ÉLOGE DE LA FRANCE
Et pour ne pas tacher le beau parquet de cire, D'ôter et de garder à la main ses sabots, Ainsi, pour t'honorer, ô France, j'abandonne L'inquiétude dont mon esprit est alourdi ; Je veux te regarder avec des yeux limpides, Te percevoir avec amour, ô cher pays !
Par la fenêtre ouverte, on entend au printemps
Le chœur que font les voix des enfants des écoles
Dans les clairs bâtiments des écoles laïques
Où le jeune soleil entre par les baies neuves
Et sur les beaux chemins où s'effeuillent les arbres,
Les chemins vicinaux où vont les carrioles Et la route royale entre les peupliers, — On entend à la pointe extrême de l'aurore <Joie des enfants qui voudraient bien être des hommes) Les clairons des soldats des manœuvres d'automne.
Les limpides canaux sont couverts de péniches, Les marchés sont pleins d'œufs, d'étoffe et de bétail,
224 Henri Franck
L'église est près du pont qui passe la rivière Et devant la mairie un grand mail est planté ; Le soir, le boulanger, assis devant sa porte, Les bras nus sur son tablier plein de farine, Regarde la rentrée des gens et des troupeaux, Et quand passe le train à l'aube dans la Beauce, Les voyageurs serrés dans les vagons étroits Soulèvent le voile bleu qui recouvre la lampe Et (ians la fraîche buée, la moisson apparaît.
in
0 raison ancienne et chaque siècle accrue, O courage du monde et cœur de l'Occident,
Nation inventive, et sensée, ô vivante République, je te salue par ton beau nom. .
(La Danse devant l'Arche. — Livre II.)
Pour Jules Romains.
... Et puisque c'est en vain que j'ai fait ce voyage Où le sol sous mes pas brûlants se dérobait, Laissez-moi m'enfoncer dans l'ardeur sans images Dans le plaisir abstrait.
Le feu a dévoré l'univers et mon àme
Et il a consumé ce qu'il transfigurait ;
Bien au-dessus du monde où brillaient ses prestiges
Bien au-dessus de moi qui semblais son flambeau,
Sans vacillation il élève sa flamme.
22(5 Henri Franck
0 llamme dans l'abstrait, ô chaleur dans le vide ! Nul objet ne retient mes reflets au passage, Je n'ai plus de miroir et n'ai plus d'aliment. Je n'ai plus de brasier et n'ai plus de limites.
0 belle incandescence, ô ferveur sans mesure,
Tu règnes enfin dans ta suprême liberté.
Rien n'entretient et rien n'amoindrit ta chaleur.
Tu te repais de toi, ton ardeur est gratuite,
Tu règnes sur toi-même et rien n'est hors de toi.
0 flamme pure, ô flamme libre et non mortelle, 0 splendeur souveraine, extase sans vertige, O danse sans fatigue, ô beauté sans effort, Royaume sans mensonge et désert sans prestige.
Je n'ai plus rien de moi et n'ai plus rien d'autrui, Je suis le beau séjour où la ferveur a lui, Je suis seul avec elle ;
Elle est à moi et me dépasse infiniment, Je suis le sang brûlant de son cœur véhément
Et le battement de ses ailes !
Je suis le chant aigu d'un divin violon, Je suis la voix par où s'élève la musique, Je suis l'archet élu ; je suis un beau cantique,
Une élévation !
Plénitude parfaite, ô délice, ô merveille, Après tant de tourments enfin voici le port,
Et sans vestale qui la veille, Ma ferveur ne craint plus les ombres de la mort. Le soldat courageux pénètre dans la ville,
Il est entré dans Jéricho.
Voyageur las, voici la retraite et l'asile ; Oublie dans sa splendeur la campagne stérile ; Dans le sein chaleureux de sa volupté pure Oublie tous les pays sans eau et sans verdure,
Pleins de mirage et pleins d'échos.
228 Henri Franck
Je tiens la flamme incorruptible et véritable ;
Je perçois tout à sa clarté, Je ne suis plus l'enfant qui bâtit sur le sable Je suis celui qui tient enfin la vérité.
La vérité, c'est l'enthousiasme sans espoir,
La ferveur que rien n'asservit, La joie montant sans se courber dans le ciel noir Le plaisir absolu du feu sans récompense, Le haut plaisir de bien sentir son existence,
D'être celui qui vit !
D'être celui qui ne perçoit ni l'univers Ni tous les mouvements de son âme illusoire, D'être celui qui sans attente et sans revers Se repaît de sa propre gloire.
Rien ne peut plus in atteindre ; ah ! laissez que mon feu, Dans l'orgueil de sa solitude,
Éprouve à ne brûler sur l'autel d'aucun dieu La céleste béatitude.
Si l'arche est vide où tu pensais trouver la loi» Rien n'est réel que ta danse :
Puisqu'elle n'a pas d'objet, elle est impérissable.
Danse pour le désert et danse pour l'espace Comme un prophète dans le sable Danse dans l'éternel silence Avec la gravité d'un roi.
0 transports du danseur agile, Ton bras lance des javelots ; De plus en plus vite et, sans que tu pâmes, De plus en plus haut :
Tes sauts, tes bonds, tes jets, tes cris
230 Henri Franck
Et le tournoiement sur les pointes, Chatoiement des gestes ardents, Ta vitesse d'enfant numide, 0 flamme, ô flèche, ô vif oiseau, 0 faucon rapide !
(La Danse devant l'Arche. — Livre III.)
RENE GEORGIN