‹ Une campagne, 1880-1881Chapitre 2 sur 8 · ÉMILE ZOLA · texte numérisé non relu

ÉMILE ZOLA

Médaa, 15 janvier 188&.

UN HOMME TRES FORT

C’était vers 1867. Un ami, comme nous passions sur le boulevard, me montra, assis à la porte d’un café, un homme que je ne connaissais pas, même de nom.

— C’est Ranc, me dit-il. Un garçon très fort.

Je regardai M. Ranc. Il me parut petit, la tête solide et l’œil rusé. J’ai toujours eu la religion de la force; et, puisque celui-là devait être très fort, je logeai son nom dans un coin de ma mémoire, tt j’attendis.

Deux ans plus tard, comme je faisais au Gaulois la critique littéraire, je reçus un volume de M. Ranc : le Roman d'une conspiration . J’avais déjà lu, dans deux ou trois feuilles républicaines, que le volume était d’un homme très fort. Enfin, mon homme ailait se révéler! Je lus cette œuvre, elle me sembla parfaitemen: médiocre. Mais, en somme, ce n’était qu’un début, il ne fallait pas se montrer sévère et désespérer du premier coup Je fis donc un article très aimable, puis j’attendis de nouveau.

En 1871, je retrouvai M. Ranc à Bordeaux. Il y occupait une situation assez vague, il y était quelque chose comme chef de la sûreté générale de la République. Les personnes auxquelles j’avais confié ma désillusion sur la force littéraire de M. Ranc, m’avaient répondu qu’il était avant tout un homme d’action, qu’il y avait en lui un policier de génie, et que je le verrais bien, si les circonstances lui livraient la France un beau jour. Or, à Bordeaux, je m’écarquillais les yeux et je ne voyais rien. Les amis politiques de M. Ranc eux-mêmes l’accusaient de toules sortes de fautes, entre autres de l’arrestation du prince de Joinville. Non, décidément, il n’était pas un policier très fort, et il fallait une fois de plus l’attendre sur autre terrain. J’attendis.

Après la guerre, étant chargé, à la Cloche , des comptes rendus de l’Assemblée, je pus suivre quelque temps M. Ranc comme député. Je tenais à mon homme fort et je l’étudiais sur son banc, guettant toujours un éclat, une révélation. Il s’y montrait très tranquille, la face tournée vers la tribune, en écolier qui écoute décemment le professeur. Mais jamais, jamais, entendez-vous! il n’est monté a cette tribune pour y prononcer une phrase. Il n’a même jamais lancé une interruption. Je crois bien qu’il votait, et là s’est bornée sa force comme député. Ce rôle, au point de vue politique, me sembla tout à fait insuffisant. 11 fallait en faire son deuil. M Ranc n’était ni un orateur ni un homme d’Etat. Mais, grand Dieu ! qu’était-il donc, et où devais-je le prendre ? Je suis patient, j’attendis de plus belle.

Sur ces entrefaites, M. Ranc, dont la conduite pendant la Commune m’avait paru plus prudente que

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forte, eut la bonne chance d’être condamné à mort. Cela le tira brillamment de sa médiocrité de député, et comme il avait gagné la frontière avec une habileté qui, jusqu’ici, est la preuve la plus réelle de son intelligence, ses amis recommencèrent à jurer partout que Ranc était très fort. Du coup, je fus repris d’espoir, je me dis que le proscrit allait employer sans doute les années de l’exil à écrire quelque grande œuvre, qui nous imposerait enfin sa supériorité. En effet, que peut faire à Bruxelles un homme supérieur, si ce n’est un chef-d œuvre ? Et voilà que M. Ranc nous est revenu, pour tout bagage, avec un livre : Sous l'Empire, qui est certainement beaucoup plus médiocre que le Roman d'une conspiration. Eh bien! non, eh bien! non, cette fois ma patience est à bout. Je n’attendrai certainement pas une minuta de plus. Il me faut mon homme fort.

Voilà plus de douze ans qu’on me promet un homme très fort. Je ne veux pas qu’on se moque de moi davantage. Où e’st-il, cet homme très fort? je le veux, je l’exige, j’ai le droit de me fâcher, si on ne me le donne pas. Remarquez qu’il est permis d’être médiocre ; et on peut l’être avec toutes sortes d’agréments. Mais ce qui n’est pas permis, c’est de faire dire ou de laisser dire pendant douze ans qu’on est très fort, lorsqu’on n’est pas fort du tout, et qu’on a avorté publiquement comme écrivain, comme administrateur et comme homme politique.

Je citerai une anecdote bien drôle et bien caractéristique. Avant la chute de l’Empire, dans un café, des républicains causaient, et un d’eux se permit de

discuter M. Ranc. Alors, le plus solennel de la bande se leva; puis, d’un ton grave, lâcha cette phrase :

— On ne touche pas à Rancî

Et il se rassit, au milieu d’un silence religieux. Tous approuvaient et se soumettaient.

On ne touche pas à Ranc ! n’est-ce pas grand comme le monde? Toute la jobarderie républicaine est là, dans ce fétichisme de la médiocrité, dans cette idolâtrie du proscrit, quelles que soient sa valeur et l’utilité de sa besogne. Si un homme d’initiative et de talent se risque, discute, cherche la vérité, on ne le touche pas, on l’assomme, et bientôt il n’est plus qu’un renégat et qu’un mouchard.

Certes, j’accorde à M. Ranc les plus belles qualités du monde. On me dit qu’il est un républicain convaincu, un homme loyal, un caractère énergique. Cela doit être, puisqu’on l’affirme. Et tout serait pour le mieux, si, comme beaucoup d’hommes également convaincus, loyaux et énergiques, il restait dans le rang, sans demander autre chose que notre estime. Mais on veut encore pour lui notre admiration, on nous annonce depuis des années un Messie, on nous tient dans l’attente d’un grand homme. Ah ! lorsque Ranc écrira, ah! lorsque Ranc parlera, ah! lorsque Ranc agira ! Et toujours Ranc comme un des piliers les plus solides de la République I et toujours Ranc comme un des sauveurs que l’avenir nous garde! A la longue, c’est exaspérant. Il faut en finir avec cet avortement perpétuel.

