‹ Une année en RussieChapitre 2 sur 5 · II · texte numérisé non relu

II

tard quelque raison d'être, et c'est déjà une excuse. Dans ce qui lui semblait un atroce malheur, il reconnaît tout simplement une habitude, ou même un besoin impérieux. Alors, calme et rassuré, il laisse la Russie s'arranger comme elle veut, et être heureuse à sa manière. Loin de lui prendre mesure d'une charte à la française, il ne songe même plus à la délivrer du knout, et il fait bien : car à ceux qui interviennent ainsi dans ses affaires de ménage, elle répond comme cette femme de la comédie : « De quoi vous mêlez-vous? Il me plaît d'être battue, à moi. »

Au reste, je le sais à merveille, on a beau se dévouer à une étude patiente, on a beau exprimer son opinion avec politesse et réserve, on ne réussira jamais à satisfaire la Russie. Elle ne pardonne pas à l'audacieux qui la regarde de près et la juge. Le signalement du visiteur importun est envoyé à toutes les frontières, son nom inscrit sur le catalogue des importations prohibées. Bien des gens trouveront que le malheur n'est pas si grand, et qu'avoir joui de la Russie une fois, c'est déjà fort raisonnable. Us en parlent bien à leur aise. Pour un amateur passionné de voyages, rencontrer sur la mappemonde un point, un

&eul point qui lui soit interdit, fût-ce le Spitzberg, c'est ressentir toutes les amertumes de l'exil. Mais quand il s'agit de se voir fermer une contrée couvrant une vaste partie du globe, j'imagine que ce n'est plus seulement de la tristesse , mais du désespoir. Voilà pourtant à quoi je m'expose, et j'entends qu'on m'en tienne compte. Être exilé de la Russie, c'est perdre droit à l'hospitalité la plus généreuse et la plus douce ; c'est ne plus voir Moscou aux blanches murailles ; demain peutêtre ce sera ne plus voir Constantinople ; c'est tourner un œil de regret vers ce paradis qu'on appelle la Cri-

niée; c'est ne plus chasser Tours à Tobolsk, ne plus pêcher le sterlet à Astracan; c'est renoncer au voyage de Pékin par les caravanes; c'est renoncer à prendre les eaux du Caucase, à moins d'avoir une lettre de recommandation pour Schamyl.

Décidément si un tel arrêt doit être porté contre moi, je proteste d'avance, et n'accepte pas cet exil. J'aime la Russie, j'y ai laissé des amis dont je veux encore serrer la main; je ne déteste pas le gouvernement absolu, au moins comme spectateur bénévole ; j'adore le caviar frais ; la langue russe est devenue pour moi une étude favorite, et j'ai

oublié, en repartant, deux ou trois élymologies slavonnes auxquelles je tiens beaucoup : j'irai les chercher. — Je le dis en face à toutes les polices de l'empire. — J'irai, dussé-je rentrer en Russie par la Chine, les monts Ourals et Orerabourg.

Maisons-sur-Seine, septembre;i846.

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