‹ Une année en Espagne (volume 2)Chapitre 2 sur 3 · METELLA · texte numérisé non relu

METELLA

L'autre est en dehors de la ville , à l'entrée de la promenade qui touche au pont, et se trouve sur une méchante fontaine de briques qui n'a pas même de l'eau. Je me suis donné la

I La ruine dont je parle est sur la voie Appia, non loin de la prétendue fontaine d'Egérie. C'est un tombeau magnifique qui porte l'épitaphe suivante :

Cœcitiœ. Q. Cretici. J. Metellœ. Crassi

II servit de forteresse au moyen âge.

peine de la transcrire , quoique immense , parce qu'elle est un type parfait de l'exagération et de l'emphase indigènes. L'échantillon vaut la peine d'être conservé.

JReinando Carlos III, con su soberana protectn contribuyendo la nota beneficencia del exc**o sir conde de Florida Blanca, la generosa liberalid^ del excmo sr arzobispo Dn Franco Anto Lorenz*yde su illmo Cabo, la industa actividad y pericia del corregr de esta împiciudd elSrDn Qabrt Amando Salïdo : se conduxô hasta aqui et agua, se construyeron esta y la mas cercana fuefite, se reparô et puente de Alcantara y se forma y hermoseô el proximo del'tcioso paseo de arboles para la mayor comodidad y recreo del publico , para illustre ornamento de la patria, para monumento perpetuo del buen gusto. Ano de 1786.

Ainsi voilà le roi des Espagnes et des Indes avec le premier ministre de la monarchie ; le primat des Espagnes et des Indes avec son chapitre , qui interviennent majestueusement, sans compter le corrégidor ; et pourquoi ! Pour une sotte fontaine de cent écus où croupit un pouce d'eau. 0 vanité castillane? tu es sublime à force de naïveté !

Mais je reviens à l'architecture. Il me reste à parler de celle des Goths , qu'il ne faut pas confondre avec la gothique ; les traces en sont visibles en plus d'un lieu , cependant elles sont rares, et il faut les chercher. Quelques lourds et courts

pilastres et aussi quelques tombeaux attestent encore ça et là la force sans grâce qui en était le caractère principal. Il est à regretter que la destruction n'ait pas épargné de plus amples monuments de ces premiers jours de la monarchie ; ce n'est pas l'époque la moins glorieuse de Tolède , car alors elle était le siège des rois et la capitale de l'empire. Le premier concile s'y célébra en 589 , et il s'en célébra depuis beaucoup d'autres. Concile voulait dire alors ce qu'on a plus tard appelé cortès ou états généraux ; c'étaient des assemblées nationales où l'on traitait les affaires de l'État. Elles ne furent d'abord composées que des prélats et des grands et ne s'ouvrirent guère pour les communes que vers le xme siècle. Leurs attributions supposaient la souveraineté , leurs droits en ressortaient directement. On les voit , dès l'origine , élire et déposer les rois , ainsi que cela arriva en 680 , alors que Wamba, déclaré par le concile inhabile au trône après un règne glorieux , tonsuré et jeté dans un cloître , fut remplacé par Ervige. Les statues de ces vieux rois goths sont dispersées devant l'Alcazar et aux portes de la ville ; à la vue de ces marbres muets , on se reporte avec un attrait singulier vers ces premiers jours; on se plaît à suivre la pensée nationale dans ses premiers efforts ; on aime à l'entendre bégayer ,

pour la première fois , ces mots enivrants de droit 3 de liberté , et ces tâtonnements encore si vagues , si confus de la science politique inspirent aux esprits sérieux un intérêt profond et de vives sympathies.

Le retour des morts aux vivants est assez triste ; les enfants sont bien tièdes et bien pâles auprès d'aïeux si vigoureusement trempés ; ensevelis dans les abjections de la matière, chargés des fers honteux d'un égoïsme rapace ,- effréné , ils ont perdu le sens des grandes choses ; ils ont laissé volontairement s'éteindre les sacrés flam beaux de l'intelligence et du beau , ils se complaisent dans les ténèbres qu'ils se sont créées , et dorment d'un lâche sommeil sur le tombeau des forts. Espagne! Espagne! vieille terre des résistances héroïques et des indomptables fanatismes , ne te réveilleras-tu donc pas? persisteras-tu longtemps encore dans tes incompréhensibles langueurs? est-ce que le laborieux sillon creusé par tes ancêtres serait ta fosse mortuaire, le sépulcre de ta gloire et de ta vertu? le long et rude apprentissage de tant de siècles serait-il perdu pour toi? et serais-tu tombée au-dessous des Goths et des Mores? Les nations ont l'œil ouvert sur toi ; mais , prends garde , elles ont d'autres soins que de te regarder tourner et retourner stérilement sur toi-même sans faire un

pas décisif et sans dire ce que tu veux et où tu vas ; prends garde qu'elles ne se lassent de t'attendre , et que perdant enfin patience elles ne te jettent à la face , en se détournant de toi , l'anathème insultant que plus d'une a déjà sur les lèvres! Malheur à toi si tu les trompes! car les vaines fumées de l'orgueil impuissant dont tu t'enivres et qui t'aveuglent ne te sauveraient pas du mépris des peuples ni des calamités sans nombre dont la Providence punirait ton indolence incurable et ta coupable indifférence*

Tolède, 17 décembre.