Les œuvres seules témoignent de la supériorité d’un homme. J’ai dit quelles étaient les œuvres de M. Ranc. L’écrivain, que j’étudierai plus particulièrement tout à l’heure, ne dépasse pas la moyenne or-

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rîinaire; l’administrateur n’a laissé aucun acte dont on parle et semble d’ailleurs éviter de se faire remettre à l’essai; le député s’est montré absolument nul; reste le journaliste qui ne compte même pas, parmi les maîtres de la polémique. Alors, où est la preuve de la force de M. Ranc ? Où est l’œuvre qui me le fasse connaître et qui me l’impose? Je ne puis éternellement le déclarer très fort sur l’unique affirmation de ses amis. Il a quarante ans passés, je crois, et il devrait avoir donné sa mesure. Honnête homme, si l’on veut, mais homme très fort, jamais !

La vérité est que M. Ranc est seulement très fort à faire croire qu’il est fort. C’est une grâce d’état. Né avec le goût des choses de la police, grandi au milieu des conspirations, il a plus ou moins consciemment joué de finesse avec nous, ne se déboutonnant jamais devant l’opinion publique, comme s’il se trouvait devant un juge d’instruction. L’opinion publique, en voyant ce gaillard qui ne dit rien, qui ne fait rien, tout en laissant entendre qu’il và dire et faire des choses extraordinaires, a fini par le respecter et même parle craindre un peu. Quand il se risque à faire quelque chose, et que sa médiocrité crève les yeux, l’opinion se dit : « Gomme il est fort ! le voilà qui fait la bête. Méfions-nous, ça va éclater. » Ça n’éclate pas, mais le public est tenu en haleine. Et c’est ainsi qu’il est assez commode de se créer une situation d’homme supérieur, avec un peu de malice, en se.tenant à l’écart, d’un air de profond calcul, et en mettant sa médiocrité elle-même sur le compte d’un raffinement de diplomatie.

Malheureusement, M. Ranc a écrit deux volumes,

qui sont des documents décisifs. J’insisterai d’une façon particulière, me trouvant là sur mon domaine,.

Ces livres ne se sont pas vendus du tout. Je crois même que l’auteur a dû faire les frais du second. Certes, le succès ne prouve rien. Stendhal est resté un quart de siècle sans lecteurs. Je nomme Stendhal, parce que j’ai entendu des gens qui osaient lui comparer M. Ranc. N’ai-je pas lu dernièrement encore que ce dernier écrivait en une langue nette et solide, cette langue si française des analystes du dix-hui tième siècle? En vérité, de qui se moque-t-on, et a-t-on résolu de nous faire mourir de rire, avec le talent littéraire de M. Ranc?

Il écrit proprement, voilà tout ce que j’accorde. Il écrit comme le premier venu peut écrire. Remarquez que je ne lui demande pas nos panaches romantiques, nos musiques et nos peintures. Je le trouve dans une très bonne tradition, la tradition classique et vraiment nationale : seulement, pour qu’un style soit vivant, il lui faut une individualité, une vie personnelle, et du diable s’il y a autre chose chez M. Ranc qu’une eau claire, coulant dans la formule banale de tout le monde ! Gela est quelconque. Quand on a ce style-là, on ne parle pas de son style, on bâcle de la prose, soit dans un volume, soit dans un journal, et on reste toute sa vie un bon employé.

M. Ranc et Stendhal! Eh! Seigneur ! Stendhal en aurait pleuré! Je vois l’auteur de la Chartreuse de Parme , ce libre esprit qui poussait dans tous les sens l’analyse humaine, en face de cette phraséologie républicaine du Itoman dune conspiration et de Sous r Empire. Quels haut-le-corps devant ces pantins tout d’une pièce, qui ne remuent les membres que lors-

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q’i on tire la ficelle des principes, devantces aventures extravagantes d’héroïnes qui incarnent la Républi q ui et qui, entre deux caressesxle petites filles, caus t politique avec leurs amants, comme de vieux c inspirateurs ! Il y a là une humanité de carton, un parti pris d’homme de parti, exaspérant, contraire a i vrai, contraire à toute littérature.

Et quel ennui, bon Dieu! Je ne m’étonne pas, si 1 s lecteurs ne sont pas venus. La presse républicaine avait pourtant annoncé largement les œuvres de M. Ranc, l'homme très fort. Mais rien ne prévaut contre l’ennui, et comment voulez-vous que le public morde à une pareille pâte ferme? Le i?om in d'une conspiration est un dram.e lent, sans relief, dont pas une figure ne se grave dans la mémoire et qu’encombrent des digressions continuelles sur l’art de conspirer. Cela tient du manuel. Quant à l’autre volume. Sous V Empire, il est encore moins supportable ; il raconte des faits connus de tout le monde, sins rien apporter de nouveau, et en risquant des portraits d’une confusion et d’un effacement tels, qu’il n’y a pas là un seul personnage vivant, même parmi ceux que le romancier a eu la prétention de prendre dans la vie.

11 faut que M. Ranc raye cela de ses papiers : il ■nV.st pas un romancier et il n’en sera jamais un. S’il veut m’en croire, il en restera sur ses deux tentatives. A quoi bon augmenter le nombre des bouquins qui pourrissent sur les quais?

Mais, si M. Ranc doit abandonner l’idée de nous prouver sa force dans la littérature, où va-t-il donc

se révéler? car il est jeune encore, et ses amis nous donnent à entendre plus que jamais qu’il nous étonnera un de ces quatre matins.

Dès son retour de Belgique, comme on lui offrait une candidature de député, il s’est empressé de taire dire qu’il ne songeait pas à rentrer à la Chambre. Parbleu ! je comprends cette modestie. Qu’irait il faire à la Chambre? S’asseoir sur le même banc, reprendre son attitude de bon élève qui ne souille mot, subir les discours d’un tas d’avocats médiocres, qui, eux au moins, ont du bagout, et ne point oser seulement lâcher une interruption. Ce serait inutile, même dangereux. Il n’a plus à espérer une condamnation à mort, pour le tirer héroïquement d’affaire. Au bout de quelques mois, on s’étonnerait de son néant : « Tiens! Ranc, que devient il? Il ne bouge seulement pas. 11 n’est donc pas fort?)) Aussi paraît-il avoir compris que son rôle d’homme supérieur, réduit au silence et à l’inaction, lui serait impossible à tenir longtemps.

