‹ Une année en RussieChapitre 4 sur 5 · LNF AN M T EN RUSSIE · texte numérisé non relu

LNF AN M T EN RUSSIE

Retirés dans une île, comme par un souvenir de pairie, occupés exclusivement du haut commerce, qui vit de rapports très restreints, les Anglais se tiennent à l'écart, tout à fait inaperçus, là comme partout, charmant l'exil par les mille détails portatifs du bonheur britannique, bœuf fumé de Cork, sauces de Uarvey, etc., etc. Je gage qu'ils vont jusqu'à préférer le thé avarié de la compagnie au thé si authentique des caravanes, venu avec le cachet de la douane d'Orembourg.

Les Allemands, exerçant de modestes industries avec une probité proverbiale, sont là ce qu'ils sont toujours à l'étranger, humbles, effacés, souples et malléables à merci, faisant bon marché de leur nationalité douteuse et remplaçant volontiers la patrie par la famille, facilement heureux

pourvu qu'ils aient un piano dans leur arrière-boutique, une pipe en porcelaine peinte, de la bière à boire et des lieder à chanter. L'été, on les reconnaît à la simplicité bucolique de leurs amusements; on les rencontre allant en bateau avec leur samovar prendre le thé sur le gazon des iles. L'hiver, on les distingue dans les bals à la coupe inouïe de leurs toilettes, à T intrépidité de leurs valses sans fin ; dans les concerts, à leur attention courageuse, à leur inaltérable résignation dans les ennuis du plaisir.

Les Français (je parle ici de la colonie enseignante) sont ceux qui prennent le moins leur parti de l'émigration. En contact continuel avec l'aristocratie, et non sur ce pied d'égalité, seul charme des relations , respirant mal dans ce milieu

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social où ils vivent à contre-cœur et dont ils ont trop à souffrir pour 1 apprécier avec calme et indulgence, toujours gênés dans l'expression de leur pensée, mécontents, irritables, sans cesse occupés à redresser les plis de leur dignité froissée, ils sont exactement dans la position de ces jeunes Athéniens exilés à Rome, et que les fiers patriciens, subissant avec répugnance leur supériorité intellectuelle et l'autorité de leur belle langue, appelaient dédaigneusement GrœculL

C'est surtout dans les théâtres qu'il faut observer ces éléments si divers. Au théâtre français, fréquenté par la haute noblesse, on pourrait se croire à nos Bouffes. C'est le même luxe de bon goût, la même distinction de beauté, sauf la ligne souvent irrégulière et tourmentée des profils.

Au théâtre allemand, on se trouve transporté dans quelque résidence de grandduché. Voilà bien ces joyeuses et bienveillantes ligures, d'une fraîcheur un peu commune, etencadrées de boucles pendantes, ces modes d'un autre âge, cette ferme résolution de s'amuser de toutes choses et de rire à bon marché. Si ces honnêtes ménagères ne tricotent pas dans leurs loges, à coup sûr c'est un sacrifice pénible à l'étiquette impériale.

Ma première visite au théâtre russe m'a laissé un vif souvenir ; on jouait une traduction à'Hamlet. Sur la scène ces acteurs inconnus qui étaient si bien pour moi les personnages du drame ; dans la salle ces marchands à barbe jaune, avec leurs fourrures renversées sur le dossier de leurs sièges, et exhalant de légères émana-

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tions de ménagerie; cette langue mystérieuse qui voilait pour moi la pensée du

poète; jusqu'à cette sauvage nature qui sévissait au dehors, en si parfaite harmonie avec le spectacle; le vent et la neige qui fouettaient le théâtre, comme pour compléter la décoration de ces rudes scènes Scandinaves, tout cela, joint à l'admirable talent du premier tragédien, produisait en moi une intensité d'illusion que je ne dus jamais aux plus belles soirées de Hay-Markct et de Covent-Garden.

Mais à certaines nuits le théâtre prend une forme bien autrement curieuse et instructive. Alors le mouvement et l'intrigue sont dans la salle ; le public devient le poète et Facteur. Me pardonnerez-vous , vous homme sérieux, de vous conduire au bal masqué? Soyez sans inquiétude; ces fêles

n'ont pas ici l'atmosphère ardente des nôtres ; de toutes les contre-épreuves de la gaieté française, il n'en est pas d'aussi pâle, Rien de plus calme et de plus rassurant ; aussi les mères y conduisent leurs filles et les exposent en loge sans prendre le soin de les voiler. C'est, quant à la gravité, quelque chose comme nos anciens bals d'Opéra; seulement il y a de plus ici cette quantité d'uniformes, européens et asiatiques, qui produisent, à défaut d'autre, une vive animation de couleurs et le bariolage capricieux d'un bal costumé. On y voit même parfois la figure cuivrée d'une pauvre reine géorgienne que l'on console de sa chute et de l'exil par des honneurs, à laquelle, en retour de son trône perdu, on donne un fauteuil dans la loge impériale et le droit de présider, diadème en tête, à la masca-

rade dont elle n'est pas le moins étrange ornement.

Mais il y a de moins qu'à nos haïs d'autrefois la science de l'intrigue qui est ici dans l'enfance et ne fera jamais de grands progrès. Malgré ses vastes proportions , Saint-Pétersbourg est singulièrement petite ville. Toute la société se connaît ; il ne faut que voir ces larges rues si bien alignées dans lesquelles chacun est sûr d'être aperçu, qui, à une demi-lieue de distance, trahissent une livrée ; ces appartements si ouverts qu'on embrasse d'un coup d'œil , n'ayant pour la causerie intime ni réduits, ni sanctuaires : on comprend tout de suite que la vie doit manquer ici de ces mille secrets élégants qui alimentent le bal masqué. Dans ce monde à jour, le mystère devient trop vite scandale. Ces gens, qui se sont

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vus la veille, le matin peut-être, n'ont rien de bien piquant à se dire à l'oreille, et il ne faut pas chercher ces figures animées d'une anxiété si divertissante , ces OEdipes à la torture entre deux sphinx en taffetas noir. Après quelques efforts d'imagination pour reconnaître la voix, puis pour se rappeler dans quelle maison on a pris le thé ou dansé ensemble, cavaliers et dominos vivent dans la meilleure intelligence et on ne voit vraiment pas à quoi les masques peuvent servir.

Pourtant, tels qu'ils sont, ces bals présentent à l'étranger une précieuse ressource d'observation, et c'est pour lui que l'intrigue fait le plus de frais. Il est si rare de voir un touriste s'oublier ici après les neiges, que le plus inconnu ne peut manquer d'attirer l'attention. On veut à toute force savoir qui il est, quel est le but de son

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voyage ; c'était la première question de chaque domino, souvent même sans nulle préparation oratoire, et je ne pouvais leur faire comprendre que c'était à eux à me dire ce qu'ils savaient ou devinaient. Se rendant une justice par trop sévère, les Russes ne veulent pas croire qu'on reste chez eux, l'hiver, sans un intérêt puissant, un livre à faire, du Champagne à vendre, une alliance à conclure. La diplomatie est ce qui les affriande le plus, et vous ne sauriez imaginer de quelles missions fantastiques je me suis vu affuble».