Je reviens encore de la cathédrale , car c'est mon centre naturel ; pour moi , tout Tolède est là. Il faut y aller tous les jours , il faut la voir à toute heure , car tous les jours et à toutes les heures elle a des effets nouveaux et inattendus. La matinée appartient aux pompes de la messe ; elle s'y célèbre avec un luxe qui sied à la magnificence du lieu. Les robes rouges et blanches des officiants tranchent fortement sur les teintes mélancoliques de la nef; la robe noire des chanoines est plus sévère , plus imposante ; et à voir leur longue queue traînante portée par les enfants de chœur , vrais pages de ces gentilshommes de l'autel , on les prendrait bien plutôt pour des princes de la terre que pour les humbles serviteurs de Christ , le fils du charpentier.

Je sais bien que ce sont là des acteurs qui jouent une pièce étudiée sur un théâtre qui leur est familier ; mais quoique la vie ait déserté ces fantômes et que le froid de la mort leur ait glacé le cœur, ils ont l'esprit de leur rôle et en portent le costume avec habitude et un maintien qui n'est pas sans dignité.

Le soir , quand les derniers rayons du soleil couchant se jouent à travers les vitraux et les embrasent de leurs splendeurs expirantes , la scène change ; c'est l'heure des recueillements solitaires et des prières voilées : à genoux, à l'ombre des autels les plus écartés, quelques femmes , cachées dans leur mantille , viennent répandre aux pieds du grand consolateur invisible de secrètes douleurs et des larmes mystérieuses. O paix d'en haut , descendez dans l'âme des affligés ! Cependant la nuit gagne , les ténèbres envahissent le temple , la rêverie devient plus profonde, plus inquiète ; l'orgue soupire de vagues et plaintives mélodies , semblables aux échos mystiques des célestes Jérusalems; un homme en manteau traverse la nef d'un pas étouffé; un sacristain vêtu de blanc se perd comme une ombre à travers les piliers ; une jeune fille sanglote au pied d'une niche obscure.

Et comme je passais devant la chapelle de Saint-Jacques, un rayon de la lune , perçant tout

à coup l'ogive , vint tomber sur la face blême du grand connétable de Castille , don Alvaro de Luna. Cet altier favori qui gouverna tant d'années les Espagnes et qui porta sa tête sur l'échafaud , il dort là du sommeil des trépassés ; couché sur son lit de marbre, il attend, les mains jointes et la cuirasse aux flancs , que la trompette annoncée par les prophètes sonne le grand réveil et l'appelle à la barre incorruptible. La lune répandait de vaporeuses lueurs autour du mausolée; il me sembla voir la statue du connétable se dresser sur son séant, et, tendant vers moi sa main de pierre, m'arrêter au passage :

— Regarde , semblait-elle me dire en m'indiquant dans la chapelle voisine la statue du roi Jean II , regarde cet ingrat ; Dieu m'est témoin à cette heure de vérité que je l'ai servi quarante ans de ma vie avec honneur et fidélité , que j'ai porté pour lui le faix de la monarchie , et pour prix de mes longs et loyaux services , il m'a fait décapiter. Ma tête resta deux jours clouée au poteau d'infamie; mon corps fut enseveli aux frais de la pitié publique. Livrez encore, enfants crédules , livrez vos destinées à la foi des princes !

— Après avoir ainsi paraphrasé sa propre épitaphe, don Alvaro se recoucha sur son marbre tumulaire , et la mort scella sa lèvre hautaine.

La catastrophe de Luna m'en rappela tout d'un

coup une autre non moins tragique , mais dont la victime est plus pure; il ne s'agit plus de l'orageuse fortune d'un ambitieux favori, c'est un citoyen qui meurt , lui aussi , décapité par un prince, mais qui meurt pour la justice et l'éternelle vérité ; ce martyr est don Juan de Padilla , le premier adversaire dont triompha le despotisme de Charles-Quint , le dernier champion des vieilles libertés castillanes.

Quand le jeune fils de Jeanne la Folle passa les Pyrénées pour recueillir l'héritage de sa mère encore vivante , une nuée de Flamands s'abattit avec lui sur la Péninsule, comme sur un pays conquis ; ils appelaient les Espagnols leurs Indiens , et les traitaient comme les Espagnols euxmêmes traitaient les Amériques. Les indigènes furent éconduits pour faire place à ces étrangers rapaces; l'illustre Ximénès, à qui le nouveau roi devait pourtant sa couronne , mourut lui-même en disgrâce , et les lourds et cupides enfants de la Flandre furent jetés à tous les emplois. L'orgueil national se révolta , et il était dans son droit , car il y avait usurpation et insulte ; mais il se révolta bien davantage, quand don Carlos, qui n'était pas encore Charles-Quint , affectant un mépris hostile pour les antiques formes constitutionnelles de la monarchie , les viola toutes insolemment, et, convoquant d'illégitimes cor tes,

s'efforça de leur extorquer des subsides par la menace et la corruption. Entraînée paria voix de Padilla , la ville de Tolède , la plus considérable alors de toutes les cités d'Espagne et la rivale de Burgos , Tolède donna le signal de la résistance et s'arma pour la soutenir.

