NO ABRIGUEIS A LOS ENE31IG0S DE LA PATRIA
Cette mesure de rigueur lui avait paru nécessaire pour frapper l'esprit des populations dès l'entrée de la campagne. Après ces débuts , Mina marcha de succès en succès : il prit Balaguer, battit les absolutistes dans toutes les rencontres , mit en fuite la régence d'Urgel , s'empara de tous ses papiers, passa au fil de l'épée la féroce bande de Romogosa , rejeta sur le territoire français les débris épars de la rébellion , et put, après six mois de marches obstinées et de victoires continues , écrire au gouvernement que la faction était détruite et les opérations terminées. De si grands services avaient été récompensés par le grade de lieutenant général et par la grand'croix de Saint-Ferdinand : il avait reçu en même temps le commandement général et presque absolu de toute la Catalogne , où il n'avait jusqu'alors commandé que l'armée.
Cependant des troupes françaises, concen*
trées sur la frontière sous le nom de cordon sanitaire , menaçaient d'une invasion imminente la province si intrépidement et si heureusement pacifiée par Mina. Trop faible pour livrer des batailles rangées , il se flattait de pouvoir combattre l'ennemi en détail , comme dans la campagne de 1812; mais l'argent et les hommes manquaient également , et l'armée française ayant passé brusquement la frontière le là et le 14 avril 1823, Mina fut pris au dépourvu; il lui fut impossible de lever des subsides qui lui avaient été promis , ni de rasser^ibler une armée suffisante ; toutefois il ne se découragea pas ; les places furent approvisionnées, et avec 6,000 hommes seulement, l'infatigable partisan tint en échec , pendant plus de deux mois , le maréchal Moncey, dont l'armée, forte de 20,000 fantassins et 2,500 chevaux, était appuyée par plus de 7,000 insurgés organisés militairement. Dans cette lutte inégale , Mina fit tout ce que le courage et le patriotisme pouvaient contre un ennemi si supérieur en nombre ; mais ne recevant du gouvernement ni argent, ni renforts , presque abandonné par lui , il devait succomber. Il succomba , mais avec gloire ; il se soumit le dernier de tous ses collègues , et lorsque le gouvernement constitutionnel était déjà tombé à Madrid pour faire place au roi absolu. Le V^ no-
vembre ISSS, il entra en pourparlers avec le maréchal Moncey , qui venait encore d'être renforcé par la division du général Lauriston. Une capitulation aussi honorable pour l'armée constitutionnelle que pour son chef fut signée: Barcelone et les autres places furent remises aux Français , et Mina , malade d'une chute de cheval qu'il avait faite à la désastreuse retraite de Nuria , s'embarqua pour l'Angleterre sur un bâtiment français. Il débarqua à Plymouth le SO novembre , et de là il se rendit à Londres , oii il passa dans une retraite honorée et studieuse les sept années de sa seconde émigration.
La révolution de juillet vint tout d'un coup rejeter l'illustre émigré dans la vie aventureuse et dans les périlleux hasards de sa jeunesse. Il arrive en France ; il perd deux mois dans une inaction forcée ; mais enfin il ouvre les yeux et se jette dans une entreprise désespérée et d'une réussite impossible. Il fit preuve , en cette occasion, de la même résolution qui avait présidé à ses précédentes campagnes; mais cette fois la lutte était par trop inégale : mis en fuite à Vera et traqué par Llauder , copame une béte fauve , il passa, dit-on, trente heures dans une fente de rocher pour échapper aux battues dirigées contre lui avec des hommes et des chiens. Il put enfin regagner heureusement la frontière de France.
Son exil dura quatre ans encore , et pourtant la popularité de son nom le désignait comme le chef naturel de la révolution. Il n'en fut pas moins, et pour cela même, tenu à l'écart jusqu'au dernier moment. Exclu de toutes les amnisties , il fut rappelé le dernier. Un décret spécial fît cesser son exil l'été dernier et le mit à la tête de l'armée du nord. En arrivant a Pampelune, il fit assembler le chapitre et dit aux chanoines : <c Vous avez , il y a quatre ans , offert u trois mille piastres à quiconque vous apporteu rait la tête du traître Mina ; je vous l'apporte; (c payez-m'en le prix pour les frais de la guerre. » C'est là son genre d'esprit ; il ne se traduit pas chez lui par des mots , mais par des actes \
Tels sont les antécédents de Mina ; c'est là , certes, une vie bien et noblement remplie, la
* MfViardot, dans une notice nécrologique sur Mina, en cite un aulre trait, qui est postérieur et qui est empreint du même esprit pratique. C'était à Barcelone, où il était revenu comme capitaine général après le soulèvement des Juntes. Un jour il entendit des maçons qui parlaient politique en bâtissant un mur, et qui le blâmaient amèrement de ne pas agir contre les factieux ; le soir, il fit enlever tous leurs outils. Quand les maçons, appelés par ses ordres, vinrent le lendemain auprès de lui , il leur dit d'aller achever le mur commencé : « Nous ne pouvons travailler, lui dirent-ils, sans truelle et sans équerre. — Achetez-en, leur répondit-il. — Mais nous sommes sans argent. — Eh bien ! je suis comme vous : je n'ai ni truelle , ni équerre , ni argent , je ne puis pas non plus travailler. »
vie d'un homme probe et courageux. On Ta baptisé le Lafayette espagnol , et il mérite ce titre par la fermeté , par la constance de ses principes et par l'unité de sa vie politique. Il eut aussi en commun , avec le vétéran français , un désintéressement rare , surtout en Espagne , et un bon sens modeste et sûr.
La vie de Mina a cela de particulièrement attachant qu'il doit sa gloire à lui-même et qu'il est le fils de ses œuvres. Sans naissance , sans fortune 5 sans éducation , il s'est élevé du sein du peuple 5 oii il est né , aux premiers rangs de la ^hiérarchie sociale ; il ne doit cette élévation ni à ' J'intrigue , ni à la faveur : il la doit à la vigueur •et à la suite de son caractère. Ce qu'il avait voulu dans sa jeunesse , il le veut encore aujourd'hui , et cette inébranlable constance , dans un siècle si versatile et si fécond en défections , a concouru plus que tout le reste à fonder sa renommée et sa popularité. De tels hommes sont chers aux nations et méritent de l'être ; ils représentent pour elles , au milieu des vicissitudes politiques, le principe éternel , immuable , de la justice et de la vertu ; ils sont dans ce siècle de doute , comme les ancres qui servent à amarrer les croyances publiques et qui les empêchent de dériver et de se perdre au milieu des tempêtes. On fait à Mina le double reproche de défiance
et de cruauté : le premier est assez fonde. Sa longue vie de partisan , le mystère et le silence dont il était obligé de se couvrir lui ont donné des habitudes de circonspection qu'ile port ensuite dans les rapports sociaux et qui le mettent quelquefois en garde contre ses meilleurs amis. Quanta sa cruauté, on Ta beaucoup exagérée. Il faut songer d'abord qu'il appartient à un pays dont les mœurs sont loin d'être douces , qu'il a constamment vécu dans le sein des guerres civiles et qu'il s'est trouvé dans des positions exceptionnelles et extrêmes. Si l'on peut trouver dans sa vie quelques actes d'une rigueur excessive^ on peut citer aussi de lui des traits de clémence et de générosité. Dans sa première rencontre avec les carlistes, il a fait vingt-six prisonniers ; au lieu de les fusiller sur place , comme c'est l'usage de cette guerre atroce, il les a renvoyés tous pour donner aux rebelles une leçon d'humanité ; et ayant trouvé à Pampelune une fille de Zumalacarréguy , qu'on avait enlevée dans un village voisin et qu'on retenait en otage , il vient de la faire rendre à son père. Ce ne sont certainement là ni des instincts cruels , ni des mœurs barbares.
Une question beaucoup plus grave est de savoir comment le vieux guerrier va soutenir la gloire de ses jeunes années. Nayarrais lui-même,
il a fait longtemps la guerre dans ses montagnes, et c'est là qu'il a conquis sa renommée ; il connaît mieux que personne le pays et ses ressources , et son nom a encore un antique prestige sur les populations. Mais les rôles sont intervertis ; partisan lui-même , ce sont des partisans qu il a en présence , d'anciens amis , des compagnons d'armes auxquels il a lui-même autrefois enseigné la guerre ; ses propres feçons tournent contre lui; il se combat, pour ainsi dire, luimême dans ses disciples.
Et puis il a affaire à forte partie. Zumalacarréguy n'est pas qu'un sabreur, comme on le croit en France ; Zumalacarréguy est tout à fait l'homme de la faction ; elle s'est incarnée en lui. Il joue en Navarre Je même rôle que Mina y jouait pendant la guerre de l'indépendance. Navarrais , comme lui , il connaît le sol et l'habitant. Doué de cet esprit d'aventure qui fait les partisans, il se multiplie par une infatigable activité ; agile comme un enfant des montagnes , il est partout à la fois et déconcerte l'ennemi par la rapidité de ses marches et l'audace de ses coups de main. Mais ce n'est pas seulement un homme d'inspiration , l'étude a réglé ses instincts guerriers sans leur ôter rien de leur fougue ni de leur spontanéité. Avant qu'il eût passé du service de la reine , où il était colonel , dans le
camp de don Carlos, on le tenait déjà pour un des bons officiers de l'armée espagnole.
Son humeur est dure : mais son inflexible sévérité tourne au profit de la cause qu'il a embrassée ; il a su établir et maintenir dans ses guerrillas indépendantes et vagabondes une discipline qu'elles n'avaient jamais connue. Il en a fait une armée. On lui reproche , il est vrai , des actes d'une férocité peu commune ; mais la férocité est le caractère de toute guerre civile , et sur ce sanglant terrain , les deux partis ont fait assaut ; ils n'ont rien à se reprocher l'un à l'autre.
Il est à remarquer que Zumalacarréguy est le seul homme qui se soit fait un nom européen dans la crise actuelle de la Péninsule ; il est dommage qu'il se le soit fait de l'autre côté. Au fond , c'est un condottiere plus qu'un homme de principes ; il amis son épée au service du prétendant, comme Carmagnola avait mis la sienne au service de Venise. A quatre siècles de distance , ce sont les mêmes mœurs. Il a passé à don Carlos pour satisfaire une vengeance personnelle ; on raconte qu'étant en instance auprès du ministère de la guerre pour je ne sais quelle affaire, il y mettait de la suite et de la ténacité 5 le ministre, qui était^ je pense, Zarco del Valle, s'impatienta; on lui fit sentir dans les bureaux qu'il était importun. — Je vais l'être bien davantage , — répondit-il
crun air menaçant ; et il partit pour la Navarre , où il a tenu parole. Le colonel repoussé est devenu le généralissime des armées de Charles V.
Voilà l'homme que Mina a à combattre. Compatriotes et versés l'un et l'autre dans la connaissance du pays , les deux rivaux combattent à armes égales; mais l'un est jeune et a sa réputation à faire , l'autre a sa vieille réputation à sou. tenir. Je n'oserais pas affirmer que la position du dernier fut la meilleure. On attend beaucoup de lui , beaucoup trop peut-être pour sa gloire.
Mina, d'ailleurs, n'est pas le maître; il est entravé dans toutes ses démarches par le ministère, qui semble n'avoir appelé dans son sein Llauder, son ancien ennemi, que pour le surveiller comme un suspect. Au lieu de concentrer, comme autrefois, tout le pouvoir dans ses mains, et de l'armer d'une unité forte et efficace, on morcelle l'armée, et les provinces insurgées sont partagées en deux gouvernements. Mina n'en a qu'un : celui de Navarre. On parle même de scinder encore la part qui lui est laissée ; il y aura un vice-roi de Navarre qui ne sera pas lui, et il sera réduit au strict commandement des troupes. Entouré de tant de défiances et victime d'une position fausse , il est retenu à chaque pas par une main invisible ; il est à craindre que son étoile ne palisse et qu'il ne voie chanceler sa fortune.
Il y a plus : il est malade et sérieusement. II porte à Testomac im cancer qui le tue. Les lettres de Navarre disent qu'il se fait illusion à lui-même ; mais qu'il est fort mal et hors d'état de suivre longtemps en personne les opérations de la campagne , surtout en hiver , dans un pays froid et montagneux. Il est cruel d'être ainsi entravé et coupé dans sa carrière par les soins du corps. La santé est une condition nécessaire des grandes destinées, surtout des destinées militaires. Si César eût été malade le jour de Pharsale , et Napoléon le 18 brumaire, c'en était fait de leur carrière : la Providence eût tiré de la foule un nouvel élu. Peut-être Mina n'est-il pas l'homme qu'elle a choisi pour pacifier l'Espagne et pour accomplir ses décrets. Jamais pourtant plus riche avenir ne s'ouvrit devant un homme. Vainqyeur de la guerre civile et chef d'une armée triomphante , Mina tient dans sa main l'Espagne; il n'y a là-dessus qu'une pensée et qu'une voix. Mais a-t-il un corps assez fort pour vaincre? et, vainqueur , aurait-il une âme assez forte pour ne pas fléchir sous le faix d'un si grand destin?
MadriJ, janvier i835.
La révolution espagnole fait plus de bruit au delà des Pyrénées qu'à Madrid. L'œil fixé sur la Péninsule orageuse et témoin de sa longue et laborieuse délivrance . l'Europe en étudie avec une anxiété curieuse toutes les phases , attentive à surprendre dans ce grand désordre des éléments sociaux le mystère encore voilé de l'avenir. Ici tout se borne à de petites escarmouches parlementaires 5 à de misérables disputes de portefeuilles ; la Puerta-del-Sol , triste forum , est l'écho complaisant de ces pauvres débats. Le peuple ne saurait se passionner pour si peu , et l'Europe en est pour ses sympathies et ses vœux. Il règne dans cet incompréhensible pays je ne sais quel vague sentiment d'attente qui , bien loin de se traduire en actes , paralyse au contraire les forces de l'État. Ce qui reste d'énergie
se consume dans le provisoire. Tout le monde attend quelque chose et ce quelque chose ne vient pas.
Il ne faudrait pas pour cela détourner les yeux de l'Espagne et désespérer d'elle. D'abord , l'aspect des nations ne change pas du jour au lendemain. Le progrès est lent , et pour apprécier un résultat, il faut lui laisser le temps de se produire. Et puis l'Espagne , je le vois mieux tous les jours, n'est pas un pays comme un autre; nous comprenons mal en France un pareil état de choses ; tout ce qui traîne et languit nous fait horreur; nous voulons les solutions promptes et les coups rapides. Le tempérament espagnol est en cela fort différent du nôtre : il s'accommode merveilleusement bien des lenteurs; il n'est jamais pressé d'arriver; ce sera toujours assez tôt ; et si l'on n'arrive pas , eh bien ! . , . on n'arrive pas.
Manana et Que importa! Demain et qu'importe! sont les deux mots qui se répètent le plus souvent, et ils résument toute la philosophie pratique des Espagnols.
Cette patience à toute épreuve, ils la portent dans la guerre comme dans tous les actes de leur vie publique et privée. De là vient qu'ils ont toujours paru plus propres à la guerre défensive qu'à la guerre offensive; leur force est plu-
tôt passive qu'active; ils soutiennent mieux un siège ou un choc qu'ils ne donnent un assaut.
On en vit un exemple inouï pendant la guerre de l'indépendanee : c'est Napier , je crois , qui le cite dans son ouvrage sur la Péninsule. Une guerrilla était cernée de toutes parts au haut d'une colline par un détachement français; les vivres étaient rares , les Espagnols n'en tenaient pas moins la position avec opiniâtreté ; mais les vivres manquèrent tout à fait ; dans cette extrémité, tout autres auraient essayé de faire une trouée et de s'ouvrir un passage par les armes ; eux n'en firent rien ; ils ne bougèrent pas , et on les trouva au sommet de leur colline morts de misère et de faim.
Ces prédispositions naturelles du peuple espagnol expliquent son incroyable inertie et son impassibilité en face de la guerre civile , encore n'est-il pas à bout. Il y a en lui l'étoffe d'une incommensurable patience dans cette lutte engagée au nom d'une reine au maillot et en vertu du testament d'un mauvais prince. La question est posée de telle sorte qu'il ne voit pas clairement ce qu'il a à gagner au triomphe de l'une ou l'autre cause , et il se tient à la fenêtre pour voir passer Isabelle ou don Carlos ; il n'a pas phis de sympathie pour l'un que pour l'autre; il a toujours été si mal gouverné qu'il a renoncé à l'es-
poîr de Fétre jamais bien. Pour lui , tout gouvernement est un mal , et il a fini par s'y résigner , comme on se résigne aux intempéries du ciel , aux maladies , à la mort ; et quant à la guerre civile, il la supporte comme il a supporté le choléra; c'est un fléau de plus que le ciel lui envoie; il faut bien se soumettre, conformarse y expression qui peint bien ce peuple impassible , et que nul mot français ne saurait traduire exactement , car il exprime un sentiment qui n'est pas français. Cette résignation désespérée a donné naissance au proverbe indigène que le mieux est V ennemi du bien.