Reste l’administration. Mais l’administration a également ses périls. Il faut y payer de sa personne, et un homme y est vite brûlé. Vous venez de voir avec quel entrain M. Ranc, en réponse à une nouvelle fausse donnée par les journaux, a écrit que, si on lui offrait la Préfecture de police, il ne l’accèpterait pas. Depuis des années pourtant, il semblait avoir par sa nature, par ses travaux, posé sa candidature au poste queM. Andrieux occupe aujourd’hui. Les journaux, qui croient à sa force et à son ambition, le désignaient logiquement. Mais lui, recule. Diable! cela demande réflexion. Il ne veut pas se couler d’un coup, perdre en quelques se«

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maines l’étiquette de supériorité qu’il a mis douze à quinze ans de patience à se faire coller dans le dos. Peut-être accepterait-il d’être préfet de police, mais le jour où il se sentirait appuyé par un pouvoir ami et absolu, qui le maintiendrait à jamais et quand même.

Je crois donc, pour ma part, que M. Ranc continuera à jouer sa tactique qui est de demeurer journaliste. Il rend dans la presse des services qui sont très appréciés en haut lieu. Certes, c’est là un rôle subalterne, et l’on finira par s’étonner que tous les amis de la première heure aient reçu une part du gâteau, qui une recette générale, qui une préfecture, qui une ambassade, lorsque le seul M. Ranc ne se trouve pas pourvu. Mais ce n’est pas la faute du maître, si M. Ranc e^t difficile à caser. D’ailleurs, la presse laisse ouverts tous les espoirs et toutes les ambitions. On s’y conserve éternellement neuf pour les affaires. Dans un journaliste de soixante ans, il y a encore l’étoffe d’un jeune ministre,

Je m’imagine M. Ranc à soixante ans, et même à soixante-dix ans, si l’on veut. 11 a blanchi, ses dents tombent et ses jambes fléchissent. Mais il donne toujours d’étonnantes promesses de supériorité. Quand on le rencontre, muet, gardant avec amour le mystère de sa nullité, il y à toujours là quelque bon républicain jobard pour vous dire :

— C’est Ranc. Un garçon qui sera très fort !

J’ai l’air de m’acharner, mais vraiment je crois faire une œuvre de justice et d’utilité. Dans notre ancienne monarchie où la naissance décidait des

fonctions, un homme politique médiocre était un teit acceptable, d’autant plus que l’éducation suppléait à l’intelligence et qu’il suffisait d’être le conducteur d’une mécanique toute réglée. Mais, dans notre République basée sur le suffrage universel, seuls les hommes supérieurs devraient être appek s aux affaires, comme les plus dignes et les plus intelligents de la nation. Un homme médiocre y est un non-sens, une erreur et un péril.

Or, que voyons-nous? les médiocrités pullulent, il y a une poussée extraordinaire de plats ambitieux, tous les ratés de la littérature et de fart se précipitent et se partagent la France. Sans doute, au sommet, des personnalités puissantes mènent le mouvement, sans quoi le mouvement ne pourrait être. Seulement, derrière ces personnalités, quelle abominable queue! quels petits hommes et quels féroces appétits ! Songez que M. Ranc, qui a échoué dans tout, est encore un des maîtres de la bande. Oui, ce romancier sans talent, cet administrateur et ce député sans histoire, se trouve être une véritable intelligence, si on 1e, compare à ses amis. Son silence prudent finit par être du génie, à côté de la sottise bavarde des autres. On s’explique sa situation d’homme fort, lorsqu’on réfléchit aux infirmes qui l’entourent.

Eh bien ! c’est une grande misère et une profonde tristesse. Voici dix ans que nous pataugeons dans l’absurde, et rien ne nous assure que nous n’allons pas y patauger pendant dix ans encore. Nous mourons de politique, de cette politique tumultueuse et encombrante que la bande des médiocres, affamés de bruit et de places, ont tout intérêt à entre-

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tenir, pour y pêcher en eau trouble. Je ne vois qu’un salut : supprimer les médiocres, afin de supprimer leur tapage. Sans doute, c’cst un peu révolutionnaire; mais, après nos désastres de 1870, j'ai bien entendu M. Ranc et ses amis dire que, pour vaincre, il aurait fallu, comme en 93, dix mille têtes d’aristocrates. A mon tour, pour faire une République intelligente et grande, je demande dix mille têtes de médiocres*

Donc, les républicains, mes frères, ne sont pas contents. Ils se fâchent très fort contre mon entrée au Figaro et me décrètent carrément de trahison. C’est un flot d’injures et de calomnies, en mauvais style, ce qui aggrave le cas. Je suis bien aise que le grand public qui me lit désormais juge enfin de quel côté sont la bonhomie et la politesse.

Ainsi, me voilà parjure et renégat. J’ai trahi la République.

Un seul mot. Laquelle?

Il faut s’entendre, n’est-ce pas? Car, lorsqu’on trahit quelque chose sans le vouloir, on aime à chercher ce qu’on a bien pu trahir.

Je suis très perplexe. Serait-ce la République de M. Gambetta que j’ai trahie, cette République optimiste et satisfaite, qui jouit de sa victoire et répond béatement de l’avenir, au milieu des secousses quotidiennes dont le pays s’exaspère peu à peu ?

Serait-ce plutôt la République deM. Henri Rochefort, qui déclare imbécile et infâme la République de M. Gambetta, et qui, chaque matin, mange à la fourchette une tranche grillée du dictateur, en jurant que nous allons à tous les abîmes?

Ou bien encore serait-ce la République de M. Glémenceau que j’aurais vendue pour de forts appointements dans ce journal? La République de M. Clémenceau dévore aussi la Républiquede M. Gambetta,, tout en étant secrètement furieuse contre la République de M. Rochefort, dont les drôleries amusantes ont coupé net tout succès aux formules sévères.

Je me tâte, je descends dans les nuances, je me demande si je n’aurais pas fait mon mauvais coup contre la République de l’officieux M. Hébrard, une mixture de protestantisme et de libéralisme à l’usage de la bourgeoisie prudente? ou peut-être contre la République de M. About, un autre officieux, qui est une preuve bien fâcheuse du danger que court le talent d’un romancier à rêver une fortune politique?

