‹ Une AnthologieChapitre 5 sur 49 · MOXTLHÉRY-LA-BATAILLE · texte numérisé non relu

MOXTLHÉRY-LA-BATAILLE

Une main sur son arc il avait haute grâce. L'autre main sur ses yeux leur limitait l'espace. Il était grand et souple, il était ma foi beau, le pied hardi posé près d'un nid d'hirondeaux, tout au bord du créneau, vers l'abîme : le pied droit. Ce n'était Apollo, mais un archer du roi que le soleil d'aurore entourait de ses feux. Il se penche à présent comme pour prier Dieu, mais c'est pour écouter des charrois au lointain. Son cœur bat fort sans doute en sa poitrine étroite, qu'oppressée il console en y posant sa droite, comme une marguerite, au bord dugorgerin.

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Il scintille : or son nom est Aubry d'Àrgenlieu, et malgré sa jeunesse il est le capitaine des archers tenant garnison sur ces hauts lieux dévoués au roi Louis et dominant trois plaines, où luisent dans les blés jaunis les trois faucilles de l'Orge, de l'Yvette et d'une fine Seine. Son corselet de maille et son casque scintillent. Des horizons perdus on le prend pour un feu... qui tout à coup s'éteint, car sur la plate-forme, en s'aidant d'un merlet, vient de sauter Aubry, et son haleine d'or à l'oreille de l'homme, il parle, et d'un long geste englobe au loin Paris.

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L'homme? Alias le roi. Lecteur, point de réplique: je l'ai nommé de suite étant peu romantique. Au diable le mystère et foin de l'incertain. Mais ainsi parle Aubry dans le froid du matin à ce petit bourgeois de futaine vêtu : « Bien que voici quasi tout le grand jour venu, foi d'Argenlieu, beau sire, au vrai je n'ai rien vu. J'entr'ouïs bien racler maints chariots du côté, tout violet de vapeur, de votre grand'Cité, dessous le bois de Saulx en proie aux bûcherons. » Le roi nie d'un doigt calme et tout bas : « Mon fils, non. Cène sont point chariots lourds d'arbres, mais canons. »

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« Qu'est cela? » dit Aubry d'une bouche épanouie comme rose au cœur d'ombre.

Évasif, le roi Louis : « C'est cracheurs de moellons ; c'est nouveau maléfice qui tôt vous met en jus. » — « Hélas !» — « Hélas, mon fils. Mais entends-tu leur train cependant? » — « Oui, j'entends. » — « Hisse-moi! je veux voir ! Qu'est-ce que tu attends ? » — « Messire... » — « Oui, par le cul ! Toute la terre est rouge. 0 vent ! Depuis Paris le haut des arbres bouge. Ou ce sont eux?... Ecoute écoute, compagnon... Entends sous bois l'appel du cor des Bourgongnons. Aide-moi, que je saute : il est temps d'avertir nos gens de Séguigny, car France ne sait fuir. »

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Ce fier éloge, duquel tout mot est sans reproche, s'accompagne d'un geste du roi dans sa poche. Il en tire un beau, blanc et doux coupon de soie peint de fleurs de lys d'or, foulard? mouchoir? ou quoi? « Aubry, cloue-moi ce signe en haut de la grand'hampe » (et le donne à Aubry) ; et devant qu'il décampe dans rame de la tour, spirale ténébreuse, le roi coule un regard de haine malicieuse vers l'ouest — juste pour voir accourir, saut par saut, après avoir crevé l'orée du bois de Saulx, un gros de chevaliers dont la masse compacte, bien allante parmi les prés aux verts changeants, hérissée de cent lances et mue par un même acte, semblait une petite tarasque d'argent.

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France, entends le soupir d'un roi tout débonnaire! — Aubry, l'étoffe aux doigts, portant les yeux en l'air, mesure le haut niât et se gratte le casque. Le roi plus vite qu'un roseau sous la bourrasque s'est courbé devers l'ombre ; or, on ne le voit plus. Dans l'âme de la tour Louis XI est descendu. Messer Aubry, seigneur d'Argenlieu, capitaine d'archers, quoique noble homme escogriffe jeunet, ayant pris ses mesures, se gratte alors le nez, mais il est brave ! il fut le page de la reine et bien le plus hardi de tous ses ménestrels : il s'approche du mât, se passe au cou l'étoffe, saisit le màt, car trois lys d'or sur ses yeux flottent, et sifflant un motet il grimpe vers le ciel.

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Et que voit-il grimpant et par les vents bercé?... Ce n'est pas l'univers, mais c'est la belle France. Non toute ! le Parisis. Hé mon Dieu, c'est assez ! Assez pour plaire à l'âme douce qui s'y fiance, brave et douce d'un vrai Français. — Les vents le bercent. — Le mat plie. Aubry grimpe, il ira jusqu'au bout. L'on entend, pour le roi, se relever la berse par le bas, et qu'importe ! Il voit ! Aubry voit tout ! Qu'un pont-levis s'abaisse à présent, qu'est cela ? Et voulez-vous d'Aubry qu'il admire l'arroi, connu de lui — combien que superbe — d'un roi qui s'en va batailler vêtu comme voilà :

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moins la couronne. Il sait que tout cet appareil, avec joie délaissé, derechef endossé, cache de la futaine à pas cher, et, sous elle, un roi valois au cœur brûlant comme l'enfer : cœur fier, de « haultes flammes », et que n'apaisera qu'une rosée de sang prise, en un beau fracas, à la marmaille des seigneurs bardés de fer ajouxtant son cousin bourgongnon, presque un frère (et le sang du cousin suffirait à bien faire ! n'ai-je dit de Louis XI un roi tout débonnaire?) Il ne regarde mie, Aubry, sortir la troupe du roi, soleil au dos ou la Victoire en croupe.

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Non! ce que voit Aubry par les zéphyrs bercé, c'est vous, doux paysage à ses yeux cadencé, Parisis, paradis des moineaux sur l'avoine, des cailles sous les blés, des pigeons dans les bois, du million d'hirondelles que les vents légers vannent. Ah! bonheur de chanter, Aubry, ce que tu vois, du haut de ce flexible mat qui te balance allongé sur sa courbe avec tant d'indolence ! Bel archer, bel archer, n'es-tu pas enivré de cette vie de fée que l'on ne vit qu'en songe, bel archer, sens-tu bien que l'ànie se prolonge, ainsi ravie, jusqu'aux espaces éthérés?

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