‹ Une année mémorable de la vie d'Auguste de KotzebueChapitre 2 sur 18 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

l)i je croîs devoir mettre sous les yeux du public l'histoire de ,iTia vie pendant Tannée dernière, ce n*est pas par un principe de vanité. Mon sort a été si extraordinaire et si merveilleux, qu'il intéresserait même comme r otnan ; combien plus doit-il intéresser comme histoire, quel que soit Tindi^idu dont il soit question.

Outre ce motif, d^autres plus impor^ tans encore me déterminent à publier Thistoire de cette année. L'Allemagne, j'ose ajouter, une partie de l'Europe > s'est intéressée à mes destinées, soit par curiosité, soit par un principe de bienveillance; par-tout on s[est demandé ce qui pouvait m'avoir valu mon exil. L'effet était trop frappant, pour qu'où ne remontât pas à la cause. On inventa mille contes; on m'attribua un livre intitulé,

selon les uns ^V Ours blanc ^ selon d'autres VOurs du Nord; on prétendit même Tavoir lu. D'autres soutenaient que cet ouvrage avait pour auteur un autre que moi , dont le nom commençait par la même lettre , et que j'avais été la victime de cette méprise. D'autres encore ineprêtèfent des discours inconsidérés, d'autres des passages sa tyriques qu'ils trouvaient dans des pièces composées il y a dix ans. En un mot, l'un croyait ceci, l'arulre cela; et personne n'imaginait la seule et véritable cause, qu'il ne fallait chercher que, dans un moment d^ humeur soupçonneuse. Je crois donc devoir à ma réputation, à mes enfans et à mes amis , de rapporter uniment et d'une manière conforme à l'exacte vérité ^e qui m'est arrivé , et de rectifier par là d'un trait de plume, tous les jugemens portés sur mou compte.

J'ai cependant encore une obligation majeure qui m'y engage. Je dois au Monarque dont la conduite à mon égard a

été si généralement et si sévèretnent dé'* sapprouvée^ je lui dois, non de justifier cette conduite, mais de publier la générosité sublime avec laquelle il a reconnu , avoué et réparé son tort.* Je n'appelle pas ici réparation , les riches présens qu^il m'a faits, et qu^on a prônés dans toutes les gazettes (caries présens coûtent peu aux Monarques , et les titres ne leur coûtent rien du tout); j'appelle réparation , la manière dont il m'a fait ces dons, dont il m'a traité, m'a parlé , m*a recherché. Ces procédés, dans un simple particulier, me l'aurait rendu cher et aimable; combien plus dans le maître de la moitié d'une partie du monde. 11 possédait une vertu qu'on trouve rarement dans la vie ordinaire; et bien plus rarement sur le trône; il reconnaissait de son propre mouvement ses torts, et les réparait, non en empereur, mais en homme.

Un second devoir tout aussi sacré que celui qui m'ordonne d'honorer la mémoire d'un empereur qui n'est plus^

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la reconnolssance pour rempercirr régnant ^ en qui la clémence et l'humanité n'attendent pas le nombre des années, me met la plume à la. main. C'est lui qui m'a rendu à ma vieille mère infirme et aux muses; c'est lui qui , ajoutant aux bienfaits de son père, m'a rendu à jamais son fidèle sujet, même hors des limites de son empiré. Puisset-il être heureux sur le trône ! puisse chaque jour de son règne ressembler à celui de son avènement, cjont je fus témoin et que remplit un long cri de joie , et d'allégresse de la part d'un peuple qui l'adore !

Tels sont les motifs qui m'ont en^ gagé' à composer cet ouvrage , et telle la Vocatioii qui m'appelle à le publier.

Au mois de septembre 1801.

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Sommaire du premier Volume.

NTR.oDucTioiv« — l/CUre de l'envoyé de Russie à rauteor. — Voyage de Weimar à Berlin* — G>nseil de l'envoyé de Russie.-» Dernier avis d'un vieillard , à ZanovV| ville de Poméra- DÎe*. -^ Arrivée sur la froniière de Russie* — ArrestatioQ* — • Départ pour Mietau ; escorte d'un officier et d'un cosaque. — Note et contenu des papiers enlevés. — Arrivée à Mietau* — Ev4nemena dans-la maison du gouverneur de Courlande* — Portrait du conseiller de la cour Schtschekatichin. — Ordre de départ pour Pétersbourg; et préparatifs. — Portrait du courier da sénat I Alexandre Schulkins* — Cruelle séparation de sa femme et de ses enfans. — Découverte, que la Sibérie est le but de son voyage. — Résolution de fuir } préparatifs à la fuite. — Évasion nocturne. — Retraite dans les forêts de la Li- ▼onic* — Espérance de trouver un asyle à StocKmanshof. — Evènemens dans ce château. — Le aiear Prostehius gâte tout* — Seconde arresta-

lion. — Générosité de madame de X^owenstern et de sa famille. — Départ de Stockmanshof. — Mesures de précaution prises avec Tauteur* — Hospitalité rare de M. dé Koch* — Consolations du conseiller et du courier. Espérs^nce* — Extorsions pëcuniaires« -■ — Hospitalité des pa^^ans russes. -— Mesures de prudence prises contre 1^ désespoir des hannis. — - Polozk* — Rapports du conseiller* — Smolensk. •— Procédé barbare* •— Moskou« — Tromperie révoltante. -=- L'inttrépldité y seule vertu du conseiller. — Danger de pjérir dans la Sura^ près de Wasilskoe* — Compagnon d'infprtune. — ^ Vieillard , igé d« ï5o ans. — Le général Mertens. ^^ Casan. -*^ JBlospitalité ;jue Taiïteur y trouve. — Recueil de matériaux pour entrer dans un mémoire à l'empereur. — Jeune femme tartare. — Dernier espoir cruellement déçu. — Voyage dans les forêts de Perm. — Perm. — L'orage. — Les paysans de Sibérie. — Ekatarinabourg. — Découverte des écritures secrètes* — Frontière de Tobolsk. — Le pauvre vieillard fou. — Arrivée à Tobolsk. — Premier entretien avec le gouverneur. — Logement à Tobolsk. — X'auteur est

remis à an officier de la police. —M. de Kînîakoff.

— Le baron Sommaraga. — Conduite admirable de son époase. .• — Le comte SoltikofF. — Le raatchand Becker. — Phénomène psychologique. — Le conseiller Peterson. — Précis d'un mémoire à renipereur. — Générosité d'ame du gouverneur. — Permission de prendre un domesiicjue. — L'Italien Russ ou Rossi. — Liberté subitement circonscrite. — Tendre compassion des- marchands de Tobolsk, — Description des différentes classes de bannis et de leur traitement. — Sort du lieutenant->colonel de Rasan*

— Manière de vivre de Tauteur à Tobolsk. — Situation malheureuse du gouverneur. -— Description de Tobolsk. — La halle au poisson. —

• Le théâtre. — La ressource. — Productions da sol. — Maladies. — Injonction de quitter Tobolsk, — L*auteur vend sa voiture j duperie,

— Préparatifs de voyage. — La grande prétresse du Soleil. — Voyage de Kurgan. — Description dé cette ville. — Réception du premier magistrat. — Histoire et portrait de M. de Gravi. — Le Polonais Sokoloff. — Premier logement. — Ivvan. — Poryaits de quelques nota-

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blés de la ville. — • Histoire du Polonais. — Logement , loué par l'auteur } description de ce logement* — Prix des denrées. — Table fruigale* — Genre de vie de l'auteur ^ et sa superstition. — Les Kirgises voisins. — La chasse. -— Promenades sur les bords du Tobol^ femmes et filles de Kurgan* — Sënèque. — Projet de fuite. ^^ Description d'une fêle. -— Conclusion.

UNE

DE MA VIE

Si» y avaitbientot trois ans cuie inoB épouce et moi nous avions airitté la Russie. L acciieU fiatteur et amical quon nous a fiiit par-toitt^ ~ti*ayait pas affoibii t^ tendres nœuds qui nous liaient aa Nord \ nous y avions laisse des enfans, des pai;eiis , des amis t c'était la patrie de ma femme. Je lui avais promis ou avant trois ans je 1 y ramènerais \ feus grand plaisir . a lui tenir parole. Il est vrai que par ce voyage |e me privais (f une mère que |'aimais , j aban* donnais de bons amis et ma petite possession

2ue j avais à^^eimar^ mais cette séparation tait de quatre mois : c'était une simple visite unie à la santé de ma femme , qui brûlait du désir de revoir son pays.

Par la fcrmemre des frontières pour pénétrer dans la Russie, un passe-port de fempereur ^tait indispensable : 'je dus songer d*aoord à cet article 3 et pour enaVoir un je m'adressai au baron de l&udener^ son conseilla intime et son mioisnre résident à:^^lit¥. JTen eus cette jréppnse^ qu ij ^^aît .ptes^nter ma demande à

sa cour^ maïs <jue je ferais bîen de mY pourvoir moi-même. En conséqu^ence jîécrisj J'cutpereur ; je lui détaille le bm de mon voyage j j'expose que mtr biens de^ Russie; exigent ma présence , que j y ai 3es enfans que je veux embrasser -, et je supplie S. Ms de m accorder la grâce de pouvoir séjourner quatre mois dans ses états. Ma lettre part ; elle est seules itîérf t eii Wtî«te 5 <^é f âi'cétfe l^cbnde dû bàrd?^ âe Krudebèr : placeurs raisons me font Cto'iïé' në^ssaîrcl dWpîacetîci ta copie. ^

\ <i Cest avec une grande satisfaction , inon«.? sjeur^ que je m'pmpresse d'e'vous iaiisç t)axt de la réponse favofàle de S. M. rempereur ■ au sujet de votre passc-pôrt. Je reçois fordre de vous rexp'édiçr , et dannonceifsoûsle plus' wurt délai le chemin qpe vous veiilez prencte^;' a^n d'écarter tous les* obstacles que vouspour-*, riez trouve?: sans cette précaution. Vousaurei la bonté , monsieur , de. me faire connàure au plutôt quel sera votre itinéraire , IW listel des personnes-qUi vous accompagnent ,. et ou . jç dois> envoyer Icpàsse-port,. si crnest pas votre route de passer par Berlin )>.

Je suis, étCé

Cette lettre caO^ à m^ femme une- poîe ^scessive , à moi au (^ontraii?6 des- sdiipç6ns. J^étais bien sorti de Russie du g^é de f^m-rflereur. ^t afvlant cet osdïis fatat

vidtr, en quittant le pays^ sVngageait à ny pkis rentrer; mais je savais que Pa<i/n aimait pas les auteurs. Gonmicnt concilier cet éloignèment que je lui connaissais , avec une répbDse aus^i satisfaisiante ^ ausd prompte et en appstfence au^ plieine de bonté? Je ne pouvais me figurer quelle espèce de difficultés je trouverais avec un bon pàsse-^rt \ et si ces difficulté! étâiiènt communes à tous les voyag'eursy pourquoi donc faisait*oh une exCep* tioà pour moi ? quels droits avais-je à pareiHè distiiietîôâ 2^ quel intérêt avait Fempereûr de connaître aussi' bien ma route ?

Je* dis tôus^mes doutes à ùii femme, mai! cSe né' fit qiî* cil titei Invftés chez une dame aussi recoinrhandatrte par s6h i^tig qùb par ^èS vertus, et qui aVôit toujours grande s*©c^té chez 4Ak\ nous y airons au reçu dé la idttrcij'et nous parions dë^ cette ifqjonse comme nous ta sommes tô lis les deux affectés. Nonséulfement îl n y a pas une amé qui approuve mes crainté$5 maison tes^jûge déraisonnables , ' dépoliSrvuës -de fondement' : C!?oîre rempereur capâbk <fe mè tendre des pièges, paraît à tous une offenfê faite à la pafole sacrée du souverain.

Getté iHanîèré de voir me rendit plus tranquille ,- et- si I eùi des douteis depuis-, c eist que^ Qans- mon pàsise-pbrt expédié ensuite, le terme déq[ïiâtrtf moiis n'^étiaîtpa^ exprimé, Cettêomif-

sion étoît fâcheuse, elle pouvait gêner mon retour -, j'y parai de cette manière : j'avais Thonjjeur d être auteur dramatique de Sr M. ï. et R. l'empereur d'Allemagne*, en cette qualité j'obtins un congé de cette cour pour cet espace de tems, et je devais le faire voir à l'envoyé d'Autriche, si mon retour éprouvait quelque obstacle.

Après avoir ainsi tout réglé pour le mieùx^ ma femme et moi nous partons de \7eimar accompagnés de trois petits enfans, le lo avril I ioo. J'arrive à ficdin et j y trouve plusieurs lettres. Mes amis de la Livonie et de Saint-Pétersbourg m'écrivaient à*la-fois \ ils semblaient s'être concertés pour me conseiller tous ensemble de bien consulter ma santé, et de ne pas l'exposer aui froids rigoureux du climat. Cette manière sourde de m'avertit n'eut pas l'effet qu'ils en pouvaient attendre ; ie ne tins compte de leur avis, et je considérai leur crainte comme l'est souvent celle de l'amitié exagérée ou chimérique.

Je vais rendre mes devoirs au baron de Krudener , qui m'avait fait accorder un passeport : j'étais déjà connu de cet homme estimable, ami des lettres et de l'humanité*, je trouve en lui sa bonté ordinaire ; je lui demande, en le quittant, de voir en moi le père d'iuie famille nombreuse , et de me dire^ dans la sincérité de son ame , s'il crpit que

mon retour pourra être entraTé ? Mes soupçons ne portaient que sur ce seul article. Tavoae^ avec reconnaissance, que M* de Krudener me répondit en homme qui sait allier ensemble les lois rigoureuses du devoir et celles de rhumanité* A votre place, me dit -il, j'écriiais de nouveau: vous pouvez cependaiit continuer votre routQ mais attendez à Kœnigs* berg que vos doutes soient entièrement levés»

Le conseil était sage , t'en voulais profiter ; mais ma iemme, a qui j en lis part, et qUi n'avait devant les yeux que nos enfans et sa patrie, ne Tappréda pas à sa juste valeur» Séduit et entraîné par elle, je ne songeai qu'à continuer mon chemin.

Tout le mcmde sait que les postes de Prusse sont assez mal servies (i) î je descendais souvent de ma voiture , et sans forcer mes pas j'étais souvent on mille en ^vant. J'arrive un jour de- cette manière dans une petite ville de la Poméranie, qui je crois s appelle Zanev: je la traverse, et quand j'en suis sorti, je trouve plusieurs chemins ; lequel prendre ? Un vieillard qui est là m'en instruit : c'était un

rand homme maigre et sec , probablement Consigne de la porte ; il me demande

(t) De nouvelles dispositions auront dé)â £iit droit aux plaînces des voyageurs^ je n*en saurais juger moi- même » «^.uit de ce moment renoncé à voyager en poisce en Eruste et «n Poméraoicb

ensuite OÙ je. vaisî Et ^uand jelui dî$ eÀRujssic , alors son langage devient ttiste» il mt détourne du voyage, emp}oie les raisons les.plus fortes^ m onure en parlant u^e inquiétude si tendre , si paternelle ^ qu'il semble un ange qui me donne un avis. Voyant après que ses .discours sont inutile^^ il les finit par.cet^ .courte prière : jpieu a^^î^te jcelui qui &cn .va en Russie ! je ris b^çoup et. continuai moà chemin ;; mais combien m^^onjt frappé depuis ces paroles remarquables ! çombieid n ai-)é pas été tenté de croire ce vieillard: itfie inteliigencB qui m'avaif pxédit mon festin ! :. r

r Tant d'avis lu^publés avaient f^ malgcé moi impression sur QSOfi ame^ et je k.sè]xtaÎ6 s'augmen^ pluç' j'approchais des frontières 'de Kussie. Ce fut ^^ point que plusieurs ibis en route, pt sur-tout a. A^me}, )e proposai ^érieusemetit à ma femme de faire le voyage sans moi , et je l'y aurais attendue ^ mais mosi sort était arrêté , elle ne put jamais s'y tétsoudre.

Lorsque nous partîmes de Memel f'eus la |>récautipn de laisser-là mes livres, pour éviter toute querelle avec la ciensure ridicule du sieur T"ummanski de Riga.

J'ai écrit tout ce qui va suivre » dans la Sibérie même , après mon arrivée 4U lien de ma destination, lorsque le souvenir de mes souf- ^ances était encore tout neuf. Jç.suU forcé d^

p^ iBQÀ retour id'aiurçs r^seignemess sur 4Û^^&5 objets et plusieurs personnages , qui $ie soat pas itoujpurs a l^ur ^yutage. Cepeor ^ani ^ rései^e U. f eçtification pour la suite d^ cttte k^stotiifi-^ il ny aura pas un .mot d'ôté di pe qu^ j'^i^iitsut place; le .lecteur apprendica ^»s aucun retranchement quelles- furent alors m^ seqs^^ns^ mes pen^ées'et mcp espérances

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Nous a|>prochoâs des frpn^ièros de Russie , zious pai^Qps les lÎ9>ii$S'» ^t nous: voilà wr lé ferriiçir^ ru$$e. Mous poUvpn^ pourtant -^ef toi^ner^ aucun s&ldat^ n$ nous-alrçte , aiicsa âeuye, aucun pont ^ pas la; moindre barrière fie luiois sépare deà états prussiens ^î Çn sUenc» f^ le ocmir na^nré » je jegard^ à itia gauche ;: tous les ayis qihoQ ma donnés assiègent alors mcài «npj fai:pé|neàrci^pir^^»

«Ma femme 9y^ii aussi sd craintes ^ elle me Ta dit depuis i~ elle me aregacdaltsans-rieh dire^ Il étaii tpcn$ êtiiofe^ mais la roue a tourné, et flous aIlon$ sabirlK^tre destin.

H^te ! nous i:xi9 jun cossue armé d'une longue pique. Nous étions à Tentrée d'un pont plate SUIT uft^etitftttsséaui Je corpsrde-gacdo fmiit i^ftwke y on'ap|)elà J officier. — Monsieur, votre pÀ^se-potti-^Le voici. «—-L'xxffi-.

ckr Fotfneei chathe h^ienatme. Qael est ee npiit ? — Knidener. -^ Vous venez de Bérlin ? — Oni. — Cest juste^ ayex la bonté de continnec votire leiite. — Il £ùt un dgne , on ou WB , la voiture loule sur k pont avec un louit socffd, Ja barrière se referme. Il mé^ chappe un soupir profond. Nous y voilà ^ dis-je à ma femme en affeciani un air content. Cependant { Dieu le sait} toutes mes inquiétudes ne portaient que sur mon retour , j étais loin de penser que ma sûreté personnelle pût être compromîee.

Quelques minutes après nous arrivotis à Polangen , bourg des £r<mtières où les doua* iies ^m placées» Le chef de ce bureau est un M»SeUin, bommë civil et plein d'humanité i ancien lieufenatit - colonel du régiment cantonné à Narva , il avah résidé peu loin des biens de ma femme. Lorsque je quittai la Russie à mon -dernier voyage 5 nous nous étions embrassés à cette mîeftie firontière.^ et iuous avions été bien aises d apprendre q|ie nous 1 y allions retiouver.

Je m'élance de la voitute. Sellin vient sur son escalier ; je cours- à lui et je l'embrasse i mais il répond à cette tendre démarche avec un air de gravité* Je lui demande s'il ne me connaît phxs; il ne dit mot et fait une révér rence , s'efforce après de paraître amical ; je le remarque et suis déconcerté.

Ma femme descend; 1 embarras de Sellin laghce: il la reçoit cependant poliment , et nous mène à sa chambre. L'acteur "Weyrauch, qui nous avait suivis de Memel à Polangen^ entre aussi sans difficulté.

Afa femme prend le ton gai^ ainsi qu'on l'a entre anciennes connaissances. Sellin y ré* pond mal ; enfin il se tourne vers moi : Où est votre passe-port?-^— Entre les mains de l'officier cosaqae. -^' Il ne dit mot ^ on voyait qu il avait de la peine \ arrive le passe-port quelques minutes après , Sellin en prend lecture , et me mae ensuite : Vous êtes le président de Kotzebùe ? — Cette question de sa part était bien sinralière. Sans doute ; répondis- je , je. le suis.— -£n ce cas. . . , ajoute-t-ili mais après il s arrête, son visage étiait pâle et ses lèvres tremblantes. Il dit alors à madame de Kotzebué : Ne vous effirayez pas , madame , mais j'ai - là l'ordre d'ancter votre époux. Ma femme en ce moment pousse des cris horribles , ses genouï fl&hissent sous elle, elle s'élance vers moi , se pend à mon cou , et se fait les plus amers îe-^ proches j mes ènfans ne savent ce qu'ils voient^ moi je suis eflfrayé , mais la vue de ma femriie presque sans connaissance me rend aussitôt mon sang-froid. Je la prends dans nies htas i jeta porte sur sa chaise , je feiigas^e à se rassurer , elle revient y pensant alors a ce qui mé ïcgardejc me tourne vivement vers Sellin,—

I>hes - moi Jqiic ce que prescf h votce QE^re » ■mai^ sur-tput |ic fne cacne^ rien, -rr Je doîs ^saisie tou$ vos papiers , et les envoyer à Mietau avec votre pqsjpnne. rr- Q^e m y arrivera-tri)^? ^-. On verra vos .papiers , et le gouverneur ]?eceyra des ordres q après leçqu^U il agiriu — Rien d^ plus,? — Riep 4e pli|$. rrr Et ma fa>mille poprrçi m'acçpippagner B -rr. S^ns douter. •: — Eli bjep î ypis-m , chère et ^oniie Ghris^ fipe, r^ous pouvons être bien tranquilles ; nous Sillons à Mieta^, c'était notre intentioio ; nous y passerons pe|xt-etre un |pur çt voilà tput; mes pîjpiers sont en règle, ils n'ont rien de suspect : ce n est dpnç-1^ qu'ipie-simple précaution , une mesure de pmdençe qn on peut passer à un mi> narque d^qs cç moinent de désordre ou Ton est. L'en^pççeuî ne sait pas qui je suis , il sait seHiçment que jp conippse despièces. Nombre ^ auteurs pnt été entraînés par Je «ystême de li- . berté qui hôulevçrse rÉurope , il soupçonne igue ie. suis du nombre, et en vérité j*aimc xpieux qu'il décide francfiement ses soupçons que de les garder en lui-même ; il apprendra à me coixnaître 5 c'est un grand ava^itage , U ^iira peut-être confiance en moi.

Çest 4inçi jque je m'expliquai en pressant ■sui? mpn sein ma femme encore tremolante ; JD^eu sait que je lui parlais vrai : convaincu dç faon innocèuce , que pouvais- je redoutçr > Ma femme se xemit donc i elle s'iiait figui[ée qt| on

Hôiis s^mttsât $ur4e-chainp , que je senb rn^Ursitéy jette daiis^uoe charette ^ quand elle yit qu'on n eo voulait qu à mes papiers et qu9 noii$ aillons tous ensemble contmuer nette iQUtQ ,ie3 idées s'éclaîicirent.

On avait visité ma malle , saisi mon porte* kutllc et ma autres papiers , il ny restait que m» personne. Je me vois obligé de retourner mes poches ^ d'étaler sur la table des chiffons de papier, tous les mémoires d auberge *, j'avais de rhiuneur et ne pouvais la déguiser. C'est mon devoir, me dit Sellin- d'une voix basse et étouffée. Je ne lui en voulais pas , car 1 on reoiaïquait bien que ce devoir lui Élisait de la peine.

Il nous pria après avec grande hoimètèté de tirer de nos n:iai}es ce qu'ilnous fallait pour la toute de Polangen |usqua Mietau , car il é^it cxprimé.dans son ordre qu'il y devait apposer ks scellés. J'avais dans une. petite cassette difn &ens objets de voyage qui sont tl'un usage j(»irnalier , comme taoaq , rasoirs, et difiercaia icmèdes. Lui ayant demandé qu'elle fut excep^ tée, il eut cette condescendance, mais il voulut pourtant l'exanpiner dâ près 9 comme le fond en était épais ^ est-«ce une cache à papiers ? me (lit- il. Ob ! mon dieu, non, lui répondis -je» Jayais acheté CQttfi caisse à Vienne, et l'avais peu examinée ; mais là -bas l'on s'entend à nouvel les sed:ets«*Selliqfait paxtk un lessoit

qui montre un second fond ; il se trouve vide* Vous voyez, dis*)e en souriant , combien | ai peu besoin d'une cache à papiers ^ ) avais cette cassette sans savoir cette ressource. Il le sentit si bien 9 qu'il dit en russe à f officier : 21 ne le savait pas lui-même.

Toutes les recherches étaient finies , maii il fallait attendre un long procès- verbal qu oa dressait à la chancellerie ^ nos enfans n'avaient pas mangé y nous courions si promptement au* devant de nôtre perte , qu'à la dernière, poste un dîner était prêt , et nous l'avions refusé* J& demandai pour eifx dupatnet unpeudebeurre, car . pour nous l'on soupçonne aiisément que nous n'avions besoin de rien -, Sellin fit servir aussi-tôt ce qu'il avait dans son logis.

Mais si Sellin fut honnête avec moi sur tous les points que je viens de dire , il me refusa cependant une demande bien juste. J'avais laissé ma vieille mère malade , )e craignais qu'apprenant ce qui s'était passé , ce coup ne lui fût trop funeste ^ |e desirais lui tracer quelques lignes que Sellin aurait vues et cachetées lui-même.: mais il ne voulut pas , et je suis sûr que ce refus , qui me fit tant de peine, affligea bien autant l'honune Jiumain et senâble qui sialgxé lui me l'avait prononcé.

Il me rassura cependant 5 me disant quà , Mietau je pourrais lui écrira Je me retourne alors vers 1 acteni .^ejrauch » lémoin^de cette

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scène , je le pt ends par la main et le prie de ne pas dire un mot à Memel de ce qui ^îent do m'arriver , afin qu aucun gi^seiier ne le rende public -, il me le promit par serment.

Mais ce qui prouve évidemment combien le b<m Sellin était peu à lm-mème« en rem« plissant un si pénible ôfiice , c'est la présence du sieur ^^eyrauch qu'il n'a pas du tout remarquée. Jetais un prisonnier d'état , on me l'a dit ensuite ; l'ordre de m'arrêter devait être secret : pareil ordre est marqué aureversr^ro secreto» Alors celui qui le reçoit , est obligé ^us la plus grande responsabilité de n'en faire purt à personne^ encore bien moini doit-il l'exécuter en présence de témoins ^ mais je mettrais ma main au feu que le trouble de son ame a été seul la cause de cette inadvertetice,

Voili donc mon affaire finie ^ mes malles scellés» les cbeyaur attelés ^ le berceau de mon plus jeune enfant que nous avions , derrière notre voititte , fait place it un des gens : le co-« saque qui nous accompagne prend celle qac celuirci occupait sur le siège ; moa portefeuille plombé est remis à son ancienne place dans une des poches de la voiture ^ et Ton m'en rend les clefs ^ mais je refuse de les reprendre ^ faisant réflexion que la corde du plombagç peut se rompre , et qu'alors on aurait des soup** çons contre moi 3 je veux qu elles soient aussi scellées* ,

Sellia 9yam rempli sa trep péitible Ûché tepfit son tpn accoutume^ il i^ous dit^pout iîous consoler teut ce qui fot possible. Pro-i bablement je né lé' verrai plu^ , jmais si te récit ^ùe je fais de ma triste aventure devient un pur public , qu il y lise là reconnaissance d'un ëœut touché qui gardera toujours son non^ et son iniageé *

Nous montâmes en voitinrç et eûmes dèsj-» lors devant nous sur le siège la vue d'un co^ sàque , bien armé jusqu fiux dents , portant et sabre et pistolets ^ mes enfans le trouvai! plaisant 5 ma jfemme pleurait, et' moi j'étais comme à mon ordinaire. J'essayai même di la calmer par quelques plaisanteries. La vue de ee cosaque , ses armes à part^ n'avait rien d'eflBrayanf, c'était un grand homme bien bâti^ bien vêtu , très - honnête et ttès - serviable j à thaqiie fois qu'on descendait de voiture , il Jious ôtait politncnt son bonnet.

