démantelée. Le général Quesada, qui avait passé du gouvernement de Séville à celui de Valladolid , lança un manifeste, moitié soumis, moitié menaçant, où il demandait formellement le renvoi de Zéa. Après Quesada vint Llauder ; le protégé de Lacy était alors capitaine général de Catalogne : il avait opéré sa conversion ; l'Espagne n'avait pas de plus chaud libéral ; il brûlait d'amour pour les institutions nationales; couvrant une ancienne inimitié de ce beau masque de citoyen , il renchérissait sur les exigences de son collègue , et c'est tout au plus si , dans son manifeste , il ne demandait pas à la reine la tète de Zéa.
Seul et sans appui au milieu de ce déchaînement légitime , Zéa devait tomber, il tomba. Il tomba au nom de ces institutions que son opiniâtre sophisme déniait au vœu public , et qui étaient devenues le mot d'ordre universel , la
nécessité de la monarchie. Zéa quitta donc le ministère une seconde fois. La première , Ferdinand l'avait renvoyé parce qu'il était trop libéral; Christine le renvoyait maintenant parce qu'il ne l'était plus assez. La première fois il eut pour successeur l'un des plus fougueux absolutistes d'Espagne , un irréconciliable ennemi des libertés démocratiques , le membre peut-être le plus intolérant du gouvernement provisoire des san-fédistes de 1823, le duc del Infantado. La seconde fois , qui lui succède? C'est un ministre de la constitution , un ancien député des cortès de 1812, un homme qui avait expié ce double crime dans les bagnes d'Afrique et dans l'exil, Martinez de la Rosa. Le progrès est dans la seule antithèse de ces deux noms.
Ainsi la pragmatique commence dès lors à porter ses fruits , et voici que nous entrons vraiment en révolution. L'exil de Calomarde et le rappel de Zéa n'étaient au fond qu'une intrigue de palais. Le renvoi de Zéa et l'avènement de Martinez de la Rosa sont une victoire de l'opinion ; car il ne s'agit plus d'une simple querelle de succession, j'allais dire de ménage , il s'agit d'institutions nationales et de garanties publiques. Martinez de la Rosa au ministère , c'était la double réhabilitation de 1812, de 1820, et la condamnation de 1823. C'était la convocation des cortès.
Martinez de la Rosa ouvre Tannée 183-4; son avènement au ministère est du mois de janvier. Avant de reprendre le fil des événements , il faut dire quel est ce nouveau pilote de la monarchie espagnole , par quels éminents services , par quel passé glorieux , il avait conquis la confiance de son parti et les faveurs du trône.
Martinez de la Rosa est né à Grenade, vers 1788, et il a , des Andalous ses compatriotes , la phrase fleurie et l'abondante élocution. Martinez débuta par l'étude du droit ; ses instincts l'entraînèrent, dès sa première jeunesse , dans la carrière de l'éloquence ; la parole était sa vocation ; il remplit de très-bonne heure , comme suppléant, une chaire publique. C'est là que le trouva l'invasion de 1808. Grenade ayant été occupée militairement l'année suivante , le jeune professeur se réfugia à Cadix , dernier et inviolable sanctuaire de l'indépendance espagnole ; il y mit sa plume au service de la plus sainte des causes.
Il n'entra cependant dans le mouvement des affaires publiques qu'en 1813 , époque où il fut nommé par sa ville natale procurateur aux cortès. Réunie d'abord à Cadix , l'assemblée nationale se transféra à Madrid, après la retraite de l'armée française, et continua quelque temps ses travaux. Martinez défendit jusqu'au dernier jour les
principes constitutionnels du temps ; sa parole avait eu de l'éclat. Après le retour de Ferdinand, il fut, comme il devait l'être , Tune des premières victimes offertes en sacrifice au royal parjure. Après avoir langui en prison deux longues années, il fut déporté, sans jugement et par simple lettre de cachet , au préside africain de Peiïonde-Velez, roc insalubre, destiné d'ordinaire à de moins nobles expiations. Il végéta pendant quatre ans dans cet infect Botany-Bey ; la péripétie de 1820 l'en tira. Un bâtiment de l'Etat vint briser sa chaîne , et le ramena en triomphe dans sa patrie.
Réélu par la ville de Grenade, il reparut aux cortès. Sa politique se dessina plus nettement cette fois que la première ; il prit place dans les rangs des plus modérés , et il inspira assez de confiance au pouvoir pour que Ferdinand remit les rênes de la monarchie dans ces mêmes mains qu'il avait naguère chargées de fers. Martinez fut appelé aux affaires étrangères et chargé de la composition du cabinet* Il remplit sa commission, mais sans succès. Il sortit du ministère cinq mois après y être entré ( juillet 1822 ). Une démission devenue indispensable le rejeta dans la vie privée.
Un trait de désintéressement bien rare , et qui, par sa rareté même , fit sensation , lui acquit
dès lors une réputation d'intégrité qui depuis ne s'est pas manqué à elle-même. A sa sortie du ministère , la gazette officielle publia qu'il avait refusé les émoluments de sa place et qu'il les avait abandonnés au profit du trésor.
Un autre incident eut du retentissement dans les journaux étrangers. On accusa Martinez d'avoir , d'accord avec Ferdinand , médité un coup d'État contre la constitution de 1812, qu'il trouvait trop populaire et qu'il voulait dès lors remplacer par une charte à deux chambres. Le projet eut même un commencement d'exécution. La garde royale se souleva , mais elle fut battue par la garde nationale. La retraite de Martinez suivit de près cet événement. Ainsi, dès 1822 , ses inclinations étaient peu démocratiques ; il était déjà fort tiède aux nouvelles idées.
C'était un libéral à la façon de nos libéraux d'alors ; l'avenir a montré ce qu'il en était de ces Brutus parlementaires. En jetant au pouvoir tous ces héros de tribune, il a mis à leur véritable jour et leurs fougueux dévouements et leurs inextinguibles ardeurs de liberté. Martinez, du moins , et il est juste de le rappeler , a payé de sa personne , et s'est livré lui-même en otage. Combien des autres en ont fait autant?
La seconde restauration fut plus clémente pour lui que n'avait été la première; il ne fut
pas même exilé. Il passa volontairement en Italie et de là à Paris , où il se donna tout entier aux lettres. L'homme littéraire éclipsa même tout à
fait l'homme d'Etat , et l'ancien ministre passe pour être resté tout à fait en dehors des préoccupations politiques de ses compatriotes pendant tout le cours de son volontaire exil. Il ne prit aucune part à l'expédition de 1830, et, n'étant pas réellement proscrit, il fut l'un des premiers à rentrer en grâce et à retourner à ses fovers.
Tels sont les antécédents du ministre que la force des choses amenait dans les conseils de la reine Christine. A peine la révolution naissante lui fut-elle remise en tutelle , que le précepteur de ce nouvel Hercule parut plus propre , plus disposé peut-être à garrotter dans ses maillots le vigoureux nourrisson , qu'à développer sa force et sa virilité; trop souvent même on put se rappeler, en le voyant à l'œuvre , le dragon mythologique envoyé par la jalousie pour étouffer au berceau le futur vainqueur de l'hydre aux cent têtes.
Zéa était tombé pour s'être refusé au rappel des cortès; Martinez de la Rosa ne prenait sa place que sous la condition expresse de les convoquer. Quels que fussent ses penchants secrets, il ne lui était donc pas loisible de le faire ou de ne le faire pas ; l'idée de convocation préexistait
à lui , il ne venait là que pour la convertir en loi et en fait ; il n'était que l'instrument d'une nécessité. Mais par quelle voie allait-il procéder? sous quel mode allait-il restaurer l'antique droit national? C'était la question.
Homme de temporisation et de demi-mesures, Martinez ne pouvait procéder que par compromis, et c'est par compromis qu'il procéda. Il professait , dès ses débuts politiques , si peu d'affection pour la charte démocratique de 1812 , qu'il fut accusé , on l'a vu , d'avoir formé contre elle de mauvais desseins ; ce n'était donc point cette charte deux fois morte qu'il allait tirer du tombeau et ressusciter une seconde fois ; il la laissa dans sa bière. D'autre part , on ne pouvait pas plus songer à rétablir les cortès selon l'ancienne forme qu'il n'eût été possible à Louis XVIII de rappeler en 1814 les états généraux. Quoique le corps social espagnol n'ait point passé par les convulsions qui ont bouleversé la France depuis 89 , et qu'il y ait encore à cette heure dans la Péninsule une noblesse , un clergé indépendant, des privilèges de castes et des inégalités légales , cependant bien des intérêts ont été déplacés, des prérogatives entamées , bien des idées surtout modifiées et des préjugés battus en brèche. L'ancienne forme des trois ordres n'était donc plus praticable ; elle n'aurait satisfait ni les inté-
rets, ni les idées, ni les passions ; on dut écarter d'emblée cette combinaison surannée.
Le public attendait la solution du problème ; il l'attendit trois mois . Pendant trois mois Martinez de la Rosa travailla à son grand œuvre politique. Pareil aux antiques prêtres de l'Egypte , le sanhédrin ministériel se recueillit dans le fond du sanctuaire, il s'entoura de silence et de solitude, refusant d'admettre aucun profane à l'initiation des mystères avant le jour marqué par sa pensée ; enfin ce grand jour arriva : un beau matin du mois d'avril le mont Sinaï sonna ses trompettes, et le nouveau décalogue tomba d'en haut sur la tête d'Israël. Ce décalogue a nom Statut royal.
Puisque je me suis permis de faire intervenir dans cette affaire le mont Sinaï , je puis bien , sans inconvénient , poursuivre la métaphore et dire que jamais le vieil apologue de la montagne en travail n'eut une plus solennelle application : le Statut royal , j'en demande bien pardon à ses auteurs , est le véritable ridiculus mus. Il ne valait certainement pas la peine de se poser si haut, ni d'affecter tous ces grands airs, pour mettre au jour une création si pauvre. Le Statut n'est, comme chacun sait, qu'une assez méchante copie de la charte sacramentelle des Anglais, une doublure de la fameuse machine aux trois rouages, ni plus ni moins. Il y aurait tant d'imper-
fections à signaler dans l'enfant politique de Mai tinezdela Rosa qu'il vaut mieux n'en relever aucune ; ce serait peine perdue , car il n'est pas ne viable ; au premier pas un peu ferme que fera la révolution, il tombera en poussière sous ses pieds.
