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jonrd'bui, prennent la peine de le plaindre, et de rêver déjà pour lui Tavénement de la liberté. Il est surtout dans cette histoire une page que je leur recommande, car elle met singulièrement en relief ce trait curieux du caractère national, Tadoration passionnée du pouvoir absolu. En montant sur le trône, un de leur czars ou grands-ducs s'avise, chose inouïe! d'invoquer ses devoirs, et offre de jurer la religieuse observation des lois. Il faut voir avec quelle amusante colère les boyards interpellent et arrêtent le monarque novateur. Découragé dans ses tendances libérales, celui-ci n'insiste pas et remet sa charte dans sa poche. Convenez que les Russes ont manqué, ce jour-là, une bien belle occasion. Us n'en sont pas, je crois, à la regretter encore, et c'est heureux , car on peut douter qu'elle revienne de si tôt.
Quant aux romans intimes, aux délicates analyses de cœur, il se passera bien du temps sans doute avant qu'ils possèdent un dia< niant comme René ou comme Adolphe^ si même ils doivent le tailler jamais. Les femmes qui, seules, pourraient leur en fournir la matière, n'ont pas chez eux de place assez haute ni d'influence assez reconnue. L^Asie, qui a pesé deux siècles sur ce pays, a laissé, commesligmate delà conquête, l'empreinte de ses mœurs aussi bien que de son langage ; or, chez les poètes orientaux, la femme ne se montre que pour jeter de son balcon des fleurs symboliques, ou pour être lancée à la mer, cousue dans un sac.
Les classes inférieures de la population russe ont surtout conservé cette empreinte.
C'est pour les femmes la même vie à l'écart dans les soins du gynécée ou les causerie^
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oisives du bain mauresque, tandis que le mari trône seul au bazar ou à la salle du festin. Celles de rang élevé doivent elles-mêmes se résigner à un a parte humiliant. Dans les repas on les parque toutes ensemble à une extrémité de la table, et, lorsqu'elles se retirent, les hommes restent seuls à boire et à fumer, en échangeant de libres propos, selon la mode anglaise.
Or, qu'attendre, je vous prie, de gens qui renvoient les femmes au dessert, comme si le frein salutaire de leur présence n'était pas pour Tesprit, pour la forme des idées, la seule garantie de délicatesse et de distinction? A bien examiner, nous qui préférons à tout le charme de leur compagnie, nous sommes les seuls pour qui elles soient un élément littéraire aussi précieux. Voilà pourquoi un portrait de femme, daté de Pfiris, a la même valeur en Europe qu'a-
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vait autrefois une savante ciselure de Benvenuto Gellini.
Ainsi la littérature russe, qui n^est pas sans richesses, manque jusqu^ici de retentissement au dehors. Assise au milieu des neig^es, la balalaïka en main, la Muse slave, mélancolique et voilée, chante à Técart, et c'est à peine si nous saisissons quelques notes confuses. Elle se console de l'indifférence du monde en mesurant les vastes domaines où sa voix s'étend, en comptant les millions de sujets qui Técoutent. Mais hélas! la gloire se fait-elle en famille et sans échos lointains? La pauvre Muse sait d'ailleurs, et c'est là sa grande tristesse, que de hautes sympathies lui manquent, que la politique et la guerre sont des rivales préférées. La Russie n'attache guère d'importance qu'aux chefsd'œuvre signés par ses diplomates, et s'oc-
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cupe peu de ses poëtes. Qu'elle y prenne garde pourtant, cette insouciance porte malheur ; ce sont les poètes qui donnent la gloire, et ils se Vengent assez par le silence. Il se peut qu'elle soit appelée à la première place dans les congrès, mais à ce banquet des intelligences que notre siècle prépare à l'avenir, il est à craindre que sa part ne soit faible et ses représentants inaperçus.
Il serait bien hasardeux d^ apprécier, sans compétence spéciale, Tétat des sciences dans un pays. Seulement j^observe ici que sur la liste des savants, les noms de désinence moscovite forment une imperceptible minorité.
