ACTE III , SCÈXE X
Et pour vous faire mieux pressentir un refus ,
Me servir des grands mois auxquels on ne croit plus :
Avec vous ce discours serait fort inutile,
Pour vous laisser tromper vous ëîes trop habile.
Ainsi donc il vaut mieux , puisqu'en vain l'on vous ment.
Se montrer à vos yeux sans nul déi-uisement.
Oui , Ton peut avec moi s'épargner i'artitice.
LA MARQUISE
Ma vie a commencé par un grand sacrifice.
Sans consulter mon goût , soumise à mes parents ,
Au marquis de Sénante engagée à seize ans ,
Je n'ai pu de l'amour sentir naître la flamme;
Dès lors à l'amitié j'ai consacré mon àme.
Comptant sur ma raison , je me fis le serment
D'éviter à jamais un autre sentiment.
Jusqu'ici sans effort j'ai tenu ma promesse ;
Mais d'aimer aujourdhui si j'avais la faiblesse,
Je sens que je voudrais échapper au malheur
D avoir à disputer un intîdèle cœur,
l.tque j'exigerais d'un amant, l'assurance
De me sacrifier tout lien pris d'avance.
Tenez , si , par exemple , un hasard malheureux
M'avait rendu témoin de ses soins amoureux
Pour (|ueî(jue jeune objet, dont la grâce infinie
Me paraissait devoir Tattacher pour la vie ,
A tant d'esprit , d'appas , de mérite éclatant ,
Malgré moi j'aurais peine à le croire inconstant ;
A moins que dune prompte et complète rupture.
Je n'eusse entre mes mains la preuve la plus sure ;
Et qu'enfin vers l'objet de ce premier amour,
Je ne dusse plus craindre un funeste retour.
Sinon , dans mon dépit vous prenant pour modèle,
A sa frivolité livrant un infidèle ,
J'irais loin de ses yeux apprendre à le hair —
Vous m'avez entendue.... Eh bien! dois-je partir?
66 UîîE AVENTURE DE GRAMMONT.
LE CHEVALIER
Aliî pour VOUS rassurer sur ma constante flamme , D'un cœur où vous régnez, exigez tout , madame , Ordonnez ; quels que soient vos ordres rigoureux., De ma soumission je serai trop heureux. Mais puis- je d un tel bien accepter Tespérance? Ne m'abusez -vous pas?.,. Vous gardez le silence , Et peut-être en secret approuvez la raison , Qui vous fait accuser d'un peu de trahison. Dissipez le soupçon que mon âme redoute.
LA MARQUISE
Il ne m'appartient pas de détruire un tel doute. Et vous devez savoir. . . .
LE CHEVALIER
Oui , je sais qu'en amour, L'amant le plus rusé devient dupe à son tour. Mais , n'importe , eussiez-vous la malice infernale De vous jouer ici d'utAe ardeur sans égale , Je vous pardonnerais ce trait plein de noirceur, En songeant qu'il me vaut ce moment enchanteur.
LA MA.RQUISE.
Ce pardon généreux malgré moi m'en impose , Je ne m'attendais pas au trouble qu'il me cause.
LE CHEVALIER
D'avoir flatté mon cœur auriez-vous le regret?
LA MARQUISE avec agitation.
Je devais éviter cet entretien secret.
LE CHEVALIER vivement.
Ah ! combien ce reproche ajoute à mon ivresse î Parlez , qu'exigez- vous encor de ma tendresse?
LA MARQUISE
Je croyais l'avoir dit.
LE CHEVALIER
Serait-ce cette enfant , Dont l'amitié pour vous est l'attrait le plus grand?