U ME CAMPAGNE
de ne pas aimer la chronique ; il me laisse entendre qu’en voyant mépriser les chroniqueurs, dans un journal où ils ont régné et où ils régnent encore, il n’a pu résister au besoin de les défendre. C’est là, sans doute, une excuse. Si je ne me fâche pas de mon côté, si je veux bien discuter le cas, c’est que je sens la parfaite bonne foi de mon collaborateur et que je lui accorde toutes sortes de circonstances atténuantes.
Seulement, il a oublié que ma situation était particulière au Figaro. M. Francis Magnard a bien voulu venir à moi, et, avec une sympathie dont je lui suis très reconnaissant, il m’a oflert de faire une campagne dans ce journal. Je ne lui ai point caché que je ne partageais pas toutes les opinions du Figaro ; mais je me suis engagé à exprimer les miennes poliment, de façon à ménager de justes susceptibilités ; et j’estime que j’ai tenu ma parole. Je ne suis donc ici que Thôted’un moment, auquel on veut bien donner toute liberté de langage, sachant qu’il n’en abusera pas. Quand M. Albert Wolff me conseille de rentrer dans les rangs, il se méprend d’une façon singulière, car je n’ai accepté aucun rang. Je suis en représentation si l’on veut, j’apporte ma note, dont le mérite n’est peut-être que dans le contraste.
Puis, Franchement, peut-on sans rire m’accuser de ne pas aimer la chronique ? Entre nous, la chère femme n’a pas fait grand’chose pour me pl.iire. Aimt z-vous les personnes qui vous griff< nt, qui vous mordent, qui vous mettent en sang ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien ! il me serait doux encore de recevoir des coups d’ongle; mais la chronique n’en est plus avec moi à ce joli ieu de femme nerveuse : elle me
PRO DOMO MEA
jette à la figure ses eaux de vaisselle et ses eaux de toilette, toutes les rinçures de sa cuisine et de son débarbouillage. A la longue, ce jeu malpropre finirait par donner de l’humeur au plus patient.
On dirait, en vérité, que M. Albert WolfF ignore ce qui se publie couramment sur moi. Il y a chaque jour un débordement de commérages odieux, d’histoires bêtes et sales, d’accusations abominables. Et toujours la même ordure, ma maison transformée en tonneau de vidange, tout ce que je touche changé en excrément, mes amis, les miens, tout ce que j’aime noyé dans ce flot de puanteurs. Voyons, franchement, M. Albert Wolff trouve-t-il que la chronique soit très drôle, quand elle s’attaque de cette façon honteuse à un homme de travail, à un homme qui depuis bientôt vingt ans ne se bat que pour la vérité? Et pourtant ce sont les amis de M. Albert Wolff qui descendent à ces personnalités ordurières, des hommes qu’on prétend très spirituels. Non cela n’est point de l’esprit, c’est de l’injure, et de la plus basse, de la plus vulgaire !
M. Albert Wolff sait-il pourquoi j’ai accepté de faire une campagne dans le Figaro? Mon unique but a été de me montrer à un grand public, tel que je suis, avec mes partis-pris sans doute, avec mes injustices peut-être, mais avec le souci de ma dignité et de la dignité des autres. Depuis dix mois, j’écris à cette place. Eh bien 1 que les lecteurs impartiaux me jugent Ne me suis-je pas toujours tenu sur le terrain strictement littéraire ? Suis-je sorti un seul
instant d’üne langue honnête, polie, respectueuse des personnes ? Qu’on cite une de mes phrases dont un galant homme ait pu se blesser. Et, ensuite, qu’on passe aux amis de M. Albert Wolff, qu’on juge cette éternelle fiente qu’ils me jettent à la face. Ils n’ont que de ça à la bouche et dans les mains. Comparez et prononcez. Où sont les vidangeurs ? où est l’homme propre ?
Je ne suis pas autrement inquiet de ce massacre à coups d’épluchures. La violence de ces hommes doit finir par dépasser le but; ils en arrivent vraiment à me rendre trop répugnant, et il est impossible qu’une réaction ne se produise pas. Je m’en remets au grand public, je lui dis : « Telles sont mes œuvres, j’ai tâché de me faire connaître, jugez-moi. Sans doule, il est explicable que j’expie certaines de mes franchises.„Mais voici ma vie de travail, qui est claire et sans tache. Mon orgueil est un mensonge, ma méchanceté est un mensonge, je ne suis que l’humble soldat du vrai. Quand je me suis trompé, je l’ai fait par passion pour les lettres. Que le public, le public seul, me mette à ma place, et qu’il mette mes adversaires à la leur. J’accepte la décision.»
J’ai hâte de finir. M. Albert Wolff s’est permis des allusions que je ne veux pas relever, car je désire enterrer au plus tôt cette polémique, qui n’aurait pas dû naître.
Un mot seulement à propos de ce que M. Albert Wolff* appelle nos relations brisées. Il paraît ne pas avoir la mémoire des dates, lorsqu’il déclare que
PRO DOMO MEA
notre froideur vient de son jugement sur Nana, car il y a un an, presque jour pour jour, nous nous rencontrions sur un terrain tout amical, et ses sévérités au sujet de mon œuvre dataient déjà de plusieurs mois. Non, cette froideur est plus récente, elle s’est déclarée le jour où je suis entré au Figaro; et, depuis ce temps, elle n’a fait que grandir.
Des médisants, qui se trompent, je l’affirme, prétendent que M. Albert Wolff a peur d’être envahi* Lui-même, aux dernières lignes de son article, laisse percer la crainte que je ne m’empare du Figaro , et, afin de m’en détourner, il me fait remarquer que je n’ai point les épaules assez solides pour porter un \e\ poids. Il a raison, et mon ambition n’est point là.
Mais pourquoi cette crainte? Il n’ignore pas que je suis simplement un passant dans ce journal. On m’en a ouvert les portes pour une année, avec une cordialité et une largeur dont je suis très touché. Quand ma campagne d’un an sera terminée, c’est-àdire dans deux mois, je me retirerai. C’est là une volonté que j’ai formellement exprimée devant témoins, à plusieurs reprises.
Eh bien ! je crois que M. Albert Wolff aurait dû attendre ce délai pour vider son cœur. C’est si peu de chose, deux mois! Et, alors, il aurait pu méjuger à son aise, sans que notre dignité à tous deux en eût à souffrir.
