LETTRE I
Mon ami, vous m'avez plus d'une fois reproché obligeamment d'être un touriste bien discret, à une époque où tant d'autres prodiguent leurs confidences. C'est vrai : j'ai visité les contrées les plus favorisées
de la poésie, de l'histoire et des arts; j'ai pieusement interrogé leur vieux sol, remué si avant ; mais le courage et la voix m'ont failli pour célébrer ces reines du passé et leurs splendeurs évanouies. A moins d'avoir le rameau magique qui, en touchant, éternise; à moins, comme Byron, d'appendre au front de chaque ruine une strophe plus durable quelle, ou, comme Chateaubriand, défaire à ces mortes augustes un linceul de sa prose d'or , ne vaut-il pas mieux , pèlerin obscur, s'agenouiller auprès de leur froide dépouille, et contempler en silence ce que le trépas leur laisse d'impérissable beauté?
J'ai fait ainsi; mais voilà qu'un jour j'ai abordé à des rivages où le temps n'a creusé nulle empreinte profonde ; dans une ville si neuve, qu'il lui a fallu, comme à Venise,
se bâtir jusqu'au sol où elle pose; devant un peuple rempli d'ardeur juvénile, qui porte le présent la tête droite,etmarchelégèrement à ses destinées, sans que son pied s'embarrasse dans les plis pesants du passé. Ici point de ces graves enseignements de la tombe, point de ces navrantes tristesses qui refoulent la pensée, point de ces imposantes grandeurs devant lesquelles toute individualité s humilie : c'est une majesté dont on approche sans éblouissements ni vertiges; c'estunepuissance qu'onmesure, unebeauté qu'on juge, une noblesse dont on discute hardiment les titres. Ici, j'ai moins de raisons pour me taire, et cependant, je l'avoue, j'hésite encore à vous écrire, tant j'ai de fois accusé moi-même la présomption de ces arrêts presque toujours blessants pour ceux qu'ils atteignent, sans grand pro* fit pour la vériir
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Au moins n'ai-je pas voulu apprécier les mœurs au débotté, ni les institutions au vol du bateau à vapeur. J'ai attendu, tout en saeliant bien que ce manteau de poésie dont la nouveauté revêt chaque chose, le temps le soulève, et que donner son avis sur un pays au moment de repartir, c'est un peu parler d'une personne la veille d'une rupture, avec la froideur de l'habitude ou la sévérité du désenchantement. Mais ce que les impressions perdent ainsi en fraîcheur, elles le gagnent en conscience, et si, pour prix de l'hospitalité, on ne doit pas la flatterie, on doit au moins l'attention, cette politesse du
juge- Avant de visiter avec moi Saint-Pétersbourg, peut-être souhaitez-vous que je vous dise quelques mots du voyage. Sur chacune des deux routes de mer, soit qu'on traverse
l'isthme de Danemark ou qu'on tourne par le Sund, il y a un repos précieux. Sans compter la douceur d'une relâche, même durant la navigation la plus courte, on risque d'affaiblir la vivacité des émotions en passant d'un bond, et sans toucher terre, d'une grande capitale à une autre, Entre Paris et Saint-Pétersbourg, entre ces deux drames pompeux, si riches de tableaux, si compliqués d'intrigue, il est bon de laisser un intermède. Or, Hambourg et Copenhague sont parfaitement à propos pour cela, et deux intermèdes d' un caractèrebien opposé. Hambourg, c'est le ballet populaire, exécuté, avec un entrain sauvage, par des matelots ivres et des filles de joie ; Copenhague a la décence raide et guindée d'un divertissement de cour, dansant gravement le menuet devant des décors fanés, avec des costumes vieillis.
Cette grosse gaieté de Hambourg forme un étrange contraste avec la nature qui l'encadre. À voir cette orgie, chastement voilée de bosquets vert tendre, on dirait une idylle en goguette, chantant des airs à boire d'une voix rauque et les poings sur la hanche. En effet, on ne saurait imaginer une mise en scène d'une plus délicieuse fraîcheur. Une ceinture de jardins enveloppe la ville de toutes parts ; la verdure pénètre jusque dans les rues et sur les places en avenues charmantes ; elle envahit même les habitations, qui, avec leurs façades vitrées, ressemblent à de vastes serres pleines de fleurs. A l'arrivée, rien de gracieux comme le coteau qui domine l'Elbe, paré de nombreuses maisonnettes, blanches et calmescomme des cygnes endormis sur la rive.