Mais, j’y songe ! ne serait-ce pas contre la République de M. Victor Hugo, le baiser universel des peuples, la fin des guerres, Hernani en pourpoint abricot bénissant le monde, tout le rêve superbe et innocent d’un bon vieillard? A moins que ce ne soit contre la République de celui-ci, la République de celui-là ou la République de cet autre, car il y en a tant, de c^s Républiques, que je me lasserais à les dénombrer, sans espoir de pousser jamais jusqu’au bout mon examen de conscience.

Grand Dieu! quel est mon tourment! comment arriver à connaître ma faute, afin d’en faire publi-

quement pénitence? 11 est vrai que je commence à soupçonner une chose : c’est que j’ai peut-être bien trahi toutes ces Républiques-là. Voici qui me consolerait et qui me rendrait quelque estime pour moimême. Trahir la République, après l’avoir aimée et tout en l’aimant encore, ce serait d’un vilain monsieur; mais trahir les Républiques d’un tas d’ambitieux, diable! cela change la question, et il n’y a plus là que la campagne courageuse d’un homme las et indigné, qui, décidé à ne rien accepter d’aucun gouvernement, peut se donner la joie rare de dire tout haut ce qu’il pense.

Eh quoi! voilà des gaillards qui s’exterminent entre eux, qui se jettent leurs Républiques à la tête comme des coups de massue, et il ne me sera pas permis, à moi qui passe tranquillement, de dire que leurs Républiques, casse-tête ou poignard, ne me plaisent pas du tout! Ils trouveront très patriotique de s’égorger mutuellement devant l’Europe assemblée, et ils crieront à la trahison, si un brave homme, exaspéré par leur tapage, tombe sur eux tous pour les séparer ou pour les conduire au poste ! Ils prendront, chacun dans son coin, le droit de mettre en poudre la République du voisin, au profit d’une République toute personnelle; puis, si un nouveau venu, par amour de la propreté et de la logique, veut donner un coup de balai général, les renvoyer dos à dos, en se contentant de dire en face à toute la bande les vérités dont ils s’accablent les uns les autres, ils se tourneront en masse contre ce nouveau

venu et voudront le supprimer, parce qu’il est seul et qu’il a du bon sens î

En vérité, soyons de bonne foi. Est-ce que j’écrirai jamais, contre la République de M. Gambetta, les diatribes violentes de M. Henri Rochefort? Est-ce que je me permettrai jamais, contre la République de M. Henri Rochefort, les insinuations perfides des journaux de M. Gambetta? Si je voulais être inconvenant, je n’aurais qu’à reproduire les injures que ces bons républicains échangent. Tous traîtres alors! Tous tapent sur la République, quand elle n’est pas leur République. Eh bien! n’ai-je pas dès lors le droit de taper sur leurs Républiques, si cela me plaît, du moment que leurs Républiques ne sont pas ma République?

A la tin, je m’insurge. Comment! ces gens auront chacun une République à l’usage de ses goûts et de ses ambitions, une jolie petite République bien cultivée, grassement fertile comme une ferme en Beauce; et je ne pourrai pas honnêtement avoir aussi ma République, une République qui soit bien h moi, et dont je ferai ce qu’il me plaira ! Cela, par hasard, jne serait-il défendu, parce que je ne suis ni député, ni ministre, ni Président? Pour avoir sa République à soi, faut-il déposer chez le commissaire de son quartier un papier où l’on s’engage à ambitionner au moins une place de garde champêtre? Est-il absolument nécessaire de compromettre le pay-, de rêver des révolutions et des guerres, et ne saurait-on être un brave homme de républicain, sans vouloir mettre la France dans sa poche?

Mon Dieu! je sais bien que je suis très ridicule. Imaginez-vous que je vouai ais une République de»

supériorités; moins de gâchis, moins de petits hom* mes et des appétits moins gros. Je voudrais encore que l’ambition de certains personnages nous laissât enfin respirer, après dix ans de secousses ; je voudrais jouir de notre République actuelle, sans être bousculé tous les trois mois, pour de simples questions de personnes, et lorsque la France n’a rien à y gagner. En un mot, je voudrais qu’on établît scientifiquement la nation sur la base solide du gouvernement républicain, après avoir déterminé ses besoins, d’après la race, l’histoire et le milieu contemporain.

C’est là une République d’une telle drôlerie, que mes frères et amis, pour me l’avoir entendu réclamer une fois, s’en tiennent encore les côtes, au bout de deux années de plaisanteries et de ricanements. Comment? monsieur, vous ne voulez pas de portefeuille, et vous vous occupez de ces choses? Vous apportez une solution dans laquelle vous ne seriez rien, pas même Président? Mais, c’est le comble de la démence! Commencez par être député; jetez-vous dans les discussions les plus passionnantes , de façon à entraver les affaires ; brouillez tout, afin d’être ministre, et quand vous serez ministre, tenez la France à la gorge pour garder votre portefeuille ; puis, comme vous n’auriez plus aucune raison d’être, si le calme renaissait, arrangez-vous de façon à ce que nous vivions toujours sur un pied de guerre à l'intérieur. Voilà, monsieur, la République dont on ne rit pas.

Je les connais, les boutiques républicaines, où l’on m’accuse de n’être pas resté.

Il y a la boutique républicaine opportuniste. Maison grave, et où il est défendu de rire, car les fortes têtes du parti ont compris que, pour avoir tous lesbadauds de France, il fallait lutter d’ennui solennel avec les antiques organes des gouvernements déchus. On y épluche soigneusement les articles des rédacteurs, on y fait la guerre aux virgules qui ne seraient pas parfaitement orthodoxes. Certes, on peut y assommer les intransigeants de toutes les nuances, pourvu que ce soit en prose compacte; mais il y est défendu, sous peine de mort, de toucher au maître, au dieu et à la ribambelle de ses saints, dont l’espèce est extraordinairement nombreuse et variée.

Il y a la boutique républicaine intransigeante. Là, permission entière de mettre en compote le dieu et son paradis; même obligation absolue de le faire au moins trois fois par semaine, ce qui dégénère en corvée désagréable. L’allure y est plus libre, débraillée même. Seulement, on jure, avant d’entrer, de s’agenouiller chaque matin devant le peuple et de le déclarer très grand, très beau, très bon, la perfection et l’immensité même. C’est une religion, une de ces idoles hindoues aux mille bras dont il faut baiser toutes les mains. Je connais des garçons d’esprit qui sont devenus enragés à pratiquer cette religion.