Malgré cette ignorance totale des formes parlementaires, ou peut-être grâce à cette innocence du premier âge, j'ai du à ces bals plus de révélations piquantes que la société ne m'en eût offert; j'ai confessé tous les corps de l'État en domino. Chez elle,

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j'aurais trouvé l'aristocratie défiante et prude, posant avec raideur, ou bien forte sur son terrain, insolente peut-être; j'ai mieux aimé me rencontrer avec elle en terrain neutre et à armes égales. Là, quand je lui voyais quelque velléité d'impertinence, je me donnais le plaisir de la traiter en baronne de fraîche date qui veut faire la Montmorency et qu'on persifle malgré ses grands airs. Elle le mérite bien, je vous jure; mais aussi, parfois, je l'ai vue bonne personne, épanchant avec joie ses souvenirs de France, puis, bien bas, le pénible aveu de ses tristesses et de ses ennuis, les regrets du passé, et, plus bas encore, quelques vagues aspirations vers l'avenir. Malheureusement, en dépit de toutes ces missions fabuleuses auxquelles elle s'obstinait à croire, mes instructions ne m'autorisaient pas à lui donner de l'espoir. Quant à celte

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liberté si vantée d'aborder l'empereur, ne croyez pas qu'elle en use pour risquer certaines vérités. Hélas! cette pauvre aristocratie n'a plus même le courage du masque, ou du moins ce n'est pas la politique qu'elle en couvre. Si, dans ces nuits, elle prend le bras du maître, ce n'est jamais, croyez-le bien, en créancière frustrée qui réclame et qui menace. Elle sait, d'ailleurs, que pour de telles hardiesses le masque la protégerait mal ; ici, le bal lui-même a perdu ses franchises , et l'espionnage ne reconnaît ni ne respecte cette trêve de Dieu.

A propos d'intrigues, j'allais oublier la seule qui mérite ce nom, la plus piquante de toutes, car c'est une intrigue à visage découvert, je veux dire mon entrevue avec la police. Partout ailleurs un pareil tète à tête est fort désagréable et compromettant.

La police habite, d'ordinaire, quelque sale réduit dans un quartier mal famé, et si elle vous appelle, vous y allez honteusement, le long des murailles, comme chez une tireuse de cartes ou quelque chose de pis. A sa porte, on coudoie des hommes à figures sinistres et des femmes h mine souriante. Pour arriver à la maîtresse du logis, il faut braver l'atmosphère suspecte d'antichambres mal peuplées; on entre la main sur la poche, on sort le mouchoir sur les yeux, et si l'on est reconnu, on s'excuse. A Saint-Pétersbourg, il n'en est pas ainsi. La police a pour demeure un palais au grand jour, pour pages de jeunes officiers des plus beaux noms. C'est une existence de sultane favorite, somptueuse, inquiète , enviée, tremblante entre les capricieuses tendresses et les terribles colères du maître, toujours attendant quelque faveur nouvelle ou le car

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don des muets. Aussi, quand on vient vous dire un matin qu'elle vous a distingué et désire vous voir, vous vous élancez en traîneau avec le trouble charmant d'un premier rendez-vous.

Arrivé à l'hôtel, un laquais vous reçoit discrètement, et vous conduit, sur de moelleux tapis, jusqu'au boudoir dont la portière retombe sur vous. La police vous tend la main en souriant, vous offre une cigarette, et, au bout d'une demi-heure, tout en causant France, Russie, littérature, tabac turc, maryland, Taglioni, elle vous a confessé avec une insouciance adorable. C'est l'inquisition en peignoir rose, la question extraordinaire en gants parfumés. Si elle vous voit disposé à passer l'hiver, elle vous fait observer qu'un hiver russe est une rude épreuve pour les poitrines déli-

cates; elle vous en fait un tableau terrible; puis, vous montrant dans le lointain la France et son climat débonnaire, elle vous attendrit par les touchantes images de la patrie et du foyer. Si vous résistez, elle se fait humble : elle craint que les plaisirs de Saint-Pétersbourg ne paraissent bien fades à l'étranger qui arrive ayant aux lèvres l'excitante saveur de la vie parisienne. Naturellement, en homme bien appris, vous vous inscrivez en faux contre tant de modestie ; vous vous récriez sur le charme que vous promet l'étude de la société russe; puis, pour un pauvre Français, encore tout meurtri de l'émeute, encore tout étourdi de l'aigre cliquetis de la politique, quelle douceur de se reposer un moment à l'ombre d'une protection bienveillante , d'apprendre à si bonne école la science du bonheur dans le calme, et d'en

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rapporter les salutaires leçons à ses compatriotes qui en ont tant besoin ! Elle écoute tout cela, comme vous le dites, le plus sérieusement possible, et vous remercie d'un sourire plus équivoque encore que le premier. Puis elle vous tend de nouveau la main, et la comédie est jouée. Qu'on me le dise, en quels pays la police a- 1 -elle ces formes exquises de politesse et d'élégance ?

Mais partout, et quelles que soient ses manières d'agir, je l'ai trouvée bien ingénue de faire des questions, elle qui doit tout savoir ; bien indiscrète surtout de vous demander quel intérêt vous retient dans ses États. Outre que la parole a été donnée au voyageur pour ne pas répondre à la police, n'y a-t-il pas des raisons intimes qu'on ne saurait trahir? Ainsi, quand les sbires

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du saint -siège veulent savoir de Byron pourquoi il s'oublie plusieurs années à Uavenne, où il s'ennuie si royalement, faudra-t-il qu'il leur livre un nom cher et sacré ? faudra-t-il qu'il confie à ceux de l'Autriche un secret bien autrement précieux pour lui que l'honneur de vingt femmes, à savoir qu'il boite, qu'à Venise on ne marche pas, et que renversé sur les coussins de sa gondole, drapé avec goût, il est toujours beau? Cette conjecture m'est venue un soir en sortant du palais Moncenigo, et je l'abandonne aux biographes du poète.

Je n'avais, moi, pour me taire, ni ces graves scrupules de conscience , ni ces frivoles réserves d'amour-propre ; mais je n'ai jamais osé dire ma véritable raison, tant j'étais sur d'exciter un rire d'incrédulité.

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Comment convenir qu'on passe l'hiver à Saint-Pétersbourg pour apprendre le russe? Ad'autres! on n'est pas si dupe que de croire de pareils contes. Les Russes sont les gens du monde qui parlent le plus de langues et les étudient le moins. Leurs travaux de linguistique sont à peu près terminés en nourrice.— Quel âge a votre élève? demandaisje à une gouvernante anglaise. — Onze mois, » me répondit-elle fort sérieusement. Ils en viennent, tout enfants, à parler assez bien trois ou quatre langues, voire même le russe, ce qui est moins exigé par la mode; mais, encore une fois, apprendre, dans le noble sens du mot, par l'étude et l'analyse, est pour eux chose inconnue, et sur les langues anciennes que leur valet de chambre n'a pu leur enseigner en jouant, ils sont dune extrême faiblesse ou d'une entière ignorance; aussi comment admettraient-ils

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qu'un étranger vienne faire de la philologie par 23 degrés de froid?