Tous ces millionnaires juifs-allemands
pouvaient se bâtir de somptueuses villas, et leur mauvais goût s'en fût mieux accommodé sans doute ; mais ce paysage simple et riant, timide de lignes, modeste de contours, est d'une influence si pastorale, que, pour l'aborder, le luxe des banquiers luimême quitte ses grands airs. Bon gré, mal gré, Turcaret s'y fait Tircis, et vient, entre deux additions, respirer les brises du fleuve au pied d'un ormeau, demander au brin d'herbe qui s'agite des nouvelles de ses flottes, et effeuiller des marguerites en songeant à une cargaison bien-aimée qui n'arrive pas. Pendant qu'à jouir à la hâte de ce tableau fuyant on oublie Hambourg qui s'approche, tout à coup apparaît Àltona , douce désinence italienne, perdue dans les vapeurs du nord. N'admirez-vous pas l'impertinence de ces financiers, qui ont à leur porte, comme un suisse dans une anti-
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chambre, une ville danoise pour faubourg?
De toutes les places de commerce qui se sont trouvées sur mon chemin, Hambourg est celle, je crois, à laquelle j'ai le plus volontiers pardonné. Les autres, sur le coup de neuf heures, sonnent le couvre-feu, ferment leurs livres et s'endorment pour rêver chiffres, la plume derrière l'oreille. A cette heure-là, Hambourg entreen danse, et, à vrai dire, on ne sait quand il dort. C'est une existence double, travail et plaisir. Dansla matinée, c'est Shylok penché sur une table et comptant son or; puis, le soir venu, quand il se met en branle à la tremblante lueur de ses réverbères discrets, c'est un joyeux fils de famille allant en bonne fortune, couvert d'un manteau couleur muraille, une lanterne sourde à la main. Mais, vraiment, je
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me reproche de dire : Bonne fortune, à propos des faciles voluptés de Hambourg.
Copenhague, au contraire, est tout ce qu'il y a de plus correct et de plus endormi . On remarque bien du côté du port une apparence dévie, quelques ombres errant dans le brouillard; mais c'est le mouvement silencieux d'une ville somnambule. Pourtant, un matin de 4807, les Anglais Font bien brutalement réveillée : la canonnade finie, l'indolente a réparé quelque peu le désordre de sa toilette et refermé les yeux. Vous y entrez comme dans ces palais enchantés dont les maîtres sont invisibles, sans que nul s'informe qui vous êtes ni d'où vous venez. Chose prodigieuse! la police n'est pas même là pour vous accueillir de son inévitable sourire. En débarquant, vous trouvez sur le quai de vieilles berlines, de
forme anté-diluvienne, démesurément hautes sur roues, quelque chose comme les calèches de chasse de Louis XV. Vous éveillez le cocher, qui éveille ses chevaux, et votre équipage s'en va sautillant gravement sur le gazon des faubourgs déserts.
Après avoir admiré, dans la cathédrale, le Christ et les xVpotres de Thorwaldsen, le plus sage est de se rembarquer si Ton veut se soustraire à Faction alourdissante d'une prospérité trop monotone, et surtout trop bien nourrie. En cela, l'exemple vient de haut, et Ton voit chaque matin une douzaine de fourgons, à livrée écarlate, allant au marché pour la bouche du roi. Je ne vous dirai pas au juste qui régnait alors dans ce fortuné pays ; en fait de dynasties danoises , je suis décidé à m'en tenir à Hamlet.
Aussi avec quelle émotion j'ai vu se dessiner, à travers les brumes du Sund, la noire silhouette du château d'Elseneur, et quelle vivante illustration de Shakspeare l Jamais en aucun lieu, choisi par lui pour scène de ses drames, sa pensée ne m'avait aussi fortement possédé. Ailleurs on est distrait par les merveilles de l'art ou par les réalités de l'histoire. A Vérone, le mausolée de Juliette disparait dans la grande ombre de l'amphithéâtre ; la douce plainte de Desdemona se perd dans le râlement de Venise, étouffée, elle aussi, par un soldat en colère. Ici la voix du poëte s'entend seule, et rien ne vit que les ligures animées par lui. Voilà bien sur la plate-forme Horatio et ses compagnons attendant le fantôme; mais le temps est loin où les sentinelles danoises s'entretenaient de si terribles apprêts contre l'Angleterre. La vie s'est retirée de
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ces côtes oubliées, et les peuples Scandinaves ont depuis longtemps remis Tépée au fourreau. La goutte de sang que nous leur avons jetée par grâce s'estaussitôtglacée dans leurs veines appauvries. Ils dorment, et en passant près d'eux le voyageur se surprend à parler bas.
