ACTE I , SCÈNE V
MATTA
Avec tes beaux conseils , je te trouve plaisant , Et voudrais bien te voir à ma place un instant, Pour me convaincre un peu de ta haute sagesse.
LE CHEVALIER , avec aflfectation.
On doit tout supporter pour plaire à sa maîtresse.
MATTA
Oui, lorsqu'on est aimé, mais qui peut m'assurer
Des sentimens qu'ici je crovais inspirer?
C'est toi, qui certain jour, je m'en souviens encore,
Vins me dire tout bas : Mon ami, l'on t'adore.
Un peu surpris d'abord de ce brusque bonheur,
Je voulus quelque temps douter de ma faveur;
Mais tu me tîs si bien compliment de ma gloire ,
Qu'en véritable sot je finis par j croire j
Et que malgré mon goût, pour céder à tes vœux ,
Je me laissai par toi couvrir de rubans bleus.
LE CHEVALIER
En te faisant porter les couleurs de ta belle ,
Je croyais ajouter une grâce nouvelle
A celles qui déjà t'avaient gagné son cœur.
MATTA
Non, le bleu me sied mal.
LE CHEVALIER
Je l'ignorais, d'honneur.
MATTA
Encore , si pour prix de tant de complaisance , Quelques moments heureux comblaient mon espérance
LE CHEVALIER
Ah ! pour les obtenir, il faut les acheter,
Et contre les délais ne pas se révolter.
D ailleurs , chaque pays en usage diffère:
A Paris on décide, ici Ion délibère^
Mais le but est le même ; au temple de l'amour
l8 UNE AVENTUKE DE GRAMMONT.
L'un arrive en six mois , l'autre arrive en un jour. Qu'importe? En voyai^eant près d'un objet aimable, Le chemin le plus long est le plus agréable. -
Avec ta poésie et tes cliarmans délais,
Je suis las de m-ircher sans arriver jamais.
Cet emploi séduisant , dont un fat se contente ,
El quou appelle ici cavalière servente ,
Ne peut me convenir. Sans cesse aux petits soins ,
Ce malheureux , contraint d'aimer devant témoins ,
Et paré des couleurs de sa belle inhumaine,
Succombe sous le poids d'une assommante chaîne.
Par ma foi , s'il faut élre ainsi pour parvenir,
J'abandonne à jamais l'espoir de réussir.
LE CHEVALIER , à part.
Tant mieux , je vais agir en toute conscience.
(Haut.)
Encor un jour ou deux , crois-moi , prends patience. La l^te de ce soir peut servir nos projets , Et j'ai quelque raison d'espérer un succès.
MATTA
A suivre cet avis je pourrais me contraindre,
Si j'étais moins troublé, mais j ai tout lieu de cramdre
Qu'on ne m'ait tant prié d'amuser le mari,
Que pour mieux s'occuper d'un nouveau favori.
LE CHEVALIER , à part.
Aurait-il découvert?... (Haut.) Bon, quelle folle idée! Quoil d'un jaloux soupçon ton àme est possédée?
Ah î ce manége-là ne me parait pas clairj
Et le jeune Merville , entre nous , m'a tout l'air
D'être aimé plus que moi.
LE CHEVALIER , à part.
Je ris de sa méprise. *