Vous le comprendrez sans peine, vous qui savez qu'avec un dictionnaire le kamschatka ne m'effraierait pas. Quel livre en effet vaut celui-là pour l'infini des ressources, et à lui seul ne les remplace-t-il pas tous? Le parcourir, n'est-ce pas promener son esprit distrait sur un clavier immense dont chaque touche éveille une idée nouvelle, un intime souvenir? Quand on s'est fatigué à suivre la pensée dans sa marche inégale, tantôt fille du ciel au vol brusque , ambitieux, tantôt lourde pédante au pas embarrassé, n'est-il pas bon de se reposer avec un mot, modeste chrysalide où le monde moral dort en germe, humble anachorète dont la solitude féconde donne à réfléchir? Puis dans cette lecture, en appa-

rence si aride, combien d'utiles enseignements! Etudier les dictionnaires dans leur ordre chronologique, n'est-ce pas, comme Cuvier, remonter une à une les couches superposées de la civilisation et de l'histoire? Ainsi, le premier gisement arabe rencontré dans la langue espagnole donne la date de l'invasion plus sûrement que Mariana ; le dépôt tartare, laissé dans la langue russe, pourrait suppléer à Karamzine. Il y a tel mot qui fait connaître le caractère d'une nation, ses habitudes, ses tendances intellectuelles. Les Anglais disent : Cet homme vaut un million, pour exprimer qu'il le possède. N'est-ce pas là tout un signalement? Le mot canaglla n'a pu naître qu'à Naples; kabler nous vient des Pyrénées, et trinquer, du Rhin. Les Grecs, esprits philosophiques, avaient appelé le monde cosmos* harmonie. Frappés surtout de

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ses phénomènes sensibles, les Slaves rappellent svetj lumière. Nous autres, gens d'avant-garde, nous avons pris aux Allemands halte ! mot de plomb qu'il était utile d'attacher à notre aile, et nous leur avons donné marche! aiguillon que leur lenteur n'eût pas su trouver. Il est un mot triste et magnifique, que l'humanité semble avoir pétri de ses larmes et de ses joies, mot qui révèle notre destination morale mieux que Kant et Fichte; dans toutes les langues passion est synonyme de souffrance. Enfin il est des étymologies lumineuses qui expliquent toute une constitution sociale. LesRusses ont beau s'en défendre, leur mot krdaz (prince) vient de la même source que le mot knout.

En vivant dans la société des mots, on en vient à trouver à chacun sa physionomie, à se sentir pour eux de l'estime ou deFaver-

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sio.n. Il y en a de nouvellement créés, enfants dont nul contact n'a altéré encore la pureté : quelques-uns n'ont servi qu'aux poètes , et après trois mille ans, conservent une naïve senteur d'Arcadie; et près d'eux en voilà d'autres coupables, déshonorés, rouges de sang : groupés en phrases ardentes, ils ont blasphémé Dieu, soulevé le monde, égaré tout un siècle, et vous les retrouvez là, comme de vieux criminels dans un pénitentiaire, isolés, farouches, désarmés. Puis, qu'un jour le cerveau s'échauffe, que l'imagination souille sur tous ces mots et les anime : alors ils se lèvent et marchent ; ce sont autant de mystérieux voyageurs, et quel plaisir de les suivre aux plateaux de l'Asie, aux versants du Caucase et de l'Himalaya, pour recommencer avec eux leurs migrations lointaines ! Ils défilent devant vous, un à un, vous parlant de cho-

scs étranges, de sociétés évanouies : il y en a qui nous sont venus tout droit avec les croisades, pieux pèlerins brunis par le soleil d'Orient; d'autres à travers l'Espagne, armet en tête, avec Abderame, ou, bohémiens honteux, avec les Morisques. Il en est qui ont pris de plus longs détours, et vous avez peine à les reconnaître, tant ils ont, en chemin, bariolé leur costume, altéré leur accent, effacé leurs couleurs. À quelques-uns, on s'étonne de voir le plaid écossais avec les babouches turques , le béret basque avec la robe traînante du bonze; d'autres, partis du Pinde et égarés à la suite des caravanes, nous présentent le pur profil grec surmonté de la tiare persane ou du turban. Enfin, il y en a qu'on interroge en vain sur leur origine, énigmes impénétrables devant lesquelles l'étude découragée s'arrête, le doigt au front. A

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Nodier seul il a été donné de faire comprendre et de prouver par l'exemple tout ce que dans un dictionnaire on peut trouver de science, d'esprit, de fantaisie et de cœur. Pour moi, je puis dire seulement tout ce qu'une bonne étymologie apporte de consolations à l'exil.

Vraiment, les Russes sont trop modestes. Leur belle langue mérite bien à elle seule qu'on s'oublie cbez eux. Unissant la majesté orientale à la clarté européenne, elle a, pour composer ses mots, l'aisance et la riebesse de l'allemand, sans en avoir la complexité pesante, les contorsions laborieuses; comme l'espagnol, elle possède des notes gutturales, tempérée par des terminaisons d'une mollesse ionienne, et elle s'unit au ebant avec une énergique douceur. La poésie lyrique se meut avec noblesse dans l'ampleur

de ses formes, et la tragédie se taillerait un manteau digne d'elle dans ses larges plis. Pour la littérature légère, et surtout pour la conversation, pour un échange d'idées fines et délicates, elle manque de souplesse, de nuances et de tours rapides. Cela s'explique sans peine. Quand la Russie entama l'œuvre de sa régénération, elle prit pour instrument une langue étrangère; elle voulait que l'Europe l'aidât à ce travail, et elle ne pouvait se passer d'interprète. La civilisation des idées a marché vite; la langue négligée n'a pu suivre, et souvent le contraste entre la naïveté primitive de ses allures et la pompe de ses mots rappelle la dignité charmante d'un bel enfant sérieux.

Mais si, à être laissée ainsi en arrière, elle a perdu en raffinements, elle y a gagné le rare mérite de rester populaire, intelli-

gible pour tous dans son style le plus élevé. Au lieu de se diviser en deux familles, dont l'une, anoblie, dédaigne l'autre, demeurée roturière, elle a conservé son unité. Grands et petits la parlent de môme, et s'il y a une différence, elle n'est pas à l'avantage du beau monde, forcé, trop souvent, de recourir aux locutions françaises. Aussi, pour apprendre le russe dans sa pureté, on vous conseille d'habiter un village de T intérieur.

Pour s'accoutumer à une langue il est deux moyens pratiques, commodes et précieux : les journaux et le théâtre. Je n'ai pas besoin de vous dire que, de toutes les formes littéraires, le journal a dû prendre ici le moins de développement.

Tout ce qui ressemble à une tribune est nivelé au sol, et en rappelant ce fait, il pe

serait pas généreux de vouloir humilier la presse russe, née d'hier, quand sa voisine allemande, vieille raisonneuse qui a tant à dire, ronge son bâillon avec une patience si exemplaire. Un journal en Russie est donc ce qu'était la Gazette de France sous Louis XIV, un recueil d'ordonnances, de promotions, de nouvelles de cour. Mais comme si, par une loi fatale, le génie de la discussion devait avoir sa part de la main même de ceux qui le redoutent le plus, audessous de ce monde officiel, comme dans un cabaret au-dessous d'un salon, on permet aux gens de lettres de s'attabler dans un coin, et là de jaser, railler, médire assez à l'aise, surtout de se frotter l'un l'autre en toute liberté.