Padilla appartenait à l'une des familles les plus illustres , non-seulement de Tolède , mais de toute laCastille : ses ancêtres avaient été dignitaires et grands maîtres de l'ordre de Calatrava , et son père , Pedro Lopez , plusieurs fois député aux cortès du royaume. Quand le noble vieillard apprit que son fils avait jeté le gant à l'iniquité : — Juan , lui dit-il en le pressant dans ses bras , tu as agi comme un gentilhomme digne d'une race telle que la nôtre ; je crains seulement que le roi notre seigneur ne te récompense mal du service que tu viens de lui rendre. — Toutefois, il ne chercha point à le détourner de cette sainte voie du martyre ou il venait d'entrer ; il le bénit , et le recommandant à la divine Providence , il l'exhorta à suivre sa destinée. Voilà comment la gloire se perpétue dans les races choisies du ciel pour l'exécution de ses desseins ; c'est ainsi que la vertu des pères fait l'héroïsme des enfants.

Tout à coup , et au moment où l'orage était le plus menaçant , le roi quitta l'Espagne, compro

mettant, par son absence, une couronne bien mal affermie sur sa tête , pour aller ceindre en Allemagne une nouvelle couronne , la couronne impériale. A peine l'ambitieux monarque avait-il mis le pied hors de la Péninsule , que la révolte éclata d'abord à Ségovie , gagnant de proche en proche , dans toutes les villes de la Castille ; Murcie , Jaen , une partie de l'Andalousie, l'Estramadoure , et plus tard Valence et F Aragon , suivirent le mouvement ; sur les dix-huit cités qui avaient voix aux cortès , quinze étaient soulevées ; et , enfermé dans les murs de Valladolid , le cardinal Adrien d'Utrecht, nommé régent en l'absence du roi, se trouvait dans la situation la plus critique ; Charles n'était plus roi d'Espagne que de nom ; mais son ambition était assouvie, il était empereur. Présidées par Tolède , les villes formèrent une ligue offensive et défensive , et rien n'est plus touchant à lire que les lettres qu'elles s'adressaient l'une à l'autre pour se demander des secours ou s'exhorter à la persévérance. Padilla fut nommé capitaine général de la Comunidad. Sa première démarche fut un coup de génie , il s'empara de la reine Jeanne , et fit publier qu'ayant recouvré sa raison perdue, elle réclamait ses droits au trône d'Espagne; mais, au lieu de garder son précieux instrument dans une place fortifiée , il fit la faute de

choisir , pour résidence , la bourgade ouverte de Tordésillas. Les villes y envoyèrent leurs députés ; une junte fut constituée et rédigea un manifeste au roi où les griefs de la nation espagnole sont longuement énumérés et ses droits courageusement revendiqués. Plus de Flamands, y était-il dit , plus de ces étrangers insatiables qui dévorent la plus pure substance du peuple; abolition de tous les impôts non consentis par les cortès; indépendance absolue et organisation des assemblées nationales en trois ordres distincts : bourgeoisie, noblesse et clergé; convocation obligatoire tous les trois ans ; défense , sous peine de mort , à tout procurador de recevoir aucune faveur de la cour pour lui ou les siens ; défense au clergé de publier aucune indulgence sans l'autorisation des cortès : tels sont les principaux articles de cette mémorable requête. On y demandait encore que les juges eussent un traitement fixe , au lieu de vivre , ainsi que cela se pratiquait , des confiscations infligées par eux , et que la noblesse cessât d'être exempte des taxes et rentrât sous la loi commune.

Loin de faire droit à des prétentions si justes , Charles-Quint, qui était alors à Bruxelles, travailla à détacher la noblesse du parti des communes et à l'attacher au sien. Il n'y réussit que trop ; les intérêts du peuple n'étaient pas ceux

de l'aristocratie ; elle se rangea donc tout entière du côté du trône , et la guerre continua avec acharnement. Valladolid était tombée aux mains des Comuneros , la régence avait été mise en fuite ; mais ces succès signalés furent suivis d'irréparables revers. La discorde et la trahison se glissèrent dans le sein des communes ; les secrets de la junte furent vendus par un traître jaloux de Padilla ; il n'y avait plus d'espoir que dans un coup prompt et décisif, Padilla résolut de le tenter.

— Seigneur , lui dit son chapelain le matin même où il partait pour livrer bataille , j'ai autrefois étudié l'astrologie , et d'après ce que j'ai appris du cours des astres , j'ai vu que la fortune vous est contraire , et je vous supplie de ne pas vous mettre en marche.

— Eh bien ! répondit Padilla en souriant , nous allons donc voir aujourd'hui si l'astrologie est une science véritable.

En disant ces mots , il passa son armure , fit sonner les trompettes et partit. Il arriva aux plaines de Villalar , où , prévenue de son approche par des transfuges , l'armée royale l'attendait. C'était le 23 avril 1521. A peine eut-il donné l'ordre d'attaque que la défection se mit dans ses troupes ; la trahison portait ses fruits ; les éléments eux-mêmes se liguèrent contre lui. 11 corn-

prit qu'il était perdu; il n'en combattait pas moins en héros au cri de Santiago ! Libertad ! La cuisse coupée d'un revers d'épée , il tomba de cheval ; et comme il était couché sur la terre sanglante , un lâche , nommé Juan de Ulloa , lui porta au visage un coup de lance qui le blessa légèrement, mais qui tua , dit le chroniqueur , l'honneur de celui qui l'avait porté. Désarmé et obligé de se rendre , il fut conduit prisonnier à Villalar. Les célestes présages n'avaient donc pas menti.

