LETTRE II
ÎI
Mon ami, vous avez sans doute été surpris de me voir donner des regrets à l'hiver russe, et si j'ajoute que les premières haleines du printemps m'ont causé une certaine tristesse, vous aurez encore plus de
peine à me croire; et pourtant rien n'est plus vrai. Je regrettais cette vie si animée qui allait s'éteindre, ces tableaux étranges près de s'effacer, cette lutte contre le climat dont je sortais vainqueur ; je regrettais ce manteau de neige si éclatant, les forets argentées, les traîneaux si doux et si rapides, et jusqu'à la pelisse, magnifique et délicieux vêtement dans lequel on emporte la chaleur de sa chambre, et qui vousenveloppecomme d'un bain onctueux.
Puis, le passage dune saison à l'autre est extrêmement pénible. La Russie appartient si bien à l'hiver, qu'elle s'en sépare après un long déchirement. Cette décoration boréale, qui s'était dressée comme par miracle, se démonte avec une difficulté infinie. L'épaisse couche de glace amoncelée sur le sol cède lentement, res-
saisie par l'air vif de la nuit, et, pendant une ou deux semaines, les rues sont impraticables. L'atmosphère est déjà tiède et molle, et, par prudence, on étouffe encore sous le poids des fourrures. Mais lorsqu'à la fin, le soleil et la hache aidant, la ville s'est dégagée, c'est un véritable enchantement. Ailleurs, et surtout dans les meilleurs climats, les premières joies du printemps sont capricieuses et troublées ; ici je les ai goûtées sans mélange. Après de si longues rigueurs, la nature se détend et se fond en un sourire dune entière franchise et d'une ineffable tendresse, sourire de mère qui pardonne.
La Neva délivrée reprend son cours, et la population vient en foule saluer son fleuve adoré. Bien que la terre se remontre nue et dépouillée, on la revoit avec bonheur, et i|
semble qu'elle se soit cachée plusieurs mois uniquement pour se faire aimer davantage.
A propos, je ne voyais pas trop pourquoi le calendrier russe reste en désaccord de douze jours avec le nôtre, comme si dans la correspondance des deux cabinets il n'y avait pas déjà assez de causes de malentendus, sans se quereller dès la date; à présent j'en sais la raison. Honteuse de n'avoir au mois de mai ni fleurs ni verdure, la Russie a ralenti l'année autant qu'elle a pu, comme ces gens qui, pour s'excuser d'être en retard, font reculer d'un quart d'heure l'aiguille de leur montre.
Si, malgré sa nudité complète, la terre charmait déjà, jugez de ce qu'on éprouve lorsqu'enfln elle a repris sa parure. Ces paysages qui, à l'arrivée et sous l'influence de comparaisons récentes, vous semblaient
si pauvres et si pales, maintenant vous ravissent; rendu indulgent par une privation sévère, vous trouvez aux horizons de la grandeur, aux teintes de la grâce, à la végétation certaine richesse. Parfois même, et c'est l'hyperbole de Tillusion, vous prenez au sérieux de modestes montagnes qui font un joli effet de lointain, quand un arbre ou une maison ne les masque pas.
Alors on se met à jouir avec empressement et délices de la nature retrouvée. On va aux camps assister aux manœuvres, entendre les soldats chanter leurs prières avec un ensemble si parfait. On visite les résidences impériales, Péterhof, si pompeux, dominant fièrement le golfe de Finlande ; Tsarskoïé Sélo, retraite chérie de la grande Catherine, et si plein encore de sa mémoire. 11 y a parmi les ombrages du parc
I I 6 UNE ANNÉE EN HtSSIE.
une petite salle de spectacle, style chinois, d'un mauvais goût adorable, à laquelle rien n'a été changé. Il semble encore voir la souveraine dans sa loge, et derrière elle le comte de Ségur, qui, penché à son oreille, la félicite de ses victoires en Grèce, à moins, et c'est plus probable, qu'il ne lui donne un distique pour une fontaine, ou uneépilaphe pour son chien favori. En parcourant les corridors, j'ai vu, tracé sur une porte, un nom qui, pour nous aussi, est un aimable souvenir, le nom de mademoiselle Sonlag, aujourd'hui comtesse et ambassadrice, et qui, sur cet autre théâtre où elle n'est plus la première, a peutêtre plus d'une fois regretté la petite loge où elle rentrait enivrée et triomphante.
llestauprès de Saint-Pétersbourg un lieu qui, pour se faire admirer, n'a besoin ni
d'illusion ni d'indulgence : ce sont les iles de la Neva, vastes parcs baignés par des bras de rivière plus larges que notre Seine et réunis par des ponts élégants. D'innombrables maisonnettes, emballées à l'automne dans des nattes , comme des porcelaines précieuses, reparaissent au jour, parées jusqu'au toit de fleurs tout épanouies. Elles sont de formes variées à l'infini, depuis la terrasse italienne et la coupole orientale jusqu'au toit aigu du chalet , toutes portant au front le nom de leurs maîtres, et non ces tristes écriteaux qui font ressembler nos villas à des hôtelleries auxquelles on n'a le temps d'attacher ni affections ni souvenirs.
Les iles possèdent même un théâtre où la comédie vient prendre le frais, et dont la colonnade grecque, demi-cachée par la
verdure, rappelle le temple antique entouré de son bois sacré. Imaginez ce beau lieu animé d'équipages et de cavalcades, qui se perdent sous les avenues ombreuses ou se reflètent, au bord, dans les eaux limpides. Nulle ville en Europe ne peut se vanter de telles promenades, si riebes détendue et de fraicheur. Les Russes se hâtent d'en jouir : ils y campent plutôt qu'ils ne s'y établissent ; car l'été est bien court, et si par malheur il est pluvieux, ce paradis n'est bientôt plus qu' un maraismalsain qu'il faut abandonner.
La première solennité dont on salue le printemps, c'est une revue, car ici pour une revue tout prétexte est bon, et Ton ne conçoit la joie que plumet en tète et tambour aux champs. Quand on a une garde de soixante millehommes toute resplendissante d'or, comment se refuser le plaisir de tirer
de l'écrin et de faire chatoyer au soleil de mai ce magnifique et coûteux joyau? Une revue à Saint-Pétersbourg est un spectacle monté avec un luxe inouï, une œuvre d'art que tout peintre admirerait. Cette plaine mouvante, si richement émaillée, sur laquelle des milliers de lances agitent leurs flammes, semble un vaste parterre que le vent fait onduler, et à voir cette harmonie savante de formes et de couleurs, cette profusion raisonnée de rubans et de plumes, dans les moindres détails de toilette cette coquetterie un peu féminine, on soupçonne que, pour de si gracieuses fêtes, une modiste française a dû apporter au conseil suprême ses inspirations et ses dessins.
Mais ce qui donne surtout à ces revues une singularité frappante, ce sont tous ce* vassaux d' Asie,Tcherkesses, Lesghiens,Tar-
tares, etc., etc., otages d'une soumission douteuse, auxquels on donne la place d'honneur, sans doute pour flatter des sujets d'hier, impatients du joug. Ces guerriers étranges, en cottes de mailles, armés de carquois et de flèches, maniant avec habileté des chevaux arabes, au poitrail scintillant d'acier, reportent l'esprit en pleine Jérusalem dé ' livrée * et je pourrais, montant avec vous au sommet d'une tour, essayer un dénombrement à la façon du Tasse.
Mais, outre que je désespère de trouver ici tant de noms glorieux et poétiques, je n'oserais, comme lui, m'adressera la muse des combats ; ce serait conscience de la réveiller pour des amusements si enfantins, et je serais réduit à t'invoquer, muse des parades, innocente idole des armées oisives et des rois ennuyés; toi qui aimes à te jouer dans le reflet des cuirasses polies et des sabres vier-
ges, dans la soie immaculée des drapeaux neufs; toi quecharmentlesfanfaresjoyeuses et le salut des canons chargés à poudre, petite maîtresse musquée et nerveuse qu'une noie fausse révolte, qu'une goutte de sang ferait évanouir!