LE SUFFRAGE UNIVERSEL
Nous voici en pleine période électorale, et la grande comédie moderne recommence une fois encore. Molière, aujourd’hui, étudierait là les appétits et la sottise des hommes. C’est un rut universel, c'est un étalage de toutes les médiocrités, c’est la bête humaine lâchée avec ses vanités et ses misères. Au vingtième siècle, le résultat pourra être superbe; mais, à cette heure, la cuisine en est des moins ragoûtantes.
J’ai ri, dans mon coin, du soulèvement des hommes politiques et de la presse, quand on leur a si-, gnifié qu’ils auraient seulement trois pauvres petites semaines d’agitation électorale. Ils ont parlé furieusement de guet-apens, de mauvaise foi, et le mot d’escamotage a couru ; oui, le gouvernement malhonnête leur escamotait leur jouissance, leur enlevait de la bouche le pain du désordre. Pensez donc! , rien que trois semaines à écrire des professions de foi imbéciles et incorrectes, à endoctriner de pauvres diables qui se vendent pour un verre de vin, à em-
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plir la presse d’un tas effroyable de prose dont on ne pourra même pas faire du fumier, à tenir le pays dans un malaise intolérable, d’où la nation sort, les yeux battus et la tête vide, comme après une nuit d’ivresse. Mais c’est une mesure inique, cela ne se peut supporter! Il fallait trois mois de cette gourmandise, il fallait toute la vie !
Ah! toute la vie, ce serait le rêve! des élections continues, des députés nommés pour un jour, siégeant le matin et se représentant le soir devant les électeurs ! plus rien que de la politique, au déjeuner et au dîner, au lit comme à la table ! une nation, qui mangerait des journaux au lieu de pain, qui en serait réduite à faire la chaîne pour déposer des bulletins dans les urnes, sans avoir même le temps de se moucher !
Le fait est simple. Dans leurs boutiques, les bouchers poussent à la consommation de la viande. Du moment que la politique est devenue une carrière, le refuge naturel des ambitions souffrantes, des petits hommes qui ont échoué partout ailleurs, il est naturel que ces hommes nous accablent de politique. C’est le combat pour la vie. Que deviendraient, par exemple, M. Floquet, ou M Ranc, ou les autres, si du jour au lendemain la France qu’ils ennuient, leur supprimait leur vache à lait? des avocats sans talent, des romanciers de dixième ordre, des passants idconnus sur le trottoir banal. En avant donc la politique! de la politique partout, de la politique toujours! Plus l’eau est trouble, plus la pêche est abondante. On met la bêtise publique en coupe réglée., et l’on pousse un cri de douleur et de rage, lorsqu’on vous accorde seulement
vingt et quelques jours pour l’exploiter en grand.
Moi, qui ne suis pas de la boutique, je trouve que ces trois semaines vont être d’un joli poids, pour les garçons de quelque littérature, sensibles à la bonne tenue intellectuelle de leurs contemporains. Le mieux sera de ne plus lire un journal, car les journaux ravis de l’aubaine, dans ce mois d’août si vide d’habitude, si difficile à passer, abuseront certainement de la matière électorale lisse rattraperont de ia brièveté du temps sur la quantité de prose indigeste. Trois jours, il me semble, auraient suffi : le premier pour avertir le pays, le second pour qu’il réfléchisse, et le troisième pour qu’il vote. S’il ne sait pas en un jour ce qu’il doit faire, il ne le saura jamais J’ai comme une idée qu’un jour suffirait aux électeurs pour bien voter, mais que trois semaines ne suffisent pas aux hommes politiques pour faire voter les électeurs à leur guise. La question pratique du suffrage universel est là.
Certes, le principe du suffrage universel paraît inattaquable. C’est le seul outil de gouvernement d’une logique absolue.
Imaginez une nation dont tous les citoyens sont également sages et instruits. Ils se réunissent tous les trois ou quatre ans, délèguent le pouvoir à ceux d’entre eux qu’ils savent les plus capables de l’exercer. Rien de plus net en théorie, rien de plus humainement juste.
Mais le fâcheux est que la théorie se détraque, dès que l’on passe à l’application. Un peuple n’est pas
LE SUFFRAGE UNIVERSEL
une addition dont- tous les chiffres se valent. Dès iors, en donnant la même valeur à chaque citoyen, on introduit dans le total des causes d’erreur énormes qui vicient l’opération tout entière. En un mot, du moment que les hommes interviennent avec leurs folies et leurs infirmités, la logique mathématique du suffrage universel est détruite, il ne reste qu’un gâchis abominable. Ce n’est plus de la science, c’est de l’empirisme, et du plus trouble, du plus dangereux.
Voilà pourquoi tous les esprits scientifiques de ce siècle se sont montrés pleins d’hésitation et de défiance devant le suffrage universel. Je parle de nos philosophes, de nos savants, de ceux qui procèdent par l'observation et l’expérimentation. Ils refusent l’absolu, ils étudient l’homme en dehors des dogmes, et ils trouvent que l’égalité physiologique n’existe pas, qu’un homme n’en vaut pas un autre, qu’il y a une élimination continue et nécessaire de presque toute une moitié de l’humanité. Si bien que le suffrage universel n’est plus une réalité basée sur le vrai, mais qu’il devient une idéalité s’appuyant sur la conception religieuse d’une égalité des âmes. Nos terribles intransigeants, nos athées se doutentils qu’ils sont de simples catholiques, lorsqu’ils appellent au scrutin jusqu’aux idiots et aux goitreux?
Voyez Littré, voyez M. Taine et M. Renan, voyez tous ceux qui ont tenté d’appliquer la formule moderne de nos sciences à la politique : ils reculent à l’idée de remettre le gouvernement aux mains de la nation tout entière, parce que les éléments ne leur en paraissent pas assez déterminés, parce que l’observation et l’expérience leur ont montré les inéga-
lités que le travail de sélection produit dans chaque peuple, parce qu’enfin ils refusent de se lancer dans un empirisme qui va droit au charlatanisme des médiocres et des ambitieux.
