‹ Une annee en Russie: lettres a M. Saint-Marc GirardinChapitre 4 sur 7 · ONI ANNÉE EN EU8IIB · texte numérisé non relu

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ses airs de rosière , Taccueille et lui sourit.

Ou bien c'est une plaisanterie, à b plume légère, qui va tomber aux mains maladroites d'un traducteur prussien.

Le bourreau saisit brutalement la pauvre sylphide, flétrit et arrache ses ailes diaprées, déchire sa tunique de gace et la laisse aller, chargée des lourdes draperies de la langue allemande. Figurez- Fanny Essler obligée de danser avec le manteau d'un margrave : aussi la malheureuse plaisanterie arrive se traînant sans grftce, si défigurée que moi-même je ne reconnais plus cette compagne d'exil.

Au théâtre l'embarras de la censure n'est pas moindre. Par exemple, qu'il s'agisse de monter Topera de^rf/s/av^^ elle y consen*"

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tira de grand cœur à la seule condition d'un l^er changement ; il suffirait de rem* placer le coup de pistolet régicide par toute autre marque d^ obéissance et de respect.

Quant aux ressources dramatiques^ les œuvres originales d^une véritable valeur sont rares. Là surtout les Russes vivent d^emprunts, et nous aurions mauvaise grâce à le leur reprocher, car ils en conviennent fran^ chement, au moins sur Taffiche; plus honnêtes gens en cela que nos voisins d^outre- Manche, qui nous volent sans vergogne, et signent notre bien de leur nom. Mais si le théâtre russe est peu riche en pièces d^ une haute portée, il a des esquisses de mœurs nationales d'un comique parfait; genre plus facile et dont on trouve dans les litté* ratures les moins fécondes d'heureuses expressions. Par exemple, \eRevisor est une délicieuse satire de mœurs administratives «

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Kn général, pour avoir la caricature d'un peuple, ou n'a rien de mieux à faii'e que de la lui demander à lui-même ; on Taura plus ressemblante y et à coup sûr le procédé est de meilleur goût.

Il y a la même chose à dire de Texécution théâtrale; nos vaudevilles et surtout les farces indigènes sont fort bien joués.

Pour le drame et la tragédie, ils n'ont qu'un acteur, mais un de ces hommes qui valent à eux seuls une armée, l'illustre Caratigbine. J'ai admiré les célébrités d'Angleterre et d'Allemagne, et je crois fermement que si notre Talma a laissé un héritier en Europe, il est aujourd'hui à Saint-Pétersbourg.

Dans les autres branches de littérature, les Russes ont des richesses originales, des noms qu^ils chérissent et révèrent à juste

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titre, mais, chez nous, presque ignorés. On dirait que la barrière, élevée par ce pays contre nos doctrines, empêche aussi Texportation de ses gloires : il en résulte pour bien des célébrités boréales le sort de certains vins, fort estimables d'ailleurs, mais qui, faute de transport facile, se consomment incognito sur le terroir. Piqués de notre indifférence dédaigneuse pour leurs talents favoris, les Russes nous reprochent de nous complaire uniquement dans Tadoration de nous-mêmes. En conscience, la faute n'est-elle pas surtout à eux, et les gens qui s'isolent ont-ils bonne gr&ce à se plaindre d'être inconnus? La gloire, c'est la lumière, et la Russie ne l'aime pas.

Pourtant quelques noms privilégiés sont venus jusqu'à nous, et notre oreille s'y est habituée. Ainsi Karamzine représente l'his*

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toire, Derjavine la poésie lyrique des Russes; Kriloff est leur La Fontaine. L'espace ne me permet pas un aperçu de leur littérature à ses différents âges, et, même parmi les noms contemporains, je dois me borner aux plus saillants. Par bonheur ils sont d'une orthographe assez humaine, et, à la rigueur y se peuvent prononcer. Ce n'est pas sans importance ; car souvent la renommée, hors frontières, tient à une consonne de plus ou de moins.

Il y a peu d'années, la Russie a vu périr en duel son grand poète Pouschkine , qui , si l'on considère la différence des conditions locales, peut se placer sans désavantage à côté de lord Byron. C'est également la sublimité du génie tempérée par toutes les grâces de Tesprit; c'est la même verve railleuse à laquelle il eût fallu autant de

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liberté; surtout c*est le même dédain amer pour les misères et les chaînes sociales, la même aspiration vers une vie sans foyer :

mais lui, ce n'est pas TOcéan qui l'attire, ce sont les steppes sans bornes; ee n^est pas le corsaire jetant à la tempête, comme un défi y son chant révolté, c'est le Tsigane promenant sur les bords du Don sa tente ^1 lambeaux.

Le poëte avait parcouru ces contrées demibarbares; il s^ était méléà cette existence aventureuse, etrimage s'en est reproduite fidèlement dans ses vers. Il excelle surtout à peindre un camp de Bohémiens , grouillant au clair de la lune. Les femmes apprêtent le repas, les enfants jouent avec Tours familier, des troupes dechevaux sauvages hennissent à l'entour. Assis devant un feu qui éclaire sa face ridée, Tancien de la tribu raconte à

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un groupe attentif quelque tradition confuse. Il parle d'un exilé, venu autrefois des doux climats du sud, saint vieillard inhabile aux choses les plus simples de la vie, qu'il fallait nourrir et réchauffer comme un enfant, car il n'était bon qu'à charmer l'oreille par d'harmonieuses paroles. Comment ne pas être touché de ce souvenir donné à Ovide par un poète qui, lui-môme, chantait pour de capricieux Césars, qui connut aussi l'exil, et précisément aux mêmes lieux?