Saint-Pétersbourg m'avait appris ce que j'en voulais connaître ; je songeai à visiter Moscou. C'est un luxe à envier à la Russie que ces deux capitales, toutes deux vastes et riches, expressions vivantes de ses deux âges, se recommandant par des caractères et des mérites si opposés: l'une, le cœur, recueilli dans la religion des souvenirs, l'autre, la tête, fardée et souriant au présent; l'une racine tenant profondément au sol, l'autre tige efflorescente, penchée vers la lumière ; l'une vieille et auguste épouse, se passant fièrement des czars qui l'ont dé-
laissée, mais ne leur pardonnant pas, assise à l'écart sur les fondements de son Kremlin, dans sa robe orientale, la main sur une cicatrice récente; l'autre, favorite d'hier, insolente et frivole, baptisée d'un nom germanique, vêtue à la française, se mirant coquettement dans le cristal azuré de son golfe , belle parlementaire envoyée vers l'Europe, lui faisant des avances, et disant : Admirez-moi.
La route de Saint-Pétersbourg à Moscou est renommée pour la perfection du travail. Du reste on s'attend si bien à la trouver plate et monotone, qu'on saisit avec reconnaissance le moindre accident, rencontré par le regard : une ondulation de terrain, le mouvement d'un champ en pleine récolte ou le parfum d'une prairie en fanaison ; un lac, et au milieu, un monastère dont leau
répète les campaniles peints; le Volga, noble fleuve, auquel on jette, en courant, un salut pour la mer Caspienne; un village traversé le dimanche, et devant l'église de jeunes paysans en habits de fête et des fleurs au chapeau, qui vous regardent avec de calmes et bienveillantes figures, comme on en voit dans les illustrations de ballades allemandes. Ces plaines sans bornes, sorte de désert cultivé où l'homme s1 aperçoit à peine, respirent une poésie austère qui se reflète jusque dans l'œil doux et résigné du moujik, dans les notes plaintives de son chant. Pour vous-même qui passez, le demi-sourire de cette nature, échappée si peu de jours à l'hiver, son véritable maître, a une tristessse sympathique qui n'est pas sans douceur. Puis, au train dont on est emporté, on n'a pas le temps d'être sévère pour ces tableaux si vite évanouis*
Je me faisais un vif plaisir de voir Nowgorod ; trouver en ce pays de ces vénérables pierres noircies qui parlent du passé eût été une émotion si nouvelle! Mais vain espoir. La Russie a un tel orgueil de jeunesse, elle a si bien rompu avec ses anciens jours, que la plus légère teinte de ruines lui déplait ; ses villes mettent du blanc , et la vieille Nowgorod elle-même replâtre et peint ses rides. Les murs d'enceinte sont recrépis avec soin, comme si l'on craignait que le mot république ne reparût quelque part sur leurs briques séculaires. Ce n'est pas sans effort que la mémoire retrouve dans un sol si bien dompté ce mot hardi et rebelle, dans une atmosphère si paisible l'écho longtemps endormi de ce cri de liberté. Un souvenir de république en Russie, cela n étonne-t-il pas comme un de ces débris fossiles appartenant à des races disparues?
liNE AiNNÉti EN RISS1E. 125
A un voyageur épris des hauts faits de F empire, ce n'est point par ce chemin que je conseillerais d'arriver à Moscou. 11 devrait suivre les traces de la grande armée, faire une pieuse halte sur chaque champ de bataille; puis, parvenu sur le mont du Salut, battre des mains, comme nos soldats, en voyant se développer à ses pieds la ville féerique aux mille couleurs. La route qui réunit les deux capitales n'offre ni souvenirs saisissants , ni perspectives lointaines. De ce côté Moscou ne s'annonce pas. Seulement le troisième jour, à travers les vapeurs du malin, j'aperçus une quantité de coupoles paraissant et disparaissant derrière de légers nuages, comme les boules dorées d'un jongleur. C'était le Kremlin ! Deux heures après, j'entrais dans la vieille forteresse des czars, et, du haut de sa plateforme, je jouissais d'un tableau splendide,
On dit qu'à la vue de Moscou madame de Staël s'écria : « llome tartare ! » Je l'avoue, j'éprouvais quelque peine à voir égaré par ces pales et froides latitudes ce beau nom de Rome, si chaud de gloire et de soleil, nom si auguste qu'en parer une ville, c'est lui mettre au front la plus royale des couronnes ; mais si risqué que fût le rapprochement, mon premier coup d'œil l'a pardonné. Oui ! voilà bien un peu Rome avec ses collines onduleuses , ses innombrables églises, les steppes de ses faubourgs, son silence de cloître, rompu par un chant de cloches sans repos. Voilà son contraste de luxe et de misère, ses palais somptueux et ses mendiants, sonCapitole, saint dépôt de traditions vénérées, pierre fondamentale autour de laquelle se sont amassées les alluvions de l'histoire ; voilà jusqu'à son fleuve étroit et limoneux. C'est également la pompe
sacerdotale dominant l'appareil civil, et il ne manque pas même le vaste carrosse doré du métropolitain pour rappeler les lourds équipages du Vatican ; car, ainsi que Rome, Moscou, si longtemps siège d'empire, n'est plus qu'un sanctuaire, et se console, avec les fêtes religieuses, de son pouvoir évanoui, de ses empereurs perdus.
Certes, l'émotion produite par l'aspect de Rome est bien autrement profonde et respectueuse, mais celle qu'éveille Moscou est plus vive et plus imprévue. Les merveilles de l'Italie nous étaient, par nos lectures, devenues si familières, qu'il nous semble les revoir. Le Kremlin, avec son architecture fantastique et son histoire mystérieuse, drame sanglant joué dans l'ombre, a l'attrait excitant de la nouveauté et de l'inconnu. Parmi les nombreux édifices contenus dans
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son enceinte, j'aime surtout le vieux palais des czars, bijou mauresque qui a été pour moi un souvenir exquis de l'Alhambra, et une église de style inouï , bariolée du haut en bas d'arabesques étranges, et dont les coupoles ouvragées imitent divers fruits, ananas, grenades, pastèques ; tout ce qu'on peut imaginer de plus capricieux et de plus extravagant, une chinoiserie gigantesque.
Moscou a une physionomie tout orientale que relève encore cette quantité d'Arméniens et de ïartares en robes de soie ; on sent que l'Asie n'est pas loin, qu'elle a passé par là, laissant son turban sur les églises, et sous la croix grecque son croissant oublié. On reconnaît encore la mosquée, basse et écrasée dans sa forme, dont la coupole mollement arrondie attend que les bénédictions du ciel descendent sur ses écailles
DWE ANNKE EN RUSSIE. 429
d'or, au lieu d'aller, comme nos flèches hardies, crever la nue pour y porter la prière. Par une brillante journée d'hiver, Moscou, c'est Constantinople en pelisse, c'est l'Orient gelé.
Après ce que je vous ai dit de Saint-Pétersbourg, vous peindre en détail la vie et la société de Moscou serait vous soumettre à d'inévitables répétitions, et pourtant on observe entre ces deux capitales des différences tranchées. La nouvelle vit sous les yeux du maître; la cour donne à ses plaisirs de l'éclat, mais aussi de la gêne: l'ancienne, avec plus de liberté, possède à peu près les mêmes ressources, ses théâtres montés avec le même luxe, sa troupe française, son conservatoire de musique et de danse, et le palais de son gouverneur, qui lui fait une cour au petit pied. Moscou a son école d'écri-
vains, en tête de laquelle marcbeZagoskine, l'illustre romancier; au tragédien Caratighine, Moscou oppose Matchaloff , et les opéras de Vertoski à ceux de Glinka. Cette balance presque égale d'avantages produit entre les deux villes une rivalité qui n'est pas sans aigreur.
A Pétersbourg tout le monde sert, tout le monde porte l'uniforme, militaire ou civil. Il faut bien occuper cette noblesse qui ne saurait pas encore, par les arts et l'étude, remplir décemment ses loisirs.
Plutôt que de rester à ne rien faire, ce qui déplait en baut lieu et compromettrait à la longue les privilèges, on voit les plus grands noms descendre à des emplois qui, cbez nous, malgré nos tendances démocratiques, paraîtraient incompatibles avec certains titres : un prince est directeur des postes ou
conservateur des hypothèques. (Test qu'en effet, lorsque la noblesse est hautement reconnue et appuyée par les institutions, elle peut sans inconvénient se risquer à déroger, assurée qu'elle est de maintenir sa place et ses droits ; mais quand elle a cessé d'être une puissance officielle, et n'a pour se faire respecter qu'à compter sur ellemême, elle devient, comme toute croyance attaquée, d'une réserve et d'une sévérité infinies.