Son procès fut bientôt fait. — Tolède , s'écria une voix du conseil de régence , Tolède ne baissera la crête que lorsque Padilla ne sera plus ! — Ces paroles étaient un hommage rendu au grand citoyen , elles furent son arrêt de mort ; il fut condamné sans même avoir comparu. Il écouta sa sentence avec calme , et appelant un confesseur , il remplit ses devoirs religieux avec une tranquillité stoïque ; c'est alors , c'est dans les douleurs d'une blessure profonde , à la vue du couteau qu'on aiguisait pour lui , c'est à cette heure suprême qu'il écrivit à sa femme et à sa ville natale ces deux lettres touchantes que l'histoire a heureusement conservées, et qui respirent un héroïsme si naïf à la fois et si réfléchi , qu'on ne saurait les lire sans respect et sans attendrissement.

u Madame , écrit- il à sa femme , si votre affliction ne me touchait plus que ma mort, je m'estimerais heureux, car la mort étant certaine pour tous, je dois tenir pour une faveur signalée de Dieu que la mienne , quoique plainte de bien des gens, soit utile et reçue comme telle en sacrifice. Je voudrais avoir plus de temps que je n'en aï pour vous adresser des consolations , mais on ne m'en laisse pas; et je ne voudrais pas moi-même tarder à recevoir la couronne que j'attends. Vous, madame , pleurez votre malheur et non ma mort , elle est trop juste pour être pleurée par personne. Je laisse mon âme en vos mains , puisque c'est la seule chose que je possède ; madame , usez-en avec elle comme avec la chose qui vous aima le plus. Je n'écris pas à Pedro Lopez, mon seigneur, parce que je n'ose pas ; quoique j'aie bien été son fils en osant donner ma vie, je n'ai pas hérité de sa bonne fortune. Je ne veux pas différer davantage pour ne pas causer d'ennui au bourreau , qui m'attend , et afin de ne pas laisser soupçonner que , pour prolonger ma vie , je prolonge ma lettre. Mon domestique Sossa, comme témoin oculaire de ma mort et confident de mes secrètes volontés , vous dira tout ce qui manque ici ; et ainsi je demeure , en mettant fin à cette angoisse, dans l'attente du couteau, de votre douleur et de mon repos.

Voici maintenant sa lettre à Tolède , traduite littéralement , comme la première,

« A toi , couronne d'Espagne et lumière du monde, toi , qui fus libre dès le temps des Goths ; à toi , qui , à force de verser le sang étranger et de prodiguer le tien , as conquis la liberté pour toi et pour les villes tes voisines , moi , Juan de Padilla , ton fils légitime , je te fais savoir que le sang de mon corps va rafraîchir tes victoires passées. Si mon destin ne m'a pas permis de placer mes actions parmi les exploits qui t'illustrèrent , la faute en est à ma mauvaise fortune et non à ma bonne volonté. Je te prie de recevoir mon sacrifice comme une mère , puisque Dieu ne me donna pas plus à perdre pour toi que ce que j'ai risqué. J'ai moins à cœur la vie que ton ressentiment. Mais considère que ce sont là les vicissitudes de la fortune , qui jamais n'a de repos. Seulement, je vois avec une joie pleine de consolation que c'est moi , le moindre de tes enfants , qui meurs pour toi, et que tu en as nourri à ton sein beaucoup d'autres qui pourront réparer mon injure. Bien des langues te raconteront ma mort ; je l'ignore encore , quoiqu'elle soit bien proche ; ma fin te rendra témoignage de moi. Je te recommande mon âme comme patrone de la chrétienté; je ne dis rien de mon corps , puisqu'il

ne m'appartient pas. Je ne puis écrire davantage, parce que j'ai déjà en ce moment le couteau à la gorge, avec plus de douleur de ton mécontentement que d'effroi de mon supplice ■•

Quand Padilla eut écrit ces deux lettres , il se prépara à marcher au supplice. Lui et son ami

1 Voici le texte des deux lettres, tel qu'il nous a été scrupuleusement conservé par le père Sandoval :

Carta de Juan de Padilla para su muger.

Senora, si vuestra pena no me lastimara mas que mi muerte, yo me tuuiera enteramente por bien auenturado. Que siendo a todos tan cierta, senalado bien haze Dios al que la da tal, aunqueseade muchos planida,y del recibida en algun seruicîo. Quisiera tener mas espacio del que tengo para escreuiros algunas cosas para vuestro consuelo : ni a mi me Io dan , ni yo querria mas dilacion en recibir U corona que espero. Vos Senora como cuerda llora vuestra desdicha, y no mi muerte, que siendo ella tan justa, de nadie deue ser llorada. Mi anima pues ya otra cosa no tengo , dexo en vuestras manos. Vos Senora lo bazed con ella, como con la cosa que mas osquiso. A Pero Lopez mi Senor no escrivo , porque no osso , que aunque fuy su hijo en ossar perder la vita, no fuy su heredero en la ventura. No quiero mas dilatar , per no dar pena al verdugo que me espéra, y por no dar sospecha, que por alargar la vita alargo la carta. Mi criado Sossa , corne testigo de vista , e de lo secreto de mi voluntad, os dira lo demas que aqui falta , y assi quedo dexando esta pena, esperando el cuchillo de vuestro dolor, y de midescanso.

