‹ Une annee en Russie: lettres a M. Saint-Marc GirardinChapitre 2 sur 7 · LETTRE I · texte numérisé non relu

LETTRE I

Mon ami, vous m'avez plus d'une fois reproché obligeamment d'être un touriste bien discret, à une époque où tant d'autres prodiguent leurs confidences. C'est vrai :

J'ai visîlé les contrées les plus favorisées

de la poésie, de Tbistoire et des arts; j'ai pieusement interrogé leur vieux sol, remué si avant; mais le courage et la voix m'ont failli pour célébrer ces reines du passé et leurs splendeurs évanouies. A moins d'avoir le rameau magique qui, en toucbant, éternise; à moins, comme Byron, d'appendre au front de cbaque ruine une stropbe plus durable qu'elle, ou, comme Chateaubriand, défaire à ces mortes augustes un linceul de sa prose d'or , ne vaut-il pas mieux , pèlerin obscur, s'agenouiller auprès de leur froide dépouille, et contempler en silence ce que le trépas leur laisse d'impérissable beauté?

J'ai fait ainsi; mais voilà qu'un jour j'ai abordé à des rivages où le temps n'a creusé nulle empreinte profonde; dans une ville si neuve, qu'il lui a fallu, comme à Venise,^

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se bâtir jusqu'au sol où elle pose; devant un peuple rempli d'ardeur juvénile, qui porte leprésentlatétedroite,etmarehelégèrement à ses destinées, sans que son pied s'embarrasse dans les plis pesants du passé. Ici point de ces graves enseignements de la tombe, point de ces navrantes tristesses qui refoulent la pensée, point de ces imposantes grandeurs devant lesquelles toute individualité s'humilie : c'est une majesté dont on approche sans éblouissements ni vertiges; c'est une puissance qu'onmesure, unebeauté qu'on juge, une noblesse dont on discute hardiment les titres. Ici, j'ai moins de raisons pour me taire, et cependant, je l'avoue, j'hésite encore à vous écrire, tant j'ai de fois accusé moi-même la présomption de ces arrêts presque toujours blessants pour ceux quHls atteignent, sans grand pro« fit pour la vérité,

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Au moins n^ai-je pas voulu apprécier les mœurs au débotté, ni les institutions au vol du bateau à vapeur. J'ai attendu, tout en sachant bien que ce manteau de poésie dont la nouveauté revêt chaque chose, le temps le soulève, et que donner son avis sur un pays au moment de repartir, c'est un peu parler d'une personne la veille d'une rupture, avec la froideur de l'habitude ou la sévérité du désenchantement. Mais ce que les impressions perdent ainsi en fraîcheur, elles le gagnent en conscience, et si , pour prix de l'hospitalité, on ne doit pas la flatterie, on doit au moins l'attention, cette politesse du juge.

Avant de visiter avec moi Saint-Pétersbourg, peut-être souhaitez-vous que je vous dise quelques mots du voyage. Sur chacune des deu)L routes de mer, soit qu'on traverse

Tisthme de Danemark ou qu^on tourne par le Sund, il y a un repos précieux. Sans compter la douceur d'une relâche ^ même durant la navigation la plus courte, on risque d'affaiblir la vivacité des émotions en passant d'un bond, et sans toucher terre, d'unegrandecapitaleà uneautre. Entre Paris et Saint-Pétersbourg, entre ces deux drames pompeux, si riches de tableaux, si compliqués d'intrigue, il est bon de laisser un intermède. Or , Hambourg et Copenhague sont parfaitementà propos pour cela, et deux intermèdes d' un caractère bien opposé. Hambourg, c^est le ballet populaire, exécuté, avec un entrain sauvage, par des matelots ivres et des filles de joie ; Copenhague a la décence raide et guindée d'un divertissement de cour, dansant gravement le menuet devant des décors fanés, avec des costumes vieillis,

Cette grosse gaieté de Hambourg forme un étrange contraste avec la nature qui Tencadre. Â voir cette orgie, chastement voilée de bosquets vert tendre, on dirait une idylle en goguette, chantant des airs à boire d'une voix rauque et les poings sur la hanche. En effet, on ne saurait imaginer une mise en scène d'une plus délicieuse fraîcheur. Une ceinture de jardins enveloppe la ville de toutes parts ; la verdure pénètre jusque dans les rues et sur les places en avenues charmantes ; elle envahit même les habitations, qui, avec leurs façades vitrées, ressemblent à de vastes serres pleines de fleurs. Â Tarrivée, rien de gracieux comme le coteau qui domine TElbe, paré de nombreuses maisonnettes, blanches et calmescomme des cygnes endormis sur la rive.

Tous ces millionnaires juifs-allemands

pouvaient se bâtir de somptueuses villas, et leur mauvais goût s'en fût mieux accom* mode sans doute ; mais ce paysage simple et riant, timide de lignes, modeste de contours, est d^ une influence si pastorale, que, pour Taborder, le luxe des banquiers luimême quitte ses grands airs. Bon gré, mal gré, Turcaret s'y fait Tircis, et vient, enlre deuK additions, respirer les brises du fleuve au pied d'un ormeau, demander au brin d'herbe qui s'agite des nouvelles de ses flottes, et effeuiller des marguerites en songeant à une cargaison bien-aimée qui n'arrive pas. Pendant qu'à jouir à la hâte de ce tableau fuyant on oublie Hambourg qui s'approche, tout à coup apparaît Altona , douce désinence italienne, perdue dans les vapeurs du nord. IS'admirez-vous pas l'impertinence de ces financiers, qui ont à leur

porte, comme un suisse dans une anti-

chambre, une ville danoise pour faubourg?

De toutes les places de commerce qui se sont trouvées sur mon chemin, Hambourg est celle, je crois, à laquelle j^ai le plus volontiers pardonné. Les autres, sur le coup de neuf heures, sonnent le couvre-feu, ferment leurs livres et s^ endorment pour rêver chiffres, la plume derrière Toreille. A cette heure-là, Hambourg entreen danse, et, à vrai dire, on ne sait quand il dort. G^est une existence double, travail et plaisir. Dans la matinée, c^est Shylok penché sur une table et comptantson or; puis, le soir venu, quand il se met en branle à la tremblante lueur de ses réverbères discrets, c'est un joyeux fils de famille allant en bonne fortune, couvert d'un manteau couleur muraille, une lanterne sourde à la main. Mais, vraiment, je

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me reproche de dire : Bonne fortune, à propos des faciles voluptés de Hambourg.