Il semble qu'un peuple si lent , si mesuré et qui prend si bien son temps pour tout, doit être , par compensation, le peuple le plus réfléchi , le plus logique : erreur. Par une contradiction singulière, ce pays-ci n'est pas un pays de calcul , mais d'entraînement, et les choses ne s'y passent jamais comme elles ont été annoncées. L'Espagnol est gouverné par l'émotion bien plus que par le raisonnement; de là vient qu'au début d'une affaire on n'en saurait prévoir l'issue , car c'est ici la terre de l'imprévu, et le plus probable est le moins certain. Deux et deux font tantôt trois, tantôt cinq, presque jamais quatre. C'est ce qui rend si délicate et si scabreuse la position des ambassadeurs étrangers; et, sous ce rapport,
Madrid est une rude école de diplomatie ; on y fait un dur noviciat.
Que de jugements faux n'a-t-on pas portés sur cette inexplicable nation ! Depuis longues années on avait sur elle des idées toutes faites : publicistes et poètes , tout le monde s'était fait une Espagne de convention.
C'était le peuple des vieilles institu tions monarchiques 5 le type de tout ce que la susceptibilité nationale avait de plus raffiné , de plus jaloux ; et voilà que ce peuple a vu , sans s'émouvoir le moins du monde , changer au profit d'une étrangère l'ordre de succession au trône , et il permet , sans s'émouvoir davantage , que pour faire place à cette étrangère , les infants nationaux errent comme des vagabonds dans les montagnes de la Navarre.
C'était le peuple catholique par excellence, et il a massacré ou laissé massacrer ses moines, dépouiller ses églises par le bras temporel ; et nul doute qu'il ne voie fermer les couvents avec la même indifférence qu'il reçoit aujourd'hui les censures de Rome et l'expression amère de ses mécontentements. Ce ne sont là les symptômes ni d'un catholicisme bien fervent , ni d'un attachement bien vif aux vieux us de la monarchie. Après des démentis si positifs , force est bien de renoncer à l'Espagne des romans.
L'Espagne , on ne saurait trop le répéter , est la terre du mystère et de l'inconnu , un problème vivant dont l'Europe cherche et n'a pas encore trouvé la solution. C'est bien là qu'on marche sur des cendres trompeuses; plus on la connaît , plus on la redoute, et l'on n'y pose le pied qu'en tremblant, tant elle cache d'abîmes. Son avenir est fort peu clair. Lancée dans une révolution , elle y marche sans enthousiasme , sans goût ; on la dirait esclave d'instincts supérieurs qui la poussent malgré elle à l'accomplissement de ses destinées. Mais ces destinées , quelles sont-elles ? Elle-même les ignore ; elle va droit devant elle sans savoir où elle arrivera , vivant au jour le jour 5 sans but fixé , sans plan arrêté , sans système 5 et dans l'ignorance absolue ou la terreur du lendemain. Jamais encore un pareil spectacle n'avait été donné à l'Europe. On sent combien il faut être sobre de prophéties lorsqu'il s'agit d'un peuple ainsi fait.
Voyons un peu oîi en est à cette heure la monarchie de Philippe II.
Le retour de la reine Christine n'a rien changé à la marche du gouvernement ; enfermée et presque invisible dans un entre-sol de son vaste palais , elle s'occupe beaucoup moins des affaires publiques que de ses affaires privées , surtout de ses plaisirs. L'Espagne présente en ce moment
un phénomène singulier. Dans ce pays que l'on croit si monarchique, la monarchie n'existe presque plus que de nom ; de fait l'Espagne offre le spectacle d'une dictature bureaucratique. La bureaucratie est la première autorité du pays ; le ministère est un véritable Directoire , et la monarchie n'est là que pour jeter son manteau royal , comme Richelieu sa robe rouge, sur les infirmités de cet obscur usurpateur.
De là des formalités et des lenteurs infinies ; on passe , pour les choses les plus simples , par une filière de bureaux désespérante. Pour expédier le moindre ballot , par exemple , il faut dix-sept signatures, et dix pour faire à la douane le payement le plus minime. Et quant aux passeports , le mien a dû passer par cinq signatures avant de se convertir en permis de séjour.
De l'anarchie , je n'en parle pas ; on sait que le désordre est le dieu de l'Espagne ; et pour ce qui est de la vénalité , elle est à peu près publique , aujourd'hui surtout que les traitements sont en retard de quatre ou six mois , tout l'argent du trésor allant s'engloutir à l'armée du nord.
Voulez-vous parler au ministre ? Commencez par payer l'huissier ; point d'argent, point de Suisse.; et si vous captez l'oreille d'un chef de bureau ou de tout autre , rappelez-vous mon dia-
logue avec raclminislrateur de la diligence de Saragosse et posez hardiment votre demi-once (40 francs) sur le bureau. Tant pis pour vous si votre concurrent y met l'once entière. Il y a tel employé ayant femme et enfants qui roule carrosse avec un appointement de cinq à six mille francs , et les regidores de Y JyuntamientOy membres du corps municipal , dont la place est gratuite, trouvent le secret d'en retirer trois à quatre mille piastres par an. Le tout est de sauver les apparences , cvhrir los expedientes,
La bureaucratie espagnole est l'écume du pays ; c'est un fleuve bourbeux qui infecte tout ce qu'il touche et qui charrie avec lui la corruption ; le limon qu'il dépose stérilise , bien loin de féconder. C'est la lèpre de Madrid , mais c'est aussi sa force ; elle n'est capitale que par là. Elle n'exerce , en réalité , aucune action morale sur les provinces. Au contraire, elle est en arrière de plusieurs ; Barcelone , par exemple , et même Cadix lui sont supérieures en civilisation. Madrid est le siège des bureaux, voilà tout. Paris entraîne inévitablement la France dans son tourbillon ; c'est l'Espagne qui entraîne Madrid dans les jours d'orage: elle ne peut avoir d'influence qu'en temps calme.
Du reste , rien n'est changé dans les habitudes de la royauté : ce sont toujours les allures des-
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potiqiies du pouvoir absolu. Voici comme la cour en use vis-à-vis de la propriété. La reine a nne maison de campagne à Caravanchel , village près de Madrid ; or , il convenait à Sa Majesté d'avoir une communication dérobée ; mais pour l'ouvrir, il fallait faire passer le chemin sur le champ du voisin , qui était un Français. Un tel obstacle est peu de chose en Espagne. Un beau matin, une bande d'ouvriers fait irruption dans la propriété du Français , la route est tracée au beau milieu , deux murs sont élevés à droite et à gauche pour la cacher aux yeux des profanes , tout cela contre la volonté du propriétaire et malgré ses protestations. Ce n'est pas là une vieille histoire , car l'affaire est encore aujourd'hui pendante à l'ambassade. Il est probable, que, par un reste de pudeur et pour éviter un plus grand scandale , on accordera quelque indemnité au voisin ; mais son champ n'en restera pas moins grevé du chemin royal et des deux murs d'enclos. Voyez-vous Louis-Philippe en agissant ainsi pour arriver plus commodément à Neuilly ! Mais en Espagne on n'y regarde pas de si près.
Voici un autre trait arrivé à un de mes amis qui se trouvait à Aranjuez en même temps que la cour. Il avait retenu et payé sa place à la diligence pour revenir à Madrid ; le matin , au moment de monter en voiture , l'administrateur lui
déclare qu'il ne peut partir , parce que la reine a mis l'embargo sur la diligence pour voiturer ses laquais à Madrid , où elle retournait aussi. Mon ami en fut pour son argent , car on lui rit au nez quand il parla de remboursement. La somme était peu considérable ; elle l'eût été , qu'elle n'en eût pas été moins perdue. Règle générale : toute administration espagnole , publique ou privée , se fait toujours payer d'avance et ne rembourse jamais rien.
Ces façons d'agir font ici peu de sensation , et si l'on s'étonne de quelque chose , ce n'est pas du fait , c'est de la surprise et de l'indignation qu'il cause à l'étranger 5 on ne conçoit pas que l'on puisse s'étonner de si peu de chose. On est accoutumé à considérer le gouvernement établi , quel qu'il soit , commeun ennemi avec lequel on est en guerre. Toute l'habileté consiste à se préserver de ses coups et à lui en porter dans l'ombre. De là , ces armées de bandits , contrebandiers et autres forbans qui infestent l'Espagne et l'infesteront longtemps encore.
La royauté agissant avec si peu de gêne , il est naturel que ses ministres se mettent à leur aise; aussi les choses vont-elles, sous l'Estatuto, à peu près comme elles allaient sous Zea et même sous Calomarde. Il n'y a guère encore de changé que les noms propres. On supprime les journaux in-
discrets par mesure administrative ; Martinez de la Rosa en a déjà supprimé cinq ; on emprisonne, on déporte par lettres de cachet. Je vois tous les jours un jeune poète, homme de talent, mais tète un peu chaude , qui est exilé de cette manière depuis trois mois ; ce qui ne l'empêche pas, il est vrai , d'être à tous les bals et de coudoyer au Prado Martinez de la Rosa; car le ministre donne bien les ordres , mais c'est ainsi qu'on les exécute. Un jeune homme exilé de même par Ferdinand se présenta bravement au premier baisemain : — Sire , dit-il , cela m'ennuie de quitter Madrid. — Et il resta.
On sent qu'un peuple qui souffre un pareil arbitraire n'est pas né encore aux mœurs politiques et qu'il a toute une éducation à faire. Un ministre mettrait la moitié de l'Espagne à feu et à sang , que l'autre moitié ne s'en émouvrait pas ; il n'y aurait de murmures que de la part des victimes. L'individu dont la maison n'aurait pas été brûlée ni le père pendu n'irait pas s'apitoyer sur les catastrophes du voisin; il continuerait à se chauffer au soleil qu'on ne peut pas lui éteindre ; et , embossé dans son manteau , il fumerait tranquillement sa cigarette sur les ruines fumantes de la maison d'autrui.
Ferdinand a travaillé vingt ans à amener ce résultat, et le succès a dépassé son attente. L'é-
goïsme le plus invétéré règne au fond des âmes , et rindifférence pour la chose publique est commune à toutes les classes; ce n'est pas qu'on n'en cause , mais tout s'évapore en paroles ; encore n'en cause-t-on pas partout. Il y a quelques jours que je passai la soirée avec toute la jeune littérature ; or 5 savez-vous à quoi ils passaient leur temps ces vates d'un peuple en révolution? A remplir des l:î£>uts -rimes obscènes.
Les hommes politiques eux-mêmes le sont souvent bien peu ; un procurador de l'opposition , don Telesforo Trueba , a essayé de réunir ses collègues et de former chez lui un salon politique; c'est une nouveauté en Espagne, oii l'on ne reçoit guère. A la première soirée on a causé des affaires publiques, à la seconde déjà beaucoup moins, à la troisième on s'est mis au jeu ; et le salon politique va devenir un tripot.
Dire que l'Espagne est administrée , c'est être poli, car elle ne l'est pas du tout.
Quelque branche d'administration qu'on aborde , justice , guerre , finances , c'est partout le même chaos. Quant à la justice , elle est la plus inique , la plus vénale qui soit dans les quatre parties du monde , c'est un guet-apens perpétuel. II est reçu qu'on gagne toujours son procès avec de l'argent , fût-ce la cause la plus désespérée. La justice appartient à celui qui la
paye , c'est la règle générale 5 et la règle souffre peu d'exceptions. — Que voulez -vous , me disait un négociant anglais quelque peu quaker, établi en Espagne ; je rougis à le dire , mais il m'a bien fallu en passer par là ; je perdais tous mes procès; depuis que j'achète mes sentences , je les gagne tous.
Il y a en Espagne une classe d'hommes qui ont le monopole de cette branche de commerce : c'est la classe des escribanos, espèce de tabellions qui cumulent les fonctions de procureurs , de notaires , d'huissiers , je ne sais plus combien d'autres. Ils sont chargés des dossiers et rapports judiciaires , ils font les testaments , Dieu sait comme , et il n'est pas de mauvais pas , si mauvais soit-il , dont ils ne tirent pour de l'argent. Une fois saisis d'une affaire , elle leur appartient , et le ministre , le roi lui-même 'ne peut la leur enlever , cela , disent-ils , en vertu de las sahias leyes de nuestra amada patria. Malheur à rhomme qui a un escribano pour ennemi ! heureuse la famille qui en possède un, car sa fortune est faite ! L'amitié de la reine est moins sûre. Les escribanos sont des génies occultes et tout-puissants auxquels il est impossible d'échapper; et l'on peut dire qu'ils représentent dans l'ordre judiciaire ce qu'était l'inquisition dans l'ordre religieux.
UNE Anne F, en espacne, t. ii, 4
On cite de ces gens-là des traits vrainient incroyables , et il faut être sur les lieux et connaître le pays pour y ajouter foi. Un négociant français, établi près de Madrid, avait pour ennemi un négociant espagnol , établi dans la même ville , et qui , jaloux sans doute de sa prospérité, avait juré sa perte. Que fait l'Espagnol pour arrivera ses fins? Il s'écrit à lui-même une lettre anonyme , et la porte à un escribano , en accusant le Français d'en être l'auteur. Sur cette simple dénonciation le Français est arrêté, jeté en prison , et il y est mort sans que toutes les réclamations et les plaintes de l'ambassadeur aient pu l'en faire sortir. Le secret de cette iniquité est que l'Espagnol avait de l'argent et payait bien l'escribano devenu son complice. Avec cela il aurait envoyé l'innocent aux galères , et il était si sur de son fait qu'il s'en vantait. En Espagne on ne se gêne pas plus que cela.
Un Gallego — les Galiciens sont les Savoyards de Madrid — avait reçu un coup à la tête dans une rixe avec un camarade ; il va chez un escribano la tête tout empaquetée.
— As-tu de l'argent ?
— Non.
- — Ta partie adverse en a-t-elle ?
— Oui.
— C'est bon; reviens dans deux jours.
Le blesse revint au jour dit; il était déjà presque guéri et s'était désempaqueté la tète.
Comment, imbécile! tu as ôté tes bandages?
— La plaie est fermée.
— Il s'agit bien de ta plaie. Remets-moi bien vite ton mouchoir; je te donne deux piécettes par jour ; ton affaire est bien meilleure. Blessure grave , effusion de sang , incapacité de travail , dommages-intérêts. . . ton camarade est un homme ruiné. Nous partagerons. Ainsi dit, ainsi fait : le camarade y perdit son dernier cuarto. C'est ainsi que les escribanos corrompent le peuple et dépravent chez lui tous les sentiments de justice. [Is ont fait plus de mal à l'Espagne que les moines et l'inquisition.
Tant qu'un condamné a de l'argent , il peut être assuré de ne point voir exécuter sa sentence , et de sursis en sursis il est oublié dans les prisons. Mais le jour oii il donne sa dernière piastre est son dernier jour ; le plus sur est de faire tout de suite un sacrifice. Un homme riche de Grenade était compromis dans une affaire grave; il y allait pour lui de la tète ; or l'escribano lui connaissait quatre-vingt mille piastres ; il le prévint que son affaire était mauvaise, et que c'en était fait de lui s'il ne dénouait pas les
cordons de sa bourse ; l'accusé qui , sans doute, se sentait innocent, refusa de payer : il fut condamné à mort. Alors seulement il céda , et offrit ses quatre-vingt mille piastres à l'escribano s'il le tirait d'affaire ; c'était s'y prendre un peu tard , mais le charme n'en opéra pas moins. L'escribano, d'accord avec le président, qui était de moitié dans le profit , découvrit ou imagina que le condamné avait reçu les ordres mineurs dans sa jeunesse , qu'il n'était , par conséquent, pas passible de la peine prononcée contre lui, que le tribunal n'était pas compétent et qu'il fallait tout recommencer. L'individu fut sauvé.
En Espagne l'impunité est le privilège de ceux qui ont beaucoup et de ceux qui n'ont rien ; on vient de voir comment les premiers sortent d'embarras , et quant aux autres , la justice ne perd pas son temps à arrêter les coupables dont elle n'a rien à tirer.
Les escribanos sont une plaie qui dévore le corps social et qui le pourrira jusqu'à la moelle, si on n'y porte remède. C'est par là que la réforme , si réforme il y a , aurait dû commencer. Mais on n'y a pas même songé , et la prévaricattion , pis encore , est à l'ordre du jour comme avant. On parle de cela aussi ouvertement que de la pluie et du beau temps; personne ne
s'en étonne, car c'est entré dans les mœurs.
Si l'on passe à l'ordre militaire , on ne sera pas plus édifié. Le fond du soldat espagnol est toujours bon : c'estla sobriété même, la patience, le courage ; avec cela on peut avoir d'excellentes troupes ; mais il faut des officiers, et les officiers sont détestables. Le moyen qu'ils soient bons ! Je connais un enfant de quatorze ans qui est lieutenant de la garde , et qui , élevé dans la maison paternelle, n'a probablement jamais tenu ni un fusil ni un livre de tactique. Voici comment les choses se passent : un père fait entrer son fils dans la garde à trois ou quatre ans ; à douze ans il est considéré comme ayant déjà huit ou neuf ans de service , et ce temps lui compte pour monter en grade, de manière que, lieutenant à quatorze ans, rien n'empêche qu'il ne soit général à vingt.