• Dans un kibick ( r ) derrière', ëlaît un capitaine polonais de naissance , j'ai oublié çori nom 4 mais il parlait tant soit peu allemand. Il avait été pendant la révolution aide-de<amp du général Mirbach^ et depuis étroitement enfermé à Mietau pendant toute une année ^ il avait, je né sais que) emploi dans eesdouanes^ et ne semblait pas fait plo» que lé bon Selti4

wa0m

{ I ) Charette russe.

«MOT une commission aussi désâgréU>Id.Nôi}f luniesLpeBdant la route sur un ple<t â-ès-hon* nête 9 amical même ^ il fete mê f(it à chfirge in moins da ixiondo, «t j aurais entièFcment ?QubHé 8a:péscncô , si ma bourse souvent ouverte dans ce pays si cher de la Couf lande m noéisût j)]usîeurs fbis rappelée, car la dépense des chevaux de poste et de la nourriture é(ait Irnâèrçment à mes frais.-

De Polangen jusqu'à Miotau , on compte tteiiiersix ipilles : nous |es fîmes en trois jours, «t . quant à . mol du moins dans une grande tranquillité d'esprit»

Ma femme semblait aussi s'être remise -, sious ne craignions rien qu'un refard à Mietàu, ^m par rapport à la cherté dts vivres, que pa£ce qu'en écrivant à nos amis de la liwonie, nous le^r ayions marqué le momeitt de notre arrivée. En effet, que pouvions-nô« craindre ? JTavais servi la Russie , quinze an^, ^rvec honneur et probité ; j'en conservais les tésnoignage» ; il y avait tr^^is a^i^ que^, dit gré àt l'empereur, j'étois à la solde autrichienne. Ai^ Iteur dramatique du théâtre de cette'cour, jWais rempli tous mesdevoifscomrpe un parlait sujelp En quittant Vietine, Je^m^étais retiré dans le ^uché deWeimar, sans voir aucun pays eii guene avec la- Russie et TAutriché y en conscience qu'avais -je à aaindre? Il paraissait dçAC très-probable que les soupçons p^mient

SOI mes papicfs; mais <jae conteiiatetit-*ik ces innocens papiers ï Le lecteur va le voir ^ et jugera par là de ma tranquillité*

I*. Un certificat dqnné par le gouvernement de Reval , de mes services pendant quinze ans.

2*. La copie d'un ukas du sénat qui m'accorde congé avec avancement.

3*. Le décret de la cour de Vienne , relatif à ma démission comme régisseur, et la conservation de mon emploi avec appoimemens de mille florins , en qualité d*auteur drama-tique de la cour.

4^ Un certificat de ce théâtre.

5*. Une lettre de la main du comte de Colloredo, ministre de fempereur d'Allemagne 9 à l'occasion d'une omission dans le déaet n*. 4. On gavait pas spécifié que mon traitement m'était assuré pour là vie : |e dé^ mandai sur cet article si, mie trouvant trop vieux et hors d'état de travailler pour le théâtre^ je recevrais une pension , et j'eus une réponse satisfaisante.

6*. Un billevde la main du conue Saucatr, ministre de l'empereur d'Âllemaene , chef de la police secrète , ayec un autre du conseiller de cour.. M. de Schilling, comme membre du collège. Lorsque je quittai Vienne, non content des témoignages honorables que j'avais reçus touchant mon administration, je

«rus eue A$i^ les ckconstftiicas préientes il était , de la prudence d'avoir un bon certificat

ani constatât encore oùe pendant mon séjour dans cette ville je m étais conduit comme on faon citoyen 5 et. que je navals jamais fourni matière à soupçons relativement i mes opinions poluiques. Je m-adressai» à cet effet, à M. le. comte de Saurau, en disant la re« marque q*u& pareille précaution était extràor* dinaire, maisqa'aussi Ton vivait dans un siècle extraordinaire. Il eut la bonté de me rassurer à cet égard par ce billet et par cette lettre^ et terminait ainsi : Que si jamais il s'élevait un doute sur ma façon de penser , on me rendrait çertainemem justice.

j\ Un congé du théâtre de Vienne, limité à quatre mois, pour mon voyage de Russie, avec expression qu'en octobre au plus tard je devais- être de retour en Allemagne, parce que les affaires dont je serais chargé. ne soufkiraient pas pins long * tems une si grande distance.

S^ La lettre de M. de Krudener, men* tionnée ci-dessus.

5*. Une lettre cachetée de S. A. madame la duchesse régnante de ^eimar , à S. A. L madame la grande duchesse Elisabeth.

I ©•. Une lettre et un livre de la part de M. Bertuch, conseiller de légation à Weimar,

jersbourg^ :...•. V

• ii\ Unci letti;e.et un liYxe. delà part die jM« Bottiger 9 çoaseilleDr. dû ^ofislstoke supé^ rieur à: Weinutr , jppiwr» ; • . i- (i) VsJbBessà pi'est échappée., : - . :

, i^S Une lettre cachetés de M. Merkel da Berlin j à son frère de Riga. :

13^ Une couple de lettres insignifiantes* ' 14^ Djsux obligations de 10,000 roublèSé

15**. Une assignation de trente-<leuxducai$ pi>iur quelques maïauscrits, payable à Dantzig^ dans le courant du mois d août.

..Jfi^* Quatre petites pièces de vers pour. le jour de la naissance d^ ma £smmc'^ qui était Lç' lendisni^in de oion ari^estatioa^ QcsnHie il ^ous ayaU jfallu traverser quelques jouuis au^ paravant les plaines sablonneuses de la Prusse ^ tout le long du Curisch-hafF, et que noi^f avions été obligés d'attendre des chevaux^outç Ifi fournée à Nieden , je profitai de ce temig qui eût été fort ennuyeux sans cela ^ pouc me dérober à ma. famillp en gagnant, une colline de sable *, et là, assis sous un sàpin^ l'y fis pour, njpi .et mes enfans des pièces de v^rs quç nous devions présenter à ma femme au sujet de cet heureiix jour, qui ne fut pourtant pas heureux comme nous. l'aurions pi^ — - . . ■ - - > - -^ —

(i) Pour M.'Kohicrj conseîHerde Ucounà i^écersboorg;

ûrbireir Le quatrain que )c'Bs pouf moi a^nonce bien que f avais déjà dans te cœur tin pressentiment sombre du sort qui devait m*arciver.

Si j'ai la paix de la maison y ^ Ce seu] .b.QJ9A£Jir qni £ûl aimer la vie, - Ah ! dans tes bras ^ douce et sensible amie y Que.ioh pajs"soic ma prirôa;

On vpit par ces vers que ma plus ^ande crainte .était déjà de ne pouvoir quitter la Livonie, ce <Jui- par les entraves que î'on y éprouvait ' relativement à la correspondance épbtolaire , .|.ou^Jt. mp te un vès r grand préjudice.

ty^. Un^ .dbf Bsoti suisse^ copiée de ma propre main ^ à Vienne : c*^t ime esp^e de ronde à loccâsîon'derarbre delà Jiberté qu'on avait abattu \ je n'ai' besoin que den cher les dernicreç lignes; qiji SOflit yflÇ app&trpphe à I arbre ; *

A rhelvëticjue directoire ^

Que ton tronc serve dé gibet (i )•

1 8*. Desfemarques sur les postes de Prusse, dîtes extraordinaires.

i^*. Un catalogue iîe' recettes d'unch^miste de Kœpig$berg. .

( I ) Je (itace ici U chanson aui m*a écé icnduç avec cous mn papiers. ..----•'

( lO )

le*. Plusieuïs Ibttilles volantes^ et écrites à la main , conteiiafit des plans de pièces de théâtre^ des poésies ébauchées et autres choses semblables , maïs absolument rien qui concernât la politique en aucune manière*

Tûmb^, tombe I pHQTre sapin ^ Noos avons en la même fin ; Le i^rançais nous i'a adonné belle Quand il nous promit le bonheur < C'est cekii de la tourterelle Sottê le yaatour son rayisseiir«

Bîentâl tondu ^ bien ébranchë f

Tu seras au vif ëcorché;

Ah ! déjà semblables supplice

Nous attend • et de nos bourreaux

L'inju«te et barbare avarice

A dfès léng-tems vendu nos peaux*

Comme jifmn couvert de rubans Bien bigarrés , bien éclatans, On avoît décoré ta ctme.

Ce^ ornement est bien eruel t Ainsi Ton pare la victime Quand on la conduit à l'autd*

A quoi te sert cet ornement 7 Déraciné y la mort t'attend.

L^affreux principe qui nous mine, Comme toi , notis met aux abois f Ah ! nous n'avons plus de racine Perdant notre culte et nos lois*

11*. Une couple de feuillet imprimées faisant partie à'im almanach , dont M. Rhode de Berlin m'avait chargé pour le secrétaire Gerber à Réval j objet dune insimifianc* absolue.

Danf c« bofinet ( i ) c entlb niein^aQx

V ont poser lc^^s ataJs frai» et beaux , Fécondés par leurs tendres flammes s Comme eux, les Français nos amis,' Cajolant nos filles , nos femmes , Viendront aussi pondre en. nos nids»

Arraché de çelf e fbrAt .

Ou la natofe t'éJevait ,

Le bœnf à ton destin contrair*

T'amène là; sourd à nos cris ^

A la porte de la misère

Un bcsuf (a) aussi nous a conduits^

O toi qui causas Unt de pleurs !

Succombe sous nos bras vengeurs; Et pour chasser de la mémoire .

Tout le mal que tu nous as fait ^ A rhelyétique directoire Qu« ton tronc serire de gibel.

•"•^•"^^""^"^■^^"•"•^■■"^■^^"■^■■■••■••^■■•■•■ii""!™»»!*»

(x) 0«lâ liberté.

(i) Alhuion an nom dn dittctear heWfrique Odi» , atti

Cette chanson esc grossiilre et souvent plate }' mais on voir clairement qae ce n'est pas un ami des Français ni un parctsaa de U téfolunoB ^iii l'a fuie.

i 2**. Uii opâra cômmdncé.

2 3^ Jotirnal de ïétat de ma saimé depuis ^elques lannées.

1 zj^^. Le caîendrîcr de Gotha poiir>tôâs te états , dans lequel ) ai écrit quelques remat<|^i:iNS«^ sur mes voyages,

25®. Un cachet gravé sur une pierre , lequel était enwlbppé daii8 ûAë leftfé d'ttti de mes amis», qilrî me ravàitdoiiné pour fé Ibi faire graver'. Le cachet n'était autre chose qu^dics armes expédiées depui$ peu par. le bufeau héraldiqliÀ de Pét«rsbou|:g : par oo^séqùerit nullement suspect. *

i6\ Un almanadh de* W^îWfa^ , àv^ du papier blanc intercalé eritre' dhaquô* page ; f avais en cela imité une idée de Franklin

3ui 5 si je ne me trompe^: avait ete publiée ans le jburfial de l&tûmfMWàtsschmJlJ. ^ Ce grand homme avait examiné scrupuleusement tous ^es dëfeîits=, èt'eA= àVaît foWhé Une espèce àè tableau avec là fefme ré^olutibrî de les réfontiér peiit-à-peut : tous les soirs ^ se rendait un compte exact d^es' succès -qu il kvait obtenus 5 et il parvibt^de cette' ^«eî^iséperfeGtiotuier^Ghaque jour et à asservir à son gré ses passions. A quelque distance de moamo»dè}e que je fu^e resté à ce( égard ,i j'avais du moins essayé de remplir sa sage er bohhe intention, et )é puis assurer qjue ce moyen m'avait bien réussi \ je peux même^reoommander par

sra. propre 6x?périeace cet«e méAéde à tout bomnie.<|oi a^ i cœifir ^e p^^tiônner sotî moral : on restait |iie^i-peitit ucfe fi^yeur de xi^garâer son almanach ^ ott ctaiint cPy troùvei^ dès feiiilie^ (r^p^l^ldlilei d^ reptoiches^ dt souvent^ uH.^ sûW&iX-oU- tiéftt U bride à sa pas-» sion qui cherche à s'échaj^pèr- ,• |MHrce qaonr se ressou^km <pâ$ le sôte M' fe^à toucher ta[^èfi«»re fid^^ement $uê^ l^ fâpiet»

\y. T^Kite» naôs licmvdlas' pîècë^ câicoie eii mumisctît: OCQivio , Bayaîcï, Jeanne de Monffitucoti ^ Gustave ^as^^ |à Femme^ prudente dans laforêt , le Désir de brilfer , les Précep^ «sats^ ( tirad^îGtîoti de iftà femme } i'Aèbé de i;É{^ej^k^ Béecunpense' de la vérité ^ rÉpî-" gramme , les deux Klingsbergs , le Prîsbtoriier ^ lé NôtiV^u siècle , £a^ mai^n dèt- plaisstncè-du diable; li n^ avait pas une-sc^e def cts pièces jiour U<|ûeUe je-'^û^e^ c^ind<è \^ moindre' (^mt: y p^oui^ càu^é de priricipds p)34itiques^ du moi^au^^ Jà ks avais âyeé riiôi pour \é§ vendit* àU- tfaëârt© d^f RigSPyCdriirtie f aXrafe fàît; autrefois -, quelques-unes d'eiV&îe- elfes- àvaîeht^ été traduites à' \fêiriTaf y pair le chevallier .du V^eaû. Je VCîiduîs offifli? Cè$ tt^ductîons^ au" théâtre feaïiGa4S d^ P(ét«$bouÉgé; ' 18**. Éi^ un grand Volume in-foîio relié :• rfétait-ià4«i dépositaire de toutes mes affaires,' Ifettres et petits- secms dfepuis cihq ans. Vu fautf (Jue je g^fe-de^ce U^e ea d^il^,- pôree qu-ilî

sufiiait loi seul pour prouver endèrementmoh innocence ; cdui qui a fettiUeié ce livre me /Connaît aussi bien et peu^^ue mieux que je ne me connais moi-inènic.

. Toutes mes relations civiles, ce que f éctis ^ pense, fais, projette, est confiée ces finiiUcs; elles contiennent : .

1^ Un état de ma dépense et de ma recette : la dernière toujours avec la note «lit pro, du quare , du a nid, du quando.

2*. Un jounuJ fait a Vienne, concernant le théâtre, à fexception de qudques acces«> soires ins^ifians.

3^ Un catalogue annuel de toutes les lettres que j ai on reçues bu écrites, à qui, de qui, et la date à coté.

4^. Les Ixouillons des lettres d'importance*. Far les deux derniers numéros on peut voir en un instant 4es personnes avec lesqiielles j'ai été en correspondance de lettres depuis cinq ans, et à quel sujet. Je suis convaincu qu on n y trouvera ni im nom suspect , ni ime ligne \ douUè entente.

5*^. Un journal des petits évènemens remarquables qui , tous ensemble ,>n ont de rap« I}ort qu a ma yie. domestique : la naissance ou. a première dent d'un enfant *, la plantation d'un tilleul au jour, de naissance de ma femme \ une maladie dans ma famille \ tme journée; passée à la campagne dws un liçn agréable^

la

la visite d'un amL Des choses de ce genre forment tout le contenu de ce journal , qui 5 s'il D a pas un grand mérite aux yeux des autres, prouve du moins d*un& façon sans réplique^ ue j'ai trouvé un grand plaisir à me renfermer

ns mon intérieur tt dans le sein de ma famille.

6^. Des notes sur mon jardin de Friedentlial', ce que jy ai semé, planté et recueilli moi-même»

7^ Un caulogue de mes travaux littéraires ^e cliaque année.

S*. Des projets de travaux littéraires. Ces 4eux articles sont la preuve la plus oonvaincante que je ne m'étais jamais mêlé de ipO" litique , et que je n'avais pas la moindre envie it Je Élire.

9^. Un catalogue des livres que jlai lus à ma fepime , et quelques pièces aussi insi* gnifiantes.

Je demande au lecteur si uq livre de ce genre, appartenant à un Inconnu, tombait entre ses mains et qu'il en prît lecture, ce qu'il penserait de cet homme ?

. Quoique je n'aie pas dû croire que ce livre passerait dau$ des mains étrangères avant ma mort, dès-lors qu'il en est autrement, je crois pouvoir en appeler à ce livre. Tout Jhomme qui a cotmaissance du cœur humain , m'a-' vouera que celui qui tient un tel registre ne

donne pas à pensée qu'il seii méchsM oi dangereux.

Voilà quels étaient mes papiecs» autai^ que ma mémoire trop faible peut se les sappder. Si j'en ai oublié , ils n étaient pa^ sans doute d'une grande impo;tance ; ils ne pour valent influer sur mon sort, et ne feraient, rien à lopinion qu on doit avoir de ma personne. Le lecteur voit donc à présent si je devais être tranquille , non-seulement par mos iimocence en ellermême^ mais par les. preuves de cette innocence, qui, au r^ard le |^ùi léger, le plus superficiel, devait sauter aux yeux, sans que je fisse rien pour me justifier.

Si j'avais voulu m'échappet, rien au inonda n'était si facile pendant la toute de Polangen à Mietau. La seconde nuit que nous passâmes i la poste, je me levai de bon matin et je fus dans la cour. Qui m'empêchait alors, mon officier couchant dans une chambre éloignée ^ et mon cosaque dormant dans l'antichambre entre me$ deux laquais, de prendre un cheval de paysan et de gagner aussi-tot la frontière dont nous étions près } mais j'étais kin d'avojx une telle pensée.

Le z6 avril ( vieux stjde ) nous yoilà i Mietau , à deux heures du matin ^ no^is enr uons dans la même auberge et dans le même corps-de4ogis que nous avions occupé à notre dernier retour \ nous éprouvions , à la vérité.

ie& seii^tîtfns bien difi&entes. Noui ptîmet cependant quelques heures de repos y et là. en* ' (ore, le capitaine couchait dans une chambre éloignée , et je n'avais pas de garde.

Après des courts instans d'un sommeil getl tranquille, je m'habillai pour m'en ajler, accompagné de mon gardien, rendre mes devoirs à M. de Driesen, gouverneur de Mietaiu Ëtant à Pétersbourg, j y avais connu ce dignô Jiomnie , il m'avait distingué , et j*étàis aisé <]ue ce fôt lui qui dût éplucher ma conduite; Glorieux d'avance de ce qui aHait se passer, fentrai tout plein de conna^nce, ayant bieii promis à ma femme de la faire avertir quand tout serait' passé : c'était l'aflaire d^un quart (fheure tout au plus , pensions - nous. Ah ! celui qui se fie à sa seule innocence , à qudié îiluisîon ne s*expose-t-il pas ! ' ^

' Les gens du gbuverneirf me firent observer^ quand je fus dans la prentière antichambre; que je ne pouvais pas me moïitrer devîuit feur maître avec un frac à collet rabattu. Cependant 5 quand j'eus dit que j'étais étrangcé et qVi! m'était impossible de changer d nabits, les autres se trouvant enfermés dans mei ' malles ^ dont les clefs n'éhtîent pas à ma disî poskîon , ils ne firent aucune résistance.

Nous attendîmes assez long-tem^ dans la stconde antichambre, ce qui me donna le loîsîif it remarquer la: singulière tapisserie dcxettè

pièce Les meuUes consistaient en qi^lquég chaises et un sopha ; mais sur Jes murs paraissaient des tableaux au on aurait cru y être mis à dessein. Un l<uip déchirait un chevreuil ^ un épervier se jettait sur un lièvre ^ un ours çherdiait sa proie , un renard était pris dani un piège ; mais ce qu'il y avait de plus frap«pant était uiv grand tableau où se trouvaient quatre lignes qui disaient à-peu-près ce qui suit : « L'honune apprivoise les lions et les » tigres^ etc. 5 il met un frein au cheval le 1» plus fougueux , il ne peut tenir sa langue » en bride». Tout cda était r^réseiité d'une manière fort en usage dans l'ancien tems. en partie par des m^ct en p^de pax des fi. gures. Par exemple, au lieu du mpt homme, on Y voyait une figure d'honune^ un cheval était peint où il fallait son nom-, au lieu de dire la 'langue , il y en avait une grande attachée avec une bride. Il faut convenir que ces, peintures n étaient pas gaies : aussi snc donnèrent-eUes des idées fort difiEérentes des premières qui m avaient d*abord occupé.

. On fit entrer mon officier chez le godverneur ,.et moi je restai seul. Quelques minutes après , ils sortirent tous deux : le gouverneur me reçut avec un embarras visible > cependant, il se rappela avec complaisance notre ancienne connaissance; il avait lu mes ouvrages^ di-* sait-il f et quoiqu'ils fussent quelquefois écrits

avec un pctt de caasticité, ib lui ataicnt tôu* jours fait un sensible plaisir. .

Mais ce n'était pas là ce qui mlntéressatt; Je Rassurai que j'étais trop heureux de pou* voir montrer a ses yeux toute mon innocence ^ et le priai de faiiç Texamen de mes papierl le plalôt quil serait possible*

Cet examen ne me re^rde pas^me reprit^ il : j ai tout simplement iordre de Us envoyée cachetés à Péier»>ourg, et vous devez^te suivre sur-le-champ.

Je {us d'abord troublé de cette réponse ; niais jo me remis aussi-tot ; j'observai seulement qu'ayant toujours été avec ma femme sans en être séparé , je souhaitais qu'elle m'accom-* pâ[gtiât. Je crus d'abord qu'il acquiesçait à mt prière 9 maïs sur l'observation que "fit un secréteire , il s'y refusa absolument. Alors je lui repris que je ne pouvais pas assurer que ma fenime ne vint eue • métiie le solliciter à genoux. Epargnez - moi une pareille scène , répondit'il , je suis mari et père ; je sens Thorreuï de votre position , mais je n y puis apporter de remède , je dois faire mon devoir dans toute sa rigueur. Partez pour Pétersbourg, justifie2-vous-y, et dans quinze jours au plus , vou^ embrasserez votre famille v votre femme va rester ici ^ tranquillisez -vous, nous ferons pour elle ce que l'humanité et notre cœur nous mcteat»' ^

. En achevant' ces rapts ) eaire àvêe lui éàm aa chambre -, il me quitte pour donner dos or« dres^ ijui malheureusement ne. me reg^ucdaient flpe trop*

11 n y avait dans cette chambre qu une jeune dame d'une physionomie intéressante et-doqce^ cétoit sans doute sa fille; elle. jetait occupée d'un ouvrage de femme» Qufmd. j'entrai elle ^e v^lua d un air affectueux 5 Jie parla pa$ ^ mais leva quelquefois les jneu^ de dessus sotk ouvrage pour les jeter langui^samment sut inoi« Je crus trouver 4ans dss regarda plus, de compassion que de curiosité» de tems en tem$ un soupir les suivait; on n'a pas de peine à comprendre combien Cet intérêt était peu fait pour me donner de l'assurance. Le gouyerneuf revint bientôt; il n'en est plus, dit-il, d^ la Russie comme autrefois , on rend scrupuleu-' sèment justice* J*ai donc tout lieu d'être tcan-

Îuille, lui répondis-je* Il s'é^nna beaucoup* e ce que j'étais revenu de moi-même , et siit" tout que j'eusse amené ma famille ; sans doute un homme quivoyagedans des intentions i^alfaisantes ^ ne prend pas avec lui une femme , trois enfans, une vieille gouvernante avec deux domestiques : si je venais de mon plein gré « j'avais donc la conscience de ma pleine inno^ cence et confiance dam la sauve- garde accorr 4ée par S» M.

Arrive ensuite un homme avec l'uiiiforiDd

drâde Péteisboorg. Cest le conseiller de cour Sclitschekatichin 5 >me dû le gouverneur) ua irès-farave homme qui va voya^ avec vous .; soyez tranquille , vous êtes en bonnes mains. — Sait - il l'allemand ou le français 3 — Il ne comproid ni l'un ^ ni l'autre. — J'en suis fi* ché s j'ai oublié le russe. Alors le gouverneur me présenta à lui ; je m'expliquai en russe le mieux qu'il fut possible , en employant le geste quand les mots me manquaient ; je pris la main de M. Schtschekaticnin et la serrai avec attendrissement , je demandai sa bienveillance ^ îliépondit par une grimace aqiiCale.

Avant d'aller plus loin ^ il eâ bon d'èsquissec le portrait de cetkomme. M. le conseiller de cour y Schtschekatichin ( qu'on me permette d'écrire ici pour la dernière fois son nom barbare, et de le désiraer par la suite par son titre j , M. le conseiller était un homme bien brun 9 presque noir, de l'âge d'environ quarante ans -, il avait la mine d'un satyre ; lorsqu'il voulait prendre un air affable deux rides obli* ques lui coupaient le visage jusqu'au coin de ses yeux , et donnaient à toute sa figure l'ex^ pression du dédain \ on remarquait par sa roideur qu'il avait été militaire , et par certaines fautes contre la bienséance , qu'il était sans éducation et n'avait jamais ficéquenté la bonne compagnie : par exemple , il se servait rare-» ment de mouchoir , il buvait dans la bouteille

Cm)

3iioiqii*il eût un vetre devant lui^ et beaucoup e choses de cette nature ; il joignait à Tignofance la plus crasse fous les signes extérieurs dune grande dévotion^ il n avait nulle idée des causes des éclipses ^ des éclairs 3 du tonnerre , etc. î la littérature était pour lui lUie chose si étrangère , que les noms d'Homère ^ de Cicéron , deVoltaire, de.Shakespear^de Kant, n'avaient jamais frappé ses oreilles ^ il n avait . nulle envie. d en apprendre quelque chose : en revanche il savait taire le signe de croix sur son front et sur sa poitrine avec upe grande dexté-» rite y toutes les fois qu ii s éveillait , toutes le^ fpi^ qu'il voyait de très-loin une église ,. la pointe d'un clocher ou une image de saint » toutes I05 fois qu'il voulait manger ou boire ^ ( ce qu'il faisait souvent ) toutes les fois qu'il tonnait ou quon passait près d'un cimetière 9 mon conseiller mettait bas son bonnet et .S9 signait dans tous les sens.,Cependant à l'^rd des églises , il ne les traitait pas toutes de la même manière : si elles étaient de bois » 11 y faisait peu d'attention \ mais étalent^lles bâties en pierre y son respect pour lors augijienrait s il acquérait bien plus de force ^ lorsque de loin une ville considérable se présentait avec de grands clochers \ peut - être était*- ce aussi pour remercier Dieu d'avoir- amené jusoués là sa victime. Je ne crois pourtant pas f avoir jamais vu prier ni des lèvses ni des yeux ^ mais

pàm de$ signes^ dû croix ^ il en &ait prodigue* Quoiqu il y eût pei^'de raison pour cela , il avait cependant grande opinion de lui même ) il ne voulait aucune eacplication sur rien y et n'admettait aucun xaisonnemœt 9 quelque im* portante qu eût été" la matière ; il s'en tenait foujoursrà ^n avis , en traçant sur son visage les deux rides que nous avons dit» Si Ion est nommé bienfaisant pour jeter à tort et à travers des liards par la fenêtre , M. le conseiller était le premier de ce genre v aucun pauvre jamais ne lui demandait en vain , et eût * il vu sa bourse s'amoindrir , ce n'était pas raison de cesser : on voyait à la façon dont iî s'empressait de se débarrasser de toutes ses petites pièces^ qu'il regardait cette aumône de détail * ccMnme Uti devoir sacré. Sien- souvent il jetait un copek ( I ) hors de la voiture,' qu'il y avait long-tems qu'elle avait passé le pauvre ; il lui était égal qu il eût des yeux ou non , qu'il fût ou cul-de-jatte ou boiteux et hors d'état de voir -ou de ramasser la pièces toute délicatesse en morale lui était étrangère ; innocent ou coupable était même chose pour lui. Je n'aurai malheureusement que trop d'occasion par la suite d'achever de le peindre •, il suffit à présent d'en avoir le croquis.