Tel qu'il est, cependant, le Statut royal n'en a pas moins eu l'honneur de rompre le long silence imposé à l'Espagne par la tyrannie du parjure et de la violence. Une tribune s'est élevée; des voix longtemps étouffées s'y sont fait entendre ; la carrière des débats politiques s'est rouverte ; des journaux ont pris part du dehors aux discussions parlementaires; l'opinion publique a pu commencer un apprentissage. Tout cela n'est encore sans doute qu'à l'état rudimentaire et pour ainsi dire en germe, mais il faut accepter ces premières et timides conquêtes comme le prélude et le présage de conquêtes plus audacieuses, plus décisives.
La promulgation du Statut est du mois d'avril; le mois de mars avait été marqué par deux événements : d'abord une troisième amnistie avait été publiée , mais pas encore absolue ; le tour de Mina et de ses compagnons de 18S0 ne vint que plus tard. Le second événement est la création de la milice urbaine. Une insurrection carliste avait éclaté le h à Madrid ; quoique réprimée sans peine, elle fit sentir la nécessité d'ar-
mer la portion libérale de la population , afin de l'opposer à l'autre aux jours de crise. L'enrôlement d'abord était volontaire, on le rendit obligatoire par une loi calquée sur la loi française. Mais à peine formée, cette milice nationale devint un objet d'épouvante, et l'on s'étudia à l'entraver dans tous ses mouvements.
Le même mois qui vit naître le Statut royal vit éclore aussi l'œuf si longtemps couvé de la quadruple alliance; le dernier échange de signatures est du 22 avril. A cette époque , la France et l'Angleterre étaient seules représentées à Madrid : la première, parle comte de Rayneval; la seconde, par M. George Villiers, parce que, seules des grandes puissances , elles avaient reconnu la petite reine Isabelle. L'Autriche, la Russie, la Prusse, Naples même, malgré les liens du sang, avaient rappelé, dès l'annéeprécédente, leurs ministres et leurs ambassadeurs. Ces quatre cours n'avaient et n'ont encore que des chargés de la correspondance ; quelques-uns de ces agents avaient eu la prétention de se faire centre de sottes intrigues carlistes, et en cela ils avaient été cordialement assistés par leurs confrères de La Haye et de Turin , dont les sympathies ne pouvaient manquer d'être acquises à la cause du prétendant. C'était mal user du privilège d'inviolabilité que le droit des gens leur confère ; le
seul rôle que puisse se permettre en ce cas l'hostilité officielle est la neutralité du silence. Les correspondants diplomatiques de Madrid Font senti, ou bien on le leur a fait sentir : depuis ils se sont tenus tranquilles ; ils se contentent de bouder à l'écart. La cour de Rome n'a plus d'agent accrédité près de sa majesté catholique ; l'évéque de Nicée, l'ancien nonce, vit à Madrid en simple particulier.
Quant au Portugal , la roue avait tourné ; on avait eu deux ans auparavant des velléités d'intervention en faveur de don Miguel ; maintenant, dona Maria était reconnue , et c'est pour soutenir ses droits que le général Rodil avait passé la frontière. Les deux cours semblaient avoir oublié leurs vieilles haines ; elles vivaient, officiellement du moins, dans les rapports d'une étroite amitié. Sa campagne terminée, Rodil passa à l'armée du nord et prit le commandement des provinces insurgées ; mais il en fut de lui comme de ses prédécesseurs : il ne fit que paraître et disparaître, et céda bientôt sa place à Mina.
La guerre de Navarre n'avait pas à l'origine l'importance qu'elle a prise depuis ; avec de la prudence , de la résolution , il eût été possible de pacifier cette Vendée naissante ; il fallait à tout prix prévenir la jonction des deux intérêts qui se sont unis plus tard , l'intérêt absolutiste
et l'intérêt municipal ; on le pouvait en attachant les provinces basques au nouvel ordre de succession ; on les eût ainsi du même coup détachées de la cause du prétendant ; on eût rendu impossible tout rapprochement ultérieur.
Au lieu de cela , on a voulu les violenter ; on Ta pris avec elles sur un ton qui les a blessées dans leur fierté. — Je veux les mettre à mes pieds, disait Martinez , après quoi nous verrons à traiter. — Ces grands airs étaient d'autant plus déplacés qu'on n'était pas en mesure de les soutenir. Qu'est-il arrivé? Martinez voulait humilier les Basques , et ce sont les Basques qui l'ont humilié en décimant ses troupes et en condamnant, l'un après l'autre, tous ses généraux à l'ignominie
de l'inaction et à la retraite. Une fois à ces ter-
mes , la querelle ne pouvait que s'envenimer de jour en jour davantage ; et, quoique si distincts en eux-mêmes , les deux intérêts sont unis aujourd'hui si étroitement , qu'ils se sont confondus en un seul. La confusion est devenue inextricable , et le gouffre insatiable continue à engloutir les trésors de l'Espagne et ses armées.
Un événement tout à fait imprévu vint encore compliquer les choses : don Carlos , qui avait paru quelque temps sur la frontière de Portugal , avait quitté l'Espagne. On ne doutait pas à Madrid qu'il n'eût abandonné la partie et ne se fût enfin
résigné à l'exil du trône ; on le croyait tranquille au fond de l'Angleterre; on s'applaudissait d'une victoire si peu espérée : tout à coup il reparut comme par enchantement au cœur de la Navarre. Ce coup de théâtre ouvre le mois de juillet. C'est là encore une de ces péripéties moitié sérieuses , moitié plaisantes , dont l'histoire contemporaine de la Péninsule est pleine , et qui lui donnent parfois une physionomie si dramatique. La présence du prétendant sur le sol espagnol donna à la guerre du prestige et de l'éclat. Elle prit dès lors un caractère imposant; l'Europe n'a plus cessé d'avoir les yeux sur elle. L'apparition d'un nouveau personnage me rappelle à Madrid : c'est le comte de Toreno. Né dans les Asturies , la terre des publicistes et des
hommes d'Etat , la patrie des Jovellanos et des Campomanès , il parut destiné à poursuivre à plusieurs égards la tradition de ses illustres compatriotes. Il est du même âge que Martinez de la Rosa ; leurs antécédents sont à peu près les mêmes. Comme le poëte de Grenade, le gentilhomme asturien fit partie des cortès de 1812; les réactions l'exilèrent, la révolution de 1820 le rappela. Il reprit alors sa place dans l'assemblée nationale et y acquit bientôt une grande influence, surtout sous le ministère Argùelles. Cependant il fut accusé de tiédeur. On ne re-
trouva pas , à Madrid , le député jeune et ardent de File de Léon. Il se peut qu'il ait prévu dès l'abord la catastrophe qui allait sitôt clore ce rapide intermède , et ce sentiment de provisoire fut peut-être ce qui lui glaça la langue et le cœur. Il n'en fut pas moins exilé une seconde fois. II se retira à Paris.
Il rentra en Espagne vers la fin de 18S3. C'était pour Martinez un rival redoutable , car l'opinion le désignait comme le chef du gouvernement ou de l'opposition. Martinez ne se sentait pas assez fort pour lutter longtemps avec avantage contre un si fin jouteur; force donc était de se faire un ami de celui que l'on craignait comme ennemi. Le ministère ouvrit ses rangs pour faire place au nouveau venu; le portefeuille des finances lui fut offert, il l'accepta.
Peut-être cette position délicate et compromettante n'était-elle pas celle qui convenait à Toreno. Il eût été certainement plus politique de lui donner le Fomento (intérieur) , laissé vacant dès le mois d'avril par la retraite de Burgos , qui avait été comme le trait d'union entre le ministère Zéa et le ministère Martinez ; mais Martinez voulait se réserver, pour lui tout seul , la gloire de baptiser le Statut royal ; il en était si jaloux , qu'il tremblait d'en voir la moindre étincelle rejaillir sur un autre. Cette petite jalousie d'homme
de lettres explique ses opiniâtres résistances et ses mauvais vouloirs , lorsque le nouveau candidat , appuyé par la France , lui fut présenté la première fois par l'opinion publique. Il le blessa même grièvement en lui préférant une espèce de nullité titrée , qui lui plaisait parce qu'il ne la craignait pas ; et s'il consentit enfin à faire une place à son rival, ce fut au dernier moment, quand les cortès allaient s'ouvrir et l'opposition s'organiser. Le danger devenait pressant, et le sentiment de sa propre conservation l'emporta sur les calculs et les appréhensions de sa vanité.
L'ouverture des cortès , convoquées en vertu du Statut royal, était fixée au 24 juillet. Le 17 fut ensanglanté par le massacre des moines. L'apparition du choléra , qui avait déjà ravagé l'Espagne l'année précédente , fut la cause ou le prétexte de cet affreux carnage ; ce ne fut pas plus une affaire politique que les excès du même genre qui, à Paris, ont signalé l'invasion du fléau. Mais le massacre de Madrid fut plus meurtrier , et il renferme de plus un enseignement profond et inattendu : c'est que les soupçons du peuple espagnol et ses coups soient tombés précisément sur les moines , que les moines aient été pour lui des empoisonneurs. Ce fait l'un des plus importants dont la Péninsule eût été de
longtemps le théâtre , a jeté une lumière toute nouvelle sur l'état des croyances populaires au delà des Pyrénées ; et quoique la question des cloîtres soit distincte de la question religieuse, en ce sens que le moine est investi du double attribut de la propriété temporelle et du sacerdoce spirituel , il n'en demeure pas moins con stant que l'antique prestige a cessé dans la catholique Espagne , comme ailleurs. Que si on objectait que c'est le propriétaire qui a succombé dans le prêtre , on pourrait répondre que le prêtre n'en a pas moins succombé dans le propriétaire ; c'est là qu'est l'enseignement.
Quelques jours après le massacre des moines , on découvrit à Madrid une conspiration , dont lemotd'ordre et de ralliement était la constitution de 1812. Le vieux Palafox , l'énergique etvaleureux défenseur de Saragosse , fut accusé d'avoir trempé dans le complot; on l'arrêta ; mais l'accusation ne put se soutenir , et le patriarche de l'indépendance espagnole fut élargi. C'était un vœu plus qu'une révolte. La conjuration n'éclata point : on douta même de son existence ; elle devait éclater et fut découverte le 25 juillet, le jour même de l'ouverture descortès.