Ayez donc une bonne armée avec de telles folies ! A voir tous ces officiers imberbes, on se demande si c'est pour tout de bon , et si tous ces enfants n'auraient pas par hasard au flanc des sabres de bois. On parle d'établir une école militaire; mais la meilleure école, c'est la guerre. Envoyez-moi tous ces adolescents en Navarre , qu'ils aillent gagner leurs épaulettes au milieu des coups de fusil.
Pour ce qui est des finances , c'est bien une
autre confusion; quel dédale ! Chacun paye à peu près ce qu'il veut d'impôts et comme il veut , sans que la contrainte ni l'expropriation soient permises au trésor. Quant aux couvents, chacun sait qu'ils perçoivent eux-mêmes un impôt et qu'ils n'en payent point, c'est-à-dire qu'ils forment un État dans l'Etat. Mais ce qu'on sait le moins, c'est que les majorats et les biens de la grandesse jouissent d'immunités ruineuses pour la société : toutes les maisons des grands , par exemple , sont libres d'impôt pourvu que le propriétaire les habite; or, que fait le propriétaire pour éluder la loi? II loue celles de ses maisons qu'il n'habite pas , et afin de ne point perdre les bénéfices de son privilège, il se réserve quelque mansarde qu'il fait habiter par quelqu'un de ses valets. De cette manière , la maison est censée habitée par lui et ne paye rien. Puisque j'en suis sur le chapitre des maisons , je dirai , par manière de renseignement , que tant qu'un locataire paye son loyer , le propriétaire ne peut lui donner congé sous aucun prétexte , à moins que ce ne soit pour habiter lui-même le logement.
Que dirait-on en France d'un pareil état social , en face d'une représentation nationale ? Or, ceci n'est pas de l'histoire ancienne , c'est tout ce qu'il y a au monde de plus actuel, et ce le
sera longtemps , je le crains % car, en présence de tant de maux , personne ne songe au remède. Quel Hercule viendra nettoyer ces étables? Telle est la question qu'on s'adresse soir et matin, et rien ne pointe à l'horizon. Jamais pays n'eut plus besoin d'un homme , et l'Espagne n'en a point.
En temps calme , Martinez de la Rosa eût fait un excellent ministre des beaux-arts ou des cultes ; mais il est déplacé à la tête d'une révolution ; c'est un homme de bien , ce n'est pas un homme d'Etat, ce n'est pas même un homme d'affaires. Il n'a ni le génie de l'action , ni les instincts réformateurs ; ce n'est pas un cœur trempé pour les jours d'orage. Il n'est pas aveugle au point de ne pas voir les abus de tout genre dont l'Espagne est criblée, mais s'il les voit , il craint d'y porter la cognée et il ne touche à rien , de peur d'être amené à toucher à tout. Il est vrai que la position est difficile car le moment est venu pour l'Espagne d'opérer ces miracles que la nécessité seule enfante au jour du désespoir.
La première fois que j'ai causé avec lui, son optimisme m'a consterné ; il voit tout couleur de
• La prophétie ne s'est que trop vérifiée. Ce qui était actuel au commencement de l'année i835, Test encore à la fin de 1887. Il n'y a rien de changé.
rose, et son horizon n'a pas un nuage. Il tient en réserve des dithyrambes pour toutes les vicissitudes de la fortune ministérielle , et il a des apothéoses pour toutes ses défaites. — Si quelque chose m'étonne, me disait-il avec une naïveté comique, c'est que les affaires aillent aussi bien. — Pangloss , mon ami , pendez-vous ; vous avez trouvé votre maître : tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Cet optimisme imperturbable , intrépide , est la chose du monde la plus réjouissante si l'on se met au parterre ; mais il est assez triste lorsqu'on prend au sérieux les souffrances des peuples et les destinées de l'humanité.
Il me faisait, l'autre jour, un raisonnement qui revient à ceci : Les abus ont des inconvénients , c'est vrai , mais ces inconvénients sont connus , tandis que la réforme peut en entraîner qui ne le sont point , et qu'on ne saurait tout prévoir : or , le connu a moins de périls que l'inconnu , donc l'abus vaut mieux que la réforme. C'est là son programme et le canevas sur lequel il brode tous ses discours. Quand on raisonne ainsi , on peut être un fort galant homme, un orateur élégant, un poëte distingué , Martinez de la Rosa est tout cela , mais on prend la poste et l'on va demander un portefeuille à don Carlos. Où en serions-nous, bon Dieu! si la France eût admis
en 89 et plus tard ce système d'argumentation? Mais nos hommes d'alors étaient d'une autre trempe. Je souhaiterais à l'Espagne une demidouzaine de ces tétes-là.
A la première conversation on a le secret de Martinez de la Rosa. L'Estatuto est pour lui comme un port oii l'Espagne n'a plus qu'à se reposer et il n'entend pas qu'elle en sorte. Quant à lui , son parti est bien pris de n'en sortir jamais. 11 se complaît , il s'exalte dans la contemplation de son œuvre. Il la regarde comme une des conceptions gigantesques et définitives qui font époque dans l'histoire de l'humanité et après lesquelles les nations n'ont plus qu'à se croiser les bras et à s'endormir dans leur repos. C'est la pierre philosophale de la science du gouvernement, et il ne doute point d'avoir pris rang du coup parmi les grands législateurs de l'antiquité. Lycurgue et Solon , astres déchus, palissent devant lui ; il ne leur reste plus qu'à se voiler la face. Il s'étonne que , possédant un pareil trésor, l'Espagne ose aspirer à quelque chose de mieux. C'est s'y prendre un peu tôt pour enrayer , et l'entreprise est pour le moins téméraire ; mais la pente est plus forte que lui.
Martinez de la Rosa, je l'ai dit , est un homme de parole, et son erreur radicale et permanente, celle qui lui a fait croire qu'il était homme d'Etat^
c'est qu'il a toujours pris le discours pour l'action. Il n'a jamais su établir la distinction ni faire les deux parts. Cette erreur même prouve à quel point les passions et les instincts de l'orateur l'emportent chez lui sur tous les autres. Une harangue est à ses yeux un fait matériel, et de même que l'homme d'Etat surveille, durant l'exécution, tous les détails d'une opération politique, ainsi il pousse , lui , le soin de sa parole jusqu'à la minutie; cette sollicitude ne se borne point aux évolutions de la tribune , elle va plus loin ; on le voit , ce premier ministre d'une monarchie en révolution, s'enfermer des heures entières dans son cabinet, savez-vous pourquoi? Pour corriger les épreuves de ses discours. 11 ne souffrirait pas que la gazette officielle les publiât avec une virgule de moins ou une virgule de plus. Pendant ce temps , les grandes affaires restent en souffrance , mais l'orateur est satisfait ; le ministre n'en demande pas davantage. Les cortès sont pour lui un parterre dont il capte les applaudissements , comme un poëte qu'il est. 11 ne peut supporter l'idée qu'on ne s'humilie pas devant la majesté de ses périodes, et qu'on ne rentre pas dans le silence quand il a parlé.
Le caractère de son éloquence est la pompe ; il a besoin , pour se développer , de l'excitation de la tribune ; dans un salon , il n'a pas de con-
verslion , dans le cabinet pas davantage. La défiance , qui fait le fond de son caractère , sembie alors paralyser sa langue; il devient évasif, il élude, il louvoie, il s'arme du monosyllabe aigu, comme le porc-épic de ses javelots. Cette disposition, naturelle à son tempérament et à son caractère, hérisse de difficultés son commerce politique ; la négociation la plus simple devient avec lui un labeur rebutant. Il est de plus difficultueux , quelque peu jésuite , et il possède à un haut degré cette force d'inertie qui est l'arme la plus puissante des Espagnols et qui désespère les ambassadeurs. Ajoutez à cela qu'il n'a pas de mémoire et qu'il est entêté , deux circonstances qui ne facilitent pas les affaires.
C'est un grand travailleur, mais ce n'est pas un bon travailleur ; il travaille beaucoup , mais il travaille mal. Par suite de sa défiance invétérée , et aussi par l'orgueil particulier à son pays, il perd un temps précieux à des occupations subalternes qu'il devrait laisser à ses commis. J'ai peur qu'il ne se cèle souvent pour cacheter ses lettres et tailler ses plumes. Son infirmité originelle a toujours été de se noyer dans les détails; il manque de cette vue d'ensemble qui groupe et procède par masses , vertu aussi indispensable à l'homme d'Etat qu'à l'homme de guerre. Ne se plaçant jamais assez haut pour dominer la posi-
tion , c'est la position qui le domine ; au lieu de conduire les événements, ce sont les événements qui le conduisent ; et il vit au jour le jour , sans aucune idée d'avenir.
Avec tout cela il a la main malheureuse , et la manie des noms aristocratiques Tentraîne dans toutes sortes d'écarts et d'aberrations. Cette monomanie est doublement ridicule chez un plébéien ; mais telle est la faiblesse humaine que la roture est d'ordinaire plus entichée delà noblesse que la noblesse elle-même. N'en avons-nous pas en France mille exemples? et l'un de nos parvenus les plus furieux d'aristocratie n'a-t-il pas commencé sa carrière par être garçon apothicaire , après avoir pris les ordres mineurs à Florence? Certes , ce n'est pas moi qui reprocherai à personne son origine ; je ne sache pas d'ailleurs de plus noble race aujourd'hui que le peuple ; mais je veux que le peuple reste peuple , et quand Jacques Bonhomme tranche du Jupiter , on a le droit , ce me semble , de fouetter jusqu'au sang une si grotesque prétention.
Malgré toutes ces infériorités , Martinez de la Rosa reprend ses avantages à la tribune. Il entraîne souvent , même ses adversaires ; il a des mouvements nobles et chaleureux. Je me rappelle une séance oii un sifflet lancé de la tribune publique lui coupa la parole ; loin de perdre
contenance, il redressa fièrement la tète , et, se tournant vers le lieu d'où partait Foutrage , il y répondit par une apostrophe pleine d'une dignité froide , d'un dédain superbe. Son maintien , sa voix , son geste , tout en lui respirait alors le grand orateur; dans ce moment-là il fut beau.
L'assemblée fut émue; amis et ennemis, tout le monde battit des mains; les tribunes se mêlèrent à ce concert unanime d'applaudissements, et moi-même, saisi d'une involontaire émotion, je cédai à l'entraînement universel. Au sortir de là, et le charme rompu , j'essayai de me rendre compte de l'impression ; je récapitulait discours que je venais d'entendre : il ne soutenait pas l'examen ; c'était une suite de lieux communs vulgaires; mais tout cela s'était transfiguré en passant par la bouche d'or de l'orateur, tant cette parole andalouse a l'art de dorer les rêves de la vanité et les sophismes de l'impuissance. Pour lui , descendre de la tribune , c'est descendre du ministère ; il le sent et il prolongera la session indéfiniment. 11 aura sans doute encore de beaux moments; son éloquence remportera des victoires, mais des victoires de détail ; il perdra sa grande bataille.
Martinez de la Rosa a son contraire à l'estaniento des procuradores dans son compatriote AlcalàGaliano; je dis son contraire en éloquence,
T. II. n
c«lr , quoique Galiano se soit assis au banc de l'opposition , je ne pense pas que leurs principes fondamentaux diffèrent essentiellement ; leur position seulement n'est pas la même. Galiano est de Cadix ; membre des précédentes cortès , il passa ses jours d'exil en Angleterre : de là son anglomanie avouée et son antipathie pour la France. Revenu sur le théâtre de ses premières gloires , il prit le rôle de tribun. C'est Thomme d'Espagne qui parle le plus , et , quand on l'entend , on voudrait qu'il parlât davantage encore ; pourtant ce serait difficile. Son abondance est intarissable ; il va , il va , c'est un fleuve qui coule ; on ne voit pas comment il s'arrêterait. Galiano n'a pas besoin , comme Martinez de la Rosa , de l'enivrement de la tribune ; il est toujours prêt ; partout il parle ; au coin du feu comme à la chambre ; la parole est son milieu , c'est l'atmosphère nécessaire à sa vie ; privezl'en , il meurt.
On sent que la noblesse ne peut être le caractère dominant d'une éloquence aussi impérieusement continue ; c'est en ce sens que l'orateur gaditan est le contraire du grenadin. Galiano est de la famille de MM. Thiers et Dupin , et il rappelle un peu , ce nous semble , ce que l'on dit des beaux jours de M. Villemain; sa manière est familière , quelquefois même un peu trop; il se
met à son aise ; il est sans gène , mais ses dards n'en sont que plus acérés. Quand il prend un homme, il vous le tourne et retourne en tous sens; il ne lâche prise qu'après l'avoir lardé, comme on dit , de la tète aux pieds. Il ne donne pas de coup de massue , mais mille millions de piqûres qui mettraient aux abois un géant, comme l'ours de la fable assailli par les abeilles. Je n'ai jamais vu Galiano hésiter ni chercher sa phrase ; quoiqu'il improvise toujours , sa facilité, sa souplesse, égalent son abondance. C'est le parleur le plus populaire de l'Espagne , mais ce n'est que cela ; il n'est pas du tout un homme de gouvernement : le ministère , auquel il aspire , lui prépare des mécomptes et des chutes.
L'orateur opposant dont la manière se rapproche le plus de Martinez, est cet Augustin Argùelles, auquel l'admiration hyperbolique de ses compatriotes a décerné l'épithète de divin ; il la mérita sans doute aux cortès de Cadix, mais l'âge , l'exil , la persécution , les désenchantements , l'ont dépouillé de sa divinité. L'autorité d'une vie pure , le prestige d'une réputation sans tache n'ont pu lui rendre l'Olympe ; c'est un dieu déchu. Il est noble comme Martinez de la Rosa, sévère et contenu ; mais le scepticisme et l'irrésolution lui ont ravi toute son ancienne puissance. C'est l'homme des restrictions; il ne con-
dut jamais, et chez lui il est rare que le second corps de phrase ne détruise pas le premier; nul orateur , en Europe , ne fait une aussi abondante consommation des prudents adverbes : cependant.., toutefois,», mais pourtant».. Aussi a-t-il perdu le privilège d'agir sur l'assemblée , même sur les hommes de son parti. Argûelles est Asturien et anglomane comme Galiano et par les mêmes raisons.
Son compatriote , le comte de Toreno , est un tout autre homme. Il passe avec raison pour l'un des premiers orateurs de la chambre. Sa manière n'est ni celle de Martinez , ni celle de Galiano ; il est dialecticien plus qu'éloquent dans la rigueur du mot ; il discute plus qu'il ne persuade ; il convainc plus qu'il n'entraîne. Le mot propre lui vient toujours ; sa parole est élégante et concise , spirituelle et facile ; il se possède , il ne dit que ce qu'il veut dire. Si on le fâche , il devient ironique et acerbe ; poussé à bout, sa langue a des coups de poignard. Je dirai, pour employer un mot de nouvelle fabrique , qu'il est l'orateur gouvernemental de la chambre.
Quant au comte de Las Navas , dont le nom a fait quelque bruit , il est Andalous et procurateur de Cordoue. On ne peut dire que ce soit un orateur; il n'en a ni la parole ni la tenue; mais il est doué d'un imperturbable aplomb et d'un
esprit de censure infatigable. Il est le type com-' plet de Topposition systématique ; il en fait sur tout , à tout propos ; il est chicaneur , il est taquin , il est tourmentant ; il ferait perdre patience à la patience même ; et si des anges s'asseyaient jamais sur la sellette des ministres^ constitutionnels , ils compromettraient leur salut à discuter avec lui. Las Navas s'attache de préférence à Toreno ; c'est son adversaire de prédilection, et jamais il ne manque de le mettre en colère. En les voyant aux prises , je pense toujours , sauf les différences , à la fable de la mouche et du lion.
Malgré ce don-quichottisme d'opposition, parfois un peu outré , le comte de Las Navas joue à la chambre un rôle utile. 11 faut des hommes comme lui ; il faut de ces yeux de page qui furettent partout , de ces voix indiscrètes qui disent tout sans ménagement. On s'expose , il est vrai , à quelques erreurs de détail , voire même à quelques petits mensonges , mais le bénéfice général compense ces légers malheurs. On peut penser ce qu'on veut du comte de Las Navas , on en peut médire à son aise hors de l'estamento ; mais dedans on l'écoute , car il n'est jamais ennuyeux , et souvent il amuse ; il a des saillies piquantes et tombe à tout instant sur des mots heureux. Comme il est l'antipode du style acadé-
miqiie , et qu'il dit , sans sourciller, tout ce qui lui vient aux lèvres , son improvisation a tout l'intérêt de la nouveauté et tout le sel de l'imprévu. Je l'ai vu occuper la tribune des séances entières sans qu'on Tinterrompît et sans que son auditoire donnât le moindre signe d'impatience ou de lassitude. Il est vrai que les cortès espagnoles sont un modèle de patience.
