Une année en Espagne
La nouvelle année s'ouvre comme la dernière s'est fermée. Deux questions terribles dominent toutes les autres : la banqueroute et la guerre civile. On éloigne la première par des temporisations et des compromis ; on l'éloignera quelque temps encore par des expédients, mais ce sont là des tours de passe- passe ; la banqueroute ne m'en semble pa3 moins inévitable. Les Espagnols le sentent bien eux-mêmes, et ceux qui sont francs ne se gênent pas pour le dire. Ils traitent cela du reste fort cavalièrement et sont d'avance tout résignés.
La question mère est la guerre civile. Elle absorbe des sommes énormes, et coûte , si l'on en croit les chiffres donnés par le ministère, jusqu'à trois cent mille francs par jour, sans compter les pertes quotidiennes et lentement
réparables qu'elle fait souffrir à l'industrie , à Tagriculture , au commerce. Et, quoi qu'en disent les discours et les journaux officiels , le fléau n'en est pas, tant s'en faut , à sa période de décroissance. Il faut se défier beaucoup des bulletins espagnols; et, des deux côtés, rabattez hardiment. Un de mes amis a fait le relevé des hommes tués dans les deux camps par la plume des rapporteurs officiels , depuis le commencement de la guerre ; il est si prodigieux, que trois armées comme celles de la reine et du prétendant n'y auraient pu suffire.
II y a quelque temps que le gouvernement publia avec grand fracas le bulletin d'une victoire décisive remportée sur le fameux curé Merino dans les montagnes de Soria. Sa bande avait été détruite entièrement, lui-même fait prisonnier, et là-dessus fanfares et force coups d'encensoir. Ce n'était plus cela le lendemain : c'étaient les christinos au contraire qui avaient été battus, le commandant tué, et Merino, vainqueur, était aux portes de Ségovie.
Après de telles expériences , on ne saurait se tenir trop sur ses gardes ni recevoir avec trop de circonspection les nouvelles que chaque matin fait éclore. L'enflure et l'exagération sont la langue officielle de ce pays-ci, et j'ai lu un bulletin, pompeux jusqu'à l'hyperbole , pour une af-
faire où Farmée constitutionnelle avait pris aux carlistes un schako, deux fusils et un liavresac. Une escarmouche est une bataille , une retraite est une victoire, et tous les jours c'en est fait de la guerre civile. Tout est héroïque, inimitable, incomparable. Les journaux de tous les partis ont reculé les bornes du style adulateur et des formes admiratives. L'encens le plus grossier est le plus prisé. C'est à dégoûter de la gloire pour toujours. Chaque général a son tour d'apothéose : c'a été successivement Saarfield , Valdès , Rodil , cet hmnortel Rodil, dont l'immortalité de trois mois vient de s'ensevelir dans le gouvernement obscur de Badajoz. Aujourd'hui c'est le tour de Mina. Mais celui-ci, du moins, a des titres anciens et légitimes et des droits acquis à la célébrité.
Il vient de paraître une vie de lui écrite par un de ses anciens officiers ; le style et le ton en sont ridicules, mais les faits ont de l'intérêt. En voici quelques-uns :
Don Francisco Espoz y Mina naquit en Navarre, dans le petit village d'Idozin, le 17 juin 1781. Juan-Estevan Espoz y Mina et Maria-Tereza Ylundain y Ardaiz , ses père et mère , étaient de simples laboureurs. 11 nous apprend lui-même, dans l'histoire de sa vie , publiée à Londres , en 182-4, qu'il ne reçut d'autre éducation que celle
qu'ils lui donnèrent. Quand il sut lire et écrire^ — car c'est à cela que se borna cette éducation domestique — il s'adonna aux travaux des champs. Son père mort, il le remplaça et se mit à la tète de son petit patrimoine. Il vécut aiijsî jusqu'à vingt-six ans.
L'invasion de 1808 le tira de cette vie champêtre et le jeta de sa chaumière dans les camps. Il entra en qualité de volontaire dans le bataillon Doyle, le 8 février 1809. Peu de temps après il passa dans la guerrilla de son neveu , Xavier Mina. Cette bande ayant été dissoute en 1810, et Xavier fait prisonnier par l'armée française %
' Xavier Mina était aussi né en Navarre en T789. L'invasion française le trouva au collège de Logrono, où il se destinait à la carrière ecclésiastique. Il sortit du collège pour se mettre à la tête d'une bande de contrebandiers qui, sous prétexte de faire la guerre aux Français, commirent toutes sortes de cruautés et répandirent la terreur dans le pays. Fait prisonnier dans une embuscade , Xavier fut conduit en France et enfermé dans le château de Vincennes. II y demeura prisonnier jusqu'en 1814, époque à laquelle il retourna en Espagne; mais, ayant pris part avec son oncle à l'expédition de Pampelune, il fut obligé de s'expatrier et revint en France une seconde fois. En 1816, il s'embarqua pour le Mexique, avec lintention d'y proclamer l'indépendance et d'arracher cette importante colonie au joug de Ferdinand VII. L'expédition était Irop mal combinée pour réussir; elle échoua. Après quelques succès sans importance, Mina fut o!)ligé de se rendre, avec vingt-cinq de ses compagnons, dans le défilé de Venaditto. Traduit devant une commission militaire, il fut condamné à mort et exécuté, le i3 novembre 18 17, devant le fort Saint-Grégoire.