Teintait le galant homme à qui 1 on m avait

' ^ mi. ■■ I. I.. . I. I ' ■■'!

(i) Moiuuû«' nUBC de la valeur d*aa demi- toi..

ioftâë« ^atoiittat que d'aboi^d a» surpÉise lot

Sande qa ttitliommc bienfaisant comme JVL ; Driesen m'eut choisi ce cooseillei-là \ mais je ne dis jim rien quand j'i^pris dans la suite nue c'était lempereur qui ^ k>rqu ii écrirait àc l envoyé de m:'expédiec mi passe -port potiK voyager librement en Russie , avait ep «i4mo tems donné l'ordre , qu un conseiller de cou< avec un courrier dusénat s'en vinssent à ntaren? contre pour me constituer prisonnier. CominQ c'était dans les derniers jours de janvier qu4 l'avais demandé un passe « port , et que je na m'étais mis en route , comme je l'ai dit , qud le lo avril suivant ^ M. le conseiller avait eu le tems d'attendre depuis le commencement de mars jusqu'à mon arrivée , ce qui faisait près de sept semaines. Il se plaignait souveiU a moi de l'argent qu'il avait dépensé et d9 Tennui qu'il avait éprouvé pendant ce tems \ je crus bien au premier article 5 mais commem soupçonner qu'un homme de cette sorte pût connaître l'ennui ? J'avais cru et je pense eiurore que les sots sont exempts de cette maiadie-4à aussi bien que les sages. Ayant appris qa'il était envoyé par l'empereur , je ne dis plus le mot *y IL n'en était sans doute pas connu y cat ce monarque avait des lumières : sachant quel iioitime c'était, pour plus d'une raison il m'en e&t adressé un autre» - - \

Cherchez à trouver une tenture commode ^

IBO du le gouverneur , car il vous faut panit bientôt. Je demandai répit jusqu'au lende*> ' main, n'ayant pas dormi de trois nuits , ayant de plus été un mois en route» et tellement agité depuis trois j^urs , qu'il m'aurait bied Mu vingt-quatre heures de repos y mais on ne pat m'accorder ma demande* Le gouver*'* neur m'engagea à dîner. Je refusât et fus à mon auberge , accompagné d'un de ses set crétaires. Ce jeune homme ( il s'appelojt Wcitbrecht), malgré le froid de saphysiot nomie, parut prendre part à ma peine; il tne plaignit et m'assura qu'avec la. meilleure volonté du monde le gouverneur n'était pas maître.de faire davantage pour moi : car , me dit-il en haussant lès^ épaules^ nous sommes À présent dès machines. Je fus frappé di: ce propos ^ que j'entendis ensuite, dans la bouché de Sien d'autres , et j'ai pensé depuis que ceux qui les avaient tenus 5 avaient rendu peu jus^ tice à l'empereur. Comment coticevoir en effet qu'on veuilUe être servi par de pures machines > quelJTond. solide peut-oa faire sut wi homme qui s'abaisse à n'être que cela ? . Je rentre dans ma chambre où nîa femme bièn-aimée avait pàsié^ une heure terrible ,5 elle court à ma rencontre*, l'inquiétudô la plus vive était peinte eh ses yeux. Je cherche à me calmer , et dis avec le plus de méttigemeftr qui me fut possible que Je devais pattir pour

Pétersbourg et y aller sans elle ; j accompâgtiat cette annonce d'autant de consolations et de motifs d'espérance que mon ame accablée pouvait m'en oi&ir* Le seci^taire ajouta que f affaire durerait à peine quinze jours. Mais tout Cela fut inutile : ma pauvre Christine ék>u&'de sanglots à cette triste nouvelle -, elle se jette sur Un lit en proie à la plus vive doideur<j veut à toute force me suivra et laisset ses enfans *, m'accompagner du moins jusqu'à ma maison de Friedentnal ^ à trente milles de Pétersbourg. On lui refusé tout. On concevra par la suite que les choses devaient être ainsi : oh devait même à son égard faire un capport à Pé* tersbourg , car on n'avait à son sujet aucua ordre qui dît <ie l'arrêter.

Il fallait 9 me dit-on , savoir si une femnie libre et noble pouvait aller chez elle pour y voir sts parens > et en attendant la réponse , ce

2ui pouvait durer quinze jours ^ ma femme evait rester dans un pays où elle n'avait aucune connaissance , dans l'auberge la plus chère , abandonnée de son mari , et livrée seule à sa douleur : on ne doutait pas cependant que par cette réponse il ne lui 'fût permis d'aller alors où bon lui semblerait. OhJ que n'ai- je achevé de tracer le tableau de Ces^momens aiireux qui ont précédé mon départi Ma pauvre femme noyée de pleurs, passait de mes bras à son li^^ où elle tombak

sans connaissance ; ma^fiSe die cinq sins, mû bonne Ëoimy , venait à ckaqae minute placer ses petites mains à mon coït ou sut mon visage $ ma seconde^ ighqcant tout ee qui se passait^ pleurait), mais setilemem de n rae plus autant tegardée de sa ipètt ; et mon plus jeune enfant5 encore dans cet i^e où tout est physique , . louriait tiran^nillement sur le btas de sa bonne » bei^eusement étranger à cette scène d'horreufé Pour mes gens ils couraient çà et là dans la chambre *, Us ne isavai^it ce ou Hs faisaient : c'était un embarras 3 une confusion horrible. Le conseillet de coiar arrive -, le courrier du isénat se place dans un coin j le secrétaire se fak donner les clefs ,- lève les scellés qui sont $ur mes malles, et examine tout avec un trèsgrand soin. Quant à moi , fécais absorbé , |è Portais de momens à autres de i accablement où j'étais par des secousses violentes-, m'occupant peu de ce qui se passait, je me jette à coté de ma femme, je la serre dans mei • bras, je la console, je la supplie de se tran- . Quilliser , d'avoir confiance dans la justice de 1 empereur et dans mon innocence : Nous avons , ajoute-rje , passé long-tems ensèm*blé des momens bien heuteux , souf&ons avec courage un instant d'infortune y il sera court , ina chèïc amie, le gouverneur m'a dit qii*une fois justifié (ce qui ira au plus à quinze jours) je me reverrai dans les bras de ma famille»

( ît )

Fcbute moi , chètêxnm^ que tu n ^ pas xmt fiancne of dinaiie ; les pleurs ne sont d'aucun secours , c est du coursge qu'il faut 5 de la constance; mets en aniyte^ si tu veux^ tous les moyens de sauver ton mari : voilà ton rôle, mon amie, et celui qui ccmvient à une . épouse tendre et fideile«

Je lui nommai après quelques personnes de Pétersbourg à qui elle pouvait écrire.. Il me fut interdit de mander à ma mère ce qui venait de m'arrivef* Je priai donc ma femme de le faire pour moi, et d'annoncer cette tristd nouvelle avec tout le ménagement possible,

Quoique le secrétaire \/eitbrècht s'en fut déjà e lui-même changé ( i )• J avais calmé l'esprit de ma femme par la douceur et la tendresse de mes discours \ elle se lève, salue le conseiller de cour, lui tend la main ^ le prie les larmes aux yeux de prendre soin de ma santé pendant la ^ute, car on lui avait dit qu'aucun de mes gens ne m'accompagnerait. O que mille témoins n ont-iU vu cette charmante femme dans ce moment d'angoisses i que de grâce dans ses prières ! que de beauté dans sa douleur ! Larmes tauinxantes , voits eussiez attendri le cœur le plus farouche ! Mais le conseiller de cour souriait poliment \ ses rides nasales jouaient leur raie:

1 1 I II • • ■ ■ r I .•.! ■■ ■ , , Il .— i^i^— — — ■— I, ■ 1 ■ ■ I Pi. ■»

Sr^toolitè tDà femme datcôr igBLià.k cr quelie deskaiu Ix seciétaire nae demande alors si ) avais sur moi beaucoup d'or ; je me^ ttoinrais plus* de cent béàétks^ à^^peu-près ciAquante ducats » et deux cents écus .en mon«aaic : li m^eiiigage à changer le tout cohtxs des billets russes <|u il désitait que je gardasse sur moi; Cela me parut inutile, car quavais-je besok de cette somme pour m en aller à Pé^ térsbourg ? Arrivé là,.; y trouvais des amis; ne passais^je pas d'ailleurs à Friedenthal oà I avais de l'argent s'il m'en avait Ëillu ? Ma fenirne tout au contraire n'avait point de resfsoiHce) je croyais donc mieux faire de lui laisser le tout; mais le secrétaire insista d'une bçén si extraordinaire pour m'engager à suivre son conseil, qu'enfin j'y cédai en partie^ il eut même la bonté de se charger du changei, et obtint de mon or un prix tres'raisonnable , vu le momenjt pressant dahs lequel j'étais.

Ne pouvant prendre aucime des malles chargées sur ma voitute , je me fis donner par mes gens leur vieux porte»manteau , dans leueilafemïneHde-cbambrexlemafemme plaça u linge pour quelques ^rpalnes. Alors^ayec le même empressement que le secrétaire avait mis i m'engagcr de me garnir d'argent , le courrier du sénat qui était ià^ dit à la femme - der chambre d y mettre beaucoup plus de linge. Elle n'en fit qu'à ^ tête.. N'ayant pu iéas$ir;en

iela , il insista pour que )e biisse un litvf^ tié fécoutai pas davanu^ : il leva les épaules en signe de pitié.

Lorsque je me rappelle à jncésent de sangfroid ces diverses circonstantes, je ne peiuc concevoir comment il ne s'éleva pas en moi 11: plus léger soupçon que j'étais destiné à tm plus long voyage ; mais j étais tellement étourdi de ma sitdation que je n'avais plus d'idées nettes. A l'égard de 1 argent je mé disais bien à moimême qu'il se pourrait que je ne visse pas mes amis de Pétersbourg; mais pour le linge je n'ditendis mot de ce qui fut dit à ce sujet » mon ame troublée était toute à ma femme et à mes chers enfans. J'allais continuellement dé l'une aux autres 5 je les serrais tour-à-toiir dans mes bras, je consolais, je caressais , je répandais, et recueillais des larmes.

Elles vinrent aux yeux du courrier, il fut ému de la façon, dont je tenais à ma famille ; je lui jetai un regard d'amitié qu'il me rendit de la même manière* As - tu une femme ? lui dis-je , il fit signe que oui. — J'ai aussi trois enfans. --> Alors tu me comprends. Il soupira et secoua la tète. Comme cet homme a beaucoup-influé sur mon sort { 1 ) qu'on me permette d'en tracer lé portrait. Alexandre Schulkins avait un peu plus de trente ans^ c'était un ^i j. — = •

(1.) Je me suis trompé sur ce poinc.

komméabsolument sans culture » «ne espèce

de brmç, mais des brutes de la bonne espèce; sa physionomie tenait du kalmouk ; un visage tond , un nez cetroussé , les os des joues fort élevés, de petits yeux à demi*ouverts, le fitont petit et étroit , des cheveux noirs 5 la poitrine « et les épaules larges \ il portait à son coté gau« thé fécysson rond et blanc. des courriers du ' séûat , et autour de son corps la poche poui les lettres; son grand plaisir était de manger et de boire *, il n étsut pas difficile sur les mets» il mangeiiit et buvait tout ce qu'il trouvak» et à la manière dont il s'en acquittait . on voyait que c'était sa principale affaire ; quand il man^ gcait sa soupe» il penchait la tête en arrière » enfonçait da»is sa ooiicbe sa cuiller jusqu'au manche 5 et la versait ainsi dans son gosier » sans y faire nullement participer le palais 1 pendant ce tems il fixait le plafond çt compris itiait son petit frpnt en mille plis horizontaux

3ui agitaient tous les cheveux de sa tète \ c'était e même lorsqu'il mangeait de la viande j il ne la mâchait pas , mais il l'engloutissait : si je laissais des 0$ sur mon assiette , il s'en em« parait sur- le-champ ^ les rongeait comme un dogue , pour prendre ce qu'ils ^avaient de cartilagineux , et les cassait pour en tirer la moelle. Un verre d'eau-de-vie était bien grand S'il ne l'avalait pas d'un coup 5 mais toujours comme le reste ^ en le jetait dans $on gosier ;

ti en -puraiit une quantité considérable S^â» toe jamais me. Le mélange tie lui* faisait tien : ibé^ café, eau-de-vie et pund^s je lui ai va pTaidie de toai cela dans moins d'un

3iiart diieuie, et par-dessus deux chopines e quass (i). Il- mangeait , bavait et s'en-» dormait à volonté à toutes les heures du jour ou de la nuit, je dirai en passant, que h conseiller de cour aurait pu jouter contre lui

Eour tous CCS beaux talôis , et iui était de ien peu iniërieur dans son goût pour les iiquems lottes*

Mais Alexandre Schulkins , malgré toute

sa rudesse, le surpassait pour le moral. On

lui voyait ime setûnbiliié qui excitiiit souvent

^n lui des mouvemens véhémeas, peu du-*

râbles il est vrai , mais viokns et subits. Il

savait quelques petites choses, et le conseiller

ne savait rien du tout. Je më rappelle qu'un

-jour j à la vue cTun coticou , il raconta qud

«W oiseau pondait toujours au nid des autres

*t leur laissait couver ses petits. Le conseillef

^mit à rire , Alexandre ^e demanda si k

*ait était vrai je dis qu'oui : M. le conseiller

lira ses grandes rides nasales en nous iettant

^ 'égard de pitié. Ce que j aurai à dire de

(43) ]^T«tir le Compte d'Alexandre, te verra par la suites l'sâôutecai seulement, pour rnieuf iàiie connaître- son état . au lecteur , que le -sé^t de Péter^urg- en a quatre - vingts setnfalables , prêts ^: porter ses ordres dans les lieux éloignés. Jlsiaom, iexrois, bas^fficiers^ leur c<»tume ressemble à celui des facteua des postes , excepté Tacusson. qui , quoique pareil siux leurs, porte pounant tme inscripN» tion tout-a^&h dia^cente.

, Mais revenons à mes soufErances. Je devais acheter une voiture ; ^n en avait amené plu** sieitts dans la cour de J auberge : cette em^ pktte était une. grande fav^or, quoique je di3^ la &ùre de mes propres* deniers. Or^ .diiiairement,.les gens que l'on arrête sont^ Uns distinction ni dage ni de rang , jetés sur un kibitk ou quelque autre voiture en^ core fins incommode , et sont traînés de la sorte pa;r tous les tenis possibles. En général, je nesaurais nier cms l'on n'ait eu pour moi quelques égards. Je n'en remercie pourtant pas le conseiller de cour ^ je les devais sans doute à des chefs, supérieurs , car mon in^ sensrbïle gaMien était bien inâipabiede s'écarter d'une ligne des instructions qu'on lui avait données.

Persuadé que je n'allais qu'à Pétersbourg^ je n'achetai qu'une voiture coupée , d'aiiieuri iss£z bien trayailiée^ assez légère,. suspendue

sut des ressorts , mais convenable seatémerit jpoar un petit trajet. J'en donnai 500 rouMes^

Ma femme, qui voyait qu'on avait des i^énagemens pour moi 9 redevint plus tranquille. Elle demanda au conseiller si |e pourrais écrire eh route : lui et le secrétaire l'as» salèrent quoiii.^

Enfin le soir , vers les sept heures , tout étant prêt et disposé, je prends congé de mt triste famille* Comme le ^ur thc battait dani ce auel moment, mes niains treÀnblaknt , mes jambes^ fléchissaient, |e voyais à peine devant moi \ même encore aujourd'hui |e ne saurais , sans une vive émotion , penser à ce départ. Que le lecteur permette de faire une Jacune à ce triste récit. Ma femme et mol lions n'avions plus de larmes, nos cœurs àe^ séchés , comprimés étaieht en proie à des spasmes afErcuz. J'embrasse mes enfaùs, je lès bénis., ma femme saute à mon cou et tombe s^is connaissance ^ recevant me& em* brassemens..

Le secrétaire 9 qui jusques là avait paru très* froid, ne débitant que de ces lieux communs que tout le monde connaît : qu'il iaut se sou«^ niettre à son sort , que le chagrin ne sert de rien, et mille choses de cette espèce, qui m'avaient plus d unt fois donné de l'impa* tience s ce secrétaire, dis-je , ne put pas retenir ses larmes* Oh 1 si l'empereur , cet empereur

fensible , car }c sais bien qu il lest^ eut été \k lui-même, ^avec quelle promptitude n eût-il pas fait cesser cette, scène de douleur !

Ma femme ne pouvant plus répondre à md caresses ,' gémissait à voix basse ^ ses yeux étaient fermés -, je pose un baiseï sur ses lèvres^

S eut-être le ^l^mier ^ et je pars tout de suite, Tous nies gens me soutiArent pour monter en voiture, et prirent congé de moi avec auendrissement. On avait écarté les curieux ui s'étaient assemblés dans le vestibule , et ait entrer ma voiture dans la cour pour éviter Tédat; je monte en chancelant,. et je pars tout de suite*

Cest ainsi qu on a arraché un honnête

homitie à £st famiUe. Un citoyen paisible est

furrêté sur im passe-port impérial , sans qu il

sache pourquoi; Non , il est impossible que

lempçreur , le sensible empereur, car il l'est ^

je le sais^ en soit instruit : ce ne sont pas ses

ordres \ quelque perâde abuse de son nom

sans qu'il en ait la moindre connaissance»

Voilà la neuviènie semaine qiie j'ignore si les

miens sont morts ou bien s ils sont vivans ;

peut-être en e^t-ce fait^ je n'aurai plus de leurs

nouvelles, « . , Ma femme et moi, qui.de*-

pais taût d'années n'avions^jamais été séparés

que dçux {bis, ( et queUei absence^ encore!

quinte jours, que nous nç pouvions achever),

IMHis sommes a présent arrachés l'un à l'autre

|)èùt-ètf e proiîr jamais . . • • notis passbns céS longs jours de deuil sans aucune espérance*^ — Y survivra-t-cllc ? y a^t-^le survécu ? Ah î dieu

Il y a bien un an, je m'en souviens avec dôu^ leur 9 que j'allais aux eaux de Pyrmont ^ mal femme venait de me donner un fUs \ trop £iible pour me suivre , je pats seul« Je compte y rester trois semaines qui est le tems nëces^ saire pour les eaux ; dix jours sont à peiner passés , que je ne peux supporter son absence ; )e revole dans ses bras aussi-tôt, et maintenant ^ voilà déjà neuf semaines que j'en suis séparé ; qui sait si peut-être en neuf ans , si jamais peut-être . • . Je ne la verrais plus , et je vivrais • •• je vis ... un rayon *d espérance luit encore à mes yeux ^ j'humecte mes lèpres desséchées de quelques gouttes de son baumd consolant \ si elles tarissent , alors mon dé$es«> poir égale mon malheur : je sais mourir, f^ÙDi et quem dederat cursum foriuna peregL

L nomme qui s esVétudié lui-même, qui connaît un peu le cœor humain-, me croira quand je lui dirai que plus la voiture s'éloignait , plu^ )e sentais jnes esprits revenir et mon cœur re^ prendre des ibrceSr Je cherchais <lans lavenir { quoffirait-il ? de^nouveiles^ recherches, l'exii-» men de mes papiers ; de ma conduite et de ma vie padsible. J^avais affaire à vfk empereur )uM

(47) c^i ne me condamnefait pas sans m'entendrez que poayait-il m'acrivef de fâcheux ? quelque légeis désagrémens^ ^uite naturelled'une langue qu on parle peu : mais me répondais-je.à moi^ mdme^j^urai un interprète ; je serai quelque tems privé de mes aises « de quelques kaoi^ tttdes et voilà tout, Eb bien! est-ce un si grand malheur } Les accès de la maladie chronique qui me tourmeAte depuis douze ans peuvent augmenter : mais il y ^ de bons médecins à Pétersbourg ; quelle raison ai-je donc de me cioire malheureux ? C'est ^ il est bien certain ^ un contre-tems désagréable : mais il n'est que momentané ; je vais voir des amis que je cher« chais moi-même, c'était le but de mon voyage; il est , j'en conviens , plus coûteux : mais c est un sacrifice d'argent^ le moins pénible de tous les sacrifices. D ailleurs j avais confiance que le gouverneur de Mietau aurait grand soin des miens 9 il me lavait promis et il m'avait donné pour garans de sa parole son cœur et so^ humanité ( i )»

Riga n'est éloigné de Mietau que de sept petits milles d'Allemagne ; cependant nous ne

!»âmes arriver qu a minuit. Il était jour fermé , orsque nous nous trouvâmes sur les rives de h Ehma qui baigne cette ville hospitalière ,

(*yOa rern que; qialheureuseneilt moa eif éraAce a éié uompie.

< 4« ) et comme le pom n'était pas rétabli à caïuis des grandes eaux , il nous fallut passer en bateau cette rivière ^ ce qui ralentit beaucoup i\9tre marche.

Arrivés à la porte ^ nôtre courrier clescen4 aux corps-de-garde ^ il y fait un séjour trèslong qui ne me donne pa$ la moindre inquiétude ^ à la fin il paraît , et nous mène à la poste 9 non par la ville^ proprement dite g mais par de longs détours dans ae grandes rues tortueuses et serrées* Nous n'y attendîmes pa$ long-tems ; d'autres chevaux sont attelés tout de suite , et nous partons»

Il est à remarquer que le billet de poste ( Podoroschne ) accordait trois chevaux au nom de l'empereur , et que les. maîtres de poste en mettaient souvent quatre. Ce quatrième était tantôt payé et tantôt il ne l'était pas» dans le premier cas| ils avaient pour eux l'ordonnance ^ et ce cheval alors restait à mes frais.

Nous quittâmes Riga vers deux heures du iBatin par la nuit la plus froide j la nati^re épuisée démandant du repos , je fermai les places et dormis. La poste suivante je m'éveille^ . j apperçois qu'il fa^t jour , sans rien voir de |)1 us , je referme les yeux.

Quel peintre pourra jamais peindre mon étonnement et mon effroi 9 lorsqu en me réveillant quelques quarts d'heures après, je remarque qu on avait changé de route. A p^ine

eus-je

(49) eas-je assez d'empire sur moi-même pour retenir un cri tout prêt à m'échapper* Une sorte d'instinct m'inspire de me taire. Je ne saurais d^ire ce qui se passait en moi ; où me conduisait-on > où aÛait-on visiter mes papiers ? ui devait donc le faire > enfin que voulait-on e moi 3 Toutes ces questions bouleversaient mon cerveaa sans m'en apprendre davantage : pouvais-je penser qu'on me traînait au bout de l'univers sans me faire au moins mon procès.

Arrivé à la poste, je demande du café, moins par besoin que pour gagner du tems ; tandis qu'on le fait, je me promène dans la chambre avec ime grande agitation d'esprit ; le conseiller ctaît près de la voiture causant avec le maître de poste , le courrier du sénat t'observait de la fenêtre , et attendait qu U ne regardât pas. Fédor Carlovîtsch , me dit - il , (c'est ainsi qur'on m'appelait suivant l'usage russe ) , nous n'allons pas à Pétersbourj^, noiis^ allons bien plus loin. Où donc , lui dis-;e eii bégayant. — A Tobolsk , mon cher. — A Tobolsk ? ^- A ce mot je chancelé , un tremblement universel ^ fait sentir dans tout mon corps. — Lisez-vous le russe ? ajouta-t-il ( ne quittant pas le Conseiller des yeux ). Un pcu^ lai répondis- jes. *^ Vdyez le bîUet de poste* - — Je lis : Par ordre de S. M. I. etc.

(5o) de Mietau à Tob^lsk , M. le conseitler de cour Schtschekatichinetquelat/un tii^eclui, accompagné d^ un courrier da sénat pour affaire de la couronne > etc. Qu on juge si Ton veut les sensations que me fit éprouver cette affreuse découverte : fêtais comme frappé de la foudre. J*avais voulu vous le dire à Mietau , ajouta le courrier ^ mats où nous observait \ je vous ai plaint èih& ce mo^ ment • • • j'ai une femme , des en&ns , je sais bien ... Je le remerciai , il me pria de ne pas laisser entrevoir qu il m'avait fa^t c«tte confidence ^ car c était , disait - il ». un homme bien dur que M. le conseiller.

Le conseiller rentra ^ heureusement qull n'en savait pas plus^sur Tarticje des phy$io* nomîes que sur Thistoire des coucous , sans cela comment eût-il été possiUe qu'il pe remarquât pas la paient de mes joues et le tremblement cpnvulsif de toute ma peisonlte ? Il but un verre d'eaU'<le-vie sans rien- voir» On apporta le café » qu'on juge bien que je fie goûtai pas; je prétextai une indisposition^ etc. c j'en avais une grande. Je payai le cafié que le conseiller prit, et nous nous remîmes 'en route. La secousse du chemin me r«ndijt VM& idées } alors , pour U première fois » il me vint celle de la fuite. On. Me con<kiit e4 Sibérîç , disaiihje a„s»n$ qu'on m'ait eQlçndu., sans procédure 9 sans jugement , par la seule

(50 ikce éîtm pouroir tjraneiqaé , sans mt dira m£me pourquoi j'y suis conduit.

Non , cela est incompréhensible ; Tempe*^ reitf n en sait rien , ou je suis la victime d'une, horrible imposture : ce ne sont donc pas mes papiefs qui sont la cause de mon arrestation ^ oh les aurait examinés avant de me faire subis tte peine atissi affireuse ; il faut qu'il y ait eu des plaintes graves sur mon compte *, on a pré« S6mé de £iU5Ms preuves, et le calomniateur^ pour nepasrtre confondu , me fait exil» sans m'^tenore. • • Enterré vif en SU>érie.^ ^ En Sibérie ! • é • eh J comment m'y justifier ? mes plaintes perceront-elles jusqu'aux rives de la Bdtique? qu'elles y arrivent, sur quoi appmrai^îe ma justification , quand j'ignore ce <lo&t on m'accuse } Prenons la fuite. Cette idée restée fixe dans ma tête , devint bien^ une tésolmion.

Sur le haut d'une colline^ au hoià de la Duna, là où se trouve la poste, est un ancien château d'tm prince de Livonie , qui, s'y étant très-iong^ems défendu contre des hordes df chrétiens, reçut le baptême avec tous ses sujets;. La vue pitlorssqtie de ces ruines me fit naître fidéed'y ch^d^r un abri , etissé-je dû y périt de faim. A cette idée se joint nn souvenir: je me rappelle que cette tecxe , appelée Kokenhusen, appartient àun baronde Lo^enstern dom jfwtàé^ fait la comuUssance en Sbx^ \ îl

passait pour on homme honnête, je le savais ^ et dans ce cas urgent il ine vint en pensée de me livrer à lui*

Nous arrivons devant la poste ; le maître et sa famille me semblent de bonnes gens* Tandis que le conseiller est un peu loin de moi et que l'on met les chevaux, je demande, en. allemand : A qui est cette terre? — Au baron de Lowenstem , répond-on. — Où demeuret-il } — Là bas. — On me montre sa demeure un peu dans le lointain. — - Est il chez lui?-— Non, il est à quatorze/ventes, chez son beau-frère, à Stockmannshqf. r^ Et sa famille aussi > ( je connaissais sa femme ^ la meilleure créature du monde , et ses en£suis dignes de leurs parens. ) On répond oui. —

Stoçkmannshof est-il sur la route ? Vous

y allez passer. Dorpat en ^t-il loin > — -^

A seize milles^— Il ne fut pas possible d'en' demander davantage , les chevaux étaient mis ^ et Ion part.