La Baltique, dont je craignais lâpre tristesse, s'est montrée tout aimable et hospitalière; elle avait aplani ses nappes vertes, étendu l'azur pâle de son ciel, attiédi ses brises, étalé la pompe de ses nuits polaires, pareilles à des jours adoucis. Mais pour qui a joui de la Méditerranée, coupe inépuisable de poésie et de beauté, comment toutes les séductions de ces mers du Nord la feraientelles un moment oublier? La Méditerranée qui, sur ses vagues bleues, berça la fable naissante comme un gracieux alcyon ; puis
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noble scène où se jouèrent les grands drames de l'histoire devant le monde romain pressé sur ses bords; plus tard enfin lice ouverte aux deux croyances rivales, alors que l'ombre du Calvaire, s'abaissant sur la Grèce, vint se mêler aux teintes rosées de sa mythologie; alors qu'une théorie joyeuse, partie de Lesbos, croisait saint Paul allant au martyre, et que la voix austère de l'Évangile s'élevait, à Athènes, en face des magnificences du Phédon. 11 ne faut pas demander à la Baltique la même richesse, ni surtout la même limpidité de souvenirs.
Traditions, chroniques, tout est pâle, nuageux, indécis, et la poésie n'a visité ces parages qu'en se faisant brouillard.
Le sombre génie de YEdda et des Niebelungen plane sur cette mer et sur ses bords. Tout se tait; derrière nous, c'est
Lubeck, longtemps la Cartilage du Nord, et qui se fit un sceptre de son aune insolente; aujourd'hui, élevant ses clochers sans nombre dans une solitude de nécropole. A droite, c'est L'Allemagne qui rêve, penchée sur ses livres, et dont le calme est troublé seulement par les presses qui gémissent et les écoliers qui chantent. A gauche, de ces cotes basses et ternes s'est élancée la comète folle qui alla heurter contre l'astre naissant de Pierre sa chevelure enflammée , puis fléchir à Pultawa , pour revenir à Friederikshall s'éteindre dans le sang. Plus loin, le silence redouble, la nature s'affaiblit, les types s'effacent, jusqu'à ce qu'enfin les dernières ondes de la vie sociale aillent, avec les derniers battements de la vie organique, mourir sur les grèves désolées du cap Nord. Au delà , plus rien ; le pôle, un point dans
l'infini de l'espace, inconnu et certain, comme Dieu dans l'infini de la pensée.
Il ne faut pas non plus attendre de la Baltique la variété des aspects , les ravissements de l'arrivée; ces côtes charmantes qui , pour vous attirer et recevoir, ouvrent leurs golfes gracieusement arrondis et vous tendent leurs caps comme des bras amis; ces villes qui se dressent jusqu'au sommet des collines pour vous saluer des signaux de la vigie, tandis que le soleil fait scintiller à leurs façades embrasées comme des milliers de joyeux regards. Ici on est près de la terre et on la cherche ; il semble qu'elle se cache derrière les vagues , humiliée et vaincue : à peine aperçoit-on çà et là une végétation maigre et rare, pareille à des touffes d'algues échouées. Pourtant fioul voici à lentrée du golfe de Fia*
lande , et nous touchons au terme du voyage.
Ce golfe est quelque chose de triste et de plat comme l'embouchure de la Tamise, moins ces bourdonnements confus , ces bouffées ardentes qui annoncent un vaste foyer d'activité; moins cette vie incessante du commerce, et ces innombrables vapeurs qui montent et descendent par groupes , ainsi que de grands oiseaux de mer, battant le flot de leurs ailes noires ; mais il y a ici quelque chose de plus : c'est, debout sur une ile , une ville pour sentinelle avancée ; Cronstadt avec sa belle Hotte de guerre, flotte un peu fantastique, qu'on admire avec réserve, tant elle ressemble «à un ornement de perspective; machine poétique au repos qui attend l'épopée inconnue de l'avenir. On se sent pris de compassion pour
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ces pauvres vaisseaux qui sont là désarmés, nus, découronnés, sans voiles qui frémissent, sans pavillons qui ondoient, immobiles dans l'eau dormante ou captifs dans les glaces, tandis que, plus heureux, leurs frères de Sebastopol, brillants paladins de croisades nouvelles, nagent librement dans des flots de soleil et d'azur.