Auprès de cette noble compagnie , •ouverte de rubans et de pierreries ,

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si calme et si digne, si contente de soi et de toutes choses, qui toujours bénit et approuve, toujours parle de prospérité, de faveurs et de fêtes, lorsqu'on voit le feuilleton, prolétaire à la tenue négligée, le fouet en main, le cigare à la bouche, riant d'un rire triste et amer, froissant tout ce qu'on lui livre, et faute de mieux se moquant de luimême, se débattant dans les entraves qui le gênent, sous les ciseaux qui le mutilent, s'efforçant d'élargir sa place, de monter et d'envahir; on trouve qu'il ressemble d'une façon effrayante au ferment populaire s'agitant sous les couches paisibles et polies qui le compriment : et alors le feuilleton ne fait pas rire, il inquiète, car on se rappelle comment, en tout pays, l'esprit d'examen prélude, et l'avenir s'éclaire des lueurs prophétiques du passé.

Quant à la politique, vous imaginez aisément ce qu'on en fait ici. C'est l'histoire contemporaine traitée comme Horace par les jésuites, c'est-à-dire expurgée de tout ce qui pourrait offenser la candeur et éveiller l'imagination d'un jeune peuple bien élevé. En gouvernante sévère et prude, la censure étend son éventail pour cacher à cet innocent pupille les écarts de ses aînés. Chargée de l'entretenir dans la croyance de l'âge d'or, elle lui présente les faits sagement adoucis et sous une forme décente; si bien que le bulletin graveleux de l'Europe constitutionnelle devient entre ses mains la plus édifiante morale en action. Si elle osait, elle lui offrirait le tableau attendrissant de nations désenchantées et repenties, venant déposer aux pieds de leurs rois ces chartes funestes dont elles ont reconnu l'abus, Mais les mots de charte, révolution >

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république, et autres aussi mal sonnants, sont retranchés de son vocabulaire, et tel honnête bourgeois deWladimir ou de Kieff peut fort bien mourir avec l'illusion fortunée qu'un monarque de droit divin trône à Washington. Moi qui me réduis toujours aux journaux du pays où je me trouve, je ne puis assez vanter l'excellence de mon régime actuel pour rafraîchir le sang et calmer les nerfs. Je le conseille à tout radical attaqué d'inflammation aiguë et abandonné des médecins; à coup sur cela lui vaudra mieux qu'un pèlerinage au mont Saint-Michel.

L'office de censeur n'est pas ici d'une médiocre difficulté; c'est une sentinelle placée à la porte du palais, avec défense de laisser passer aucune figure désagréable. Y eut-il jamais consigne plus vague et plus cm-

barrassante? Aussi imaginez ce que la presse française causerait ici d'émoi et de scandale, si elle arrivait tout droit avec son déshabillé léger et ses libres allures. Par bonheur, sur sa roule se trouve Berlin, douane sévère où elle est visitée, lazaret où elle se purifie, limbe d'expiation où elle se transforme avant de pénétrer jusqu'aux régions bienheureuses de l'absolu. Parfois c'est une pensée républicaine qui s'est élancée de Paris, le bonnet phrygien en télé, la Marseillaise aux lèvres; coudoyant peuples et rois, elle va sans doute consoler quelque sœur prisonnière dans le Nord. Arrivée à Berlin, on la fouille, on la désarme; à la place de la cocarde rouge on lui met au front une couronne virginale ; puis, vêtue de blanc, elle vient, les yeux baissés, faire révérence h la censure russe qui, trompée à

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ses airs de rosière, l'accueille et lui sourit.

Ou bien c'est une plaisanterie, à la plume légère, qui va tomber aux mains maladroites d'un traducteur prussien.

Le bourreau saisit brutalement la pauvre sylphide, flétrit et arrache ses ailes diaprées, déchire sa tunique de gaze et la laisse aller, chargée des lourdes draperies de la langue allemande. Figurez- Fanny Essler obligée de danser avec le manteau d'un margrave : aussi la malheureuse plaisanterie arrive se traînant sans grâce , si défigurée que moi-même je ne reconnais plus cette compagne d'exil.

Au théâtre l'embarras de la censure n'est pas moindre. Par exemple, qu'il s'agisse de monter l'opéra de Gustave ^ elle v conseil-

tira de grand cœur à la seule condition d'un léger changement ; il suffirait de remplacer le coup de pistolet régicide par toute autre marque d'obéissance et de respect. Quant aux ressources dramatiques, les œuvres originales d'une véritable valeur sont rares. Là surtout les Russes vivent d'emprunts, et nous aurions mauvaise grâce à le leur reprocher, car ils en conviennent franchement, au moins sur l'affiche ; plus honnêtes gens en cela que nos voisins d'outre- Manche, qui nous volent sans vergogne, et signent notre bien de leur nom. Mais si le théâtre russe est peu riche en pièces d'une haute portée, il a des esquisses de mœurs nationales d'un comique parfait; genre plus facile et dont on trouve dans les littératures les moins fécondes d'heureuses expressions. Par exemple, \eRevisor est une délicieuse satire de mœurs administratives.

En général, pour avoir la caricature d'un peuple, on n'a rien de mieux à faire que de la lui demander à lui-même ; on l'aura plus ressemblante, et à coup sur le procédé est de meilleur goût.

Il y a la même chose à dire de l'exécution théâtrale ; nos vaudevilles et surtout les farces indigènes sont fort bien joués. Pour le drame et la tragédie, ils n'ont qu'un acteur, mais un de ces hommes qui valent à eux seuls une armée, l'illustre Caratighine. J'ai admiré les célébrités d'Angleterre et d'Allemagne, et je crois fermement que si notre Talma a laissé un héritier en Europe, il est aujourd'hui à Saint-Pétersbourg.

Dans les autres branches de littérature, les Russes ont des richesses originales, des noms qu'ils chérissent et révèrent à juste

titre, mais, chez nous, presque ignorés. On dirait que la barrière, élevée par ce pays contre nos doctrines, empêche aussi l'exportation de ses gloires : il en résulte pour bien des célébrités boréales le sort de certains vins, fort estimables d'ailleurs, mais qui, faute de transport facile, se consomment incognito sur le terroir. Piqués de notre indifférence dédaigneuse pour leurs talents favoris, les Russes nous reprochent de nous complaire uniquement dans l'adoration de nous-mêmes. En conscience, la faute n'est-elle pas surtout à eux, et les gens qui s'isolent ont-ils bonne grâce à se plaindre d'être inconnus? La gloire, c'est la lumière, et la Russie ne l'aime pas.