Il arriva un événement en route qui me fit assez de plaisir; Nous avions un cheval rétif qui tout-à-coup ne veut plus avancer; le postillon s'y prend de toutes les manières pour rengager a bouger de sa place : peine perdue % les cris, les coups de fouet ny font rien, et l'animal est indocile. Mes compagnons se mettent à jurer, ils accablent d'injures la na^ tion lettonlenne. £nfin^ ayant tout épuisé ^

(53) notre courriet décharge son humeur contre le postillon avec force coups de poing. Celuici offensé saute à' bas de cheval , et dit expressément qu'il n y veut plus monter si on le traite de cette sorte. Cette déclaration était bien naturelle , mais elle met en fureur monsieur le conseiller , qui descend de voiture ^ coupe une branche forte au premier arbre', saisit l'autre au collet , le terrasse et l'assomme de coups. Il lui ordonne après de reprendre «es guides, s'il ne veut pas le voir recommencer; mais tandis qu'il s'en va remonter en voiture et que. notre courrier lui aide à s'v placer ,ie postillon , qui a de bonnes jambes , est bientôt à cent pas de nous. En vain le courrier veut l'atteindre, l'autre a déjà ûn& trop ^a«de avance, il est obligé de retourner. Nous voilà donc sur la grande route avec un cheval rétif,- et personne pour mener. Que devenir dans ce triste embarras? retourner, c'était le meilleur, aussi le fîmes -nous tout de suite -, mais nous n'allions pas vite , car le courrier qui avait pris les guides né savait pas du tout conduire, il allait a droite et à gauche^ ce qui valut' encore au peuple lettonien, fort étranger à cette affiaire , une tkyrielle de juremens et d'infâmes propos.

Quand je dis juremens , j'ai tort ; je ne dois pas employer le pluriel , les Russes n'^n ÔBt qu'un j qui vaut, il est vrai, tous les

( 54 ) autres» Us souhaitent, par exemple, à celai conue qui ils s'emportent , que le diable fasse ie -sa mère une gueuse, et ils expriment ce voeu d'une manière si claire et si nette , que les ennemis des sens cachés sont parfaitement satisfaits. Je n'exagère pas quand j'assure que dans cette seule journée nos gens ont proféré mille fois cette ordure : ce mot obscène est aussi conimun chez les Russes mal élevés ^

Sue chez les Anglais le god dam , et le mot e monsieur dans la bouche des Français d'autrefois.

De retour à Kokenhusen , M. le conseiller porta plainte contre le postillon , mais sans parler des coups donnés. Vous l'aurez malttdkxé , dit le maître , car c'est un bon su^tb On nia Je fait; le maître de poste me regarda» et je dis oui avec un s^ne de tête.

On sait que le sentiment de ses torts »cit9 dans lliomine grossier des mouvemens de co ière \ notre conseiller de course trouvant dans ce cas, vomit un tas d'horreurs et de saletés atroces qu il accompagna de menaces. Mais comme le maître de poste n'avait, selon les lois, d'antre ressource que de se plaindre» sans pourtant arrêter ie départ du courrier » il nous donna un nouveau cheval : un nott<>> veau postillon fut plus difficile à trouver , ce qui nous fit attendre un tems considérable » nais pour mon compte j'en éuis poi fiché» ,

Pendaat ce tetnsj'éuis resté tout se«I daas k voilure ^ le £ière du cn.aître de po$tc s ap proche alc^s de mot , et me dit d'un ton tx»> Qtarqué : votre nom n'est pas au billet. Je ne 9IS que répondre» J'appris depuis que né s'y trouvant pas ^ le maître avait le droit de X9nioser la poste. Si j'avais su cela plutôt , je l'aurais engs^é à user de son droit. Qu'aurait &it notre conseiller ? il eût été forcé d'attendre, il eût fallu se pourvoir à Riga. Le gou^ verneur de Riga, ignorant tout cela, aurait éait à celui de Mietau ^ ce qtii aurait pris un tems considérable , et ici , comme en toute affaire, c'était beaucoup que de temporiser i' l'eusse eu par là le tems de disposer ma fuite y nais dans l'ignorance où fétsiis , je ne profitai pas de cette utUe ressource, et tout étant k l'ordinaire , nous partîmes l'après-dînée.

J'observai le pays pendant toute la route , ^ principalement Stockmannshof. La Duna coulait à la droite. , à gauche étaient grand «ombre de collines , toutes couvertes de bois. Noos fûmes à six heures à la poste frontière (i). : Bientôt cen s^a fait, me disai-jeèn moi« même. La Livonie passée ^ tu n'auras plua d'amis, aucune cotinaissance, pas un homme ^ui parle la même langue que toL Cest Tins-* tant ou jwiais d'ezécuter la fuite. Je déclaras

■ l^»Wi

0 ) ^foaàètp de U Uwanie et de b pMfince de "Wttftk*

Aofic à f instant que , quoiqu'il fût de bonne heure, je ne pouvais voyager davantage , et que je voulais me reposer. Cette demande déplut i monsieur le conseiller \ il aurait bien voulu me mener plus grand train -, il s'arrêta pourtant, mais s'il eut cette complaisance, c'est qu'il était sans doute exprimé dans son ordre qu'il n'en devait pas manquer pour moi.

On se dispose à passer là la nuit. La poste avait l'air misérable , la chambre pleine de cochons, de poulets, était extrêmement dégoûtante. Je pressai fortement pour qu'on allât plus loin à certaine hôtellerie que j'avais ,ap- J>erçue, et qui , étant bâtie en pierres , semblait ofirir plus de commodités. Le vrai- de cela , c'est que la poste était un lieu peu convenable pour exécuter mon projet.

Cette auberge où nous nous rendîmes , était tenue par un Israélite, et dépendait de Stockmannshof > eUe faisait face à la grande routé qui la séparait de la Duna, A quelques pas de là commençaient les collines qui faisaienf toute mon espérance. Le courrier commençaà préparer lespuper. Il vanta son talent pour faire la cuisine, etitua une poule dont il promit un excellent bouillon. J'eus l'air detre enchanté de ces préparatifs , et cependant j'allai* avec mon conseiller promener devant le cabaret. J'exaniinais les bords de la rivière , les radeaux de bois flotté qu'elle portait. Je prc-

nais, sans mot dire, connaissance du pays; je rentrais dans ma chambre de tems en tems , et regardais la fenêtre qu'un simple cordon attachait. Je vis avec plaisir quelle secon* deiait mon espérance , et qu on pouvait Tou* vrir et la fermer sans bruit«

Le conseiller, en cherchant quelque chose , avait laissé du papier sur la table j j'en pris par précaution une feuille, ne sachant pas encore ce que j'en ferais.

A neuf heures le courrier apporte le souper. Cétaît premièrement la soupe succulente, ensuite un saucisson ', et de l*eau- de -vie de Dantrig, La femme-de-chambre de ma femme avait placé ces deux derniers objets dans la voiture sans que j'en susse rien.

Pour faire honneur au talent du courrier, jt pris quelques cuillerées de soupe ; j'aiiectai même quelque gaité qui parut assez naturdle. . L'ame obéit ici beaucoup mieux que lexorps , car malgjré toutes mes tentotîves , il me fut impossible d'avaler un morceau. Je prétextai une grande lassitude pour excuser mon défaut «appétit.

J^ quittai donc la table, songeant à me coucher. Mon compagnon voulut que je.prisse le lit , le seul qui fut dans latioerge -, mais comme iî se trouvait dans'un coin éloigné , je dis .qu'il était sale , et^ préférai du foin que je me ns étendre à côté de la fenêtre. Ma robe-

fîtt mise par dessus ; fe m enve^ loppai dans mon manteau , et f allais me iet^er ainsi tom habillé sur ce fit de campagne , <]iiand te counier s'en vint pour me tirer mes bottes. Heureusement ii les mit près de moi p je me couchai , et je feignis un sommeil qu'eut pense bien n avoir ^ qu'imaginaire.

Mes compagnons restèrent à table aussi fong'tems^qu ils y eurent à boire et à manger. Ils se couchèrent ensuite. Le conseiller se mit sur un banc près de moi ^ séparé seulement par la. table. Au dessus était la ienêtre par ou- / j espérais m*évader. Poux le courrier , il fut dormir dans la voiture qui était tout près dé la fenêtre.

Il était onze heures à'^peghprès. Le tems éiait obscur quoiqu'il y eut pkine lune. Le conseiller dormait. C'était là finsfant £ivo- . xable ', mais y par malheiu , nos maudits )iiiâ ( c'était la veille du sabbau > chantaient et criaient à tne-tête. Ils traversaient notre cham-^ bre avec de la lumière ^ tafitot l'tiote , taato^ sa femme , et tantôt les enfans. C'était un ta^ page d'enfer qcd réveillait souvent le conseiSer. Il pestait » il jurait. Je joignais mes^ prières à ses imprécations , mais nous eûmesi beau faire , )e train dura tome la nuit jusque vers les deux heures que nos Israélites fureoft es^ se coucher ; alors tout fitt tranquille*

. Profitant de ce grand siknct qui ass6itp]s«saules esprits, je^nge i mon affaire. D'abord J9 me mets à genoux et dénoue doucement k cordon de la iènetre ^ ce qui si fit sans bruU et sans difficulté. Notre courrier ronflait, autre point qui me rendit tranquille. Je cherche en tâtonnant mes bottes , et les tenant en main , ainsi que mon manteau , je monte sur la table : j'emploie en le faisant toute la pru<* dence possiUe , je souffle à peine et retien» tout mouvement aussi-tôt qiie j entends le con-^ setilôr jcemuer. Tout cela va le mieux du monde j mais voici un grand embarras. La fenêtre était à hauteur d nomme ^ à l'instani; ou ')f veux passer , ma jambe que j'avance ne peut gagner la terre , et ne trouve dan^ le mur rien qui puisse la porter.

Que &ire } avancer l'autre } je ne le puif; sans m appuyer ^ il faut mes deux mains pour cda , et ma gauche n est pas libre» Jetter mc;^ effets dans la rue i ils vont faire du bruit en tombant , et si le conseiller s'éveille avant i]|ue je paisse les r^indre, adieu mes beaux projets j Je n'avais cependant d'autre parti à prendre ; en conséquence je risque le paquet , je gUsse: dmicement mon manteau s il sert de coussin 1 mes bottes qui arrivent l'instant après san^ bruit ni aucim accidem » alois ç est mon ton; de descendre. Je m'appuie fortement d^ mains , je m'élance au ddpkors » «in de mei

pieds atteint la loue de la voiture , l'autre touche terre , tout est fini.

Tout sorti que j'étais^ il me fallut penser à autre chose. Le courrier ronflait de façon ^ me promettre un long sommeil y mais le froid de la fenêtre peut éveiller le conseiller^ qui se serait bientôt appercu de ma fuite, rour éviter cet accident ^ je tire la fenêtre à moi 9 le plus près que je peux \ )e tourrie ensuite le coin du cabaret, je m'cYiveloppe ^ans mon manteau et je passe mes bottes.

Je fis d'abord quelque chemin dans une prairie humide , derrière le cabaret , mais je revins bientôt retrouver la grande route. Mon plan était d'aller à Kokenhusen , et d'engager le maître de poste à se charger de moi. L'espoir que je fondais sur cet homme ^t sur sa famille, reposait en partie 'stà leur physionomie, et en partie sur les désagrémens que le maître avait eus la veille,' et dont il voudrait se venger. Je ne crus pas d'ailleurs qu'il se montrât insensible à une somme considérable dont j'aurais payé de grand cœur ce service. ,

- Que s'il eût répugné à me garder chez lui , ou que dans le fait^il n'eût pas eu de place , je me cachais alors dans les ruines du vieux château de Kokenhusen , et je* fesais seulement un accord pour qu'il m'y portât à manger. Ensuite par son moyen j'instruisais le baron

de Lotrenstem , qui de son coté avertisnit ma femme^ et ma femme nos amis; en an mot, j'avais fait un plan qui paraissait tics-pratin cable , mais que fai des raisons (i) de ne pas expliquer plus en détail ici.

Une chose avait gâté mon plan. Il fallait arriver de nuit à Kokenhusen , pour que le conseiller ne prît pas les devans ; mais le^bat du juif m avait trop retardé -j il était bien trois heures ; il m'en.fallait près de-cinq pour parcourir un si long chemin. Il pouvait arriver que le cçnseiller se levât de bonne heure et parvînt à mè joindre; d'ailleurs, je devais craindre de me montrer de jour à Kokenhusen, où je pouvais bien croire qu'on vien* dcait me chercher, en mettant en même tems du monde à ma poursuite. Je me décidai donc à continuer mon chemin tant que la nuit durerait , et à gagner les bois qui couvraient les collines, aussitôt que le jour viendrait à se montrer.

Tout étant ainsi combiné, je suivis le grand chemin , prenant , quand je pouvais, des prairies adjacentes , où je marchais parallèlement. Je vis , à la clarté de la lune , une maison que j'avais prise Ja veille pour un pavillon militaire. On trouve en Livonie beaucoup.de ces maisiMis , éparses ça et là dans la plaines

(i) Cet. laicoBS D*ezisiaac plus, )*eD parkrai plus tard.

dies senreiit aux officiels , lorsque kuxs rëgt* jQiens sont dans les environs ; une fois partis , on les referme. J'avais vu , la veille , portes et volets ferm^ , et la guérite vide: je lavab crue inhabitée, .

Dans cette peisuasion , comme eUe était éloignée du grand chemin , je voulus passeï^ Outre.

Qui va là } crie la sentinelle. Je fus fort efirayé de cette demande 5 à laquelle je, ne m'attendais pas : je fis pourtant la réponse ordinaire.

Quel chemin prend&-tu ? où yasrtu î —— A Stockmannsfaor. — Mais le grand chemin est là. — -> Je ne 1 ai pas vu.

Je veux passer , mais - — HsJte. *«-^ Clmtl mon ami, lui dis>je, je suis de Stockmanns* hof le gouverneur , je viens de voir la fille ^ ne dis pas , je t'en prie , que tu m'as appetçu. Je joins à cette prière quelque argent de ma poche-, il murmura, mais me laissa passée

Ce petit accident m'avait rendu timide j je craignis pareille aventure et suivis bon^ nement le chemin : si on y était vu, du moins n'étai^on pas extraordinaire ^ d'ailleurs , j y marchais beaucoup mieux.

Mais voici une autre aventure^ A quelques Werstes de là j'entends battre l'alarme , k»ez )otn derrière moi. Il faut connaître cet usage* Dans ks viU^es de Q.ussie, ei m&iiùc à^s

les lieux fort écaités des villes , on suspend une ptanclie entre deux barres de bois. Quand on veut fassemblec les valets pour les repas, ou bien pour des ouvrages , ou seulement euand on veut marquer l'heure^ on £rappe oflssus avec un gros maillet, ce qui produit un son perçant , qu on peut entendre à de très-grandes distances. Je iîis saisL U est bien matin, me disais-je,les valets nulle part ne déjeunem sitôt ^ ce n'est pas Theure quon annwct , on la bat bien différemment et les coups se suivent ici avec plus de vitesse. Ah ! ^ le vois , le conseiller s'est apperçu de ma laite ^ il donne l'alarme sui cabaret, ou bien il a/causé avec la sentinelle, qui aura dit ^ elle m avait rencontré y il me poursuit sans wuie et fait sm son passage assembler la campagne C0«

Ce carillcm , enfin , me parut tcès-suspect, ^m'engagea à quitter ,1a grande route. Je >i enËMice aussi-tot dans un épais taillis. De tais en tems je trouve des clairières que je averse pcomptement , cherchant tant que je peux la ]Mrotection des arbres. Petit-i-petit le wis devient plus épais , je vois une c<^ine ^ me promet un aixi &vorable, je m y ^^cods par le plus court chemin ^ ce chemin

\ï) S! mes tonjccnires étaient justes « c'est ce que je n*sâ AU tt <kpflfe^ a'ajast )»4w fnj^ de nq» fébk*.

(^4) me jette en un terrain humide ; à mesure que j'y marche , il devient plus fangeux -, j'entre jusqu'aux genoux dans une boue épaisse, je m y débats iong-tems ; mais mourant de bLtigue , je reste immobile au milieu. Le jour vient, à quoi me sert-il ? le taillis est épais ^ de jeunes sapins m'entourent , je ne vois pas à dix pas devant moK Que faire ? retournéi: 1 Ah ! la mort certaine m'eût semblé préférable à la nécessité de prendre ce parti. Sitôt que je me crus remis , je rassemblai mes forces , et après plus d'une heure d'une marche pénible, j'atteignis la colline. Elle n'était pas^ de près ce qu'elle m'avait semblé 5 je l'abandonnai donc, et continuai ma marche. En poursuivant de colline en colline, je trouvai des^entiers qui conduisaient à de petites pièces de terre mal cultivées , dans le bois ; je les* évitai toutes avec un soin extrême ; mais cela m'arriva souvent , et dans des sens tellement' opposés, que, vu le tems couvert, je n'eussepas su le soir où regagner la route, si je n'eusse eu pour guide les eaux de la Duna, que je croyois toujours entendre. Enfin, après tous ces détours , après avoir vingt fois rejeté une place , je vois un bouquet de sapins , fort sombre et fort touffu. Au milieu d'eux, deux grands bouleaux sortis de la même souche , joignaient amicalement leurs branches. Ils me rappelèrent nu femme. Une union si tendre.

il semblable à la nôtre, me parut tm hcnreur présage -, je leur donnai la préférence , né CToyant pas , sous leur ombrage , éprouver rien qui fut fâcheux.

Il n était que sept heures. Avant dix heures du soir, je ne devais pas songer à les quitter : jeus donc le tems de combiner ma marche. Dabord , je décrottai mes bottes , et me serais aussi séché , si le tems eût été plus chaud et le lieu moins )|umide •, je m'enveloppai de mon manteau, et je m'assis contre mes arbres, Les sapins me formaient une épaisse mutaille; si on la perçait à trente pas, on trouvait des bois de défends fort hupiides, terminés par une colline absolument chauve et aiidè; je voyais à travers les branches ceux qui auraient voulu descendre la colline ou traverser le taillis, A droite , à gauche et par derrière étaient, à perte de vue, des bois.

Alors je me dis à moi-même : Stockmannshof est tout près ; c'est là où demeure le chambellan de Bayer , père de madame de I-ovenstern \ j'ai entendu vanter cet homme ; ^ façon de penser est noble ; et en effet sa fille auifâit-clle d'aussi excellentes qualités , si die ne les devait à l'exeniple et aux soins de parens estimables? Je pensais donc, si jy allais le soir , pouvoir compter évidemment sur lui ; .mais je fis après des réflexions conttaires. Cette terre, est près de la route , me

js-|e \ le coBseilier y sera veau , il autia fequis le vill^e poiu: m'arrêter par-tout oà je puis être \ comment parler à M. de Bayer sans me faire jour à travers ses laquais 3 lU se trouvent par là confidens de mon secret ^ et arrêteront la bienfaisance du maître : tre nest pas là un homme qu'on puisse, tenter avec une récompense -, rien ne saurait me le fendre favorable que le seul élan de son coeur. Mon premier plan est préf^yable : allons à Kokenhusen ^ en vain le conseiller y a semé l'alarme , en vain m y a-t41 prévenu : les gens que l'y vais voir riront de sa détresse et me prêt^ont secours pour se venger de lui, A-t-it donné de f argent; je doublerai la sonune. Pourtant il est bieti»boQ d avoir la journée 4eyant moi pour calculer les évènemens fo^ sibles.

Après ce petit conseil 5 je tirai de ma poche la feuille que j'avais prise 5 j'en fis plusieurs morceaux, et avec un crayon j'écrivis de mes doigts humides une lettre à NL de Bayer , une au oaron de Lovenstern, une troisième à ma £smme et quelques autres billets 9 dont je ne puis rien dire ici. Pendant que j'écrivais^ il survint un orage* Je savais qu'en pareil cas il est très-imprudent de rester sous des arbres ; il ne me vint pourtant pas en idée de quitter cet abri paisible : je dirai même avoir désiré q^e la foudre yî^t obligeamment m y chercheit

( ^7 ) fai toujouis regardé cette façon de- cesser

. comme la plus désirable 5 et l'eusse reçu comme un bienfait, une mort Isi douce qui eut fini si promptement mes maux«Mais les choses furent autrement j l'orage creva par une forte grêle qui se changea bientôt en pluie ^ je fus trempé des pieds jusquà la tête.

Cependant cette pluie désobligeante en soi » fat dans un sens très-secourable: j avais une soif ardente , le dessèchement de ma langue était td ^ qu elle s attachait à mon palais. De belles gouttes d'eau pendaient des arbres » fy fuspcKter^ les lèvres, et promenai ainsi ma bouche avide sous chaquepommedesapin.Ah! je.n ai jamais mieux senti cette iniage de la bU)ie , où le in^uvais riche demande une goutte d'eau ouï voudra en vain rencontier ! Lorsque j eu$ ëpuisé celles qui m'entouraient 9 je fus à quel* ques pas pour m'en procurer d'autres ; souvent le devais employer de grandes précautions : par trop de convoitise j'arrivais comme un étourdi et la gputte tombait, sans que je pusse l'atteindre : je devins enfin plus adroit > mais un bote non invité sut me ravir bientôt cett^

. boisson jEcugale i le spkil à midi avait tout enlevé.

J'entendis une voiture rouler sur un chemin que je pris pour la toute; je pensai que c'était la mienne dont le conseiller se servait pour mo chercher plus a son aise i excepté cela , nul

jtutre bruit occasionné par créature humaine ^ n'avait frappé jusqu'alors mon oreille : mais à midi il en vint un qui remplit mon cœur d'épouvante. Un paysan à cheval trottait ça et là dans la plaine ; il parcourait les prés , inontait sur la colline; redescendait, examinait, fouillait tous les buissons. Ne sachant plus où diriger ses pas , il venait droit à nia retraite : heureusement cette touffe bienfaisante qui m'avait donné un asyle, jeta sur moi un voite impénétrable; il s'en alla. Je m'étais assuré avant, qu'aucun chemin^ n'allait de ce côté : c'était sans doute un paysan qu'on envoyait à ma poursuite. -

Une demi-heure après, une charette passa dans cette même partie du bois , mais elle ne fit que traverser ; dans ces deux cas je m'éta is couché ventre à terre.

Je m'appercus l'après-midi que la foret qui se trouvait derrière, n'allait pas aussi loin que je l'avais pensé j il passait souvent des voitures devant et près de moi. Trois ou quatre villageoises que j'entendis chanter et foiatrer entre elles , ne me parurent pas du nombre des paysans chargés de m'arrêter -, je supposai par U qu'une route quelconque se trouvait dans les environs.

Mais, à cinq heures du soir, j'éprouvai une jBrayeur qui surpassa de beaucoup toutes les autres y j entendis des chiens de chasse et une

voit ^ui les exdtain Joseph Pignata qui , lorsqu il échappa des prisons de 1 inquisition fut poursuivi par des chiens de chasse, me le* vint alors à l'esprit. Je savais à la vérité qu*ea Livonle les chiens n y chassent pas les hommes \ mais lanimal qu'on poursuivait pouvait se diriger vers moi, les chiens en suivant la piste seraient venus à mon buisson : on sait que quand ils voient un homme, leur aboiement n'est pas le mêmej ils m'auraient donc fait reconnaître à celui qui les conduisait \ il s'en fallut de moins de deux cents pas qu'ils ne parvinssent à ma retraite. Dans cet état perplexe, je me cachai dans mon manteau et me livrai bonnement à mon sort y mais pourtant peu-à-peu, la chasse s'éloigna , les chiens suivirent le gibier qui avait pris une autre route»

Je né sau}çai3 dire à présent si c'était vrai* ment une chasse ou des chiens dirigés sur moi, Jai tout lieu de penser que j'étais bien vraiment l'objet de leurs rechercnes , car c'était \z saison où les chasses sont fermées. D'un autre cote, cpmme on sait ^ les chiens de bergers et de pâtres poursuivent au printems le gibier , et ibnt un grand dommage aux chasses.

Outre l'effroi causé par les dangers réels , j étais encore en butte aux prestiges mensongers de l'imagination. J*ai bien pris trente fois pour un homme , un. vieux tronc d'arbre qui ^ trouvait dans le bois de défends ; ce Tut

( 70 ) bien pis quand le jour devint sonore. JTap^' perçus devant moi un homme à bonnet vert avec une veste de même , qui me couchait en joue : je voyais son fusil , les traits de son visage qui étaient agréables et même pleins de bonté : ce fut au point que j otai mon manteau et fis différens gestes pour qu il reconnût son erreur^ jusqu'à ce qu enfin je ^revins de la mienne,

S^ je fusse resté plus long^t^nuMans ce bois , j'en aurais éprouvé un dérangement d'esprit ,

Îui m eût conduit peut-être à la démence* avais la tête en feu , un bourdonnement dans les oreilles 5 des étincelles devant les yeux; mes pieds étaiem gelés , mes mains de même 1; mon* corps transi et mon pôuts convulsif.

Je me sentais malade , très - malade , en dirai-je ce qui me soutenait } ma femme. Cette femme céleste. Le doux nom ^Emilie ^ exprimé doucement , ranimait les dernière» étincelles de mes forces , et relevait mon cou^ rage abattu. Maiscetalisman-E n agissait que sur 1 ame , la nature épuisée voulait d'autres soutiens.

Nous étfons à samedi au soir. La posta avant Mietau , j'avais pris tme beurrée et une tasse de café^ le lendemain 9 un biscuit; le vendredi , trois cuillerées de soupes du re^M pas la moindre chose -, excepté ttïts godinet d*eau, fêtais à jeun du jour : je savais qui!

falkit manger^ si je ne voulais périr dans le bois ou sur la route. Quelle pauvre chose que l'ar^ gent I J'avais sur moi -sept cents roubles , et avec cette somme pas un morceau de pain^ Joignez à cela que le sommeil n'avait pas fermé ma paupière \ car il faut bien compter pour den ce court assoupissement qui me surprit dans la voiture, dt qui ne m avait pas rafraîchi.

Lorsqu il fit plus obscur^ une bécasse passa sur ma tète. Sa voix rauque et criarde réveilla dans mon ame la sensati^ d'un de mes doux passe-tems. Je m'étais fait une fête, étant en Li^ vonie , d'«mployer les belles soirées du prin^tems à chassa cet oiseau de passage , qui » comme on sait, esc kèsHcatc en Allemagne. Au souvenir de^ cette espérance trompée , miHe autres se joignirent avec la promptitude de leclair. Je suivis la bécasse en poussant tùi soupir \ c'était Thet^e où elle sort du bois, et elle mVvemssait qu'il était tems de faire de

même.

Voulant couper au court pour regagner la toute , je traversai un de ces chemins qui sont dans les forêts pour le transport des coupes. Jarrive au ntoment mêmeoù quelquespaysans y passaient au grand trot avec des cnarriots ▼ides 5 ne pouvant recttler , j'employai à l'instant ma ressource ordinaire. Je me couchai par terre , en m^abaadonnant à mon sort. Lé

buisson où j étais était extrêmement clair ; j'eus pourtant le bonheur de n y être pas vti* A peine furent-ils passés ^ que je continuai ma route dans la même direction que j avais prise d'abord. Je m'appèrçus bientôt qu au lieu de me sortir du bols , elle m'y enfonçait davantage, et que .le bruit que j'avais cru jusque là être celui des eaux de la Duna, n'était rieQ autre chose que l'effet du vent sur les arBres , lequel bruit s'entendait par-tout. Que faire alors } reprendre mon marais } le pouvais-je dans l'obscurité ? La faim , le froid et la fatigue m'eussent mis aux aSois » et mon corps laissé là à la merci des loups en serait devenu la pâture. Je cherchai donc le chemin aux cHar- riots , et quoique la recherche fût difficile , j'y parvins un quart d'heure après.