Il semble que, en s'emparant des provinces de la Baltique, la Russie ait voulu surtout faire Tuniversité de Dorpat prisonnière, et se ménager un lieu de remonte pour ses
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académies et ses écoles. Elle laisse à ses nouveaux sujets le soin des études sérieuses, et a obtenu ainsi, sans travail, Télément qui lui manquait. Mais, je vous prie, imaginez ce que doivent souffrir ces libres et fougueux rêveurs soumis au régime militaire, et pris à la gorge dans le carcan de r uniforme russe. Adieu les costumes moyen âge, coquets et fantasques, les tuniques de velours à crevées, les bottes fortes et les éperons de chevaliers 1 Adieu les orgies bruyantes, les rencontres de nuit avec le gué, réternelle guerre avec le Philistin l Adieu les duels de chaque jour et les glorieuses balafres ! Adieu surtout cette liberté de la chaire qui console TAUemagne de toute chose, et les innocentes hardiesses que ses princes débonnaires permettent, sans danger, à la science I Courbée sous un joug inflexible, portant le deuil de tradi-^
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lions qui s'effacent, la pauvre université de Dor pat écoute, de loin, le joyeux chant des sœurs qu'elle a perdues, et si parfois elle chante encore elle-même, c'est tristement, en captive qui se reproche d'amuser ses vainqueurs.
Dans les arts, la détresse menace d'être aussi bien grande. Dès qu'un peuple commencer balbutier sa langue, il trouve la poésie, et parfois ses premiers essais restent et sont admirés à toujours ; mais les arts s'apprennent et se forment par une lente étude et de patients efforts. Les Russes possèdent ce qu'ont pu leur donner, presque en un jour, l'or et la volonté de leurs souverains, de riches collections rapportées d'Italie et de Hollande; ils entretiennent libéralement des élèves à Rome, et Timitation a produit quelques talents isolés. Ils ont un peintre,
Bruloff, dont le pinceau fantasque a des éclairs ; un sculpteur, le baron Clodt, qui, pour les chevaux surtout, rivaliserait avec nos plus habiles artistes. Us ont des palais bâtis par des architectes étrangers, et pour lesquels ils prodiguent les colonnades avec aussi peu de mesure que les Anglais, si fiers de leurs tristes portiques en fer creux, tout près de se croire artistes parce quUls sont fondeurs.
Les églises byzantines sont les seuls monuments qui aient conservé du caractère ; leur cinq coupoles, semées d'étoiles d'or sur fond d'azur, semblent une gracieuse couronne, détachée du ciel. Par malheur, ces églises manquent absolument de variété :
tant, pour la décoration, Fart est gêné par les exigences du dogme. En ce moment, ils en construisent une qui promet d'être fort re-
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marquable, au moins par le grandiose, la richesse, et, ce qui est plus rare ici, la solidité. Ce n^est que marbre, bronze et granit ; mais au moment où j'écris, elle est encore à demi cachée par les échafaudages, et il en est des édifices qui se voilent pour se bâtir comme de ces génies longtemps attendus qui s'enferment pour travailler à un grand ouvrage. Les amis annoncent des merveilles ; le public s'en tient à une espérance méfiante, et dit comme Âlceste :
Nous verrons bien.
En musique, les Russes ont des chants nationaux empreints d^une douce tristesse; car toujours les mélodies des sociétés naissantes sont plaintives, comme pour ressembler à des vagissements. Depuis quelque temps ils s'essaient à Topera. La Vie pour le Czar, de Glinka, est d'une originalité pré-
cicuse, leur première œuvre d'art peut-être qui n'ait rien imité. La science y revélune forme si naïve et si populaire, c'est, comme poëme et comme musique, un résumé si fidèle de tout ce que la Russie a souffert et chanté, elle y trouve si bien ses haines et ses amours, ses larmes et ses joies, sa nuit profonde et son aurore radieuse; c'est d'abord un sanglot si douloureux, puis un hymne de rédemption si fier et si triomphant, que le dernier moujik, transporté de son izba au théâtre, serait touché jusqu'au fond du cœur. C'est plus qu'un opéra, c'est une épopée nationale, c'est le drame lyrique rendu à la noblesse de sa destination primitive, alors qu'il n'était pas un amusement frivole, mais une solennité patriotique et religieuse. Je n'ai jamais as*sisté à ce spectacle sans une profonde émotion.