Voilà ce qu’il faut nettement établir : le suffrage universel n’a rien encore de scientifique, il est tout empirique. Avec la masse considérable de nos électeurs illettrés, avec les honteux trafics sur la coquinerie des uns et la bêtise des autres, on ne peut savoir ce qui sortira du scrutin. Le total de l’opération est quand même falsifié, jamais le vrai ne sera obtenu, parce qu’il est le vrai. Les candidats qui méritent d’être élus, en sont réduits à descendre aux mêmes manœuvres louches que les candidats qui n’ont aucune bonne raison pour l’être. En un mot, le principe superbe de la souveraineté du peuple disparaît, il ne reste que la cuisine malpropre d’un tas de gaillards qui se servent du suffrage universel pour se partager le pays, comme on se sert d’un couteau pour découper un poulet.
Et cela explique que les hommes politiques se fâchent, quand il leur faut, en trois semaines, pétrir les élections, les cuire et les manger. C'est que la besogne ne va pas toute seule î II s’agit pour chacun de conquérir lvélecteur, de l’amener à Ses idées, de lui brouiller la cervelle au point de lui arracher son vote. Cela, en langue polie, s’appelle l’éclairer. Mais, comme chaque parti et même chaque candidat a la prétention d’éclairer l’électeur à sa façon, vous vous doutez du bel effarement qui doit se produire dans
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la tête de celui-ci. On le tire à hue, on le tire à dia, et le plus souvent il vote au petit bonheur, cédant aux considérations les plus étranges du monde.
La vérité est que, jusqu’à présent, le suffrage uni-' ver'sel est à qui sait le prendre. C’est une affaire d’habileté et d’énergie. On se rappelle avec quelle carrure le second Empire s’en était emparé. Pendant dix-huit ans, il l’a tenu docile sous le fouet, et si la bête lui échappait vers la fin, c’est qu’il devenait maladroit et qu’il ne savait plus la monter. Aujourd’hui, la République tient les guides ; mais il ne fau drait pas qu’elle fît la moindre faute, car elle serait vite jetée sur les cailloux, les reins cassés.
Il n’est pas d’instrument que l’on connaisse moins encore et dont l’emploi cause plus de surprises. Nos hommes politiques s’en servent visiblement avec le respect de la peur. Cela se devine aux précautions qu’ils prennent, aux efforts énormes qu’ils dépensent, chaque fois qu’ils tentent le scrutin. S il suffisait au mérite de se présenter, le mérite se présenterait simplement et serait élu. Mais nous voyons le mérite plus inquiet que la sottise, employant des engins formidables, se risquant comme sur un terrain plein de gouffres. C’est une loterie où il faut tricher. Le suffrage universel nature et bonhomme, celui qui n’a point passé par les casseroles de la politique, n’existe pas. Il n’y a que le suffrage universel cuisiné, sophistiqué, travaillé ainsi qu’une pâte pendant des semaines, promis comme de la brioche au bon peuple qui n’a pas de pain ; et encore il arrive que, lorsque un candidat l’a mis au four, c’est le candidat adverse qui le mange. Pourquoi ? On ne sait pas. Une farce.
Et ce qui prouve combien le suffrage universel est un outil peu connu, que personne n’a complètement en sa main et que tout le monde voudrait faire sien, c’est la terrible lutte qui a eu lieu dernièrement, au sujet, du scrutin d’arrondissement et du scrutin de liste. En réunissant les arguments qu’on s’est lancé à la tête de part et d’autre, on obtiendrait le réquisitoire le plus écrasant qu’on ait jamais écrit contre le suffrage universel : d’une part, le scrutin d’arrondissement, avec ses bourgs pourris, ses achats de conscience, la pression des grands propriétaires sur les communes conquises ; de l’autre, le scrutin de liste, substituant des comités aux électeurs, imposant des candidats inconnus, intra duisant une élection à deux degrés déguisée, et n’étant au fond que la négation du suffrage universel lui-même. Dès lors, les observateurs, les penseurs ne peuvent que hausser les épaules devant une machine d’un mécanisme si défectueux, et sur le fonctionnement de laquelle personne ne s’entend. Elle est sans doute un outil politique nécessaire, mais nous attendrons que l’usage la règle et lui donne un caractère scientifique, avant de la déclarer le véritable régulateur des nations modernes.
le ne crois pas que les élections prochaines nous apportent à ce sujet des documents bien sérieux, car on ne peut s’empêcher de sourire, en voyant de quelle façon puérile et effarée s’engage la campagne électorale.
C’est un ahurissement universel. Tout le monde a commencé par demander un programme, comme
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un troupeau demanderait un chien. Songez-vous à cela, pas de programme ! pas de poteau indicateur * pas de guide-âne! Le suffrage universel, qui est aveugle, reste terrifié au milieu du chemin, en réclamant â grands cris la main du premier passant venu; autrement, il est certain de ne pas faire trois pas sans culbuter.
Voilà où Ton en est. Les journaux ouvrent une enquête. On s’arrête aux coins des rues et on s’interroge en se demandant avec angoisse pourquoi et sur quoi l’on vote. Gela, à mon sens, est d’un a-sez bon comique, et juge d’une façon piquante notre politique française, qui est une politique romantique, à coups de théâtre, toute dans la bataille des principes et des personnes, au lieu d’être une politique d’affaires, une politique de braves gens travaillant à la seule prospérité du pays.
En 77, les élections ont été brillantes, parce qu’il y avait un programme superbe : il s’agissait de réélire les 363, c’était un grand air à jouer, et cela convenait parfaitement à notre bravoure française. Mais, aujourd’hui, on lâche les 363, et le pis est qu’on n’a pas trouvé h* moindre prétexte à planter un drapeau, qu’on aurait enlevé ensuite aux accents de la Marseillais^. M. Gambetta devait être ce drapeau; seulement, les circonstances l’ont diminué, tout son plan de campagne s’est trouvé compromis. Certes, il est homme à reprendre position. N’importe, l’éclat des élections souffrira de son effacement imprévu, et nous aurons des élections ternes, du moment qu’elles ne se feront point sur le dos d’un ténor, ni à propos de quelque graryi opéra politique, comme une guerre ou un renversement d’empire.