J'y marchai vite, mais je crus entrevoir qu'il me jetait trop de coté. J'en fus certain lorsqu'arrivé sur la grande route , je lus sur le poteau (i) que je n'étais encore qu'à trois wcrstes de l'auberge.

Il me restait près de cinq lieues pour arriver à Kokenhusen. Comment les faire dans l'état pu j'étais } Je m'approchai de la Duna , et fus puiser dans mon chapeau de quoi calmer la soif la plus ardente. J'en ressentis bientôt les I .....■■ ■■>-...> -

(i) U y a dans toute la Russie des. poteaux qui, de wcncc eu werscc , marqucac la distance des villes.

dangereux

( 73 ) clangeretix éf&ts , par les douleurs d'une cù* lique af&euse. Ma gorge était si enflée et si sèche qu a peine pouvais-je avaler. Espérant que la marche adoucirait mes maux, je me remis en route , quoique le chemin fût encore fréquenté. Tantôt il me fallait gagner vite une haie, pour me mettre à labri a une rencontre fâcheuse ; tantôt faire un détour pour éviter un bruyant cabaret. Souvent un chien de garde aboyait de fort loin 5 je devais au plutôt éviter sa poursuite , car sHl ne se fût pa^ contenté de sesCTis, je n'avais d'arhies pour résister à des attaques qu'une seule paire de petits ciseaux ; enfin j'avais compté parer à tous ces accidens^ en me glissant le long de la Duna , et le rivage était plein de radeaux où l'on voyait des feux et des hommes marcher de droite et de gauche. Il fallait donc changer de marche , coulant tantôt le long de la Duna , passant ' après à travers les buissons , ou rejoignant la toute. Ce fut en biaisant ainsi que j'arrivai sur les onze heures , sous les murs de Stockmannshof.

Le château où demeure le chambellan de Bayer est situé sur une colline. Un jardin en terrasse conduit sur le grand chemin, où il finit par une porte de fer.

On remarquait encore des lumières au château , mais peu-à-peu elles s'éteignirent. Il n'en resta, alors- qu'à l'étage d'en bas. Je mi*

( 74 ) le doigt sur le loquet de la porte \ je la trouvai ouvate. Alors je revins en moi-même sur le parti que je prenais. Je ne pouvais aller à Kokenhusen , car je ne marchais plus , je chancelais comme un honune ivre ; ma colique d'ailleurs ne me laissait point de repos et ma gorge était plus ardente. J'entrai donc au jardin

Eour gagner le château. J'apperçois une figure lancne. Serait-ce une femme ? me dis-je. Si l'avais ce bonheur ! Les femmes sont compatissantes , leur pitié nous secourt sans aucun examen. Allons à elle • • • • J'approche , mais je ne vois qu'im Neptime de pierre placé au milieu d'un bassin.

Me voUà de nouveau livré à tous mes doutes. Mes raisonnemens du bois me revieiuient aussi-tôt. Je m'enfuis brusquement et continue ma route. Mon ame brave mon corps pendant un très- long -tems, mais après un demi-verste les besoins dudemîer l'emportent. Exténué de faim , de fatigue , de douleurs , je tombe sur le sable , en proie au plus grand désespoir. J'avoue qu'en ce moment Fidéc du suicide *se vint of&îr à moi pour la première fois , et si au lieu de mes petits ciseaux j'eusse eu le poignard dont je me sers quand je voyage , j'aurais certainement attenté à mes |ours. Je l'avais par borheur laissé à Mietau à ma femme j allant à Pétersbourg je craignais de lavoir sur moi. Cette arme qui n était

(75 ) pour moi qu une défense ^ lorsque marchant en avant de ma voitiire, je rencontrais de mauvais chiens , y eût peut-^tre paru suspecte. Ce fut par précaution que je la laissai a ma femme , et je bénis cette précaution , car le sage, ditSénèque, ne doit pas se hâter de sortir de la vie , telles raisons qu'il ait pour le faire ; il se retire et ne fuit pas»

Comme notre sort dépend de peu de chose ! Si le matin , lorsque je m'évadai , j avais pris le pain qui était sur la table , il m'aurait seul donné des forces , et j'aurais pu suivre mon plan. Il n'y avait donc plus que deux partis à prendre, rester à Stockmannshof, ouretourner au bois jusqu'à la nuit suivante» Mais ce dernier parti était peu raisonnable» Comment auraî-je eu plus de forces vingtquatre heures plus tard passées sans nourriture > Je devais donc retourner au château, et m'étant tin peu reposé j'en fus chercher la porte»

La lumière du bas était toujoiurs la même* Je traversai le jardin et montai deux terrasses , et je parvins ainsi à tme seconde porte donnant sur une ruelle entre le jardin et la maison» Je fouvris comme la première , et me trouvai a trois pas dû perron. Je le mon te, je vois â travers les carreaux où brillait la lumière trois jeunes femmes-de-chambre qui préparaient leurs lits. Je plie dix fois le doigt pour.

frapper à la fenêtre , je le retire dix fois *, mais le besoin l'emporte, je frappe.

Une de ces filles sort avec sa lumière, vient à la porte et me demande ce que je veux. Je la supplie avec une voixrauque de me donner un niorceau. de pain. Elle mer regarde avec tine grande surprise. C'était une jolie fille , d'une figure agréable et qui annonçait la bonté; mais ma figure à moi , mon air , ma contenance , la fixent balancer. Il est trop tard , répondit-elle , nos maîtres sont couchés et tous nos gens aussi. — Ayez pitié de moi , ma belle enfant , lui dis-je -, j'ai passé la journée dans le bois , je n'ai rien pris de tout le jour ; par grâce., ayez pitié de moi. '• — Mon dieu , dans la forêt } par le tems qu'il a fait , et pourquoi donc encore • • • • Elle me toisa alors des pieds jusqu'à la tête et s'éloigna : je devinai sa pensée -, ne craignez rien , ma belle , je ne suis pas un. voleur , pas même un mendiant : ( je lui fis voir ma bourse et la chaîne de ma montre ). JTai bien assez d'argent , mais mon sort est des plus à plaindre ; ma chère enfant, je vous supplie , ne puis-je parler à M, le chambellan ?

« M. le chambellan dort » .

« M. de Lowehstern y est-il > »

« Il revient demain , il est à Kokenhusen » .

« Madame de Lowenstern, sts enfâns ? »

((- Sont là haut »•

' <( Et mademoiselle de Plater »• -

« Aussi». Cette demoiselle He Platei était une aimable jeune personne » amie de la maison ^ que ) avais vue en Saxe»

ce Ne peut-on Téveiller ? »

« Je n ose ». — Comme je la priais avec beaucoup d'instances , elle me conseilla d aller chez le secrétaire et d'y attendre le jour ; mais pendant la conversation je l'avais conduite peur a-peu à sa chambre : Thonible nécessité m ot9 toute retenue -, je ne sors pas d'ici , lui dis-je ^ je reste sur ce sofa. Cette déclaration mit ces filles fort en peine.

Dieu sait ce qui serait arrivé de cette scène^ si le chambellan et, sa femme y qui couchaient tout auprès n'avaient été éveillés par le bruit. Madame de Bayer sonna sa femme-de-chambre^ je lui donnai la lettre que j'avais écrite dans le bois 3 et la priai de la rendre à son maître : dans l'attente mortelle de savoir la réponse ^ je me jetai sur le sofa.

La fille revint ; elle me dit de vouloir bien attendre ^ que j'aurais dans peu à manger , et que son maître allait venir lui-mcme. Je restai seul alors pendant quelques momens : momens incommensurables avec la mesure ordinaire . du tems.

Arrive le chambellan : c'était un homme âgé", U avait la bonté peinte sur sa figure ; il me parut embarrassé : mais combien je l'étais moi-

C 78 ) même ! Je parlai à bâtons rompus , et ne' dîs que des mots isolés et sans suite-"! mais ma letorc l'avait suffisamment instruit. Il m'engagea à me tranquilliser , qu'il me' fallait d'aoord manger , après quoi l'on verrait ce que l'on pourrait faire. Madame de Bayer vint après : je reconnus les traits, de son aimable fille , et je repris courlge. Je racontai en peu de mots mon inconcevable aventuré y elle parut les toucher , mais je vis cependant que l'on avait des doutes que je fusse en tous points parfaitement innocent : et cômnient eh effet des êtres bien pensans habitués à Tordre des lois, pouvaient "ils croire possible cette marche de la justice » sans des raisons trèsgraves ?

L'on m'avait cependant servi toutes sortes de viandes , j'en dévorai quelques bouchées : j'en vins après à l'objet essentiel qui occasionnait ma visite , et je demandai protection et secours. Je priai le chambellan de me cacher dans une de sts terres. A cette proposition je vis que M. de Bayer se livrait combat en lui-même , et que TaiguîUe de la bâlan«e allait pencher.de mon côté; l'espérance éclatait au front de son épouse , lorsqu'il survînt un homme auquel je ne saurais penser encore sans un mouvement involontaire de répugnance et d'aversion.

Monsieur , me dit le chambellan ^ vous

C 79 ■) ▼oyez-là un de nos bons amis^ M. Prostc- Tkius (i) de Riga. Là-dessus nous nous saluâmes -, il prétendit qu'il m'avait vu jadis i* pour moi, je ne crus pas me rappeler sa figure. Que l'on se représente un homme de trèsbonne mine, ayant la physionomie gracieuse et accueillante, et la froideur la plus honnête ^ de ces gens qui vous disent des choses désobligeantes , cruelles même , du même ton et aussi aisément que Ton annonce une nouvelle agréable^e sus par lui que le conseiller s'était présenté au château , qu'il y avait dîné , qu'il avait témoigné la plus grande inquiétude^ mis tout le village en rumeur, et fait marcher à ma pobrsuite; qu'ensuite de ces dispositions, il était parti pour Riga, or il était probable- . ment encore. M. Pfostenius soutint d'abord mon plan impraticable, même avant de Tavoir entendu en entier : c'était se compromettre, et Ton ne pouvait me servir sans danger. Mais vous avez gagné du tems , dit-il , par votre fuite i on va vous conduire à Riga j le gouverneiu:, qui n'est instruit de rien, doit faire un rapport sur votre compte, et jusqu'à la réponse, il arrivera peut-être des changemens. Je répondis que d'après la manière dont on en ayait agi avec moi , il était difficile de

( X ) Il s'appelait autremenc , comme je l'ai appris depuis } mais pourquoi le nommer }

croire que les chai^gemen^ fusçdnt à mpn av^atage. Alors le. chambellan, que M. Prostenius n'avait pas laissé parler jusqu'alors , et à qui, en quelque façon , il avait tracé sa conduite, cjit pour me consoler : Vous pouvez bien d'iti écrire à Tempereur.— Le puîs-je? m'écriai-je. — Sans doute , et je fejrai remettre la lettre par mon cousin le général de Rehbinder, qui dans ce moment commande à Pétersbourg.

Je le remerciai de toute son obligeance; l'aimable Prostenius y voulut répliquer , cependant il se tut.

Mais, demanda le charmant petit homme^ pourquoi craignez -vous tant le voyage de Tobolskî

Je le regardai en riant. Pourquoi je le crainj } - — Mais oui , on y envoie beaucoup d'honnêtes gens , vous y aurez bonne compagnie. — Ma compagnie est ma famille.

E)e quelle façon êtes^ous conduit ?

J'ai avec moi un courier du sénat et un conseiller de cour.

Et point de gardes > point de soldats ?

Noni point de gardes.

Eh bien , voyez-vous donc , rien n'est plus honorable I Et comme il vît que ces marques d'honneur me touchaient assez peu : — Allons , vous devez vous soumettre , vous êtes philosophe.

Je suis époux 5 lui fépondîs-jé » |e suis p&cc* 1^- Alors fe petit homme sourit» les larme$ vinrent aux yeux de iiiadame de Bayer ^ le. chambellan rappela qu'il; était tard : allez vous Déposer ^ me dit-il , et reprenez dqs forces pous partir demainr poi»: Riga..

Je ne sais pas pourquoi ce voyage de Riga ne me causait aucune peine: était-ce donc qu'il me rapprochait de ma femme et de mes eniàm > car il étajk égal , au fond , que c^ £it à Riga ou ailleurs q^'on me remit aux mains du conseiller.

Dans le commun , me dit le chambellan ^ vous trouverez un lit : allez vous reposefr. On appelle commun , en Livoni« ainsi qu en Estlionie , un pavillon à part dû çorps-de-logis principal , où habitent le gouverneur , le secrétaire et autres personnes de ce genre, et gà sont disposés des lits pouc recevoir les étrangers.

Jiapperçus^ en sortant poiu: aller au coin-» mua, cinq ou six paysans. qui m'y accpmpa-i» gnaient i je crus qu'ils étaient là paj; curiosi^, m pensant pas que l'influence du^ieuf Prosteniûs eut engagé un galant homm^ i feir« i«ie pçison d'état d'une chamfei;e chofisle joS-? qu'alors, pour donner ÏJiQspjitftlité..

En entrant dans cette chambre , j y trouva du •m<mdè couché \ une- partie- dormait ;^ ja ne m'en occupai en aucuiiQ. manièrjSf , et ns

II se compromettraît. . . • c'est au gouverneur de Riga à qui on doit la remettre.

£t les autres?

Celle de votre épouse passera de même pas» ses mains \ quant a ce qui regarde les autres^ je vous conseille de le^ laisser là en entier. Disant ces mots , il prit mes. lettres qui étaient pour l'empereur et pour ma chère épouse. De savoir ce qu'elles sont devenues ,. c'est ce que j'ignore encore. Je suppose qu'on les a rendues y mais avec la servile crainte qui règne maintenant dans. le cœur de tout homme en place, je ne m'étonnerais pas qu'on les eût supprimées ( I ). Peut-être est-<e un bonheur pour moi ; peut-être le cœur dur du sieur Prostcnius m'a-t-il rendu un grand service. La lettre à l'empereur était trop véhémente j j'y parlais beaucoup de mes droits , de la sauve-garde impériale et démon innocence.. Il ne pouvait à- sa lecture être content de. lui , et cela fût retombé sur moi : il apprenait d'ailleurs ma iiiite, qu'il eût regardée comme ime résistance à ses ordres., comme une action digne d'être punie. J'avais bien.misdans cette lettre : Le gouverneur de Courlandp^ m'a dit, au nom de Votre Majesté , que je partais: pour Pétersbourg , cependant on quidam: me mène

T (i) On verra paf la suite avec cjusllc noblesse le gourclw fteur de Rig» en a agi« .

en* Sibérie y je- ne connais pas ce quMain , il ne m'a fait connaître aucun ordre de Votre Majesté : qui <ies deux devais- je croire , du gouverneur ou du quidam ? Mais , comme je lai dit,. cette affaire était embrouillée, obscure, ma supplique à coup sûr n'eût fait aucun effet, elle eût aigri l'empereur, et j'ai désiré plus d'une fois depuis n'avoir pas écrit cette lettre. Il en est de mwie du peu de mots destinés à ma femme; je lui avais dépeint ma situation dans le bois; je lui parlais de notre séparation que je regardais comme devant être éternelle : cette lettre imprudente lui eût 'donné la mort, si elle l'eût reçue sans y être préparée. Encore une fois, je remercie l'homme à la mine doucereuse , il m'a peut-être coh-. serve , sans le vouloir , ce que j'ai de plus cher au monde.

Pour ma lettre au comte de Pahlen et celle au comte de CobenzJ , elles étaient restées eix mes mains. Je me trouvais justement seul avec un jeune homme qui avait couché dan^ ma chambre, et dans les traits duquel se peignaient la bienveillance et la compassion. Si vous avez un cœur humain, lui dis-je,. faites partir ces lettres. ïl hésita et parut craindre. Elles ne sont pas çichetées, cantii>uai-je, lisez^ leur innocent contenu , et cachetez-les vous même- Il me promit qu'il ferait ce que je demandais dès que les premiers aïoipejgiSr de

tumulte seraient passés. Â-t-il tenu parole) je ne sais \ ces lettres ont-elles eu quelqu'efFet ? je ne sais ; n'en ayant rien appris, j'en doute ( i). Vint un jeune homme de dix-huit à vingt ans, que je pris à son air pour le jeune de Lovenstem ; il enleva vite de dessus la table , plume, encre et papier; le conseiller allant, me dit-il , arriver. Il me demanda poliment si j'avais besoin de quelque chose pour la route. Je profitai de ses oflres obligeantes, en le priant de me donner un peu de çrême |dc tartre. Alors je revis mes charmans compagnons : le conseiller me salua, toujours avec SCS rides, mais sans le moindre reproche. Je lui dis du mieux que je pus, <}uil devait bien pardonner ma défiance, que j'avais cru plus naturel d'ajouter foi au gouverneur de la Courlande qu'à lui. Il parut en cela se contenter de mon excuse , et rejeta toute la faute sur Thumanité mal placée du gouverneur. Je le vis qui donnait* cent roubles a tous ces paysans qui m'avaient servi de garde. Si vous croyez, lui dis-je , que ces paysans m'ont saisi , vous vous trompez, je Viens de me livrer moimême. Il ne daigna pas me répondre : il distribua ses billets en poussant un soupir profond. Il sortit ensuite ppur tout faire préparer. Là-dessus entre en ma chambre la jeune

(t) Ceci s'éclairciia plus to. r

fille qui 9 la yeille , m'avait ouvert la porte • elle approche avec inquiétude , dit quelques mots a loreille d'un de ceux qui se trouvaient là, et quand tous se furent éloignés elle profita bien vite de leur absence pour me donqer un petit sac de toile attaché à de grands cordons. Cesdlit cent roubles , me dit-elle ^ que ma maîtresse vous envoie ( i ) » vous en aurez besoin ^ car je sais que 1 on va vous prendre votre argent : attachez-le bien vite autour de votre corps. Elle sortit tout de suite.

Je ne compris pas trop ce qu elle voulait médire : je m'attachai pourtant le sac j à peine eus-je fini , que le conseiller rentra.

Ame noble et céleste que mon malheur a pu toucher , je conserve encore ce sac , ce précieux sac, il est intact : c'est un doux souvenir de ton humanité ! toutes les fois que je lexamine, des larmes s'échappent de mes^yeux. Je me rappelle avec tristesse , inaîs en même lems avec plaisir , qu'au moment le plus douloureux de ma vie, une ame sensible a pris part à mes maux. Non, non, il faudra que je sois dans une extrême misère pour découdre ces points qu'une main bienfaisante se hâta d'assembler dans l'intention la plus compatissante. J'ai depuis ce moment eu bien des pri-

*— — .■ ■ Il »■

(i) Je croyiis alors que c*étaic nadâfflc de Bayer.

vations, j'ai dû me refuser beaucoup de choses utiles i je n ai pu prendre sur moi de toucher à ce sacré dépôt; c est une telique , la bénédiction d'une bonne mère l'accompagne, et je ne renonce pas à l'espoir de la remettre un jour entre ses mains que baigneront les larmes de la reconnaissance, pour en payer Ites intérêts l Le moment du départ vena, le jeune de Lowerîstern m'apporte la crème de tartre, une robe-d&chambre fourrée, un maiiteau de drap à manches, deux bonnets de coton, une paire de bottes, que sais -je, encore bien d'autres choses. Je l'embrassai, et lui demandai d'ins^; truire ma femme de mon sort. Il le promit solennellement. Les pleurs qui coulaient de ses yeux me sont garans qu'il m'a tenu parole. Ensuite avec cette vive sensibilité, avec cette candeur du jeune âge et cette confiance, trompeuse qu elle produit , il prit la main dit conseiller, le pria de me bien tenir et d'oublier ma fuite. Le conseiller répondit avec cette politesse froide qu'il avait ^ue avec ma femme. La femme-deTchambre était à la feriêtre et pleurait. Prostenius avait rempli sa tâche *, .il ne se fit pas voir, du moins ne lal-je pas remarqué. Je n'apperçus aucun des maîtres. -, nous rejoignîmes une charrette décou--^ verte qui était devant l'auberge , car on avait laissé ma voiture à là porte ; on m y jeta avec tous mes eiFets , exposé auix regards de toute

la multitude, et plaint par un petit nombre. Le conseiller se mît à côté de moi et le Courier derrière j nous arrivânies une heure après au lieu où nous avions couché*

Cest ainsi que se termina le malheureux essai d'une fuite qui certainement n avait rien de blâmable , de quelque coté qu'on veuille lenvlsager. Tant que je dus m'auendre à être mené à Pétersbourg et à y être examiné, je me devais certainement à moi-même de m'y laisser conduire, parce cjualors, en disparaissant, j'aurais rendu mon innocence suspecte* ie moment actuel autorisait l'empereur à employer tous. les moyens possibles, pour, empêcher le trouble dans ses états , et je respecte le droit des souverains. Mais dès que je fus certain qu'on n'aurait égard ni à mes papiers^ ni à mon innocence , qu'au contraire le plus dur traitement précédait l'examen , quelle loi divine oii humaine pouvait me conmiander de rester prisonnier >

La grosse maîtresse de poste ressentit uno grande joie de me voir repris j elle dit aa conseiller qu elle attendait incontinent des soldats qu'elle avait fait demander au cantonnement du voisinage , et lui conseilla , pour favcnir , de se munir toujours d'une garde , quand nous nous arrêterions la nuiti Un de ses chevaux, employés àcourrir après moi.

était prêt à crever de fatigue : elle s en apperçut au, moment même, et la voilà qtii décharge sur moi toute sa mauvaise humeur 5 elle m'accable d'injures. Dans un autre moment je m'en fusse offensé ; mais alors ce n était <jue la piqûre d'une mouche sur un homme que l'on vient de mettre à la torture. JTy répondis par un sourire moqueur, qui la mit cependant encore plus en colère , et je crois bien qu'ayant épuisé SCS épithètes elle aurait fini par me battre , si M. le conseiller ne l'en eût empêché. Cependant tous ses cris avaient attiré beaucoup de mondes il y avait bien trente paysans qui étaient bouche béante, et remplissaient la chambre que leur odeur fétide empestait. Le conseiller Tes chassa tous, et pria la maîtresse de poste de le laisser seul avec moi. Je fus tout interdit, mais ne m effrayai plus; je me sentis alors cette résolution que le désespoir nous inspire.

Lorsque nous fûmes seuls : Vous* ne trouverez pas mauvais , me dit-il poliment , si je prends à présent des mesures sévères.*Dans ce moment les chaînes me vinrent en idée , et l'esprit égaré , je saisis mes ciseaux pour me les plonger dans le sein ^ mais il s'expliqua clairement. J'avais , comme je l'ai dit , une petite cassette revêtue en cuir noir , qui contenait quelques petits effets -, il en demanda la clef pour y mettre l^argent que j'avais dans mes

poches , promettant pourtant de m*en rendre Iputes les fois que j'en aurais besoin.

Voyant que ce n'était que cela , j obéis sans mot dire. J'étais habitué déjà à retourner rfro pochés y clef et argent , ciseaux. , crayon , moïceaux de papier , ce que j'avais sur moi, je donnai tout, même ma montre, et cela avec toute la grâce possible. M. le conseiller daigna lui-même introduire ses mains dans mes poches , pour voir si bien vraiment j'avak tout délivré ; il ferma ensuite la cassette.

On changea de voiture , et l'on reprit la mienne -, nous partîmes aussi-tôt. Je n'entreprendrai pas de décrire dans quelle situation a esprit je fus pendant la route : qu'il suffise d'apprendre que je ne pus manger ni dormir , et que si je n'ai perdu l'esprit, j'en suis redevable seulement au cahotement de la voiture. Chaque fois qu'on changeait de chevaux, j'éprouvais des vertiges j j étais bien aise de repartir , et enchanté de rencontrer des chemins durs et raboteux ou des chaussées pavées. Les premiers jours de notre marche je n'ai pas dit quatre paroles : Non ! était la réponse a tout ce qu on m'of&aît. L'œil fixe et égaré , je regardais le pays , sans le voir. Vent et pliiie, je ne sentais plus rien j j'en vins au point de ne pouvoir plus entrer en voiture , sans qu'on m'aidât à y monter. Si par hasard mes yeux lencoî^tcaient un miroir , ma figure e&oyable

(90 mè faisait reculer ( i ). Le conseiller parut inquiet de /non état-, ce n'était pas cherlui affaire de compassion , mais crainte de ne pouvoir mener à bien sa mission honorable \ ce dont on lui eût peut-être fait un crime. Il fit tout ce qu'il put pour me tranquilliser ; lui et notre Courier me peignirent Tobolsk Comme la plus belle ville de l'univers , et la manière d'y vivre comme trcs-gaîe et très -agréable. Les motifs de recommandation du courier étaient principalement la bonté et le bon marché dç$ vivres. Quel poisson ! me dit-il, quel poisson ! pour dix kopéques les meilleures esterlètes

(i) Je dois rappeler ici une circoostance. A la première àWçc , depuis ma reprise , nous arrivâmes dans line pecite ville dont le nom ne me revient pas ^ mais je sais seulement qa^elle appartient à un certain staroste de KorF, qui y demeurait dans un antique château. Quoiqu'il ne s'agît p.is de changer de chevaux , nous arrêtâmes cependant dans sa cour. Il descendit lui-même , et pria instamment le conseiller de lui faire le plaisir de dîner avec lui ^ recommanda qu'on eût soin du Courier \ et quant â moi , il ne me dit pas une seule parole , et ne m'envoya ni â boire ni â manger : seulement pour que je fusse sous bonne garde , pendant <]ue mon escorte dînait . il fit fermer les portes du château , et entourer ia voiture d'une multitude de gens qui me fixaient et me riaient au nez. Je fus ainsi l'objet de leur raillerie pendant une heure entière : ensuite M. le staroste reconduisit ses hôtes bien repus jusou'â notre voiture. Malgré cet oubli des bienséances à mon égard , une soif ardente maîtrisa moa ame révoltée \ yc demandai â boire : alors il me fit apportcB de la bière. Je ne rapporte cette anecdote que parce que j'ai appris ensuite à Kiga , que M. de Korf s'est vante de m'avoir fait manger à sa table , et en général de m'avoir traité avec tous les égards possibles.

ue les frîans à Pétersbourg paient jusqu'à ix roubks, et le cetetinos, quels ceterînosl viande , pain , eau-de-vie ^ tout est en abondance. Le conseiller ajouta des détails qui furent pour moi d'un pliis grand intérêt. Aussi - tôt arrivé , dit-il , vous serez libre , parfaitement libre j vous courrez j vous irez où bon vous semblera -, vous pourrez prendre le plaisir de la chasse ^ parcourir la contrée , et vous choisir des connaissances 5 il vous sera permis d'écrire 1 l'empereur , à votre femme , à vos amis -, vous serez le maître d'avoir vos domestiques et de laire venir tout ce qui vous plaira , de vivre enfin , selon votre fantaisie : il y a à Tobolsk des bals , des mascarades , et un ttès-bon spectacle.

A ce mot de spectacle , je souris malgré moi ; je lui demandai seulement s'il pouvait me répondre que ma correspondance ne serait pas arrêtée : il m'en donna parole •, cette assertion ranima mon espoir. Mais , disais-je à part moi , resteraî-je à Tobolsk ? l'iempéreur, qui m'envoie à Tobolsk , peut m'envoyer tout de même à Irkutzk, qui est à trois mille verstes au-delà. Cherchant à deviner les vrais motifs de mon arrestation , je m'étais rappelé qu'ayant sous presse , il y avait dix ans , ma pièce du comte Benjowsky , la feue impératrice Catherine écrivit à Reval , à M. le gouverneur , pour qu'il me demandât sous

* jnaîn , et sans se dire chargé de pareil ordre , dans quelle intentio;i j'avais écrit cette pièce. Je répondis naturellement que l'histoire du comte Benjowsky m'avait paru un sujet dramatique, et quiLavait été même traité, avant moi, par M. Vulpius. Tout fut dit là-dessus; cette grande princesse en resta là, ainsi quon le peut croire.