Enfin les cortès s'ouvrirent. Il serait trop long et mortellement ennuyeux de reprendre en sous-œuvre les travaux parlementaires de la ses-
sion; ils n'ont qu'un intérêt médiocre. La seule question éclatante a été la question financière , et la discussion de la dette a mis à nu la ruine de la monarchie ; on n'en doutait pas , mais on a touché du doigt la plaie. Ça été, de plus , une rude leçon de moralité donnée aux prêteurs. Fasse le ciel qu'elle leur profite ! Quant à la question financière en elle-même , elle a été posée , elle n'a pas été résolue , elle ne le sera pas de longtemps ; elle suivra les vicissitudes de la guerre civile et lui survivra. Du reste, la session continue et menace de ne pas se fermer de sitôt. Les choses en étaient là à mon arrivée à Madrid ; depuis elles n'ont pas changé. Seulement on a fusillé hier matin trois sous-officiers de la garde royale , accusés d'avoir voulu monter la faction , comme on dit ici. Mais cela n'est pas un événement. On a aussi arrêté un nommé Gonzalès Estefani , vieillard octogénaire , qui s'est laissé nommer ministre des finances par Charles V. C'est s'y prendre un peu tard pour faire une carrière politique. Les pièces accusatrices étaient cachées sous une brique de sa chambre , et il était assis dessus ; mais la police avait le mot et Fa fait lever en entrant. Estefani est riche , il en sera quitte pour un exil fort doux à Carthagèneou dans quelque autre place. Telle est la justice distributive du pays.
Mina a pris le commandement en chef de l'armée du nord, et Llauder, son ancien ennemi , le portefeuille de la guerre. Quel admirable accord et quelle touchante union ! Mais Llauder a chanté la palinodie ; en entrant au ministère , il a écrit à Mina une belle lettre de retour et presque d'excuses. Il ne serait pas impossible que Martinez ne l'eût fait entrer dans le cabinet que pour embarrasser et paralyser Mina , qu'il redoute. Llauder, du reste, est sans popularité, non plus que Martinez ; Mina les éclipse tous deux.
La position de celui-ci est délicate. Que sera, en 1835, le partisan de 1808? Le chef de bande se retrouvera -t-il dans le général de l'armée régulière? Telle est la question que se pose en ce moment l'Espagne, et c'est pour elle une question capitale ; car si Mina échoue , à qui recourir pour vaincre la guerre civile? Il n'y a pas un seul homme signalé pour cette œuvre par l'opinion publique; elle a, d'un cri unanime , porté Mina à la vice-royauté de Navarre ; après lui , personne.
La lutte est décisive. Les lenteurs de Mina, sa circonspection , ses tâtonnements prouvent assez que l'entreprise ne lui paraît pas facile. Il sent qu'il joue là un jeu périlleux et qu'il y va de sa réputation, de son avenir tout entier. Tout le
monde le sent aussi et tout le monde le dit. On ne lui permet pas d'être malheureux. Impitoyable quand on trompe ses attentes , l'opinion ne lui pardonnera pas un revers. S'il succombe , il est perdu , à jamais perdu ; s'il triomphe , qui sait ce que l'avenir lui prépare ? Bolivar, Bonaparte sont des noms qui troublent bien des têtes, même en Espagne.
Je ne fais que répéter ici ce que j'entends dire autour de moi , et que dresser, pour ainsi dire , le procès-verbal de l'opinion publique. Mina est l'homme du jour comme la guerre civile en est l'événement.
Tolède, i3 <lceeml>re.
Ce matin , avant le jour , j'étais avec deux compagnons de voyage dans la Calle de la Merced, d'où part la diligence de Tolède; nos places étaient retenues de la veille et payées ; car, en Espagne , tout se paye d'avance. Mais à peine étions-nous au bureau que l'administrateur nous enfila une longue histoire , disant , avec une gravité magistrale et un imperturbable aplomb qu'en considération de cavaliers tels que nous , il faisait partir sa meilleure voiture ; qu'il nous
avait fait passer dans la berline (coupé), et que nous n'étions pas hommes à nous plaindre. Cela voulait dire qu'il avait surchargé notre place de dix réaux ; et enlevez ! Voila les sept mules au galop.
Nous franchîmes comme la foudre , malgré l'obscurité , la rue , la porte et le pont de Tolède, ce pont magnifique sur le Mançanarès, auquel il ne manque que de l'eau , et le jour nous prit au milieu d'une vaste plaine inculte, nue, déserte; car , ainsi que Rome , Madrid a le désert à sa porte ; mais un désert sans lignes , sans poésie , sans souvenirs et sans majesté.
De Madrid à Tolède il y a douze lieues d'Espagne , ce qui équivaut à dix-huit des nôtres , et pas de route pour les faire. On passe à travers champs, coupant ravins et fondrières. On chancelle à chaque pas dans les ornières, et les cahots de la voiture étaient tels , que j'en étais malade comme si j'eusse été en mer au milieu d'une tempête. Au temps des pluies le chemin est impraticable , et douze mules ne suffisent pas toujours pour tirer la diligence des mauvais pas. Heureusement pour nous que ce matin la boue et les mares étaient gelées. Nous passions dessus sans enfoncer. Quelle honte qu'une pareille route entre les deux capitales politique et religieuse de la monarchie espagnole !
Si seulement c'était pittoresque , mais point: un pays plat , une campagne ingrate , pas un arbre ; et pour animer ces steppes désolées , quelques méchants hameaux à demi ruinés. Le temps , quoique froid , était splendide. Un soleil d'or rayonnait puissamment ; mais, par malheur , il dégelait la boue.
A moitié chemin est Illescas, petite ville où l'on entre par une porte arabe taillée en trois quarts de cercle , les deux coins saillant sur les colonnes latérales. Un exécrable déjeuner à la Posada Niteba achève de me disloquer l'estomac et me fait presque regretter l'empoisonneur d'Ariza.
Après Illescas le pays s'humanise un peu ; la route devient plus ferme , la campagne plus riante, et l'olivier commence a poindre. On faisait la récolte ; paysans et paysannes abattaient les olives à grands coups de bâton , comme des noix ; elles tombent blessées et meurtries ; on les laisse ensuite fermenter, et Ton a l'huile atroce que chacun sait. Mais le goût rance plaît aux Espagnols ; notre huile d'Aix leur paraît détestable , elle ne sent rien. C'est comme pour le vin. D'abord on le fait mal, puis on l'enferme dans des outres qui l'infectent. Un propriétaire avait introduit l'usage des tonneaux ; mais il ne vendait plus son vin , il ne sentait pas le bouc.
Les tonneaux furent brûlés. Telle est la routine en agriculture : l'homme rend mauvais ce que la nature donne bon : on gâte la vigne, on gâte l'olive, on coupe les arbres; il est heureux qu'ils ne puissent éteindre le soleil ni ternir l'azur du ciel.
— Los facciosos ! los facciosos! — s'écrie tout à coup le zagal; et nous vîmes des sabres briller à l'horizon et un escadron de cavaliers venir sur nous. L'alarme est au camp, les visages pâlissent ; on se signe , on dit son rosaire , on recommande son âme à Dieu. Cependant l'ennemi avance ; il arrive , le voilà à la tète des mules ; mais il ne fait que traverser le chemin et continue sa course à travers la plaine. Une bande avait , en effet , paru dans les environs , et nos formidables cavaliers étaient des lanciers christinos envoyés pour faire une battue générale, et qui faisaient, en galopant dans la solitude, l'effet le plus pittoresque. Ainsi , on marche d'émotion en émotion sur cette terre ébranlée par la guerre civile, et l'on risque à chaque pas sa vie ou sa liberté. Nous étions cependant là bien près de Tolède ; mais les factieux s'approchent, parfois , bien davantage de la capitale. Ils ont volé des chevaux de la reine dans sa Casa de Campo, à la porte du palais.
Enfin nous aperçûmes les clochers de Tolède
au pied d'une montagne, et nous passâmes bientôt devant l'hôpital de Saint-Jean-Baptiste , édifice assez grandiose bâti hors des murs , et qui appartient au duc de Medinaceli. Les deux cloîtres intérieurs sont soutenus par d'énormes colonnes de granit d'une seule pièce , fut et chapiteau ; et le fondateur , le cardinal Tavera , repose dans un mausolée de marbre , dernier ouvrage d'Alonzo Berruguete, le Michel-Ange espagnol, qui mourut ici même après l'avoir terminé.
Toute la campagne, depuis Illescas, se nomme la Sagra , et la porte par où l'on entre à Tolède de ce côté-là , la porte de Visagra. On veut que ce nom lui vienne de son ancien nom arabe ; Bah Sabra , Porta Campi. Nous fûmes reçus là par une escouade de gardes routes , sorte de compagnie franche instituée pour garder les portes de la ville , donner la chasse aux factieux et aux voleurs. Avec leur large ceinture de cuir noir pleine de cartouches , ils n'ont pas mal l'air de voleurs eux-mêmes et le sont peut-être. Toutefois , ils ne nous prirent que notre temps et notre passe-port.
A peine entrés, on trouve cette fameuse Portedu-Soleil , qui était la porte de la ville au temps des Mores, mais qui est enfermée aujourd'hui dans l'intérieur. Elle ne m'a pas beaucoup frappé
au premier coup d'œil ; j'attendais mieux , quelque chose de plus élégant ou de plus majestueux. C'est une masse grise, sans autre ornement qu'un triangle en relief dans lequel on a sculpté je ne sais quel sujet religieux.
L'arrivée de la diligence est un événement. On se presse autour de nous, l'attroupement grossit de tous les oisifs, c'est-à-dire qu'il devient immense , et nous avons bien de la peine à le percer pour gagner la fonda de la Europa , para caballeros , où nous sommes installés dans une grande chambre sans fenêtres et sans feu , par un temps de décembre. Tout a été disposé , en Espagne , contre le grand jour et la chaleur, rien contre le brouillard et le froid. Tolède se distingue , sous ce rapport , par son sybarisme intempestif. Nous n'avons, pour nous réchauffer, dans notre vaste pièce, que l'homicide brazero ; placés entre le froid et l'asphyxie , il nous faut bien opter pour l'asphyxie, le thermomètre marque zéro,
Tolède , 14 décembre.