Il résulte de cette loi de service universel que Saint-Pétersbourg a le mouvement forcé, l'activité ennuyée d'un commis ou d'un lieutenant de garnison ; Moscou, au contraire, est un vieux gentilhomme mangeant ses revenus loin de la cour, s'amusant comme il veut et comme il peut, trop heureux qu'un étranger vienne animer parfois
le vide de sa riche oisiveté. L'hospitalité y a donc encore plus de largeur. C'est une vertu dont les Russes sont fiers et à juste titre ; mais lorsqu'ils s'en vantent à nos dépens, et nous reprochent de ne pas la connaître, peut-être n'ont-ils pas assez réfléchi. Il est des qualités qui tiennent heaucoup moins au caractère d'un peuple qu'à l'ége de sa civilisation. L'hospitalité est une de ces vertus primitives qu'on trouve développées surtout près du herceau. La tente du cheik qui vous abrite et vous nourrit, sans même s'informer de votre pays, est encore plus libéralement ouverte que le palais du boyard, à la porte duquel la lettre de recommandation ne nuit pas.
il faut bien en convenir, l'hospitalité est le plus souvent fille de la solitude et de l'ennui. Observez les Anglaisa Londres, ils
vous sembleront égoïstes, rogues, méfiants : qu'on les voie au contraire comme Jacquemont les a vus, se desséchant dans leur fastueux exil de l'Inde, ou, comme je les ai vus moi-même, à Gibraltar, attachés sur leur roc, avec l'ennui au flanc, on les trouve sociables et généreux. Éloignés des grands chemins de l'Europe, les Russes sont reconnaissants et empressés pour tout ce qui apporte à leur vie assez monotone un élément nouveau, à leur atmosphère un peu lourde quelque brise plus excitante, à leur société encore pale un reflet plus chaud . A mesure que chez eux les communications deviendront plus faciles, les hôtes plus nombreux, que la vie sera plus accidentée et mieux remplie, ils doivent s'y attendre, cette vertu, dont ils s'enorgueillissent et à laquelle je rends hommage, ils la verront s'altérer ; déjà Moscou reproche à Saint-Pétersbourg
d'avoir subi cette influence: à Moscou même les traditions patriarcales commencent à s'affaiblir ; ils en sont à regretter le temps, voisin encore, où à la table des seigneurs un inconnu même venait s'asseoir. Que sera-ce quand la vapeur leur vomira des visiteurs par milliers? Alors sans doute l'expérience les rendra plus indulgents, et ils comprendront que, pour les nations aussi, les vertus peuvent être une affaire de temps et de position.
Au reste, si les Russes condamnent parfois légèrement les autres peuples, il faut reconnaître qu'avec eux l'Europe a été, dans ses jugements, bien inconséquente et bien inégale, passant d'une flatterie excessive à une dénigrante sévérité. Au siècle dernier, il se fit du coté du nord une vive lumière. Avant tous et plus baut que tous, la France
étonnée battit des mains ; les poêles s'écrièrent que le soleil avait changé sa course, et se détournèrent de l'orient déshérité. Puis, le premier éblouissement passé, nous regardâmes de plus près : à ces nouveaux venus qui se révélaient avec tant d'éclat, nous demandâmes leurs titres; nous en attendions des merveilles, ou, tout au moins, ces œuvres d'art hardies, ces épopées vigoureuses, produits d'une jeune sève; et comme ils ne purent nous montrer que les palais de nos architectes, les tableaux de nos peintres et le calque de nos écrivains, nous les déclarâmes pauvres et lents à produire. Parce qu'ils avaient surgi tout d'abord, armés comme des hommes, nous oubliâmes qu'ils étaient nés de la veille, et qu'on ne pouvait, sans injustice, leur demander les richesses et le blason des sociétés vieillies. Leur premier pas
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avait été un pas de géant, et plus tard, voyant qu'ils hésitaient à nous suivre dans la voie aventureuse des réformes, il se lit eontre eux une réaction d'impatience et de mauvaise humeur. Nous dîmes nous être trompés, et, au lieu du grand jour, n'avoir salué qu'une aurore boréale, vain mirage de la nuit.
Et pourtant, non, c'était bien le jour, le jour qui devait durer et s'accroître, faible encore pour nos yeux exigeants, convenable peut-être aux zones de transition qu'il éclaire; jour qu'on doit bénir, en songeant aux ténèbres qui s'épaississent au delà. Mais, et c'était l'illusion, la lumière vers laquelle nous nous étions tournés avec enthousiasme venait de nous, c'était un rellet, et s'il nous avait paru si vif, c'est que Pierre l'avait recueilli au foyer de sa pensée
liNE ANNÉE EN RUSSIE. 457
puissante, si bien que le fruit, éclos à sa chaleur, avait pris aussitôt l'apparence de la maturité.
Voilà surtout ce qui frappe dans ce pays : c'est le contraste entre la virilité des formes et la simplicité primitive du fond ; c'est un enfant qui,, sans initiation, a changé ses langes contre la robe prétexte, trop ample et trop sérieuse pour lui. La civilisation est un vêtement que chaque peuple doit se faire à sa taille, lentement, fil à fil. Nous autres, actifs travailleurs, à l'œuvre dès l'aube, nous savons ce qu'il en coûte de temps et de patience pour amener à bien ce précieux tissu de pourpre et d'or : parfois il s'en rompait une maille, et il nous fallait un demi-siècle pour en renouer la trame brisée. Voulant épargner aux Russes un labeur si difficile, Pierre leur apporta,
toute prèle, cette robe splendidc, et, dans son ardente précipitation, la leur jeta aux épaules, sans leur laisser même le temps de quitter le caftan tartare ; aussi , bien qu'ils la portent avec adresse, on sent au dessous quelque ebose qui en gêne la grâce, et malgré le soin qu'ils prennent d'en rassembler les plis, elle s'ouvre parfois et laisse voir la grossière étoffe du caftan. C'est ce que Napoléon exprimait d'un mot si incisif.
Chez les Russes, en effet, tout, jusqu'à leurs meilleures qualités , a l'acre verdeur d'une venue trop hâtive. Par exemple , on est frappé tout d'abord de leur extrême politesse; leurs réunions publiques ont la tenue décente d'un salon, et, à les juger diaprés cela, on les dirait nos maîtres. Mais si on les observe, on reconnaîtra bien-
lot que c'est là une mise en scène récente, et non cette politesse entrée à fond dans les mœurs par la longue expérience d'une vie élégante ; cette politesse toujours égale et soutenue, sachant parler aux femmes avec déférence, aux hommes avec tact, réservée dans ses prévenances, y attachant du sens et du prix ; qualité si précieuse et si rare qu'il faut des siècles pour la produire, et, nous le savons déjà, un moment de négligence pour l'altérer.
La politesse des Russes n'est encore qu'une affaire de discipline, une partie de l'uniforme qu'ils prennent le matin avec le hausse-col. Ils vous serrent la main à première vue et sans choix ; si , au théâtre, ils vous touchent le coude, ce sont des excuses bans iï ii ; mais à vous, étranger qu'ils voient pour la première fois, ils vous fe-
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roiit, sans y songer, des questions fort indiscrètes, ou bien, devant vous, critiqueront étourdiment votre pays. Si vous vous liez avec eux, vous trouverez à leur intimité de capricieux mouvements et de brusques échappées.
Entre eux, c'est bien autre chose : qu'une querelle survienne, et, à travers ce vernis trop nouveau, reparaît l'ancienne nature dans sa rudesse et sa violence. Alors triomphe tristement, à toutes les hauteurs, cette unité de la langue russe que je vous ai vantée; princes et moujiks sont au diapason. Ce qu'aux jours décolère les plus grands dignitaires s'entendent dire et supportent est quelque chose d'inouï, impossible à écrire dans aucun idiome. Je vous l'ai dit, on n'attache pas assez de prix ici à la société des femmes, et où la politesse
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s' est-elle jamais formée sans leur influence et leurs leçons?