Carta de Juan de Padilla, a la ciutad de Toledo.

À ti , corona de Espana, y luz de todo el mundo : desde los altos Godos muy libertada ; a li , que , por derramamientos de

don Juan Bravo , capitaine de Ségovie , furent placés sur deux mules ; un héraut les précédait en criant : — Voici la justice que la régence fait exécuter au nom du roi contre les gentilshommes traîtres et rebelles. — Tu mens ! s'écria Bravo bouillant de colère ; ce n'est pas pour avoir été traîtres que nous périssons , c'est pour avoir défendu le bien public et la liberté de la patrie. — L'alcade le frappa violemment de sa baguette; et comme Bravo se mettait en défense : — Ami, lui dit Padilla en le contenant, hier nous avons combattu comme des hommes , mourons aujourd'hui comme des chrétiens. — Bravo demanda à

sangres estranas , como de las tuyas , cobraste libertad para ti , y para tus vezinas ciudades. Tu legitimo hijo Juan de Padilla, te ago saber como con la sangre de mi cuerpo se refrescan tus vitorias antepassadas. Si mi ventura no me dexô poner mis hecbos entre tus nombradas bazanas , la culpa fue en mi mala dicha , y no en mi buena voluntad. La quai como a madré te requiero merecibas , pues Dios no me dio mas que perder por ti , de lo que aventure. Mas me pesa de tu sentimiento que de mi vida. Pero mira que son vezes de la fortuna , que jamas tienen sossiego. Solo voy con un consuelo muy alegre, que yo el menor de los tuyos muero por ti ; e que tu has criado a tus pechos, aquien podria tomar emiendo de mi agrauio. Muchas lenguas abra que mi muerte contaran, que aun yo no la se, aunque la tengo bien cerca , mi fin te dara testimonio de mi desseo. Mi anima te encomiendo , como patrona de la Christiandad ; del cuerpo no digo nada, pues ya no es mio , ni puedo mas eccrivir , porque al punto que esta acauo , tengo a la garganta el cuchillo , con mas assion de tu enojo , que temor de mi pena.

être exécute le premier, pour ne pas voir la mort du meilleur chevalier des Castilles. Quand vint le tour de Padilla , il confia à un gentilhomme ami qui se trouvait là un reliquaire d'or et un chapelet. — Remettez-les à ma femme , lui dit-il , et recommandez-lui d'avoir plus soin de mon âme que je n'ai eu soin de son corps. Ensuite il se mit à genoux et livra sa tête au .bourreau en s'écriant : Domine, non secundùm peccata nostrafacias nobis /.. . Ainsi périt le dernier Castillan , et le parti à jamais vaincu des Comuneros expira dans le sang des martyrs. Toutes les libertés castillanes succombèrent du même coup, et un despotisme de trois siècles s'assit sur leurs ruines comme un génie de malédiction.

A quelques mois de là , une femme habillée en paysanne traversait les landes de l'Estramadoure avec un enfant dans ses bras ; elle marchait vers la frontière de Portugal; quand elle l'eut atteinte , elle se retourna vers l'Espagne , pressa l'enfant sur son cœur et pleura. Or, cette femme était dona Maria Pacheco , la veuve de Padilla ; elle partait pour l'exil. A la nouvelle du désastre de Villalar et de la fin tragique de son époux , elle avait pris des habits de deuil , et , parcourant les rues de Tolède sur une mule caparaçonnée de noir, elle avait présenté au peuple l'orphelin de Padilla en l'appelant à la vengeance et

à la liberté. Elle faisait porter devant elle , pour animer la multitude , une bannière où était représenté le supplice des victimes. Elle quitta sa maison, pour se retirer dans l'Alcazar; et ne songeant plus dès lors qu'à mettre la ville en état de défense , elle oublia , quoique malade , la faiblesse de son sexe et sa jeunesse pour revêtir tes vertus mâles d'un général.

Assiégée par le grand-prieur de Saint- Jean , don Antonio de Zuniga , la place était serrée de près ; elle fît une résistance héroïque ; l'énergie de l'indomptable veuve avait passé dans l'âme des citoyens. Sa présence valait une armée ; mais la partie n'était plus égale : toutes les villes de la Comunidad étaient réduites à l'obéissance ; Tolède n'était plus de force à lutter seule contre la puissance de Charles-Quint. Le grand-prieur recevait chaque jour de nouveaux renforts , tandis que chaque jour diminuaient les ressources des assiégés. La discorde vint les affaiblir encore : l'archevêque se mita prêcher la résignation lâche et la soumission aux puissances ; un parti se rangea autour de lui. Les deux partis en vinrent aux mains , celui de dona Maria fut vaincu ; ellemême ne réussit à sortir de la ville qu'à la faveur d'un déguisement ; elle passa en Portugal et se retira avec son fils chez l'évêque de Braga , son parent; l'orphelin y mourut bientôt; et usée

avant l'âge , la veuve inconsolable suivit de près dans la tombe le dernier rejeton des Padillas.