Le parvis de la cathédrale de Tolède est une place longue, irrégulière, raboteuse, vestibule indigne d'un si noble monument. Cette place ou plutôt cette rue est d'ordinaire déserte et silencieuse. Ce n'est pas de ce côté qu'on entre à l'église, et l'herbe y croit tout à son aise , sans être seulement courbée par le pied des fidèles. La nuit , elle est plongée en des ténèbres profondes. Hier soir un grand feu d'artifice brûlait au milieu , inondant de clartés inaccoutumées la place
et les édifices qui la ceignent. Les chandelles romaines s'élançaient en fusées éblouissantes; on
eût dit des serpents de feu assiégeant les murs noirs de la basilique. Arrivées au ciel , elles en redescendaient en pluie d'étoiles , et les enfants se disputaient avec des cris de joie les cannes de papier qui retombaient , encore embrasées , sur la tête des spectateurs. D'autres clameurs se mêlaient à la voix des enfants ; les cris de : Viva la reyna ! Viva la libertad! suivaient dans l'espace les jets lumineux ; l'hymne de Riégo éclatait dans la foule , et le chant révolutionnaire de la Tragala, qui est la Carmagnole de l'Espagne , comme l'hymne de Riégo en est la Marseillaise , faisaient çà et là quelques percées insurrectionnelles.
De quoi donc s'agissait-il? Pourquoi ces rassemblements profanes au parvis du temple , ces cris séditieux jetés en défi aux saints échos des autels? On avait le matin même publié à Tolède la loi des cortès qui vient de déclarer rebelle et traître à la patrie l'infant don Carlos, qui annule tous ses titres au trône et l'exclut à jamais , lui et les siens , du territoire espagnol . Or , le feu d'artifice officiel était destiné à témoigner de la joie publique , ou à la provoquer, au besoin , si elle ne se manifestait pas avec une spontanéité suffisamment énergique. Il faut dire, pour être
vrai , qwe la précaution n'a pas été inutile : l'enthousiasme était fort tiède. Tolède est la ville la plus carliste de toute l'Espagne , cela doit être , car Tolède est une ville toute sacerdotale, et l'arrêt de proscription n'y éveille que des sympathies fort équivoques. On pense, et en cela peutêtre n'avait-on pas tort , qu'une fois la guerre engagée et les armées en présence , il est au moins puéril à un camp de proscrire l'autre; c'est trop tard ou trop tôt : il ne s'agit plus de combattre sur le papier , il faut vaincre par epee.
Le feu d'artifice n'en décochait pas moins au ciel ses fusées sifflantes comme des flèches , et les tournoyants soleils projetaient sur la place des reflets fantastiques. Les murailles grises se teignaient de lueurs rougeàtres , et l'ombre des assistants s'y dessinait sous toutes les formes. Trop haut pour être atteint parles clartés d'en bas, le clocher dominait le tableau de sa masse noire et immobile. La foule était peu nombreuse, mais pittoresquement groupée ; tantôt éclairée, tantôt dans l'ombre , elle passait par toutes les teintes , par toutes les gradations de la lumière. Nonchalamment appuyés contre l'église, quelques hommes, silencieusement drapés dans leurs manteaux , représentaient seuls le peuple à la fête ; encore s'y intéressaient-ils peu; leur attitude
froide et dédaigneuse disait assez que la curiosité seule les attirait là. Us n'avaient pas l'air de prendre la chose au sérieux ; on voyait sur leurs lèvres ce sourire indéfinissable qu'a le peuple espagnol quand il croit qu'on se moque de lui , et que Cervantes a stéréotypé en traits indélébiles sur la face classique de Sancho Pança.
Les rois du lieu étaient les étudiants; ils étaient en force et faisaient la loi. L'étudiant espagnol est aujourd'hui ce qu'il était au XVIe siècle : mêmes mœurs, même misère. J'ai fait l'aumône à plus d'un sur les grandes roules 3 et j'en ai eu pour criado dans plus d'une ville. Le costume est en tout conforme à la tradition. C'est toujours le haut chapeau plat sans ailes , comme le claque d'Arlequin, et le manteau noir drapé à l'antique. Ce manteau , qui ne se dépose jamais , semble former à lui seul tout le vêtement, et il cache des mystères qu'il serait imprudent de vouloir pénétrer , car le désordre et la saleté sont les statuts fondamentaux de Tordre universitaire. Un estudiante dont le claque n'est pas déchiré et le manteau en guenilles n'est pas digne de prendre place au sein de la docte confrérie.
Ainsi enharnachés , les fougueux étalons des quatre facultés avaient rompu leur chaîne et s'étaient précipites sur la place publique. Ils s'y comportaient en maîtres et couvraient de leurs
clameurs patriotiques la détonation des grenades et les pétards de Y artificier. Ce sont eux qui entonnaient l'hymne de Riégo ; la Tragala partait de leurs rangs , et ils ne manquaient jamais d'ajouter au cri officiel de Viva la reyna! le cri suspect de Vira la Nina! Or, ceci est un calembour : nina est le féminin de nino, qui veut dire enfant, et peut s'appliquer à la petite reine Isabelle ; mais le mot est à double entente , et dans le vocabulaire cabalistique des exaltados , Viva la Nina! veut dire Vive la Constitution de 1812 ! Attaquant de l'œil et du geste les mantilles coquettes qui sillonnaientmystérieusement la place, les don Juan de carrefour attachaient un troisième sens , mais un sens galant , au mot séditieux ; et du même coup qu'elle ébranlait la monarchie, la voix des hardis tribuns allait troubler dans la foule la vertu des manolas l.
La place de la cathédrale est fermée , d'un côté , par un palais orné de colonnes légères et percé d'élégantes arcades ; la terrasse qui le couronne est protégée par une balustrade de pierre d'un effet charmant , et la grâce harmonieuse de l'édifice reporte aux derniers beaux jours de l'architecture espagnole; ce palais est l'Hôtelde-VilIe , Casa del Ayunlamiento. J'ai été frappé \
1 Grisettes castillanes.
de la leçon donnée en vers aux magistrats qui vont traiter des affaires dans le sanctuaire municipal ; elle est placée au milieu de l'escalier , de manière à n'échapper à personne ; et malgré le concetto tout à fait castillan qui la termine , elle pourrait être écrite avec profit au seuil de plusieurs de nos administrations publiques. Qu'on me permette de la citer :
Nobles discrètes varones Que gobernais à Toledo , En aquestos escalones Desccbad las aficiones , Codicias , amor y miedo.
Por los communes provechos Dexad los particulares :
Pnes vos fixo Dios pirates De tan altissimos techos , Stad firmes y derechos '.
Je ne sais si les magistrats de Tolède méditent bien assidûment la leçon du poëte ; mais, ce soir-là, ils étaient réunis en grande pompe sur le balcon , et présidaient à la cérémonie avec la gravité de sénateurs romains sur leur chaise
1 Hommes prudents et nobles qui gouvernez Tolède , déposez sur ces marches affections, cupidité, amour et crainte. Sacrifiez les intérêts privés aux intérêts communs ; et puisque Dieu vous a faits les colonnes d'un si haut édifice, soyez fermes et droits.
curule. Leur présence n'empêchait pas la turbulente Tragala ni les calembours factieux d'ébranler les échos de la basilique.
L'Ayuntamiento était illuminé du haut en bas ; mais à côté de lui était un palais sombre , silencieux , dont toutes les croisées étaient si hermétiquement closes , qu'on aurait pu le prendre pour une maison abandonnée, ou pour une maison de deuil ; ce palais mystérieux était l'archevêché , édifice imposant par sa grandeur et remarquable seulement par son architecture simple et austère. L'éclat mondain du palais voisin faisait ressortir sa sévère obscurité; et rougies par les reflets du feu d'artifice , les statues saintes dont le seuil est gardé semblaient en défendre l'entrée aux joies profanes du dehors. On eût dit des ombres à la porte d'un tombeau. Le contraste était frappant; mais ici le contraste n'était pas seulement dans les apparences , il était dans le fond des choses ; au sein de ce palais muet , l'archevêque protestait par son silence contre ces bruyantes acclamations.
L'archevêque de Tolède est primat des Espagnes et des Indes ; investi de la première dignité ecclésiastique de la monarchie , il est le mandataire direct du pape, et à ce titre, il joue un personnage important dans l'histoire de la Péninsule; cette mitre illustre, portée par tant de
glorieuses tètes et par la plus glorieuse de toutes, le cardinal Ximenès, Test aujourd'hui par un vieillard infirme et octogénaire , vivante image de ce catholicisme espagnol, qui achève , en ce moment, au milieu des tempêtes civiles, une des phases critiques de sa destinée. Héritier du titre de Ximenès , et comme lui prince de l'église , le moderne archevêque n'a point hérité de son génie non plus que de l'autorité de ses prédécesseurs : on vit plus d'une fois ces fiers prélats rendre le ciel solidaire de leur querelle, et, brandissant leur crosse vindicative , mettre le royaume en interdit pour une injure personnelle ; mais ces jours ne sont plus ; le vent d'en haut s'est détourné , il enfle aujourd'hui d'autres voiles ; retranche dans son tabernacle désert, le gardien des traditions immobilisées s'enveloppe dans les plis de sa pourpre et répond aux affirmations du siècle par le silence boudeur des vaincus. Voilà ce que disait à ceux qui savaient l'entendre ce palais morne et silencieux ; et cette muette leçon de philosophie historique revêtait un caractère d'autant plus concluant et plus solennel , que ce spectacle était donné au monde par la ville la plus catholique du plus catholique des empires européens.
Cependant les fusées étaient consumées; le feu d'artifice avait épuisé ses dernières merveilles
pour faire place à une assez maigre illumination. Des bouts de chandelles enfermés dans des cornets de papier de couleur en formaient le plus noble ornement; rangés comme des pots de fleur sur les corniches de la cathédrale , ils nuançaient les ténèbres de toutes les teintes de l'arcen-ciel. Indigné que son église servît à une telle profanation , le clergé niait imperturbablement que l'illumination eût pour objet la proscription de son champion don Carlos ; c'est , selon lui , en l'honneur de je ne sais plus quelle bulle venue de Rome.