Copenhague, au contraire, est tout ce qu'il y a de plus correct et de plus endormi. On remarque bien du côté du port une apparence dévie, quelques ombres errant dans le brouillard; mais c*est le mouvement silencieux d'une ville somnambule. PourlanI, un matin de 4807, les Anglais Tont bien brutalement réveillée : la canonnade finie, Tindolente a réparé quelque peu le désordre de sa toilette et refermé les yeux. Vous y entrez comme dans ces palais enchantés dont les maîtres sont invisibles, sans que nul s'informe qui vous êtes ni d'où vous venez. Chose prodigieuse 1 la police n'est pas même là pour vous accueillir de son inévitable sourire. En débarquant, vous trouvez sur le quai de vieilles berlines, de

forme anté-diluvienne, démesurément hautes sur roues, quelque chose comme les calèches de chasse de Louis XV. Vous éveillez le cocher, qui éveille ses chevaux, et votre équipage s^en va sautillant gravement sur le gazon des faubourgs déserts.

Après avoir admiré, dans la cathédrale, le Christ et les Apôtres de Thorwaldsen, le plus sage est de se rembarquer si Ton veut se soustraire à Faction alourdissante d'une prospérité trop monotone, et surtout trop bien nourrie. En cela, l'exemple vient de haut, et Ton voit chaque matin une douzaine de fourgons, à livrée écarlate, allant au marché pour la bouche du roi. Je ne vous dirai pas au juste qui régnait alors dans ce fortuné pays ; en fait de dynasties danoises , je suis décidé à m'en tenir à Hamlet.

Aussi avec quelle émotion j'ai vu se dessiner, à travers les brumes du Sund, la noire silhouette du château d^Elseneur, et quelle vivante illustration de Shakspeare !

Jamais en aucun lieu, choisi par lui pour scène de ses drames, sa pensée ne m'avait aussi fortement possédé. Ailleurs on est distrait par les merveilles de Tart ou par les réalités de Thistoire. A Vérone, le mausolée de Juliette disparaît dans la grande ombre de Tamphithéâtre ; la douce plainte de Desdemona se perd dans le râlement de Venise^ étouffée, elle aussi, par un soldat en colère. Ici la voix du poète s'entend seule, et rien ne vit que les figures animées par lui. Voilà bien sur la plate-forme Iloratio et ses compagnons attendant le fantôme ; mais le temps est loin où les sentinelles danoises s^ entretenaient de si terribles apprêts contre TAngleterre. La vie s'est retirée de

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ces côtes oubliées, et les peuples Scandinaves ont depuis longtemps remis Tépée au fourreau. La goutte de sang que nous leur avons jetée par gr&ces'estaussitôtglacée dans leurs veines appauvries. Ils dorment, et en passant près d'eux le voyageur se surprend à parler bas.

La Baltique, dont je craignais Tàpre tristesse, s'est montrée tout aimable et hospitalière; elle avait aplani ses nappes vertes, étendu Tazur pâle de son ciel, attiédi ses brises, étalé la pompe de ses nuits polaires, pareilles à des jours adoucis. Mais pour qui a joui de la Méditerranée, coupe inépuisable de poésie et de beauté, comment toutes les séductions de ces mers du Nord la feraientelles un moment oublier? La Méditerranée qui, sur ses vagues bleues, berça la fable naissante comme un gracieux alcyon ; puis

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ttobie scène où se jouèrent les grands drames de riiistoire devant le monde romain pressé sur ses bords; plus tard enfin lice ouverte aux deux croyances rivales^ alors que l'ombre du Calvaire, s'abaissant sur la Grèce, vint se mêler aux teintes rosées de sa mythologie; alors qu'une théorie joy eu se, partie deLesbos, croisait saint Paul allant au martyre, et que la voix austère de l'Evangile s'élevait, à Athènes, en face des magnificences du Phédon. Il ne faut pas demander à la Baltique la même richesse, ni surtout la même limpidité de souvenirs.

Traditions, chroniques, tout est pftle, nuageux, indécis, et la poésie n'a visité ces parages qu'en se faisant brouillard.

Le sombre génie de VEdda et des Niebelungen plane sur cette mer et sur ses bords. Tout se tait; derrière nous, c'est

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Lubeck, longtemps la Carthage du Nord, et qui se fit uu sceptre de son aune insolente; aujourd'hui, élevant ses clochers sans nombre dans une solitude de nécropole. A droite , c'est T Allemagne qui rêve, penchée sur ses livres, et dont le calme est troublé seulement par les presses qui gémissent et les écoliers qui chantent. A gauche, de ces cotes basses et ternes s'est élancée la comète folle qui alla heurter contre l'astre naissant de Pierre sa chevelure enflammée , puis fléchir à Pultawa , pour revenir à Friederiksball s'éteindre dans le sang. Plus loin, le silence redouble, la nature s'affaiblit, les types s'effacent , jusqu'à ce qu'enfin les dernières ondes de la vie sociale aillent, avec les derniers battements de la vie organique, mourir sur les grèves désolées du cap Nord.

Au delà , plus rien ; le pôle , un point dans

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rinfini de l'espace, inconnu et certain, comme Dieu dans Tinfini de la pensée.

Il ne faut pas non plus attendre de la Baltique la variété des aspects , les ravissements de l'arrivée; ces côtes charmantes qui , pour vous attirer et recevoir, ouvrent leurs golfes gracieusement arrondis et vous tendent leurs caps comme des bras amis; ces villes qui se dressent jusqu'au sommet des collines pour vous saluer des signaux de la vigie, tandis que le soleil fait scintiller à leurs façades embrasées comme des milliers de joyeux regards. Ici on est près de la terre et on la cherche ; il semblequ'elle se cache derrière les vagues , humiliée et vaincue : à peine aperçoit-on çà et là une v^étation maigre et rare , pareille à des touffes d'algues échouées. Pourtant nous voici à l'entrée du golfe de Fin-

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lande, et nous touchons au terme du voyage.

Ce golfe est quelque chose de triste et de plat comme Tembouchure de la Tamise, moins ces bourdonnements confus , ces bouffées ardentes qui annoncent un vaste foyer d'activité ; moins cette vie incessante du commerce, et ces innombrables vapeurs qui montent et descendent par groupes , ainsi que de grands oiseaux de mer, battant le flot de leurs ailes noires ; mais il y a ici quelque chose de plus : c^est , debout sur une ile , une ville pour sentinelle avancée ; Cronstadt avec sa belle flotte de guerre, flotte un peu fantastique, qu^on admire avec réserve, tant elle ressemble à un ornement de perspective; machine poétique au repos qui attend Tépopée inconnue de l'avenir. On se sent pris de compassion pour

ces pauvres vaisseaux qui sont là désarmés, DUS, découronnés 9 sans voiles qui frémissent, sans pavillons qui ondoient, immobiles dans Teau dormante ou captifs dans les glaces, tandis que, plus heureux, leurs frères de Sebastopol, brillants paladins de croisades nouvelles, nagent librement dans des flots de soleil et d'azur.