À Cronstadt, le bateau à vapeur, naguère encore roi de la mer, vient se prendre au double filet de la douane et de la police. Envoyant, dans le canot qui s'approche, ces hommes à chevelure inculte, à costumes étranges, on se croirait pris à l'abordage par les habitants de quelque terre australe, n'étaient les uniformes qui s'y trouvent mêlés. Ce premier coup d'œil donne le secret de la société russe, européenne jusqu'à la ceinture, sauvage par le pied.
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Jamais arrivée en pays étranger n'avait revêtu pour moi un caractère aussi sérieux. Lorsque, dans le salon du paquebot, vous comparaissez devant une sorte de tribunal militaire, vous éprouvez ce froid au cœur qui saisit un prévenu ; c'est qu'en effet vous n'êtes guère autre chose, vous qui venez de France. Au ton assuré de politesse familière avec lequel ces hommes vous parlent, vous comprenez qu'ils vous tiennent , que vous êtes à eux, et vous frissonnez malgré vous sous la main dure et froide du pouvoir absolu. Ceux qui viennent avec la pensée d'un long exil jettent un douloureux regard à ce pont de navire qui était encore la patrie , et sur lequel se sont écoulés leurs derniers jours de joie et de liberté. Vousmême, touriste insouciant, vous sentez à ce rude contact tomber quelque! plun de votre aile, et peat«étrfl rearetH
d'être venu la froisser contre cette porte de fer, entr'ouverte avec méfiance, qui va se refermer sur vous , sinon devant vous ; car vous n'êtes pas sûr d'entrer, et votre procès s'instruit. Après vous avoir demandé ce que vous venez faire, question naïve de toutes les polices, vos juges consultent la liste des noms mis à l'index. J'imagine que les gens à impressions de voyages sont mal notés sur ce livre noir.
Saint-Pétersbourg est bien près de nous , et rien ne l'annonce. C'est toujours la môme désolation de côtes basses et nues, le morne silence des eaux qui régnent en souveraines; à grand'peine distingue t-on en approchant quelques sommets d'édifices qui semblent surnager comme les débris d'une ville submergée. Aussi, quand on passe de la solitude d'un marécage aux
splendeurs du quai anglais, eetle rencontre subite avec l'œuvre de Pierre-lc Grand frappe, étourdit, et en débarquant au pied de sa statue, vous êtes tenté de toueber respectueusement du front le bloc de granit qui le porte; car c'est lui qui le premier vous apparaît , étendant le bras sur cette plage par lui fécondée, comme au jour où il dit, lui aussi :
Que la lumière se fasse î C'est lui qui vous accueille de sa ligure noble et ouverte, et vous présente fièrement sa ville bien-aimée. En ce moment, je me suis senti son sujet, par l'éternelle autorité du génie, et jamais nul de ses botes, jamais peut-être aucun de ses enfants au retour ne s'est incliné devant lui avec une plus humble, et plus profonde émotion.
J'arrivais par une belle matinée d'été :
le monde élégant était atix îles de la Neva ou dormait encore. Quais, places, rues, tout était désert, et je ne rencontrai qu'un Ilot de moujiks allant au travail. En voyant cette architecture tout italienne se déployer avec largeur sous un ciel d'un bleu ardent , et, pour animer cette royale solitude , rien que ces hommes au poil fauve , aux yeux couleur de mer, vêtus de sayons de peau, chaussés de sandales d'écorce, je songeais à Rome prise par les barbares.
Pour un dilettante de voyages , rien ne vaut le saisissement de l'arrivée, surtout d'une arrivée par eau, lorsque nulle dégradation de nuances intermédiaires n'a affaibli la surprise. 11 ^ a chez lui des désirs de voir, longtemps comprimés, qui en viennent h prendre tons les caractères d'une pas-
sion aiguë, et, quand il tient [sa conquête, sa joie a la fatuité triomphante d'une première possession. Cette ville qui si souvent lui est apparue dans ses rêves à travers les nuages du lointain et de l'avenir, elle est là devant lui, elle est à lui, il la touche, il l'embrasse de ses avides regards.