sept partisans reconnurent Toncle pour leur chef. Tels furent les débuts de cet homme , dont la renommée devait être si grande.
A peine à la tète de sa petite troupe , il fut nommé, par la junte aragonaise , commandant en chef des guerrillas de Navarre. La régence qui gouvernait le royaume en l'absence de Ferdinand le confirma dans ce poste honorable et réleva successivement aux grades de colonel , de brigadier, de maréchal de camp , de commandant général du Haut- Aragon. Sa première mesure, comme dictateur des guerrillas navarraises, fut de désarmer tous les chefs de bande qui répandaient le ravage et l'effroi dans la contrée; de ce nombre était un nommé Echevarria, qui, à la tète de six à sept cents hommes d'infanterie et deux cents chevaux , rançonnait la Navarre et la dévastait sous le masque du bien public. 11 arrêta en personne cet audacieux bandit , le fit fusiller avec trois de ses complices et réunit sa troupe à la sienne.
A partir de cette époque, Mina prend une attitude plus régulière. A force de fatigue et d'activité, il réussit à organiser un corps de partisans qui fit essuyer à l'armée française des pertes incalculables. Plusieurs fois trahi et battu partiellement , il se rallia toujours , et devint formidable au point de mériter , de la part de l'en-
nemi lui-même le titre de roi de Navarre, Il dit dans ses Mémoires que , durant cette campagne , il eut à soutenir cent quarante-trois combats , sans compter les escarmouches et les petites rencontres. Les actions les plus importantes furent celle de Rocafort-y-Sanguesa , où , avec trois mille hommes , il en défit cinq mille et s'empara de toute l'artillerie française ; celle d'Arlaban, oii il prit tout vin convoi qui retournait en France et délivra plus de sept cents prisonniers espagnols. Masséna, auquel ce convoi servait d'escorte , n'échappa que par un heureux hasard qui l'avait retenu quelques heures en arrière.
Indépendamment de ces affaires locales , Mina avait contribué puissamment à la victoire de Salamanque, remportée sur les Français par les troupes anglo-portugaises -, en arrêtant en Navarre, pendant cinquante-trois jours, la marche de 26,000 hommes et 80 pièces de canon destinés à joindre l'armée du maréchal Marmont ; plus tard il assura le gain de la bataille deVittoriaen empêchant les divisions de Clausel et de Foy, fortes de 28,000 hommes, de rejoindre l'armée principale. Il avait intercepté leur correspondance , de manière que l'ordre qui appelait ces deux généraux ne leur parvint pas.
Exaspérés par les désastres essuyés en Na-
varre , les Français sortirent de leur caractère et commencèrent une guerre de barbares , pendant et fusillant autant d'officiers et de soldats qu'ils en pouvaient prendre , et déportant en France un grand nombre de familles espagnoles; la tète de Mina lui-même avait été mise à prix. Mina usa de représailles, et le 14 décembre 1811 , il publia une proclamation dont le premier article est ainsi conçu : <c En Navarre , on déclare guerre à <c mort et sans quartier, sans distinction de sol- «( dats ni d'officiers , y compris même l'empereur u des Français, o) Cette guerre atroce se soutint quelque temps. Pour un officier espagnol exécuté par l'ennemi , Mina en faisait fusiller quatre , et vingt soldats pour un. Il tenait toujours en réserve dans la vallée de Roncal un nombre considérable de prisonniers dévoués à ces horribles exécutions. Comme l'avantage n'était pas du côté des Français , il fallut bien faire cesser cet affreux carnage. Aux premières ouvertures des généraux français , Mina s'empressa d'adhérer à leur demande.
Telle était la vigilance de ce partisan agile et intrépide , que , dans le cours d'une si longue campagne , ayant à combattre un ennemi presque toujours supérieur en nombre , il ne fut surpris qu'une seule fois : ce fut le 23 avril 1812. Trahi par Malcarado , un de ses officiera , qui
avait des intelligences avec le général Panetier , il fut entouré au village de Robres par 1,200 hommes ; attaqué par cinq hussards au seuil même de la maison oii il était logé, il se défendit avec la barre de la porte , la seule arme qu'il eût sous la main ; ayant réussi à rallier quelquesuns des siens, il soutint le combat pendant trois quarts d'heure et donna le temps à tout son corps de se mettre en sûreté ; le lendemain, il fît fusiller Malcarado et pendre trois alcades et un curé qui avaient trempé dans le complot.