Il y a la boutique républicaine romantique. Un autre bon dieu y trône sur un piédestal de granit. Des hommes d’armes l’entourent, des malins qui vivent de lui comme des brahmanes de leur temple. Ceux-là ont simplifié les choses ; ils n’acceptent dans leur comptoir que des commis plus médiocres

qu’eux, de façon à rester les seuls forts devant le public. D’ailleurs, ils exigent, aux pieds de leur bon dieu, un tel aplatissement, que tout garçon de quelque fierté se révolte et les lâche. L’époque actuelle les déborde, ils ont pris une tactique de silence qui, après avoir été très habile, devient désastreuse, car on les oublie. Au fond, je crois qu’ils demandent uniquement à achever leur grosse fortune.

Il y a la boutique républicaine doctrinaire. On y vend des sièges au Sénat et des fauteuils à l’Académie. Mais il faut être bien sage. En littérature, ie gris y est de rigueur; une traduction de quelque roman anglais illisible y réussira toujours beaucoup plus qu’une de nos œuvres vivantes. En politique, on y réalise des miracles d’équilibre, on a la prétention d’y représenter cette excellente bourgeoisie française, qui flotte de la révolution à la réaction, sans savoir exactement ce qu’elle veut, si ce n’est de gagner de l’argent, quand elle n’en a pas, et de le garder, quand elle en a. Au fond, je soupçonne les doctrinaires d’être, sauf peut-être quelques rares convaincus, d’aimables sceptiques qui ont mis en coupe l’éternelle jobarderie de notre belle France.

Il y a la boutique républicaine pédagogique. Gare les coups de férule! Il en pleut dans tous les articles de ces pions devenus journalistes. Ce sont des coupeurs de cheveux en quatre, des hommes très fins, si fins qu’on ne les voit plus ù l’œil nu. Ils n’ont pas de génie, parce que cela manque de goût. Le meilleur d’entre eux a heureusement pour lui un tempérament moins délicat, ce qui lui permet

d’être quelqu'un. Le pis est qu’en entrant là, on est obligé d’épouser toutes sortes d’opinions plus ou moins légères à porter, et de professer publiquement que le patron de l’endroit a encore un talent qui, hélas! me semble être resté enseveli sous les décombres de l’Empire.

Je ne parle pas des autres boutiques, des succursales républicaines, où régnent des dieux plus petits, et où l’on vend des opinions plus avariées. Derrière, il y a toujours ou un financier ou un homme politique qu’il faut encenser. La vérité n’y est permise que lorsqu’elle ne gêne ni les actionnaires ni les fermiers d’annonces. Quand on y a égorgé les adversaires de l’homme qui paye, et présenté cet homme, souvent imbécile, comme l’unique sauveur possible de la France, on peut d’ailleurs y défendre toutes les libertés.

Eh bien ! j’avais une vieille idée dans un coin de ma cervelle, une idée folle de poète, qui était de dire un beau jour la vérité à tout le monde. Je sais bien que c’est malhonnête et incongru, mais que voulez-vous ? on ne se refait pas. S’il me plaisait d’écrire ce que je pense sur les opportunistes, j'avoue qu’il m’était dur d’acheter ce droit en m’interdisant de m’exprimer avec la même liberté sur les intransigeants. Et ainsi de suite, je n’aurais pu trouver une seule maison républicaine qui tolérât ma campagne. G est ainsi que, pour contenter ma vieille idée, j’ai accepté l’hospitalité large du Figaro , à la suite de circonstances que je n’ai pas provoquées et que j’ai

dû subir. Toute l’histoire de ma grande trahison est là.

Mais que pensez-vous de ce traître qui lâche la République, juste à l'heure où la République commence à donner des dividendes ? Hein ! quel affamé, quel homme de lucre et de pillage 1 Pourquoi ne diton pas que j’ai médité mon coup, que depuis dix ans je projette de m’en aller, dès que les autres se mettraient à remplir leurs poches?

Vous voyez d’ici le calcul. Chaque matin, des républicains, ’ qui ne trahissent pas, ceux.-là, font queue à la porte des ministères et attendent les rations comme des pauvres à la porte d’un couvent. On se rue, on se pousse à l’assaut des places. C’est l’heure mauvaise où la conscience des hommes les plus honnêtes fléchit sous la fièvre chaude de l’ambition. De toutes parts, des transfuges arrivent ; on renie l’Empire, on crache sur la Monarchie, parce que la République est là, les mains ouvertes, disposant des fortunes. Et c’est alors que le fameux traître, pour le seul plaisir de dire la vérité, abandonne sa légitime part du butin et s’expose de gaieté de cœur aux injures et aux calomnies de la bande triomphante. Voilà un rusé gaillard qui mérite d’être pendu !

Aussi faut-il voir leurs airs effarés. Quelle faute ! Lorsque tant de gens feraient tout pour effacer d’un trait leur passé de réactionnaires, on ne comprend pas qu’un républicain quitte la table dès le potage. Cela ne peut être qu’un méchant homme, et son manque d’appétit devient une grave insulte pour tous ceux qui ont faim. Puis, il y a les naïfs qui m’accusent de manquer de reconnaissance, moi

que les républicains auraient fait ce que je suis. La bonne histoire I Quand donc les républicains, je parle du tas, ont-ils compris quelque chose à la littérature ? et que peut attendre de leur part un libre esprit, si ce n’est une persécution en règle ? JJai mon grenier plein de leurs injures.

Au demeurant, je n’ai pris aucun engagement, et comme on ne m’a rien donné, je ne dois rien. Puis la querelle est plus haute, je ne la rapetisse pas à mon humble personnalité. Dans notre époque de trouble, il est bon que des hommes de courage se lèvent et qu’ils disent ce qu’ils pensent. Si, au milieu de beaucoup d’erreurs, ils propagent une seule vérité, ils auront bien mérité de la patrie.

11 est une vérité qu’il faut dire aujourd’hui sur les hommes qui nous gouvernent. Je vois que leur ambition a besoin de la France, mais je ne vois pas du tout que la France éprouve le moindre besoin de leur ambition.

Et, s’ils m’accusent encore de trahir la République, je leur dirai de s’entendre d’abord et de fonder la République. On ne peut trahir ce qui n’existe pas. Quant à leurs trente-six Républiques, elles se massacrent trop gaillardement entre elles, pour qu’un passant ne leur donne \ \s à toutes le coup de grâce, par charité.