Or, aucune capitale ne donne ces joies de l'arrivée avec autant de plénitude et de soudaineté que Saint-Pétersbourg. Pour l'admirer et presque pour le connaître , il suffit d'un coup d'œil. Ce n'est pas une de ces villes aux mille détails , aux facettes infinies , que les siècles , ces patients artistes , ont, l'un après l'autre, ciselées pierre à pierre avec amour. C'est une décoration d'opéra dressée d'hier, et dont les plus riches effets sont ménagés pour la loge impériale. Les Russes l'ont si bien entendu
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ainsi , qu'ils ont donné à leurs rues le nom de perspectives.
Si d'une décoration Saint-Pétersbourg a le grandiose factice , les points de vue étudiés, les larges coups de pinceau qui demandent à être jugés à distance et au demijour, par malheur il en a aussi la fragilité. Qu'un jour le vent d'ouest siffle avec violence, soudain, comme au signal du machiniste, ces merveilles de théâtre vont s'abîmer sous les eaux. A chaque pas on voit, tracés sur les murailles, la date et le niveau de l'inondation dernière, et le souvenir de ce déluge, dont nul arc-enciel ne conjure le retour, a pour le passant la tristesse philosophique de ce salut du cloître : Frère, il faut mourir 1 Aussi à l'admiration excitée par cette ville magnifique se mêle toujours un peu de l'intérêt pénible
qui s'attache à toute beauté menacée , à toute jeunesse sans lendemain; et si l'on parvient à oublier que ce fleuve , 6a parure et son orgueil , peut , au premier moment, s'enfler pour l'engloutir, on regrette encore que la noblesse de la matière ne réponde pas à celle des formes architecturales. Ces colonnades imposantes sont de briques recrépies ou même de bois peint; mais, par une belle nuit transparente , si , appelant l'imagination à son aide, on se figure que tous ces palais sont de marbre , alors on a devant les yeux une ville de rois.
Aujourd'hui, je ne pourrais déjà plus rendre assez vivement ces impressions du premier jour; ma promenade, le soir, silices quais immenses qui encaissent le fleuve dans des blocs de granit; les reflets du soleil couchant sur la Neva, calme, épanouie
comme un lac, et, le lendemain, de délicieuses flâneries sans guide et sans but ; le bazar avec ses marchands à longue barbe et en caftan, débouta leur porte, la tasse de thé à la main , et répétant si patiemment à l'étranger leurs offres incomprises ; la perspective Nefski , grande artère où toute la \ie afflue, laissant les extrémités froides, hippodrome sans repos où mille chars, lancés à pleine carrière, semblent se disputer le prix; la nouveauté des costumes , la variété des équipages et leur luxe un peu débraillé , comme les fortunes de leurs maîtres ; ces vastes carrosses aux attelages si démesurément espacés , que , voyageant en Allemagne , ils couvriraient trois duchés ; le droschki-fauteuil qui emporte rapidement , sur le parquet des rues , un brillant officier aux plumes flottantes , ou une femme aux riches couleurs , trainé par
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deux chevaux dont l'un , appelé le Furieux, est dressé à piaffer sans cesse en balayant le sol de sa longue crinière; enfln le vrai droschki national, simple banquette de drap bleu montée sur quatre roues basses , et, sur ce curieux véhicule, un pope en robe de soie verte ou violette, avec son chapeau à larges bords, sa chevelure ondoyante, sa haute canne à pomme d'or, tenant par la taille sa femme ou sa fille , assise près de lui en sens inverse; ou bien une de ces belles nourrices au diadème brodé d'or et de perles, au sarafane éearlale, avec un enfant dans ses bras. Chaque école a ses madones; je m'étonne qu'un peintre russe n'ait pas imaginé la Vierge au droschki.
S'il ne s'agissait que de connaître Saint- Pétarcbourg, jo voua l'ai dit, uneoupdVoil
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suffirait , et beaucoup s'en contentent. Je n'entends pas ainsi les voyages. Il y a en tout pays la langue à étudier, la vie à observer sous ses faces diverses, et pour cela je prends mon temps. 11 en est qui, pour apprécier la beauté d'une femme, s'em.
pressent autour d'elle et la regardent indiscrètement dans les yeux. L'homme de goût choisit dans un coin du salon une place commode, cherche son point de vue, et, attendant que cette femme se tourne, jouit à loisir de la grâce de ses mouvements. Je trouve qu'il faut en agir de même avec une société étrangère, s'établira Taise, et laisser l'année dérouler, comme un panorama mobile, les aspects, les usages, et les fêtes de chaque saison.