Il ne resta rien d'eux dans leur ville natale ; l'acharnement du vainqueur poursuivit le couple illustre jusque dans ses amis : tous périrent dans les supplices ; sa maison même fut démolie; une inscription ignominieuse , gravée sur ses ruines , les dévoua comme infâmes à l'exécration de la postérité , et l'anathème a pesé trois siècles sur ce sanctuaire auguste , digne de tous respects. C'est d'hier seulement que l'interdit est levé; mais quoique l'infamante inscription ait disparu , les ruines trois fois saintes n'ont point été réhabilitées ; elles sont encore aujourd'hui livrées aux profanations d'une foule impie par ignorance ; dispersées au bord du Tage ? près de la porte Saint-Martin, elles servent de bivouac aux muletiers et d'étable aux bêtes de somme.

Une misérable fontaine a une inscription pompeuse et la maison de Padilla n'en a pas ! IN'est-il pas temps que le scandale cesse? n'est-il pas temps que Tolède songe enfin à payer à la mémoire de ses deux plus grands citoyens le tribut d'honneur qui leur est du? Rappelle donc , marâtre au cœur dur , rappelle dans ton sein ces enfants trop longtemps proscrits ; abrite leurs mânes errants dans un monument digne d'eux, afin que l'avenir du moins les console des outra-

ges du passé et que l'Espagne entière puisse venir en pèlerinage à leur tombeau. Eh quoi! saint Laurent et sainte Agathe , tous les martyrs de l'église , auraient des temples , et saint Jean de Padilla , sainte Marie de Pacheco , les martyrs de la liberté , n'en auraient pas ! Ils n'ont pas même une pierre tumulaire! Que signifient ces exclusions partiales , et pourquoi de si parcimonieuses rémunérations? La faiblesse seule est exclusive ; la force au contraire attire à soi toute grandeur , toute beauté ; elle concentre dans son sein puissant , comme en un foyer commun , tous les rayons épars de la vérité. Dieu n'a point parqué la pensée humaine en de si étroites limites; l'humanité est un champ sans bornes , et les travailleurs qui le fécondent de leurs sueurs ou de leur sang ont tous des droits égaux à la gratitude des hommes , au respect des générations. La justice est impartiale , universelle , comme le Dieu dont elle émane ; toute barrière arbitraire tombe devant elle ; elle repousse toute distinction jalouse ; son sanctuaire est l'asile de l'égalité. Assise sur cette base immuable , éternelle , la religion de l'avenir ouvrira à tous les portes de ses panthéons ; elle aura des couronnes pour tous les martyrs , elle aura des autels pour tous les grands hommes; et quiconque aura vécu, souffert ou péri pour une idée yraie , une sym-

pathie généreuse, celui-là sera réputé saint dans la hiérarchie future.

/, Calmez donc vos légitimes ressentiments et revenez de votre long exil . ombres chères et sacrées des Padillas ! Les jours réparateurs approchent . et l'heure de votre triomphe déjà commence à sonner. Venez ; jamais peuple n'eut plus besoin que votre ingrate patrie de vos leçons et de vos vertus; venez à son aide ; pardonnez son oubli . ses outrages ; tendez-lui une main magnanime ; entraînez-la dans les nouvelles voies où l'appelle la Providence : et puisqu'elle hésite encore , forcez-la par l'autorité de vos exemples à l'accomplissement de ses tardives destinées.

Madrid, 3o décembre.

Nous revînmes l'autre jour de notre course de Tolède sans autre accident que d'avoir été cruellement écorchés à la fonda de la Europa , jusquelà de payer soixante-dix réaux deux méchantes anguilles qui en valaient bien dix; et comme nous nous récriions : — De quoi vous plaignezvous ? nous répondit l'hôte avec un flegme et un aplomb à démonter un page ; je vous ai traités en caballeros. — De tels arguments ne souffrent pas de réplique.

Nous partîmes de Tolède avant le jour , et la Porte-du -Soleil faisait admirablement dans les brumes vaporeuses du clair de lune. Le temps, d'abord couvert , se leva , et nous eûmes une journée d'avril plus que de décembre. Il y avait

derrière nous, dans la voiture, quatre gros réjouis de moines qui riaient comme des pauvres et s'en donnaient à cœur joie. Ils se passaient la bota sans désemparer , si bien qu'il fallait la remplir à tous les villages.

Nous avions en revanche avec nous un brave curé silencieux et modeste , dont la réserve et la sobriété contrastaient avec la grosse jovialité et l'intempérance des moines. Au coup de midi, il se signa, lut son bréviaire, et, tirant de sa poche une pomme, une poignée d'amandes et un morceau de pain , il se mit à dîner tranquillement dans son coin. Sa bonhomie et sa frugalité nous touchèrent , et nous nous fâchâmes en arrivant contre un insolent employé de la porte qui le maltraitait grossièrement, parce que le digne homme ne savait pas le numéro de la maison où il allait loger : car , en entrant à Madrid, il faut déclarer cela et bien d'autres choses. Nous pensâmes avoir une affaire avec le rustre , et nous l'aurions fait destituer de bien grand cœur. Il s'en fallut de rien que cela n'arrivât ainsi.