A Gronstadt , le bateau à vapeur, naguère encore roi de la mer, vient se prendre au double filet de la douane et de la police.

En voyant, dans le canot qui s'approche, ces hommes à chevelure inculte, à costumes étranges , on se croirait pris à Tabordage par les habitants de quelque terre australe, n'étaient les uniformes qui s'y trouvent mêlés. Ce premier coup d'œil donne le secret de la société russe, européenne jusqu'à la ceinture y sauvage par le pied.

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Jamais arrivée en pays étranger n^avait revêtu pour moi un caractère aussi sérieux.

Lorsque, dans le salon du paquebot, vous comparaissez devant une sorte de tribunal militaire, vous éprouvez ce froid au cœur qui saisit un prévenu; c'est qu'en effet vous n'êtes guère autre chose, vous qui venez de France. Au ton assuré de politesse familière avec lequel ces hommes vous parlent, vous comprenez qu'ils vous tiennent , que vous êtes à eux , et vous frissonnez malgré vous sous la main dure et froide du pouvoir absolu. Ceux qui viennent avec la pensée d'un long exil jettent un douloureux regard à ce pont de navire qui était encore la patrie, et sur lequel se sont écoulés leurs derniers jours de joie et de liberté. Vous-* même, touriste insouciant, vous sentez à ce rude contact tomber quelques plumes de votre aile, et peut-être regrettez-vous

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d^étre venu la froisser contre cette porte de fer, entr'ouverte avec méfiance^ qui va se refermer sur vous, sinon devant vous; car vous n'êtes pas sûr d'entrer, et votre procès s'instruit. Après vous avoir demandé ce que vous venez faire , question naïve de toutes les polices, vos juges consultent la liste des noms mis à l'index. J'imagine que les gens à impressions de voyages sont mal notés sur ce livre noir.

Saint-Pétersbourg est bien près de nous , et rien ne Tannonce. C'est toujours la même désolation de côtes basses et nues, le morne silence des eaux qui régnent en souveraines; à grand'peine distingue* t-on en approchant quelques sommets d'édifices qui semblent surnager comme les débris d'une ville submergée. Aussi, quand on passe de la solitude d'un marécage aux

splendeurs du quai anglais, cette rencontre subite avec l'œuvre de Pierre-le Grand frappe, étourdit, et en débarquant au pied de sa statue, vous êtes tenté de toucber respectueusement du front le bloc de granit qui le porte ; car c'est lui qui le premier vous apparaît, étendant le bras sur celte plage par lui fécondée, comme au jour où il dit, lui aussi :

Que la lumière se fasse 1 C'est lui qui vous accueille de sa figure noble et ouverte , et vous présente fièrement sa ville bien-aimée.

En ce moment, je me suis senti son sujet, par Téternelle autorité du génie, et jamais nul de ses botes, jamais peut-être aucun de ses enfants au retour ne s'est incliné devant lui avec une plus humble et plus profonde émotion.

.Parrivais par une Mie matinée d'été :

le monde élégant était aux iles de la Neva ou dormait encore. Quais, places, rues, tout était désert, et je ne rencontrai qu^un flot de moujiks allant au travail. En voyant cette architecture tout italienne se déployer avec largeur sous un ciel d'un bleu ardent, et, pour animer cette royale solitude , rien que ces hommes au poil fauve , aux yeux couleur de mer, vêtus de sayons de peau, chaussés de sandales d'écorce, je songeais à Rome prise par les barbares.

Pour un dilettante de voyages , rien ne vaut le saisissement de l'arrivée , surtout d'une arrivée par eau, lorsque nulle dégradation de nuances intermédiaires n'a affaibli la surprise. Il j a chez lui des désirs de voir, longtemps comprimés, qui en viennent à prendre tous les caractères d'une pas-

sion aiguë, et, quand il tient [sa conquètei sa joie a la fatuité triomphante d'une première possession. Cette ville qui si souvent lui est apparue dans ses rêves à travers les nuages du lointain et deTavenir, elle est là devant lui, elle est à lui, il la touche, il Tembrasse de ses avides regards.

Or, aucune capitale ne donne ces joies de Tarrivée avec autant de plénitude et de soudaineté que Saint-Pétersbourg. Pour l'admirer et presque pour le connaître , il suffit d'un coup d'œil. Ce n'est pas une de ces villes aux mille détails , aux facettes infinies , que les siècles , ces patients artistes , ontjTun après l'autre, ciselées pierre à pierre avec amour. C'est une décoration d'opéra dressée d'hier, et dont les plus riches effets sont ménagés pour la loge impériale. Les Russes Tout si bien entendu

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ainsi , qu^ls ont donné à leurs rues le nom de perspectives.

Si d'nne décoration Saint-Pétersbourg a le grandiose factice , les points de vue étudiés, les larges coups de pinceau qui demandent à être jugés à distance et au demijour, par malheur il en a aussi la fragilité. Qu'un jour le vent d'ouest siffle avec violence, soudain, comme au signal du machiniste, ces merveilles de théâtre vont s'abimer sous les eaux. A chaque pas on voit , tracés sur les murailles, la date et le niveau de Tmondation dernière, et le souvenir de ce déluge, dont nul arc-enciel ne conjure le retour, a pour le passant la tristesse philosophique de ce salut du cloitre : Frère, il faut mourir ! Aussi à l'admiration excitée par cette ville magnifique 86 mêle toujours un peu de l'intérêt pénible

qui s'attache à toute beauté menacée, à toute jeunesse sans lendemain ; et si l'on parvient à oublier que ce fleuve , sa parure et son orgueil , peut y au premier moment, s'enfler pour l'engloutir, on r^rette encore que la noblesse de la matière ne réponde pas à celle des formes architecturales. Ces colonnades imposantes sont de briques recrépies ou même de bois peint; mab^ par une belle nuit transparente , si , appelant l'imagination à son aide , on se figure que tous ces palais sont de marbre , alors on a devant les yeux une ville de rois.