Pourtant quelques noms privilégiés sont venus jusqu'à nous, et notre oreille s'y est habituée. Ainsi Karamzine représente l'his-

toire, Derjavine la poésie lyrique des Russes; Kriloff est leur La Fontaine. L'espace ne me permet pas un aperçu de leur littérature à ses différents âges, et, même parmi les noms contemporains, je dois me borner aux plus saillants. Par bonheur ils sont d'une orthographe assez humaine, et, à la rigueur, se peuvent prononcer. Ce n'est pas sans importance ; car souvent la renommée, hors frontières, tient à une consonne de plus ou de moins.

Il y a peu d'années, la Russie a vu périr en duel son grand poëte Pouschkine , qui , si l'on considère la différence des conditions locales, peut se placer sans désavantage à côté de lord Byron. C'est également la sublimité du génie tempérée par toutes les grâces de l'esprit ; c'est la même verve railleuse à laquelle il eût fallu autant de

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liberté; surtout c'est le môme dédain orner pour les misères et les chaînes sociales, la même aspiration vers une vie sans foyer : mais lui, ce n'est pas l'Océan qui l'attire, ce sont les steppes sans bornes; ce n'est pas le corsaire jetant à la tempête, comme un défi, son chant révolté, c'est le Tsigane promenant sur les bords du Don sa tente en lambeaux.

Le poète avaitparcouru ces contrées demibarbares; il s'était mèléà cette existence aven» tureuse, et Y image s'en est reproduite fidèlement dans ses vers. Il excelle surtout à peindre un camp de Bohémiens, grouillant au clair de la lune. Les femmes apprêtent le repas, les enfants jouent avec Tours familier, des troupes de chevaux sauvages hennissen t à l'entour. Assis devant un feu qui éclaire sa face ridée, l'ancien de la tribu raconte à

un groupe attentif quelque tradition confuse. Il parle d'un exilé, venu autrefois des doux climats du sud, saint vieillard inhabile aux choses les plus simples de la vie, qu'il fallait nourrir et réchauffer comme un enfant, car il n'était bon qu'à charmer l'oreille par d'harmonieuses paroles. Comment ne pas être touché de ce souvenir donné à Ovide par un porte qui, lui-même, chantait pour de capricieux Césars, qui connut aussi l'exil, et précisément aux mêmes lieux?

Pouschkine jouit ici d'une popularité immense; les lettrés l'étudient et l'admirent, le moujik chante ses ballades. Eh bien! ce poëte d'une incontestable puissance, l'Europe ne le connaît pas ; sa gloire n'a guère résonné plus loin que le sifllement de la balle qui l'a frappé.

En tète de la littérature militante règne Nicolas Gretsch, qui, par les formes multiples du talent, le charme du style, par l'alliance si rare de l'imagination la plus fraîche à une profonde science philologique, surtout par sa vieille autorité hautement reconnue et la vénération affectueuse dont l'entoure la jeune école, rappelle, et c'est là un grand éloge, notre patriarche de l'Arsenal. Par malheur ? cet esprit si riche et si varié, allemand par la conscience, français par la grâce, est à peine connu chez nous de quelques salons, qui ont pu admirer sa vivacité et ses saillies. Si par hasard il a passé la frontière en forme de volume, il nous est arrivé couvert d'un voile impénétrable, et je puis vous dire combien nous y perdons.

C'est surtout comme journaliste que

Nicolas Gretscli a droit à toutes nos sympathies. 11 est un de ces champions dévoués qui débattent obscurément les droits de la raison humaine, là où le sceptre et le sabre conspirent pour l'étouffer. La tache n'est pas douce, je vous jure. On croit trop, d'ordinaire, que sous un gouvernement despotique la vérité découragée se résigne à un silence de mort. Non, pour être sourde, la lutte n'en est pas moins active; seulement elle procède de toute autre manière que chez nous. Le journaliste en France, c'est un soldat bien armé qui combat au grand jour et escalade la brèche, enseignes auvent. Ici, c'est le patient mineur qui creuse la terre avec un tronçon d'épée. En France, l'idée marche avec une entière liberté; mais aussi elle en abuse souvent pour être négligée dans sa tenue, brutale dans ses allures. Ici, toujours me-

nacée, toujours sous l'œil d'un tribunal hostile et sans appel, elle acquiert une merveilleuse finesse de nuances, un ton d'inaltérable dignité. Ne pouvant se montrer nue, elle a recours à mille travestissements ingénieux jusqu'au jour où, par surprise, elle glisse entre les ciseaux distraits du censeur.

Parfois le hasard donne au journaliste russe un étrange auxiliaire : il arrive que par une bévue de prote, la phrase la plus humblement orthodoxe apparaît un beau matin avec un petit air radical, fort divertissant à voir; de là grand émoi à la cour et maligne joie au camp des écrivains, qui bénissent la faute d'impression providentielle et se frottent les mains en disant : Dieu le veut !

Les Russes ont aussi des romanciers

fertiles et Ingénieux. Boulgarine, le roi

du feuilleton, Zagoskine, le Walter Scott slave, Gogol, Marlinski, Lermantoff et d'autres encore excellent à peindre les mœurs populaires et à tracer les scènes d'histoire nationale. On a essayé de nous les faire connaître, mais sans parvenir à leur obtenir en France la popularité qu'ils méritent. Sous l'enveloppe moscovite, leurs iigures n'offrent pas cette réalité profondément humaine qui anime celles de Fielding et de Lesage", et fait qu'en elles nous nous regardons vivre et agir. De plus, pour que nous la suivions avec intérêt dans ses détails, la société russe ressemble trop à la notre en ce qu'elle copie, et s'en écarte trop dans ce qui a résisté à la transformation. Elle n'est plus, comme celle que peint Cooper, assez primitive pour nous captiver par l'étrangeté seule, et elle n'a

pas encore, pour s'imposera l'attention du inonde, l'autorité de l'âge et l'éclat des services ; il lui manque également les grâces naïves de l'enfance et ces rides fécondes qu'imprime la science de la vie, et qui donnent à la vieillesse le droit de se faire écouter.

L'histoire des Russes nous touche bien moins encore. Avant Pierre le Grand elle n'est pour nous, et souvent pour eux-mêmes, qu'une collection de momies informes, de portraits pâlis, de figures mutilées, et à grand'peine nous laisse-t-elle le souvenir précis d'un fait ou d'un nom. Tous ces princes, dont l'Europe n'a jamais su les noms barbares, sans action sur leur époque, sans écho dans l'avenir, nous apparaissent à travers la brume mystérieuse qui enveloppe les khans de Tartarie. L'historien

qui a retrouvé avec peine leur généalogie

douteuse, n'a pu, malgré tout son talent, rendre à ees tristes fantômes le caractère et la vie. Un Russe même a besoin d'un certain patriotisme, pour affronter ce tableau d'une lourde monotonie ou d'une révoltante crudité. Parfois, durant l'espace de plusieurs règnes, le Kremlin retentit, sans relâche, de scènes violentes et de cris furieux, véritable cabanon de fous couronnés. C'est une orgie, à soulever le cœur, de despotisme stupide et d'infatigable bassesse, dégoût dont rien ne console, ni un éclair de poésie, ni un germe d'art, ni un instinct de générosité.