Un débutant , l'avocat Lopez , procurateur d'Alicante, s'était annoncé avec assez d'éclat; c'était un feu de paille, il s'est éteint. Un autre , poète et romancier , Telesforo Trueba , procurateur de Santander . avait donné quelques espérances; elles ne se sont pas réalisées. Quant àGonzalèsetCaballero, dont le dernier passe pour avoirétéundescourtisans deCalomarde , ils peuvent avoir des prétentions au patriotisme , mais j'aime à croire qu'ils n'enontaucune à l'éloquence. Plusieurs , parmi ceux qui se taisent ou qui ne brillent pas à la tribune , ont des connaissances spéciales ; du nombre est Florez Estrada , qui a écrit sur l'économie politique, mais sur la vieille ; tel est encore Rivaherrera et le marquis de Montevirgen, qui ont, dit-on, des idées, le premier, en administration ; le second, en finances. Quant à Isturiz, il se posa, dès l'abord , comme radical; c'est Marat pour bien des gens ; sa parole accuse de l'énergie , et on lui accorde de la capacité*
C'est ce que nous allons bien voir ; l'heure de l'action va sonner pour lui.
Prolonger davantage cette galerie parlementaire serait tomber dans le monde des infiniment petits. D'ailleurs, j'aurais beau multiplier les portraits, j'arriverais toujours à cette conclusion infiniment triste , que les nouvelles cortès ont mis en lumière bien peu d'hommes nouveaux et aucun qui ait éclipsé les vieux champions de la tribune espagnole ; le sceptre de l'éloquence est resté dans leurs mains; personne ne le leur a enlevé; à peine le leur a-t-on disputé, quoique plusieurs aient reparu sur le champ de bataille en vétérans usés et timides bien plus qu'en combattants résolus et entreprenants. On aimerait quelquesconscrits au milieu de tous ces tacticiens du passé; on souhaiterait plus de spontanéité, plus de fraîcheur. Rien d'imprévu n'est venu animer les luttes nouvelles; on pourrait tout aussi bien se croire en l'année 1820; et je ne dis pas 1808, car les patriotiques ardeurs de ces jours de gloire et d'épreuve sont depuis longtemps éteintes. A peine peut-on voir encore , à de longs intervalles , jaillir de ces cendres mortes quelques rares étincelles.
Les temps sans doute ont changé et les circonstances ne sont plus les mêmes; l'invasion lie pèse pas sur l'Espagne ; l'étranger ne règne
pas dans ses villes , le sol natal est libre ; il n'y a donc plus lieu à ces vigoureux transports de la résistance, à ces explosions du droit, à ces indignations , à ces révoltes saintes de la dignité humaine insultée et de la bonne foi foulée aux pieds. Mais ce qu'on avait droit d'attendre de la nouvelle assemblée , c'eut été un sentiment plus vif du progrès, des instincts plus réformateurs, une intelligence plus nette des doctrines sociales , une connaissance moins superficielle , une appréciation plus juste des infirmités de la monarchie et des remèdes à lui appliquer.
Je ne voudrais pas qu'on m'accusât d'une sévérité outrée pour des hommes qui ont donné , pour la plupart , des otages à la liberté ; certes , il y aurait une rigueur injuste à exiger de ces hommes d'un autre âge les idées du nôtre et ses passions. Ils ont eu leurs jours; ils ont fait leurs preuves dans d'autres mêlées. Pouvait-on espérer que des vieillards monteraient à la brèche une troisième fois avec l'audace et l'ardeur de leurs jeunes années? Cela n'est pas dans la nature humaine. L'épée se rouille à rester longtemps au fourreau ; et si les coups cette fois ont été moins assurés , si la lame est moins brillante , il faut savoir gré peut-être aux vieux soldats de 1808 d'avoir su la tirer encore.
Quoi qu'il en soit , c'a été pour moi un assez
dur mécompte , et me reportant , par la pensée, de ces pâles cortèsànotre Constituante d'illustre mémoire, je me surprends à faire des comparaisons fâcheuses. Les classiques oracles de la Péninsule constitutionnelle m'ont peu touché ; leur renommée est plus grande qu'eux. La Constituante était formée d'hommes nouveaux, pleins de foi dans un avenir inconnu 5 les cortès diffèrent d'elle en beaucoup de points , mais surtout en celui-là; on lit la triste expérience , le doute 5 le découragement, au front des hommes qui les composent. Les vieilles générations y sont en majorité ; l'élément jeune ne s'y est pas produit. Serait-ce qu'il n'a pas étéconvoqué?
Tranchons le mot , quoiqu'il soit dur, l'assemblée manque de patriotisme et de lumières; elle ne comprend ni ne sent sa mission. Les quatre cinquièmes des séances se consument en débats oiseux , en chicanes puériles. Les discours ministériels, quelque mérite littéraire qu'ils puissent avoir d'ailleurs , sont des congratulations perpétuelles , et l'opposition perd son temps en d'éternelles disputes de règlement. L'Espagneest là comme Job étalant ses mille plaies vives et saignantes , et ses médecins d'office font assaut de phrases et d'emplois. Si le souvenir du malade revient de loin en loin , c'est comme épisode et comme moyen oratoire. A l'ouïe de ces paroles
sonores comme tout ce qui est creux, je me demande toujours si c'est la question, et j'ai peine à me persuader que tout cela ne soit pas une comédie.
Et quant à l'illustre estamento des proceres ,cette aristocratie mixte et bâtarde, partie héréditaire? partie élective , qui commence au duc de Medinaceli et qui finit au poëte Quinana , le Tyrtée de 1808, elle exécute en silence et avec une religieuse ponctualité les ordres du ministre qui l'a engendrée ; fille docile , elle suit la ligne et marche au pas. C'estune création toutà faitavortée; et s'il avait jamais pu être dans ses destinées de conquérir une position politique, ce n'aurait été qu'à l'aide et en vertu des deux ou trois illustrations plébéiennes qui ont pris place à côté des grands. Mais cela même n'a pas eu lieu, et la vie n'a pas été de ce côté. Pas un orateur n'a surgi du sein de ces sépulcres blanchis ; pas une voix n'a troublé leur silence monumental. Que la terre leur soit légère !
L'aristocratie espagnole est morte , et quand on voit par quels hommes sont portés aujourd'hui tous ces grands noms du moyen âge , c'est pitoyable. La race même est dégradée, et les corps sont aussi impotents que les âmes. Le duc d'Albe est interdit ; le comte Altamira a quatre pieds et les jambes torses ; le duc de Medinaceli
est encore plus petit et il a les épaules de travers ; le comte Onate, c'est Mayeux. Jugez de Tair que cela doit avoir à cheval et en grand costume.
La grandesse est particulièrement avilie ; on en a tant abusé depuis et même avant ce Valenzuela , qui de valet fut fait grand d'Espagne , qu'il y a tel hidalgo de la vieille roche qui a refusé le chapeau , afin de n'être pas confondu avec la nouvelle noblesse. Tout ce qui n'est pas grand est titre de Castille. Les grands ne se marient guère qu'entre eux et se tutoient. Il y a , je crois , une centaine de chapeaux. Medinaceli en a douze pour sa part. Ils sont inhérents aux fiefs et entraînent le titre de duc , lequel est beaucoup moins estimé qu'en France. Il est à remarquer que la plupart des antiques familles historiques sont éteintes et que les noms se sont conservés par les femmes ou même par les collatéraux.
Presque toutes ces grandes maisons vont à la débandade et seront ruinées à l'abolition des majorats. Criblées de dettes , elles s'engagent sur leur blason et n'en payent pas mieux. Du reste, elles vivent mal, ne font aucune représentation et n'ont jamais le sou. Leurs revenus servent à nourrir l'oisiveté des trois ou quatre cents valets et familiers de toute espèce qui vi-
vent à leurs dépens. Le due de Medinaceli a chez lui jusqu'à une école pour les enfants de ses domestiques. C'est une population dont il est le père. Tous ces grands sont de profonds ignorants et presque tous sont , malgré leur morgue , je ne dirai pas populaires , mais populaciers , et fort entichés , pour l'ordinaire , de la plus basse compagnie ; ils réservent tous leurs mépris pour les artistes , les médecins , et surtout pour le commerce , oii ils rougiraient de tremper le bout du doigt.
Politiquement , la noblesse n'existe pas ; elle est pour le gouvernement établi , non par conviction , mais par peur et parce que cela est plus commode. Aujourd'hui elle est presque entièrement ralliée à la reine , comme elle le serait demain à Charles V. Ceux qui sont restés hostiles , et c'est une imperceptible minorité , se bornent à des vœux stériles et à de sourds murmures. Donner son sang , donner son or, leur foi ne va pas jusque-là.
L'avarice est le péché originel des Espagnols; ce le fut de tout temps. Il y a déjà bien des siècles qu'un roi d'Aragon , effrayé du mal , porta des lois contre les avares, qu'il faisait courir au soleil avec un chapeau d'or massif et deux quintaux d'argent dans leurs poches; les guerres de Flandre, d'Italie et la conquête de l'Amérique
prouvèrent bientôt que ses lois n'avaient pas eu ^orande efficacité. Il y a du sang juif et du sang more dans ces veines-là. Mais la passion de l'argent est plus effrénée dans ceux qui font métier d'en gagner ; c'est le cas du marchand espagnol comme de tous les marchands du monde ; il est fort âpre au gain et profondément indifférent a tout ce qui n'est pas son négoce. Comme c'est lui qui, avec les escribanos et la bureaucratie subalterne , forme la bourgeoisie proprement dite , il n'y a pas grand fond à faire d'ici à longtemps sur cette classe intermédiaire , ailleurs si puissante.
Pour ce qui est de l'Eglise , ce qui j'ai vu à Tolède du clergé séculier en donne une idée suffisante ; et quant au clergé régulier, on est étonné, en pratiquant les moines , de la grossièreté de * leurs instincts , et leur ignorance fait mal au cceur ; ils ne songent qu'à bien vivre , et les intérêts spirituels dont ils se font les champions ne sont que des masques pour couvrir la mondanité de leurs vues et le matérialisme de leurs appétits. S'il se trouve ça et là, et il y en a, quelques moines intelligents, c'est l'exception, et tout leur esprit , tout leur génie , sont employés à l'administration temporelle du monastère : les choses du ciel et les soins du troupeau ne viennent qu'en seconde ligne.
Du reste , c'est une institution frappée de
mort. Il y a longtemps que le prestige est détruit ; le matérialisme des moines et leurs désordres leur ont aliéné les populations; ils étaient déjà la risée du peuple, que l'Europe les en croyait encore l'idole. Les corporations monastiques mourront en Espagne de leur mort naturelle , on ne les tuera pas , et il n'y aura ni résistance ni opposition de la part de ce peuple qu'on leur croit si dévoué. Elles sentent bien ellesmén>es que leur défaite est prochaine. Elles la pressentent, et leur inquiétude décèle leurs terreurs.
Ces sinistres augures , ces angoisses de la peur et du provisoire ont changé la physionomie du moine espagnol : ce n'est plus cet air d'assurance , ce verbe impératif , cette tète haute qu'il a dans Gil Blas; il est devenu timide, humble , obséquieux; il parle bas, son pas est furtif, et son regard vague et incertain : on dirait un accusé devant ses juges. Les couvents sont frappés de consternation ; un silence de mort y règne ; ce n'est plus l'hospitalité, c'est la défiance qui accueille au seuil le voyageur ; et je ne reçois jamais le salut d'un moine sans me reporter involontairement par la pensée au cirque romain , et sans me rappeler le triste adieu du gladiateur; les moines semblent aussi vous dire : Moritiiri te salutant !
Je viens de faire de la monarchie espagnole un portrait qui n'est pas flatteur, mais s'il n'est pas flatté , il n'est pas non plus chargé ; et que de traits encore n'y faudrait-il pas ajouter, si l'on prétendait à un tableau tant soit peu complet de cette monarchie infirme et caduque ! Voilà pourtant ce que le despotisme fait des nations les plus glorieuses : il les énerve , il les corrompt , et quand enfin son heure sonne , il les jette ainsi dégradées aux mains bienfaisantes de la liberté.
Certes , si c'était là toute la Péninsule , il faudrait désespérer de la Péninsule ; mais il n'en est pas ainsi. Au-dessous de cette société, ilyenaune autre qui vit de sa vie propre et sur laquelle la première n'exerce presque aucune action morale, également impuissante à changer ses habitudes et à modifier ses opinions. Il li'y a de corrompu en Espagne que l'écorce , le fond est sain. Descendez des surfaces aux entrailles de ce peuple mystérieux , et vous serez étonné des trésors qui y sont cachés. Mais ne les cherchez que là, plus haut vous ne les trouveriez pas. La régénération de l'Espagne ne peut venir que d'en bas. Quand l'égoïsme des partis se sera épuisé en luttes vaines et stériles , quand les premières couches de la société se seront entre-détruites elles-mêmes , et laisseront pour ainsi dire à nu le cœur de la
nation , c'est alors seulement et pas avant que la véritable réforme commencera. Avant d'arriver là il y aura bien des épreuves à subir, bien des jours mauvais à traverser, pourtant il faudra bien qu'on y arrive.
Mais quel est donc ce peuple si mal jugé , si mal compris? je parle du vrai peuple, du peuple peuple. Certes, je ne veux pas le flatter, caries flatteurs du peuple me paraissent aussi plats et plus pernicieux que les flatteurs des rois , et je n'entends dissimuler ou atténuer , encore moins nier aucun de ses défauts ; il en a d'énormes , mais il les rachète , et il y a au fond de cette nation méconnue de vieux levains de grandeur qu'on n'a pas encore su réchauffer , et qui rassurent sur les destinées définitives de ce pays déchiré.
Le peuple espagnol est plus prompt au meurtre qnaucun autre peuple qui soit au monde ; il le suce pour ainsi dire avec le lait. Des enfants jouaient à la marelle sur la Piaza del duque de Friasy un homme passe et dérange leur jeu par mégarde ; un des enfants s'élance sur lui , furieux , et lui enfonce san couteau dans le flanc. — Caraï! s'écrie le blessé en tombant, me ha muerto! Il n'en put dire davantage ; il était mort en effet. Voilà les mœurs du pays ; mais si le peuple espagnol fait trop peu de cas de la vie du
prochain , il faut dire qu'il n'estime pas la sienne davantage , et il la donne avec la même facilité qu'il prend celle des autres ; et pui l'homicide n'excite pas au delà des Pyrénées l'horreur qu'il inspire ailleurs ; il s'y attache toujours une idée de lutte et le sentiment d'un danger affronté.
Le peuple espagnol n'a pas sur la propriété des notions plus saines ; l'amour de l'indépendance , la haine du travail dégénèrent trop souvent chez lui en agressions coupables ; mais la constitution politique de la Péninsule étant donnée , il serait impossible que le peuple ne fut pas ce qu'il est; s'il faut s'étonner de quelque chose , c'est qu'il ne soit pas pire. Pressuré par un fisc insatiable , qui absorbe ses pauvres sueurs au profit de Foi- %ive opulence; pillé par les escribanos ; livré sans garanties à une justice vénale , à des tribunaux où le riche ne saurait perdre sa cause et où le droit c'est l'argent ; en proie à une bureaucratie cupide jusqu'au scandale, caverne impure d'où l'on ne sort jamais la bourse intacte , il est toujours sur la défensive , et ses agressions ne sont que des représailles.
Hobbes soutient que la société est un état de guerre. Amené par les vices et les énormités de tous ses gouvernements au principe du philosophe anglais , le peuple espagnol l'applique dans toute sa rigueur. Il ne comprend rien à la mau-^
vaise politique qui se manipule autour de lui, et il ne fait que rire de toutes ces mascarades. Ils font leur affaire, il fait la sienne. Les gouvernés et les gouvernants , autrement dit les pillés et les pillards, forment deux peuples bien tranchés, qui chacun vivent à leur mode et font à leur tête. A ceux-ci le droit de faire des lois , à ceux-là le droit de n'y pas obéir, et ce droit-là on en use largement.
C'est en ce sens que l'Espagne est le pays de la liberté pratique par excellence, et, malgré ses rois , ses grands , son clergé , ses castes , la terre au fond la plus démocratique qui soit en Europe. Le sentiment de l'égalité chrétienne a passé dans les mœurs , et il ne serait pas difficile d'établir que l'ancienne monarchie espagnole n'était en fait qu'une démocratie théocratico -militaire. Les hautes fonctions n'étaient pas données à la naissance. Sur cent évéques^ou archevêques, on n'en citerait pas dix de race noble ; il en est de même des capitaines généraux. Il n'y avait pas de vilains ; le labrador y a toujours été considéré , et tout contribuait à fortifier l'individu dans le sentiment de sa valeur personnelle. De là cette attitude fière et cette dignité naturelle qui sont traditionnelles dans le peuple espagnol.