Puis, dans ce pays, la chevalerie n'a pas eu son ère, et on ne peut y trouver ce qu'elle a laissé ailleurs : ce point d'honneur délicat, cette susceptibilité chatouilleuse et jalouse, toujours alerte et la main sur le pommeau de l'épée. La loi contre le duel est prise ici au sérieux; et cette loi, excellente en morale, n'a pas une aussi favorable influence sur l'aménité des relations sociales; on mesure moins sévèrement ses paroles quand on n'a pas à en répondre.
11 en est de leur luxe comme de leur politesse : il manque d'égalité et de tenue; ils se le sont imposé comme une mode, avant d'en avoir le besoin et l'intelligence. Us s'entourent, par imitation, d'uncomjort
dont ils savent à peine se servir : tel seigneur qui s'est fait décorer un lit somptueux, aime tout autant dormir dans sa robe de chambre, sur un divan de cuir. La moindre de nos bourgeoises se trouverait fort à plaindre de voyager comme une princesse russe , couchant dans une sale chaumière , sur les coussins de sa voiture, vivant de pain noir et de thé. Celui de nos soldats le mieux brisé aux fatigues s'effraierait de voir un officier de la garde impériale allant au Caucase dans un chariot sans ressorts, lancé au galop sur des chemins effondrés.
Si les riches entendent ainsi les douceurs de la vie, jugez de ce que ce doit être pour les pauvres. Durant les nuits les plus rigoureuses il n'est pas rare de voir un moujik étendu sur le seuil d'un magasin pour le
garder ; presque toujours le dwornik (portier) dort sous la voûte glacée de l'hôtel, et vous froissez, en rentrant, la peau de mouton qui lui sert de lit. Tout ce peuple est dur dans ses habitudes, et cette remarque n'est pas inutile pour s'élever à des considérations plus hautes, pour apprécier le gouvernement et la législation qui les régissent.
Parmi les touristes comme parmi les historiens, il y a deux écoles. L'une s'embarque dans l'étude d'un pays avec des systèmes arrêtés et des mesures absolues. Pénétrée d'un profond respect pour la race humaine, tout ce qui offense ses austères idées est condamné sans appel . Ne lui parlez pas de la gloire, son prestige n'absout rien : pas même de bonheur ; à ses yeux, le bonheur n'est qu'une lâcheté , s'il s'endort
\bh UNS ANNÉE EN RUSSIE.
avant de s'être assuré des garanties et des droits.
A l'autre, artiste avant tout, il faut la grâce des formes et l'animation des tableaux. N'invoquez pas devant elle la loi de renouvellement et de progrès : aux sociétés comme aux édifices, elle aime à voir la teinte sombre ou dorée des siècles. Pour ce qui reste encore de cette riche façade du moyen âge, aux reliefs vigoureux, aux arêtes vives et fragiles, elle redoute les révolutions, toujours armées du niveau et de la hache; l'industrie, qui salit tout de son haleine enfumée, qui broie tout de sa main de fer. Peu raisonneuse et nullement utilitaire, elle préfère la tourelle du château qui découpe et pare le ciel au triste obélisque de l'usine qui l'obscurcit; le pas aventureux de la mule aux palpitations fébrile* du rail-
way. Elle aime mieux l'Italie, étendue au soleil, que l'Angleterre haletant à la lueur de ses fourneaux. Peu sensible aux réformes sociales, elle se détourne du Turc en frac, écoutant proclamer des chartes qu'il ne comprend pas; peut-être même, s'il fallait choisir, aimerait-elle mieux voir en Grèce le gracieux turban des anciens maîtres que le maussade shako du Bavarois. Pourvu quelle rencontre une certaine somme de bien-être, elle est toute disposée aux concessions indulgentes et aux faciles accommodements. Elle a pour devise : peindre, et non prouver.
De ces deux écoles, la première a, certes, des tendances plus hautes et plus sérieuses. A ses touristes, je dirai : N'allez pas en Russie, vos systèmes auraient trop à souffrir; allez ou retournez aux États-Unis. Là, vous
trouverez la dignité humaine glorifiée; dans les rangs les plus bas, vous la verrez encore armée et vigilante, et si, à l'heure du thé, le citoyen qui vous aide juge que vous le sonnez avec trop peu de cérémonie, il pourra bien vous en demander raison : vous serez contents.
Pour moi, j'avoue humblement que je suis de l'autre école. A bien des voyageurs toute monarchie despotique donne des crispations. Je ne suis pas si nerveux, et ne me hâte pas de souffrir pour les gens de ce qu'ils prennent eux-mêmes en patience.
Le bonheur a plus d'une forme, et, de toutes les tyrannies, la moindre n'est pas cet esprit de propagande qui, bon gré, mal gré, étend un peuple sur le chevalet des théories, puis le mutile ou le tenaille sans pitié.
Je dirai plus : j'ai toujours trouvé fort doux de vivre l'hôte d'un gouvernement absolu. C'est une machine qui fonctionne avec un silence digne, et vous jouissez de son calme sans ressentir sa pression, ni être solidaire de ses vices. Puis, d'ordinaire, dans les pays ainsi gouvernés, la vie privée a une grande aisance d'allures; je me fie beaucoup moins à ceux qui inscrivent fastueusement sur leur porte le mot : liberté. On sait à combien de petites gènes est soumis l'étranger qui visite l'Amérique du nord et les villes libres d'Europe. Au lieu de cela , par exemple , quelle douce résidence que la Toscane, paisible pension bourgeoise dont le maitre se charge de votre bien-être, à la seule condition d'observer le règlement 1 Là, point d'émeute qui vous heurte au passage, et convertisse
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votre voiture en barricade; point de /Àccio50s qui, sur les grandes roules, vous rançonnent ou vous fusillent; point de processions chartistes qui vous prennent dans leur flot, et vous mènent, vous qui n'avez pas fait de vœu, boire de l'eau à un club de tempérance ; point de ces individualités orgueilleuses qui vous fatiguent de leurs bruyantes querelles ; point de ces lieux communs irritants qui, cbez nous, font du cercle le plus modeste un congrès ou un concile.
On trouve en Russie, au suprême degré, ce calme de surface, et il s'y joint une étrangeté de forme qu'il ne faut plus chercher ailleurs en Europe. Au moment où , sur notre vieille palette effacée, toutes les couleurs menacent de se fondre, n'est-ce p;is une bonne fortune de trouver encore quel-
ques tons vifs et tranchés? Cet édifice féodal, oublié dans un coin, avec ses castes étagées, ses vives oppositions d'ombre et de lumière, m'intéresse comme une curiosité de musée, comme une cristallisation du passé, conservée avec soin. Si j'avais, à chaque pas, remarqué qu'on souffrît autour de moi, je me reprocherais ces frivoles plaisirs d'artiste, ces égoïstes jouissances d'antiquaire; mais non, les Russes me paraissent contents tels qu'ils sont, avec leur législation terrible et leur gouvernement de fer. Les peines, qui suffisent chez nous, ici ne seraient pas même comprises; ils mépriseraient, faute de le sentir, le sceptre caressant d'une royauté débonnaire :
« Nous avons la peau dure, disent-ils euxmêmes; il nous faut le knout. » Je ne me reconnais pas le droit de les contredire et je les félicite d'avoir au moins le knout
Ouaté, ce dernier terme de leurs utopies politiques.
Pourtant il est une classe qui me parait fort à plaindre, et c'est la dernière sur laquelle on songe à s'apitoyer, car elle a toutes les joies de la vanité et du luxe : c'est l'aristocratie. On a dit d'elle : « fruit pourri avant d'être mûr; » mot qui semble lui être échappé à elle-même, tant il a l'effrayante vérité d'un cri de conscience; au moins le lui ai-je entendu répéter dans ses moments de franchise. Assez d'autres lui ont reproché d'avoir les vices de la décrépitude, avant de connaître les mérites de la virilité. Je ne l'atlaque pas, je la plains; ce qui, si elle m'entendait, serait pour elle bien autrement nouveau et blessant.