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Il ne faut donc, en fait d'arts, demander aux Russes que des succès épars, mais rien qui ressemble à une école; en auront-ils jamais? Il est permis d'en douter. Pour toutes choses leur aptitude est très vive, mais ils sont peu faits pour des études persévérantes. Puis les arts, aussi bien que les lettres, souffrent de préoccupations rivales. Comme ces cadets de famille^ lancés de bonne heure dans le monde avant leur éducation terminée, et qui, se trouvant trop gentilshommes pour devenir marchands ou artistes, prennent la cape et Tépée, le peuple russe s'est fait militaire. Ici la caserne domine tout l'ordre social; le commandement de la manœuvre couvre les voix de l'école et le chant des poètes. La Russie dirait volontiers comme l'ancienne Rome : A moi la domination des armes 1 à d'autres les arts énervants de la paix !
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Rome pouvait prendre cette devise, qui, du reste, trahissait encore plus de jalousie que d'orgueil. Le chaos des sociétés nouvelles avait à se débrouiller par le glaive, et ce travail voulait un long avenir : mais de nos jours, devenue vieille et amie du repos, l'Europe craint de livrer à la rude main d'un soldat sa constitution fatigu/êe. Elle s^abandonne, corps et âiîie, à la diplomatie, empirique accommodante, aux belles manières, à la parole mielleuse, qui guérit tout sans employer ni le fer ni le feu. Que les fils de la politique s'embarrassent, elleopproche, lente et boiteuse, comme les Prières d'Homère, relève ses manchettes de dentelle, et, de ses doigts blancs et déliés, dévide patiemment l'écheveau mêlé.
Que deux peuples se soufflettent, ne craignez rien : conciliatrice obstinée, elle dit n'avoir rien vu, rien entendu, qu'après tout il n'y a
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pas de quoi se couper la gorge; puis, au lieu d^ armes, présentant aux adversaires deux plumes croisées, elle les oblige à signer que riionneur est satisfait.
Depuis que le règne de cette pacifique souveraine est établi, la guerre ne ressemble-t-elle pas un peu à ces tonnerres d'opéra qui dorment dans la coulisse jusqu'à la scène à fracas? Qu^on s'y prépare comme à r éventualité d'un duel, soit; qu'on tienne ses pistolets en état, que Ton casse de temps en temps un fleuret pour s'entretenir la main, à la bonne heure 1 c^est assez pour la prudence et la dignité ; mais, dans le siècle où nous sommes, croire à Tépaulette comme position sociale en Europe, ne marcher qu'au son du tambour, et, quand les autres peuples ont pris k frac et la robe de chambre, vivre
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seul cuirassé, éperonné, armé jusqu^aui dents, n^ est-ce pas rappeler cet honnête chevalier de la Manche, parcourant, la lance au poing, les routes paisibles de TEspagne, et faisant gravement la veille des armes dans la cour endormie de la venta ?
Si j^en veux un peu à ces goiàts solda* tesques, c'est uniquement pour le tort qu'ils font à de plus nobles tendances ; car, à cet appareil militaire, la vie de chaque jour doit un éclat, un air gaillard et cavalier dont nous n^ avons plus idée depuis que le frac noir donne à nos fêtes même un aspect si lugubre et si bourgeois. Puis, en supposant à la Russie le goût fort improbable des confidences, elle dirait sans doute que si elle se tient ainsi en armes, fronçant le sourcil et brandissant son grand
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sabre, ce n'est pas pour regarder TEurope, mais que, du côté de TAsie, ses intérêts et ses vues demandent cette attitude formidable et ces airs guerroyants. Après tout, au point où en est la civilisation intellectuelle de ce pays, ses ressources sont déjà bien suffisantes pour défrayer quelques mois de séjour, surtout si, par une sage entente de ses plaisirs autant que par justice, on ne gâte pas les jouissances actuelles par le perfide souvenir de décourageantes perfections.