Et puis , le dirai-je ? ses crimes ont de la grandeur : il tue , mais c'est par jalousie , par haine ;
et quand l'indigence , le désespoir le poussent hors des voies légitimes , il ne va pas , larron tremblant, glisser une main furtivedans la poche du passant : il monte à cheval , prend son escopette et gagne la montagne. C'est une déclaration de guerre en règle ; il y a des périls , des combats, et , chose qu'il ne faut pas oublier , l'amour de la gloire n'est pas étranger à ces résolutions aventureuses. D'ailleurs , le gouvernement luimême prend soin de réhabiliter ces professions indisciplinées, en traitant avec elles de puissance à puissance. Ce sont là des instincts barbares, féroces , antisociaux , mais ce ne sont pas des instincts bas. Ils accusent de l'énergie, de la vitalité , de l'audace ; et , pour ma part , je préfère ces hardis coupables au juge qui puise ses arrêts dans la bourse du plaideur. Ces vices sont nés d'un état social mauvais ; un état social meilleur peut les corriger et tourner au bénéfice de l'ordre et du droit ces instruments de désordre et de violence.
La part faite au mal , celle du bien est belle encore. Comme toutes les organisations fortes, le peuple espagnol unit à de grands défauts de grandes vertus. Il est brave, patient, fidèle, sobre comme Cincinnatus, et doué d'une indomptable ténacité. Il méprise les superfluités de la vie et n'est pas , comme le nôtre, dévoré de la soif
mextinguiblé de faire fortune. Sa fierté a passé en proverbe , et la délicatesse sur ce point d'honneur a trouvé un beau mot, pundonoroso , qui nous manque et qui exprime brièvement eténergiquement cette chevaleresque idée. La chevalerie n'est plus dans la grandesse , elle est descendue dans le peuple , elle n'est plus que là. N'y a-t-il pas là encore tous les éléments d'une grande nation , et , ces éléments existant , faut-il désespérer de la vieille Espagne ?
La révolution espagnole n'a fait , jusqu'à présent, que tourbillonner aux surfaces et que bâtir sur le sable, parce qu'on s'est obstiné à en faire une question de pouvoir au lieu d'une question de liberté, et qu'on lui a refusé jusqu'à présent sa base naturelle et sa véritable assiette, La démocratie est le port des nations. Quand les dynasties ont fini leur œuvre , quand les aristocraties s'éteignent et que le corps social paraît menacé de dissolution , alors la force de l'État se concentre tout entière au sein du peuple, comme le sang reflue au cœur dans les crises du corps humain ; traditions , vertus , honneur , tous les trésors de l'intelligence nationale, tousies dogmes sacrés du pays se réfugient à la fois dans ce sanctuaire inviolable. Or, l'Espagne en est aujourd'hui à cette époque de décomposition ; qu'elle aille donc , si elle veut renaître , puiser la vie où
Dieu l'a mise et retremper sa vieillesse à ces sources viriles : c'est là qu'elle lavera ses souillures 5 et qu'elle retrouvera , si elle existe encore, la vaillante épée de Rodrigue et quelques débris peut-être du sceptre de Charles-Quint.
Ici j'ai été brusquement interrompu par le vieux ministre de Danemarck , grand coureur de nouvelles :
— Grande nouvelle , m'a-t-il dit en rentrant chez moi , Martinez de la Rosa est détrôné ; le parti catalan triomphe ; Llauder ' est président du conseil. — En allant aux informations, je rencontrai Martinez de la Rosa qui se promenait tout naturellement au Prado , et point du tout c(^mme un ministre disgracié. Nous parlâmes de la pluie et du beau temps. Cependant la nouvelle circulait , et la Puerta-del-Sol en était émue. Le matin même , la reine avait donné audience à notre ambassadeur. J'allai le voir au retour : — Eh bien! lui dis-je , la reine vous a-t-elle fait part de son nouveau ministère? — La reine? Elle ne m'a parlé que de Rubini, qu'elle veut avoir absolument.
L'Espagne est la patrie de l'intrigue et le paradis terrestre des intrigants. Il se trame toujours quelque chose , et il faudrait une vue bien per-
« Llauder est de Mataro en Catalogne.
çante pour démêler tous les fils qui se croisent dans l'ombre , et une vie bien désœuvrée pour se donner la peine de les démêler. Aujourd'hui c'est quelque chose ^ et demain ce n'est rien.
Madrid, iBjanvirr,
Nicolas , un brave et intelligent Astiirien qui me sert , est entré ce matin dans ma chambre avant que je l'eusse sonné : Senor Carlos , ma-tildit d'une voix fort troublée, voici une belle journée pour rester chez soi ; Madrid est en révolution. — Une décharge de mousqueterie acheva sa phrase. Enfin ! m'écriai-je , voilà que cela commence ! et dix minutes après j'étais en campagne.
Je rencontrai dans la calle de la Montera notre ambassadeur et son fils qui allaient comme moi à la découverte et voulaient juger des choses par eux-mêmes. Le feu partait de la casa de Correos^ hôtel des postes ; toutes Jes fenêtres et même le toit en étaient occupés par des soldats qui tiraient de là sur les rues adjacentes , aux cris de
Five Isabelle ! A bas le ministère ! Vive la liberté ! La casa de Correos est le centre et le poste principal de la ville ; elle commande la fameuse place de la Puerta-del-Sol , d'où partent, comme autant de rayons d'un foyer commun , les principales rues : la Carrera de San-Geromino , qui mène au Prado ; la rue d'Alcalà , qui est le faubourg Saint-Honoré de Madrid; celles de la Montera, du Carmen et de Las Carrelas, qui sont le centre du commerce et de la Bourse ; la calle May or, qui conduit aux ministères; celle de l'Arsenal qui va au Palais; la rue des Preciados, et quelques autres moins considérables. L'édifice est un grand et lourd bâtiment du temps de Charles III , oi\ , par parenthèse , on n'avait oublié que l'escalier, qu'on a construit ensuite comme on a pu dans un coin de la cour , où il n'est pas aisé de le trouver , c'est un cube isolé dont on peut facilement faire une forteresse; et c'est ce qu'en avaient fait les insurgés. Voici ce que j'appris.
A deux heures du matin , un bataillon du 2^ régiment des volontaires légers d'Aragon , venu depuis peu de Cadix à Madrid , sortit clandestinement de sa caserne et s'empara de la casa de Correos. La garde, composée de chasseurs de la garde royale , fut surprise, désarmée et emprisonnée dans la maison même. L'événement ne
fut connu qu'à sept heures ; à huit environ le nouveau capitaine général de la province de Madrid , M. de Canterac , fils d'un Bordelais , au service d'Espagne , se rendit sur les lieux et fut tué d'un coup de fusil au moment où il venait de se prendre de querelle avec un officier. Fatalitas! Ce Canterac est arrivé hier du camp de Gibraltar , ovi il était général , et c'était le premier acte de son commandement. Sa famille arrive aujourd'hui même. Quelle nouvelle l'attend à la porte de cette ville , oii elle revient comme d'un exil , pleine d'espérance et de joie ! 0 fortune , voilà tes coups !
La mort du capitaine général avait été le sigrtal du combat. Les insurgés se retranchèrent dans la maison , en fermèrent les portes , et se mirent à tirer des fenêtres. Ce premier feu durait depuis une heure environ , et le premier coup de fusil avait tué un pauvre porteur d'eau qui s'était blotti tout tremblant sous la fontaine de la Puerta-del-Sol. Sans parler des soldats, plusieurs bourgeois inoffensifs ont été blessés. Nous étions en vue sous le feu des assiégés ; les balles sifflaient sur notre tète et allaient trouer les contrevents des maisons. Un jeune homme fut at« teint au cou tout près de nous ; on l'emporta sous les bras dans la calle ancha San-Bernardo , et 5 la place n'étant plus tenable , nous suivî-
mes le blessé , qui tachait la rue de son sang. Je vis là une scène d'inhumanité digne de la barbarie : personne ne voulait le recevoir , et le peu de boutiques restées ouvertes se fermaient à son approche, — Vous voyez bien qu'il meurt ! m'écriai-je avec indignation , en m'adressant à un tavernier qui gardait le seuil de sa taverne , comme si c'était le diable qui eut voulu y entrer. — Pardieu ! qu'il aille mourir ailleurs; je ne veux pas qu'on le trouve chez moi. Vous en parlez à votre aise, vous autres étrangers, parce que dans vos pays la justice se comporte décemment; chez nous , c'est vme autre affaire. Une maison où elle entre est une maison pillée ; et allez vous plaindre après cela. J'en sais quelque chose, moi. II y a quelque temps que le diable envoya chez moi, pour une affaire , une bande d'escribanos ; je n'y étais pas , et à mon retour j'ai trouvé ma cave absolument vide. Je veux que la leçon me serve ; sans compter qu'aujourd'hui si l'on trouvait ce pauvre garçon chez moi , on commencerait par m'arréter ; or , je sais ce qu'il m'en coûte. —
Le tavernier disait vrai ; la justice en Espagne est essentiellement voleuse. Malheur aux maisons ovi elle entre ! Le peuple le sait, et, le cas échéant , il se met à l'abri. Un de mes amis rencontre dans l'escalier d'une maison une servante chargée de mille choses, — Eh ! la muchacha^ où allons-nous
comme cela? — La justice a affaire chez nous , et nous avons soin d'emporter tout avant qu'elle n'arrive. — Elle trouvait cela tout naturel et ne s'en étonnait pas autrement. C'est passé en principe.
C'est bien pis dans les rixes. Règle générale : ne vous mêlez dans aucune querelle ; ne portez jamais secours à un homme attaqué ou blessé , fût-il mourant ; détournez-vous et passez votre chemin , car si la justice vous trouve là, elle vous arrête et vous conduit en prison; or, une fois arrêté, vous tombez entre les mains crochues des escribanos, qui vous exploitent jusqu'au dernier réal. Je laisse à deviner quelle influence une justice ainsi administrée doit avoir sur les mœurs d'une nation. On vient d'en voir un exemple.
Chassés de la rue de la Montera , nous descendîmes à la rue d'Alcala par celle des Peligros. Le feu était suspendu. Le ministre de la guerre Llauder venait d'arriver par la calle Mayor à la tête d'une colonne; bien qu'accueilli par les cris : A bas Llauder! Vive la liberté l il avait pris l'initiative des pourparlers et a demandé à parlementer. Ses propositions sont rejetées , et le feu recommence du côté des assiégés. Un grand renfort de troupes arrive du Prado par pelotons et la milice urbaine à leur suite, couverte par elles ; la forteresse des insurgés est investie et cernée
de tous les cotés ; l'artillerie arrive , et le canon joue contre eux ; mais ils font bonne contenance et répondent par une décharge générale. Plusieurs officiers sont tués; un bourgeois est encore blessé non loin de nous ; les chevaux effrayés s'emportent tumultuairement , ils jettent leurs cavaliers sur le pavé, et la large rue d'Alcala présente un instant le spectac le d'une déroute. On se rallie , on serre les rangs , et le feu continue des deux côtés.
Il régnait un profond silence dans les troupes ; les urbains se taisaient de même; le peuple était rare et d'une profonde indifférence. Il était là comme au parterre , assistant , impassible , à une pièce dont il ignorait le commencement et attendait patiemment la fin. Ses vœux, s'il en faisait, étaient pour ceux qui se battaient vaillamment. Personne au reste ne connaissait l'origine ni le but de l'insurrection ; on voyait des soldats insurgés tirer et recevoir des coups de fusil ; on n'en savait pas davantage. Mille bruits contradictoires circulaient dans les rues , sans qu'on s'arrêtât à aucun.
Le feu ayant cessé une seconde fois ; je retournai dans la rue de la Montera, d'oii l'on embrasse en plein l'hôtel des postes et d'oii , par conséquent, je ne perdais rien de ce qui s'y passait. Le gouvernement , qui avait pris l'initiative de
la conciliation , venait de faire une nouvelle tentative auprès des insurgés; il leur avait envoyé en parlementaire le jeune duc de San-Carlos , l'un des cadets de la grandesse. Tandis qu'on parlementait , les révoltés se tenaient tranquillement assis aux fenêtres de leur forteresse , attendant , le fusil à la main , le résultat de la conférence. Il y avait douze heures qu'ils tenaient la position et ils ne faisaient pas mine de la rendre. L'ambassade ur d'Angleterre nous avait rej oints . Nourri dans les traditions de la discipline britannique 5 il ne pouvait comprendre tant de ménagements et de lenteurs ; il s'étonnait qu'une poignée de factieux — ils n'étaient que six à sept cents — tînt la capitale en échec et fît la loi à une garnison de six à sept mille hommes , appuyée de la milice urbaine et de la population ; il lui semblait qu'il fallait d'abord les réduire , sauf à traiter ensuite , et qu'un coup de main vigoureux suflisait pour emporter la maison d'assaut. Comme nous en faisions l'observation à un colonel qui était là : — D'assaut ! s'écria-t-il tout épouvanté , d'assaut ! mais ce sont des bétes féroces , son fieras. — Le mot nous fit rire par sa naïveté, et j'étais bien tenté de demander à ce monsieur sur quel champ de bataille , je veux dire dans quelle antichambre , il avait gagné ses épaulettes.
Les pourparlers continuaient ; on avait offert aux insurgés le pardon de la reine pour tout le monde, excepté les meurtriers du capitaine général; ils répondirent qu'il n'y avait point de meurtriers, et que le capitaine général avait été le provocateur. Ils exigeaient un pardon général , il leur fut accordé. Mais, rendus difficiles par les avances du gouvernement , ils demandèrent , comme condition nécessaire de leur soumission , à sortir avec les honneurs de la guerre ; cela encore leur fut accordé. Aces conditions, les vivres d'ailleurs et les munitions leur manquant , ils consentirent à capituler , c'est-à-dire que c'est le gouvernement qui capitula , car la seule peine infligée à l'insubordination des vaillants coupables est d'aller rejoindre l'armée du nord.
Martinez de la Rosa a reçu en cette occasion un témoignage d'estime et de confiance qui a dû le flatter beaucoup. Les insurgés ont refusé de traiter avec Llauder, et les promesses de la reine elle-même ne leur suffisant pas , ils ont exigé et obtenu la parole d'honneur de Martinez, comme garantie de la capitulation. Ils croient moins , disent-ils, à la loyauté des autres membres du cabinet ; ils ont foi dans la sienne et pensent n'avoir rien à craindre sous cette égide \
' lis se trompaient. A peine arrives en Navarre , le bataillon
Pendant qu*on se battait encore , les procuradores s'étaient réunis dans le lieu ordinaire de leurs séances ; mais ils n'ont rien fait. Les insurgés leur ont envoyé un message pour leur exposer leurs griefs et leurs prétentions. Il s'agissait d'écrire à la reine en leur faveur; cette démarche d'intercession n'a pas été faite. On s'est contenté de déclamer beaucoup , et cette séance inusitée, presque révolutionnaire , n'a eu aucun résultat. Les procuradores ont été éclipsés toute la journée et leurs paroles se sont perdues dans la fumée du canon.
A^trois heures , la porte des Correos s'est ouverte 5 et les vaincus victorieux sont sortis avec armes et bagages , tambours et trompettes en tête, et la baïonnette au bout du fusil. Ils étaient commandés par un simple adjudant nommé Cardero , qui s'est comporté dans tout ceci avec une bravoure et un sang-froid remarquables. C'est le héros de la journée.
Le bataillon révolté a défilé en bon ordre le long de la rue de la Montera et a pris la rue de Funcarral. Ils vont coucher ce soir à Alcovendas,
fut dissous, malgré la foi jurée ; les soldats furent dispersés dans différents corps, les sous-officiers dégradés, et fadjudant Cardero, qui commandait à l'hôtel des postes , arrêté et déporté à Mayorque, d'où il ne revint qu'à Tépoque des Juntes, 0 parole royale ! ô honneur castillan.
village à trois lieues de Madrid. Demain ils partiront pour la Navarre. Le peuple qui partout sympathise au courage et à l'audace leur a fait la conduite en masse , et les a accompagnés hors de la porte , beaucoup même jusqu'à la couchée. La garnison , muette et jalouse , leur enviait ce triomphe ; et la milice était toute désorientée ; elle a l'air de sortir d'un rêve et de n'y rien comprendre du tout. — La liberté était pour aujourd'hui , disait un urbain derrière moi , si nous n'eussions pas été des imbéciles. — Ce sera pour demain, lui répondit un autre. — Toujours le fameux manana.
Maintenant , que dire d'un gouvernement que six cents hommes peuvent réduire à de pareilles extrémités? Le fait est qu'il a craint la nuit ; il a craint qu'envoyée à l'assaut, Tarmée ne donnât pas ; il a craint que la milice urbaine ne donnât pas davantage ; il a craint que le peuple , impassible tout le jour , ne finît par s'en mêler et ne tirât le couteau , car c'est aujourd'hui dimanche, et le peuple est oisif : en un mot , il a eu peur de tout. Mais est-ce là un gouvernement? Et quelle leçon de discipline pour l'armée ! Cette pauvre reine est un roseau flexible qui plie à tous les vents et qui n'est pas déraciné parce qu'il cède et s'incline complaisamment , tantôt d'un côté , tantôtd'unautre. Mais, est-ce là un gouvernement?