En France, je le répète, il nous faut un homme ou un principe, pour que nous nous passionnions. A celte heure, 1 homme a fait un faux pas, et les principes sont trop en menus morceaux, cassés et secoués ensemble. On essayera bien d’accrocher les élections à la révision, on tentera une campagne contre le Sénat, mais vous verrez qu’on ne parviendra pas à remuer le pays avec une question qui le laisse encore dans une parfaite indifférence. Et c’est ainsi qu on va voter dans le trouble et dans l’ennui, sans scénario à succès, après une petite guerre de clocher à clocher. Dès qu’on ne fait plus des élections d’opposition, le suffrage universel devient maussade, et il pose cette étrange question, que je n’ai pu trouver sans rire dans les journaux de la semaine : « Dites-moi donc pourquoi et sur quoi l’on vote? »
Mon Dieu! on vote, parce que la Constitution le veut, et on devra voter sur les besoins de la France, sans autre programme que de lui donner .'es représentants dignes d’elle, capables d’assurer sa grandeur. La raison réclame des capacités, lorsque la politique nous donne des hommes de parti. Personne ne semble se douter de la simplicité de la question ; un programme tout naturel s’impose aux électeurs : qu'ils choisissent, parmi eux, le plus éclairé, le plus honnête, et qu’ils l’envoyent à la Chambre, en lui disant uniquement : « Faites de la bonne besogne, n Seulement, que deviendraient les médiocres, si le suffrage universel, échappant à touie cuisine politique, était enfin l’expression même du bon sens de la nation ?
Oui, que deviendraient les Ranc et les Floquet de
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province, qui ont raté leur vie et qui ont faim depuis leur jeunesse?
Ah! je la hais, cette politique ! je la hais pour le tapage vide dont elle nous assourdit, et pour les petits hommes qu’elle nous impose 1
Vous allez voir, quoi qu’il arrive, quelle pauvre Chambre elle nous enverra. C’est comme une écume d’ignorance et de vanité que le suffrage universel pousse dans Paris. Pantins d’un jour, illustres inconnus retombant dans le néant, plats ambitieux venant faire le jeu du plus fort et se contentant d’un os à ronger, cerveaux malades rêvant de venger leurs continuels échecs, tous les appétits déréglés et toutes les sottises lâchées I Lorsqu’un homme simplement raisonnable passe et qu’il jette un regard sur ce grouillement qui fermente, il s’arrête, stupéfait navré.
Quoi? est-ce possible, est-ce donc la France qui est là? Non, la France est ailleurs, elle n’est pas avec la vermine qui la dévore, elle est avec ceux de ses enfants qui pensent et qui travaillent.
PLUIE DE COURONNES
Il est bien tard déjà pour parler de la grande distribution de prix et de couronnes qui marque d’ordinaire la première semaine d’août. Mais la fièvre électorale a détraqué l’actualité, et je fais mes excuses aux lecteurs, si je reviens sur un sujet que je m’étais promis de traiter en son temps et à mon point de vue.
Concours à droite, concours à gauche, pluie de récompenses de tous les côtés, dans les collèges, à la Sorbonne, aù Conservatoire, à l’Académie : c’est l’heure où l’on décerne à la nation tout entière des lauriers de papier doré et des croix de fer blanc. Depuis les bébés au maillot, portés par leurs nourrices, jusqu’aux octogénaires, s’appuyant sur des cannes, tous montent les marches de l’estrade et sont baisés parles autorités. Il n’y a pas là qu’un régal réservé à la jeunesse, il y a une gloutonnerie de tout un peuple pour les babioles de la vanité. C’est dans notre sang, des siècles n.ous ont donné cette éternelle lièvre de prix et de diplômes, qui nous ga-
PLUIE DE COURONNES
îope dès le berceau, et dont nous ne guérissons que dans la tombe.
Un enfant, qui en est encore aux bâtons, obtient un prix d’écriture. Dès lors, il est dans l’engrenage, toute sa vie il passera des concours et travaillera pour des récompenses. Après le collège et le baccalauréat, les écoles spéciales et leurs examens ; ensuite, les prix des académies, la hiérarchie des ordres nationaux. A soixante ans, on rêve le ruban de commandeur, comme on a ambitionné, à seize, le prix de version grecque. On retourne à l’enfance, avec la gloriole d’être le premier de sa classe et d’en recevoir l’attestation, paraphée par le gouvernement.
Certes, je n’espère pas changer les hommes, je n’en éprouve même pas le désir. La vie est ainsi, et la virilité viendra aux peuples, quand ils auront grandi. Mais, comme il faut bien parler de quelque chose, ce sujet me paraît d’une observation intéressante.
Je lisais dernièrement, en tête d’un journal, la défense inquiète et éplorée des distributions de prix dans les collèges et particulièrement du concours général. Le rédacteur, qui signait d’un pseudonyme, était évidemment un ancien fort en thème, dont le cœur battait à l’écho lointain de ses succès. Les prix d’autrefois tenaient la plus large place dans la poésie de sa jeunesse. Il se revoyait embrassé par un académicien, comme d’autres soupirent au souvenir des grands bois et de la première maîtresse de leurs seize ans.
Ce bon journaliste le prenait donc sur le mode sentimental. Oli ! le jour de la distribution des prix, lorsque les drapeaux claquent dans le vent et que le censeur se lève pour lire le palmarès ! Et les parents qui pleurent d’émotion, et le vainqueur qui traverse les rues, chargé de livres et de couronnes! Certes, rien ne vaut d’être jeune. Je regrette aussi les pommes vertes que je mangeais et qui me donnaient pourtant des coliques. Aujourd’hui encore, on trouve des gens qui ont gardé la nostalgie des diligences. Elles étaient pleines de poésie, ces diligences! elles mettaient huit jours pour aller de Paris à Marseille, on y était adorablement mal.
Mais ce que je veux surtout retenir de l’article, c’est l’inquiétude avouée de l’ancien fort en thème. 11 confesse que les distributions de prix perdent de leur poésie, que la jeune génération les traite dédaigneusement, enfin qu’elles sont sérieusement menacées par les idées nouvelles. On révolutionne le programme des études, on vient d’enterrer le discours latin au concours général ; est-ce que le concours général serait lui-même en péril, est-ce qu’on osera le supprimer un jour? Ah ! par grâce, ne touchez pas à la rose! Vous allez désoler la jeunesse, si vous moissonnez ses fleurs*
Et le fort en thème plaide la cause du concours général, à l’aide des vieux arguments qui traînent partout. Il nomme Prévost-Paradol, il nomme MM. Taine, About, Weiss, toute cette fournée de Normaliens, dont le talent et l’heureuse rencontre ont certainement prolongé de cinquante ans l’existence du concours. Il cite même, parmi les anciens lauréats, Michelet, qui fait là une singulière f? gure,
PLUIE DE COURONNES
avec son talent libre. Puis, c’est tout, il néglige de donner la longue et lamentable liste des triomphateurs d’un jour, qui sont retombés le lendemain dans le néant ; pauvres garçons, dont on a exalté la vanité, qu’on a lâchés dans le monde comme des prodiges, et qui ont agonisé toute la vie de leur médiocrité tournée à l’aigre !