Les seigneurs russes ont tous passé
quelques années à l'étranger; beaucoup d'entre eux ont été élevés en France, et, si cela était permis encore , ils enverraient leurs enfants à la même école. Sceptiques, révoltés, ils s'en retournent vivre au milieu d'une population pieuse et soumise, dont ils seraient l'étonnement et le scandale, si elle pouvait lire dans leur cœur, hypocritement voilé. Ils s'en retournent profiter d'un état social qu'ils savent être aujourd'hui en Europe une énormité flagrante, user et abuser de droits monstrueux, dont l'exercice n'a plus même l'excuse de la croyance; car ils doutent de leurs privilèges autant que de leurs devoirs : adorateurs sans foi du trône qu'ils encensent, et, pour leurs vassaux prosternés, idoles qui rient d'elles-mêmes et se méprisent. Ils ont aspiré l'air vif de nos clubs, parfois le souffle ardent des ventes italiennes. Il est de ces hom-
nies qui ont pressé la main de Pellico et de Gonfalonieri, excité de leur haleine douteuse les rêves de ces nobles martyrs; puis, rentrés chez eux, on les voit se faire maîtres et marchands d'esclaves, et, comme ils disent, o blasphème! posséder des âmes. Ils savent, et ils sont muets; ils ont la lumière, et ils la tiennent sous le boisseau; la vérité, et ils la portent en eux ainsi qu'en un tombeau scellé. Ils ont touché à l'arbre de science, et, comme l'enfant de Sparte, il doivent, sans se plaindre, cacher sous la robe ce larcin qui leur dévore la poitrine. Ils ont goûté aux délicatesses dune civilisation plus avancée, et ils dédaignent amèrement ce qui se fait chez eux, tout en dénigrant la France qu ils regrettent, et qui veut bien leur jeter encore la pâture intellectuelle dont ils ne sauraient plus se passer. Ils aiment leur
pays, ils ont prouvé que nul sacriiice ne leur coûte pour son indépendance et sa gloire; eh bien! l'air qu'on y respire les étouffe; ils ont toujours l'œil tourné vers la frontière , et , une fois dehors , cette Russie dont ils parlent avec des formules si tendres, peut-être ne la reverraient - ils jamais, si un oukase ne les obligeait à y revenir. Je vous le demande, est-il au monde une situation plus fausse et plus digne de pitié?
À côté de ce malheur que, du reste, je prends trop au sérieux, le plus souvent malheur sans dignité, qui s'ignore ou se console avec le jeu et le Champagne, il est d'autres souffrances si intimes et si chastes, si noblement courageuses, qu'on se reproche de les trahir, même pour leur rendre hommage. Il est en Russie quelques hom-
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mes créés pour la vie des pays libres. Là où la naissance est tout, ils n'ont compté que sur le talent et le travail; on les nomme conseillers d État, sénateurs ; on leur pend au cou des rubans et des ordres, et ils sourient tristement de ces dignités oisives ou impuissantes, de ces titres vides qui n'ont ni sens ni valeur. Des sphères élevées, où ils planent, ils ont sur Thumanité de claires et larges vues. Que le jour se lève, ils Tont devancé; que le signal résonne, ils sont prêts et tout armés; pour s'élancer dans la lice, ils n'ont rien à dépouiller de ce harnais féodal, qui, pour les autres, rend la marche impossible. Que la liberté se montre, ils la connaissent, car ils la portent en eux : ou plutôt, non, ils n'ont au sein qu'une idole; c est leur patrie, patrie rêvée, image voilée et bénie qu'ils parent et adorent, à la-
quelle ils offrent les saintes macérations du sacrifice, les glorieuses humiliations de la patience.
Pourtant cette patrie attendue, implorée, ils savent qu'ils ne la verront pas, et que le jour est loin encore. Ils vivent isolés entre une aristocratie frivole, et le peuple dont l'abrutissement les décourage; au lieu de marcher en tète et bannière déployée, ils vont mêlés à cette foule aveugle qui ne les connaît pas. Souvent ils m'ont rappelé le marquis de Posa à la cour de Philippe II : encore lui, du moins, il espère voir la réalisation de ses rêves ; il a, pour confident, un fils de roi, qui lui répond de l'avenir. Mais si Schiller, soufflant sur l'histoire l'esprit de notre siècle, osa livrer aux échos de l'Escurial ces illusions précoces, il n'est pas de poète assez hardi dans ses
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inventions pour risquer aujourd'hui de pareils élans entre les murs jaloux du palais des Czars.
Les hommes dont je parle souffrent en silence; seulement, si quelque mesure tyrannique les blesse au vif, vous voyez un nuage passer sur leur front, leur regard s'animer d'un feu sombre, leur lèvre trembler comme pour une menace. Vous attendez en vain qu'ils s'épanchent; en vain, sœur consolatrice, votre ame s'offre à leur ame meurtrie: ils se taisent, et ce n'est ni peur ni défiance; mais ils veulent, sans murmure, boire jusqu'à la lie cet amer calice : sur le rude chemin du calvaire , ils se trouveraient lâches de permettre qu'une main amie essuyât leur front épuisé, arrachât les épines de leur pied saignant; ils croient à une
UINE ANJNÉE E?« KUSSIE. 157
transfiguration radieuse, et cette foi les soutient.
D'avance ils ont étudié le jeu des sociétés nouvelles; ils ont assisté, chez nous, au choc lumineux des idées, écouté les libres retentissements de la tribune, admiré la marche digne et sereine de notre justice. S'ils voient avec inquiétude nos émotions populaires, le tumulte de nos comices, la violence de nos débats, ils sont trop sensés pour ne pas reconnaître que ces abus sont justement le prix dont la liberté se paie. Et pourtant, eux aussi, ils nous critiquent avec amertume; ils disent tout ce qu'ils blâment, ils ne disent pas tout ce qu'ils envient; car ils craindraient que l'autorité de leurs éloges n'excitât trop tôt le désir de l'essai. Peut-être aussi s'exagèrent-ils le péril des réformes afin de s'exhorter à la
patience du présent, de même que les enfants du cloître grossissent innocemment les dangers du monde, pour mieux supporter les austérités de leur cellule.
Souvent je les ai entendus condamner la France ; mais loin de m'offenser de leurs âpres censures, j'admirais 1 héroïque effort de ces pieux mensonges. Ils sentent en eux la sève qui bouillonne, et cette pensée si vivante, ils semblent la consacrer au culte d'une chose morte : les regards tournés vers l'avenir, ils veillent auprès de ce cadavre du passé qu'il n'est pas temps encore d'ensevelir, et à voir avec quelle tendresse ils le défendent, on dirait qu'ils désirent le ranimer. Cette parole qui instruirait le monde, ils la ravalent à des conversations frivoles; ce style qui éclairerait les questions les plus hautes, ils s'en
servent, ô dérision! pour décrire une fêle de cour, pour célébrer le mariage d'une princesse ou le baptême d'un grand-duc : rois de l'intelligence qui cachent leur couronne, généreux captifs qui courbent la tète pour ne pas briser, en se dressant, la voûte de leur prison. Savez -vous, ditesmoi, un dévouement, si actif qu'il soit, plus méritoire que cette sublime inertie?
Mais à mesure que l'on quitte ces hauteurs de la noblesse et de l'intelligence, on trouve la vieille, la véritable Russie, qui n'a subi ni rêvé aucune altération. Là, au lieu d'avoir à plaindre, j'ai eu souvent à envier, en me rappelant les profondes misères observées ailleurs. Certes, la vie du moujik est rude ; mais où la vie du pauvre qui travaille ne l'est-elle pas? Son pain est bien noir, mais il ne craint pas d'en man-
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quer; le seigneur auquel il appartient pourvoit à ses besoins. Il vit et meurt avec l'insoueiance d'un enfant, et pour trésor il a l'ignorance absolue d'un état meilleur. L'hiver, c'est plaisir de le voir chaudement enveloppé de son paletot fourré dont la coupe n'est pas sans grâce, les pieds dans de hautes bottes, les mains dans des gants épais ; l'été, avec sa tunique rouge ou bleue, laissant le col découvert, ses longs cheveux divisés sur le front, et retenus par un étroit bandeau de cuir, à grains d'acier. Le costume des femmes au village est charmant de forme et de couleur, et, aux grands jours, il déploie un luxe d'étoffes et de broderies que nos plus riches fermières ne connaissent pas ; dans les provinces méridionales, la paysanne russe ajoute à sa toilette une profusion de fleurs.