L'empereur , disais-je en moi-même , choqué du sujet de ce drame, me voudrait-il !)unir de la même manière dont j'ai dépeint es souffrances d'un banni? Si cela est, j'irai au Kamschatka , qui est à éooo verstes d'Irkutzk.

Le conseiller jurait par tous ses maints, et voulait passer pour, un gueuWil me menait autre part qu'à Tobolsk. Mais, lui disai^-je, comment le savez- vous ? vos ordres sont cachetés, connaissez- vous ce qu'ils renferment? Il me donna là-dess.us à entendre qu'il les avait écrits lui-même. D'ailleurs , ajoutait-il, on ne coupe pas en deux un tel voyage ; si vous étiez destiné pour Irkutzk, j'aurais reçu l'ordre de vous y mener , comme je l'ai déjà fait pour plusieurs personnages: mais mon ordre et mon billet de poste ne portent qu'à Tobolsk ; vous devez être parfaitement tranquille. Vous jugez bien , ajouta-il , qu'il né conviendrait pas à la dignité d'un empereur de morceler ainsi ses ordres pour le tourment

( 95 ) des prisonniers, en leur ménageant ainsi de nouvelles souffirances : Netschisti, me ditil. ( Le lecteur verra, par la suite , quel fond je devais faire sur M. le conseiller. )

Mais ce qui me calma bien plus que Tespérance de rester à Tobolsk , fut un récit du conseiller. Il y a bien un an , dît - il , que conduisant Une femme , et me trouv.ant déjà assez près de Casan , un courier nojjs rejoignit et me présenta l'ordre de retourner bien vite avec elle : on avait revu son affaire , et pris d'autres informations par lesquelles elle était reconnue innocente. A peine le conseiller m'eût-il conté cette anecdote, que j'appliquai sur-le-champ, à ma situation, l'aventure de cette femme. — On peut donc , ainsi qu'elle , me trouver innocent ?

Il n'y. a pas de doute.

Et que dit cette femme? que devint-elle? Elle fut bien contente, comme vous pouvez croire -, elle me donna sa montre d'or.

Cet événement frappa mon imagination , et je ne peux décrire quel charme elle jeta dans mon ame. JTavais sans* cesse devant moi cette femme , joignant les mains , les adressant au ciel , pleurant de joie , tirant avec empressement sa m*oiîtrç \ je suivais sa voi-^ ture retournant en arrière, la rapprochant de ses foyers ^ je la voyais découvrant sa maison , apperçeyànt s^ enfans à la fenêtre ,

( 9tf ) ^ arrivant enfin à sa porlc, s'élançant hors de sa voiture et tombant faible entre leurs bras. Oui 5 cet homme grossier avait trouvé , saiis s*cn, douter , le vrai remède à ma douleur y c'était là le baume convenable aux plaies cruelles de mon ame.

Depuis ce bienfaisant récit, je m'attendais, à chaque instant, à voir arriver un courier^dès que j'entendais derrière nous la clochette ( i), mon cœur battait avec une force . extrême. On verra mes papiers, disais-jè, on me trouvera innocent j a 1 instant partiront des ordres, un Courier à cheval me sera envoyé ,' il me rendra le plus heureux des hommes 5 mais j'oubliai ou cherchai d oublier que mes papiers n'étaient pour rien dans cette affaire. Je revenais toujours à Tobligcant Courier , forçant les chevaux pour me rejoindre -, je calculais combien de jours mes papiers devaient être en route , ce qu'il fallait de tems poiu: les examiner, et je voulais ralentir mon voyage afin que le courier nous atteignît plus vite.

Nous étions au troisième joiu: depuis notre sortie du château deStockmantishof j j'essayai de manger pour la première fois :. nos gens avaient bâfré le saucisson de Boulogne et bu Teau-de-vie de Dantzig j ils avaient avalé de

(i) On accaçhe en Russie dcssonneues. aux chevaux de

même

même le pain, le beurre e^jpfofi ficoid que madame ae Bayer avait faiFl|j|bettre dans la voiture. Je voulus prendre du vin et du café ; je ne trpuvai ni l'un ni l'autre, et je ue man-

eai que des œu£s frais* Les nuits étaient trè$f-

oides, et le jour pas trèschaud à cause d'un vent pénétrant. Je voulus étendre à mes pieds le manteau qu'on m'avait donné , mais le Courier se l'était adjugé, et avait mi$ mes bottes \ je ne revendiquai aucun de ces objets; mes compagnons se servaient de mon bien, sai^ s'inquiéter si c'était le leur. S'en étaient-ils une fois servis , il était de bonne prise. Cette conduite s'étendait même ji^u à fnon argent s la moindre chose que f on ache* tait pour înoi, ou bien si l'on faisait réparer la voiture, je donnais aussitôt. un billet de vingt-cinq roubles ; on le changeait et on me donnait rarement le reste, ou si je l'obtenais , je ne l'avais jamais en entier. Le con-«. seiller, ensuite^ vint à manquer d'argent; il m'en emprunta sans façon. M'étant une fois avisé de me refuser à cette complaisance , sa conduite changea d'une manière si frappante ^

Ua la fm je .me vis contraint de. lui céder.

t supportais tous les frais de la nourriture ; enfin, quoique je n eusse pris, pendant toute la route., que dû. lait, du pain et des œufs, et quelque fois un peu de veau rôti, ce Toyage m'a co^é' : aur delà de quatre -cents

fi

roubles y sans compter . la voitnre* Je payais ces 9b jets 9 et mes droies achetaient de Feau^ 4e-vie avec ce que je donnais pour mon vivre, et.nenremettajent riea mu pauvres paysans. Ces pauvres malheureux n'osaient seulement pas se plaindre. ...

: Je ne puis m empêcher de faiieici TélDgede l'hospitalité de ces paysans russes , qui se fait toujours mieux sentir plus l'on entre dans le pays. Ils 8 empressent tous à vous offrif \m ^te; TOUS letu faites grand honneur en descendant chez eux \ ils donnent ce qu ils ont , du naeil-* leur cceut du monde ^ et leur joie est ettrème iè$ que vous l'acceptez. Je me sDUvicns .tou* jours d^une paysanne qui , nous voyant venir , 9e trouvait dans ime peine extrême^ elle cousait par la maison , et disait en pleurant : Voilà trois bons petits hôtes 5 et ^e .n'ai rien à leur donner. Cette ea^pression de bons pei^its hôtes me fit sourire. Jamais les paysans n exigent tien de vous \ tk ne veulent riçn pendi;e pour U paia 9 k quasse .et autr^ choses semblables ', et si ce sont des poules , de la ciseme bu des çeak, vous êtes maître du paiement \ ts\ iâible qu'il soit, ils sjsh contentent. Ne recevant ianiais xrem de la parc des sotdats ^ et des couriaa que d'horribles jmeitiens ^ il^ se gaffent bien d'avouer qu'ils. aùsnt che^' eur la moindre chose. -Je suis pourtant x:ertat&qu'ui9 ToyiLgeiiir txpuyb ^ucoapt^chez te ^p^^iï)^

tusses, quand ilsj prenGtcTune &conhoii'-

nête. Si nous voulions avoir des choses qui

n étaient pas d'un tisage ordinaire , je me

mettais seul du ntarciié et promettais de bien

payer , et nous avions en abondance ce que

nous pouvions désirer-, mais la manière dont

les soldats et les couriers s y prennent est vrai-r

m^t révoltante — Où est ic Despsretnik ? ( le

Desvetnik est à-peu*près comme le maire en

Allemagne. ) Le X)esvetnik se présente htim^

blement. — Nous voulons avoir cela. ^^ î^

l'en excase , et dît q«11 ne la pas. On jiure

liorriblemeat , «ton menace de le battre ; alors

il s'en retourne , et $*îl trouve la chose. Il

l'apporte f mais comme il s<iit qu il ne sera

pas payé ^ il la cht>isit toujoors la plus mau^

vaise possible* Sans cet abus prolondémient

toraciné , le voyage de Russie sentit fbtit

i^iéabte , trouvant toujours ces paysans bons

et hospitaHers qu'on gagtie si &cilement: tm

tkn ' ^ une baigatelk , un moi%:ea«i de sucre

doffmé à leurs encans, en font sur-le-champ

des amis. J^en ai agi ai)isi dans toute la route ^

tt [avais toutes les mèriès pour moî ; je donnais

de pr^ércnce aux petits filles de l'âge d'Emmy

*t de Betly. Souvent ^ ^h î bien souvent , les

l«mcs me venaient a«i yeux. Vous ave» sûre*

ff>6tft <fcsf dftfetts \ me disaient les 'paysarmesir

Six, Tépô>ndaâ^^j« éti soupirant ; le plus jeun^

^ feiae a -ûÂ an* Alor^' je lisais dans jeua

yeux la compassion qui est si aisée à connaître^ je montais en voiture , et Ton me bénissait. • Mais laissons cette digression 5 et revenons à ce qui m'intéresse. La seconde nuit que nous couchâmes, on prit de grandes précautions pour s'assurer de ma personne ; on mit des gardes , on ferma les volets , et mon lit fut placé tout près du conseiller. Le côurier se ]COucha par terre 5 de sorte qu'il eût fallu lui passer sur le ventre , si j'avais voulu' m'en jdler. ^ '

Ma barbe était devenue longue; je voulus me raser , on me le refusa 3 il me fallut prendre un barbier. J eus beau dire que depuis un tems considérable , je faisais cette besogne moimême ; que si j'avais envie d'attenter à mes jours , je pouv^ais me jeter dans la première rivière; toutes ces raisons furent -inutiles : mais le conseiller profita de ce que l'avais dit aii sujet des rivières,. et quand nous en passâmes, il se plaça chaque fois contre moi pour s'assurer de ma personne. Homme imbécile et pitoyable ! la puissance de ton empereur ne peut s'étendre jusque là : un seul chemin nous conduit à la vie , mille nous en font sortir , et nul pouvoir humain ne saurait m'empêchec de briser , quand je veux , mes chaîner» Je me souviens d avoir lu dans Raynal , que les nègres souvent s'étouffent avec leur langue qu'ils retournent dans leur, gosier. Dieu soit

( lOl)

loué ! je ne ferai pas de même ; le germe de Tespérance existe encore en moi : il y est^ea^gouidiy mais il peut s'échauffer, et produite des fruits qui me feront désirer l'existence.

Nous vdilà venus ^à Polesck : c'est la seule ville considérable que nous trouvâmes depuis Riga. Nous changeâmes seulement de che* va^ux; mais, lorsqu'on attelait, le conseiller se mit en devoir d'écrire le rapport de sd route» A chaque ville il en faisait autant, et c'est ce qai m engagea, à me bien conduire avec lui et à le -ménager autant qu'il fut possible. J'étais bien sûr qu'il ne dirait pas le mot de ma petite fuite : il aiirait craint -de perdre à l'avenir le bel emploi de confiance d'escorter d'autres prisonniers, de se priver ducoup-d'œilagréable de leur séparation , et du son flatteur de leurs plaintes; mais il était possible quil mît dans son rapport quelques petits détails qui m'eussent été défavorables, et malgré toute ma comr

Îlaisance , qui sait même s'il ne l'a pas fait. e vis par ce petit travail, qu'il n'était pas trèsrfort pour les affaires de plume : il fut un tems considérable à écrire trois lignes, ejL il était vraiment comique de voir le soin qu'il apporta à recommencer par trois fois une enveloppe. M. le conseiller n'était donc . bon qu'au métier qu'il faisait, menant les conaamnés au lieu de leur supplice ; aussi s ac-^ qttittait41 de cet emploi ^vec une dextérité

( lOi)

tl. unç intelligence races, taléns précieux t|iie 4t3i zrok donnés u^ longée expérience dans ce genre de. service. Alavérké, il ne l'avait pas exercé toujours d'une manière aussi dis* tinguée : il n était ci-dewnt qu'officier attaché jui sénat \ il fut pkcé dans le civil avec le litre de conseiller de cour , en comidération de l'expédition dont on ie cha^ealt a,vec moi. Je ne sais pas pourquoi on avait jugé oéces^ saire de me donner un homme revêtu d'un titre semblable. Voulait-on éviter par là touto anparence de soldats et de garde , ou jDar d'autres motife î c est-la ce que j'ignore j t du* jours est-ril certain que c'était la premictô fois qu'il exerçait son métier en qualité de conseiller de coiix , et qu'il tirf^t beaucoup de^ vanité de ce titre.

1 Ce titre même influait grandement sUi la consiilération que l'on avait pour moi en roufê» Je paraissais un personnage, un homme in^ «éressant, accompagné d'un conseiller de cour, tandis que les gens dà marque et les généraux même n'ont poiir escorte qu'un chasseur, et pour vcwiure qu'an kibik : cette distinction flatteuse était d'un très-grand poids.

' Sur ie chemin de Polocsk à Smolcnsk j'eus de nouveau^ accès de colique-; il s'y joignit un tremblement involontaire, des convulsions dans tous les membres , une chaleUr qui par-» courait la tête et ia^oitrine, et faisait craindxjF

i toi)

rin étqttflfcttî«Hf prochain, CelW chaleur s^art4 nonçait pat un senc^ment d^ tête , <ies étkicellei devant les yeuat ^ et xm bputd^Mfnôment aux oseilles. Mon pcmk variait à chaque instant; je nav3iîs plus d appétit^ de sommeil , je rêvais éveillé^ je voyais des objets purement fantastiques ^ toiues^mes idëe^ étaient incohérentes ^ confuses et saiis clarté \ j« me trouvais presque ÎDsensiblev lapâ>5^e<iema>femmeet de mei enftns navalt plus <ie thacnves pour moi ; celle de Ja-^iti^t phis damertume. -

' Ëxxrepté un sel neutre «t la cïême de tartre que j avais eue à Stockmafinshôf', je navaîi pas de- r^i^es sur moik Les recettes tassem»^ biécs depuis un temS considérable , et qui mé imnafem teftites deé plus lîimeux médecins de l'Alleittagne,' comnie Zimmermaa, Selle i Mfltfcatd , Gatl ^ Hufdarid , ett. , ëtaicnl Sous ks Scellés, avec toUs tùp papiers. J'avais eii beau les réclamer , \c nie pus me les faire re^ ïnettre; peut-être Ifes prit-oft pbiu: des lettres chiffrées ou Une correspondance secrète. Je navaîs donc aucui^ secbut^ , et j'éprouvai une espèce de plaisir darrîvèr à Smolénsk , ou j'espérais trouver qiAJlquejs soùlageméni.- Je devais ma conservation à ces doux rayon$ d'espérance qui venaient de renaître en rhoî; Nous arriva jftes fort tard. Le conseiller qiii craicrriaitJes atiberges i- s'-éfaft feit conduire à la postt^ mais on nè'put itous^y log^f > ^

comme |e dédarai formellement ne toùIoW pas aller plus loiH ^ il fut néanmoins contraint de tâter de laubeige. Celle où iK>us arrêtâmes, paraissait assez belle : l'hôte nous reçut , des lumières à la main ^ nous conduisit par un large escalier dans une grande antichambre. Je crus^ d après cette apparence, que nous avions trouvé un asyle favorable ^ mais quand nous vîmes la chambre : quel spectacle , grands dieux ! Un galetas élevé ^ un ^planeher tout tremblant 5 les vitres sans carreaux ', et .pour tout meuble 9 une table, un bois de lit, pas une chaise, pas un banc, encore .moins de miroir \ sur le mur pendajit en lambeaux , la tapisserie la plus antique. •

Je regardai autour de moi , mats je ne pensai pas qu'il servît en rien dç se plaindret Je demandai im peu de foin pour le bois de lit vide, et. sitôt que je l'eus, je m'y jetai , sans dire un mot. Le froid qui entrait par les vitres frappait directement sur rnoi. Excepté cette robe de-chambre et le manteau que l'on m'avait donnés, je navals rien pour me couvrij ; le froid et la vermine éloignaient tout repos.

Le jour venu, feus une grande fièvre-, les yeux me sortaient de la tcte. J'attendais , avec empressement, que le conseiller s'éveillât pour lui demander im médecin , mais le cruel ma refusa ma demande. Il fut d'avis que le repos me ferait plus que tout le reste , et quîl nie

- ^ ( lOJ )

suffisait de se|ourner un jour. Le coiirler , qui n avait ^'un remède spécifiques pour tous les maux et du corps et de 1 ame , y ajouta le conseil très-savant de bien manger et beau^ coup boire, ^

Ce dur procédé m'indigna ; je punis mon bourreau par le plus froid silence , et je refusai 1 offre de rester dans l'endroit. Je déclarai que s'il failait mourir , j'aimais bien mieux que ce fut dans les champs. Je quittai mon grabat.

Comme pendant le voyage j'avais témoigné le désir de boire lui verre de vin du Rhin , le conseiller m'en acheta une bouteille ^ elle me coûta deux roubles , et se trouva si détestable qu'il fallut la jeter, car mes chers compagnons ne buvaient pas de vin, n\ai$ seulement de l'eau- de-vie. *

Entre Smolensk et Moskou mon mal deyint^ien plus considérable *, un engourdissement général me rendit insensible, je ne^ voyais plus rien de ce qui m'entourait. Il faut pour sentir cet état se faire l'idée d'un homme qui se réveille au milieu des ténèbres, qui, n ayant aucun souvenir de l'ecidroit où il est, veut aller à tâtons, et n'a pourtant aucun mouvement libre. ^

De.temsen tems ma femme rii'apparaissait l'espace d'une seconde \ ce n'était pas comme Hn éclair^ mais comjne un doux rayon qui

})énétrait mes yeux; mais eux seuls proialéàt part à sa vive luihièrc.

Quand le .conseille!: vk que c était sérieux » il eut certains, égards \ il me .prcnnit .quar* rivés à Moskou , j'aurais un médecin. Jo m'inquiétais fort p6u de cette promesse ^ et $i dan^ les transports de ma fièvre brûlante, mon imagination ne m'eut offert Tim^ge de ma femme et de mes enfans ^ je me serais jeté dans les bras de la mort avec lempres-: semant qu'on montre à.un ami que l'on attend avec impatience.

Nous arrivâmes à Moskou le septicme-de mai» vieux style ^ jl nous mena a travers mille rucSjies plus sales et les plus infectes , à. la maison du mapr MaxîmoifF, son camarade et l^on' intime ami. Ce malheureux major habitait une cabane où il avait deux petites chambres que son enseigne partageait avec Fiii j trois personnes de plus, vetiuesà l'iin- |iroviste rendaient , comrtie on sent bien , ce logement peu commode. Le major fit cependant très-bien les honneurs de chez lui -, il chercha à ihe rendre mon état soutenable ; il me donna du bouillon , du café , m'obligea de prendre^ son* lit, qui, quoique diSr, me fit un bien extrême.

■ Le conseiller, croyant, que je dormâîr,-fit part à son cher camarade dii chahgement hcuireux de sa fortune , et j'eus uir vrai jdaisîr

tfehtcftdre cet amî , le plaindre d ctre attacha à un métier semblable. Mais notre homme sourît en tirant ses grandes tides i il s'inquiétait bien de tela *, il se 'leva cl fat dan^ te étuvcs feîrc passer , par ses pores^', le peu de sentiment dont il était pourvu. On m'avait promis un médecin ; je l'attendis vainement ; il ne devait pas venir^ carv quand je priai mon bourreau de tenir sa parole, il répondit, en haussant Içs épaules, qu'il était contraire

à SCS ordres de m accorder ûti médecin,

Il vous est donc enjoint de me laisser mourir. .

Ah l vous n,'en mourrez pas. Je me tus i ces mots. A la garde de dieu , me dis-*jç ^ tttaîs avaUff de mourir, je veux tracer mes dernières volontés ^ et faire mes adielbc à ma femme. Cette idée seule m'occupait \ cela mé fut refUâé dé mêMe. Mais il fallait un hommd public pour recevoir cetaate^ comment obtenir un notaire, après le refus d'un médecin } Je ^anchai cette difficulté , en demandant qu'on appelât le ministre. Croirait -on qua éela me fut aussi rèfuîsé ? J'eus beau repré- «tltet qu'en mettant de côté le salut de moh ittae 5 on devait cependant penser <Jue, comme père de femille, j'avais* des affaires à régler i <)ue le droit de tester -n'était refusé à personne-, ^e l'emptceut ne voulait punir ni ma fenupe

< io8) ^

ni mes-eafans, toutes mes raisons fuient inor tiles , je ne pus jamais Tébranler.

• Mais, par grâce, lui dis-je, permettez-moi d'écrire^ quelques mot? à ma femme , vous les lirez, vous-même; vous lui avez promis et m'avez répété cent fois cette promesse : il réfléchit un peu , et enfin consentit. .

J'écrivisseulementcinqlignesà ma femme; je ne lui parlais pas de mon sort nialheuxeux , mais je lui conseillais de sarmer de constance , de prendre g^rde à sa santé , si essentielle à des enfans qui étaient privés de leur père. Je traduisis mai lettre au conseiller , je la cachetai et la lui remis, et il -pria le major de là faire porter à la poste* Cet objet terminé me rendait plus tranquillç ; mais ^ quelque tems après y le couriec . vint me dire que Ion avait brûlé ma lettre. Je frémis à ces mots : je faisais peu de cas de M. le conseiller , mais indigné . de -^çette fausseté , il me fut odieux, je lui youai-mofi mépris et ma haîne«

Pourtant, malgré sa vigUance et tous les yeux qui m'observaient , je trouvai le nooyen d'écrire une seconde lettre. Je ne puis dire ici comment la chose se fit ^ je ferais tort peutêtre à l'ame charitable qui m'en donna les moyens; que Dieu la récompense (i). Le len-

( 1 j Ma {emme A*a p^s reçu la letc£e.^AlexaAdtf Schiiikiw^

ifemain au soir , nous quittâmes Mb^ou : la soirée était belle , en traversant la vilje nous passâmes près de la promenade , c'est uno aJIée de bouleaux 5 qui ressemble beaucoup aux tillevis de Berlin ; là , le beau monde se promène: il y avait alors grand nombre d'équipaees, de belles dames ^ élégamment pa^ Tées, de beaux messiems bien pimpans et bieja lestes : pas un ne vit le pauvre auteur qui devait peut-être ce soir les amuser d*une de ses pièces. Comme les heureux et lès inforti^nés se croisent dans le monde 1 qu il est rare qu uir d entre eux chercheà deviner l'autre:, et comme chacun occupé de soi seul trouve inégalement pu la ronce ou la fleur. La. vue de cette promenade n'excita pas en moi une sensation biea agréable , mais elle fit cependant diversion à «les maux., Jene.sais si c'est au prîntems , k ma parfaite résignation ou au inanque total- «l'espérance ( car ne plus espérer procure le. repos) j que je dus mon rétablissement. Sitôt qae j'eus quitté Moskou, j'acquis visiblement, des forces ; je repris même courage ; je cherchais pour me consoler des exemples de malheureux dont la situation avait du rapport à k mienne 5 je pensais à Napper-Tandy ^ aux^

■te^

^ qui y malgré son ineptie , )*aVaik trouvé les seiitimèDs d'uneame honnête, ^e d'ailleiu-s on prouvait gagner par des somd)et Msez fortes, Alexandre Schulkinrs , qui jura par ses saints qu'il 'udrait cette lectrei n'a pas Eût ce ^-U m'avait pcgmit* )

emportés de Cayenne : mais Tua avait joué util xole dans les troubles de sa patrie , les autres , 4}uoique plus malheureux peut-être que moi-t même, avaient poimant p(is part à 1 adminis^ tration d'un état bouleversé; ib étaiàntjnno* cens sans doute j mais on les punissaitdes sentimens qu'ils avaient laissé voir^ eimoi^ quelles opinions avais-je manifestées? Enfin ^ si leur$ tourmens ont surpassé les miens ^ mon inno^ cence au nioins était plus évidente.

• Non , il n'est rien de plus cuisant que l'état où se trouve un homme qui^ chaque lois qu'il retourne en lui-même , y voit toujours l'idée de son malheur, semblable à ces serpens qui pressent Laocoon, l'enlacent en tous sens, sous mille formes^ nouvelles* J étais de même au ipnd de ma voiture , n'ayant personne qui pût me consoler 9 me donner des avis , ni écoutât^ ilies plaintes-, point de distraction que le chant» glapissant d'Alexandre Schulkins et les saillies lourdes et maussades de mon odieux conseilter^ ses grosses plaisanteries étaient- toujou^ff les mêmes, et revenaient à chaque instant. Si le Courier s^endormait, il jouait autour de son nez avec le cordon de sa canne , jusqu'à ce qu^il l'eut réveillé \ puis a|>rès avec le poinmeau^.il lui frottait l'entre-aeux desipaules^i. anivions-nous à une n;rontagne, il s'écriait : fifoladinka gora ! (la jeune petite montagîie. ) N'était-ce qu'une colline ; W^ot sUf^^t

tmha (-^oAz ta vieille montagne. ) Il km avoir feéquemé j comme moi , la meilleure compagnie , pour bien apprécier le dégoût i:évokant que- je dus éprouver avec cts ani-^ maux. M. le coBseiiler m a répété souvent j qu'il avait 500 amtes en sa "possession ( i } ; je ne sais pas s'il disait vrai , 'mais , par ce que j ai vU de Im , j assure bien qu'il lui en manque un^. La seule bonne qualité qu'on remarquât en iui , c'est que dans les dangers il était intrépide , il cherchait ceux-là même

3u il pouvait éviter : il n'ent^yait îjamàis aux cscentes At^ montagnes. 'Un jour nos chevaux s'emportèrent sur une côte rapide , au pied de laquelle se trouvait un torrent run pont était sur ce torrent j mais à la direction que prenaient \<Ss chevaux , on voyait claire* ment qu'ils n'y pourraient atteindre , déjà les roues n'étaient qu'à deiix pas de la rive r le conseiller san^ rien examiner saute au^itôt par-dessus la portière \ un pied lui glisse , il tombe sur le penchant s malgré cela avec se$ mains il n'en soutint pas moins le poids dé la voiture qui était prête à verser ; alors le pof-^ ^ tUlon dirigea ses chevaux , et par cette manœuvre extrêmement téméraire , nous npui trouvâmes à couvert du danger.

(1) C'est Texpression dont on se sert en Russie^ en parUnr «î paysans. J

Il nous donna souvent des pr&uves d'une intrépidité semblable , sutr tout au passage des fleuves y qui sont dangereux en Russie ^ et notamment dans , le printems : la fonte des neiges se fait si promptement, que les ruisseaux deviennent des rivièr^^. D ailleurs lés moyens employés pour en faire le trafet sont toujours mauvais ou mesquins : deux bateaux attachés avec des branches d'osier et recouverts de planches , reçoivent et chariots. et voitures : deux rameurs d'un côté mènent ce pont volant 3 à l'autre extrémité im pilote le dirige , c'est ainsi que l'on vogue, à la gard^'deDieu dans les lieux les plus difficiles. Pendant la traversée l'eau vient gagner les barques \ et les remplit presque toiijours à mesure qu'on approche de l'autre bord ^ souvent ce n'est u un seul radeau 5 de poutres attachées avec es branches d'arbre \ de cette manière on est toujours mouillée Ces espèces deprames sont tirées par des cordes, jusqu'à ce que le courant devienne considérable , alors on se contente de les laisser aller , leur donnant seule* lîient une direction diagonale. - . U nous fallut traverser la Sura près de la petite ville de Wasiikoi. Lorsque nous vînmes pour la passer , il faisait un vent de tempête , et cette petite rivière qui n'est presque rien pn été , était en ce moment tellement débordée , quen couvrant le pays à un mille à la ronde y

elle cachait dans spn sein les arbres tes plus élevés. Nous attendîmes assez long-tems ayant aede pouvoir hasarder le passage: la prame tait à l'autre rive ,- et plus de deux. heures s'écoulèrent avant d'en être remarqués : enfin nous la marnes qui se mettait en route. Nous jugeâmes à sa marche lente , que ^ si se trouvant vide et ayant contre l'ordinaire cinq bateliers pour la diriger, elle mettait à la traversée un tems aussi considérable , ce serait pis encore quand elle serait chargée. Les bateliers dirent tous quand ils furent arrivés , que nous allions courir de très-grands risquas , et qu'il fallait attendre que le vent fût passé. Le conseiller

§oûta peu leurs avis , il voulut partir tout e suite; je le voulais aussi , car, je bravais le sort et le défiais de me rendre "^plus à plaindre : les bateliers cependant refusaietit de marcher , il fallut leur montrer notre ordre \ alors ils firent leurs signes de croix , et prièrent .Dieu de les aider.