D’ailleurs, le fort en thème est obligé d’en arriver lui-même à cette circonstance atténuante : si le concours général ne fait pas de bien, il ne fait pas de mal. Cela encore est discutable; mais admettons que les pauvres diables qui reçoivent, à la face de la France, un brevet de génie, parce qu’ils ont fait un devoir sans faute, ne souffrent pas plus tard de l’inutilité et du mensonge de ce brevet. Le concours n’en reste pas moins une simple formalité, une solennité que l’on conserve pour l’unique joie des enfants et des parents. A ce titre, il est à coup sûr aussi agréable qu’un concert. Les gens que cela intéresse, vont y passer deux heures charmantes. C’est une fête de famille qui ne tire pas autrement à conséquence. La première dent de l’enfant cause à la mère attendrie autant d’émotion que son premier prix. Si l’on n’a pas un galopin à soi parmi les lauréats, on passe absolument froid devant la Sorbonne, sachant très bien que le sort de l’intelligence française n’est pas du tout en question dans la cérémonie.
Voilà donc, je crois, le seul point de vue pratique où il faut se placèr. Autant le programme des études est une chose importante, autant les destinées de la nation en dépendent, et autant les concours et les distributions de prix me paraissent une simple récréation, un air de musique après les travaux sé-
rieux. Ils ne prouvent rien, ils ne donnent pas même la valeur exacte et comparée des élèves. La fameuse théorie de l’émulation est également très discutable ; en tous cas, elle ne fait le plus souvent que des vaniteux, insupportables de pédantisme. Si nous étions une nation virile, nous supprimerions d’un coup toute cette pompe scolaire, nous ne distribuerions que des certificats d’études. Mais j’avoue que cela serait bien sec pour nos tempéraments latins. Gardons la musique, tant que la grosse caisse ne sera pas crevée.
En somme, les mœurs seules doivent défaire ce que les mœurs ont fait. Et vous voyez qu’un sourd travail a lieu, que la besogne avance même, puisque les forts en thème s’effarent et demandent grâce pour les concours et les prix. Ceux-ci disparaîtront, quand le progrès le voudra. Nous n’avons qu’à regarder passer la vie.
Mais, s’il n’y a pas là un grand danger, et s’il est même charitable de laisser à nos enfants la fameuse poésie des distributions des prix, ces distributions prennent un ridicule et un caractère d’injustice autrement grave, lorsqu’elles ont lieu par exemple à l’Académie française.
Je ne parlerai pas des prix décernés aux actes de vertu. C’est là une imagination assez baroque, dont la bonne intention seule peut faire excuser l’étrangeté. Rien de triste comme ces misérables sommes d’argent, données à grand orchestre, en payement des longues abnégations ignorées et des existences
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entières passées dans l’idée fixe de la charité. Il n’y a pas même là un encouragement, car la vieille servante qui se dévouerait à ses vieux maîtres, pour gagner cinq cents francs, ferait d’abord une mauvaise spéculation, et perdrait ensuite tout le bénéfice moral de son dévouement. Quand un soldat s’est distingué, on ne lui donne pas cent sous : on le porte à l’ordre du jour. Eh bien î la vertu est comme le courage, l’argent la salit. Portez-la simplement à l’ordre du jour, si vous voulez l’afficher; ei le mieux serait encore de la laisser être la vertu sans l’orgueil, tout simplement.
Puis, je dirai qu’en voyant l’Académie distribuer les prix littéraires avec Ja belle inintelligence que je constaterai tout à l’heure, des doutes sérieux me prennent sur la justice avec laquelle elle dispose des prix de vertu. L’Académie se connaît-elle mieux en vertu qu’en littérature? Question ardue. Est-ce que ses servantes charitables ne seraient pas plus authentiques que ses écrivains de talent? Jadis, lorsqu’elle couronnait madame Louise Collet à titre de dixième muse, se moquait- elle aussi agréablement de nous en donnant ensuite des pourboires à de prétendues saintes, lasses de rôtir le balai ? Enfin, je me~méfie. Si l’Académie pèse les vertus dans les mêmes balances que les vers, elle a derrière elle un joli tas de crimes.
Tenons-noûs-en d’ailleurs aux prix littéraires, I§ous ne sortirons pas absolument du domaine de la veKu, car l’Académie se pique de ne couronner que les ouvrages les plus utiles aux mœurs. La phrase est vague, il est vrai, et je chercberai tout à l’heure quelle serait la meilleure façon de l’entendre. En
attendant, je constate que le talent de récrivait* n’est pas la grande affaire aux yeux de l’Académie ; il faut d’abord que l’écrivain soit bien pensant et qu’il se tienne dans la moyenne des œuvres consolantes. Cela suffit à expliquer les étranges choix auxquels nous assistons chaque année.
Je m’imagine une Académie idéale, régnant sur la littérature, ayant à cœur de, prendre la haute direction du mouvement intellectuel. Son rôle sera simpie : elle jugera d’elle-même tous les ouvrages publiés dans l’année, elle dégagera les plus remarquables, les plus originaux, et dira nettement que l’avenir est à eux. De cette façon, elle sera juste, elle marchera toujours à l’avant-garde, elle n’aura jamais à craindre d’être submergée par le flot montant des continuelles évolutions littéraires.