Aujourd'hui , je ne pourrais déjà plus rendre assez vivement ces impressions du premier jour; ma promenade, le soir, sur ces quais immenses qui encaissent le fleuve dans des blocs de granit ; les reflets du soleil couchant sur la Neva, calme, épanouie

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comme un lac , et , le lendemain , de délicieuses flâneries sans guide et sans but ; le bazar avec ses marchands à longue barbe et encaftan, débouta leur porte, la tasse de thé à la main , et répétant si patiemment à l'étranger leurs offres incomprises ; la perspective Nefski y grande artère où toute la vie afflue , laissant les extrémités froides , hippodrome sans repos où mille chars , lancés à pleine carrière , semblent se disputer le prix; la nouveauté des costumes , la variété des équipages et leur luxe un peu débraillé, comme les fortunes de leurs maîtres ; ces vastes carrosses aux attelages si démesurément espacés , que , voyageant en Allemagne , ils couvriraient trois duchés ; le droschki'-fauteuil qui emporte rapidement , sur le parquet des rues , un brillant officier aux plumes flottantes, ou une femme aux riches couleurs, trainé par

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deux chevaux dont l'un, appelé le FurieMj est dressé à piaffer sans cesse en balayant le sol de sa longue crinière; enfin le vrai droschki national, simple banquette de drap bleu montée sur quatre roues basses , et, sur ce curieux véhicule, un pope en robe de soie verte ou violette, avec son chapeau à larges bords , sa chevelure ondoyante, sa haute canne à pomme d'or, tenant par la taille sa femme ou sa fille , assise près de lui en sens inverse; ou bien une de ces belles nourrices au diadème brodé d'or et de perles, au sarafane écarlate, avec un enfant dans ses bras. Chaque école a ses madones ; je m'étonne qu'un peintre russe n'ait pas imaginé la Vierge au droschki.

S'il ne s^ agissait que de connaître Saint- Pétersbourg, je vous l'ai dit , un coup d'œil

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saffirait , et beaucoup s'en contentent. Je n'entends pas ainsi les voyages. Il y a en tout pays la langue à étudier, la vie à observer sous ses faces diverses, et pour cela je prends mon temps. 11 en est qui, pour apprécier la beauté d'une femme, s^em.

pressent autour d'elle et la regardent indiscrètement dans les yeui^. L'homme de goût choisit dans un coin du salon une place commode, cherche son point de vue, et, attendant que cette femme se tourne, jouit à loisir de la grâce de ses mouvements. Je trouve qu'il faut en agir de même avec une société étrangère, s'établira l'aise, et laisser l'année dérouler, comme un panorama mobile, les aspects , les usages, et les fêtes de chaque saison.

Lors de mon arrivée, le soleil était d^une ardeur incommode . Souffrir de la chaleur en

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Russie , cela impatiente comme une déception de programme. L'automne môme se traînait avec une molle tiédeur, et je corn* mençais à soupçonner les hivers du Nord d'être aussi menteurs que les éternels printemps d'Italie. Pourtant une nuit, comme je sortais du théâtre, je sentis Tair qui mordait mes joues avec une ftcreté inaccoutumée ; les dalles retentissaient, les ruisseaux criaient sous la roue, Tatmosphère était d'une transparence inouïe, les dômes étincelaient ; en passant devant le palais de Paul, je remarquai son aiguille d'or qui flamboyait, comme une épée, audessus de la chambre où ce prince mourut si brusquement une nuit. C'était l'hiver qui me saluait de son premier souffle, et moi, son hôte, venu de si loin pour me confier à lui, je reçus ses âpres caresses avec vpe îJorte de volupté cuisante. En ce

moment , je pressentis ses rigueurs et ses beautés, la Neva peuplée comme une rue , les traineaux rapides , les fourrures chatoyantes , tant de variétés imprévues d'aspects et déplaisirs.

C'était bien l'hiver; dans la nuit il étendit sur la ville un manteau d'hermine, et le matin au réveil elle était charmante à voir dans cette toilette virginale. Bientôt le fleuve ralentit sa marche embarrassée , puis tout à coup s'arrêta, comme un voyageur transi qui s'endort sous la neige. Il y a quel-» que chose de solennel dans cette crise soudaine et violente, dans cet adieu de la terre qui se cache pour six mois, dans ce défi porté par la nature à Thommequi l'accepte sans crainte , car il connait son ennemi , ennemi loyal qui n'a ni faux sourires , ni perfides haleines^ et dont les attaques pré-

vues se peuvent soutenir et repousser. Il rattend de pied ferme, il le désire même, car il en sait aussi les avantages et les bienfaits.

Pour tous la vie devient plus facile , les ressources sont doublées; les routes, aplanies, glissent comme des canaux et, des extrémités de Tempire, apportent d'abondantes provisions. Le paysan suspend au croc son bétail gelé, qui le nourrira sans qu'il ait lui-même à en prendre soin. Il revêt sa touloupe de mouton, qu'il ne quittera plus; il allume son vaste poêle, qui ne doit plus s'éteindre, soleil qui n'a pas de caprices, et l'enveloppera d'une chaleur toujours égale, à l'heure où peut-être le Napolitain tremblera sous les rayons pâlis du sien.

Dans Tespace d'une nuit tout a changé,

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scènes de la vie, divertissements, costumes.

Les cochers , si beaux avec leurs figures d'apôtres et leurs robes persanes, remplacent le chapeau à forme basse par te riche bonnet moscovite; les gracieuses laitières d'Okta, en casaquin garni de fourrure blanche et en jupon court, arrivent par volées, ayant, attaché à leur ceinture, leur bagage qui glisse derrière elles. A la place des voitures qui allaient criant sur un pavé inégal, paraissent les traîneaux qui vous emportent sans secousse et sans bruit. Nuit et jour les rues en sont couvertes : ceux des seigneurs sont garnis de belles peaux d*ours à griffes d'argent et d'élégants filets de soie destinés à écarter la neige lancée par les chevaux. Il y en a, pour la campagne, qui ont la forme longue, évasée, et, au lieu de filet, une toile blanche que le vent enfle comme une voile, si bien qu'à, les

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voir suivre les ondulations de la route profondément sillonnée, on dirait des chaloupés voguant sur une mer houleuse. De toutes parts la ville s'anime; longtemps assoupie aux iles dans les langueurs de la pastorale, la société s'éveille avec fougue aux agitations de la vie d'hiver : pour auxiliaire contre la sévérité du climat, il lui faut Tardente réaction du plaisir.