En commençant, tout fut le mieuxdu monde. Cachés par une langue de terre , nous nous trouvions à l'abri de la tempête ; mais , arrivés dans le milieu, nous fûmes cruellement tourmentés. Le vent souffla dans la voiture d'une terrible force , et nous poussa tellement , que , malgré l*effort de nos gens , nous ne pûmes éviter toute sa malveillance. Nou$ allâmes droit à un buisson qui paraissait co»^

sidérable, A son approche^ ks bateliers* effiayés faisaient force de. rames aân de 1 éviter \ ils poussaient de grands cris que je ne pouvais expliauqr^ car enfin , me disais-je , on ne peut qu écnouer , et nous sommes si-près <le la ville ^ que l'on viendra nous rechercher. Leur craiaiB était pourtant bi^ n juste , et je n'en ius que trop assuré , quand arrivant tout près je m^ap^ perçus que ce buisson n'était que àes cimes d'arbres si élevés que les perches ne pouvaient pas toucher le fond. Noos vodlà donc engagés dans leurs branches courant risque cent rois d'en être déchirés \ les liens de la prame pou^ vaient ils résister à des efforts aussi considé» râbles et si constamment répétés ? Nos deux barques à coup sûr allaient se séparer , et adieu dans ce cas , les chevaux et la voiture» Mais ce n'était pas là notre plu&grand danger : taie des barques se trouvait soulevée par une cinie^ et l'autre, contrainte à se baisser , allait être bientôt remplie d'eau par la vague \ la pente était déjà si forte que nos chevaux glissaient et commençaient à s'inquiéter ^ nous-mêmes pour ne pas tomber devions nous accrocher aux roues de la voiture. Cette éttange posi-* tion ne pouvait pas durer.

Le conseiller s appesçiu à la fin , que sa témérité pouvait avoir son termes il était pâle et inquiet. Il prit une perche à crochet, et; aarec le courier» il la fixa contre^une branche

li'afbre. Tout T^quipage en fit bientôt autant, lai^ant de coté et gouvernail et rames; <}uant à moi seul , enveloppé de mon nian*^ . teau , je m'appuyai sur la voiture ; j'étai$ tout résigné ,- et j'attendais la mort de l'air le plus tranquille.

La manœuvre du conseiller réussît à sauvet la prame -, on parvint même à s'éloigner, mais sans pouvoir pourtant silrmonter la dérive ; et no5 gens une fois fatigués , nous reprenions notre ancienne place. Heureuse- «lent une barque légère partit du bord , et * vint' nous dégager; elle se réunit à laprame; quatre hommes qui étaient dessus doublèïem alors nos forces , ils vainquirent le torrent^ et nous fûimes sauvés.-

Si j'étais disposé à la plaisanterie , je dirais comiTie Tamîno ( 0, que m'en allant en Sibérie , j'ai dû passer par le feu et par Teau, avant d'être initié à ses sombres mystètes. Nous vîmes une nuit un grand bois embrasé

|ui brûlait çà etlà des deux côtés de la route.

"e spectacle de loin paraissait imposant, mais quand je vis qu'il fallait y entrer, ce danger d'espèce nouvelle me fit un tant soit peu trembler. Des sapins embrasés , renversés Tun sûr l'autre , formaient un arc de feu au milieu de la route *, d'autres menaçaient d'y

m 11 1. ■ ' .■■■■■■■ I iiii 1.1^—————

^ "(' ) P««onnagc 4c la Flûcc enchantée.

tomber. Des arbres brûlés par le bas à Jbuit pieds de hauteur soutenaient de leur seule écorce leurs cimes ^ et toutes leurs branches que le feu n'avait pas gagnées. Enfin un grand sapin brûlant du pied jusqu'à la tête se trouvd renversé au milieu du chemin ; nous ne sûmes alors quel parti nous devions prendre^ reculer, avancer, étaient tous deux dangç-ireux. Nous fouettâmes nos chevaux , et les fîmes passer sur la partie la moins élevée de Tarbre, Cet aimable trajet dura bien mille pas.

Rien n'est aus^î commun en voyageant en Russie, que de trouver des incendies semblables ^ jen avai^ vu beaucoup, mais jamais d'aussi près. Les Russes semblent charmés que de tels évènemens arrivent; ils ont tant de forêts qui couvrent leur pays , que quand le feu vient pour les élaguer. Us ne font riea pour en prévenir les suites.

Nous passâmes après Voibdimer etNichneï Nowogorod. Qu'on ne s'attende pas que j€~~ présente ici les descriptions de ces villes. Le sentiment dont j'étais affecté m'a peu permis ^ de remarques de ce. genre ; beaucoup de voyageurs d'ailleurs ont traité cette matière , et ce serait se répéter.

Un matin , nous allions quitter un village où nous avions passé la nuit ; on entendit de loin la sonnette de la poste venir du coté de Moskou. Cet agréable^ son que j'avais dans

roreillé depuis ma sortie de cette ville , excita dans mon ame une sensation subite qui fit battre mon cœur avec plus de violence. — - Un coarier ; crie un paysan. ~ Un courier ! Je SUIS au plus vite \ le bruit approcha : effectivement c'était bien un coilrier , mai) il ne venait pas m annoncer mon rappel. Un malheureux vieillard , en bonnet de nuit , en robede- chambre 9 était, les fers aux pieds, sur un méchant kibik. C'était un lieutenant-colonel de Rasan , homme aisé , comme moi époux et père, enlevé de son lit au milieu de la nuit, et arraché comme moi des bras de sa famille. Nous allions faire le même voyage : une querelle avec le gouverneur avait causé son infortune. Ses jambes étaient enflées par les fers qu'il portait ; il était sans linge, sans vêtemens , dans l'état le plus déplorable.

Il avait- avec lui un officier de police de la ville de Rasan. Cet homme , grec de nais^ sance, paraissait fort honnête et d'un ^ bon caractère : il parlait fort bien italien. Il faisait son possible pour alléger le malheur de son respectable prisonnier -, il finit même pat lui oter ses xhaînes , dont notre conseiller mVût volontiers chargé. Son humeur enjouée plut beaucoup à mon odieux guide : cela fut même au point qu'il me permit de causer avec lui , et cependant nos entretiens auraient pu lui déplaire : ils se faisaient en italien ^

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idiome dom il n'avait aticane connaissance. Cette rencontre eut pour moi des charmes. Cet homme était instruit , et, api^ trois se*» maintes du plus grand isolement , tcouver une créature humainfe avec c{ui je pouvais parler, fut pour m.oi^ un plaisit extrême.

. Depuis ce moment/ notts voyageâmes sou* vcM ensemble : on se quittait bien <juelque« iois , mais on se retrouvait .ensuite. Le colonel ^mbkit un homme tranquille et doux , sup* portant son malheur avec un grand courage. A comparer nos positions^ la sienne pouvait me consoler : il était plus heiureux du. coté de son guide ^ mais du reste privé de tout, n ayant pas eu le tems de prendre un peu d'argent , pas même des habits ; la mienne était sans doute beaucoup plus supportable. ' Ce malheureux exposé sous mes yeux, fut un tableau qui adoucitimapeine. II me rendit le courage , et j'imitai sa fermeté. J'avais du thé , nous en prîmes souvent ensemble. Il souriait pour me remercier. Nous eussions voulu nous raconter nos pemes , mais cette consolation nous était refusée.

Je ne saurais m'empêcher de parler d'un phénomène de la namre que je rencontrai ea chemin : c'était un vieillard de cent trente ans \ son fils âgé de quatre - vingts, paraissait en avoir cinquante. II. laissait après lui une grande. piQKStécité. Lorsque nous arrivâmes ^

noté ]a vîmes couché stir un banc , n'ayant ^m matelas 4tu. Si vous en exceptez sa vue qui étail e^itrememenl faibk , il avait daUieUï» «DUS ses sens» Ih allait encore dans k bots s'y; ^I^dorfaer de fécorce pour se faire hs souliers. Ce qui me frappa le plus ea luîyiln^'àTaitpasIailiain ridée ni décharnée, comme les vieillards foiàt ordinairement Sitôt q^u*ii nous vit arriver , il s'habilla et vînt m*ofirir son lit. Je fus sensible à cette polit^e. Un homme plus âgé que moi de presque un siècle , me mettre dans so» lit , et vouloir se; coucher par terrCj ce procédé me toucha tivement. Je ne me lassais pas de le consî- ^ret , et ne le quittai qu'avec peine. Je lui casse bien fait, quelques questions sur sa manière de vivïé qui sans douté a contribué à lui faire atteindre cet âge, mais Qn était fort occapé;'et je parlais trop mat le russe. Ce gue j ai pu savoir seulement , c'est qu'il s'est fiiarié tard , et a bu peu de liqueurs fortes.

A la poste ayant Casan , nous fîmes la rencontre du génétal Mertens, que j'avais connu ci-dcvrant. Ce général , allemand de naissance , venait detre feit vice-gouverneur de Perm. Nous» arrivâmes ensemble à. la Wolga , et comniec les environs étaient cachés sous l'eau tant que^la Vue pouvait s'étendre , nous fîmes" ensemble une longue traversée. Sa rencontre me pîutt:- depuis tr^is semaines je^ «'avais pas

parlé ma langue. Nous causâmes du boa vieux tems : il écouta ayec. boutâmes plaintes. Le conseiller qui , autrefois , avait $ervi sous lui ^ nosa pas^ pat .tespept» troubler nôtre entretien. Jappais de lui beaucpup ^ evènemens , dont fort peu étaient agréables. Il était , pour son compte , très-mécontent du sort. D ancien général- maJQr, il se trouvait, satis l'avoir désiré , rçvêtu d'un emploi civil , et envoyé. à Perm, à deux mille werstes de Pétersbourç, où il laissait toute sa famille. L'emploi de vice - gouverneur de cette ville n'était pas un avancement , mais bien plutôt une disgrâce. Je vab finir son histoire en deux mots. La fortune, qui semblait le bouder , en le faisant vice-gouverneur, de Perm , où il était comme exilé » lui jeta cependant un regard favorable j car , arrivé dans cet endroit, il reçut un brevet qui le faisait gouverneuT de Twer , ville située assez près de Moskou , et qui tient un rang très-distingue dans les provinces russes. Il arriva à Cette. fortune par ime route assez singulière i fai^ sant son chemin per cLspera ad astra. Ah !

aue l'empereur, à mon égard, n'a-t-il pense e même i S'il m'avait fait conduire à Pétersbourg par le chemin/le la Sibérie , je bri^ serais avec plaisir la case de m^ mémoire » où se trouve gravé ce récit.

^ous arrivâmes le soir à Casan, évitant

les

les auberges , selon notre coutume. U se faisait tard; je vis peu cette ville remarquable. Le conseiller y avait des amis comme par-tout ailleurs : amis utiles , où il se trouvait défrayé. Cette fois, nous logeâmes au faubourg ies Tartares , à trois verstes de la ville , chez un certain lieutenant Justifey Timofeitsch , homme de cinquante ans, la meilleure pâte d'homme possible. Il était marié 5 mais n'avait point d'enfans -, il se trouvait flatté de lamitié du conseiller, et demandait, d'instant à autre, rhonneûr de sa haute protection. On voyait cependant qu'il n'était pas très-riche , et malgré cela , lui et sa femme nous hébergèrent avec tant de bonté, et nous offrirent de si bon cœur ce qii* ils pouvaient a:voit , que je penserai toujours à cet homme excellent. Si j'avais eu dix estomacs, il eût été le plus content du monde. Mon appétit, pourtant, n'était pas mince •, je le devais à toutes les postes que nousavlôns faites avant d'arriver à Casan. Les Scheremississ et Wotiakes , qur les tiennent, sont des peuples grossiers et salesi connaissant peii les lois de rhospitalité/ et chez qui l'on ne trouve rien , où Ton ne peut pas même s'asseoir : ce sont des étables a cochons. Mais, malgré tout mon appétit ^ si j'eu^e été Sancho , je n'aurais jamais avalé ce que m'ont offert ces gens là. Dabord, du café et du beurre y après., des pi-

rogues(i)9 (lereauHle-vie,detixfeis du poisson mariné , du jambon , des saucisses , et tout ce qu'on peut imaginer \ ensuite arrive le dîner 9 formé de quatre plats énormes; à trois heures du café, des biscuits*, à cinq heures, du thé avec des pâtisserie^ y et brochant sur le tout 9 im abondant souper» Comme mes 4eux cochons s'en donnaient ! ils ont sans doute des estomacs comme les têtes de mulots y avec iin magasin pour les tems de disette. Ce ne fut pas tout d avoir bien à manger, je fus couché dans un bon lit , où je dormis trcs-bien pour là première fois de la route -, je peux m^e dire que ce séjour m'aurait extrêmement rafraîchi, si le grand nombre (àt taracanes (i^ n'en avait troublé la douceur. On ne peut se kire uns idée de la quantité prodigieuse de ces bêtes, dont une seule chambre était remplie ; je n'en ai jamais vu autant réunies dans la plus chétive chaumière : elles couraient par milliers sur le plafond et la muraiHe, et si l'on approchait la chandelle, ces milliers là devenaient des millions ; un peu de pain qu'on laissait sur la table , en était couvert sur-le-champ ; lorsqu'on voulait manger, on se mettait loin de la muraille; mais au lit^ cependant, elles m'ont laissé

( t ) Sorte de pâtés â la viande.

( 1 } BlattA ùfwualis , appelée aussi en français kakcrlaqi

9ssez txanquille ; j'ai dormi , les rideaux ou-* Ycrts, sans qu'une seulé'mait inquiété.

Nous restâmes deux jours à Casao, ou pour parler plus juste, dans ce faubourg tartare* Là avec un ccayon et toujours a la dérobée ^'écrivis de nouveau un billet à ma. {emme; je ne sais si elle {a reçu. Jemem* pressai ensuite démettre sur le papier les ma^-i tértaux d'un mémoire que je voulais adresser à lempcrcur , et pour cela , toute écriture m'étantpositivemcnfintcrdite, il fallut prendre de grandes précautions. Dabord je ne pus le lire qu'au crayon » j'en avab un sur moi ue j'avais acheté à Moskou , sous prétexte e marquer toutes les postes : j'avais aussi deux dictionnaires pour me former dans la langue russe \ c'est sur les marges de ces dictionnaires que j'écrivis le canevas de mon mémoire. Je pris pour cela tous les momens où je pus être seul; très-souvent ils étaient fort courts, mais les réparations qu'il fallait- faire à ma voiture ayant deux lois forcé le conseiileir d'alltr chez le maréchal:, j'eus plusieurs heures à ma disposition. Ce sont ces dictionnaires qui. m'ont servi à écrire bien des choses que Ion n'a jamais soupçonnées ^ et à présent ie continue toujours dans un lit entouré de rideaux où se glisse assez de lumière. Je peux écrire sans être interrompu j dans l'idée où l'on est que le jcepo^ m'est trcs-ùtile ^ on ne me de-

, ( tM )

range jamais. Je regardais alors ce travail comme très-indispensàble, premièrement parce que Je né me fkis pas au dire du conseiller, ni aux belles assurances que j avais eues de lui de pouvoir écrire à Tobolsk; en second Keu j'avais une occasion d'envoyer ce brouillon à ma femmes elle. l'aurait mis au net, et fait aller ensuite à sa destination; .

Je passai le reste du tems que je fus à Casan d'une façon assez ennuyante : assis sur la fenêtre qui donnait sut la cour , j'y considérais ma voiture*, elle me rappelait toutes les peines que j'avais éprouvées dans son petit espace pendant trois semaines entières.

• Une jolie femme tartare logeant au-dessus de moi m'amusa cependant durant quelques minutes, non pas que j'eusse été ému de sa beauté ni de sa jeunesse, mais j'eus par elle une petite esquisse des mœuïs de cesTartares, tableau assez nouveau pour moi. Il est d'usage chez les Tartares que, quand une femme voit un homme étranger, elle doit s'enfuir ou cacher son visage. Celle-ci avait af&ire dan$ un petit magasin qui se trouvait en face de mes fenêtres : je la gênais; quand elle voulait revenir, elle éuit indécise si elle viendrait ou resterait 5 voyant que je restais , elle ' prenait son parti, se couvrait d'un grand linge, et risquait ainsi le trajet. D'autres fois ses bras seulement faisaient l'office s mais abrs

ayant quelque chose à la*main, cette attitude la gênait^ pour yjremédier elle levait le coin du mouchoir quelle avait sur le cou, et s'en faisait un voile -, c'était, comme Ton dit, découvrir Paul pour couvrir Jacques : sa gorge était à nu ; recachant l'une elle remontrait l'autre. Il tombait quelque chose des mains, on se' baissait : je voyais ainsi l'un et l'autre. Je ne crois pas qu'il soit possible de réunir tout à-la-fois tant de pudeur et tant de coquetterie. J'avoue que dans d'autres momens plus faits pour la gaité , j'eusse joui plus longtems de ce petit manège. -

L& ciel me préparait aût^ortir de Casan une secousse bien forte : prêts à partir et faisant Jios adieux, le courier qui est à la fenêtre, s'éaie : Un courier. du sénat! dans le même instant il l'appelle ; t— Qui cherches-tu ?

(< Mais toi. • • )> Ce mot toi me jeta -dans un désordre extrême^ mes genoux fléchirent», je ne voyais plus rien. Un courier du sénat , disais*je . . • que peut - il nous vouloir ? que vient-'il m'apporter ! Ah l cela me' regarde. •' ' Mais pas du. tout, ce n'était rien : deux sénateurs^ allaient en Sibérie! visiter les gou^ vernemens. Le courier qui leur servait d'escorte avait appris notre arrivée, et il venait trouver Alexandre Schulkins, son ancien camarade. Non , de ma vie , je n'éprouvai une illusion ^ussi am^e. Je fus long-tems sans repren4ce

( ii<r )

mes sens, m Tusage de mes mcmbréJ; dèslois je perdis tout espoir ^c voir dorénavant un Courier arriver, et autant j'avais voulu retarder mon départ , autant je desirais le voii accéléré. Je voulais connaître mon sort pour récrire à ma femme , et piésenter ma plainte à lempereur.

Nous quittâmes Casan le 17 de mai , qui * est le 2^ de notre style ; malgré les chaleurs qu il faisait , nous vîmes encore dans les bois beaucoup de neige. La distance de Casan i Pcrra est de -çrèsde-six cents verstes. Le chemin est toujours à ij»îvcrs des forets j i j^inc à quatre millcis se^ouve-t-il un village. La route est large et assez droite , mais on y trouve des .marécages affreux et des rondins qui vous font rendre lame par les secousses af&euses dont vous êtes enlevés.

Nous rencontrâmes des troupes de bandits » encharnés deux à àcui^ qu on menait à pîed à Irkutzk ^ ou dans les mines de Nertsxhinsk (i). Ils avaient parmi eux des femmes, et étaient escortés par des paysans de la route» Ils demandètentla dhiarité . ... Ah ! quoique je fusse en voilure , j'étais sans doute plus onalheureux : c'est avec Tarae qii'^n mesure les peines. Le coup-d*œil de x& scélérats, lobscurité de cette forêt sombre , le récit des

i'\) Ilj'SGDt ainsi $f)UTer*c six mois en roucf.

( "7) meurties atroces ^ commis dans ces déserts ^ tout devait bien augmenter ma tristesse*, mais. Dieu de charité et de consolation , vous venez vers Tinfortuné , alors que le malheur laccable 9 vous lui envoyez 1 espérance ! • • Oui , dans cette foret , cet a$tre bienfaisant vint briller à mes yeux. Sa clarté , il est vrai , était AUX peu lointaine , c'était un rayon àé soleil perçant ime obscure forêt ; mais elle parut enfui, et mon cœur , au moment où |e fais 'ce récit, resseat encore sa chaleur bienfaisante. Je ne saurais dire à présent d'où me venait ce changement subit. Le pourrai-je jamais ( i ) ? Si je le puis 5 ah! alors j'aurai réalisé cette douce espérance. Qu'on sache seulement quelle reposait sur l'amour de ma femme ; an ! oui y cette base est solide*, oui sans doute, si elle vit , son amour me répond qu elle viendra me trouver.

Nous arrivâmes à Perm sans aucun accident 5 c'est une ville maussade où M. le conseiller n avait aucun ami. Il fallut descendre à l'auberge ; c'est alors que je vis qu'il avait moins de défiance, H me laissait plus soaveiit seul, et la cassette où j'avais mon argent restait près de moi sur la table , sans qu il songeât

( I ) Mon espoir consistait dans un plan de fi|ire en Sibérie » le )e comptais effectuer avec le secours de ou femme. Oa

que

4e s4Ûra en' ten» 9t lieu,

(iz8)

^seulement à la fermer. Dans un moment qui .parut favorable. 9 ) en. détachai cent roubles. :Cetie idée de voler ma cassette , me vint -comm^un pressentiment quelle allait êtrel ^sa dernière attaque* Notre homme me de- : manda de l'argent ^ je le refusai net : il fu4 : après cela si dur et d'une humeur si ^rèthe^ .que. je pris le parti d'ouvrir la cassette devant : lui. Voyez , lui:dis-jé , il y a cent dix. roubles» ; Quelle petite somme dans l'état où je suis^, devant me procurer dans un pays nouveau ^ Jes choses les plus nécessaires. Je n'ai que cela pour vivre jusqu'au moment où j'obtiendrai des secours d'une. famille qui va être. à cin^ : cent itiilles de moi. Voilà cependant cinquante .roubles v si vous: n'êtes .pas content , faites ce , que vous.voudr^, mais je sais que:je peux me : plaindre^ Ces>deriiiers mots parurent le frapper. Il fut beaucoup plus souple, prit les cinquante .roubles 5 et cessa do me tourmenter. Au surplus, . il avait des principes opposés aux marins qUi sont grossiers au commencement , et deviens nent civils à la fin du voyage ; plus nous approchions du terme , plus son humeur était maus^de. C'est sans coûte la crainte de me voir m échapper qui lavait engagé à polir ses manières 5 et n'ayant plus cettex inquiétude, il ne crut pas qu'il fût très-^nécessaire de cou-, tinuer à se gêner.

Nous allions repartir de je ne sais quelle

poste ; le soif vccs le^ huit heures ; un orage se formait , et Ton entendait déjà de grands coups de tonnerre. Je priai le conseiller , avant fie partir , ^attendre au 'moins.:qué lortige; fût passé'; il me refusa ma demande. Je lui représentai le danger qu on courait , de voyager par une tempête semblable 9 que nos chevaux avaietit des fers, et qu'il y avait beaucoup de ce métal à. la voiture , quil. attirait lui seul la foudre. Il me dit ^ en riant, que cela était des fables. — Ja/outai : que Its gens prudens . descendaient toujours de voiture » et s'anêtaient quand un orage les surprenait en route. Il se moqua de moi encore bien.da-» vantage , et me demanda comment je pouvais croire à de telles billevesées. Furieux de son peu de complaisance et de son ineptie qui cei> tc^inement ne devait pas me lâcher-, jemei lance. dans la voiture. Eh ! pourquoi redoutex la mort î me disais-je alors en mdi-mêine ^ cest poUr lui seul quelle est à csamdxe!,/car que peut-il attendre au-delà de la vie? i :

.Nous voilà donc en route , et les coups de tonnerre deviennent plus vîolens; Nous, passons par une bruyàe où le feu avait priis des deux cotés du chemin. Cette espèce d'incendie est différente de celle des forets : Iç feu rampe et sillonne ^ tantôt vite ,. tantôt lentement. Des flamnies , de teins en tems , s'élancent vers le ciel, mais. sans avoir. une longue durée ^. le

feu alors se cache etseconcentxe)usqaacequiI trouve des herbes quil puisse de nouveau enflammer. ,

Quoique ce feu n'eût rien die dangereux^ la vue cependant jen était effirayante. Ici,, les flammes pétillantes de^la lande ^ là , la &udre

frondant et les airs embrasés. Ndusiimes de i sorte quelques verstes , et arrivâmes ensuite dans un petit bois de pins et de bouleaux^ qui n'était pas d'iuie étendue considérable. En le quittant nous trouvâmes de grandes eaux. Une prame était sur le rivage, et conduisàit à un village qui se trouvait sur le bord opposé y elle était vide. .Nous citâmes long tems pour qu'on vînt noos.passer , mais CCS eaux qui avaiem une grande étendue nous éloignaient beaucoup trop du village où les bateliers s'étaient retirés. Nous fûmes im tems considérable avant que l'oji pût nous entendre ^ enfin un homme vint , amenant une nacelle. Quoiqu'il n^ eût qu'une corde à la prame et qu'il '&Uût voguer sur des eaux sans courant, un seul batelier ne semblait pas suaire ^ mais M. le conseiller prétenxiit le tenter , et demanda qu'il approchât la prame. L'autre lui répondit, qnà cause des bas-fonds la chose était impossible; qu'on ne ferait que la flxet, sans pouvoir la tirer ensuite ^ lorsque nous y serions chargés^ que nous^avions cinq bons chevaux qtii sumraient poux nous. U iaixe

..aueittdte. Sur cet avis nous avançons s nos

jcoues entrent jusqu'au moyeu dans une bourbe

Lépaisse. Quatre chevaux arrivent sur la prame 5

mais le cinquième, en voulant y grimper,

ijeste dans l'eau par les jamî>e$ de derrière , et

tombe de :côté. Cris , coups de fouet , sti-

imiUans déboute espèce*, rien ne peut le faire

«xekver , et cependant les a^tre$ chevaux tirent»

Mes conipagnons avaient mis pied à terre.,

moi seul.j'étais r^té, enchanté en moi-même

.de ce qui venjak d'arriver. Cependant , re-

^marquant que le faible lien qui attachait la

;ptame pouvait bien se briser par les efforts

des chevaux , je crus prudent de suivre leur

exemple : je saute donc dans Teau et grimpe

.sur la pi^me *> le cpAseilkr prend le fouet ,

11 s'assied sur le siège, le postillon tiraille les

chevaux p^ la bride, le courier touche dessus

avec ime . hranche d'arbre , le paysan est à la

corde, fit moi je. suis les bras croisses, les

pieds mouillés , exposé à l'orage et à la pluie

Dattante. Au milieu de tout ce vacarme le

tonnerre tombe sur un bouleau j le coup était

horrible^ les bras en tombèrent à nos gens,

qui ne les relevèrent ensuite que pour faire

maints signes de croix sur le iront et sur la .

po'uxine. Gospodin pomilu fut répété sans

cesse : le conseiller était capot, et le courier

lui faisait des reproches de ne m*ayoir pas

écouté > pour moi je riais sans mqt dirç»

*■ ' • On compte de Pèrm à Tcfcôkk à^peo^if as «500 werstes, mais les chemins spnt bien nïeîl-^ ( leurs et le pays -beaucoup plus agréable que < de Perm a Casan ^ on ne voit plus d& ces tristes forêts de sapin , mais la plupart -du tems de jeunes bois de bouIeaiK entremêlés de dikmps 'considéirables , les^ plus fertiles et les miewc •cultivés j de riches villages, tantôt russes et 'tantôt tartaf es, sont assez près les uns des au- . très 'y les paysans ont Tair si satisfait, sur -tout les dimanches et fêtes, que Ton ne croirah pas être en Sibérie : les maisons des villages sont même beaucoup plus propres q^e celles <les autres Husses : les cabarets ont deax'chamhtes \ Tordinaire appelée Isini , . la 'secoinde GornzYio^ 7 ces chambres ont des fenêires de pierre spéculaire , des t^les à tapis et de trèsbelles images •, en outre une quantité d'ustensiles de ménage que nous n'avions pas vqs "depuis long-tems dans les maisons de gens de tàmpàgne j dopime verres , tasses , etc. J ai cru même remarquer quils ont plus d'hospitalité encore que les Russes : leur langage diffère du tout au tout.