Au lieu de cela, que voyons-nous? le plus stupéfiant des spectacles. D’abord, il faut que l’écrivain soumette son œuvre au jugement de l’Académie ; de manière que si un chef-d’œuvre paraît, et que ce chef-d’œuvre ne lui soit pas envoyé, il n’existe pas pour elle. De là, $on ignorance affectée de presque toute la littérature contemporaine. Quand on ne lui envoie que des médiocrités, ce qui est constamment le cas, elle en est réduite à choisir parmi ces médiocrités. Ensuite, loin d’avoir le souci de l’avenir, elle se plante comme une borne en travers du chemin, hostile à tout mouvement, attendant d’avoir été culbutée pour reconnaître par la force des choses que la littérature a fait un pas. Entre deux ouvrages également médiocres, elle se prononcera pour le plus réactionnaire, celui qui s’attardera dans quelque vieille formule, autrefois combattue par elle, et
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dont elle a fini par faire une arche sainte. La loi est constante.
Aussi est-ce une stupeur profonde, chaque mois d’août, lorsqu’on lit la liste des ouvrages couronnés par l’Académie. Pas un nom connu, pas une œuvre qui ait réellement marqué. C’est un défilé de nullités honorables, de bons élèves ayant pioché leurs devoirs, dans l’obscurité d’une classe. Connaissezvous celui-là? pas du tout ! Et celui-ci? moins encore I On ne sait où l’Académie les déniche, il doit y avoir quelque part une maison tenant cette spécialité : auteurs en tous genres pour prix littéraires. Je ne voudrais désobliger personne ; mais, en fait de romanciers, cette année, elle en est au bon vieux M. Élie Berthet et à de médiocres débutants, si inconnus, qu’il est inutile de les nommer ; comme poète, elle a découvert M. Arthur Tailhand ; sans parler de ses historiens et de ses critiques, qu’elle prend d’ordinaire dans le tas des orthodoxes. Faitesvous donc une bibliothèque avec les ouvrages couronnés, et vous vous amuserez, et vous aurez là un joli résumé du mouvement littéraire en France !
Je dis que cela est triste. Quand on est l’Académie française, on ne trompe pas ainsi la nation, en sacrant écrivains des gens qui n’ont pour eux que leur bonne tenue. C’est une duperie, c’est nous rapetisser à l’étra iger et nous faire rougir de honte en France. Heureusement, nous avons d'autres poètes et d’autres prosateurs. Supprimez donc ces prix inutiles et menteurs, qui vous déconsidèrent et qui ne sont même d’aucune utilité aux lauréats, car vos jugements tombent dans rindifférence publique. Vous êtes sans autorité aucune, parce que vous êtes sans
justice et que vous allez fatalement contre le sentiment populaire.
En lisant la péroraison du discours que M. Renan a pronom é cette année, je songeais à la misère de l’Académie française, cette prétendue tête de notre littérature, dont l’influence est radicalement nulle et donl le rôle de dangereuse inutilité serait comique, s’il n'était lamentable.
Pendant près de vingt ans, elle a résisté au romantisme ; puis, elle s’est laissé envahir. Aujourd’hui, elle résiste au naturalisme ; puis, si le naturalisme daigne la prendre d’assaut, elle se laissera prendre. Tel est son unique rôle : ne rien faire, empêcher qu’on fasse, et, quand l’œuvre est faite malgré elle, l’accepter forcément et recommencer à barrer la route aux nouvelles besognes du lendemain. Jamais elle n’est avec le siècle. Aussi' n’est-elle qu’une gloriole de lettré, dont la fonction est nulle dans le grand travail de notre société moderne.
Par exemple, voici M. Renan qui se lamente, à propos des terribles vérités de nos œuvres réalistes. M. Renan est un esprit très érudit et très fin, dont le seul tort est de noyer ses connaissances si vastes et si précises dans un flot sentimental de religiosité. Ce savant se désespère des documents trop rudes de la science, et il fait en ces termes le procès au roman naturaliste: « On dirait, en lisant les œuvres d’imagination de nos jours, qu’il n’y a que le mal et le laid qui soient des réalités. Quand donc nous fera-t-on aussi le roman réaliste du bien ? »
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Je connais l’argument, il est devenu un lieu commun. D’abord, ce terme « les œuvres d’imagination » est impropre, car nous avons la prétention d imaginer le moins possible. Ensuite, on n’a pas su nous lire, lorsqu’on déclare voir dans nos livres une collection voulue et exclusive des laideurs humaines; comme nous n’imaginons pas, comme nous tâchons de donner la vie telle qu’elle est, nous croyons la donner avec le bien et le mal, et nous sommes convaincus que nous faisons à la vertu une place plus grande encore que la place tenue par elle dans le monde. Il faudrait du reste s’entendre sur ce mot de vertu ; pour nous, nous la mettons dans l’activité humaine, dans la plus grande somme de progrès possible. Ce n’est pas le roman réaliste du bien qu’on vous demande, c’est le mensonge du bien, c’est un monstre fait de pièces et de morceaux, en dehors de toute analyse sérieuse et complète. Nous croyons être plus utiles à l’humanité, en dédaignant ces peintures fausses, bonnes pour la consolation des petites filles, et en disant virilement aux hommes de notre époque Ce qu’ils sont et ce qu’ils font. Le vingtième siècle jugera de quel côté il y a eu le plus d’honnêteté et de courage.
Et puis le lettré M. Renan se moque-t-il de nous, quand il nous reproche nos pauvres coquineries modernes? Si nous quittons le grave terrain social, si nous nous en tenons au seul domaine littéraire, que pense-t-il des horreurs delà tragédie grecque, à côté de nos crimes bourgeois? Le meurtre, le viol, le parricide, l’inceste, toutes les monstruosités y fleuris sent comme dans leur fumier naturel. Nous sommes des timides, voilà le vrai. Du reste, le dramaturge et
le romancier sont un peu comme le médecin, que Tétât de santé n’intéresse pas. 11 nous faut la passion, c’est-à-dire le détraquement de la créature.
Et j’en reviens àl’Académie, j’estime que M. Renan en a exprimé les sentiments, lorsqu’il a souhaité une littérature expurgée de toutes les vérités désagréables. Voilà la littérature châtrée, la littérature fausse qu’elle entend couronner. Lorsqu’elle a décerné le prix de Jouy au roman d’Alphonse Daudet : Froment jeune et Rtsler aîné, elle a longtemps tremblé de son audace, dont elle n’avait pas mesuré toute la portée, et on prétend qu’elle s’est promis d’être prudente à l’avenir. Eh bien ! c’est ainsi qu’elle se met à l’écart de notre siècle littéraire et qu’elle se prépare uns nouvelle défaite, quand ce siècle l’aura bousculée et peut-être emportée. Au lieu de marcher à notre tête, c’est ainsi qu’elle se traîne à notre queue Sa peur des documents exacts et de la libre analyse la jette fatalement dans la réaction. Elle se lie les mains, elle est l’éternelle ouvrière des médiocres, réservée d’avance à tous les avortements.