Comme le moujik ne peut rien acquérir, il ne connaît pas cette cupidité insatiable et envieuse qui fait de nos paysans des voisins si hargneux : sa figure, pleine de douceur, n'exprime ni les angoisses de l'inquiétude, ni l'épuisement d'un travail excessif. L'avenir de la récolte le tourmente peu, le sien encore moins ; c'est son maître qui en a le souci. Pour bonheur il a les joies du ménage , dont un caprice ne peut le priver; la loi défend de le vendre seul et sans les siens. Pour plaisirs, il a sa guitare grossière dont il s'accompagne en chantant et en dansant, les fêtes de la religion et de la famille, le bain en commun, comfort si précieux que nos pauvres ignorent. Lorsqu'on le voit sur la fin de sa vie, assis au seuil de sa chaumière, dans toute la majesté d'une vieillesse paisible et honorée, je défie qu'on puisse croire au malheur,
Qu'on plaigne donc, si Ton veut, le seigneur pour qui le moujik est une richesse contestée, le gouvernement pour lequel il est un embarras sérieux; mais lui, pourquoi le plaindre? D'ordinaire, on le confond avec l'esclave, et jamais pourtant il n'a eu d'un esclave ni le nom ni le sort. Le mot de serf n'a même pas , en russe, d'équivalent; on dit: l'homme de la forteresse, du château. On l'appelle aussi chrétien^ âme, noms saints et touchants qui proclament ses droits éternels et non sa dépendance d'un jour, comme pour rappeler à ses maîtres qu'ils n'ont pas en leur pouvoir une chose vile, livrée à leur merci, mais un frère de baptême dont ils doivent compte à Dieu , et que , si les chartes humaines l'ont oublié, l'Évangile a songé à lui avant tous. Ce n'est pas, comme l'esclave, un prisonnier de guerre
vendu à des étrangers, ou soumis à ses vainqueurs; c'est un homme de la même race, enfant de la même patrie et de la même foi, enchaîné au sol natal par ses affections et ses souvenirs bien plus que par ce lien factice qu'il ne sent pas.
Loin d'être pour toujours attaché à la glèbe, le moujik obtient facilement la permission daller à la ville exercer une industrie. C'est là que, grâce à des rapports directs et continuels, l'étranger a occasion de l'observer, et il est impossible de ne pas s'intéresser à ces bonnes et simples natures. Comme les cochers ne sont pas soumis à un tarif, il faut, pour chaque course, faire un petit traité; mais la concurrence est si grande, et leur humeur si accommodante, que l'arrangement est bien vite conclu . Avec eux point d'impertinence à craindre : s'ils
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trouvent qu'on manque de justice ou qu'on tient mal sa promesse, ils réclament, tète découverte, dans les termes les plus resjx <■tueux; si on les refuse et les rudoie, ils prennent un air de contrition souriante qui désarme, et on leur donne pins qu'ils ne demandaient. D'une patience à toute épreuve et d'une intelligence rapide, ils écoutent sérieusement, et comprennent presque toujours le russe fantastique que vous leur parlez. Entre eux ils sont d'une gaieté expansive, et, comme tous les gens du peuple, d'une politesse cérémonieuse que j'ai vue seulement parmi les Arabes et sur les grandes routes de l'Andalousie.
Permis à qui voudra de trouver abjecte et.servile L'humilité du paysan russe; peutêtre moi-même ai-je plus de sympathie pour le pauvre Castillan drapant dans son manteau troué sa nudité insolente : c'est que lui,
DîNË ANNÉE EN RUSSIE. \ 05
dans la tiédeur de l'air, dans l'éternel sourire du ciel, dans l'aspect d'une terre féconde et parée, il trouve une assurance de bien-être facile, un conseil ou du moins une excuse d'oisive liberté. Mais en ces rudes climats, où, pour lutter avec une nature bostile et d'implacables besoins, l'homme ne peut se passer de l'homme, enseigner l'orgueil à la misère, c'est lui jeter au dos un lambeau de pourpre inutile, avec lequel elle se traînera fièrement, mourant de froid et de faim.
Comme domestique, le moujik a aussi d'excellentes qualités, et, avec un peu de patience indulgente, on finit par aimer son service. Si tard que vous rentriez, il est debout pour vous offrir le thé et vous aider à votre toilette de nuit; car ici, qu'on le veuille ou non, il faut subir le luxe d'un
valet de chambre, qui vous habille et déshabille comme un grand seigneur d'autrefois. Il est convenu qu'à ce valet de chambre il ne faut pas demander une rigoureuse correction ; à tous vos ordres il répond : S louche > j'entends; ce qui ne l'engage à rien, pas même à comprendre. Mais ici, en tout et pour tout, on se contente de l'a peu près. Les Russes tiennent encore de l'Orient une sorte de fatalisme commode et de paresse philosophique.
Que les choses se fassent, voilà tout ce qu'ils veulent; kak-ni-boud, n'importe comment I
Ce kak-ni-boud est l'axe vacillant et tenace, élastique et résistant, sur lequel tourne le monde russe. Qu'il s'agisse de faire un meuble, de bâtir une maison, d'apprêter un repas, de conduire un mi-
nistère, c'est la recette universelle. En diplomatie surtout, le kak-ni-boud est souverain, et j'imagine que les ambassadeurs, au départ, ne reçoivent pas d'autre instruction. Aussi, quand par hasard vous voudrez rendre plus modeste un de ces gentilshommes à la parole assurée, blâmant tout dans cette France d'où ils ne peuvent s'arracher; ou quelqu'un de leurs diplomates en cornette, se croyant la vue fine parce que nous avons la galanterie de nous laisser lorgner de près, croyez-moi, murmurez à leur oreille cette formule cabalistique : ils pâliront, je vous en réponds, en vous sachant maître de ce grand arcane national.
Les marchands sont aussi restés fidèles à l'ancien type. Si riches qu'ils deviennent, ils conservent la barbe et le caftan ; leurs
femmes et leurs filles sont coiffées cl un simple fichu, et si l'on est admis chez eux, on voit les images pieuses parées de diamants du plus grand prix. Ils peuvent s'élever dans leur corporation, mais non en sortir. S'ils ont rendu des services, fondé quelque établissement de charité, ils reçoivent un ruban, objet et terme de leurs désirs. Ce jour-là il y a grande fête chez eux, et j'ai eu occasion d'admirer la dignité patriarcale, la noble abondance de leur hospitalité. 11 faut voir surtout avec quelle richesse coule le Champagne, celui de nos représentants le plus sûr d'être toujours bien accueilli dans ce pays. L'amphitryon reste debout sans prendre part au repas, uniquement occupé de ses hôtes; sa femme ne parait qu'un moment, à la fin, pour saluer les convives.
Libre de toute préoccupation ambitieuse qui r entraine hors de sa sphère, n'ayant ni grandes lumières, ni vues hardies, mais doué d'un sens pratique très sûr; prudent et routinier dans ses opérations, prenant son temps pour faire fortune, car il n'est pas pressé de s1 éloigner du comptoir qui l'aura enrichi, le marchand russe joint au calme du moujik le bien-être de l'aisance ou même l'éclat du luxe. Cette classe jouit d'une considération universelle : la Russie se souvient que, aux jours du besoin, le commerce a généreusement ouvert ses trésors, et elle sait qu'il est prêta répéter ses sacrifices.
Le clergé, lui, n'en a jamais fait de grands ; aussi nul lien intime ne l'attache à la nation. En voyant avec quelle pureté il a conservé le type gréco-slave, on reconnaît une race à part qni se reproduit sans se
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mêler. Il ne se recommande à la gratitude et au respect ni par son influence ci\ ilisatrice, ni par l'autorité de services éclatants, ni môme par la décence de sa tenue. Dans sa physionomie heureuse, sereine et sensuelle, il est impossible de trouver la trace d'études sérieuses, de méditations ascétiques, de luttes cachées, de desseins profonds. Acceptant et trouvant commode sou insignifiance disciplinée et soumise, il vit livré aux soins de la famille, sans nul souci de prosélytisme, en parfaite harmonie avec tous les cultes qui le touchent, et, ce qui est plus rare, avec les sectes nombreuses qui s'écartent de lui.