Toutefois, il faut bien parcourir ce long martyrologe du peuple russe, afin desavoir tout ce qu'il a pu porter d'oppression et de tortures, je ne dis pas avec patience, mais avec une sorte d enivrement. Après cela on trouve bien ingénus, ma foi, ceux qui, au-

jourd'hui, prennent la peine de le plaindre, et de rêver déjà pour lui l'avènement de la liberté. Il est surtout dans cette histoire une page que je leur recommande, car elle met singulièrement en relief ce trait curieux du caractère national, l'adoration passionnée du pouvoir absolu. En montant sur le trône, un de leur czars ou grands-ducs s'avise, chose inouïe! d'invoquer ses devoirs, et offre de jurer la religieuse observation des lois. Il faut voir avec quelle amusante colère les boyards interpellent et arrêtent le monarque novateur. Découragé dans ses tendances libérales, celui-ci n'insiste pas et remet sa charte dans sa poche. Convenez que les Russes ont manqué, ce jour-là, une bien belle occasion. Ils n'en sont pas, je crois, à la regretter encore, et c'est heureux, car on peut douter qu'elle revienne de si tôt

Quant aux romans intimes, aux délicates analyses de cœur, il se passera bien du temps sans doute avant qu'ils possèdent un dia niant comme René ou comme Adolphe, si même ils doivent le tailler jamais. Les femmes qui, seules, pourraient leur en fournir la matière, n'ont pas chez eux de place assez haute ni d'influence assez reconnue. L'Asie, qui a pesé deux siècles sur ce pays, a laissé, comme stigmate delà conquête, l'empreinte de ses mœurs aussi bien que de son langage ; or, chez les poètes orientaux, la femme ne se montre que pour jeter de son balcon des fleurs symboliques, ou pour être lancée à la mer, cousue dans un sac.

Les classes inférieures de la population russe ont surtout conservé cette empreinte. C'est pour les femmes la même vie à l'écart dans les soins du gynécée ou les causeries

oisives du bain mauresque, tandis que ïe mari trône seul au bazar ou à la salle du festin. Celles de rang élevé doivent elles-mêmes se résigner à un a parte humiliant. Dans les repas on les parque toutes ensemble à une extrémité de la table, et, lorsqu'elles se retirent, les hommes restent seuls à boire et à fumer, en échangeant de libres propos, selon la mode anglaise. Or, qu'attendre, je vous prie, de gens qui renvoient les femmes au dessert, comme si le frein salutaire de leur présence n'était pas pour l'esprit, pour la forme des idées, la seule garantie de délicatesse et de distinction? A bien examiner, nous qui préférons à tout le charme de leur compagnie, nous sommes les seuls pour qui elles soient un élément littéraire aussi précieux. Voilà pourquoi un portrait de femme, daté de Paris, a la même valeur en Europe qu'a-

vait autrefois une savante ciselure de Benvenuto Cellini.

Ainsi la littérature russe, qui n'est pas sans richesses, manque jusqu'ici de retentissement au dehors. Assise au milieu des neiges, la balalaïka en main, la Muse slave, mélancolique et voilée, chante à l'écart, et c'est à peine si nous saisissons quelques notes confuses. Elle se console de l'indifférence du monde en mesurant les vastes domaines où sa voix s'étend, en comptant les millions de sujets qui l'écoutcnt.Mais hélas! la gloire se fait-elle en famille et sans échos lointains? La pauvre Musc sait d'ailleurs, et c'est là sa grande tristesse, que de hautes sympathies lui manquent, que la politique et la guerre sont des rivales préférées. La Russie n'attache guère d'importance qu'aux chefsd'œuvre signés par ses diplomates, et s'oc-

cupc peu de ses poètes. Qu'elle y prenne garde pourtant, cette insouciance porte malheur ; ce sont les poètes qui donnent la gloire, et ils se vengent assez par le silence. Il se peut qu'elle soit appelée à la première place dans les congrès, mais à ce banquet des intelligences que notre siècle prépare à l'avenir, il est à craindre que sa part ne soit faible et ses représentants inaperçus.

Il serait bien hasardeux d'apprécier, sans compétence spéciale, l'état des sciences dans un pays. Seulement j'observe ici que sur la liste des savants, les noms de désinence moscovite forment une imperceptible minorité. 11 semble que, en s'emparant des provinces de la Baltique, la Russie ait voulu surtout (aire Y université de Dorpat prisonnière, et se ménager un lieu de remonte pour ses

académies et ses écoles. Elle laisse à ses nouveaux sujets le soin des études sérieuses , et a obtenu ainsi, sans travail, l'élément qui lui manquait. Mais, je vous prie, imaginez ce que doivent souffrir ces libres et fougueux rêveurs soumis au régime militaire, et pris à la gorge dans le carcan de l'uniforme russe. Adieu les costumes moyen âge, coquets et fantasques, les tuniques de velours à crevées, les bottes fortes et les éperons de cbevaliers 1 Adieu les orgies bruyantes, les rencontres de nuit avec le gué, l'éternelle guerre avec le Philistin ! Adieu les duels de cbaquejour et les glorieuses balafres ! Adieu surtout cette liberté de la chaire qui console l'Allemagne de toute chose, et les innocentes hardiesses que ses princes débonnaires permettent, sans danger, à la science ! Courbée sous un joug inflexible, portant le deuil de tradi-

tions qui s'effacent, la pauvre université de Dorpat écoute, de loin, le joyeux chant des sœurs qu'elle a perdues, et si parfois elle chante encore elle-même, c'est tristement, en captive qui se reproche d'amuser ses vainqueurs.

Dans les arts, la détresse menace d'être aussi bien grande. Dès qu'un peuple commence à balbutier sa langue, il trouve la poésie, et parfois ses premiers essais restent et sont admirés à toujours ; mais les arts s'apprennent et se forment par une lente étude et de patients efforts. Les Piusses possèdent ce qu'ont pu leur donner, presque en un jour, l'or et la volonté de leurs souverains, de riches collections rapportées d'Italie et de Hollande ; ils entretiennent libéralement des élèves à Rome, et l'imitation a produit quelques talents isolés, Ils ont un peintre,

Bruloff, dont le pinceau fantasque a des éclairs; un sculpteur, le baron Clodt, qui, pour les chevaux surtout, rivaliserait avec nos plus habiles artistes. Ils ont des palais bâtis par des architectes étrangers, et pour lesquels ils prodiguent les colonnades avec aussi peu de mesure que les Anglais, si fiers de leurs tristes portiques en fer creux, tout près de se croire artistes parce qu'ils sont fondeurs.

Les églises byzantines sont les seuls monuments qui aient conservé du caractère ; leur cinq coupoles, semées d'étoiles d'or sur fond d'azur, semblent une gracieuse couronne, détachée du ciel. Par malheur, ces églises manquent absolument de variété : tant, pour la décoration, l'art est gêné par les exigences du dogme. En ce moment, ils en construisent une qui promet d'être fort re-

marquable, au moins par le grandiose, la richesse, et, ce qui est plus rare ici, la solidité. Ce n'est que marbre, bronze et granit ; mais au moment où j'écris, elle est encore à demi cachée par les échafaudages, et il en est des édiûces qui se voilent pour se bâtir comme de ces génies longtemps attendus qui s'enferment pour travailler à un grand ouvrage. Les amis annoncent des merveilles ; le public s'en tient à une espérance méfiante, et dit comme Alceste : Nous verrons bien.