Maintenant, si elle désire savoir ce que j’entends par un ouvrage utile aux mœurs, je dirai que cet ouvrage est celui qui fait le plus de besogne pour la grandeur du pays. Molière a été un meilleur patriote queM. Déroulède, et j’estime que Rabelais, malgré ses gros mots, est plus utile à la France que M. Elie Berthet. Dans les lettres, le génie, c’est la vertu.
Couronnez donc vos grands hommes de carton, prenez les enfants à la mamelle pour en faire des
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lauréats du concours général, et chargez plus tard l’Académie française d’acquitter la facture de leur talent. La bonne santé de l’intelligence française est heureusement en dehors de cette cuisine universitaire et académique.
Ce n’est jamais dangereux que pour ces pauvres diables de médiocres, qui sont d’ailleurs condamnés d’avance. Il n’y a que le génie. Les grandes fortunes littéraires sont aux hommes libres. *
ESCLAVES IVRES
Avant tout, il faut poser les faits, nettement.
Le vendredi, M. Gambetta réunit à Belleville deux mille citoyens, et prononce un discours, qui devient immédiatement un « magnifique programme » ; pas la moindre hostilité, rien que des applaudissements enthousiastes dans la salle; au dehors, il est vrai, des bousculades terribles, des huées et des sifflets.
Le mardi suivant, M. Gambetta réunit à Gharonne dix mille citoyens et veut prononcer un discours, dont les protestations et les hurlements de la salle l’empêchent de dire le premier mot. M. Gambetta, peu habitué à cet accueil, se fâche, perd bientôt toute mesure, effondre presque une table à coups de canne, en criant : « Silence aux braillards ! silence aux gueulards ! » Et, avec une richesse de dictionnaire incroyable, il répond aux injures par des injures, appelle ses adversaires des énergumènes et des lâches, les accuse d’avoir été payés, de déshonorer et de pervertir le vingtième arrondissement, les menace enfin d’aller les chercher au fond de leurs re-
ESCLAVES IVRES
paires, pour leur couper le cou sans doute. Ajoutez I’étonnante insulte d’ « esclaves ivres », qu’il faut mettre à part, et sur laquelle je réfléchis depuis dix jours.
Le lendemain, la surprise est grande dans le public. On pense d’abord tout naturellement que la salle a été mal faite, que les ennemis politiques di M. Gambetta ont dû s’y introduire en grand nombre; de là le scandale regrettable. Deux mille fidèles l’ont écouté le vendredi ; si dix mille citoyens ont refusé de l’entendre le mardi, c’est qu’il y avait parmi eux une bonne moitié d’adversaires trop passionnés. Mais pas du tout, les journaux de M. Gambetta se sont évertués pour donner une autre explication : selon eux, les énergumènes, les braillards, les lâches, étaient simplement au nombre de trois cents. Et la République française recommence à les injurier, avec un luxe de gros mots à faire pâlir le catéchisme poissard : bonapartistes, cléricaux, misérables, bohèmes de la politique, habitués des cabarets de barrière, souteneurs de filles, repris de justice ; et encore odieux attentat, violences déloyales, infamie, lâcheté et bassesse de déclassés, association d’incapables, coterie ignoble, parade grossière et souvent immonde. Diable I
A la lecture de l’engueulade de Mc Gambetta et de son journal, — qu’on me passe le mox, puisque nous sommes en pays de gueulards, — une furieuse démangeaison m’a pris de tirer sur-le-cbamp de l’aventure certaines conséquences qui me tenaient fort ac cœur. Je n’entends pas faire de la politique, je juge simplement les faits en analyste Mais, avant de rai sonner sur ces faits, j’aurais voulu qu’ils fussent so-
lidement établis. Après tout, M. Gambetta et les feuilles dévouées avaient peut-être raison : les esclaves ivres pouvaient n’être que trois cents, mettons cinq cents pour arrondir le chiffre. On ne s’expliquait guère comment cinq cents lâches avaient pu tenir en échec neuf mille cinq cents braves citoyens ; seulement, le cas restait obscur, et j’aurais désiré des chiffres indiscutables.
C’est alors que l’idée d’attendre les élections du dimanche m’est venue. Rien de plus net, en effet. M. Gambetta avait donné très catégoriquement rendez-vous devant les urnes aux esclaves ivres, en leur criant : « Je vous condamne, comme vous condamnera le verdict populaire. » Et, le lendemain, la République française craignant que la situation ne fût pas assez claire, ajoutait: « Leur sentence sera prononcée dans quatre jours. » Donc, pas d’obscurité, pas de faux-fuyant possible : les pochards et Içs souteneurs allaient se classer d’eux-mêmes ; tous ceux qui auraient l’audace de voter contre M. Gambetta, se rangeraient par là même parmi les protecteurs de filles et les habitués des cabarets de barrière. Et j’ai tranquillement attendu, pour procéder en toute certitude à mon petit travail de statistique.
Or, à cette heure, les élections sont faites, et l’on en connaît les résultats. Depuis 1877, M. Gambetta a perdu quatre mille quatre cent dix voix : donc, j’inscris d’abord quatre mille quatre cent dix esclaves ivres. Mais il faut surtout établir le tant pour cent de pochards, car l’intérêt de mon enquête est là. Dans les deux circonscriptions, M. Gambetta a obtenu le total de neuf mille quatre cent quatre voix, tandis que ses adversaires en obtenaient, de
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leur côté, un total de huit mille sept cent quatrevingt-dix neuf. On voit donc que les chiffres se balancent à peu près. Dès lors, il est absolument prouvé qu’à Belleville comme à Gharonne, sur deux citoyens, il y en a un qui ne dessoûle pas. Ce n’est plus la proportion de la République française , cinq cents sur dix mille, un sur vingt, ce qui était déjà joli; c’est bel et bien un contre un. Voilà les chiffres.
Oui, dans le peuple, les gueulards, les énergumènes, les lâches, entrent désormais pour une moitié. M. Gambetta leur a dit : « Vous vous compterez. » Et ils se sont comptés. Le document restera : sur vingt mille citoyens, il y a dix mille esclaves ivres. Que Bercy défonce ses tonneaux et qu’il noie ce peuple de soulards!