Quant à Témeute, ni le but ni le sens politique n'en ont été saisis; c'est resté un mystère. Il y avait , sans doute , une conspiration derrière les soldats , lesquels n'étaient que des instruments dévoués, mais aveugles. Il paraît que la trame était ourdie de longue main et qu'elle avait des ramifications dans l'armée et dans la milice urbaine ; on parlait d'attroupements en divers lieux de la ville et des environs. Le bruit a couru que c'était un soulèvement carliste , mais c'est une hypothèse sans probabilité 5 pas un seul cri de Viva Carlos Quinto ! n'a été prononcé , et le peu^e du vieux Madrid, dont les inclinations sont fort suspectes de carlisme, n'a pas bougé. Il est beaucoup plus probable qu'il s'agissait de proclamer la constitution de 1812. Ce qu'il y a de certain , c'est que le cœur a manqué aux conjurés au moment de l'action, et que les soldats ont été abandonnés et livrés à eux-mêmes ; le pas était difficile ; ils s'en sont tirés avec honneur. Un fait bien singulier , c'est que le coup était ' prévu. Llauder en avait été informé hier à peu près officiellement , et cependant à huit heures ce matin il dormait encore ; c'est un message de Martinez de la Rosa qui l'a réveillé en lui annonçant la mort du capitaine général. Après avoir manqué de prévoyance , il a manqué décourage. Sa conduite est peu claire , et l'on ne doute pas
qu'il ne soit la victime expiatoire de raJBTaire et ne soit sacriflë. Dimanche dernier encore , son étoile était si brillante que Madrid le crut, toute la journée, président du conseil; aujourd'hui, dimanche, la face du ciel est changée; son étoile a pâli dans Témeute , elle s'éteindra demain dans les cortès.
L'événement était si bien prévu que cette nuit même le bal masqué du théâtre en était plein. Des avis mystérieux passaient d'oreille en oreille. Aux uns on disait que le feu allait commencer , aux autres qu'ils se retirassent chez eux. C'était une scène tout à fait romanesque , et j'ai vu dans cette journée toute l'Espagne en raccourci. Qui jamais aurait pu prévoir une pareille issue? Quand je vous dis qu'en Espagne deux et deux ne font jamais quatre. Au reste, la capitulation d'aujourd'hui n'est pas un dénoûment , ce n'est qu'une trêve.
— Senor Carlos , me dit , comme je rentrais , Nicolas , mon valet asturien , puisque votre merci a été par là , faites-moi la grâce de me dire de quel côté sont les vainqueurs et de quel côté sont les vaincus?
Si Nicolas savait l'histoire romaine , je lui aurais dit que ce sont là des victoires qui tuent, et je lui aurais cité l'exemple du roi Pyrrhus.
Madrid, 25 janvier.
Ce qui était prévu est arrivé , Témeute de dimanche a coûté à LIauder son portefeuille. Appelé*Ie lendemain à la barre , il a fait une fort triste figure ; il avait tout à fait l'attitude d'un condamné sur la sellette. Les épigrammes ne lui ont pas été épargnées. — Eh quoi ! lui a dit Galiano , vous êtes ministre de la guerre et vous n'avez songé à la sûreté de la capitale que six à sept heures après que l'émeute était engagée? Que faisiez-vous donc pendant qu'on tuait le capitaine général? — Je dormais. — Oh ! oh ! vous êtes donc le général Morphée? — Et l'assemblée de rire aux éclats. Il n'a pas été ménagé plus par ses collègues de la chambre des proceres , où Quesada l'a traité de météore sanglant.
LIauder a été dans tout ceci d'une faiblesse à embarrasser ses ennemis eux-mêmes. II a fait
son apologie , laquelle a tourné au burlesque ; il a dit qu'il était suffisamment connu de l'Europe et qu'il avait des enfants en abondance. Certes, on peut être un fort mauvais orateur et un fort bon militaire ; mais de ce qu'on parle mal il ne résulte pas non plus que l'on se batte bien : Llauder l'a prouvé. Convaincu de double impuissance et abandonné de tout le monde , il a bien fallu céder la place et il s'en retourne couvert de confusion dans son gouvernement de Catalogne , qu'il a eu la précaution de se réserver , tout ministre de la guerre qu'il était , car il n'est pas homme, lui, à brûler ses vaisseaux.
Voilà le résultat de cette brusque échauffourée ; l'opposition a immolé sa victime ; elle n'en demande pas davantage pour le moment , et le ministère doit s'estimer heureux de s'en être tiré à si bon marché ; aussi s'est-il bien gardé de prendre l'accusé sous son égide ; il l'a abandonné à son mauvais destin. Dans ces sortes d'affaires, il y a toujours un homme sacrifié de l'unanime aveu de tous les partis ; cet homme est Llauder.
Il s'agit maintenant de lui trouver un successeur ; celui qui a le plus de chances est Géronimo Valdès ; un courrier lui a été dépéché à Valence , où il est capitaine général. C'est la réputation la plus pure de l'Espagne. On y vénère ses vertus Isimples , antiques , et son intégrité
est devenue presque proverbiale. Il a fait la guerre en Amérique, et, dans cette Amérique, mine d'or , où tous les généraux se sont enrichis, il est resté pauvre. Quand il fut rappelé , les soldats durent faire une collecte entre eux pour payer sa traversée. Il débarqua à Bordeaux sans un maravédis , et Ton assure qu'il dut emprunter là de l'argent pour venir à Madrid. Sous le rapport militaire , il rétablit la discipline dans les troupes d'outre-mer , et il fît preuve alors de courage et de fermeté.
La reine ne se soucie pas de lui ; on le lui a représenté comme le coryphée des Jacobins, mai^ elle n'a pas le droit d'être difficile , la pauvre femme , et la rareté des hommes lui laisse peu de choix; une telle pénurie, j'y reviens toujours, car j'en suis tous les jours plus frappé, provoque d'assez tristes réflexions sur l'avenir de cette pauvre Espagne. Sans même parler de la guerre civile , il règne à Madrid et dans les autres grandes villes du royaume un découragement qui va jusqu'à la torpeur. On n'a plus confiance en rien ; le gouvernement est comme une superfétation qui végète à la surface du corps social et qui n'a point de racines dans ses entrailles. Il a perdu toute force morale et n'a point de force matérielle. Il fait des lois mortnées ; on se rit de ses ordonnances, et j'ai mon-
trë Fanarchie administrative qui dévore ce triste pays. Jamais les caractères énergiques et les résolutions fortes ne furent plus impérieusement sollicités , et rien ne pointe.
On a beau dire , les hommes ne sortent pas de terre , comme les héros de Cadmus ; cela serait encore possible , à la rigueur , dans un pays qui aurait reçu une certaine éducation politique , comme la France de 89 , par exemple , si profondément imbue des doctrines de la philosophie du xviii® siècle; mais l'Espagne n'est pas dans ce cas. Son éducation politique est nulle , à moins qu'on ne veuille parler des breuvages empoisonnés dont le despotisme monarchique et l'inquisition monacale l'ont infectée. Une telle éducation laisse peu d'espoir , et le peuple qui en a été souillé ne peut pas de longtemps former un peuple de citoyens.
Cet état de choses fait faire des retours en arrière 5 et jette un jour nouveau sur quelquesunes des phases de la révolution française , et sur quelques-uns des hommes les plus controversés de la convention. C'est une observation pratique qu'on a souvent eu lieu de faire en Espagne. On sent, on voit comme à l'œil, que les Etats ont des crises où les grands remèdes sont nécessaires , oii les caractères terribles peuvent être providentiels, et oii la société»
poussée à bout et forcée , pour ainsi dire , dans ses derniers retranchements , a le droit de s'armer de tous ses moyens. Certes , on ne saurait souhaiter à l'Espagne les tragiques épreuves par où nous avons passé ; que le ciel au contraire les détourne de sa tète ! Mais enfin qu'elle y songe et qu'elle prenne un parti. Les principes , si puissants qu'ils soient , ne font pas leur chemin tout seuls ; l'avenir n'est pas si fatalement marqué par les destins que les fautes des hommes ne puissent le compromettre et l'ensanglanter. La Providence n'aide que ceux qui s'aident eux-mêmes , et l'on finit à force de mollesse et d'apathie par se rendre tout à fait indigne de son assistance.
Madrid, février.
Le calme , un calme plat a succédé aux agîtalîons de la dernière quinzaine ; tout est rentré dans le silence , et le train-train a repris son cours accoutumé. La nécessité où l'on est ici de tourner et retourner sans cesse sur soi-même est un supplice que l'on ne peut pas comprendre à Paris, et dont la roue d'Ixion peut seule donner l'idée. A la longue, ce devient une insupportable torture.
Il faut se sauver de l'ennui dans le travail, et je me suis mis à étudier l'Espagne du xviii*' siècle. C'est le siècle moins connu de son histoire ; il est vrai que c'est le moins brillant et le moins poétique; il ne s'agit plus des grandes luttes chrétiennes ; ni des grands exploits chevaleresques du moyen âge ; nous retombons dans la prose la plus prose du monde. Il n'y a plus d'art ;
la peinture est morte sous le pinceau de Lucas Giordano , et la poésie se traîne péniblement sur les traces de Boileau ; mais le droit public se modifie , et l'on retrouve en germe dans ce siècle celui qui doit suivre. La connaissance du passé sert à l'intelligence des faits contemporains, et le fruit paraît meilleur aux esprits logiques et investigateurs lorsqu'ils connaissent jusque dans ses racines l'arbre qui l'a porté.
L'Espagne consuma lexv® siècle et tout le xvi®à faire des conquêtes et à les conserver ; le xvn® siècle se passa à les perdre. Au xviu® , on prend son parti ; on renonce de bonne grâce , il le fallait bien , à ce qu'on n'avait pas su garder. On se renferme dans ses limites ; c'était encore un assez bel apanage , car les colonies étaient presque intactes. De militaire , la monarchie se fait civile ; elle avait conquis , maintenant elle administre ; revenue de ses gigantesques rêves d'universelle domination , elle se replie sur ellemême , elle dévoue au progrès intérieur de ses institutions civiles l'énergie et l'activité qu'elle avait jusqu'alors épanchées au dehors. De là une
révolution dans le droit public qu'il importe de constater.
La paix d'Utrecht venait de terminer les affaires de la succession ; le testament tant contesté de Charles II était enfin accepté par les puissances ; le petit-fils de Louis XIV reconnu pour héritier de la dynastie autrichienne 5 Philippe V était roi d'Espagne. Certes , l'Europe dut alors être prise d'un profond étonnement en touchant du doigt cette Espagne devant laquelle elle avait tremblé si longtemps. En voyant de près ce formidable colosse , on s'aperçut que ce n'était plus qu'un fantôme dont on pouvait impunément se partager les dépouilles, et sans Louis XIV l'Espagne subissait l'ignominie du démembrement arrêté d'avance par l'Angleterre au congrès de Ryswick. Les Espagnols ne doivent donc jamais oublier que c'est à la France qu'ils doivent l'intégrité de leur territoire.
L'Espagne , en effet , n'était plus que l'ombre d'elle-même. Epuisée par les guerres, sa population n'atteignait pas six millions d'habitants , dévorés et décimés encore par la misère. Elle n'avait nijarmée, ni finances , ni marine. « D'auu cun point de l'horizon, s'écriait le marquis <c de Mancera en plein conseil , d'aucun point u de l'horizon ne perce le jour , por ningtino de u los horizonies se descubre claridad. Mais ,
u ajoute-t-il , je m'en console en songeant que « la Providence ne nous a peut-être placés dans <c cette situation désespérée que pour montrer «c que là oii faillit la prudence humaine , la <( sienne triomphe , et pour tirer elle-même <( notre salut du sein même de nos tribulations. i> Ces paroles remarquables seraient-elles déplacées à la tribune des certes actuelles , et le tableau de l'Espagne d'alors n'est-il pas le tableau de l'Espagne d'aujourd'hui?
Le remède invoqué alors par Mancera était Tavénement au trône de la maison de France , et Qe fut en effet ce qui sauva l'Espagne. Ce n'est pas que Philippe V fut un homme de génie ; l'Espagne n'eut pas un roi de génie depuis Philippe Il ; Philippe V n'avait pas même du caractère , mais il eut pour premier conseil un homme qui s'appelait Louis XIV.
Il était poussé d'ailleurs par la force des choses ; il fallait bien payer le trône qu'on lui avait livré. Il est clair qu'il ne s'agit point ici d'institutions politiques; on ne devait rien attendre sous ce rapport d'un petit-fils de Louis XIV , et ce fut en effet lui qui abolit la constitution catalane et les derniers privilèges du royaume d'Aragon, déjà fort peu respectés par Philippe II.
Mais en achevant de fonder l'unité absolue de la monarchie , la maison de Bourbon ne laissa
pas du moins s'énerver l'État , comme avaient fait les derniers princes de la dynastie autrichienne , Philippe III , Philippe IV et Charles II ; Je nouveau règne lui rendit au contraire du nerf et de la vigueur ; il cicatrisa les plaies profondes du siècle précédent et les plaies encore saignantes des désastreuses guerres de la succession. Il appela aux finances , ou plutôt on lui envoya de Versailles, un Français, M. d'Orri, qui, nommé directeur général du trésor royal, réduisit la dette et augmenta si rapidement les recettes , qu'en quelques années il porta le revenu public de trente millions de réaux à deux cents. Une marine surgit des mers comme par enchantement et dès 1718 , — le traité d'Utrecht est de 171S, — l'Espagne put réunir une escadre supérieure à l'invincible Armada de Philippe II. L'Europe fut étonnée d'une si prompte résurrection.
Une lutte grave et continuée pendant tout le siècle s'engagea alors entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Sa majesté catholique contesta à l'Eglise son droit d'asile , abus flagrant qui peuplait le royaume de voleurs et d'assassins. Elle posa des limites à l'autorité ecclésiastique en la dépouillant de toutes les juridictions civiles qu'elle avait usurpées ; Philippe V porta même la main sur les immunités temporelles du clergé;
et s'il ne réussit pas à faire rentrer la propriété ecclésiastique sous la loi commune , il obtint pourtant du saint-siége que les biens acquis par les églises depuis le commencement de son règne continuassent à payer l'impôt, Cet article , dont l'exécution fut rendue presque impossible par l'obstination monacale , n'en était pas moins un progrès réel. Il ne s'obtint pas sans peine ; la lutte même , compliquée par la politique , devint fort chaude ; les choses en arrivèrent à une rupture ouverte, et le nonce fut renvoyé.
On sait qu'AIberoni vint se jeter comme un ouragan au travers du siècle ; il réconcilia Madrid avec Rome, et, rêvant l'impossible, il essaya de jeter la monarchie en des entreprises aventureuses qu'elle n'était plus de force à soutenir, et que l'Europe d'ailleurs n'était plus d'humeur à supporter. Alberoni se trompait de siècle : il paya sa méprise d'une chute éclatante. C'est dommage que le sonneur de cloches parmesan n'ait pas tourné au profit de la civilisation son infatigable activité : il eût rendu à l'Espagne de grands services.
Alberoni tombé , le mouvement intérieur re prend son cours régulier. L'éducation publique reçoit de notables améliorations ; de nouvelles chaires sont créées, de nouvelles universités fondées } des académies et des écoles d'histoire , de
médecine , de mathématiques , de marine , se forment dans toutes les villes , et Madrid a enfin une bibliothèque dont le premier bibliothécaire fut l'historien de Ferreras.
La presse, ainsi que cela devait être, participa au mouvement et prit son essor. En 1737 parut , sous le nom de Journal des Littérateurs , la première feuille périodique qu'eût encore vue l'Espagne. C'est dans ce même temps que Ustariz composait sa Théorie et Pratique du commerce et de la marine , l'un des premiers ouvrages d'économie publique que puisse citer la Péninsule.
Mais l'écrivain espagnol qui résume le mieux l'époque est le Père Feijoo.Il ne faut pas ajouter une foi aveugle aux éloges outrés de ses compatriotes. Son mérite est un mérite tout à fait relatif. Feijoo n'est ni un savant original, ni un homme de génie ; il fut pour l'Espagne ce que Franklin, qui lui est bien supérieur, fut pour l'Amérique. Il fit la guerre , et une guerre heureuse , à tous les préjugés populaires. Son Théâtre critique, dont le premier volume date de 1720, est, sous ce rapport , le monument le plus curieux du temps ; c'est un tableau complet de la civilisation espagnole au xviii*^ siècle qui se réfléchit là tout entière, comme dans un miroir vivant. On voit par les abus et les erreurs combattus dans l'ouvrage ceux qui avaient cours et crédit.