Lors de mon arrivée, le soleil était d'une
ardeur incommode. Souffrir de la chaleur en
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Russie , cela impatiente comme une déception de programme. L'automne même se traînait avec une molle tiédeur, et je commençais à soupçonner les hivers du Nord d'être aussi menteurs que les éternels printemps d'Italie. Pourtant une nuit, comme je sortais du théâtre, je sentis l'air qui mordait mes joues avec une âcreté inaccoutumée ; les dalles retentissaient, les ruisseaux criaient sous la roue, l'atmosphère était d'une transparence inouïe, les dômes étincelaient ; en passant devant le palais de Paul, je remarquai son aiguille d'or qui flamboyait, comme une épée, audessus de la chambre où ce prince mourut si brusquement une nuit. C'était l'hiver qui me saluait de son premier souffle, et moi, son hôte, venu de si loin pour me confier à lui , je reçus ses âpres caresses avec une sorte çle volupté cuisante. En ce
moment, je pressentis ses rigueurs et ses beautés, la Neva peuplée comme une rue, les traîneaux rapides, les fourrures chatoyantes, tant de variétés imprévues d'aspects et déplaisirs.
(Tétait bien l'hiver; dans la nuit il étendit sur la ville un manteau d'hermine, et le matin au réveil elle était charmante à voir dans cette toilette virginale. Bientôt le ileuve ralentit sa marche embarrassée, puis tout à coup s'arrêta, comme un voyageur transi qui s'endort sous la neige. Il y a quelque chose de solennel dans cette crise soudaine et violente, dans cet adieu de la terre qui se cache pour six mois, dans ce défi porté par la nature à rhommequi l'accepte sans crainte, car il connaît son ennemi, ennemi loyal qui n'a ni faux sourires , ni perfides haleines, et dont les attaques pré-
32 unf, a\m;k El i;i >sn:.
vues se peuvent soutenir et repousser. 11 l'attend de pied ferme, il le désire même, car il en sait aussi les avantages et les bienfaits.
Pour tous la vie devient plus facile, les ressources sont doublées; les routes, aplanies, glissent comme des canaux et, des extrémités de l'empire, apportent d'abondantes provisions. Le paysan suspend au croc son bétail gelé, qui le nourrira sans qu'il ait lui-même à en prendre soin. Il revêt sa toulowpe de mouton, qu'il ne quittera plus; il allume son vaste poêle, qui ne doit plus s'éteindre, soleil qui n'a pas de caprices , et l'enveloppera d'une chaleur toujours égale, à l'heure où peut-être le Napolitain tremblera sous les rayons palis du sien.
Dans l'espace d'une nuit tout a changé.
scènes de la vie, divertissements, costumes. Les cochers , si beaux avec leurs figures d'apôtres et leurs robes persanes, remplacent le chapeau à forme basse par le riche bonnet moscovite; les gracieuses laitières d'Okta, en casaquin garni de fourrure blanche et en jupon court, arrivent par volées, ayant, attaché à leur ceinture, leur bagage qui glisse derrière elles. A la place des voitures qui allaient criant sur un pavé inégal, paraissent les traîneaux qui vous emportent sans secousse et sans bruit. Nuit et jour les rues en sont couvertes : ceux des seigneurs sont garnis de belles peaux d'ours à griffes d'argent et d'élégants filets de soie destinés à écarter la neige lancée par les chevaux. Il y en a, pour la campagne, qui ont la forme longue, évasée, et, au lieu de filet, une toile blanche que le vent :ie ooqtiae une voile, si bien (\iù\ k%
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voir suivre les ondulations de la route profondément sillonnée, on dirait des chaloupes voguant sur une nier houleuse. De toutes parts la ville s'anime; longtemps assoupie aux îles dans les langueurs de la pastorale, la société s'éveille avec fougue aux agitations delà vie d'hiver : pour auxiliaire contre la sévérité du climat, il lui faut l'ardente réaction du plaisir.