Enfin le supplice de l'archevêque cessa; toute cette foule bruyante ; instrument de sa torture , s'écoula peu à peu , la place resta vide ; bientôt soufflées par le vent et par l'économie intéressée des sacristains , les lanternes s'éteignirent une à une , et la ville rentra dans l'ombre et dans le silence. Alors seulement je trouvai la Tolède que j'étais venu chercher , la Tolède du moyen âge. De toutes les villes de la Péninsule , l'ancienne capitale des Espagnes est la plus semblable à elle-même , celle que le cours des temps a le moins modifiée. Les siècles ont passé sur elle sans presque l'effleurer de leur aile; elle s'est conservée pure d'alliage étranger , elle a maintenu avec opiniâtreté son individualité native. C'est une monnaie bien frappée dont le coin a
encore tout son relief , et elle ne paraît pas disposée à le perdre de longtemps. Tolède est bâtie sur une montagne de granit au pied de laquelle coule le Tage; les maisons descendent jusqu'au fleuve; elles sont de briques et jetées les unes sur les autres sans ordre et sans plan ; les rues , percées au hasard , s'en vont comme elles peuvent , décrivant mille sinuosités où il est impossible de s'orienter; elles sont si étroites, qu'on peut aisément se donner la main d'une maison à l'autre , et si escarpées que la Sierra-Morena n'a pas de plus rudes sentiers ; on a bien poussé le luxe jusqu'à les paver, mais si mal et de cailloux si inégaux , si aigus , qu'il faudrait , pour y marcher sans péril et sans douleur, chausser, en franchissant la porte , les alpargatas montagnardes ; un seul de ces sentiers tortueux décorés du nom de rues est accessible aux carrosses ; mais , comme la diligence exceptée , il n'y en a qu'un dans toute la ville ( et quel carrosse ! ) celui de monseigneur l'archevêque , la privation est peu sentie. En revanche , les rues sont encombrées d'ânes auxquels on est obligé de disputer le passage à chaque instant, ce qui n'est pas un petit labeur dans ces étroits défilés ; comme la ville n'a pas une seule fontaine, on est obligé d'aller puiser l'eau au Tage; flanqués de deux amphores de terre à large ventre , ce sont
les ânes qui font l'office de porteurs d'eau , et qui s'en vont dispensant de porte en porte l'onde rare et coûteuse. Les distributeurs d'eau lustrale n'y mettaient pas plus de solennité.
Plusieurs tentatives furent faites en vain pour faire monter l'eau du Tage jusqu'à la ville. On cite celle d'un fameux mécanicien du xvie siècle, Juanelo de Crémone , qui échoua. Une compagnie anglaise l'essaya encore au commencement du siècle dernier, et ne fut pas plus heureuse. La victoire est restée aux ânes.
Une seule rue est un peu fréquentée , grâce aux deux rangs de boutiques qui la bordent, c'est la rue des négociants ; elle aboutit au Zocodover , place du marché ' ; mais , à l'exception de cette rue unique , toutes les autres sont désertes et l'herbe y croît. Ce matin, j'ai fait sentinelle une heure entière dans l'une des plus larges et des plus apparentes , et durant toute cette longue heure , il n'a passé personne ; seulement , une mule de boulanger , chargée de pains , gravissait lentement la côte en s'arrêtant d'instinct devant chaque porte. Le mozo ( garçon) donnait un coup de marteau ; la porte s'ouvrait d'ellemême , une servante venait prendre sa ration en
1 Chez les Mores, \esauk est le marché. L'étymologie arabe est visible.
silence , puis la maison se refermait , et , les verrous tirés , on n'entendait plus que le pas lent et monotone de la mule. C'était pourtant en plein jour; je n'ai jamais rien vu de plus triste ; on eût dit une ville assiégée par la peste.
La seule distraction qu'on ait, en vaguant dans les rues, est la vue clandestine de quelque femme embusquée derrière son mirador, et dont la prunelle ardente mesure en rêvant ce désert inflexible. Encore cette distraction est-elle rare , et quand elle manque , on en est réduit aux milagros peints en vert ( le vert est la couleur de l'inquisition ) , dont les maisons sont décorées ; presque tous portent la tragique formule : Aqui mataron a fulano... — Ici fut tué un tel... Priez pour lui. Répétées de minute en minute, ces funèbres complaintes ne laissent pas que de préoccuper les esprits , surtout quand la nuit tombe sur ces carrefours meurtriers. Alors , si quelque homme embossé dans son manteau se glisse mystérieusement le long des murailles , nul doute que ce ne soit un assassin ; à son approche, le sang fait un tour de plus dans les veines 5 mais l'homme passe , on se rassure , pour retomber , à trois pas de là , dans les mêmes perplexités.
Malgré ces périls et beaucoup d'autres dont les nuits de Tolède sont semées , il vaut la peine
de les affronter. Je ne sais rien de plus poétique qu'une promenade nocturne à travers le dédale des rues ; il est inutile de dire , car on le devine, que l'innovation des réverbères n'a pas pénétré jusque-là 5 heureux les carrefours qui ont des madones dans leurs niches , pourvu toutefois que les dévots aient soin d'entretenir d'huile les lampes de leur céleste patrone , et que le sereno ne la vole pas pour son usage. Aux lieux où ces trois conditions se trouvent réunies, et là seulement, on peut espérer de voir à se conduire ; mais n'y vît-on pas du tout , il faudrait encore tenter l'aventure ; une excursion nocturne dans le cœur de Tolède est une excursion en plein moyen âge , et rien n'est plus propre à initier à la vie intérieure de nos pères ; on la comprend là d'intuition ; on la respire pour ainsi dire , on s'en pénètre ; et pas un livre , pas une chronique n'en sauraient donner une idée aussi complète , un sentiment aussi vif. Ces lourdes portes , si scrupuleusement verrouillées , redoutent encore les surprises violentes et les hostilités audacieuses d'une maison rivale ; ces balcons de fer attendent l'échelle de soie qu'y attacha la main blanche des jeunes iilles ; et là-bas , au bout de cette longue rue tortueuse , ne voyez-vous pas poindre une compagnie d'hommes d'armes qui partent l'armet au
front, la lance au poing, pour quelque mystérieuse expédition? Voici plus près de nous les familiers du Saint-Office qui viennent enlever un juif relaps dans cette maison basse et suspecte, et la Sainte-Hermandad , qui épie , pour en faire justice , quelque insolent chevalier de Saint- Jacques dont les mœurs dissolues et oppressives déshonorent Tordre et violentent les fidèles sujets du roi... Chut ! la cloche des couvents sonne l'office , la lourde horloge de la cathédrale retentit sourdement sous les pas du temps ; puis tout se tait , et le silence n'est plus troublé que par le dernier soupir d'une guitare dont la voix expire au loin , ou le chant monotone et tendre d'une jeune mère qui endort son nouveau-né. Il y a tout cela dans les nuits de Tolède , et bien d'autres souvenirs , bien d'autres émotions , car ces nuits sont longues ; dès que les premières ombres sont descendues sur les places , chacun rentre sous son toit , toutes les portes se ferment , la vie cesse sur tous les points à la fois , comme par enchantement ; le génie de la solitude s'empare de la cité ténébreuse pour ne lâcher sa proie qu'au matin.
Si la nuit a ses prestiges , le jour aussi a les siens ; Tolède doit à sa situation une inépuisable richesse de sites et de vues. La montagne escarpée dont elle couvre les flancs et la crête est se-
parée par le Tage d'une autre montagne non moins escarpée , mais nue , déserte , abandonnée a la stérilité et tombant à pie dans le fleuve. A mi-côte est le château ruiné de Saint-Cervantès. Un petit ermitage, la Virgendel F aile 9 est égaré au sommet ; mais , bâti au milieu des rochers , il s'en détache à peine et se confond avec eux : des troupeaux de chèvres sauvages errent à i'entour , et , presque aussi sauvage qu'elles , le pâtre , vêtu de peaux , apporte au seuil de la ville les mœurs de la sierra. Ces contrastes sont frappants , mais ce sont les vues surtout qui captivent; quoique borné , le spectacle est varié; les masses granitiques dont la montagne est formée s'adoucissent au-dessus du pont Saint-Martin , et des villas , appelées dans le pays cigarralesj étei*lent sur la pierre nue et grisâtre de frais tapis de verdure ; c'est le seul point champêtre du paysage , tout le reste est sec et dépouillé. La montagne n'a pas un arbre.
La variété naît des mouvements du sol et des anfractuosités du rocher; les perspectives sont courtes , mais frappantes : tantôt l'œil plonge sur le Tage, qui serpente en méandres verdâtres entre les deux collines ; tantôt la ville apparaît hérissée de ses innombrables clochers, puis le rideau retombe , et, enfermé dans une gorge déserte et muette, on pourrait se croire tout d'un
coup transporté dans quelque solitude primitive. Ces brusques alternatives ont un grand charme; elles impriment à ce paysage austère et mélancolique un profond cachet d'originalité.
Tolède, i5 décembre.
Un père hiéronimite de mes amis m'avait donné à Madrid une lettre de recommandation pour le chapelain de la Miséricorde. Don Gregorio, c'est le nom du chapelain, a été capitaine avant d'être prêtre , et il a servi sous Mina au temps de la constitution. C'est un brave homme qui a gardé les idées d'alors et qui est dévoué aux choses nouvelles. Je crois que si on cherchait dans les rangs du petit clergé on trouverait beaucoup d'hommes comme lui.
C'est lui qui nous fait les honneurs de Tolède.