Au milieu de tant de travaux , de fatigues , de combats toujours renaissants. Mina parvint à organiser une division de neuf régiments d'infanterie et deux de cavalerie , qui , à la fin de la campagne , formaient un ensemble de 1S,500 hommes. Il résulte des rôles officiels qu'il ne perdit pas en tout plus de 5,000 hommes , tandis que la perte des Français, entre les morts et les prisonniers , a été portée au chiffre énorme de 40,000. Mais ici je crains un peu l'hyperbole.
Aussi brave que prudent. Mina paya toujours de sa personne. Il eut quatre chevaux tués sous lui et reçut plusieurs blessures, dont une balle au genou qu'il gardera toute sa vie. I! avait étabU pour son armée des fabriques ambulantes d'ar- . mes et de munitions , qu'il transportait avec lui ou cachait dans le sein des montagnes. Pour cou-
vrir tant de dépenses , il n'avait que le produit d'une douane que lui-même avait établie sur la frontière de France et une contribution mensuelle de cent onces que la douane d'Irun avait consenti à lui payer, afin qu'il n'entravât pas ses opérations. Il joignait à ses revenus les prises faites sur l'ennemi , les amendes dont il frappait des Espagnols suspects , et quelques dons volontaires ; mais il ne reçut jamais de subsides du gouvernement, ni en argent , ni en hommes , et jamais il ne frappa la population de contributions d'aucune espèce. Il doit en grande partie à celte circonstance la popularité, qui, de ses montagnes , se répandit dans l'Espagne entière. Cette homme infatigable porta ses vues plus loin qu'on eut du l'attendre d'un chef de partisans. Non content de défendre le territoire par les armes , il songea à ne pas laisser périr, dans cette grande tourmente , les institutions civiles. Dans ce but , il forma un tribunal de justice qui siégeait dans son camp , et auquel les peuples d'Alava et Guipuzcoa , et même ceux du Haut- Aragon, venaient soumettre leurs différends; il y joignit même le tribunal ecclésiastique de la ville de Pampelune , alors occupée par les Français. Nommé chef politique de la Navarre en 1813 , il profita de sa double autorité civile et militaire pour favoriser tout ce qui pouvait con-
solider les libertés publiques et pour bander les plaies qu'une guerre si longue et si acharnée avait faites à son pays. Ainsi armé en même temps de la double épée du soldat et du magistrat , il réunit longtemps dans sa personne toute la force de l'État et n'abusa d'aucune de ces deux dictatures. Il voulait l'indépendance de sa patrie, il voulait aussi sa liberté, et sa vie tout entière fut consacrée à ce double but.
Comme militaire , sa réputation est non moins solidement établie. Homme des montagnes , il en connaissait toutes les ressources , tous les secrets. Il échappait par miracle aux situations les plus désespérées , et lorsqu'on le croyait perdu sur un point , il reparaissait sur un autre , plus puissant que jamais. Sa présence d'esprit et son sang- froid égalaient son audace et sa résolution, et il savait se tirer des plus mauvais pas , nonseulement avec honneur, mais avec éclat. Il joignait à ses qualités naturelles et acquises la pratique des hommes et, ce qui est plus rare encore, le don du commandement. C'est ainsi que la nature et l'observation suppléèrent chez lui au vice de sa première éducation ; il dut même peut-être à l'inculture primitive de son esprit ce je ne sais quoi d'inattendu , d'inspiré, qui frappe les masses et qui les entraîne. L'étude et la culture enlèvent tant de fois à l'esprit son énergie
native et sa spontanéité , qu'on ne saurait en vérité décider si elles ne nuisent pas plutôt aux hommes d'action qu'elles ne les servent.
En 1814, Mina ayant passé la frontière était occupé à bloquer Saint-Jean-Pied-de-Port, lorsque la paix termina la campagne. Le partisan victorieux pouvait alors aspirer à tout ; Ferdinand , restauré sur son trône , désira le connaître ; mais pendant le mois que Mina passa à Madrid, il put se convaincre qu'il y a deux fortunes : celle des combats et celle des cours ; il était trop franc et trop simple pour obtenir jamais les faveurs de la dernière. Il parla à Ferdinand d'institutions et de libertés politiques ; les courtisans s'alarmèrent de ce langage trop sincère et , pour l'éloigner de la capitale , ils firent courir le bruit en Navarre que sa division , loin d'être considérée comme troupe de ligne , serait traitée comme corps franc; de là force désertions. Mina fut renvoyé dans sa province pour sévir contre les transfuges ; il n'eut pas besoin de recourir aux mesures rigoureuses pour les réduire au devoir ; sa présence suffit pour calmer les esprits ; une simple proclamation ramena sous les drapeaux 2,S00 déserteurs. Sûr de l'attachement de ses compagnons d'armes et indigné du joug que le roi parjure faisait peser sur l'Espagne, Mina conçut le projet hardi de s'emparer de Pampelune, afin
d'y rétablir la constitution des Cortès , si perfidement abolie. La tentative eut lieu dans la nuit du 23 au 26 septembre : elle échoua ; et le -4 octobre 5 Mina , réduit au rôle de fugitif et de proscrit,, se réfugia en France , oii il fut reçu avec une distinction marquée par tous les officiers qui l'avaient combattu.