J'aime la vie à l'étranger. Là, le /àrmV/i/^ dont on jouissait chez soi avec un certain scrupule se trouve anobli et utilisé par une observation incessante. Se promener, en regardant autour de soi, instruit; demander ses pantoufles , même dans la plus modeste prose, est un exercice philologique; causer sur la chose la plus indifférente devient un travail attachant; tel sot qui vous ennuierait en français a du moins

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rintérét et le mérite d'une traduclion en regard. Il y a mieux, s'amuser est un devoir, un dévouement de métier; la rue, le théfttre, le bal, sont autant d'écoles. Or, nulle part les réunions publiques ne sont aussi précieuses qu'en Russie, car nulle part les salons n'apprennent aussi peu.

Hors de France, et ici surtout, il ne faut pas chercher, comme élément régulier, ce moyen monde , cette bourgeoisie décente , instruite , sachant parler de toutes choses en bon langage, entendant le comfort et l'élégance. Des régions basses et vulgaires on arrive, à peu près sans transition, aux sommets de Taristocratie. J'aimais à visiter le pauvre hidalgo de Séville ou de Grenade, sauf à manger ma part de son modeste gaspachOy quand il y en avait pour deux ; il m'offrait souvent un type curieux, toujours

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son dialecte doux el sonore. Le gentilborome anglais, chassant le renard dans ton comté, est encore aujourd'hui une étude iotéressante. Mais avec Taristocratie moscovite^ nédaille plus qu'à demi effacée, il n*ya rien à apprendre , pas même le russe, qu'elle parle rarement et mal , tandis qu'il y a risque de se gâter son français.

Cela vous paraîtra contredire une opinion reçue , et je dois m^expliquer. Lorsqu'en arrivant, nous voyons les Russes manier si facilement notre langue, écartant pour nous le voile de la leur, qu'aucune analogie n'aiderait à deviner, nous éprouvons une surprise reconnaissante; mais bientôt on s'aperçoit que c'est un français de convention, dont les expressions et les tournures sont calquées sur ridiome national, et, à la longue, on

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6e laisse aller à Fimiter. Ainsi on s'habitue à dîner à ta restauration y h demeurer au bel étage, à mettre dans sa bourse du petit argent, et, ce qui est plus grave, à se laisser mourir pour avoir reçu un froid.

Une jeune personne, pour demander son manteau, prononce un mot inouï; une femme vous dit, de l'air le plus naturel , qu^elle va partir pour les eaux aussitôt que son mari sera en canicule , c'est-à-dire en vacances.

Vax rencontré quelques vieillards parlant le français avec une pureté parfaite.

Leur éducation remonte à une époque où les Russes acceptaient franchement notre influence ; aujourd'hui ils sont en révolte contre elle , et parfois ils en sont punis.

Imaginez où beaucoup de familles vont

chercher des précepteurs? A Genève et à

Lausanne. Chose bouffonne I trouvant notre souffle trop vif pour ses aiglons délicats, Taigle impériale nous les retire y à nous , après tout y gens de monarchie y pour les confier à des républicains. Je veux bien qu'ils apportent de leurs chalets un parfum de bergerie et des trésors d'innocence que nous n'avons pas à offrir, mais je vous laisse à penser quelle sorte de français pastoral ces naïfs montagnards peuvent enseigner. Il y eut un temps où nous voulions, nous aussi, avoir chacun notre Suisse; mais ce n'était pas pour élever nos enfants,

L'aristocratie russe, somptueuse , prévenante, hospitalière, est parfaite pour ceux qui, venant ici passer un mois , n'ont que le temps de jeter un coup d'oeil à cette surface brillante. Leur place est marquée à toutes les tables, à toutes les fêtes ; la dissi-

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pation s'empare d'eux et ne les laisse pas respirer. Pour moi qui voulais prolonger mon séjour et le mieux mettre à profit , je ne me suis pas laissé prendre à l'amorce emmiellée de cette hospitalité captivante. Me bornant à un cercle intime , j'ai compté pour mon instruction, sur les scènes dé la vie publique, ouvertes à tous, et qui n'engagent en rien l'indépendance , ni au moment où l'on en jouit, ni plus tard quand il plaira de les juger.

La première chose dont on est frappé à Saint-Pétersbourg, c'est la physionomie tranchée des divers éléments qui composent sa population. Outre les nationaux, divisés en classes si distinctes, il y a une masse flottante d'étrangers, assez nombreuse pour former des colonies qu^on peut réduire à trois.

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Retirés dans une ile, comme par un souvenir de patrie, occupés exclusivement du haut commerce, qui vit de rapports très restreints, les Anglais se tiennent à Técart, tout à fait inaperçus, là comme partout, charmant Texil par les mille détails portatifs du bonheur britannique, bœuf fumé de Cork, sauces de Harvey, etc., etc. Je gage qu'ils vont jusqu'à préférer le thé avarié de la compagnie au thé si authentique des caravanes, venu avec le cachet de la douane d'Orembourg.

Les Allemands, exerçant de modestes industries avec une probité proverbiale, sont là ce qu'ils sont toujours à Tétranger, humbles, effacés, souples et malléables à merci, faisant bon marché de leur nationalité douteuse et remplaçant volontiers la patrie par la famille, facilement heureux

pourvu qu'ils aient un piano dans leur arrière-boutique , une pipe en porcelaine peinte, de la bière à boire et des lieder h chanter. L'été, on les reconnaît a la simplicité bucolique de leurs amusements ; on les rencoiitre allant en bateau avec leur samovar prendre le thé sur le gazon des iles. L'hiver, on les distingue dans les bals à la coupe inouïe de leurs toilettes, à l'intrépidité de leurs valses sans fin ; dans les concerts, à leur attention courageuse, à leur inaltérable résignation dans les ennuis du plaisir.

Les Français (je parle ici de la colonie enseignante) sont ceux qui prennent le moins leur parti de Témigration. En contact continuel avec Taristocratie , et non sur ce pied d'égalité, seul charme des relations , respirant mal dans ce milieu

social où ils vivent à contre-cœur et dont ils ont trop à souffrir pour l'apprécier avec calme et indulgence, toujours gênés dans Texpression de leur pensée, mécontents, irritables, sans cesse occupés à redresser les plis de leur dignité froissée, ils sont exactement dans la position de ces jeunes Athéniens exilés à Rome, et que les fiers patriciens, subissant avec répugnance leur supériorité intellectuelle et Tautorité de leur belle langue, appelaient dédaigneusement GrœculL

C'est surtout dans les théâtres qu'il faut observer ces éléments si divers. Au théâtre français, fréquenté par la haute noblesse, on pourrait se croire à nos Bouffes. C'est le même luxe de bon goût, la même distinct tion de beauté, sauf la ligne souvent irfé** ^ulière et tourmentée des profils.