'" Ge n'était qiie les jours ouvrables qu'on remarquait peu de population ? nous traveiç-isiohs des milles entiers sans ttouver uns^ul 4iomme , et ces campagnes désertes et pouftâni très-fertiles paraissaient cultivées j>âr là bàgiieftte magique^ Mais rîén n'est jdu^ jôjmùa .:qaè

. . .^ C'ïJî)

'f Habitant des campagnes russes : les jours âc -fêtes, sur la place du village , on trouve un -cercle de jeunes £iles , vêtueis en blanc et rouge ,-ou en bleu , qui dansent en chantant. '-Les jeunes gens samusent aussi à leur minière, mais on en voit plus rarement ; il ma •-paru que les dernières levées avaient diminué l'espèce. Je nai jamais trouvé les -filles et les •'garçons ensemble dans aucun de leurs jeux : :jc vis un grand nombre d'enfans; mais ils* «étaient presque tous de l'autre règne.

En général les paysans conservent un tendre •souvenir de la défunte impératrice; ils l'ap -pellent peiite mère (matuschka); s'ils parlent au contraire de l'empereur, son fils, c'est raxemèntet avec retenue.

: Dans le gouve^rnement de Perm , il y a une -seule ville importante, Ekaterinaburg (i); ce fut là que le conseiller découvrit toutes mes écritures , ce qui le mit dans une colère terrible ; il voulut déchirer mes livres ; mais je on'y opposai. Je les montrerai, mé dit ^ il, je îles ferai voir au :goaveraeiur. — Vous en êtes Jxien Je maître, lui répondis - je , c'ejt un projet de mémoire , que je veux faire pour 4'empèreur, et je l'ai commencé avec d'autant J}lus de confiance , que vous m avez assuré positivement qu^ cette satisfaction, me sérail;

•mmmmmm

c '-( x) £Ue %sc ^t atoioic pair ses m^iksi

(tî4)

accordée : cela dépendra, ajouta- t*il , àtiést*

niètes instructions qu'aura reçues te gouver^*

neur. -<- Ah i ah S lui xépliquai-je , vousajen

.êtes donc pas sûr , malgré tous vos .sçrmens:^

^ous avez donc aussi peu ^assurance si je reste

.àTobol^ou non? et vous m'aviez dit i:£pen-

dant que vous vouliez être un coquin , 5i ce

a était pas. là le terme de mon voyage?

Il fut déconcerté , et m'assura <le nouv^tu

Îuii n'était porteur d^ucun ordre qui dit e me mener plus loin : mai&cela en resta là. Sans doute mes ^reproches firent oublier le -zeste ) du moins, il ne m'en parla plus : mais il venait d'écorcher -mlps -bkssuâo&'y fêtais sur que mon sort était peu décidé, et que je n'avais pas encore bu : mon. calice.

£n arrivant en Sibérie , Tiumen est la première ville que Ton rencontre à la frontière quarante ufcrstcs avant; environ^ on passe ^ans • un bois , où ides poteaux Indiqtient legonvememcnt de Tobolisk. Le conseiller eut nnhuraanii,é de mêles mâ^ntrer en passant , et de m'en apprendre l'usage V je ne répondis rien , mais mon cœur était . déchiré. Ah 1 n'est-ce donc pas assez de se trouver en proie aux maux que nous procike^uœ imagi^ nation vive , faut-il que des obj«s , puremehit .matériels , ajoutent .encore aux peines, di^ ce bourreau 1

J'étais donc xépïï^moni ^Iqxs çnSJbéjiifis

X \is )

et ce que j*éprouvai à la première po^te , ne fut pas fait pour adoucir la peine que mou entrée avait produite en moi. Je vais.ra^ conter cette triste anecdote ^ qui , ayant dér chké mon cceur^ y est restée gravée avec def .traits de flammes»

Nous relayions dans un village, je cassais du pain dans tdu lait, devant la porte d'une cabane, quand un .vieillard de soixante ans, la barbe et les cheveux aussi blancs que la neige, se jeta par terre devant nous, et nous demanda, ai^ec un empressement extrême^ si nous lui apportions des lettres do Réval. Je fixai. ce vieillard avec attention, et ne pus agir davants^e : }c n étais pas certain d avoir bien entendu ^ alors une paysanne vint nous dire à Toreilie : Cet homme a p^du la raison ^ il quitte son grabat toutes les fois qu uq .voyageur arrive, et vient lui faire la même question» Doxmez-moi du papier, dit-elle, je m'en vais le faire en aller , autrernent , nous aurions, peine à nous en défake, nous le verrions gémir. , sans quil voulût jamais partir. Elle feignit donc de lui lire une lettre : .« Mon: cher. époux, je me porte à merveille, ^ et tes enfans sont en bonne santé; sois » tranquille , dans peu ,nous irons te re« ♦) joinare».

Levieillard écouta avec une joie extrême^ il sourit ^ se Êotta la barbe, prit ensuite le

'papier et le mit sur son sein ^ il raconta â^ré^, avec assez de suite , que jadis il était soldat, et qu'il avait servi sur la flotté de Rêvai , à Kronstadt et dans d'autres endroits -, il ajouta qu'il était invalide, qu'il venait de quitter sa femme, qui «était à Kéval-, ainsi que ses enfans. La paysanne nous dit qu'il y avait trentecinq ans de cela ; il lui soutint vivement le contraire , et s'en alla après s'asseoir au bout du banc, où mes messieurs s'amusèrent de lui à leur façon ; mais il sembla n'y pas faire attention ; il dit ensuite des mots que je ne pus entendre y enfin , d'une voix élevée , il is'écria : Ma chère Colombe , où es-tu à présent ? est-ce à Réval , Riga où Pétersboûrg > ^— Ces paroles avaient tant de rapport avec mon état actuel , que j'eus à peine la force de me lever et d aïlèr dans la cour y verser lin torrent de larmes. Ce bon vieillard m'offrait peut être Timage du sort qui m'atten- <lait : peut-^trè un jour, privé de la raison, îrai-je sur la route interroger les voyageurs i leur demandant des lettres de Réval : je peux déjà, comme lui , m'écrier : Ma chère Co^ lômbe , où es-tu à présent ? es-tu à Pétersboûrg, à Riga, à Réval ? Jamais, x>h ! non jamais je n'éprouvai douleur semblable ! L'îmaee de ce vieillard ne s'effacera jamais d^ ma mémoire-, je la trouve "quand je vieille^ Je la vois dans- ines rêves -, elle est toujours autour de moi.

On avait attelé, que mes sanglots me $u^ /foquaient encore. Mes compagnons , qui virent que j'avais laissé là: mon lait » ne savaient pas ce que j'avais : je ne voulus pas le leur dire , ils se seraient mbcqués de moi. Je rougis presque d'avouer qu'en quittant ce vieillard je lui laissai une pièce d'argent : un homme qui , depuis trente-cinq ans , t^ait ,ainsi à ,sa famille 5 ivétait pas un homme .ordinaire 5 ce n'était pas un cœur qu'on pût soulager par l'argent^ aussi le reçut-il avec indifférence et sans m'en faire- aucun remer»r ciment :'je sentis la rougeur me couvrir 1^ Jront, et le quittai les mains sur mon visage. :Ainsi fut célébrée ma-bien- venue en Sibérie : j'^us cette épine dans le cœur jusqu'à la porte çdè Tobolsk. L'Irtisch et le Tobol avaient tout inondé près de quatre milles à la ronde-; :il nous fallut laisser notre voiture, placer tous nos effets sur une petite barque , et corn- .mencer un voyage, par eau; Le jour était tfès-chaud 5 nous faisions route avec assez de vitesse *, mes compagnons se mirent à ronfler, etf me laissèrent avec l'inquiétude déchirante si mon voyage allait être achevé.

Trois heures après je découvris Tobolsk,

à la distance d'u*n demi-mille. Cette ville est

bâtie sur les rives de l'Irtisch ; tous ses clo-

, chers lui donnent Un air pompeux , sur-tout

dans la partie de la ville nommée la ,Ci^*

( I3« ) ûâie 9 oà le palais du gouverneur fixe agréa^ blemeat la vue ^ mais , comme il a été eh partie brûlé 5 ce n est plus que dans le loioc*tain qu'il paraît encore quelque chose. C'est à prient que je sus faire k différence de ia nature brute , mais bonne , d'Alexandre Schulkins , d'avec i atroce dureté du barbare conseiller. A son réveil ^ celui-ci se livra à ia joie la plus indécente y il plaisanta , se mit à rire sans la moindre délicatesse , qui ordonne du respect pour l'être malheureux. Je crus voir en lui un bourreau qui , lorsqu'il a uranché une tête , prend un air satisfait, et s'applaudit de son adresse. Le Courier, au contraire , tranquiJe et consterné , sachant que j'approchais du terme où j'allais voir se fixer mon destin , me jetait , à la dérobée ^ des regards tristes et pitoyables.

Nous entrâmes par eau dans la ville ; le bas en était inondé , les rues étaient pleines de bateaux dans lesquels on allait pour faire ses affaires.

Le 30 de mai, vers les quatre heures, nous abordâmes près de ja grande place du marché ( i). Nous fîmes approcher un kibik où i'on mit nos effets , et nous allâmes ensuite chez M. le gouverneur. Arrivés à sa porte, le conseiller prit les devans, et me laissa dans

■ I 11 ■■■■■■Il I II ^mmmmmmm^immm

(s) On rappelle basai comme -«Uni soute V^sh%

< -13^ ) la voilure. Ce quart d'heiure fut des plus pér jiibles» Les gens du gouverneur jetaient ie$ yeux sur moi \ ils chuchotaient ensuite s tout cela m'inquiétait ; enfin le conseiller parut et me fit signe. Nous allâmes à un pavillon où 'M* lé gouvernenr avait fait sa sieste* Chemin faisant, je lui fis cette demande : eh bien donc ! resterai-je ici } Cet homme eut l'impudence de répondre sèchement : Je ne saurais vous le dire. Le pavillou étaitrouvert •, j y entre seul, je me présente avec courage* Le gouverneur, M. de Kuschelef^jque Ion m'avait vanté à Perm , comme rempli d'himianité , est ua homme de quarante ans, d'une figure heureuse , noble et spirituelle. Ses premiers mots furent ceux-ci : Monsieur sait-il parler fran^ çais } Cette question me mit hors de. moi* même. Je pouvais enfin m'expliquer.— Oui, répondis- je avec empressement.

Il me pria alors de vouloir bien m'asseoir. Votre nom m'est connu « c'est celui d'un auteur

Héla$ l monsietn: , je suis cet auteur même.

Comment ! s'écria - t - il , cela n'est ;pas possible. Pourquoi êtes -vous ici? — Exeelr lence^ j!«a cru que vous alliez me le dire» -— Moi , YOi^s le dire 5 je n'en sais rien non plus. Voici ce que me dit cet ordre : vous ères le président de Kotzebue de Réval , et Ton vous confie à ms^ g^surde ( il montra l'ordre

3UÎ contenaît cinq à six lignes au plus. )— e ne viens pas de Rêvai, mais des frontières de Prusse. —-Peut-être n'aviez - vous pas la

permission d'entrer ? J'avais un passe-port

très-en règle ,^passe-port signé par S. M, l'empereu^, et expédié par ses ordres j mais <:e passe-port ne fut pas respecté ^ au' contraire i en m'ôta des bras de ma famille , pour me mener à Péterst^^urg. Sans m'en rien dire on ma trame icu

Le gouverneur voulut parler , mais il se retint tout de suite. — Ne savez -vous donc rien ? ne soupconnez-yous rien des torts qu'on, vous impute } — Je ne soupçonne rien; que la foudre m'écrase, si je soupçonne rien. Vôtre cxcellencepeut peiiser que pendant cette longue route; je me suis bien creusé la tête , pour trouver quelque chose , et je n'ai rien trouvé. -

( Le gouverneur après une pause.) -

• J'ai lu tous vos ouvragés que nous avons traduit en russe, et je suis enchanté de faire votre connaissance i mais pour votre- intérêt , j'aurais voulu que ce rie fut pas ici.

* C'est un soulagement bien grand de rencontrer un homme pareil à vous , et je ma flatte de pouvoir rester au moins-dans votre voîwnage. — ■ Malgré tout l'avantage de votre so*cîété,je ne saurais cependant vous accorder cette demande. Je fus tout effrayé. — Ainsi je h'ose pas même rester ici ? m'éer iai-je avec am^-

tume, II faut être bien malheureux pour re»> garder comme une grâce , la liberté de rester a Tobolsk ! faudra-t-il traîner plus loin ma chétive existence } ,

Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour adoucir votre position , mais mon ordre me ptescrit dé voiis assigner une retraite dans mon gouvernement, et non pas à Tobolsk : vous savez si je peux m'écarter de mon ordre : faites un choix dans les villes , en exceptant Tiumen par la raison qu elle est sur la: route.

Je ne connais nullement la Sibérie, je m'abandonne avec confiance aux bontés de votre excellence , jnais s'il était possible detre près de Tobolsk î .

• Il me nonima Tschîm comme la ville la plus près -j elle est à 341 ^^erstes ou 50 mille d'Allemagne •, mais je vous conseille en ami de préférer Kurgan ( i ) qui est un peu plus loin , de 427 vp^erstes ou ^4 milles , mais située dans un climat plus <loux : c^est , me dit-il en souriant , l'Italie de la Sibérie 5 il y droit même des cerises sauvages -y mais ce qui vaut mieux que les cerises sauvages , cesjt l'espèce d'hommes qui ne l'est pas et qui est très-facile à vivre. — Je suis si fatigué , ne poutrrais - je pas rester quelques semaines ? r II réfléchit un peu.

(i) C*est ainsi qu'on écrie ce nom y mais on prononci Kur^âhn.

- Oui , rcptit4l avec bonté 5 cela peut se faire,

je vous promets d'ailleurs un médecin, t^ne

autre demande me pesait : — Puis-je écrire

a l'empereur, lui dis-je en- balbutiant?

Sans doute.

Et à ma femme ?

• Aussi ; mais ce né saurait être (}ue S€>us te douvert du procureur-général, qui kta remettre k lettre , s'il n'y trouve rien de ^is-» pêct.

Je me trouvai plus soulagé : il donna ordre qu'on me cherchât un bon logement <en ville, et ^e pris congé de lui, ainsi que le conseiller qui fut traité avec une considéra^ tion assez mince.

Resterez-vous ici? me demanda le conseiller à mon retour. — Non , répondis-^je sèchement mais je racontai tout au sensible Schulkins. Le conseiller me dit que le gouverneur' lui avait demandé si je n'étais pas parent d'un auteur de mon nom , mais qu'il n'avait pas sa Ce que cela voulait dire.— -Je me mis à sou«rire ^ rien n'était si plaisant^ que la surprise de cet homme quand il vit tant de monde me connaître à Tobolsk , et que l'on me faisait en quelque sorte k* cour; son MaximofF de Mdskouj son Justîfey Timofeitsch de Casan ne lui avaient rien dit de moi , et à pârlerfranchement, je fus surpris moi-même de voir comme j'étais connu , et de trouver

C Ï43 > des ameâ aussi tompatissantes dans des lieux si sauvages et aussi éloignés ^ mais continuons toujours.

La police aussi-tôt nous indiqua le loge* ment quoccupent ordinairement les gens de marque que 1 oh envoie en Sibérie, il con« ^te en deux chàfnbres qui appartiennent à un bourgeois : comme ce bourgeois sup^ porte cette charge sans aucune rétribution , il ne s'occupe guères d orner cette demeure v d^ carreaux cassés, des nlurs mis où pendent cependant les sales lambeaux d'une tapisserie antique , un grand nombre d'insectes ; sous les fenêttes une mare d'eau d'où l'on sent s'exhaler une odeur méphitique : voilà ce qui frappe en entrant $ mais cet appartement était toujours tr^s-bpn pour celui qui craignait ^ant quelques minutes d'habiter un obscur Cachot. Ne poUyaîs-je pas m'attendre à tout ? ainsi qu on avait pu me transporter en Sibérie , on pouvait également rn'ordonncr la prison et me charger de chîunes *, me faire tnéme administrer . le knout, si on eût eu cette fantaiSfé *, Tun eût été aussi possible que Fautre. Je n'avais plus dès lors le tourment de rincertîtude et mon sort se trouvait réglé *, J'étais au tefrne de l'infortune : je me mis a pesef toute l'étendue de mon màlheut.

Au moyen d'une gracieuseté qui parut nouvelle à mon hôte et qui n'est rien chez

èioï quunc vertu d'habitude, je lamenaî bientôt à me fournir des - meubles 5 savoir , une table et quelques bancs de bois-, il ny pouvait ajouter une couchette, mais j'en avais perdu l'usage , et il n était pas nouveau pour moi d étendre mon manteau par terre , avec une vieille redîngotte de soie qui servait à couvrir le plus jeune de mes fils quand il devait sortir 5 ou pour le préserver de quelques vents coulis : je ne sais comment il se fit que la femme-de-chambrc mit cette capote dans la voiture, mais je l'en remercie, car sa. vue me retrace des sensations bien douces 5 je joignis à cela un matelas que j'achetai \ voilà mon lit de mort , disais-je en m'y jetant i et aujourd'hui je pense encore de même.

Une heure après survint un ofGcier de police qui prit possession! de ma personne et me reçut des mains du conseiller avec, qui ^ grâce à Dieu, je n'eus plus rien à faire. Cet ofGcier de police npmmé Katatiniski 4tait un homme d'une figure prévenante, il avait avec lui un seul bas-officier. Je viendrai tous les jours, dit-il, mais seulement pour la forme ^ vous rendre ma visite et savoir comment vous

-vous portez, car je dois présenter tous les jour$ un rapport touchant votre personne : cet homme là, à la vérité , doit se trouver cons-^ tamment avec vous, mais moins pour vous

gardet

( H5 ) garder que pour vous être utile ; il sortit en disant ces mots.

Le conseiller , content d être délivré de ma garde, me dit en me quittant qu'il allait à Tinstant me chercher un ami qu'un an auparavant il avait conduit de même, et dont il m'avait fait un grand éloge en route j mais comme^ses louanges n étaient pas près de moi une recom« mandation bien forte , je n avais nulle envie de me rapprocher de l'ami. Ma surprise fut d'autant plus grande lorsque je fis la connaissance d'un des jeunes hommes les plus instruits en la personne de M* KiniakofF-, il m'adressa la parole en français , m'assura avoir lu plusieurs fois mes ouvrages , et. me dit beaucoup de choses honnêtes à ce sujet; il m'offrit de plus sts services , me plaignit d avoir éprouvé un sort semblable au sien , et sur* tout, d'avoir voyagé en aussi mauvaise corn* pagnie , avec un pareil misérable ! c'était le nom flatteur qu'il accordait à M. le conseiller.

» Mais cet homme se dit votre ami».

» Dieu me préserve d'un tel ami ! vous pensez bien que j'ai dû le ménager, et je le ménage encore ». »

Kiniakoff, fils d'un gentilhomme de la ville de Sîmbiesk ( i ), avait été conduit en Sibérie-

(x ) Ville située â deux cents werstes au midi de Casan^ sous un climat fort doux.

( 140 avec deux de ses frères et d'autres officiers, pour quelques plaisanteries faites sur lempereur ; lui seul avait eu }e bonheur de rester « Tobolsk 5 deux autres avaient Irkutzk pour prison ; son frère cadet était aux fers dans un petit f<^ à 4000 verstes de Tobolsk, :un autre dans laffireux Bérésov,xest«à-dire, dans le lieu le plus noir des enfers.

Je trouvai une consolation à rencontrer un homme qui paraissait avoir des sentimens , et avec qui dès le premier quart d'heure je lus comme une vieille connaissance. Il me promit des livres : des livres , quel bonheur I J'appris de lui que l'empereur avait proscrit de ses états, la littérature étrangère : que mes pièces étaient jouées tous les jours à Tobolsk : assez mal à la vérité , mais que leur ^cànd mérite faisait passer sur tout le reste : il ajouta que je faisais plus d'effet à Tobolsk que l'ar^ rivée de quatre généraux ; enfin il m'o&it sa maison et sa table ^ il en avait la permission : nous otusames plus d'une lieure , et nous nous séparâmes extrêmement satisfaits Tua de if^utre. Il vint aftès d'autres visites : le baron. de Sommaruga , lieutenant-colonel aii service d'Autriche et de l'ordre de Marie-Thérèse ; il s'était battu pour une femnie, tandis qu'il était à Riga , mais son rival plus puissant que lui avait demandé son exil ^ et l'avait obtenu sans en être plus heureux, car la Jeune per*

f 147 ) sonne , âgée de dix-huit ans , que lui Sominaruga avait prise pour sa femme, avait laissé peu aprës ses parens » pour venir à Tobolsk partager sa misère. Elle fit ce Voyage ignorant la langue russe , accompagnée seulement deson.voiturier : apprenant à Moskou que son mari ost mabde à Tirer , elle retourne aussMÔt pourJui donner ses soins, et part aprèsavec lui pour Tobolsk , où j ai été témoin de son constant amour. Elle m a donné aussi des preuves de sa sensible humaxiiiéf œ sachant pas faire ma cuisine , fe tne mang^sais souvent aife du paîn!sec^ fai recul d'elk plus d'une fois dé son rotVet*de sa sbupë»

Jevîs encore'un comte de Soltikovjliomme riche et âgé , qui atah été exilé pour cause d'usure; il tenait uni^ mafeon; cet hommci semblait aimable en société; il parlait plusieait& fatigues : c'est par ki.que j at/ptt me fournir de .gazeHcs. ... '. ] .

Ttojsimarchands de Moskou ^ detix Fmnvf çais etiin AUèmand vêtaient ausH du nombre de cfs infortunés, pour dêuK cetnfe roubtes^de contrebande : le dernier ^.appelé\Becker,:'ét«îit lin très-brave; homme ^xtrèrnemeat obligôant s sa. femme visait de Je quitter pour>soUicitfft son rappel ; et si elle ne 1 otrtenai)t pas , clU jdcvait ramener ses. eta&ns ; |'4spém.que cette occasion me rendrait aussl'malamiUe;

Jeus AttiSsi.la::>ri5iDe de quatre Polonais

C I4« } envoyés à Tobokk pour des im^tniences politiques : c'étaient ae pauvres gentilshommes à qui l'état donnait par )o|ir vingt kopèques ou quinze sous. Ennn, ma chambre ne dé^ semplissait pas^ cela m'était fort incommode ;l'étais bien aise» lorsque la nuit venait » d'être débarrassé un peu de tout ce monde , pour me livrer à mes pensées , en me jetant sur mon grabat.

Je m'endormis; et cette nuit il m'aniva un accident , à mon avis , ^trêmement remar<}uable ; il est du ressort àe la médecine » et je supplie mt$ bons amisGall et Hufeland de m'en donner l'explication. Vers le minuit^ je me réveille ^et je me crois sur > un vaissdau, non<^eulement l'éprouve lerouHs^'mais même j'entends le bruissement des voiles et le cri des matelots» Comme j'étais couché sur la terre ,. je ne pouvais voir que le ciel quand je regardais du côté de la- fenêtre, -ce qui ftfndaatencQi^e mon illusion 'plus graisie^ je ^taisîqué c^'en était une^ nfxaîs jpourtant Je k combattais^ jWais, en quelque sotie, deux âmes en moi \ l'une confirmait mon opinion ^ et l'autre >me disait que c'était une chimères 3c parcourus la chambré en chancelant , j'ap^ perçus Iç. conseiller^ tout ce qui m'entourait, absolument ^à la même place. que la veille. M'étant mis à la fenêtre , .excepté un grand bâtiment de pierre , toutes les maisons en

C ^49 ) bois me semblaient des vaisseaux , et je voyais en tous sens la 'pleine mer. Où me tramet-on , se domandait une ame } nulle part ^ répondait l'autre , te voilà dans ta chambre. Cet état singulier, qu'on ne saurait décrire, dura une demi-heure ^ peu-à-peu il diminua, et enfin cessa entièrement. Il ne me resta plus qu un violent battement de cœur et un pouls vif et convuhifj )e n'avais, avec cela, nî chaleur ni . maux de tête *, c'était , je crois , un commencement de folie. Le lendemain, j'eus la visite du conseiller de cour , Peterson , chirurgien- majora il expliqua, cet étrange délire, par mes grandes fatigues et de corps et d'esprit ^ mais cette définition ne me parut pas satisfaisante , quoiqu'il soit peut-être im^ possible d'en dire rien de plus. Je n'en reçus pas. moins ce trèsTbrave homme avec la prévention la plus favorable pour lui : il était du pays de ma femme , et d'ailleurs , il eut bientôt acquis ma confiance par l'intérêt ficanc et loyal qu'il prit à ma. situation. Pendant tout mon séjour^, il m'a donné des preuves journalières de sa sensible humanité ; j'en ressens les effets jusque dans mon désert. C'est à son amitié que je suis redevable de quantité de petits remèdes de la première nécessité qai, dans la solitude où je. traîne ma vie, sont un bien inappréciable , puisque je m'y vois sans médecin. Il fit ^ en outre. , toutes^

les démarches imagrnabies auprès du gou-^ Yemeur ^ pour me faire rester à Tobolsk , et s'il a si mai réussi , c'est parce que l'ordre ^ui suit le prisonnier ^ indique si Tobolsk est le lieu de l'exil , ou si c'est le gouvernement V dans le second cas , on détermine eu on ne déteiemine pas Tenckoit bien positivement V pour- lors , le gouverneur envoie où bon lui semble. Tous mes nouveaux amis étaient persuadés qiie, mon oedre étftnt vague-, le gouvarneur jpouvait me garder à Tobolsk ^ mais, daQS la règle, le gouverneur ne peut donner le lieu ou il réside lui-même^ s'il s'en écarte quelquefois, ce n'est que pour des gens obscurs ,.et quand il peut imaginer qu il ne sera pas fait de recherches. Mais malheureusement ce n était pas mon cas \ mon arrestation était s^con^agnée de circonstances si singulières , qu'elle semblait extrêmement majeur^: le gouverneur devait craindre des dénonciations secrètes , qui sont si communes À présent. — Pour abréger, toute sa con-^ duite m'a convaincu qu'il souffrait réellement de ne pouvoir accorder cette grâce , malgré les raisons de santé , que le médecin avait mises en avant -, mais j'en reçus cependant l'espérance d'une permission pour venir à Tobolsk 9 aussi souvent qu'elle Texigeroit.

Je m'occupai le premier jour , dès que ')c fus à l'abri àc& visités , à faire mon mé-

moire 1 1 empereur :. vu le canevas trace auparavant, il était très -facile à terminer. Il contenait ^di^huît articles ; je dois à mon honaeur, à ma femme et à mes enfans ^ de mettre ici l'extrait de ce mémoire, qui fera paraître au grand jour mon innocence et ma conduite. Il contient une courte esquisse de ma vie publique et privée , sur laquelle on a dit' par-tout de grandes faussetés , ou pour le moins des vérités fort louches.

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