LE PARTI DE L’INDIGNATION

Ce ne sont ni les républicains, ni les légitimistes,* ni les bonapartistes qui ont la majorité en France: ce sont les indifférents. Le grand parti de l’indifférence, quelque chose comme trente-cinq millions d’habitants sur trente-six, se compose de la masse énorme des citoyens qui ne vivent pas de la politique, qui n’en espèrent rien de réel ni de solide, qui la redoutent comme un ennui et comme une ruine.

Certes, les indifférents peuvent avoir un idéal politique. Il y a parmi eux des bonapartistes, des légitimistes, surtout des républicains. Mais, comme beaucoup de catholiques tombés au doute, ils ne pratiquent pas, soit qu’ils méprisent les hommes, soit qu’ils aient mis leur gouvernement dans une justice et une liberté trop hautes, soit enfin que, par intérêt ou par tendresse, ils préfèrent un coin de paix et de silence. Je veux dire qu’en dehors des quelques ambitieux qui rêvent le pouvoir, et de la poignée de naïfs qui attendent du gouvernement de

LE PARTI DE L’INDIGNATION

leur choix le bonheur universel, la nation presque tout entière ne demande que de la tranquillité. Nous voulons vivre.

Questionnez le grand et le petit commerce, dans les villes, il vous répondra : « Ah ! monsieur, si vous saviez le tort que nous fait la politique ! A chaque crise, c’est une alerte nouvelle. Nous ne sommes jamais certains du lendemain. Il est vraiment à souhaiter que la République se fonde sérieusement, de façon à nous éviter toutes ces secousses. »

Questionnez les paysans, dans les campagnes, et ils vous diront: «La République nous a promis la paix, nous votons pour la République. Mais nous voulons, en retour, qu’elle fasse nos affaires, qu’elle ne se mette"pas en travers de nos ventes par des aventures continuelles. Le meilleur gouvernemenl est celui qui ne fait pas de bruit. »

Questionnez les rentiers et les propriétaires, questionnez les artistes et les écrivains : partout vous trouverez cette aspiration au calme réparateur, à une existence de repos pour les uns et de travail pour les autres. La France, d’une seule voix, réclame le libre exercice de . son intelligence et de son activité, à l’abri de ces questions de principes et de personnes qui, chaque mois, remettent en péril la prospérité nationale.

Tel est le grand parti de l’indifférence. Il désespère de la perfection et subit les gens qui mettent la main sur le pouvoir; seulement, il exige , qu’en échange, ces gens lui donnent au moins la paix : et s’ils ne sont pas assez adroits pour le satisfaire, un jour arrive fatalement où les.moutons de l’indifférence deviennent enragés et dévorent les loups qui, depuis

trop longtemps, les fatiguent à hurler dans leurs oreilles.

Voyez l’histoire de ces dix dernières années. Je ne parlerai que de nos désillusions, à nous républicains théoriques, qui aurions voulu du coup une République des supériorités, grande, honnête, juste libre.

Ap rès nos désastres, dans la bataille ardente des partis, les républicains au pouvoir nous ont dit qu’ils se trouvaient réduits à l’impuissance et qu’il nous fallait attendre le jour où ils seraient les plus forts. C’était une réponse raisonnable; nous avons attendu, on sait au milieu de quel tapage et de quels bouleversements quotidiens.

Puis, après six ou sept ans de ce charivari affreux, les républicains ont eu enfin la majorité. Grande joie de notre part : nous nous imaginions être au bout de nos peines, nous rêvions de nouveau une République équilibrée, rendant au pays le train régulier des États solides. Et pas du tout, une terrible guerre de personnes s’est déclarée, dans laquelle la France râle encore.

On connaît la tactique des ambitieux qui aspirent à nous gouverner. Chez nous, le manuel du parfait homme d’État se réduit à un seul précepte : Usezvous les uns les autres. C’est simple et commode. Depuis M. Thiers, ils sont comme cela une queue à la porte de la présidence, chacun attendant pour entrer d'avoir usé le rival qui le précède. Nous avons vu le maréchal de Mac-Mahon user M. Thiers, puis M. Grévy user le maréchal; maintenant, nous

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voyons M. Gambetta user M. Grévy ; demain, nous verrons M. Glémenceau user M. Gambetta, après quoi pourra venir le tour de M. Félix Pyat ; et cela jusqu’à la fin des siècles. Les présidents ne sont plus que de vieilles paires de bottes qu’on jette au coin d’une borne, quand on les a éculées.

Et cette tactique de l’usure réglementaire règne du haut en bas. Elle est la caractéristique même de l’époque. C’est ainsi que, pour chaque ministère, il y a d’un côté le tas des vieilles bottes percées en plus ou moins de temps, et de l’autre la file des bottes neuves qui attendent d’être essayées et déformées. Certains portefeuilles ont trois ou quatre destinataires, rangés par ordre de résistance, selon que le monsieur semble devoir être avachi plus ou moins vite. Les malins cèdent leur tour, en pensant que l’heure n’est pas venue où la France trouvera chaussure à son pied. Delà, toutes nos bousculades, tout le malaise dont nous souffrons; car il faut, pa- 'raît-il, que l’heure des malins arrive, pour qu’ils fassent notre bonheur, ce bonheur promis et attendu depuis dix ans.

Et si les malins, quand l’heure sera venue, étaient usés aussi vite que les autres? Et si, quand on les aura à leur tour jetés au coin de la borne, nous devions de la sorte passer éternellement de main en main, tiraillés dans tous les sens?

Dix années I songèz donc que nous avons déjà eu une patience de dix années, subissant les catastrophes, faisant la part du feu, comprenant qu’on ne

peut fonder un État comme on plante un pommier. Seulement, il semble qu’un gouvernement de dix années devrait déjà être un grand garçon, fortement constitué, promettant une longue vie de santé et de sagesse.