Il était à peine arrivé à Paris qu'il fut arrêté sur la demande du comte de Casa-Florès , ambassadeur d'Espagne ; mais il fut élargi presque aussitôt ,.et, cinq jours plus tard, il eut la satisfaction de voir renvoyer par Louis XVIII l'ambassadeur qui l'avait dénoncé. Le noble exilé fixa sa résidence à Bar-sur- Aube , oii il vécut , avec quelques-uns de ses compagnons d'infortune , d'une modique pension que lui faisait le gouvernement français. Pendant les Cent-Jours, Napoléon voulut l'attacher à son service et lui refusa le passeport qu'il avait demandé pour quitter la France; mais, inflexible dans sa résolution et dans son inimitié , Mina ne consentit jamais à transiger avec l'homme qui avait été l'ennemi de son pays; il s'échappa clandestinement de Bar, et quoique serré de près par les gendarmes , il réussit à gagner la frontière et se retira à Baie ; il passa de là à Gand, et sans avoir toutefois combattu à Waterloo , il revint à Paris avec l'émigration de la seconde restauration. Arrêté en
1816 par M. Decazes avec le comte de Toreno et quelques autres proscrits espagnols qu'on accusait de conspirer contre les Bourbons, il ne fut relâché qu'après deux longs mois de captivité ; depuis cette épreuve , les persécutions cessèrent, et il vécut paisiblement à Paris jusqu'en 1820. La pierre de la constitution ayant été relevée à l'ile de Léon , Mina vint la proclamer une seconde fois en Navarre à travers mille périls, mille obstacles. C'était en plein hiver; il franchit seul , et après avoir échappé à grand'peine aux limiers de la police française , les montagnes couvertes de neige ; quelques hommes se joignirent à lui ; et , redevenu , comme autrefois , chef de partisans , il marcha intrépidement sur Pampelune , qui lui ouvrit ses portes au cri de Vive la liberté! Quand la constitution eut triomphé à Madrid, il fut nommé, par Ferdinand , capitaine général de Navarre ; mais il demanda sa translation en Galice et l'obtint . Il déploya dans ce gouvernement, oii il épousa Juana Vega, tant de zèle et d'activité , qu'il y prévint la formation des bandes insurgées qui désolaient les provinces voisines. De Galice, il passa à Léon, où il donna l'exemple de la subordination en faisant le service comme simple soldat parmi les volontaires nationaux. 11 eut leméme succès dans cette province que dans l'autre; pas un factieux ne s'y montra.
En 1822 , Mina reçut du ministre San-Miguel le commandement de l'armée de Catalogne; l'insurrection absolutiste et apostolique était devenue si alarmante que la principauté avait été déclarée en état de guerre. Mina se rendit à Madrid , afin de concerter avec le gouvernement ses plans d'opérations ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir combien étaient fausses les notions qu'on avait sur le pays , et insuffisantes les forces qu'on mettait à sa disposition. Toutefois il accepta cette mission, par cela même qu'elle était périlleuse. Il entra en Catalogne le 9 septembre avec 800 fantassins et 273 chevaux ; le 10 , il prit à Lérida le commandement de l'armée, ou plutôt il en forma une. La Catalogne était alors occupée par 30,000 factieux qui étaient maîtres de plusieurs places fortes , et qui même avaient à Urgel un gouvernement organisé sous le nom de Régence d'Espagne. Quoique Mina se fût mis en campagne avec des forces si inférieures , il remporta d'emblée des avantages signalés. En moins de six semaines il avait organisé une armée sortie , pour ainsi dire , de terre, au bruit de son nom; il avait fait lever le siège de Cervera et pris Castell-FuUit. Les factieux s'étaient fortifiés dans cette dernière place, il la fit raser de fond en comble , afin de punir l'obstination des assiégés et de donner une le-
— l^çon au reste des rebelles. Après cette terrible expédition , il fit placer sur les ruines l'inscription suivante :
AQUI EXISTIO CASTELL-FULLIT.
PDEBLOS ,
TOMAD EGEMPLO :