En allant à Tolède , nous avions rencontré de la cavalerie, nous rencontrâmes de l'infanterie au retour , et nous tombâmes au milieu d'un bataillon de ligne envoyé à la poursuite des factieux , cette éternelle préoccupation de l'Espagne; il était fort mal équipé, et la discipline

était fort relâchée dans les rangs ; le commandant vint à nous et nous demanda des nouvelles de la route. II n'avait pas l'air très-rassuré , et la commission paraissait peu de son goût.

Nous étions en vue de Madrid , dont les clochers bleuissaient au bout d'une vaste plaine en friche, comme je me représente une ville d'Ukraine au milieu des steppes. Le chemin , cette fois, n'était pas gelé , et nous nous embourbions à chaque pas ; il devint même tout à fait impraticable , et il nous fallut faire un détour d'une lieue ou deux à travers champs pour aller prendre la grande route d'Aranjuez.

Du reste , rien de nouveau à Madrid : le calme plat continue. Ce peuple n'agit que par accès , comme un malade qui a la fièvre, et l'on est souvent tenté de lui demander s'il veille ou s'il dort. Je compare l'Espagne à un homme assoupi qui , de temps en temps , s'éveille en sursaut pour retomber bientôt dans son assoupissement. Ses réveils sont bruyants , mais le sommeil qui les suit n'en est que plus profond : tant de silence étonne après tant de bruit , et les événements ne donnent presque jamais les résultats qu'on en espère ou qu'on en attend.

Revenue enfin de sa peur du choléra , la reine Christine est de retour à Madrid ; mais rien pour cela n'est changé. Dimanche elle a passé en re-

vue , au Prado , la garnison et la milice urbaine * Celle-ci montrait du zèle et paraissait fort animée. Quant à l'armée, sa tenue était calme et digne , sauf les grenadiers , qui étouffaient sous leurs bonnets à poil , triste invention pour les pays chauds ; mais on pensait que ces troupes seraient mieux en Navarre qu'à la parade. C'est ici le pays du clinquant et de la pretintaille : les officiers sont tout chamarrés de chaînes , de galons et d'oripeaux. Il y a dans le nombre des enfants, surtout dans la garde. Allez donc faire la guerre de montagnes avec de pareils blancsbecs.

J'ai vu peu d'enthousiasme ; l'accueil fait à la Nina a été plus que tiède , quoique ce fût sa première apparition publique après six ou sept mois d'absence. Le peuple n'a pas l'air de se soucier beaucoup d'elle. Quoique la loi salique soit une importation étrangère en opposition avec les anciens statuts de la monarchie , l'habitude est prise, et quoi qu'on en puisse dire, une reine ne lui paraît pas aussi légitime qu'un roi. Yo, el Rey lui fait plus d'effet au bas d'une ordonnance que Yo , la Reyna* C'est un peu puéril , mais , que voulez-vous , le peuple espagnol est ainsi fait ; une majesté féminine est moins de son goût qu'une majesté masculine.

La régente est encore une assez jolie femme

de vingt-neuf à trente ans , mais ce n'est plus la jeune princesse svelte et coquette que j'avais vue si souvent à Naples se promener d'un pied dégagé sous les acacias de la Villa-Réal, et qui se comportait au théâtre San-Carlo d'une façon si légère ; elle a pris de la gravité , de l'aplomb et beaucoup trop d'embonpoint. Elle a l'œil doux , la bouche gracieuse, la physionomie affable, mais rien de royal : c'est l'air vulgaire des Bourbons.

Son favori est toujours l'ancien garde du corps Munos ; mais quelque grande que soit sa part dans son intimité , il n'a pas d'influence directe dans le conseil. Les beaux jours de Godoï sont passés. A la dernière revue cependant il accompagnait maritalement sa royale amie ; on cria au scandale , et la rumeur fut si grande , que cette fois-ci il n'y était pas. Christine était seule dans sa calèche avec ses deux filles , l'innocente Isabelle et l'infante dona Luisa-Fernancla , la cadette , qui de temps en temps pleurait dans les bras de sa nourrice : touchant tableau de famille !

C'était un spectacle singulier , et quelque peu ridicule à vrai dire, que de voir la monarchie de Charles-Quint , la monarchie des Espagnes et des Indes représentée par une poupée de quatre ans qu'on a dressée à sourire et à saluer. Ajoutez à

cela qu'on avait affublé son enfantine majesté d'un vaste chapeau à plumes bleues qui l'écrasait , la pauvrette. Elle avait l'air d'une petite vieille et ressemble fort à son père. Cette pastorale image de la monarchie la moins pastorale qui soit au monde avait quelque chose de singulièrement choquant au milieu des mâles préoccupations de l'Europe et des coups de canon de la guerre civile.

Le nom de Mina est dans toutes les bouches , et je compris là , comme par intuition , que le vainqueur de la Navarre , quel qu'il soit, sera le maître de l'Espagne ; ce qui faisait dire l'autre jour à Martinez de la Rosa , en parlant de ce même Mina , sur lequel les yeux sont fixés : — Il faudra peut-être soixante mille hommes pour le contenir.