Si Ton veut bien comprendre la situation de l'Eglise grecque en Russie, il faut, par un singulier rapprochement, remonter à Homère. CommeCalchas, dont il paraît des-
cendre en droite ligne, le pope a sa place dans les pompes nationales pour les consacrer ; il est traîné à la suite des armées pour les bénir; mais s'il a la moindre velléité d'indépendance et que ses oracles déplaisent, Àgamemnon lui crie encore, en levant le sceptre : Prophète de malheur , arrière I On assure même que parfois le sceptre se fait sentir.
Je ne vous dirai rien du monde administratif; sa vénalité, hautement accusée, est le seul trait que j'en connaisse : bien moins encore de l'ordre judiciaire, vous en auriez une triste idée d'après le mot qui sert ici à désigner la profession d'avocat, chez nous placée si haut ; mot inouï que, par pudeur, je n'essaierai pas de traduire. J'ai vu bien des gens ici s'étonner de cette corruption universelle dans les emplois, et y
chercher naïvement un remède, sans réiléchir que tout se tient et s'enchaîne ; que cette absence ou ce sommeil du sens moral dans la vie civile est sans doute le secret de ce calme politique si vanté; que, du jour où le citoyen raisonnera sévèrement ses devoirs, le sujet pourra bien aussi discuter son obéissance, et qu'enfin le sentiment de dignité personnelle touche de bien près à l'esprit de révolte. Les Russes, je dis les plus éclairés, ont ces velléités étourdies de réformes partielles; ils disent le plus tranquillement du monde : * Nous sommes à merveille; seulement il faudrait changer ceci et cela. » Leur assurance fait frémir; car Dieu sait ce qui restera debout lorsqu'une fois on approchera le marteau de cet édifice à la façade neuve, au corps vermoulu.
Je ne vous parle pas non plus de l'armée, qui envahit tout, fait flotter au-dessus de tout son panache allier, et dont le moindre officier semble porter sur sa tête, haut dressée, les destins de ce vaste empire. Nous risquerions de trop perdre, l'un et l'autre, à nous éloigner de cette vraie nationalité russe, pour laquelle je désire vous inspirer un peu de mon affection. Mais, encore une fois, dans toutes les classes, ce qui manque ici n'est ni le bien-être, ni le contentement. On peut sourire et trouver les Russes faciles à satisfaire; ils ont ce qui convient à leur degré de culture sociale; croire qu'ils souffrent tant est une flatterie. Il n'est pas de peuple plus heureux d'être, pas un qui pousse aussi loin la fatuité de la jeunesse et du succès.
Il faut le reconnaître, cet orgueil a bien
quelque excuse. A une époque où déjà l'on avait ailleurs civilisation et gloire, la Russie, humble, conquise, souffrait obscurément à l'écart, portant le joug et l'anneau d'esclave. A peine avons-nous eu le temps de la connaître, et la voilà devenue une haute et puissante souveraine. Les glaces du pôle lui font un étincelant diadème, et les flots tièdes du sud lui baisent mollement les pieds. Elle tend une main assurée à ses sœurs d'Europe , elle porte l'autre armée et menaçante jusqu'aux frontières de Chine, et l'ombre de cette main, projetée sur des steppes sans limites, tient en respect leurs hordes frémissantes. Ses sujets sont si nombreux qu'elle ne saurait les embrasser tous du cœur et du regard, et que, inégale en ses tendresses, elle a pour les uns de maternels sourires, pour d'autres d'implacables rigueurs. Sans doute sa gloire
UNE AiNM^E EN RUSSIE. 475
est nouvelle, sa noblesse est d'hier; dans l'auréole de cette belle parvenue on découvre plus d'une tache, dans sa parure plus d'un diamant douteux; mais comment ne triompherait-elle pas en se voyant tout d'un coup tant de force et d'éclat?
Pendant que la plupart de ses aînés fouillent les annales du passé pour y chercher leurs titres, la Russie montre fièrement les siens ; ils en sont au repos ou au découragement, elle en est à l'œuvre et aux illusions ardentes. Ils tournent en arrière un œil de regret vers leur grand siècle ; elle accomplit le sien. Au lieu d'avoir, comme eux, à s'attrister de gloires évanouies, elle s'anime au souvenir de ses mauvais jours, si longs et si amers, heureuse de tenir à son tour sous le pied et d'étouffer lentement ceux qui l'ont tant fait souffrir; au lieu de se resserrer
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dans ses limites, elle voit les siennes démesurément s'étendre, sans qu'on puisse prévoir où elles s'arrêteront.
Je laisse aux habiles à apprécier la force réelle de cette agglomération d'Etats, que n'unit entre eux aucun lien, aucune pensée commune; à décider quelle œuvre durable se peut bâtir avec ces pierres sans ciment. Malgré les doutes de la science et les menaces de l'avenir, on conçoit que la Russie soit éblouie de cette fortune rapide, et il est impossible de ne pas admirer l'habileté persévérante avec laquelle elle poursuit ses plans. Jugeant qu'il lui convient de croître à l'ombre et en silence, elle résiste au désir de faire parler d'elle ; point de bruit au dehors, point de fanfares qui annoncent ses conquêtes. Naguère encore la Suède laissait imprudemment une de ses provinces s'a-
vaoçer, sans défense, jusque la lelederempire : 1(3 colosse a entr'ouvert ses mâchoires puissantes, et la Finlande a été absorbée sans bruit.
Tandis que les Anglais et nous nous donnons le spectacle de drames coûteux, il se joue pour la Russie, derrière le rideau, des bénéfices anonymes, dont nul ne
perce le mystère, tant quelle n'a pas touché la recette. Le moindre de nos mouvements en Afrique et dans l'Inde est publié à son de trompe; elle se glisse inaperçue, et si on la surprend la main sur quelque proie convoitée, elle s'en défend et nie: le canon de Constantine et de Caboul trouble au loin les échos du monde; les sourdes fusilladrs du Caucase s'étouffent prudemment dans ses gorges discrètes.
La Russie se tait, et désire qu'on ne s'occupe pas d'elle; l'éloge même l'inquiète, car c'est de l'attention. Par un effort, difficile aussi à un peuple, elle refoule son orgueil, et afin d'en avoir la révélation entière, il faut venir le lire au front de ses enfants. Ce luxe de prospérités les enivre, et ce qui leur manque en garanties constitutionnelles les préoccupe peu. Chez nous, le patriotisme n'est qu'une vertu ; chez eux, c'est une religion qui a Moscou pour temple, le Kremlin pour tabernacle, dont l'empereur est le pontife, et peut-être trop près d'être le dieu. A leur pays, à leur souverain, ils consacrent des appellations pieuses, que d'autres adressent seulement aux choses du ciel. Comme toute religion, celle-là a son fanatisme, ses abnégations, ses austérités. Nous ne l' entendons, nous autres, qu'avec certaines réserves ; les Russes n'en
font aucune; ils lui sacrifient tout, la raison, la dignité humaines, et môme bien peu d'entre eux ont l'intelligence de ce sacrifice. Nous voulons la liberté d'examen ; ils en sont, eux, à la foi fervente et aveugle qu'aucun Luther n7a encore troublée. Qu'ils essaient un mouvement, une parole; ils se sentent enchainés, muets; mais la patrie est forte, son bras redouté; l'Europe inquiète écoute sa voix ou plutôt son silence : c'est assez pour eux, et chacun s'humiiie courageusement dans la grandeur commune, pour s'en exalter devant l'étranger.
Toutefois, même en s1 expliquant, afin de le justifier, ce contentement de soi-même, il est difficile de ne pas en éprouver un peu d'impatience. Qu'ils s'applaudissent, soit ; mais qu'ils nous plaignent et nous blâment,
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en vérité, leur compassion est divertissante, et leurs censures ressemblent trop à de Tingratitude. Ils ne devraient pas l'oublier : lorsque, ennuyée et honteuse de vivre à l1 écart, perdue dans ses steppes, la Russie vint demander une place en Europe, timide et embarrassée comme une provinciale à la cour, ce fut la France qui lui tendit la main, corrigea sa toilette cosaque, se fit sa marraine, et répondit d'elle au monde ; et aujourd'hui, parce quelle marche seule, écolière irrévérente, c'est elle qui critique et gourmande; à la vue de ces convulsions qu'elle peut comprendre à peine, au lieu de détourner la face dans une filiale tristesse, elle raille et insulte; oubliant qu'elle a eu , elle-même, ses jours troublés et ses nuits sanglantes; que, dans son sein, de graves questions s'agitent pour éclore, et qu'à elle pas plus qu'à
nous il n'est donné d'enfanter sans douleur.