C'est le tort des rares touristes qui se hasardent de ce côté; ils touchent du bout des lèvres à une civilisation encore jeune, et, parce qu'ils ne lui trouvent pas le haut goût de la nôtre, ils rejettent la coupe avec dédain. Toute différence les révolte; pourtant à quoi s'intéresser, en voyage, si ce n'est aux diffé-
renées, et, passé la frontière, ne faut-il pas remercier le peuple qui veut bien ne pas nous ressembler? Ils s^agitent un mois dans les dissipations du grand monde, à cette hauteur d^où les détails et les causes échappent, dans ces régions parfumées où Ton n'a guère à étudier que la coupe des uniformes et le dessin des mazourkes. Ils se laissent combler de politesses et même d'honneurs, imprudence où ne tombe pas celui qui veut garder décemment sa complète indépendance d'expression. Le grand point, c'est qu^ils puissent dire : J^ai été à la courl sa majesté m'a dit etc.; comme si, dans ces conversations officielles, il y avait rien à apprendre; comme si, dans la vie de môme qu'au théâtre, pour bien voir et bien entendre, surtout pour critiquer librement, il y avait rien de mieux qu^une place au partorre*
Puis^ ils courent la poste, leurs tablettes en main, sans savoir un mot de la langue, pour demander raison de ce qui les choque et surprend. Revenus chez eux, ils publient hardiment autant de volumes que leur voyage a duré de semaines, tranchant sans façon les questions les plus délicates. Quant à passer un hiver dans ce pays, ils s'en gardent bien : beaux touristes, en vérité, qui ne sauraient vivre six mois sans voir le foyer des Bouffes et de l'Opéra !
Pour moi, qui ne suis pas un faiseur de volumes et qui vous donne en peu de pages la récolte d^une année entière, j'entends autrement les devoirs de la profession, et j'en suis récompensé par de vifs plaisirs. L'hiver que j'ai passé à Saint- Pétersbourg a été un de mes plus agréables et plus utilement remplis. Je n'ai
point, je vous jure, regretté ceux de NapleS) dont la tiède oisiveté est fatale à la vie de Tespril; hivers dépourvus de tout comfort, gueux à la mode, n^ ayant que leur rayon de midi, grelottant soir et matin les pieds sur un brasier, dans un maigre manteau, et qui, faute du bienêtre intérieur propice à Tétude, vous jettent au soleil des places, lazzarone en gants blancs.
Ici, loin de se plaindre du froid, on Faime et on le bénit ; car lefroid, c'est la lumière, le mouvement et la vie ; c'est la rue animée d^équipages, de riches étoffes, de visages frais et rosés. S^il diminue et menace du dégel, on s'inquiète, on lerappelle:
au moment où, sombres et maussades, Paris et Londres se morfondent tristement, les pieds dans la fange, la tét^ dans le
brouillard, il faut voir comme Saint-Pétersboui^ est charmant d^éclat et de gaieté.
11 est difficile de concevoir, sans en avoir joui, toute la sensualité d'une course en traîneau. On va aux iles descendre les montagnes de glace, ou prendre part aux courses de rennes sur la Neva . On va faire des pique-niques dans les villages voisins, entendre, au wauxhall de Pawlosk, les Tsiganes, sauvages et mystérieux chanteurs dont le chef, à la figure expressive et mobile, debout, la guitare en main, le corps penché, la respiration haletante, semble les fasciner de son regard fixe et profond.
La nuit, c'est encore un plaisir de parcourir la ville, surtout quand la neige étincelle sous la lune, et que mille traces lumineuses, laissées par le fer des traîneaux, se croisent en tout sens comme des rubans
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(le feu. En allant au bal, on rencontre une foule d'équipages découverts, revenant du théâtre, et, suivi d'une escorte intéressée, Tomnibus du conservatoire qui ramène au sérail les jeunes sujets du chant et de la danse. On voit autour d'un feu de bivouac un groupe de cochers, la barbe poudrée à frimas, qui se chauffent, les bras tendus, et, se détachant sur la flamme, Télégant profil d'un cheval qui piaffe et secoue sa crinière glacée.
A travers les fenêtres que souvent rien ne voile, si ce n'est un rideau de verdure ot de ileurs, on surprend au vol quelque scène intime, une famille prenant le thé, une femme au piano, ou bien tout le luxe d'une fête qui brille et retentit. Partout ailleurs la vie privée cache ses joies égoïstes derrière un double rempart do volets et
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de tentures. Ici, elle les livre à tous , elle jette au passant le reflet de ses lustres, les enivrements de sa musique; elle le peut sans scrupule, car il n^y a pas, à rôder autour de son seuil , ces misères affamées et envieuses qui, rentrant le soir sans pain, lancent un regard de colère et de menace à la fête qui les insulte, c On ne meurt pas de faim en Russie, » voilà un proverbe dont il est permis d^être fier.