Eh bien ! pas du tout. Les intransigeants reviennent au bout des dix ans, regardent la République et s’écrient : « Ça, une République? allons donc! Il n’y a rien de fait, absolument rien. C’est à nous de vous donner la vraie République. »

Comment! il n’y a rien de fait! Pendant dix ans, nous aurons subi toutes sortes d’opérations douloureuses; on nous aura bousculés, étourdis, claquemurés, et ceux-ci arriveront pour recommencer l’expérience sur de nouveaux frais! Ah! misère, quelle vie! Sans doute, eux aussi, vont nous demander dix années pour s’emparer du pouvoir et nous accommoder à leur sauce. Après quoi, rien ne prouve qu’une nouvelle couche de républicains ne se produira pas, en disant de la République intransigeante : « Ça, une République? allons donc! Il n’y a qu’une République, la nôtre, et il faut que^nous l’expérimentions. » Toujours alors! nous ne serons plus que de la chair à expérience, nous nous en irons dans les siècles, au gré d’une tempête éternelle, sans jamais nous fixer sur le terrain solide d’une formule scientifique.

On a dit que la République était justement par son essence une formule sociale toujours ouverte et toujours en discussion. Voilà qui nous promet du plaisir! Le jour où les réactionnaires pourraient persuader cela à la France, le jour où ils prouveraient au pays que la République ne saurait leur

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donner un état stable et définitif, ils trouveraient vite une majorité en faveur de la monarchie ou de l’empire. Heureusement, il n’y a là qu’une fantaisie romantique. Pour moi, comme pour beaucoup d’au très, j’espère, la République est une conséquence logique, qui s’impose d’après des lois fixes. On ne fait pas d’un peuple ce qu’on veut, pas plus qu’on ne peut transformer à son gré la structure d’un oiseau ou d’un poisson. Ce sont les seules forces de la nature qui mènent l’humanité, et dès lors il n’y a plus qu’à leur obéir et à les appliquer, si l’on na veut pas faire une besogne inutile.

Mais j’entends rester dans la théorie ; car je n’ai pas de République personnelle à pousser dans le monde, n’ayant aucune ambition politique à satisfaire. Je crois que si l’État républicain se fonde en France, ce sera malgré les hommes et grâce à la logique sociale, l’heure scientifique étant venue. Seulement, je fais bon marché de ces croyances absolues, je descends dans le relatif de nos efforts quotidiens, j’accepte la République qu’on voudra, à la seule condition que cette République assure la tranquillité de la nation. En un môt, je ne suis plus qu’une unité, la plus humble, du grand parti des indifférents; et, à ce titre, je me fâche, je demande si les tortures qu’on nous impose vont continuer, si l’on n’a pas bientôt fini de nous faire passer des mains de celuici dans les mains de celui-là; pour l’unique satisfaction des ambitieux, qui vivent de notre tolérance.

Oui, voilà où nous en sommes, au bout de dix

ans : le parti de l’indifférence devient le parti de l’indignation.

Depuis quelques années, je passe huit mois dans un trou perdu, au milieu des paysans; et, à chaque nouvelle crise ministérielle,, à chaque nouvelle aventure, c’est une étude pour*moi, que de voir l’effarement de ces braves gens. Ils ont voté la République, ils s’imaginent que la République est faite ; aussi ne comprennent-ils plus. Paris n’est qu’à neuf lieues, mais il semble reculé au bout de la terre, dans le pays de l’extravagance. Qu’ont-ils donc? Que veulentils, là-bas? Encore un ministère? L’autre n’était donc pas bon? Alors, pourquoi Font-ils pris? Et celui-là, il ne vaudra pas davantage sans doute, puisqu’on annonce sa chute avant qu’il soit installé? Et les paysans haussent les épaules, et ils commencent à se fâcher, et demain, si on les tracasse toujours avec ces ambitions dont le sens leur échappe, ils finiront par rêver d’un roi ou d’un empereur.

Dans les villes, le grand et le petit commerce, la masse considérable des indifférents qui ont intérêt au silence de la politique, pénètrent mieux les raisons du tapage qui nous assourdit ; ils voient bien que, s’il y avait moins d’hommes pour se partager la République, les choses s’arrangeraient tout de suite; et cela les irrite d’autant plus. Eux aussi, ont longtemps haussé les épaules. Allons, bon, voilà le sabbat qui recommence ! M. Gambetta, une fois de plus n’est pas content. Que veut-il donc? Eh ! qu’on lui donne ce qu’il veut, et qu’il nous laisse la paix ! Puis, arrive le terrible charivari des intransigeants. La place n’est plus tenable ; il faut se boucher les oreilles et s’enfermer chez soi. Mais, dès lors, Fin-

LE PARTI DE L’INDIGNATION

différence devient impossible. L’homme le plus sceptique, le plus tolérant, sent monter une fureur en lui contre ce vacarme du pavé. Taisez-vous donc, ou nous allons descendre !

Oui, taisez-vous, en voilà assez! Nous sommes las de notre indifférence, las de subir tant de médiocrité bruyante, au nom du salut de la nation. Nous voulons la République, mais nous la voulons tout de suite, sans ces interminables chinoiseries, sans ce banquet qui n’en finit plus, et où chacun de vous prend sa paî t, avant que le pays lui-même puisse se mettre à table. Que nous importent M. Ferry qui tient le morceau, et M. Floquet qui entend succéder à M. Ferry, et M. Challemel-Lacour, un des officiers de M. Gambetta, qui s’apprête dès aujourd’hui à étrangler M. Floquet! Puisqu’ils doivent finir par se manger les uns les autres, ils devraient commencer par là, s’avaler en deux bouchées, pour que la place soit nette. En quelques coups de dents, nous aurions la République.

Est-ce pratique ? Je m’en moque! Je répète que je n’apporte pas de solution. Ce que j’apporte, c’est l’indignation d’un homme de vérité que la comédie politique de ce temps a mis peu à peu hors de lui. J’en parle en observateur, pas davantage. 11 est faux que des principes soient en question ; d’ailleurs, il n*’y a que des lois. Il est faux que ces gaillardslà songent à notrè bonheur. La vérité est qu’ils font passer leur personne avant la France, et que, s’ils veulent la République, ils la veulent par eux et pour eux. Peut-être tous les gouvernements en sont-ils là. Seulement faut-il encore qu’un gouvernement, s’il vit du pays, en vive en homme

paisible. Mangez-vous proprement, ou encore un coup nous nous révoltons 1

Gomment ! nous sommes trente -cinq millions d’hommes de paix et de bonne volonté, et nous nous laisserions ennuyer par un million de farceurs qui abusent de notre bêtise! Encore suis-je trop large, en admettant que la politique nourrit ou amuse un million de Français.

