AVANT-PROPOS
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Voyager est, certes, une fort douce vie; mais raconter, au retour, devient une entreprise délicate et périlleuse.
Autrefois on ne risquait que de publier
un mauvais livre ; aujourd'hui , pour quelques hardiesses de censure, on se met un empire entier sur les bras, et Ton s'attire de fâcheuses affaires avec le souverain. Autrefois les peuples lisaient fort peu ce qu'on écrivait sur leur compte, et les princes encore moins. Le chevalier Chardin pouvait, à son aise, apprécier la politique du shah de Perse, Marco Polo dévoiler la vie intime du grand mogoL Cela ne troublait en rien la digestion de ces sublimes majestés, et l'idée ne leur venait point de fortifier leurs frontières contre les indiscrets. Louis XIY, à son levw» ne damandait pas la gazette de
Hollande pour y chercher les attaques de ses ennemis ; et si quelque étranger, fêté à sa cour, publiait un pamphlet coàtre lui, le souffle de ces critiques irrévérentes Ae froissait pas même la dentelle de ses canons.
Depuis lors les choses ont bien changé : pareille à une marée envahissante, la presse, avec tous ses bruits confus, monte jusqu'à Toreille des plus fiers potentats. Ils écoutent sa yoix et la craignent: en s'éveillant, ils s'informaut de la publication nouvelle, et, si le titre les alarme, ils la parcourent avec
1 anxiété fébrile qui saisit un comédien à la vue du feuilleton. Le plus humble touriste se dit, en taillant sa plume, qu'il peut exciter, sur le trône même, de vives impatiences, à moins, s'il le préfère, qu'il ne se passe l'insolente fantaisie d'être généreux avec les rois.
A vrai dire, c'est là un pouvoir énorme, et exercer avec convenance ce droit de haute justice sur les tètes couronnées n'est, en aucun cas, une tâche facile . Que sera - ce donc si le touriste a eu des rapports directs avec le souverain, s'il a été admis à sa table et à l'honneur
de familiers entretiens? Qu'il se permette, après cela, un blâme un peu amer, des millions de voix s'élèvent pour crier au scandale de l'hospitalité violée.
Il ne m'appartient pas de donner tort ou raison à ces colères. Quant à moi, je le déclare, si, en passant par San- Marino, j'avais rencontré, au café, le président de la république, et accepté de lui un cigare, — à peu près tout ce qu'il peut offrir, — je regarderais mon indépendance de critique comme compromise à toujours. Heureusement pour les
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libertés de l'histoire et pour les menus plaisirs du public, friand de révélations malignes , tous ne poussent pas le scrupule jusque-ià.
Je n'ai été, dans aucune cour étrangère, l'objet de si précieuses faveurs, et nulle dette de souvenir ne m'engage envers les maisons régnantes ; il me serait permis, à moi, déjuger les Russes et leur gouvernement avec une franchise brutale sans qu'on pût, en haut lieu, m'accuser d'ingratitude. Mais il est des susceptibilités moins augustes, qui, cependant, sont pour moi respectables et
chères. Un pays à observer n'est pas de ces spectacles auxquels on assiste à récart, en loge grillée. Si Ton veut saisir les fils de Tîntrigue, pénétrer les secrets de la coulisse, force est de recourir aux acteurs et de se mêler à leur vie de chaque jour. Il en résulte certains liens d'affection, certains devoirs de reconnaissance. On peut trouver com* mode de manquer à ces devoirs, en invoquant les exigences plus rigoureuses encore de la vérité. C'est là un grand mot sans doute, mais encore serait- il bon de s'entendre. La vérité est de plus d'une sorte ; il y a 1 a vérité de l'accusateur, comme il y a
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celle du juge. Le premier choisit les faits à sa guise, les groupe ou les isole pour en tirer des conclusions implacables. Le second les prend tous, en domine l'ensemble, en étudie les rapports, heureux s'il découvre dans les
pièces du procès quelque motif d'indulgence. L'un et l'autre sont de bonne foi, il faut le croire; pour que pleine justice se fasse, l'un et l'autre sont nécessaires ; mais de ces deux rôles, il en est un que je n'eusse jamais choisi.
Pourtant, à propos de la Russie, formuler des réquisitoires est chose bien
tentante* Habitué au grand air des pays libres, l'étranger se trouve tout à coup dans une atmosphère lourde qui l'étoufTe, au milieu d'une société rude encore^ dont les aspérités le blessent.