Puis, de temps en temps, c^est une solennité religieuse. Le 6 janvier la population s'assemble sur le fleuve pour la bénédiction des eaux. Un petit temple circulaire, à colonnes, s'élève sur la Neva, en face du palais. Le prêtre y monte, livrant au vent sa longue chevelure, et commence la cérémonie, à laquelle, malgré Tintensité du froid, tous, empereur et peuple, assistent tôte nue.
Plus tard, c'est Pâques qui vient clore Thiver par un dernier transport. A minuit le canon gronde dans la ville illuminée; la foule inonde les églises. Ce n'est point le calme recueilli de nos fêtes; c'est une ivresse bruyante, exaltée, telle qu'il la faut peut-être pour saluer un dieu retrouvé. Notre clergé, avec sa tenue modeste, ses mouvements réservés, ses prières à voix basse, serait là fort mal à sa place ; mais le pope a des allures mâles, un développement de formes et de taille, une vigueur de poumons , une pompe hardie, qui affrontent cette jubilation désordonnée et en dominent les plus fougueux éclats.
Christos voscress l Le Christ est ressuscité! Ce cri retentit au même instant dans l'empire entier. Tout autre bruit s'éteint, toute auti*e pensée s'arrête, le même mou-
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venicnt rapproche toutes les maius et toutes les lèvres ; moujiks et seigneurs s'embrassent, non pas de ce baiser dédaigneux et timide, comme Téchangent, d'ordinaire, le gentilhonime qui s'humanise et le pauvre qui ose à peine le prendre ; c'est un baiser franc, sonore, d'une égalité toute chrétienne. Vous avez aussi, vous étranger, votre part de ces pieuses caresses. Telle dame que vous connaissez a peine, pendant que vous portez sa main a votre bouche, vous baise à la joue, suivant la mode russe.
Que refuser ce jour-là à l'homme qui se présente avec l'œuf de Pâques, peint ou doré?
Pendant huit jours les divertissements sont en permanence sur la place du palais, et le peuple s'y livre avec une joie d'enfant que le nôtre, dès longtemps blasé, ne con-«
nait plus. Au reste, ce sont h peu près les mêmes jeux et les mêmes spectacles. Je me rappelle, entre autres, une parade de pauvres Mexicains, en maillot rose, dont le costume, par un froid très vif encore, était bien la concession la plus rigoureuse que Fart ait jamais faite aux exigences de la couleur locale.
Pour moi, j^ai rempli mon rôle de touriste avec une constance dont les Russes m^ont dit avoir vu peu d'exemples. Représentant de la France à des fêtes un peu pri« mitives, le souvenir des nôtres ne m'a rendu ni indifférent ni sévère pour ces naïfs essais. J'ai vu à l'œuvre les saltimbanques sla- \eSy et on sait qu^il y en a de bien adroits. J^ai applaudi le cheval savant de l'Ukraine, et répandu les copeks dans le petit commerce en plein vent. J'ai mangé avec estime le
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craquelin de Yibourg, et, comme un vrai croyant, rendu mes devoirs au beignet de Pâques, au 6/înf sacramentel. Mais ce que j^ai vu de plus curieux peut-être, c'est, à une boutique de jouets, la charge si connue du plus fécond de nos romanciers, apportée, sans doute, par quelque princesse enthousiaste, et imitée en bois par un artiste de village, qui ne savait pas, certes, à quelle gloire il s'attaquait. Si jamais Toriginal voyage de ce côté, voilà une surprise de vanité à laquelle il ne s'attend pas.
Pendant toute cette semaine, comme aussi pendant celle qui précède le carême, je me suis tenu en faction sur la place, ne la quittant que pour aller, vers deux heures, au théâtre, qui lui-même est en permanence et a ses représentations de jour et
de nuit. Je me suis multiplié, et jamais voyageur n^a fait un service plus rude et plus consciencieux. Je ne le regrette pas, car mon dévouement, j^ose le dire, a été apprécié par les indigènes, et ne peut que servir aux bonnes relations des deux pays.
11 y a bien des notes diplomatiques qui n'en pourraient pas dire autant.
Vous le voyez, Tbiver russe n^est pas si terrible qu^on se le figure; pour moi, j^en aime Tâpre franchise et les austères beautés. C'est avec regret que je l'ai vu finir, et il m'en coûte de le quitter encore pour vous parler de cette saison pâle et douteuse que, par ces latitudes, on appelle Tété.