Astrologie , sorcellerie , légendes ecclésiastiques, torture , art divinatoire , peur des éclipses, multiplicité des jours de fêtes , croyance aux esprits follets, le Franklin espagnol combat toutes ces choses et bien d'autres encore avec les armes du savoir et parfois de la plaisanterie. Mais ce n'est qu'à ce point de vue que l'ouvrage a de l'intérêt : c'est seulement comme application de la science à l'instruction du peuple , car du reste, au point de vue littéraire , c'est un fatras indigeste et fastidieux. J'en demande bien pardon aux Espagnols , mais voilà ce qu'est leur grand, leur illustre , leur incomparable Feijoo. Je voudrais bien* savoir combien de ses admirateurs l'ont lu. II ne faut pas négliger de dire que ce fut Philippe V qui , dès son arrivée au trône , commença la réforme du costume espagnol. Cette puérile entreprise lui donna plus de mal que toutes les autres; il appela la presse à son aide et composa une satire latine contre l'habit national appelé groW/a. On ne peut nier que ce moyen ne fut beaucoup plus doux que ceux employés par Pierre le Grand contre la barbe de ses Moscovites. La victoire se décida contre le costume espagnol , et l'habit français resta maître du champ de bataille. Les détails de ce coup d'État sont curieux à lire dans les mémoires du temps. Bien qu'à peine ébauchée , cette silhouette du
règne de Philippe V suffit pour donner une idée générale des modifications introduites dans le droit public de la Péninsule par la maison de Bourbon et par l'influence française ; car si le conseil de Philippe V n'était pas entièrement composé de Français , le peu d'Espagnols qui en faisaient partie étaient tout à fait dévoués aux idées françaises.
Le mouvement était donné , il continua sous le règne suivant. Ferdinand VI était un prince encore plus faible que son père ; il avait des goûts de retraite et des humeurs mélancoliques qui résistaient à tout , même aux séductions de la reine. Le chanteur Farinelli parvint seul à en triompher ; il en fut bien payé , et l'on sait la prodigieuse fortune de ce nouveau David d'un autre Saûl. Mais il n'en fut pas du favori italien comme de son compatriote Alberoni : Farinelli n'exerça sur les affaires publiques aucune influence fâcheuse ; il s'en tint en général à sa spécialité , et ne fut accusé , chose rare , ni d'insolence , ni d'abus de pouvoir.
Ferdinand VI avait un profond sentiment de son incapacité , mais il voulait le bien ; son idée fixe était de poursuivre les réformes de son père. Il eut le bonheur d'être bien servi par la fortune, ou 5 pour parler plus exactement , le bonheur fut pour l'Espagne ; elle eut deux bons minis-
tres : Joseph de Carvajal et le marquis de la En» senada , plébéien porté par son mérite seul aux premiers rangs de l'État. Des politiques espa* gnols regardent Ensenada comme le Colbert de leur pays. La vérité est qu'il donna un nouveau développement aux finances. La grande idée de ce règne fut ce qu'on appelait Vunique contribution y projet que son nom caractérise suffisamment , et auquel , pour le dire en passant , on a du revenir dans la crise financière actuelle. Fonder l'unité dans l'impôt est une idée juste; mais l'avare opiniâtreté des moines en a rendu toujours l'application impossible. On y travailla ardemfïient sous Ferdinand VI , et les opérations de statistique commencées sous l'autre règne furent poursuivies dans ce but avec une activité nouvelle. Il en résulta un cadastre assez exact. Ce fut Ferdinand qui abolit l'usage ruineux des fermiers pour mettre les rentes publiques en régie.
Deux faits importants pour l'histoire du droit public de la Péninsule se rapportent à cette époque : le premier fut la visite générale des archives du royaume pour recueillir les diplômes et les documents qui y gisaient enfouis dans la poussière des siècles, et dont l'exhumation servit puissamment à la connaissance des lois fondamentales et à la régénération du droit espagnol.
Cette grande entreprise se fit sous la direction du Père Burriel et avec l'aide du fameux orientaliste Bayer,
Le second fait capital du règne fut le concordat passé avec le pape Benoît XIV , en 17S9. Ce traité , auquel contribua le grand jurisconsulte Mayans , fixait d'une manière nette les attributions ecclésiastiques. Il jeta une lumière nouvelle dans les ténèbres de la jurisprudence espagnole , et il eut l'immense avantage de la dégager des épais nuages dont les usurpations canoniques l'avaient obscurcie.
Ainsi nous voyons dès lors et dès le règne précédent la catholique Espagne échapper peu à peu au saint- siège et entrer dans le grand mouvement de la philosophie. Entravées jusqu'alors par l'inquisition , les sciences physiques s'émancipèrent, l'esprit de critique prit pied dans la nation , et l'on put croire , sans risquer le bûcher, à la rotation de la terre.
Je ne sache pas de preuve plus éloquente , plus irréplicable du synchronisme européen de la philosophie au xviii^ siècle. INous sommes en Espagne ; il n'y a ici ni Voltaire , ni Diderot , ni Jean-Jacques ; il n'y a pas un homme de génie; il y a des rois faibles et bornés , des reines intrigantes ou frivoles ; il y a des favoris , vni chanteur , un eunuque , et cependant la pensée mar-
che. Cette monarchie si classiquement catholique , cette patrie de Dominique et de Loyola , rinquisition et le jésuitisme , cette terre lointaine de THespérie , qu'on aurait pu croire si inaccessible aux influences de l'Europe , si étrangère à ses intérêts moraux , à ses idées , la voilà , elle aussi . dans le grand fleuve de la philosophie , et cela par la seule force des choses , par cette nécessité providentielle qui pousse les peuples à leurs destinées, parce qu'il ne faut pas que la famille européenne se divise, ni qu'aucun de ses membres reste trop en arrière. Ce n'est donc pas d'aujourd'hui seulement que l'Espagne est dans la lutte : elle a passé aussi , quoique moins fortement éprouvée que d'autres peuples . par les diverses phases de la grande refonte sociale qui s'opère si laborieusement sous nos yeux dans le sein de la république humaine. Ainsi sa crise actuelle n'est pas , comme l'ont avancé des gens mal informés , un fait isolé, sans tradition. La révolution espagnole est un fait logique et nécessaire ; elle est la conséquence des transformations progressives par lesquelles la suite des temps a fait passer son droit public; l'Espagne passe de la théorie à la pratique; avant d'être révolutionnaire dans ses juntes, elle a été philosophe dans ses académies.
LE COMTE d'aRANDA.
Nous voici au moment où la philosophie prend décidément pied dans la Péninsule. Elle monte sur le trône avec Charles III ; son attitude , dès lors , est moins timide ; sa position se dessine nettement; elle entre dans le gouvernement.
Le pacte de famille venait d'être conclu avec la France , au grand déplaisir du cabinet britannique , qui avait tout fait pour l'empêcher; ses relations extérieures une fois bien fixées , Charles III tourna son attention et ses soins à l'administration intérieure ; il poursuivit d'un pas plus ferme et avec une volonté plus décidée les réformes commencées par son père Philippe V et continuées par Ferdinand VI son frère aîné.
Il n'eut pas d'abord la main heureuse ; il tomba sur des hommes peu propres à faire goûter ses plans ; l'un d'eux même faillit , par sa rudesse et sa brutalité, tout gâter et tout perdre : c'était un Italien de condition obscure et d'un esprit vulgaire , un de ces favoris subalternes et zélés que le roi avait ramenés de Naples ; son nom était Squillace ; il était ministre des finances. Il est
juste de dire qu'il avait rendu plusieurs ordonnances favorables à l'industrie nationale et travaillé le premier aux embellissements et à la sûreté de la capitale ; Madrid n'avait eu jusqu'à lui ni réverbères, ni égouts, ni police — police se prend ici en bonne part — c'était un véritable cloaque , et , qui pis est , une caverne de voleurs, Squillace remédia à tout cela ; mais sa cupidité était inextinguible ; il créa , pour l'assouvir , de nouveaux monopoles ; il fit hausser les denrées de première nécessité , et tomba dans une impopularité telle, qu'elle pensa lui coûter la vie.
Philippe V avait entrepris de réformer le costume de la cour , son fils voulut réformer celui du peuple. La chose était moins facile , car le peuple n'est pas courtisan , et il est douteux que la satire latine du petit-fils de Louis XIV eût suffi cette fois à la métamorphose. Squillace recourut à des moyens moins littéraires : le bâton des alguazils vint à son aide. On taillait dans la rue et sur place le chapeau , chambergo , dont l'aile dépassait la mesure officielle , et le manteau , capa y trop long au gré de l'ordonnance ; c'est ainsi que , de nos jours , à Naples , on rasait , par ordre , les favoris et les barbes que la police avait déclarés révolutionnaires. L'odieux qui s'attache à ces mesures tracassières acheva de perdre Squillace; le peuple de Madrid se
souleva , et malgré rattachement personnel que le roi portait à son ministre , il fut obligé de céder. Squillace fut rembarqué pour l'Italie ; il ne revit jamais l'Espagne : c'était en 1766.
Le chef de l'émeute , qui était un simple ouvrier, travailla dès lors à apaiser la sédition. II rassembla son monde , et il termina sa harangue par cette injonction laconique : Le roi le de- <c mande , le comte d'Aranda le désire et moi je <c l'ordonne. )» — Ce mot donne une exacte idée de la popularité dont jouissait déjà d'Aranda. Son désir était une règle pour le peuple ; il faisait loi. Ce fut lui que Charles III chargea de rétablir la tranquillité publique; il joignit à son grade de capitaine général la première fonction administrative du royaume , en l'appelant à la présidence du conseil de Castille , lequel correspondait , par ses attributions , à nos ministères de l'intérieur et qui a été remplacé en Espagne par le Fomenio. Le comte d'Aranda se trouvait donc investi d'une double autorité : l'autorité militaire et l'autorité civile. De longtemps , pouvoirs si illimités n'avaient été conférés à un homme : c'était moins un ministre qu'un dictateur.
Mais voyons quels étaient les antécédents du comte d'Aranda , et quels services lui avaient mérité une si haute faveur.
Le comte d^Aranda appartenait à l'une dea plus illustres familles d'Aragon ; il descendait même, dit-on, des rois de Navarre. Il était grand d'Espagne ; sa fortune était considérable. Doué de toutes les vertus traditionnelles qui faisaient le fond du caractère espagnol aux jours glorieux de la Péninsule , il était grand , généreux 5 libéral. Son courage avait été mis à l'épreuve ; sa persévérance ne se rebutait d'aucun obstacle ; sa fermeté le fit accuser d'obstination. — « Comte d'Aranda , lui dit un jour le roi dans une discussion vive , tu es plus entêté qu'une de te^ mules d'Aragon. — Pardon , sire, je connais quelqu'un de bien plus entêté que moi; c'est Sa Majesté sacrée Charles III , roi des Espagnes et des Indes. — )>
L'anecdote prouve deux choses : d'abord que le roi était homme d'esprit , puisqu'il ne se fâcha pas , ensuite que d'Aranda était peu courtisan , et qu'il alliait, union rare en cour, à la liberté de la pensée la liberté de la parole. D'Aranda , chose plus rare encore chez les grands d'Espagne, avait étudié et voyagé ; il avait habité la Prusse, qui ne faisait pour ainsi dire que de naître, la France qui se mourait , du moins dans sa forme monarchique. La Prusse d'alors c'était Frédéric le Grand; la France , c'était Voltaire et les encyclopédistes. Quelle école pour un grand d'Es-
pao'iie! pour un descendant des trois Navarre f D'Aranda fut fidèle à ses maîtres ; disciple ardent, il revint en Espagne philosophe, mais philosophe sincère , agissant , car loin de le faire apostasier , comme cela s'est vu depuis , le pouvoir ne fut pour kii qu'un instrument de réforme; simple voyageur , il avait pratiqué Voltaire; ministre, il correspondait avec lui.
D'Aranda avait commencé sa carrière par les armes. Il avait fait, avec Charles 111, alors infant, la campagne d'Italie. Blessé à la bataille de Campo- Santo, il était resté deux jours parmi les morts et n'avait du de reparaître au nombre des vivants qu'à un miracle tout à fait romanesque. Passé plus tard de la tente dans la diplomatie, il avait rempli avec honneur l'ambassade de Pologne , car, en ce temps-là, il y avait encore une Pologne, Une courte mésintelligence s'étant élevée entre les deux cours de Lisbonne et de Madrid , le roi confia à d'Aranda , revenu de son ambassade , le commandement en chef de l'armée ; mais la faveur de Squillace était alors à son apogée ; la fierté de l'Aragonais n'était pas du goût du favori, d'Aranda fut éloigné , et le gouvernement de Valence dora son exil. C'est de Valence qu'il fut appelé en 1766 pour réparer les fautes de son rival, parti à son tour pour l'exil, mais pour un exil éternel.
Le comte rétablit la tranquillité publique comme par enchantement ; il purgea Madrid des vagabonds qui l'infestaient , il renvoya les ecclésiastiques à leurs résidences ; il n'y a pas jusqu'à la fatale ordonnance qui ne reçut son exécution. Pour cela , Aranda n'usa ni de violence , ni de contrainte ; il ordonna simplement au bourreau de porter le chapeau à larges ailes et le longmanteau Kational.
Mais ce n'était là que le prélude de réformes plus significatives. Il serait trop long de les énumérer toutes ; qu'il suffise de dire que , de l'aveu de tous les publicistes indigènes, l'administration du comte d'Aranda fait époque dans l'histoire du droit public espagnol. Sans parler de la colonisation de la Sierra-Morena , c'est lui qui institua , pour ainsi dire , la publicité administrative ; loin de la fuir , comme cela se pratique aujourd'hui , il la provoquait , il la recherchait , il soumettait à son contrôle tous les actes de son département. Monnaies , cens , statistique , éducation , art militaire , il réforma toutes les branches de l'ordre social , et , donnant l'un des premiers exemples de cette responsabilité ministérielle si éludée de nos jours , il rendait un compte franc et lumineux de ses projets et de ses travaux.
Mais la démarche qui contribua plus que toutes
les autres à le mettre en honneur dans le monde du xviii*' siècle , ce fut la suppression de la société de Jésus et l'exil de tous les adeptes de Loyola, en 1767. Le mystère, l'audace, l'imprévu , la précision de cette grande mesure en font une des meilleures scènes de roman que l'histoire ait jamais composées. La veille , l'ordre s'était couché dans la sécurité de sa puissance , il se réveilla dans la proscription. D'Aranda fut assisté et secondé efficacement dans son dessein , d'abord par l'exemple récent de son collègue portugais , le marquis de Pombal , ensuite par Charles III lui-même , qui fit violence à ses habitudes de dévotion jusqu'à écrire le décret d'exil de sa propre main.
D'Aranda travailla ensuite à la réforme intérieure des moines; et, poursuivant la grande lutte des deux règnes précédents contre la cour de Rome , il était au moment de porter à l'inquisition un coup mortel , lorsqu'une indiscrétion , commise par d'Alembert , dans une des livraisons de Y Encyclopédie, fit manquer l'entreprise ; cette imprudence mit l'inquisition sur ses gardes , et contribua à la disgrâce du ministre philosophe. 11 avait d'ailleurs un ennemi privé dans la personne de Grimaldi. C'était encore un de ces Italiens qui avaient accompagné le roi de Naples à Madrid et il était ministre d'Etat (affaires étran-
gères) ; d'Aranda se l'était aliéné comme il s'était aliéné déjà son compatriote Squillace , et c'est autour de ce nouveau rival que vinrent se grouper 5 pour le perdre , le confesseur du roi , le grand inquisiteur , et avec eux tout le clergé séculier et régulier des Espagnes. L'orgueil un peu âpre du noble Aragonais ne fit qu'envenimer des inimitiés qui n'avaient pas besoin de l'être ; elles étaient assez acres , assez malfaisantes. Battu en brèche de tous les côtés à la fois , d'Aranda devait succomber.
Il faut dire aussi qu'il avait indisposé le roi en touchant à ses prérogatives d'autocratie ; dévoué à soh pays natal , épris des libertés antiques et de cette Charte indépendante et fière dont le sinon , non est resté classique , il avait laissé voir sa pensée; il avait même et plusieurs fois exprimé le désir de rappeler l'Espagne à son ancienne existence politique et à l'indépendance de ses vieilles coutumes. Si philosophe que fut Charles III , il n'en était pas encore là ; de si hautes pensées ne pouvaient lui plaire; et malgré sa reconnaissance pour les services du comte , il l'abandonna. L'Italien Grimaldi voulait que la disgrâce fût complète , le roi ne le souffrit pas , et l'ambassade de France en adoucit l'amertume.
D'Aranda retrouva à Paris ses anciens amis les encyclopédistes ; il renoua avec eux, et son hôtel
devint un nouveau centre philosophique» On rencontrait chez lui d'Alembert , l'abbé Raynal , Condorcet et toutes les illustrations du temps. C'était un exil assez supportable ; il mena neuf ans cette douce vie partagée entre les lettres et les affaires.
C'est lui qui signa la paix de 178â ; et c'est à cette date que se rapporte un mémoire de lui au roi , qui fut tenu longtemps secret et qui n'a vu le jour que depuis peu d'années. Le traité de 178â terminait la guerre d'Amérique et garantissait l'indépendance des colonies anglaises ; d'Aranda vit du premier coup d'oeil la portée de cette démarche , et il comprit de quel exemple allait être , pour les colonies espagnoles , la nouvelle république de l'Union , <c cette république née <c pygmée , et qui un jour deviendra géant » , comme il le dit lui-même. Cette vue fait honneur à sa sagacité.