Au théâtre allemand, on se trouve transporté dans quelque résidence de grand duché. Voilà bien ces joyeuses et bienveillantes, figures, d^une fraîcheur un peu commune, etencadrées de boucles pendantes, ces modes d'un autre âge, cette ferme résolution de s'amuser de toutes choses et de rlr& à bon marché. Si ces honnêtes ménagères ne tricotent pas dans leurs loges, à coup sûr c'est un sacrifice pénible à l'étiquette impériale.

Ma première visite au théâtre russe m'a laissé un vif souvenir; on jouait une traduction à^Hamlet. Sur la scène ces acteurs inconnus qui étaient si bien pour moi les personnages du drame; dans la salle ces marchands à barbe jaune, avec leurs fourrures renversées sur le dossier de leurs sièges, et exhalant de légères émana-

44 UNE AN^iÉE EN RUSSIE.

tions de ménagerie; coite langue myslérieuse qui voilait pour moi la pensée du poëte; jusqu'à celte sauvage nature qui sévissait au dehors, en si parfaite harmonie avec le spectacle; le vent et la neige qui fouettaient le théâtre, comme pour compléter la décoration de ces rudes scènes Scandinaves, tout cela, joint à l'admirable talent du premier tragédien, produisait en moi une intensité d'illusion que je ne dus jamais aux plus belles soirées de Hay-Market et de Covent-Garden.

Mais à certaines nuits le théâtre prend une forme bien autrement curieuse et instructive. Alors le mouvement et Tintrigue sont dans la salle ; le public devient le poète et Tacleur. Me pardonnerez-vous , vous homme sérieux, de vous conduire au bal masqué? Soyez sans inquiétude; ces fêles

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n'ont pas ici Fatmosphëre ardente des nôtres; de toutes les contre-épreuves de la gaieté française, il n'en est pas d'aussi pâle. Rien de plus calme et de plus rassurant ; aussi les mères y conduisent leurs filles et les exposent en loge sans prendre le soin de les voiler. C'est, quant à la gravité, quel* que chose comme nos anciens bals d'Opéra; seulement il y a de plus ici cette quantité d'uniformes, européens et asiatiques, qui produisent, à défaut d'autre, une vive animation de couleurs et le bariolage capri* cieux d^un bal costumé. On y voit même parfois la figure cuivrée d'une pauvre reine géorgienne que l'on console de sa chute et de l'exil par des honneurs^ à laquelle, en retour de son trône perdu, on donne un fauteuil dans la loge impériale et le droit de présider, diadème en tête, à la masca-

46 VNB ANNéc EN RISIIC.

rade dont elle n^est pas le moins étrange ornement.

Mais il y a de moins qu*à nos bals d'aotrefois la science de Tintrigue qui est ici dans Tenfance et ne fera jamais de grands progrès. Malgré ses vastes proportions, Saint-Pétersbourg est singulièrement petite ville. Toute la société se connaît ; il ne faut que voir ces larges rues si bien alignées dans lesquelles chacun est sûr d'être aperçu, qui, à une demi-lieue de distance, trahissent une livrée ; ces appartements si ouverts qu'on embrasse d'un coup d'œil, n'ayant pour la causerie intime ni réduits, ni sanctuaires : on comprend tout de suite que la vie doit manquer ici de ces mille secrets élégants qui alimentent le bal masqué.

Dans ce monde à jour, le mystère devient trop vite scandale. Ces gens, qui se sont

VUS la veille, le matin peut-être, n'ont rien de bien piquant à se dire à Toreille, et il ne faut pas chercher ces figures animées d'une anxiété si divertissante , ces OEdipes à la torture entre deux sphinx en taffetas noir.

Après quelques efforts d'imagination pour reconnaître la voix, puis pour se rappeler dans quelle maison on a pris le thé ou dansé ensemble, cavaliers et dominos vivent dans la meilleure intelligence et on ne voit vraiment pas à quoi les masques peuvent servir.

Pourtant, tels qu'ils sont» ces bals pré-* sentent à l'étranger une précieuse ressource d'observation, et c'est pour lui que l'intrigue fait le plus de frais. Il est si rare de voir un touriste s'oublier ici après les neiges, que le plus inconnu ne peut manquer d'attirer l'attention. On veut à toute force savoir qui il est, quel est le but de son

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voyage; c était la première question de chaque domino, souvent même sans nulle préparation oratoire, et je ne pouvais leur faire comprendre que c'était à eux à me dire ce qu'ils savaient ou devinaient. Se rendant une justice par trop sévère, les Russes ne veulent pas croire qu'on reste chez eux, Tbiver, sans un intérêt puissant, un livre à faire, du Champagne à vendre, une alliance à conclure. La diplomatie est ce qui les affriande le plus, et vous ne sauriez imaginer de quelles missions fantastiques je me suis vu affublé.

Malgré cette ignorance totale des formes parlementaires, ou peut-être grâce à cette innocence du premier agç, j'ai dû à ces bals plus de révélations piquantes que la société ne m'en eût offert ; j'ai confessé tous Içs corps de l'État en domino. Chez elle,

j'aurais trouvé Taristocratie défiante et prude, posant avec raideur, ou bien forte sur son terrain, insolente peut-être; j'ai mieux aimé me rencontrer avec elle en terrain neutre et à armes égales. Là, quand je lui voyais quelque velléité d'impertinence, je me donnais le plaisir de la traiter en baronne de fraîche date qui veut faire la Montmorency et qu'on persifle malgré ses grands airs. Elle le mérite bien, je vous jure; mais aussi, parfois, je Tai vue bonne personne, épanchant avec joie ses souvenirs de France, puis, bien bas, le pénible aveu de ses tristesses et de ses ennuis, les regrets du passé, et, plus bas encore, quelques vagues aspirations vers l'avenir. Malheureusement, en dépit de toutes ces missions fabuleuses auxquelles elle s' obstinait à croire, mes instructions ne m'autorisaient pas à lui donner de l'espoir. Quant à cette

liberté si vantée d'aborder l'empereur, ne croyez pas qu'elle en use pour risquer certaines vérités. Hélas I cette pauvre aristocratie n'a plus même le courage du masque, ou du moins ce n'est pas la politique qu'elle en couvre. Si, dans ces nuits, elle prend le bras du maître, ce n'est jamais, croyei-le bien, en créancière frustrée qui réclame et qui menace. Elle sait, d'ailleurs, que pour de telles hardiesses le masque la protégerait mal ; ici, le bal lui-même a perdu ses franchises , et l'espionnage ne reconnaît ni ne respecte celte trêve de Dieu.

 propos d'intrigues, j'allais oublier la seule qui mérite ce nom, la plus piquante de toutes, car c'est une intrigue à visage découvert, je veux dire mon entrevue avec la police. Partout ailleurs un pareil tête à tête est fort désagréable et compromettant.