Je ne sais quelle étrange idée lui a traversé l'esprit ; mais le premier endroit où il nous a conduits , c'est à la maison des fous. Le bâtiment est vaste , bien aéré et pas trop malpropre pour l'Espagne ; mais les cellules des pauvres — les riches payent pension — sont étroites, obscures, et n'ont d'autre ouverture que la porte. On ne connaît pas l'usage des corsets de force , et l'on enchaîne les fous furieux avec des barres de fer. On me montra un de ces infortunés qui est resté trente et un jours sans boire ni manger , parce que, dit- il, l'univers est ligué contre lui pour l'empoisonner ; il a l'air d'un squelette , et il ne lui manquait que la faux pour représenter la Mort. Un autre était debout, les bras croisés sur la poitrine , les yeux fixés sur le soleil , et chantait un cantique d'une voix extatique ; cet homme se croit Dieu ; les cantiques qu'il chante sont à son honneur , et il a perdu la vue à force de contempler le soleil , image et symbole de sa divinité méconnue. Un troisième a des prétentions moins sublimes ; il ne se croit encore que corrégidor ; mais on ne veut pas le reconnaître ; et il me remit , avec mystère , une lettre pour un grand personnage imaginaire , lequel doit le faire rentrer dans ses droits. Ainsi ce peuple est châtié par où il pèche ; l'orgueil le mène à la folie. En sortant de chez les fous, don Gregorio nous
a conduits à l'Université ; je ne sais s'il y entendait malice ; mais ce qu'il y a de certain , c'est qu'elle est le temple de la déraison , à commencer par l'édifice, grande et plate maison moderne avec une cour grecque. L'enseignement y est pitoyable. On en est aux rudiments de tout, et les billevesées les plus puériles y sont gravement professées. Fidèle jusqu'à l'acharnement à la vieille routine scolastique , le docte corps met à l'index toute idée et toute méthode nouvelles; et, comme leurs confrères de Salamanque, ils ont pris pour devise : Non eritin te Deus recens, neque adorabis Deum alienum. Us ont oublié de le faire graver en lettres d'or sur le frontispice.
— Or ça , don Gregorio , dis-je à notre chapelain-capitaine , vous plaira-t-il enfin de nous introduire dans la cathédrale? — Nous étions devant , nous y entrâmes.
Siège du Primat des Espagnes , la basilique tolédane est, pour la Péninsule, ce que Saint- Pierre de Rome , siège du chef suprême de l'Eglise , est pour la chrétienté ; mais la similitude est toute morale, l'architecture des deux temples est sans analogie ; la cathédrale de Tolède est du plus pur gothique indigène , c'est un édifice majestueux, quoique tout soit disposé pour en détruire l'effet ; le premier mal est qu'on n'en peut
embrasser l'ensemble d'aucun côté , tant il est profondément encaissé dans le cloaque des rues, et serré de près par les maisons voisines ; mais ce malheur de position n'est pas le seul qu'on ait à déplorer ; on a pris à tâche de gâter le monument lui-même : non content de l'avoir flanqué d'une espèce de coupole lourde et massive qui l'écrase , on a eu la magnifique idée , pour que le bariolage fût plus complet, d'affubler une des entrées latérales d'un portique grec. Autant valait mettre une porte gothique au Parthénon.
L'intérieur n'a pas été plus respecté que l'extérieur , sans parler du badigeon , et là , le crime est moins pardonnable encore; comme si ce n'était pas assez d'avoir rapetissé le vase et détruit l'effet grandiose de la nef en plaçant au milieu , selon la mauvaise coutume du clergé espagnol, le chœur et le maître-autel ; on a surchargé le maître-autel d'une épouvantable machine . barbare et confus entassement de marbres de toutes couleurs , monstrum , horrendum , mgens , conçu dans une nuit de cauchemar et enfanté dans un jour de démence; ce honteux bâtard du XVIIIe siècle qui n'a pas de nom dans la langue du goût, qui n'en saurait avoir , s'appelle ici le Transparent, et les desservants du lieu le signalent à l'étranger comme l'inimitable merveille de la basilique ; c'est la première chose qu'ils lui mon-
trent. Comment ne serait-ce pas un chef-d'œuvre ? Il a coûté au chapitre deux cent mille ducats.
Toutefois, la nef est imposante encore; sa grandeur et sa majesté triomphent des profanations dont on l'a souillée; mille beautés de détail rachètent les turpitudes du moderne goût clérical. Soutenu par de charmantes colonnettes en marbre rouge, le chœur est certainement l'un des plus beaux de l'Europe; les sculptures en bois dont il est décoré sont d'une délicatesse , d'une pureté qui ne sauraient être dépassées; elles sont l'ouvrage de cet Alonzo Berruguete , qui fut élève de Michel-Ange , et qui rapporta dans sa patrie la manière fière et les lignes sévères du maître , avec un génie plus souple et plus sensible à la grâce. C'est lui aussi qui a sculpté en bronze la porte des Lions , la plus belle du temple ; mais son chef-d'œuvre est ce chœur inimitable; sa puissance s'y manifeste dans toute sa force; il passe là avec une admirable facilité du céleste idéal des grands sujets évangéliques au style familier des grotesques, cet élément singulier qui se retrouve dans tous les ouvrages du moyen âge , même les plus sérieux. Mais ici encore un crime a été commis : cet admirable chœur a été raccourci pour faire place au Transparent. Les sièges ont été rognés
sans pitié , et les sublimes rognures jetées au feu comme vieux bois.
Il faudrait tout un volume pour énumérer les trésors enfouis dans cette immense église ; c'est un gouffre insatiable où se sont englouties les richesses de Tolède, et non-seulement ses richesses, mais sa puissance, sa gloire et sa virilité. L'autel a tout dévoré ; l'archevêque, à lui seul , absorbait, chaque année , un million de piastres (cinq millions de francs), et chacun de ses chanoines jouissait de soixante mille livres de rente. C'était bien certainement le chapitre le plus riche de la chrétienté , et il l'est encore , quoique les dîmes se payent mal et que la marée ait baissé. Plus de la moitié de la ville lui appartient ; sur deux maisons, une est à lui et porte le nom du propriétaire, el Cabildo , tracé en bleu sur une plaque de faïence incrustée au frontispice.
Les capitaux morts , ensevelis dans l'écrin de la Vierge, dite du Sagrario , sont incalculables ; sa robe de cérémonie seule vaut des millions ; elle est toute brodée en perles fines, dont quelques-unes sont énormes, sur un tissu d'or ; il est vrai qu'elle est de fabrication céleste et que c'est un présent des anges. Un autre joyau inappréciable est le grand tabernacle gothique destiné a l'exposition de l'hostie à la Fête-Dieu ; il est en argent doré et ne pèse pas moins de sept
cent quatre-vingt-quinze mares; l'ostensoire qu'on place dans le tabernacle est d'or massif et pèse cinquante-sept marcs; mais ici, du moins, l'art a sanctifié la matière et l'a surpassée. Henri d'Arfé, illustre platero (orfèvre) du XVe siècle, est l'auteur de ce chef-d'œuvre ; c'est beau comme Benvenuto Cellini, quoique antérieur à lui, et plus puissant de composition. J'y ai compté jusqu'à deux cent soixante figures , plus les basreliefs; et tout cela est groupé avec un génie merveilleux , tout cela vit sans effort et sans confusion. Ce trésor fut sauvé à Cadix pendant la guerre de l'indépendance. Six énormes candélabres d'argent , qui ornaient le reliquaire , ne furent pas si heureux , et furent convertis , par les Français , en pièces de cent sous. On les a remplacés par six autres candélabres en bois argenté. Mais il reste beaucoup de choses de prix : un Chris t en or massif, une châsse donnée par saint Louis, quatre globes d'argent représentant les quatre parties du monde , avec autant de figures allégoriques d'une main habile; force vases sculptés, force plats ciselés , des marbres et autres pierres précieuses incrustés dans les huit panneaux de la salle dite octogone , sans parler d'une agathe énorme enchâssée dans une chapelle. Mais il deviendrait trop long d'explorer cette mine inépuisable ; il y a là tant d'or , tant d'argent , tant de pierres rares ,
qu'on aurait Pair , en enregistrant toutes ces richesses , de procéder au fantastique inventaire d'un palais des Mille et une Nuits.
Le côté faible de la hasilique est la peinture ; Tolède est , sous ce rapport , bien inférieure à Séville , et son école n'a guère produit que des génies de second et même de troisième ordre , seulement elle a le mérite de l'antériorité. On peut dire que la peinture espagnole est née à Tolède , sous le pinceau de Blas del Prado et de Tristan, dont le premier mourut presque musulman ; il avait vécu longtemps en Maroc et en avait conservé, de retour en Espagne, le costume et les usages. Un autre peintre , son contemporain, Dominique Theotopuli, dit le Grec, à cause de sa patrie, vint se fixer à Tolède et jeta de l'éclat sur la naissante école. Il avait étudié sous Titien et avait retenu quelque chose de sa manière. Son chef-d'œuvre est l'enterrement du comte Orgaz , qui est dans l'église de Saint-Thomas. C'est un des plus beaux morceaux , le plus beau peut-être qu'il y ait à Tolède ; il est à fresque , et , pour ma part, j'ai un faible prononcé pour ce genre , que Michel-Ange estimait pardessus tous les autres. Je suppose l'ouvrage de 1570. La cathédrale n'a rien de pareil.
Il y a dans la salle capitulaire d'hiver , dont les portes dorées sont célèbres , le portrait de
tous les archevêques de Tolède, depuis saint Eugène qui fut le premier. Mais les portraits sont de fantaisie pour la plupart , ce qui ôte à cette collection toute sa valeur historique. Heureusement que celui de Ximenès est authentique ; il est pris de profil; ses traits sont très-caractérisés ; il a la figure longue, le nez aquilin, l'œil enfoncé.
Il va sans dire que le géant Christophe joue son rôle ici comme dans toutes les églises d'Espagne. Il est colossal; les palmiers lui vont à l'épaule, l'eau du fleuve au talon ; il n'en fléchit pas moins sous le poids miraculeux de l'enfant divin. L'Atlas païen portait le monde, l'Atlas chrétien porte l'humanité.
Les chanoines ne connaissent pas leurs richesses, et leur ignorance confond tout. Tout le clergé de Tolède en est là. Je demandais à un religieux de Sainte-Léocadie ce que représentait un assez beau tableau du XVIe siècle qui est à l'autel : — Je ne sais pas, m'a-t-il répondu naïvement ; je n'ai pas connu le peintre. — Et tout le reste à l'avenant.
J'aurais voulu voir la bibliothèque du chapitre; mais j'ai compris aux temporisations et aux paroles évasives des chanoines qu'on ne se souciait pas de m'y conduire; il paraît qu'elle est si mal tenue qu'ils n'aiment pas à la faire voir. On la dit riche en manuscrits arabes ; mais ce qu'on
aura peine à croire , c'est que dans cette Espagne dont toutes les origines sont mores , il n'y ait , personne en état de les déchiffrer. Ce sont des trésors perdus pour la science, comme ceux de l'Escurial , jusqu'à ce qu'une main étrangère vienne les tirer de la poussière.
