L’ENCRE ET LE SANG
de justice et de vérité. A tous les sommets, flamboie l’intelligence, et il n’y a pas d’homme, pas de grand homme sans elle.
M. Paul de Gassagnac me laisse entendre que, si son. homme à caractère volait le pouvoir au coin d’un bois, il me fusillerait comme un petit lapin. Eh bien ! il me fusillerait, et après ? Ce ne serait qu’une goutte de sang de plus versée par l’imbécillité humaine. Mais son homme à caractère ne serait pas pour cela un homme fort. En mourant, je lui crierais : « Tu n’es pas fort, tu n’es qu’une brute ! »
En somme, je vois bien où va la querelle. Elle s’établit entre l’encre et le sang.
Les grands mépris de M. Paul de Gassagnac, qui se pose en homme politique, sont pour nos encriers. Fi! les vilains! qui trempent leurs doigts dans l’encre et qui jettent leurs encriers h la tête des gens d’épée! A-t-on jamais vu de pareils croquants ! Aux siècles derniers, on les bâfrnnait. Et il nous traite de Vadius. Mon Dieu! nous pourrions l’appeler Matamore, ^ nous serions quittes de comparaisons classh/ues.
Mais la q*uestiou est plus grave. Je ne réponds pas ici pour avoir le plaisir de croiser ma plume avec une épée; je réponds pour faire de la vérité, si je puis.
Dites-moi, je vous prie, quel empire le sang a ïécondé? Où sont les conquêtes faites par le glaive? Où l’empire d’Alexandre? Où l’empire de Charlemagne? Où l’empire de Napoléon? Tout ce déluge de
sang a trempé la terre, sans hâter seulement l’éeolsion d’une idée. A chaque guerre, le sol est pourri pour des siècles. Rien ne pousse où le sang a coulé, et les champs de bataille restent maudits et empoisonnés, soufflant un vent de peste sur les cités voisines.
Et passez à l’encre maintenant, cette encre que vous méprisez si fort. Si l’encre tache, elle ne pourrit pas. C’est l’encre qui féconde, c’est elle qui est la grande force de la civilisation. Pas une idée n’a poussé sans être arrosée d’encre. Une continuelle floraison s’élance et déborde de l’encrier des savants et des écrivains, la floraison superbe du génie de l’homme. Tandis que Napoléon nous noyait dans le sang, sans profit aucun, l’encre de Lavoisier et de Gay-Lussac créait une science, l’encre de Chateaubriand et de Victor Hugo accouchait d’une littérature. Je défie qu’on puisse signaler un progrès humain qui n’ait pas grandi dans une goutte d’encre.
Vous voyez donc bien que cela n’est pas si laid, d’avoir les doigts tachés d’encre. Cela prouve tout au moins qu’on travaille, et cela signifie encore qu’on a l’ambition de donner une poussée au monde. Notre siècle de science, où l’intelligence fait l’aristocratie, n’est plus un siècle de féodalité, où la force physique seule déterminait la supériorité. Nous admirons plus que personne le courage ; mais, outre qu'il y a toutes sortes de courages, et que l’écrivain assis à sa table est souvent un héros, nous estimons que l’humanité a plus besoin d’intelligence que de bravoure, à l’heure actuelle. Arrosez d’encre la jeune génération dans les écoles, avant de l’arroser de sang sur les champs de bataille : noter