En musique, les Russes ont des chants nationaux empreints d'une douce tristesse; car toujours les mélodies des sociétés naissantes sont plaintives, comme pour ressembler à des vagissements. Depuis quelque temps ils s'essaient à l'opéra. La Vie pour le Czarp de Glinka, est d'une originalité pré-

cieuse, leur première œuvre d'art peut-être qui n'ait rien imité. La science y revêt une forme si naïve et si populaire, c'est, comme poème et comme musique, un résumé si fidèle de tout ce que la Russie a souffert et chanté, elley trouve si bien ses haines et ses amours, ses larmes et ses joies, sa nuit profonde et son aurore radieuse; c'est d'abord un sanglot si douloureux, puis un hymne de rédemption si fier et si triomphant, que le dernier moujik, transporté de son izba au théâtre, serait touché jusqu'au fond du cœur. C'est plus qu'un opéra, c'est une épopée nationale, c'est le drame lyrique rendu à la noblesse de sa destination primitive, alors qu'il n'était pas un amusement frivole, mais une solennité patriotique et religieuse. Je n'ai jamais assisté à ce spectacle sans une profonde émotion.

Il ne faut donc, en fait d'arts, demander aux Russes que des succès épars, mais rien qui ressemble à une école; en auront-ils jamais? Il est permis d'en douter. Pour toutes choses leur aptitude est très vive, mais ils sont peu faits pour des études persévérantes. Puis les arts, aussi bien que les lettres, souffrent de préoccupations rivales. Comme ces cadets de famille, lancés de bonne heure dans le monde avant leur éducation terminée, et qui, se trouvant trop gentilshommes pour devenir marchands ou artistes, prennent la cape et Fépée, lé peuple russe s'est fait militaire. Ici la caserne domine tout l'ordre social; le commandement de la manœuvre couvre les voix de l'école et le chant des poètes. La Russie dirait volontiers comme l'ancienne Rome : À moi la domination des armes!

à d'autres les arts énervants de la paix !

Rome pouvait prendre cette devise, qui, du reste, trahissait encore plus de jalousie que d'orgueil. Le chaos des sociétés nouvelles avait à se débrouiller par le glaive, et ce travail voulait un long avenir : mais de nos jours, devenue vieille et amie du repos, l'Europe craint de livrer à la rude main d'un soldat sa constitution fatiguée. Elle s'abandonne, corps et aine, à la diplomatie, empirique accommodante, aux belles manières, à la parole mielleuse, qui guérit tout sans employer ni le fer ni le feu. Que les fils de la politique s'embarrassent, elle approche, lente et boiteuse, comme les Prières d'Homère, relève ses manchettes de dentelle, et, de ses doigts blancs et déliés, dévide patiemment l'écheveau mêlé.

Que deux peuples se soufflettent, ne craignez rien : conciliatrice obstinée, elle dit n'avoir rien vu, rien entendu, qu'après tout il n'y a

pas de quoi se couper la gorge ; puis, au lieu d'armes, présentant aux adversaires deux plumes croisées, elle les oblige à signer que T honneur est satisfait.

Depuis que le règne de cette pacifique souveraine est établi, la guerre ne ressemble-t-elle pas un peu à ces tonnerres d'opéra qui dorment dans la coulisse jusqu'à la scène à fracas? Qu'on s'y prépare comme à l'éventualité d'un duel, soit; qu'on tienne ses pistolets en état, que l'on casse de temps en temps un fleuret pour s'entretenir la main, à la bonne heure ! c'est assez pour la prudence et \à dignité ; mais, dans le siècle où nous sommes, croire à l'épaulette comme position sociale en Europe, ne marcher qu'au son du tambour, et, quand les autres peuples ont pris le frac et la robe de chambre, vivre

seul cuirassé, éperonné, armé jusqu'aux dents, n'est-ce pas rappeler cet honnête chevalier de la Manche, parcourant, la lance au poing, les routes paisibles de l'Espagne, et faisant gravement la veille des armes dans la cour endormie de la venta ?

Si j'en veux un peu à ces goûts soldatesques, c'est uniquement pour le tort qu'ils font à de plus nobles tendances ; car, à cet appareil militaire, la vie de chaque jour doit un éclat, un air gaillard et cavalier dont nous n'avons plus idée depuis que le frac noir donne à nos fêtes même un aspect si lugubre et si bourgeois. Puis, en supposant à la Russie le goût fort improbable des confidences, elle dirait sans doute que si elle se tient ainsi en armes, fronçant le sourcil et brandissant son grand

sabre, ce n'est pas pour regarder l'Europe, mais que, du côté de l'Asie, ses intérêts et ses vues demandent cette attitude formidable et ces airs guerroyants. Après tout, au point où en est la civilisation intellectuelle de ce pays, ses ressources sont déjà bien suffisantes pour défrayer quelques mois de séjour, surtout si, par une sage entente de ses plaisirs autant que par justice, on ne gâte pas les jouissances actuelles par le perfide souvenir de décourageantes perfections.

C'est le tort des rares touristes qui se hasardent de ce côté; ils touchent du bout des lèvres à une civilisation encore jeune, et, parce qu'ils ne lui trouvent pas le haut goût de la nôtre, ils rejettent la coupe avec dédain. Toute différence les révolte; pourtant à quoi s'intéresser, en voyage, si ce n'est aux diffé-

rcnces, et, passé la frontière, ne faut-il pas remercier le peuple qui veut bien ne pas nous ressembler? Ils s'agitent un mois dans les dissipations du grand monde, à cette hauteur d'où les détails et les causes échappent, dans ces régions parfumées où Ton n'a guère à étudier que la coupe des uniformes et le dessin des mazourkes. Ils se laissent combler de politesses et même d'honneurs, imprudence où ne tombe pas celui qui veut garder décemment sa complète indépendance d'expression. Le grand point, c'est qu'ils puissent dire : J'ai été à la cour! sa majesté m'a dit etc.; comme si, dans ces conversations officielles, il y avait rien à apprendre; comme si, dans la vie de même qu'au théâtre, pour bien voir et bien entendre, surtout pour critiquer librement, il y avait rien de mieux qu'une place au parterre.

Puis, ils courent la poste, leurs tablettes en main , sans savoir un mot de la langue, pour demander raison de ce qui les choque et surprend. Revenus chez eux, ils publient hardiment autant de volumes que leur voyage a duré de semaines, tranchant sans façon les questions les plus délicates. Quant à passer un hiver dans ce pays, ils s'en gardent bien : beaux touristes, en vérité, qui ne sauraient vivre six mois sans voir le foyer des Bouffes et de l'Opéra !

Pour moi, qui ne suis pas un faiseur de volumes et qui vous donne en peu de pages la récolte d'une année entière, j'entends autrement les devoirs de la profession , et j'en suis récompensé par de vifs plaisirs. L'hiver que j'ai passé à Saint- Pétersbourg a été un de mes plus agréables et plus utilement remplis. Je n'ai

'ynivers/fjj' BIBLIOTHECA

point, je vous jure, regretté ceux de Naples, dont la tiède oisiveté est fatale à la vie de l'esprit; hivers dépourvus de tout comfort, gueux à la mode, n'ayant que leur rayon de midi , grelottant soir et matin les pieds sur un brasier, dans un maigre manteau, et qui, faute du bienêtre intérieur propice à l'étude, vous jettent au soleil des places, lazzarone en gants blancs.