Par une illusion d'égoïsme, ordinaire aux voyageurs, il se fait centre; il en vient à croire que la pièce se joue pour lui, et il la sifiQe, au lieu de se dire que le public de l'endroit la trouve peut-être fort bonne, et que, après tout, c'est là l'essentiel. Dégoûté de ce qu'il voit, pressé de repartir, il
enregistre avec humeur tous les faits qui l'irritent, sans attendre la réflexion qui les coordonne et les éclaire.
Il se peut qu'il raconte avec conviction, qu'il peigne avec justesse, mais il manquera de cette autorité calme et digne qui s'impose au lecteur.
C'est que pour se placer au point de vue d'un peuple, pour donner aux choses et aux mots le sens et la valeur qu'il leur donne lui-même, la sagacité du regard et de l'esprit ne suffit pas. II faut encore emprunter au temps sa lumière lente et sûre. Vouloir juger dès le lendemain, c'est se livrer à bien des sévérités étourdies, à bien des étonnements ingénus. Que dirait-on d'un homme
qui, frais débarqué aux Indes, et voyant une suttie conduite au bûcher, sous escorte anglaise, jetterait les hauts cris
et courrait bien vite reprendre la mer ?
Le touriste digne de ce nom retient une stalle pour la cérémonie, maîtrise résolument son cœur qui se soulève, observe l'effet de la scène sur les gens du pays plutôt que sur luimême, et en appelle de ses impressions premières à un examen plus mûr.
Ainsi doit faire celui qui veut juger rétat social des Russes. Aux abus qui le révoltaient d'abord il trouve plus
tard quelque raison d'être, el c'est déjà une excuse. Dans ce qui lui semblait un atroce malheur, il reconnaît tout simplement une habitude, ou même un besoin impérieux. Alors, calme et rassuré, il laisse la Russie s'arranger comme elle veut, et être heureuse à sa manière. Loin de lui prendre mesure d'une charte à la française, il ne songe même plus à la délivrer du knout, et il fait bien : car à ceux qui interviennent ainsi dans ses affaires de ménage, elle répond comme cette femme de la comédie : « De quoi vous mêlez-vous ? Il me plaît d'être battue, à moi. »
Au reste, je le sais à merveille, on a beau se dévouer à une étude patiente, on a beau exprimer son opinion avec politesse et réserve, on ne réussira jamais à satisfaire la Russie. Elle ne pardonne pas à Taudacieux qui la regarde de près et la juge. Le signalement du visiteur importun est envoyé à toutes les frontières, son nom inscrit sur le catalogue des importations prohibées. Bien des gens trouveront que le malheur n'est pas si grand, et qu'avoir joui de la Russie une fois, c'est déjà fort raisonnable.
Ils en parlent bien à leur aise. Pour un amateur passionné de voyages, rencontrer sur la mappemonde un point, un
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seul point qui lui soit interdit, fut-ce le Spitzberg, c'est ressentir toutes les amertumes de l'exil. Mais quand il s'agit de se voir fermer une contrée
couvrant une vaste partie du globe, j'imagine que ce n'est plus seulement de la tristesse , mais du désespoir. Voilà pourtant à quoi je m'expose, et j'entends qu'on m'en tienne compte. Être exilé de la Russie, c'est perdre droit à l'hospitalité la plus généreuse et la plus douce ; c'est ne plus voir Moscou aux blanches murailles ; demain peutêtre ce sera ne plus voir Constantin nople ; c'est tourner un œil de regret vers ce paradis qu'on appelle la Cri-
mée; c'est ne plus chasser |;rour8 à
Tobolsk, ne plus pécher le sterlet à
Âstracan; c'est renoncer au voyage de
Pékin par les caravanes; c'est renoncer
à prendre les eaux du Caucase, à moins
d'avoir une le ttre de recommandation
pour Schamyl.
Décidément si un tel arrêt doit être
porté contre moi, je proteste d'avance, et n'accepte pas cet exil. J'aime la Russie, j'y ai laissé des amis dont je veux encore serrer la main; je ne déteste pas le gouvernement absolu, au moins comme spectateur bénévole ; j'adore le caviar frais ; la langue russe est devenue pour moi une étude favorite, et j'ai
oublié, en repartant, deux ou trois étymologies slavonnes auxquelles je tiens beaucoup : j'irai les chercher. — Je le dis en face à toutes les polices de Fempire. — J'irai, dussé-je rentrer en Russie par la Chine, les monts Ourals et Orembourg.
MaisoM-sur-Seioe, septembre;i846.