Son mémoire avait pour but de prévenir un événement qui n'a pas tardé à justifier ses prévisions comme homme d'État et ses craintes comme Espagnol. Prévoyant bien que la Nouvelle-Espagne ne pouvait manquer d'échapper à la métropole , et cela dans un avenir prochain , il conseillait au roi de prendre l'initiative. Le moyen qu'il lui proposait était l'établissement des trois infants, l'un comme roi du Mexique , un autre
comme roi du Pérou , et le troisième de la Côte- Ferme. Les trois royaumes auraient été déclarés indépendants sous la condition de redevances annuelles , soit en or , soit en denrées coloniales ; le roi d'Espagne n'aurait conservé sur ses vassaux d'outre-mer qu'une autorité fort limitée , assez semblable à la suzeraineté féodale , et il aurait pris le titre d'Empereur des Indes.
Quoi qu'il en soit du projet en lui-même et des moyens proposés , toujours est-il que l'Espagne ne risquait rien d'en essayer. Elle ne pouvait pas plus perdre qu'elle n'a perdu. D'Aranda ofirait d'entamer sur-le-champ des négociations à ce sujet avec la cour de France; mais de mesquines susceptibilités se jetèrent à la traverse et mirent à néant les plans de l'ambassadeur. II eut même, bientôt après , et peut-être à ce propos , vme difficulté avec le comte Florida-Blanca , ministre des affaires étrangères , et il fut rappelé en 178i.
Cependant la fortune changea encore de face. Charles III mort , Florida-Blanca fut renvoyé du ministère et remplacé par son rival. Le voilà donc une seconde fois à la tête de l'État , le philosophe novateur et persévérant , mais ce ne fut pas pour longtemps; il fallut bientôt céder la place à un nouveau favori , à ce Godoï , dont la fortune alors naissante ne devait plus avoir de
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bornes. D'ailleurs , le temps des réformes paisibles était passé ; la philosophie avait changé de rôle ; elle avait fait dans la politique, non plus de de petites percées clandestines , mais un avènement éclatant , décisif; avènement nécessaire, que des résistances insensées avaient seules rendu terrible. On était en 1794.
L'Espagne avait fait , l'année précédente , une campagne malheureuse contre la convention ; il s'agissait d'en entreprendre une seconde, de s'unir étroitement à la ligue des princes qui menaçaient la France d'une invasion imminente et la révolution d'une ruine complète. Godoï , devenu premier ministre , était alors le suprême arbitre des destinées de la monarchie espagnole ; Godoï avait des prétentions à la gloire militaire : quelle prétention n'avait-il pas? Godoï voulait la guerre , la guerre avait été résolue.
Le parti contraire comptait dans ses rangs le comte d'Aranda. Dès l'origine , son avis avait été que l'Espagne ne devait point entrer dans la coalition ; qu'il était souverainement impolitique de rompre avec la France , et que dans la situation actuelle de l'Europe en général et des deux pays voisins en particulier, tout ce qu'on pouvait se permettre était une expectative armée. Ces sages conseils n'avaient pas prévalu, et la guerre avait été commencée ; les désastres de la campagne de
1793 avaient durement humilié la présomptueuse vanité du favori.
Il S'agissait donc maintenant de réparer ces désastres et de venger les armes espagnoles. Le roi Charles IV appela à Madrid les trois généraux de ses armées d'opération , Ricardos , Castel- Franco et Caro , et il les invita à exposer leurs plans et leurs vues dans le conseil d'État. Le comte d'Aranda en avait été nommé président à sa seconde sortie du ministère (1792) ; l'illustre Campomanès en faisait partie. La discussion s'engagea.
D'Aranda était investi dans la cause d'une double compétence ; il avait la parole à deux titres ,
et comme homme d'Etat et comme militaire; comme homme d'Etat nous avons vu ses actes ; comme militaire , son séjour à Berlin l'avait initié dans la tactique prussienne , et lui avait donné une autorité incontestée sur tous les tacticiens espagnols de sa génération. Mais nous laissons ici le militaire pour suivre l'hoûime d'État.
Il avait commencé l'exposition verbale de ses idées ; un accident l'ayant retenu loin du conseil pendant plusieurs séances, il rédigea sur la question un mémoire qu'il adressa au ministre des affaires étrangères avec prière de le mettre sous les yeux du roi. D'Aranda avait le sort de tous les hommes indépendants et fiers ; il était destine
à vivre en mésintelligence avec tous les favoris ; une inimitié sourde divisait le jeune ministre de boudoir et le vieux philosophe. Nous allons la voir éclater.
Le 14 mars, le roi vint présider en personne. le conseil d'Etat. Le comte d'Aranda , guéri de sa blessure , assistait à la séance ; le duc de la Alcudia , c'était le titre de Godoï , avant d'être prince de la Paix , proposa la lecture de son mémoire ; le roi y consentit , le mémoire fut lu .
A peine attachée au livre de l'histoire , cette page y mérite une place de choix '. Elle couronne noblement l'œuvre politique d'Aranda ; le chapiteau est digne de la colonne. Ce document est doublement curieux , et comme éclaircissement d'un point historique , et comme révélation de l'effet produit au delà des Pyrénées par la révolution française. Il est intéressant de voir l'accueil que lui firent à l'étranger les hommes d'expérience et de gouvernement, car, vus à distance, les événements changent de proportion ; l'intérêt redouble quand ces hommes sont les derniers représentants des générations antérieures et comme les échos de la société mourante.
* Ce mémoire a été imprimé en extraits dans la traduction de Coxe,iIya unedixaine d'années. Il voyait le jour pour la pre^ mîère fois.
C'était le cas du comte d'Aranda. Né au cammencement du siècle (1716), il l'avait traversé tout entier, il en était le résumé vivant : philosophe et ministre , il en réunissait dans sa personne la théorie et l'application , c'est-à-dire que , participant à la fois de Voltaire et de Frédéric , il était bien le dernier reflet en Espagne de ces deux grandes figures européennes. Écoutons-les par sa bouche.
Après avoir établi que l'Espagne n'avait aucune raison de faire la guerre à la Convention , il ajoute qu'il n'est pas prudent de s'engager dans une lutte inégale avec une nation exaltée par une passion aussi impérieuse , aussi ardente que l'amour de la liberté. Personne, d'ailleurs, n'a le droit de s'immiscer dans les affaires intérieures du voisin. Sans doute il serait plus agréable au roi d'Espagne de voir un prince de sa dynastie à la tète du gouvernement français ; mais cette considération n'était pas assez puissante pour aller compromettre le salut de l'État.
L'intérêt national , poursuit-il , ne commande point la guerre ; il ne s'agit que d'une parenté royale. Le roi veut venger sa famille détrônée et lui rendre l'empire : ce sont là des motifs secondaires. La parenté n'est qu'une affaire particulière j il existe entre les peuples des rapports
d'un ordre plus élevé et d'un intérêt plus réel que celui des maisons régnantes.
Certes , une telle indépendance de langage étonne dans un tel lieu , et il fallait de l'audace pour l'oser tenir en face du roi d'Espagne. L'échafaud de Louis XVI fumait encore ; or, choisir ce moment pour prêcher l'alliance française à un Bourbon , pour tendre la main à la Convention , cela suppose une fixité de principes et une fermeté de caractère peu communes.
Mais laissons la parole à l'avocat : nos interruptions ne peuvent que nuire à son plaidoyer.
Ces principes préliminaires bien posés, d'Aranda passe à la question militaire ; il prouve qu'on n'a rien fait pour préparer cette guerre tant désirée ; il en met à nu tous les dangers ; elle ne peut , selon lui , avoir d'autre résultat pour l'Espagne qu'une défaite ignominieuse. Comparant ensuite les ressources des deux pays, il oppose les unes aux autres, et il établit nettement l'incontestable supériorité de la France.
« Ses troupes , dit-il , sont aguerries , bien organisées, et commandées par des généraux actifs et intelligents. Elles sont accoutumées à se battre contre les meilleurs soldats de l'Europe : leur enthousiasme est au comble ; l'esprit de liberté a fait dans leurs rangs d'incroyables progrès. Cette légèreté française , qui naguère se
rebutait des moindres obstacles , elle s'est convertie en un courage qui va jusqu'à le férocité. La France est une nation réduite au désespoir, il n'est pas sage de la mépriser... La Convention a non-seulement de bonnes troupes , elle a beaucoup d'argent. Les puissances de l'Europe réunies ne peuvent présenter des moyens aussi formidables. La population de la France est appelée tout entière aux frontières ; elle supporte patiemment des fatigues dont "elle attend la récompense dans le triomphe de ses armes.
u Les choses se passent bien autrement chez noys : l'esprit de liberté n'y existe pas plus que l'esprit d'égalité , il ne peut par conséquent enfanter ces prodiges. Les engagements volontaires sont en petit nombre , encore ces volontaires ne sont-ils point mus par de si puissants ressorts... Beaucoup se sont engagés par suite des sermons qu'ils ont entendus , ou par la vanité de lire leur nom dans la gazette. A mesure qu'ils quittent leurs villes et leurs villages, leur ardeur se calme et leur enthousiasme se refroidit... Le trésor est nécessairement épuisé... Le peuple est mécontent... Les succès obtenus par les Français dans la campagne précédente doivent faire craindre une invasion sur notre territoire. )»
L'événement s'est chargé encore de justifier les prévisions d'Aranda , comme pour les colo-
nies d'Amérique , dont il annonçait , dix ans plus tôt, rémancipation. Je passe sur les développements stratégiques qui occupent une large place dans ce mémoire ; j'omets également diverses considérations politiques , tirées , soit de l'état de coalition, soit de la situation exceptionnelle de la Péninsule , et j'arrive aux conclusions.
D'Aranda termine par une vue vraie et que le fait encore a justifiée ; il soutient que l'Angleterre joue un double rôle ; que tout en étouffant la France dans sa révolution , elle veut étouffer du même coup la monarchie espagnole , dont elle convoite les colonies , la marine , et veut usurper le commerce. Les intérêts de l'Espagne ne peuvent donc être ceux de la Grande-Bretagne ; c'est bien assez de l'avoir à Gibraltar et en Portugal, car on regardait déjà alors le Portugal comme province anglaise. Sa conclusion finale est que , loin de faire la guerre à la France , jamais l'Espagne n'a dû s'unir plus étroitement à elle.
Voilà en raccourci le mémoire qui fut lu dans la séance du 14 mars. Sans doute il y a bien ça et là quelques restrictions ; mais cène sont guère que des précautions oratoires qui ne changent rien au fond des idées. Cette dernière page de la vie d'Aranda esta peine connue , même en
Espagne , et renferme à mon sens des enseignements précieux. Cette date de 1794 lui imprime un caractère singulièrement attachant ; on aime à voir la France d'alors inspirer aux étrangers tant de déférence, tant de respect, malgré Fanarchie qui la mine et les tourmentes qui la dévastent.
Cela peut servir à rectifier plus d'une idée fausse et à replacer la question extérieure de la Convention à son vrai point de vue. C'est en ce sens surtout que le mémoire d'Aranda mérite une attention particulière ; c'est une véritable réhabilitation de jours méconnus , souvent calomniés, jugés dans les deux camps toujours avec partialité et passion. Le précieux document appartient donc autant à l'histoire de France qu'à l'histoire d'Espagne ; il a pour nous tout l'intérêt d'une délibération nationale.
Mais rentrons au conseil d'Etat de Charles IV, et voyons la rumeur causée par le hardi mémoire.
La lecture en fut écoutée dans im profond silence ; à peine était-elle terminée que l'orage éclata : le duc de la Alcudia se leva , il traita le comte d'Aranda de jacobin, lui reprochant d'être infecté des maximes de la révolution française, et de défendre ce qu'il devrait flétrir. Un tel scandale lui paraissait intolérable ; il fallait y mettre ordre ; des principes si contraires aux intérêts
de Sa Majesté Catholique exigeaient un châtiment exemplaire et prompt; car on ne saurait trop tôt étouffer ces mauvaises semences.
A cette insolente provocation du jeune favori , le fier aragonais répondit comme aurait pu faire un Scipion insulté par un affranchi. Il rappela ses services sans ostentation , sans jactance, dans les termes qui convenaient à un vieux serviteur de la monarchie , qui était trois fois plus âgé que le ministre imberbe, et qui avait sauvé rÉtat avant qu'il fut né. C'était un singulier renversement d'idées que de voir le vieillard défendre contre le jeune homme les doctrines de l'avenir et de la liberté.
Il s'ensuivit un débat où d'Aranda ne pouvait être le plus fort , car il avait à lutter contre l'aveugle faveur du roi déçu. En vain Campomanès essaya-t-il une diversion , Godoï insista sur la nécessité de mettre en jugement l'auteur de l'audacieux mémoire. — Monsieur le duc , s'écria le comte indigné , poussé à bout , je suis prêt à subir un procès; je m'y soumettrai avec calme ; mais à part ce moyen légal , continua le noble vieillard en relevant la tète , il me reste encore , malgré ma vieillesse , assez de courage , d'honneur, de fermeté... Un geste significatif acheva sa phrase.
Le roi leva aussitôt la séance ; il était midi; à
une heure et demie d'Aranda reçut l'ordre de partir pour Jaen , et l'instruction du procès commença. Mais il evit dans l'événement un avocat dont l'invincible éloquence se chargea du soin de l'absoudre ; cette guerre tant souhaitée eut lieu; on en connaît les résultats : l'ineptie de Godoï passa toutes les bornes ; les prédictions du fier exilé s'accomplirent toutes : le territoire fut envahi de deux côtés par l'armée républicaine , et cette alliance , qu'on Avait dédaignée insolemment quand elle était honorable , il fallut l'acheter à un prix honteux. Au lieu de la gloire d'une adhésion libre et volontaire , on eut l'ignominie d'une paix dictée par le vainqueur.
Quant au prisonnier de Jaen , il fut transféré à Grenade , ovi il eut pour prison l'Alhambra , et où il ne trouva pas , dit-on , les égards dus à sa noble adversité. Il y a partout de ces courtisans subalternes dont la lâche bassesse spécule sur les disgrâces et se fait cruelle par adulation. Quelque temps après , le comte obtint de passer dans son pays natal; il y mourut cette même année de 179-4 dans la petite ville d'Épila, à quelques lieues de Saragosse. Il était âgé de soixantedix-huit ans.
Je me flatte que ces longs détails biographiques trouveront grâce en faveur de leur nouveauté. A part toute valeur historique, ils m'ont
paru dramatiques à la fois et touchants. C'est pour avoir aimé la France que d'Aranda est mort en exil ; c'est à la France à le venger , à elle à prendre sa mémoire sous sa protection. Si je me suis complu dans la vie de cet homme , qui sut être citoyen dans une monarchie absolue , c'est que cette vie fut complète , et qu'il y règne, jusqu'au terme, une harmonie rare, une unité plus rare encore en nos jours de versatilité et d'apostasie. D'Aranda fut constant à lui-même. Nous le retrouvons en 1794^ ce qu'il était en 1768. Or , c'est là une de ces satisfactions intellectuelles sur lesquelles nous ne sommes pas blasés , et qu'on a pris soin de nous rendre précieuses en ne les prodiguant pas.
Sa philosophie a pris des habits divers , non pour se cacher , mais pour se mettre mieux en lumière. Elle s'est affichée d'autant plus qu'elle était plus richement parée ; et plus elle fut placée haut , plus aussi elle a hautement confessé ses dieux et sa foi. Les orages mêmes de la terreur ne l'ont point ébranlée, ils n'ont point troublé ses esprits ; elle a vu sans sourciller ces destinées formidables s'accomplir , et , à travers ces tourbillons qui ont donné le vertige à tant d'autres, son œil intrépide et juste n'a cessé de voir briller au ciel l'étoile sainte de l'espérance et de la vérité.
La France a certes à revendiquer une large part dans sa gloire ; nous avons vu quels furent ses maîtres ; mais les maîtres ici doivent de la reconnaissance au disciple qui les a si bien traduits, et la France ne désavoue pas son interprète.
CAMPOMANÈS.
Une chose qui étonne profondément à la vue de l'Espagne et qui afflige autant qu'elle étonne , c'est la décadence des sciences économiques^et l'absence presque complète d'hommes qui les étudient ^ , d'institutions qui les propagent. Si cet ordre de sciences était demeuré toujours en dehors des spéculations de l'intelligence espagnole , on pourrait supposer que l'aptitude n'y est pas , que le désordre administratif de la Péninsule n'est désordre que pour l'étranger ; que
* Parmi ceux qui s'en occupent, on peut citer, indépendamment du vieux Florez Estrada , Ganga Argiielles, quia été ministre au temps de la constitution, et qui est l'auteur du Biccionario de Hacienda; Bernard Ward et Gutierrez de los Rios, l'un des rédacteurs de Las Carias Espanolas, sont antérieurs et appartiennent plutôt au siècle précédent.