Certes les temps ne sont plus les mêmes : c'est au peuple de Louis XIV que Pierre avait confié son peuple ; il espérait que tous deux marcheraient côte à côte, la main dans la main : de terribles secousses les ont bien vite divisés, et quand ils se sont rejoints, ça été par de rudes étreintes. Dans le plan du réformateur, son édifice regardait la France, aspirant l'air et la lumière à flots ; mais quand la lumière est devenue flamme, craignant l'incendie, la Russie a muré sa façade, et s'est tournée du côté de l'Asie. Rien de plus naturel, et peutêtre son véritable rôle est-il de transmettre, affaibli, à la barbarie qui la touche le reflet de notre civilisation.
On ne peut que féliciter les Russes de leurs efforts pour retremper leur nationalité altérée. Qu'ils établissent une douane sévère contre nos idées et diminuent chez eux l'influence de notre langue; qu'entre la France révolutionnaire et leur céleste empire ils transportent, s'il se peut, la grande muraille, permis à eux : mais, pour Dieu ! qu'ils jugent leurs premiers maîtres avec moins d'outrecuidance. Et d'ailleurs que diraient-ils que nous ne proclamions nous-mêmes hautement? Jamais peuple at-il reconnu ses fautes avec plus de bonne foi? Tandis que les autres dissimulent leurs plaies avec adresse, la France découvre hardiment sa poitrine sillonnée, si bien que, dans cette franchise sans réserve et sans voiles, on a pu voir le cynisme de l'orgueil plus encore que l'humilité du repentir. La France sait que, si elle a causé de grands
scandales, elle a donné aussi de solennelles et utiles leçons ; que, si elle s'accuse, elle a, pour défense, les sympathies ou les hommages forcés du monde, et que surtout l'histoire lui tiendra compte de ses expériences courageuses.
Mais, pour nous juger, les Russes n'ont, eux, ni balance ni lumières. Il faut les voir, au moindre de nos ébranlements, lever les yeux au ciel, et, comme le pharisien, rendre grâces à Dieu de ne pas ressembler à ces pauvres fous. Les embarrasser à leur jour serait chose trop facile; mais outre qu'il est brutal de dire aux gens, chez eux, ce qui leur manque, discuter avec la Russie est peine perdue : elle s'est donné dans la société européenne une attitude de femme incomprise. Si on lui demande ses raisons, elle prend un air capable, et s'enferme en
de hautaines réticences; si on la blâme, elle
sourit de pitié. Patience! elle poursuit son œuvre; profanes, respectez la sainteté de ses mystères! Peut-être cependant devrait-elle réfléchir que presque toujours, dans le sort des génies méconnus, il y a beaucoup de leur faute, et que c'est au moins un malheur de vivre isolé et captif dans un ordre d'idées étranger au monde civilisé.
Le plus spirituel des touristes russes raconte qu'un jour, à Valençay, la nièce du prince essaya de l'amener sur le terrain de la Pologne, et qu'il lui dit : « Madame, la langue dans laquelle mon pays pourra s'expliquer avec l'Europe sur cette question n'est pas encore inventée. » Hélas! cette question n'est pas la seule; il en est bien d'autres sur lesquelles il est impossible de s'entendre. Par exemple, que vos publieistes
s'avisent de loucher aux oukases sur le servage, ils seront, ma foi, bien reçus! Pour moi, je laisse ces profondeurs aux hommes d'Etat de nos petits journaux, la seule autorité en matière de presse que les Russes ne traitent pas légèrement; l'ironie est Tarme qu'ils redoutent le plus.
Puis, on s'habitue à prendre ici certains problèmes en un tel effroi, que, avec vousmême, et rassuré par votre indulgence, je ne me hasarderais pas à y porter la main. D'ailleurs ce n'est pas à l'homme politique que j'ai affaire ; en m'adressant à l'écrivain ingénieux et élégant, au critique d'un goût sévère et pur, ma tâche est déjà assez difficile, ma hardiesse assez grande, sans affronter de nouvelles exigences et d'inutiles dangers. Je respecterai donc jusqu'au bout l'arche sainte; mais, sans attaquer personne et même sans me défendre, avec ces fanali-
ques d'obéissance quelquefois j ai eu mon tour. Sous le triple verrou d'une langue qui les cache si bien, j'ai surpris plus d'un secret de confession, j'ai vu plus d'un Russe auquel la patience échappait ; cnr si la monarchie absolue est majestueuse dans sa marche, parfois aussi, comme les idoles indiennes, elle écrase ses adorateurs sous les roues de son char, et il arrive que la souffrance arrache une plainte aux victimes; dans ces moments -là ils voudraient, avec leur calme bienheureux, posséder un peu de notre liberté.
Alors, et c'était toute ma vengeance, je les exhortais à être dociles. Et en effet, messeigneurs, soyons conséquents et justes : on ne saurait tout avoir; méditez ce que Figaro dit aux femmes : &mour sans repos, ou repos sans amour. Au lieu d'amour.
mettons : liberté, et ne sera-ee pas l'éternel dilemme du bonheur social? Nous avons, nous autres, fait notre choix, et, quoi qu'il nous en coûte, nous nous y tenons. Tant mieux si vous êtes contents du vôtre ; mais, en conscience, la félicité dont vous jouissez est- elle bien de votre choix?
Tout en me permettant ces innocentes représailles, j'éprouve une sérieuse peine à voir ainsi divisés deux peuples que tant de sympathies devraient unir. Il est arrivé à nos diplomates de proclamer les Russes nos alliés naturels, et bien des gens s'étonnaient qu'il fallût aller chercher ses amis si loin. Je laisse de côté la question politique ; à vrai dire, la Neva nous envoie des brises un peu après, et les alliances germent mal à cette température-là : mais il existe entre les deux peuples des affinités bien irappan-
tes, sinon bien intimes. Pour s'en convaincre mieux, il faut venir ici à travers l'Allemagne. Après avoir séjourné parmi ces honnêtes rêveurs, à la vie inégale, aux contrastes étranges, qu'on se lasse à suivre sans cesse des sphères éthérées de l'idéal aux grossières vapeurs de la vie réelle; qui, après avoir joué innocemment avec le pistolet de Werther et le poignard de Sand, les rejettent tout d'un coup, pour tomber dans le calme plat d'un égoïsme sensuel et dans l'inertie d'une patience commode; logiciens impitoyables qui, pour nous étouffer à loisir, nous prennent dans l'inextricable réseau de leur prose enchevêtrée; qui donnent à l'esprit des allures si pesantes et à la raison des ailes si fantasques; qui ne savent rien conclure, pas même les pâles intrigues de leurs romans; qui ne songent à rien appliquer, car pour eux la liberté est
un texte de chansons à boire, la vérité un nuage à faire tournoyer en fumant; si, échappés de ce milieu intellectuel si antipathique à notre nature, nous arrivons à la race slave, vive, légère, élégante, dont l'esprit net et pratique se reflète dans une langue aux formes claires et précises, qui nous donne la bienvenue en français, et nous adopte avec tant de séduction et de bonne grâce, il nous semble : etrouver des frères, et, en dépit de malente idus graves, on aime à garder cette illusioL, Il en coûterait trop de croire que nous ne les rencontrerons jamais sur le terrain des idées, et, au lieu d'un adieu éternel, on voudrait leur dire : Au revoir.
Pour moi, en vous parlant des Russes, je désire nf être garanti de lâcreté irréfléchie qui trop souvent s échange entre eux et
UNE INNEE EN RISSIE.
nous. En cela je n'ai pas obéi seulement à une loi de justice et de convenance, mais encore à un intime devoir de cœur. J'ai trouvé en Russie une hospitalité si douce, j'en emporte des affections si vives, que toujours, je le prévois, mes souvenirs ressembleront au mal du pays. Je n'ai pas voulu qu'on puî, m» reprocher un seul mot de sévérité malveillant" î'ai soumis toutes mes apprécif plus rigoureuse des
censures, a es de la reconnais-
sance et dp
Moscou, août 1840.
Imprimerie d K. duyergbr, rue de verncuil, 4.
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Echéance