Ici, loin de se plaindre du froid, on l'aime et on le bénit ; car lefroid, c'est la lumière, le mouvement et la vie ; c'est la rue animée d'équipages, de riches étoffes, de visages frais et rosés. S'il diminue et menace du dégel, on s'inquiète, on le rappelle: au moment où , sombres et maussades , Paris et Londres se morfondent tristement, les pieds dans la fange, la tète dans le

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brouillard, il faut voir comme Saint-Pétersbourg est charmant d'éclat et de gaieté. 11 est difficile de concevoir, sans en avoir joui, toute la sensualité d'une course en traîneau. On va aux îles descendre les montagnes de glace, ou prendre part aux courses de rennes sur la Neva. On va faire des pique-niques dans les villages voisins, entendre, au wauxball de Pawlosk, les Tsiganes, sauvages et mystérieux chanteurs dont le chef, à la figure expressive et mobile, debout, la guitare en main, le corps penché, la respiration haletante, semble les fasciner de son regard fixe et profond.

La nuit, c'est encore un plaisir de parcourir la ville, surtout quand la neige étincelle sous la lune, et que mille traces lumineuses, laissées par le fer des traîneaux, se croisent en tout sens comme des rubans

de feu. En allant au bal, on rencontre une foule d'équipages découverts, revenant du théâtre, et, suivi d'une escorte intéressée, l'omnibus du conservatoire qui ramène au sérail les jeunes sujets du chant et de la danse. On voit autour d'un feu de bivouac un groupe de cochers, la barbe poudrée à frimas, qui se chauffent, les bras tendus, et, se détachant sur la flamme, l'élégant profil d'un cheval qui piaffe et secoue sa crinière glacée.

A travers les fenêtres que souvent rien ne voile, si ce n'est un rideau de verdure et de ileurs, on surprend au vol quelque scène intime, une famille prenant le thé, une femme au piano, ou bien tout le luxe d'une fête qui brille et retentit. Partout ailleurs la vie privée cache ses joies égoiderrière un double rempart do volets et

de tentures. Ici, elle les livre à tous , elle jette au passant le reflet de ses lustres, les enivrements de sa musique; elle le peut sans scrupule, car il n'y a pas, à rôder autour de son seuil , ces misères affamées et envieuses qui, rentrant le soir sans pain, lancent un regard de colère et de menace à la fête qui les insulte. « On ne meurt pas de faim en Russie, » voilà un proverbe dont il est permis d'être lier.

Puis, de temps en temps, c'est une solennité religieuse. Le 6 janvier la population s'assemble sur le fleuve pour la bénédiction des eaux. Un petit temple circulaire, ù colonnes, s'élève sur la Neva , en face du palais. Le prêtre y monte, livrant auvent sa longue chevelure, et commence la cérémonie, à laquelle, malgré l'intensité du froid, tous, empereur et peuple, assistent tète nue.

Plus tard, c'est Pâquesqui vient clore l'hiver par un dernier transport. A minuit le canon gronde dans la ville illuminée; la foule inonde les églises. Ce n'est point le calme recueilli de nos fêtes; c'est une ivresse bruyante, exaltée, telle qu'il la faut peut-être pour saluer un dieu retrouvé. Notre clergé, avec sa tenue modeste, ses mouvements réservés, ses prières à voix basse, serait là fort mal à sa place ; mais le pope a des allures maies, un développement de formes et de taille, une vigueur de poumons, une pompe hardie, qui affrontent cette jubilation désordonnée et en dominent les plus fougueux éclats.

Christos voscress ! Le Christ est ressuscité! Ce cri retentit au même instant dans l'empire entier. Tout autre bruit s'éteint, toute autre pensée s'arrête, le même mou-

veulent rapproche toutes les mains et toutes les lèvres ; moujiks et seigneurs s'embrassent, non pas de ce baiser dédaigneux et timide, comme l'échangent, d'ordinaire, le gentilhomme qui s'humanise et le pauvre qui ose à peine le prendre ; c'est un baiser franc, sonore, d'une égalité toute chrétienne. Vous avez aussi, vous étranger, votre part de ces pieuses caresses. Telle dame que vous connaissez à peine, pendant que vous portez sa main à votre bouche, vous baise à la joue, suivant la mode russe. Que refuser ce jour-là à l'homme qui se présente avec l'œuf de Pâques, peint ou doré?

Pendant huit jours les divertissements sont en permanence sur la place du palais, et le peuple s'y livre avec une joie d'enfant que le nôtre, dès longtemps blasé, ne con-

naît plus. Au reste, ce sont à peu près les mômes jeux et les mêmes spectacles. Je me rappelle, entre autres, une parade de pauvres Mexicains, en maillot rose, dont le costume, par un froid très vif encore, était bien la concession la plus rigoureuse que l'art ait jamais faite aux exigences de la couleur locale.

Pour moi, j'ai rempli mon rôle de touriste avec une constance dont les Russes m'ont dit avoir vu peu d'exemples. Représentant de la France à des fêtes un peu primitives, le souvenir des nôtres ne m'a rendu ni indifférent ni sévère pour ces naïfs essais. J'ai vu à l'œuvre les saltimbanques slaves, et on sait qu'il y en a de bien adroits. J'ai applaudi le cheval savant de l'Ukraine, et répandu les copeks dans le petit commerce en plein vent. J'ai mangé avec estime le

craquelin de Vibourg, et, comme un vrai croyant, rendu mes devoirs au beignet de Pâques, au bU.nl sacramentel. Mais ce que j'ai vu de plus curieux peut-être, c'est, à une boutique de jouets, la charge si connue du plus fécond de nos romanciers, apportée, sans doute, par quelque princesse enthousiaste, et imitée en bois par un artiste de village, qui ne savait pas, certes, à quelle gloire il s'attaquait. Si jamais l'original voyage de ce côté, voilà une surprise de vanité à laquelle il ne s'attend pas.

Pendant toute cette semaine, comme aussi pendant celle qui précède le carême, je me suis tenu en faction sur la place, ne la quittant que pour aller, vers deux heures, au théâtre, qui lui-même est en permanence et a ses représentations de jour et

de nuit. Je me suis multiplié, et jamais voyageur n'a fait un service plus rude et plus consciencieux. Je ne le regrette pas, car mon dévouement, j'ose le dire, a été apprécié par les indigènes, et ne peut que servir aux bonnes relations des deux pays. 11 y a bien des notes diplomatiques qui n'en pourraient pas dire autant.

Vous le voyez, l'hiver russe n'est pas si terrible qu'on se le figure; pour moi, j'en aime l'âpre franchise et les austères beautés. C'est avec regret que je l'ai vu finir, et il m'en coûte de le quitter encore pour vous parler de cette saison pale et douteuse que, par ces latitudes, on appelle l'été.

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