Nous sommes trente-cinq millions qui voulons travailler tranquillement, qui nous donnons un gouvernement pour qu’il assure l’ordre, et nous subirions une poignée de politiqueurs dont le métier est de vivre de désordre, comme celui des avocats est de vivre de chicane! Nous les laisserions raffiner, jouer des crises en virtuoses, se donner le régal de passer tous à la queue leu-leu par les ministères, nous entretenir dans Te gâchis pour avoir le plaisir de nous sauver trois fois par semaine et d’avoir droit à notre reconnaissance! Non, décidément, c’est trop bête!

L’heure est venue. Dix années de patience ont assez prouvé que nous sommes de braves gens. Qu’un de nous se lève et que, du grand parti de l’indifférence, il fasse le grand parti de l’indignation. Il parlera au nom de la majorité écrasante que la politique assomme. Il apportera le vœu de la France tout entière, qui est un besoin immense de paix, une volonté absolue de s’entendre, penser et travailler, à l’abri de la dispute vide et imbécile des partis. Il exigera qu’on jouisse enfin de notre République, aussi honnêtement qu’on le pourra ; et soyez cer-

LE PARTI DE L’INDIGNAI îüN.

tains qu’on devra compter dès lors avec nous, et que, si nous n’obtenons pas une paix, qui, hélas' n’est pas de ce monde, les hommes politiques réfléchiront avant de trop nous bousculer.

Puis, s’ils s’entêtaient, s’ils dépassaient toute mesure, eh bien ! il faudrait en finir. Ce serait beau, la révolution des sceptiques, des indifférents indignés! Aux armes! aux barricades! Nous sommes trentecinq contre un, nous n’avons qu’à descendre dans la rue pour les supprimer. Plus de républicains, plus de légitimistes, plus de bonapartistes, rien que des citoyens libres qu’on a trop ennuyés et qui ont fait usfcice ! Ah ! l’heureuse nation t

L’ENCRE ET LE SANGr

On veut que la bataille soit entre la littérature et la politique. De tous temps, elles ont fai très mauvais ménage, et il est bon, en effet, de vider la querelle. Je dirai donc pourquoi, nous les écrivains, nous avons un grand dédain des hommes politiques, aussi bien des ambitieux triomphants que des ratés crevant de rage.

Notre orgueil vient de ce que nous sommes dans le seul absolu qui soit au monde, la pensée pure; tandis qu’ils se débattent misérablement au milieu du relatif des choses humaines, garrottés par des nécessités de toutes sortes, condamnés à la ruse, à la bêtise et au crime. Mais cette affirmation resterait vague, si je ne l’appuyais sur des exemples.

Voyons les faits.

Justement, dans le tas de prose dont on m’accable, se trouve un article de M. Paul de Gassagnac, où je vais puiser de précieux arguments.

Cet article m’a beaucoup frappé ; il est le seul qui signifie réellement quelque chose, car il a été écrit

l’encre et le sang.

par un homme qui est un tempérament. J’aime les gens carrés dont les opinions sont absolument contraires aux miennes. Au moins, on sait à quoi s’en tenir ; il n’y a pas d’hypocrisie possible, et l’on va vite en besogne.

Donc, M. Paul de Cassagnac se fait de l’homme politique l’idée d’un gaillard très brave, très fort à l’épée, toujours sur l’œil, qui présente au premier mot la poitrine à ses adversaires; et cet homme politique n’est pour lui digne du pouvoir que lorsqu’il s’en empare à main armée et qu’il le garde, comme les voleurs romantiques s’emparaient d’une valise et la gardaient, à l’âge d’or des diligences.

C’est évidemment une façon énergique d’entendre la politique. Au fond, il n’y a peut-être même que cette façon de sérieuse. Mais je voudrais savoir ce que pensent de la théorie les républicains dont M. Paul de Cassagna^ prend la défense, en adversaire bien élevé qui envoie une carte de visite après un duel. Voyez-vous les hommes politiques de l’opportunisme et de l’intransigeance déclarés très forts, parce que les uns étranglent la France et que les autres la guettent, pour venir lui sucer le sang, quand elle sera mortel Jamais on ne leur a porté un tel coup de massue. C’est de la politesse terrible. Les voilà supérieurs, du moment où ils savent se battre et où ils n’hésitent pas, lorsque sonne l’heure, à planter un couteau dans la gorge de la France Eh! grands dieux! où sont donc les immortels principes, et qne feront-ils sur les monuments de la devise sublime ; Liberté, Égalité, Fraternité?

M. Paul de Cassagnac met tout l’homme politique dans le caractère. Qu’on ne lui parle pas du talent. A quoi bon, le talent? Un homme de talent n’est qu’une poule mouillée, qui fait la plus piteuse mine sur le terrain. Les penseurs gâtent tout dans {apolitique; il faut des soldats. Soyez bête, si vous y êtes forcé, mais ayez une bonne poigne. N’allez plus à l’école, fréquentez les gymnases et les salles d’escrime.

Certes, comme observateur, comme romancier analytique, je tiens grand compte du caractère. Seulement, le caractère tout sec, cela me paraît vague ; encore faut-il s’entendre sur le caractère et raccompagner au moins d’une épithète. Troppmann était un caractère, Abadie est un caractère. Voilà des gaillards qui savaient ce qu’ils voulaient et qui n’ont point hésité à aller jusqu’au bout. Us ont joué carrément leur tête comme le premier homme politique venu ; et, si l’on me permet de pousser la comparaison plus loin, je dirai qu’entre eux et un conquérant quelconque je ne vois qu’une question de scène plus ou moins vaste et d’appétit plus ou moins large. Pourtant, on m’accordera que tout en ayant beaucoup de caractère, Troppmann et Abadie auraient fait d’étranges hommes politiques.

J’en veux arriver à ceci : que si, au bout du caractère, il n’y a pas le talent, je dis l’intelligence dans la force de sa raison et de sa logique, l’homme reste simplement une brute dangereuse, qui volera et qui tuera avec plus ou moins d’héroïsme Être fort, dans le beau sens, ce n’est pas uniquement vouloir et pouvoir, car tous les bandits en sont là; c’est vouloir et pouvoir avec génie, c’est laisser une création

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