Pour émouvoir , pour entraîner le peuple espagnol , il faudrait une espèce de guerrier sacerdotal , un homme moitié soldat , moitié prêtre 5 qui le menât à la bataille en lui parlant de Dieu, à la liberté par la gloire. Que cet homme-là se présente , il est le dictateur de l'Espagne ; l'Espagne est à lui. Quand le nom de Napoléon eut passé les Pyrénées , les imaginations populaires fermentèrent ; le Corse était leur homme. On l'attendait comme le régénérateur , c'était le grand Veltro de Dante , un nouveau rédempteur. Ici

Napoléon manqua d'intelligence ; il ne comprit pas la nation espagnole ; ou s'il la comprit, ce fut trop tard ? et quand il n'était plus temps. Il l'a durement expié. Quelle méprise coûta plus cher? Mais cette adoration spontanée dont il fut l'objet est un éclair lumineux qui sillonne les ténèbres encore si épaisses de l'avenir péninsulaire. C'est une leçon donnée par le passé ; hommes du présent, méditez-la.

Je ne sais si ces idées fermentaient dans ces têtes coiffées du shako citoyen, mais en défilant devant la calèche royale , à l'entrée de la rue d'Alcala , un bataillon d'urbains se mit à crier , au lieu de : Viva lareyna! Vivala UbertadlCe mot , devenu chez nous banal , a conservé du prestige en Espagne , où l'an dernier encore il donnait la mort. Il fît sensation ; la reine perdit contenance ; une émotion visible courut de rang en rang ; et les gendarmes 1 firent éloigner le peuple.

Le temps était radieux ; le Prado comble et resplendissant ; tout Madrid était au Salon, c'est le nom qu'on donne à la partie la plus fréquentée de cette prpmenade, si chère au Madrilegno qu'il espère bien la revoir encore après sa mort du haut du paradis; et le lieu est bien nommé; carie salon

1 Cuerpo de Salvaguardia.

est le rendez-vous de toute la bonne compagnie ; infants, ministres, ambassadeurs, ecclésiastiques et tribuns , on y rencontre tout le monde ; c'est un terrain neutre où les partis se voient sans se compromettre.

La société féminine esttrès-mèlée.Les duchesses y sont coudoyées par les grisettes , manolas, et les courtisanes y ont un grand succès. Les femmes de Madrid manquent de beauté et de grâce ; si quelqu'une vous frappe , c'est une Andalouse ou une Valencienne ; et puis elles se mettent mal ; la basquine noire est abandonnée pour les couleurs tranchantes et disparates , et le chapeau français a détrôné la mantille. C'est dommage , car les Espagnoles portent mal cette coiffure étrangère , et la mantille leur sied bien mieux; elle encadre le visage à ravir, elle embellit les belles, et les laides n'ont pas à s'en plaindre.

On fagotte les petites filles que cela fait pitié ; comme leur innocente reine , les pauvrettes disparaissent sous les ailes de leurs énormes chapeaux , et toutes ont l'air vieillottes ; avec cela qu'elles n'ont ni fraîcheur ni gentillesse ; car , en Espagne , il n'y a pas d'enfance. Sous Ferdinand , on habillait les petits garçons en moines : c'était un moyen de faire la cour ; aujourd'hui on les habille en urbains.

Dans une des dernières séances des cortès ,

on a discuté la liste civile : malgré la ruine des finances et la misère publique , Martinez de la Rosa demandait , pour les diverses branches de la maison royale, la somme énorme de cinquantetrois millions sept cent mille réaux * , ce qui ne fait pas moins que le huitième du budget. La commission des procuradores avait réduit cette somme à quarante-cinq millions et demi ; la chambre l'a réduite encore de deux millions , et la liste civile a été définitivement fixée à quarante-trois millions et demi de réaux , répartis ainsi que suit : pour la reine Isabelle, un enfant presque au berceau , vingt-huit millions ; la commission en demandait trente , le gouvernement trente-cinq. Pour la régente , douze ; pour l'infant don Francisco trois et demi , deux de moins que ne demandait le ministère. Quant aux douze cent mille réaux qu'il réclamait pour l'infant Sébastien , ils ont été rayés par la commission, et la chambre a confirmé la suppression.

Ainsi réduite, l'allocation royale n'en reste pas moins exorbitante; elle égale celles de Louis- Philippe et du roi d'Angleterre , et il est à observer que la couronne d'Espague est fort riche par ailleurs , qu'elle n'a presque aucune charge,

'Pour réduire les réaux en francs, diviser par quatre et ajouter cinq pour cent au résultat.

ne tient pas de cour et n'est obligée à aucune dépense ; ainsi c'est le trône du pays le plus pauvre qui est le plus riche.

Le comte Las Navas a dit à ce propos que la maison du roi Joseph ne coûtait, en 1811, que trois millions six cent vingt mille six cents réaux. Là-dessus , violentes réclamations de Martinez de la Rosa qui , en sa qualité de poète , est du genus irritabile vatum; il a prétendu avoir été traité par le comte d'afrancesado, la plus grande injure qu'on puisse faire à un Espagnol ; et puis sont venus les récriminations , les propos aigres, les personnalités ; bref, on a dû se battre. Mais les amis ont arrangé l'affaire et ils n'auront pas eu de peine. L'Espagne n'en est pas encore au duel politique , et l'antre n'est presque plus qu'une tradition, comme la chevalerie.

Ce grand événement a fermé l'année.

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