EN MARGE D'UN PORTRAIT
Ne doutons pas que ce qui nous pénètre, avec une force étrangement subtile, dans les Feuilles d'Herbe, dont voici une poignée, est l'arôme d'une personnalité si neuve dans ses dimensions souveraines qu'elle déborde les pages du livre, et de tous les livres possibles. Et, attirés par l'aimant de ce «grand quelque chose », dont nous éprouvons la présence sans pouvoir le définir, nous cherchons à savoir quel fut l'homme... Xous apprenons qu'il était né là-bas, outre-Atlantique, sur les rivages de l'océan, d'une souche robuste imprégnée de sel, qu'il fut un grand gars d'une merveilleuse beauté mâle, que malgré sa musardise, il exerça des métiers, celui de typographe, d'instituteur, de publiciste, de charpentier, d'employé de bureau, qu'il soigna pendant des années, sans autre motif que d'étancher la grande soif d'amour qui lui brûlait l'âme, les centaines de milliers de blessés d'une guerre effroyable, qu'il vécut ses vingt dernières années appesanti, puis claustré, par la paralysie, et que tout le long de son existence, il travailla à un livre dont il donna le final bon à tirer sur son lit de mort, en le dédiant à l'avenir avec confiance, sans reproche contre le présent qui Pavait ignoré. Ces points acquis, et connaissant même maints autres incidents, dates ou anecdotes de sa carrière, sommesnous davantage satisfaits? A peine. Ces événements externes ne
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représentent que de simples tirets entre les strophes du grand poème caché que fut sa vie. Interrogeons plutôt ses portraits : l'éloquence décisive de certains d'entre eux nous fera entrer bien plus avant dans la connaissance de l'homme que tous les commentaires. Regardons celui-ci, en y cherchant la justification des poèmes qu'il précède. Regardons-le à la lumière de ces lignes ingénues où le poète, en plein cige viril, s'est luimême silhouetté :
Américain de naissance, de santé insouciante, le corps pariait, de la tète aux pieds exempt de tares, ne connaissant jamais la migraine ni la dyspepsie, de sang riche, haut de six pieds, mangeant bien, n'ayant pas une seule fois usé de médicaments, ne buvant que de l'eau, — aimant à nager dans la Rivière ou la baie ou aux bords de la mer, — se tenant droit et marchant à pas lents, — une manière indescriptible où se marquent l'indifférence et le dédain, — ample de proportions, pesant cent quatrevingt-cinq livres, âgé de trente-six ans, — teint basané d'un rouge transparent, barbe courte et parsemée de poils blancs, les cheveux comme le foin lorsque, après avoir fauché l'herbe dans le champ, on l'a soulevé en le mêlant pour le faner, — le visage ni raffiné ni intellectuel, mais calme et sain, — visage d'animal inaffecté, —
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visage qui absorbe le soleil et accueille le sauvage et l'homme comme il faut en égaux, — visage de quelqu'un qui mange et boit, et qui est un rude amant et embrasseur, — visage d'impérissable amitié et d'indulgence envers les hommes et les femmes, visage d'un être auquel les mêmes sentiments sont en retour maintes fois exprimés, — visage avec deux yeux gris où dorment la passion et la hauteur, et en arrière la mélancolie, — un
esprit qui se mêle joyeusement au monde
Pas un démocrate dilettante, — un homme qui est de part-à-deux avec les gens du commun et avec la vie immédiate, — qui adore les rues, — aime les docks, — aime le parler libre des hommes, grattant comme une râpe, — aime qu'on l'appelle par le nom qui lui a été donné et ne se soucie pas que quiconque lui donne du Monsieur, — sait rire avec les rieurs, — aime les manières de rustre des travailleurs, — n'a pas un liard de préjugés contre les Irlandais, — cause volontiers avec eux, — cause volontiers avec les nègres, — ne pose pas pour le Monsieur comme il faut, ni pour le savoir ou l'éducation, — mange des mets communs, aime le fort café aromatique des vendeurs de café au marché, à l'aube, — aime souper d'huîtres que vient d'apporter le
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bateau de pêche, — aime s'attabler avec des matelots et des ouvriers, — quitterait à n'importe quel moment une soirée mondaine de gens élégants pour aller retrouver des gars qui aiment le boucan, des vauriens, recevoir leurs caresses et leur bon accueil, écouter leur tapage, leurs jurons, leurs gravelures, leurs propos loquaces, leurs rires, leurs réparties, — et sait parfaitement préserver sa personnalité parmi eux et ceux de leur espèce.
Mais si suggestifs que s'attestent ce portrait et cette silhouette, ce ne sont là, après tout, que des aperçus, des confidences à demi-mot, pour nous aider à découvrir quelque chose d'infiniment plus ample, et gardons-nous de croire que, forts des aveux qu'ils nous livrent, nous allons enlacer ce Protèe et le tenir à notre merci, lui et son secret. Le meilleur de lui-même nous échappe encore, avec un sourire. Et nous devons nous résigner à l'éprouver à travers son œuvre, çà et là entre deux strophes, au détour d'un verset, au sommet d'un hymne, sans calcul ni effort, mais d'une manière fortuite et soudaine, un peu comme nous sentons la saveur d'un fruit, la pesanteur d'un sein, la fraîcheur de l'eau, la poussée des vagues sur la plage, ou l'adhésion fervente d'une amitié qui répond à la nôtre.