Pouschkine jouit ici d'une popularité immense ; les lettrés l'étudient et l'admirent, le moujik chante ses ballades. Eh bienl ce poëte d'une incontestable puissance, l'Europe ne le connaît pas ; sa gloire n'a guère résonné plus loin que le sifflement de la balle qui l'a frappé.

En tête de la littérature militante règne Nicolas Gretsch, qui, par les formes multiples du talent, le charme du style, par ralliance si rare de l'imagination la plus fraîche à une profonde science philologique, surtout par sa vieille autorité hautement reconnue et la vénération affectueuse dont Tentoure la jeune école, rappelle, et c'est là un grand éloge, notre patriarche de TÂrsenal. Par malheur, cet esprit si riche et si varié, allemand par la conscience, français par la grâce, est à peine connu chez nous de quelques salons, qui ont pu admirer sa vivacité et ses saillies. Si par hasard il a passé la frontière en forme de volume, il nous est arrivé couvert d'un voile impénétrable, et je puis vous dire combien nous y perdons.

C'est surtout comme journaliste quQ

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Nicolas Gretsch a droit à toutes nos sympathies. Il est un de ces champions dévoués qui débattent obscurément les droits de la raison humaine, là où le sceptre et 'e sabre conspirent pour l'étouffer. La tâché n'est pas douce, je vous jure. On croit trop, d'ordinaire, que sous un gouvernement despotique la vérité découragée se résigne à un silence de mort. Non, pour être sourde, la lutte n'en est pas moins active; seulement elle procède de toute autre manière que chez nous. Le journaliste en France, c'est un soldat bien armé qui combat au grand jour et escalade la brèche, enseignes au vent« Ici, c'est le patient mineur qui creuse la terre avec un tronçon d'épée. En France, lidée marche avec une entière liberté; mais aussi elle en abuse souvent pour être négligée dans sa tenue, brutale dans ses allures. Ici, toujours me-

nacée, toujours SOUS l'œil d'un tribunal hostile et sans appel, elle acquiert une merveilleuse finesse de nuances, un ton d'inaltérable dignité. Ne pouvant se montrer nue, elle a recours à mille travestissements ingénieux jusqu'au jour où, par surprise, elle glisse entre les ciseaux distraits du censeur.

Parfois le hasard donne au journaliste russe un étrange auxiliaire : il arrive que par une bévue de prote, la phrase la plus humblement orthodoxe apparaît un beau matin avec un petit air radical, fort divertissant à voir ; de là grand émoi à la cour et maligne joie au camp des écrivains, qui bénissent la faute d'impression providentielle et se frottent les mains en disant : Dieu le veuti

Les Russes ont aussi des romanciers

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fertiles et ingénieux. Boulgarine, le roi du feuilleton, Zagoskine, le Walter Scott slave, Gogol, Marlinski, Lermantoff et d autres encore excellent à peindre les mœurs populaires et à tracer les scènes d histoire nationale. On a essayé de nous les faire connaître, mais sans parvenir à leur obtenir en France la popularité quUls méritent. Sous l'enveloppe moscovite, leurs figures n'offrent pas cette réalité profondément humaine qui anime celles de Fielding et de Lesage, et fait qu'en elles nous nous regardons vivre et agir. De plus, pour que nous la suivions avec intérêt dans ses détails, la société russe ressemble trop à la nôtre en ce qu'elle copie, et s^en écarte trop dans ce qui a résisté à la transformation. Elle n^est plus, comme celle que peint Gooper, assez primitive pour nous captiver par l'étrangeté seule, et elle n'a

pas encore, pour s^imposer à Tattention du monde, l'autorité de Fâge et l'éclat des services ; il lui manque également les grâces naïves de l'enfance et ces rides fécondes qu'imprime la science de la vie, et qui donnent à la vieillesse le droit de se faire écouter.

L'histoire des Russes nous touche bien moins encore. Avant Pierre le Grand elle n'est pour nous, et souvent pour eux-mêmes, qu'une collection de momies informes, de portraits pâlis, de figures mutilées, et à grand'peine nous laisse-t-elle le souvenir précis d'un fait ou d'un nom. Tous ces princes, dont l'Europe n'a jamais su les noms barbares, sans action sur leur époque, sans écho dans l'avenir, nous apparaissent à travers la brume mystérieuse qui enveloppe les khans de Tartarie. L'historien

qui a retrouvé avec peine leur généalogie

douteuse, n'a pu, malgré tout son talent, rendre à ces tristes fantômes le caractère et la vie. Un Russe même a besoin d'un certain patriotisme, pour affronter ce tableau d'une lourde monotonie ou d'une révoltante crudité. Parfois, durant l'espace de plusieurs règnes, le Kremlin retentit, sans relâche, de scènes violentes et de cris furieux, véritable cabanon de fous couronnés. C'est une orgie, a soulever le cœur, de despotisme slupide et d'infatigable bassesse, dégoût dont rien ne console, ni un éclair de poésie, ni un germe d'art, ni un instinct de générosité.

Toutefois, il faut bien parcourir ce long martyrologe du peuple russe, afin de savoir tout ce qu'il a pu porter d'oppression et de tortures, je ne dis pas avec patience, mais avec une sorte d'enivrement. Après cela on trouve bien ingénus, ma foi, ceux qui, au-

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