UNE A?i!S£E EN RUSSIE. 54

La police habite, d'ordinaire, quelque sale réduit dans un quartier mal famé, et si elle vous appelle, vous y allez honteusement, le long des murailles, comme chez une tireuse de cartes ou quelque chose de pis. A sa porte, on coudoie des hommes à figures sinistres et des femmes à mine souriante.

Pour arriver à la maîtresse du logis, il faut braver Tatmosphère suspecte- d'antichambres mal peuplées ; on entre la main sur la poche, on sort le mouchoir sur les yeux, et si Ton est reconnu, on s'excuse. A Saint-Pétersbourg, il n'en est pas ainsi. La police a pour demeure un palais au grand jour, pour pages de jeunes officiers des plus beaux noms. C'est une existence de sultane favorite, somptueuse, inquiète , enviée, tremblante entre les capricieuses tendresses et les terribles colères du maître, toujours attendant quelque faveur nouvelle ou le coir

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don des muets. Aussi, quand on vient vous dire un malin qu'elle tous a distingué et désire vous voir, vous vous élancez en trai« neau avec le trouble charmant d'un premier rendez-vous.

Arrivé à l'hôtel, un laquais vous reçoit discrètement, et vous conduit, sur de moelleux tapis , jusqu'au boudoir dont la porlièrc retombe sur vous. La police vous tend la main en souriant, vous offre une cigarette, et, au bout d^une demi-heure, tout en causant France, Russie, littérature, tabac turc, maryland, Taglioni, elle vous a confessé avec une insouciance adorable.

C'est l'inquisition en peignoir rose, la question extraordinaire en gants parfumés. Si elle vous voit disposé à passer Thiver, elle vous fait observer qu'un hiver russe est une rude épreuve pour les poitrines déli*

cates ; elle vous en fait un tableau terrible ; puis, vous montrant dans le lointain la France et son climat débonnaire, elle vous attendrit par les touchantes images de la patrie et du foyer. Si vous résistez, elle se fait humble : elle craint que les plaisirs de Saint-Pétersbourg ne paraissent bien fades à l'étranger qui arrive ayant aux lèvres Texcitante saveur de la vie parisienne. Naturellement, en homme bien appris, vous vous inscrivez en faux contre tant de modestie ; vous vous récriez sur le charme que vous promet Tétude de la société russe; puis, pour un pauvre Français, encore tout meurtri de Témeute, encore tout étourdi de Taigre cliquetis de la politique, quelle douceur de se reposer un moment à Fombre d'une protection bienveillante, d'apprendre à si bonne école la science du bonheur dans le calme, et d'eu

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rapporter les salutaires leçons à ses compatriotes qui eu ont tant besoin ! Elle écoute tout cela, comme vous le dites, le plus sérieusement possible, et vous remercie d'un sourire plus équivoque encore que le premier. Puis elle vous tend de nouveau la main, et la comédie est jouée. Qu'on me le dise , en quels pays la police a - 1 - elle ces formes exquises de politesse et d'élégance?

Mais partout, et quelles que soient ses manières d'agir, je Tai trouvée bien ingénue de faire des questions, elle qui doit tout savoir ; bien indiscrète surtout de vous demander quel intérêt vous retient dans ses États. Outre que la parole a été donnée. au voyageur pour ne pas répondre à la police, n'y a-t-il pas des raisons intimes qu'on ne 3aurait trahir? Ainsi, quand les sbireç

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du saint -siège veulent savoir de Byron pourquoi il s^oublie plusieurs années à Ilavenne, où il s'ennuie si royalement , faudra-t-il qu'il leur livre un nom cher et sacré ? faudra-t-il qu'il confie à ceux de l'Autriche un secret bien autrement précieux pour lui que l'honneur de vingt femmes, à savoir qu'il boite, qu'à Venise on ne marche pas, et que renversé sur les coussins de sa gondole, drapé avec goût, il est toujours beau? Cette conjecture m'est venue un soir en sortant du palais Moncenigo, et je l'abandonne aux biographes du poète.

Je n'avais, moi, pour me taire, ni ces graves scrupules de conscience , ni ces frivoles réserves d'amour-propre ; mais je n'ai jamais osé dire ma véritable raison, tant j'étais sûr d'exciter un rire d'incrédulité.

56 UNE ANNÉE EN aiSSlE.

Comment convenir qu'on passe l^hiver à Saint-Pétersbourg pour apprendre le russe?

Âd'autres! on n'est pas si dupe que de croire de pareils contes. Les Russes sont les gens du monde qui parlent le plus de langues et les étudient le moins. Leurs travaux de linguistique sont à peu près terminés en nourrice. — Quel âge a votre élève? demandais* je à une gouvernante anglaise. — Onze mois, » me répondit-elle fort sérieusement.

Ils en viennent, tout enfants, à parler assez bien trois ou quatre langues, voire même le russe, ce qui est moins exigé par la mode; mais, encore une fois, apprendre, dans le noble sens du mot, par Tétude et Tanalyse, est pour eux chose inconnue, et sur les langues anciennes que leur valet de chambre n^a pu leur enseigner en jouant, ils sont d'une extrême faiblesse ou d'une entière ignorance; aussi comment admettraient-ils

qu'un étranger vienne faire de la philologie par 25 degrés de froid?

Vous le comprendrez sans peine, vous qui savez qu'avec un dictionnaire le kamschatka ne m'effraierait pas. Quel livre en effet vaut celui-là pour l'inGni des ressoup* ces, et à lui seul ne les remplace-t-il pas tous? Le parcourir, n'est-ce pas promener son esprit disirait sur un clavier immense dont chaque touche éveille une idée nouvelle, un intime souvenir? Quand on s'est fatigué à suivre la pensée dans sa marche inégale, tantôt fille du ciel au vol brusque, ambitieux, tantôt lourde pédante au pas embarrassé, n'est-il pas bon de se reposer avec un mot, modeste chrysalide où le monde moral dort en germe, humble anachorète dont la solitude féconde donne à réfléchir? Puis dans cette lecture, en appa-

S8 UNE iNNàl EN RUSSIE.