Tolède tout entière s'est absorbée dans sa cathédrale ; elle a abdiqué , pour ainsi dire , aux mains de ses prêtres : le premier résultat de cette démission volontaire a été une chute effroyable dans la population ; il semble que les sources de la vie se soient tout d'un coup taries dans les flancs de la cité déchue ; des cent cinquante mille habitants dont elle se glorifiait aux jours de sa force, à peine lui en reste-t-iï aujourd'hui douze. Pour défrayer cette poignée d'âmes, elle a vingt-sept paroisses et ne compte pas moins de trente-huit couvents, quinze d'hom« mes et vingt-trois de femmes. Tolède est un grand cloître dont la cathédrale est l'église.
Les mœurs sacerdotales ont dû s'enraciner dans un sol si bien préparé , et c'est en effet ce qui est arrivé; il n'y a pas en Espagne de ville plus triste, plus morose, plus inhospitalière ; le rire en paraît à jamais banni , et l'ennui est le dieu qu'on y sert ; on ne se réunit jamais ; jamais de bals , jamais de spectacles ; à peine se visite-t-on de loin en loin, et toujours selon les
formes de la plus rigoureuse étiquette. L'intelligence a sombré comme le reste. Tolède est la ville la plus ignorante de toute l'Espagne, et ce n'est pas dire peu. Les brillantes industries dont l'avait dotée le moyen âge ont péri dans le commun naufrage ; plus de ces étoffes de soie , plus de ces brocarts somptueux dont la renommée était si grande dans l'Europe entière : et quant à la fabrique de ces lames avec lesquelles nos romantiques nous égorgent en prose! et en vers depuis dix ans, ce n'est plus que l'ombre d'une ombre; je parierais qu'il n'en sort pas, compte fait, vingt briquets de fantassin par mois ; et certes ce n'est pas manque d'administrateurs , car , selon l'usage de cette oisive Espagne , terre de sinécures , il y a là plus de directeurs , sous-directeurs, inspecteurs, sous-inspecteurs, qu'il n'y a d'ouvriers. Pour un homme qui obéit et qui travaille , il y en a trois qui commandent et qui ne font rien. Mais si le Tage est déchu de son ancienne réputation de tremper l'acier comme pas un fleuve du monde , en revanche il est demeuré célèbre pour ses truites et ses anguilles. Quant à son sable d'or, on n'en parle plus. Après avoir exploré en détail l'intérieur de la cathédrale , après avoir admiré toutes ces choses et beaucoup d'^ti très, comme la chaire de Saint- Ildefonse , le baptistère des enfants trouvés , la
table de Salomon , la chapelle matrimoniale , la chapelle mozarabe, et vingt autres dont chacune a son nom et sa destination spéciale , il nous restait à escalader le clocher, gigantesque belvédère qui commande toute la ville et la campagne au loin. Tolède apparaît de là dans toute sa confusion ; il n'y a pas un seul jardin dans son enceinte, pas un arbre , pas un pied de gazon où reposer sa vue ; c'est un immense chaos de pierres, un labyrinthe inextricable et muet.
Cette journée , tout entière passée au milieu des choses saintes, a eu une issue profane ; nous l'avons finie au concert. Or , voici ce que c'est à Tolède qu'un concert d'amateurs. Le maître de la maison était un employé de la Real Hacienda (finances); nous entrons dans une chambre nue et sombre passée à la chaux. Quatre chandelles , mal mouchées , brûlaient sur quatre lutrins devant lesquels quatre mucisiens , une flûte , une basse et deuxviolons, étaientassis avec une gravité sénatoriale ; nos amateurs exécutaient la partition du Pirate de Bellini , depuis la première note jusqu'à la dernière , sans en sauter une, avec une conscience effrayante. Ils étaient là depuis une heure au moins quand nous arrivâmes , et le maître de la maison nous croyant fort contrariés d'avoir perdu le commencement : — Rassurez-vous , nous dit-il , nous n'en som-
mes encore qu'à la moitié du premier acte. — A ce mot, le frisson de la peur me courut dans tous les membres. Une heure pour un demi-acte, m'écriai-jeen moi-même avec angoisse ; c'est donc cinq heures encore dont je suis menacé ! Et j'allai tomber terrifié sur ma chaise de paille.
Cependant les exécutants, dérangés par notre arrivée , s'étaient remis gravement à l'œuvre , et le sabbat allait son train. Tout à coup une voix aigre et tout à fait hors de ton se mêle au grincement des archets et au glouglou de la flûte : c'était un enfant couché dans une alcôve au fond de la chambre qui poussait des sanglots lamentables ; mais nos amateurs impassibles n'en avaient cure ; ils allaient en avant avec l'intrépidité du juste. Impavidum feintent ruinœ. Une femme , que je n'avais fait qu'entrevoir jusqu'alors , comme une ombre vaporeuse à travers la demi-obscurité du lieu , se leva aux cris de l'enfant et fut à l'alcôve pour l'apaiser. Quand il fut rendormi, elle rentra et passa à côté de moi pour aller prendre sa place.
C'était la première femme digne de ce nom que nous voyions à Tolède ; le sexe est rare dans cette ville de cléricaux, et puis les jeunes filles sont cachées dans les couvents, les jeunes femmes dans leur ménage. Celle-ci était belle; elle m'avait montré en se levant une tête noble , une
taille svelte , un air fier, et ce que les Espagnoles ont toutes si beau. De ce moment, la musique me parut moins aigre, le lieu moins triste, et, accoutumés peu à peu à l'obscurité, mes yeux restèrent attachés sur cette charmante apparition. Des éclairs jaillissaient de ses prunelles ardentes.
Mais la source de ces clartés tendres et mystérieuses me fut interceptée brutalement , et je trouvai entre elle et moi une grosse crinière hérissée comme une tête de loup : c'était le mari ; la jalousie s'était saisie de lui à la vue de tant d'étrangers ; il s'était glissé là comme un chat de l'autre bout de la chambre ; il s'y était établi , et de quelque manière que nous nous y prissions , quelque ruse que nous missions en usage pour le dépister , nous trouvions toujours son chef entre sa femme et nous.
Pendant que nous nous obstinions de part et d'autre à cette lutte muette , nos dilettanti étaient arrivés à l'air si connu : Nel furor délia tempesta. Aux premières notes de cetairde prédilection , la scène changea pour moi tout d'un coup , et comme si la baguette d'un magicien eut fait disparaître tout ce qui m'entourait , je fus transporté, par enchantement , aux lieux où j'ai entendu cet air pour la première fois ; c'était dans la patrie même de Bellini, à Catane, un soir d'été , au bord de la mer, au parfum des acacias
en fleur et des jasmins, sous la grande ombre de l'Etna. Adieu, Tolède, Espagne, amis et ennemis , me voilà parti pour la Sicile , laissant mes deux compagnons soutenir seuls notre lutte acharnée avec le jaloux. Une révolution complète s'opère dans tout mon être ; d'immenses horizons , de lointains paysages se déroulent à mes yeux , le monde des invisibles se découvre à moi; lâchant terre, pour ainsi dire, je me plonge avec ivresse dans l'infini des souvenirs , et tout cela , parce qu'un fil de crin a touché une corde plutôt qu'une autre. Mystère ! mystère ! ignorance et ténèbres ! incommensurables abîmes ! n'aurons-nous pas quelque jour enfin la clef de ces insolubles problèmes ?
Quand nous prîmes congé , le maître de la maison nous reconduisit avec les protestations et les démonstrations les plus magnifiques ; n'allez pas croire que ce fut par un sentiment de bienveillance ou d'hospitalité, nous avions été introduits chez lui par son chef , et c'est à lui qu'il faisait la cour dans nos personnes ; car, au besoin , ce fier orgueil castillan sait fort bien descendre du haut de ses grands airs. Les formules de ce dévouement banal me resteront dans la mémoire comme le type de la platitude intéressée et de la servilité basse. — Caballeros ! nous répétait-il en se confondant en saluts et en
prosternations , disposez de moi, de ma maison, de ma fortune, de ma femme (je n'invente rien, sur l'honneur ; oui , de sa femme ) à toute heure , le matin , à midi , le soir , la nuit; — et si nous n'eussions échappé par une prompte retraite à ce déluge universel , je ne sais pas en vérité si , joignant l'acte à la parole , notre amphitryon , moins intraitable que l'autre , n'eût pas fini par en user avec nous , pour mieux flatter son chef, comme Antiphon , le mari Spartiate , en usa avec le voyageur Anténor; or, aucun de nous ne s'en souciait ; l'Alcmène n'était pas celle qui nous avait charmés.
Tolède, 16 décembre.
J'écrivais l'autre jour , à propos de mes expéditions nocturnes , que les nuits de Tolède étaient pleines de périls ; voici une petite aventure qui prouve que les malfaiteurs ne sont pas si soigneusement gardés qu'ils ne puissent , quand cela leur plaît , aller dresser des pièges aux passants.
L'AIcâzar ( en arabe, château ) est l'ancien palais des rois mores ; il l'avait été précédemment des rois goths ; Charles-Quint en fit une forteresse sous laquelle on creusa des écuries capa-
blés de contenir cinq mille chevaux , ce qui en espagnol veut dire cinq cents ; ces écuries sont de vastes souterrains éclairés de loin en loin par quelque haut soupirail , c'est-à-dire qu'ils sont plongés dans une obscurité presque complète. Passant aujourd'hui devant ces cryptes mystérieuses , je m'y arrêtai : un groupe d'hommes de mauvaise mine en gardait la porte ; un d'eux chantait des coplitas sur la guitare , les autres l'écoutaient en fumant.
J'entre; un des auditeurs se détache de la troupe pour m'escorter; je m'engage avec lui dans ces domaines de la nuit et du silence , véritables catacombes , dont l'aspect est sévère et grandiose ; je marche quelque temps dans l'ombre , sous la garde de mon guide inconnu , et j'arrive ainsi dans une espèce de cuisine obscure comme le reste et pleine de fumée. Un grand feu brûlait au milieu , et sur ce feu vraiment infernal , une vaste chaudière était suspendue par une crémaillère de bois ; une douzaine d'hommes, les uns en manteaux , les autres en guenilles , étaient rassemblés autour de cet àtre inattendu ; jamais physionomies plus suspectes ne m'étaient apparues dans un lieu moins rassurant. Accroupis sur leurs talons , ou couchés sur le flanc , ils étaient là fumant et se chauffant en silence ; quelques-uns jouaient au monté avec des cuartos.