J'aime la vie à l'étranger. Là, le farniente dont on jouissait chez soi avec un certain scrupule se trouve anohli et utilisé par une observation incessante. Se promener, en regardant autour de soi, instruit; demander ses pantoufles, même dans la plus modeste prose, est un exercice philologique; causer sur la chose la plus indifférente devient un travail attachant; tel sot qui vous ennuierait en français a du moins
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l'intérêt et le mérite d'une traduction en regard. Il y a mieux, s'amuser est un devoir, un dévouement de métier ; la rue , le théâtre, le bal, sont autant d'écoles. Or, nulle part les réunions publiques ne sont aussi précieuses qu'en Russie, car nulle part les salons n'apprennent aussi peu.
Hors de France, et ici surtout, il ne faut pas chercher, comme élément régulier, ce moyen monde , cette bourgeoisie décente , instruite, sachant parler de toutes choses en bon langage, entendant le comfort et l'élégance. Des régions basses et vulgaires on arrive, à peu près sans transition, aux sommets de l'aristocratie. J'aimais à visiter le pauvre hidalgo de Séville ou de Grenade, sauf à manger ma part de son modeste gaspacho, quand il y en avait pour deux ; il m'offrait souvent un type curieux, toujours
son dialecte doux el sonore. Le gentilhomme anglais, chassant le renard dans son comté, est encore aujourd'hui une étude intéressante. Mais avec l'aristocratie moscovite, médaille plus qu'à demi effacée, il n'y a rien à apprendre , pas même le russe, qu'elle parle rarement et mal , tandis qu'il y a risque de se gâter son français.
Cela vous paraîtra contredire une opinion reçue , et je dois m'expliquer. Lorsquen arrivant , nous voyons les Russes manier si facilement notre langue, écartant pour nous le voile de la leur, qu'aucune analogie n'aiderait à deviner, nous éprouvons une surprise reconnaissante; mais bientôt on s'aperçoit que c'est un français de convention, dont les expressions et les tournures sont calquées sur l'idiome national, et, à la longue, on
se laisse aller à l'imiter. Ainsi on s'habitue à diner à la restauration , à demeurer au bel étage, à mettre dans sa bourse du petit argent, et, ce qui est plus grave, à se laisser mourir pour avoir reçu un froid. Une jeune personne, pour demander son manteau, prononce un mot inouï; une femme vous dit, de l'air le plus naturel , qu'elle va partir pour les eaux aussitôt que son mari sera en canicule, c'est-à-dire en vacances.
J'ai rencontré quelques vieillards parlant le français avec une pureté parfaite. Leur éducation remonte à une époque où les Russes acceptaient franchement notre influence; aujourd'hui ils sont en révolte contre elle, et parfois ils en sont punis. Imaginez où beaucoup de familles vont chercher des précepteurs? A Genève et à
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Lausanne. Chose bouffonne! trouvant notre souffle trop vif pour ses aiglons délicats, l'aigle impériale nous les retire, à nous, après tout, gens de monarchie, pour les confier à des républicains. Je veux bien qu'ils apportent de leurs chalets un parfum de bergerie et des trésors d'innocence que nous n'avons pas à offrir, mais je vous laisse à penser quelle sorte de français pastoral ces naïfs montagnards peuvent enseigner. Il y eut un temps où nous voulions, nous aussi, avoir chacun notre Suisse; mais ce n'était pas pour élever nos enfants,
L'aristocratie russe, somptueuse, prévenante, hospitalière, est parfaite pour ceux qui, venant ici passer un mois , n'ont que le temps de jeter un coup d'œil à cette surface brillante. Leur place est marquée à toutes les tables, à toutes les fêtes ; la dissi-
palion s'empare d'eux et ne les laisse pas respirer. Pour moi qui voulais prolonger mon séjour et le mieux mettre à profit, je ne me suis pas laissé prendre à l'amorce emmiellée de cette hospitalité captivante. Me bornant à un cercle intime , j'ai compté pour mon instruction , sur les scènes de la vie publique, ouvertes à tous, et qui n'engagent en rien l'indépendance , ni au moment où l'on en jouit, ni plus tard quand il plaira de les juger.
La première chose dont on est frappé à Saiut-Pétersbourg, c'est la physionomie tranchée des divers éléments qui composent sa population. Outre les nationaux, divisés en classes si distinctes, il y a une masse flottante d'étrangers, assez nombreuse pour former des colonies qu'on peut réduire à trois.