rence si aride, combien d'utiles enseigne-* ments! Étudier les dictionnaires dans leur ordre chronologique, n'est-ce pas, comme Cuvier, remonter une à une les couches superposées de la civilisation et de Thistoire? Ainsi, le premier gisement arabe rencontré dans la langue espagnole donne la date de rinvasion plus sûrement que Mariana ; le dépôt tartare, laissé dans la langue russe, pourrait suppléer à Karamzine. Il y a tel mot qui fait connaître le caractère d'une nation, ses habitudes, ses tendances intellectuelles. Les Anglais disent : Cet homme vaut un million, pour exprimer qu^il le possède. N'est-ce pas là tout un signalement? Le mot canaglia n'a pu naître qu'à Naples; habUr nous vient des Pyrénées, et trinquer, du Rhin. Les Grecs, esprits philosophiques, avaient appelé le monde cosmos^ harmonie. Frappés surtout de

ses phénomènes sensibles, les Slaves rappellent ivetj, lumière. Nous autres, gens d^avant-garde, nous avons pris aux Allemands halie ! mot de plomb qu'il était utile d'attacher à notre aile, et nous leur avons donné marche! aiguillon que leur lenteur n'eût passu trouver. Il estun mottriste etmagnifîque, que T humanité semble avoir pétri de ses larmes et de ses joies, mot qui révèle notre destination morale mieux que Kant et Fichte; dans toutes les langues passion est synonyme de souffrance. Eniin il est des étymologies lumineuses qui expliquent toute une constitution sociale . LesRusses ont beau s'en défendre, leur mot Aniaz (prince) vient de la même source que le mot knout.

En vivant dans la société des mots, on en vient à trouver à chacun sa physionomie, à se Si^tir pour eux de Testime ou de Taver*

60 TNE ANNÉE EN flCSSIC.

sion. Il y en a de nouvellement créés, eû« fants dont nul contact n'a altéré encore la pureté : quelques-uns n'ont servi qu'aux poètes , et après trois mille ans, conservent une naïve senteur d^Ârcadie; et près d'eux en voilà d'autres coupables, déshonorés, rouges de sang : groupés en phrases ardentes, ils ont blasphémé Dieu, soulevé le monde, égaré tout un siècle, et vous les retrouvez là, comme de vieux criminels dans un pénitentiaire, isolés, farouches, désarmés. Puis, qu^un jour le cerveau s'échauffe, que Timagination souffle sur tous ces mots et les anime : alors ils se lèvent et marchent ; ce sont autant de mystérieux voyageurs, et quel plaisir de les suivre aux plateaux de l'Asie, aux versants du Caucase et de THimalaya, pour recommencer avec eux leurs migrations lointaines I Ils défilent devant vous, un à un, vous parlant de cho-

ses étranges, de sociétés évanouies : il y en a qui nous sont venus tout droit avec les croisades, pieux pèlerins brunis par le soleil d'Orient; d'autres à travers l'Espagne, armet en tête, avec Abderame, ou, bohémiens honteux, avec les Morisques. Il en est qui ont pris de plus longs détours, et vous avez peine à les reconnaître, tant ils ont, en chemin, bariolé leur costume, altéré leur accent, effacé leurs couleurs. A quelques-uns, on s'étonne de voir le plaid écossais avec les babouches turques, le béret basque avec la robe traînante du bonze ; d'autres, partis du Pinde et égarés à la suite des caravanes, nous présentent le pur profil grec surmonté de la tiare persane ou du turban. Enfin, il y en a qu'on interroge en vain sur leur origine, énigmes impénétrables devant lesquelles l'étude découragée s'arrête, le doigt au front. A

Nodier seul il a été donné de faire comprend dre et de prouver par Texemple tout ce que dans un dictionnaire on peut trouver de science, d'esprit, de fantaisie et de cœur.

Pour moi, je puis dire seulement tout ce qu'une bonne étymologie apporte de consolations à Texil.

Vraiment, les Russes sont trop modestes.

Leur belle langue mérite bien à elle seule qu'on s'oublie chez eux. Unissant la majesté orientale à la clarté européenne, elle a, pour composer ses mots, l'aisance et la richesse de l'allemand, sans en avoir la complexiié pesante, les contorsions laborieuses; comme l'espagnol, elle possède des notes gutturales, tempérée par des terminaisons d'une mollesse ionienne, et elle s'unit au chant avec une énergique douceur. La poésie lyri* que se meut avec noblesse dans Tampleur

de ses formes, et la tragédie se taillerait un manteau digne d'elle dans ses larges plis.

Pour la littérature légère, et surtout pour la conversation, pour un échange d'idées fines et délicates, elle manque de souplesse, de nuances et de tours rapides. Cela s'explique sans peine. Quand la Russie entama Toeuvre de sa régénération, elle prit pour instrument une langue étrangère; elle voulait que r Europe Taidât à ce travail, et elle ne pouvait se passer d'interprète. La civilisation des idées a marché vite ; la langue négligée n'a pu suivre, et souvent le contraste entre la naïveté primitive de ses allures et la pompe de ses mots rappelle la dignité charmante d^un bel enfant sérieux.

Mais si, à être laissée ainsi en arrière, elle a perdu en raffinements, elle y a gagné le rare mérite de rester populaire, intellj-

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gU)le i>our tous dans son style le plus élevé. Au lieu de se diviser en deux familles, 4ont Tune, anoblie, dédaigne Tautre, demeurée roturière, elle a conservé son unité. Grands et petits la parlent de même, et s'il y a une différence, elle n'est pas à Favantage du beau monde, forcé, trop souvent, de recourir aux locutions françaises. Aussi, pour apprendre le russe dans sa pureté, ou vous conseille d'habiter un village de Tin*térieur.

Pour s^accoutumer à une langue il est deux moyens pratiques, commodes et précieux : les journaux et le théâtre. Je n'ai pas besoin de vous dire que, de toutes les formes littéraires, le journal a dû prendre ici le moins de développement.

Tout ce qui ressemble à une tribune est nivelé au sol, et en rappelant ce fait, il ne

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serait pas généreux de vouloir humilier la presse russe, née d'hier, quand sa voisine allemande, vieille raisonneuse qui a iant à dire, ronge son bâillon avec une patience si exemplaire. Un journal en Russie est donc ce qu'était la Gazette de France sous Louis XIY, un recueil d'ordonnances, de promotions, de nouvelles de cour. Mais comme si, par une loi fatale, le génie de la discussion devait avoir sa part de la main même de ceux qui le redoutent le plus^ audessous de ce monde officiel, comme dans un cabaret au-dessous d'un salon, on permet aux gens de lettres de s'attabler dans un coin, et là de jaser, railler, médire assez à Taise, surtout de se frotter Tun l'autre en toute liberté.

Auprès de celte noble compagnie , couverte de rubans et de pierreries,

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