La flamme jetait sur ces sombres visages des reflets cuivrés qui les rendaient encore plus sinistres, et je pus me demander un instant si j'étais sur la terre des vivants ou dans le royaume des ombres, ou si je ne serais point tombé au milieu du sabbat. Dante en sa cité dolente n'eut jamais de vision plus étrange. A mon approche , les spectres se levèrent, ils m'entourèrent comme ces âmes curieuses qui se pressaient autour du banni florentin , et ils jetaient sur moi des regards où la convoitise se mariait à l'étonnement ; j'eus alors un accès d'inquiétude , et me tournant vers mon guide : — Me direz-vous enfin , lui dis-je , où je suis et qui sont ces hommes? — Somos algunos presidiarios. Nous sommes des galériens , — me répondit-il du ton le plus naturel, et lui-même étonné de ma surprise.
C'étaient en effet des voleurs et des assassins condamnés aux galères , et qui faisaient leur temps dans ces souterrains qui servent aujourd'hui de bagne. La révélation n'était pas agréable ; j'étais peu flatté de me trouver seul dans une pareille compagnie , peu rassuré surtout d'être à la merci de ces malandrins ; ils m'auraient dépouillé sur place et même tué qu'il n'en eût pas été davantage , et le mystère du crime eût pu demeurer enseveli dans ces solitudes ténébreuses. Toutefois, si l'idée en vint à quelqu'un, je ne leur
laissai pas le temps de l'exécution et je battis en retraite, accompagné toujours de mon guide officieux. II me dit être une ancienne clarinette de la garde royale; arrêté comme carliste , il aurait été , à l'entendre , condamné pour opinion ; mais c'était leur prétention à tous ; il n'y en avait pas un qui ne fût une victime des orages civils , un martyr de ses convictions.
Comme je sortais de ce repaire , une bande y rentrait sous la garde d'un alguazil qui avait plus mauvaise façon que tous les autres ; armés de pelles et de pioches , ils revenaient de travailler aux chemins qui n'existent pas. Quand je fus rendu au grand air , un alguazil en haillons s'approcha de moi et m'offrit ses civilités ; je compris qu'il s'agissait de la propina classique , je lui glissai la piécette en lui faisant remarquer qu'il était un berger bien peu soigneux et qu'il ne dépendait que de ses brebis de s'échapper du bercail selon leur bon plaisir. — Cela ne s'est jamais vu sous mon administration , répondit- il d'un air magistral; j'ai l'œil sur eux. — Or, il mentait évidemment , car il avait en ce moment l'œil sur ma piécette , et la serrant dans sa poche , il eut l'air de la trouver de meilleur aloi que mon observation.
L'Alcazar , bâti au lieu le plus éminent de la cité, en est le belvédère naturel , l'œil la saisit
de là sous toutes ses faces : d'un côté, on la domine à vol d'oiseau ; de l'autre, on la prend en flanc; c'est vue ainsi de profil qu'elle est le plus pittoresque , car du même regard on embrasse la cité d'abord , puis le fleuve et ses deux ponts , la montagne de la Virgen , avec ses roches brisées et bouleversées , comme si la main des fabuleux Titans eût tenté de s'en faire un marchepied vers le ciel. Les cigarrales couronnent le paysage d'un bandeau d'oliviers.
Rien n'égale la magnificence d'un coucher de soleil vu de l'Alcazar, et Tolède fut-elle d'ailleurs la ville la plus dénuée d'intérêt et la plus insignifiante de la Péninsule , ce spectacle vaudrait le voyage à lui tout seul. Toutes ces crêtes grisâtres se colorent et s'embrasent comme un front pâle où le rouge monte tout d'un coup. Le Tage reflète le volcan dans ses eaux vertes, et roule comme un torrent de feu dans les rochers bruyants ; rien ne représente mieux à l'imagination un fleuve du Tartare , et c'est alors surtout que Tolède est la cité des mânes. Mais tout s'éteint par degrés , le crépuscule gagne et la lune se lève mate , énorme, sanglante à l'autre extrémité de l'horizon.
L'Alcazar est un monument grandiose et vraiment royal dans toutes ses parties . Les plus grands architectes de l'Espagne y ont mis la main, depuis
Àlonzo de Covarrubias et Louis de Vergara, jusqu'au Bramante espagnol 9 Juan de Herrera. Incendié au siècle dernier par les troupes portugaises , il ne s'est jamais relevé entièrement de ses décombres. Il servit cependant encore de caserne aux Français pendant la guerre de l'inlépendance. On montre la fenêtre où ils avaient praqué le canon qui commandait la ville ; et ils firent de la mitraille avec la balustrade du gigantesque balcon qui donne sur le Tage , et qui n'a pas moins de cent quarante pas. En 1823, ils y séjournèrent de nouveau , et la paille laissée par eux y est encore. Les souvenirs de cette époque sont moins belliqueux , il nes'agitplusde canon, mais d'un bol gigantesque qu'ils avaient établi dans un plancher enfoncé du premier étage et qu'on chauffait par la pièce d'en bas ; on y faisait le punch pour la garnison tout entière. L'AIeazar servit aussi quelque temps de fabrique ; il ne sert plus à rien. Il est maintenant tout à fait inhabitable ; mais la coque extérieure est intacte; c'est un édifice rectiligne d'une simplicité vraiment bramantesque ; la sévère ligne vitruvienne y triomphe dans toute sa majesté; mais il y a dans l'intérieur des détails pleins de grâce , des corniches, des cheminées sculptées, et surtout une porte de la renaissance d'une élégance exquise. L'escalier, large de quinze pieds , est ma-
gnifique et la colonnade de la cour digne de lui servir de vestibule ; les colonnes sont de granit , taillées d'un seul bloc et hautes de vingt à vingtcinq pieds; ce luxe de granit , dont nous avons déjà vu un échantillon à l'hôpital de Saint-Jean- Baptiste et à l'Université , est commun à tous les édifices de Tolède ; colonnes ou pilastres , il affecte toutes les formes et orne toute la cour des plus humbles maisons , même celle de notre fonda de Europa.
Il règne dans les édifices de Tolède une variété de style attachante 5 en passant de l'un à l'autre on peut faire un cours complet d'architecture ; chaque siècle a là son modèle , depuis le rococo du xvme siècle et le grec bâtard et réchauffé du nôtre, jusqu'au goth et au romain, en passant par le vitruvien restauré de l'Àlcazar par la renaissance et le moresque. La renaissance est représentée par un bijou ravissant, l'hospice des Enfants -Trouvés, Casa de los ninos expositos , fondé par l'illustre cardinal Gonzalès de Mendoza. La façade est de marbre blanc et d'une grâce parfaite ; mais l'escalier surtout , quoique mal tenu et mutilé , est un chef-d'œuvre d'élégance et de bon goût ; le cloître rivalise avec lui de délicatesse et de légèreté.
A l'autre extrémité de la ville est un monument non moins précieux à étudier pour Fhis-
toire de Fart : c'est l'église de Saint-Jean-des- Rois, San-Juan~de-los-Reyes. Bâtie en ex-voto par le roi Ferdinand et la reine Isabelle quelque temps avant la conquête de Grenade, c'est-àdire dans les quinze ou vingt dernières années du xve siècle , elle marque le point fixe où Fart gothique abdique aux mains de la renaissance; la fusion des deux styles est sensible , surtout dans le cloître attenant à l'église; sans être tout à fait encore le nouveau mode , ce n'est pourtant déjà plus l'ancien ; l'ogive règne bien encore , mais la ligne s'arrondit et aspire au cercle ; on assiste à la transformation , on la voit s'opérer insensiblement , et ce passage lent et graduel est plein d'intérêt. Pris en lui-même , le cloître est d'un travail exquis ; malheureusement il es t à demiruiné, et cela du chef de nos troupes; mais les outrages du temps et le vandalisme des hommes ont respecté des détails dignes d'une éternelle admiration. L'extérieur de l'église offre les mêmes caractères, malgré les honteuses mutilations qu'elle a souffertes et les additions barbares qu'on lui a imposées. Les chaînes suspendues tout autour sont celles des captifs chrétiens trouvés lors delà conquête de Grenade dans les prisons du More. Le More, lui aussi, a laissé sa pensée et son œuvre au sein de la cité chrétienne ; la Portedu-Soleil est là telle qu'il l'a bâtie, et la cour-
bure sacramentelle de la ligne moresque se retrouve en mille endroits ; la porte des deux ponts est moresque ; plus d'un minaret a été transformé en clocher ; la tour carrée de Saint-Thomas , par exemple , et celle de Sainte-Marie- Madeleine ; la petite église de Saint-Roman n'est qu'une ancienne mosquée convertie telle quelle en temple chrétien ; elle n'a fait que changer de Dieu , elle n'a pas changé de forme ; et il y a dans la cour d'un couvent de dominicains un puits more sur la margelle duquel on lit une inscription arabe qu'un ambassadeur du Maroc , Sydi Achmet Elgacel , fît soigneusement copier en passant à Tolède.
Il n'est pas jusqu'aux juifs qui n'aient payé leur tribut à la grande galerie architecturale de Tolède; j'y connais deux synagogues christianisées : l'une s'appelle aujourd'hui l'église del Transito , l'autre est Santa-Maria-la-Blanca . qui sert maintenant de magasin pour les fourrages ; malgré leur changement de culte et de destination , la figure primitive , qui est un carré long , a été conservée intacte , ainsi que les inscriptions hébraïques qui décorent le pourtour intérieur.
Quant aux Romains , on voit d'eux , près du pont d'Alcantara , un débris d'aqueduc où leur grandeur est empreinte , et l'on reconnaît en-
core, sous les remparts, la place d'un cirque dont l'intolérance du moyen âge avait fait un bûcher pour les Juifs , d'où son nom actuel de Brasero,
Voici , à propos du pont d'Âlcantara , deux inscriptions qui sont toutes les deux auprès , et qui m'ont paru caractéristiques : l'une , comme monument du laconisme antique ; l'autre , de la verbosité moderne. La première , qui est dans la ville , est une pierre sépulcrale romaine , laquelle reporte , par l'identité des noms , à l'une des ruines les plus pittoresques de la Campagne de Rome *. La voici :
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