Dix mille esclaves ivres! Cela me fait rêver.
Je me souviens d’un romancier qui avait écrit un roman, intitulé V Assommoir. C’était une œuvre consciencieuse des ravages que l’ivresse fait à Paris, dans les classes ouvrières. Ce livre était trempé de pitié et de tendresse ; il criait grâce pour la femme, grâce pour l’enfant; il montrait le travail vaincu par la fainéantise et l’alcool; il demandait de l'air et de l’instruction pour ces misérables, moins d’excitation politique et plus de bien-être social.
Or, savez-vous de quelle façon les amis et les journaux de M. Gambetta ont accueilli ce livre? Ils l’ont dénoncé violemment comme une mauvaise action, comme un crime. L’auteur a été traîné dans la boue,
et l’est encore chaque jour. Les brochures n’ont pas suffi, ils ont fait des conférences, pour déclarer publiquement que le romancier avait insulté le peuple de Paris. Iis l’auraient fait pendre, s’ils avaient pu, espérant que cette exécution leur assurerait cent voix de plus aux élections prochaines.
Mon Dieu, oui ! les amis et les journaux de M. Gambetta en étaient alors aux tendresses aveugles avec le peuple. M. Gambetta avait toujours eu de très fortes majorités à Belleville, et naturellement pas un citoyen ne buvait, sur le mont sacré de la démocratie. Comment! un infime romancier se permettait d’insinuer qu’il y avait des cabarets dans les faubourgs? Mais cet homme mentait, il injuriait gratuitement les électeurs de M. Gambetta, ce ne pouvait être qu’un gredin ! Aux ordures, balayez-moi' Et tous les dogues qui attendent les os du maître, tous les roquets qui vivent de ses miettes, exécutaient l’ordre, se jetaient aux trousses du malencontreux écrivain.
Ah! mes amis, le rire me prend, tenez-moi ferme pour que je n’éclate pas! Brusquement, changement à vue, coup de théâtre. Le peuple, dans son évolution révolutionnaire qui ne 's’arrête jamais, se lasse de M. Gambetta; il lui reproche de mentir à son programme de 69, d’être un jouisseur, de s’engraisser au pouvoir, sans tenir ses promesses les plus formelles Admettons, si l’on veut, que le peuple soit en outre travaillé par des ambitions encore affamées, comme l’était autrefois celle de M. Gambetta. Et voilà que. le jour où celui-ci se présente et où le peuple le siffle, il est pris d’une colère enragée, oublie que les Ranc et les Floquet ont répondu devant
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la nation de la tempérance de Belleville, et traite furieusement les citoyens électeurs d’esclaves ivres! Tous des gueulards, tous des pochards!
Mais, monsieur, comment se fait-il qu’ils ne buvaient, pas, lorsqu’ils écoutaient vos discours, bouche béante, comme des oies qui attendent la pâtée, et que tout d’un coup ils boivent, dès qu’ils cessent de vouloir vous entendre? Sans doute, ce sont là des mœurs politiques très condamnables, et vous méritez des égards. Mais nous n’en tirerons pas moins cette conclusion, nous simples spectateurs : vous les flattez, tant que vous comptez sur leurs votes, et du moment où leurs votes vous échappent, vous les traitez avec une verdeur de paroles qui a dû réjouir le Père Ducbêne dans sa tombe.
L’auteur de Y Assommoir ne les avait pourtant pas injuriés, lui. Ilne les avait traités ni de gueulards, ni de lâches, et surtout il ne les avait pas menacés d’aller les trouver au fond de leurs repaires. Vous me faites trembler, monsieur : voulez-vous donc les envoyer à Nouméa, parce qu’ils auront bu un coup de trop? Le romancier était moins sévère : il les plaignait. Enfin, monsieur, vous voilà édifié. Ils boivent, c’est prouvé, puisqu’ils ne vous respectent plus. Mais, en vérité, vous avez mis trop d’emportement, dans la brusque découverte que vous venez de faire. Les sergents de ville eux-mêmes, sous l’Empire, étaient plus doux pour les ivrognes qui leur résistaient.
Je sais qu’on va encore parler du vrai peuple. M. Gambetta l’a dit lui-même : « Jamais je ne vous confondrai avec le vrai peuple. » M. Gambetta a son vrai peuple, j’ai le mien. Tout le monde a son vrai
peuple. Votre vrai peuple, c’est le peuple qui vote pour vous. 11 y a le vrai peuple des bonapartistes, le vrai peuple des légitimistes, et aujourd’hui voilà le vrai peuple de M. Gambetta qui se trouve réduit à la moitié des citoyens de Belleville. Admettez qu'on lui eût opposé, au lieu de MM. Tony Révillon et Sigismond Lacroix, des adversaires ayant la popularité de M. Rochefort, il était certainement battu ; du coup, Belleville n’avait plus de vrai peuple. C’était fini : disparu, enterré. le vrai peuple 1
Laissez-nous donc tranquilles, hommes politiques, farceurs majestueux, qui vous fichez du monde et qui voulez encore être respectés ! La patrie vous occupe, je le veux bien; mais l’intérêt de vos personnes vous enrage. Voyez comme il est honteux d’avoir outragé un écrivain paisible, ayant l’unique souci de la vérité ; de l’avoir traqué ainsi qu’un malfaiteur, uniquement pour vous faire une réclame électorale; puis, au premier mécompte de vos ambitions, de vous être vous-même rué violemment sur ce peuple pour le supprimer, lorsque le romancier n’avait parlé que de le guérir 1
Bonne journée pour moi, car je puis mépriser la politique davantage. La voilà prise en flagrant délit de mensonge et de haine contre les lettres. Elle n’aime pas les lettres qui la démasquent ; mais les lettres le lui rendent bien, et sont certaines de vaincre toujours sur ses décombres, aujourd’hui et dans les siècles.
Personnellement, je n’ai aucune hostilité contra
ESCLAVES IVRES
M. Gambetta. Il est certainement une force, mal déterminée jusqu’ici et dont la véritable fonction ne peut encore s’apprécier. Nous autres, observateurs et analystes, nous le suivons donc avec une curiosité où il entre de la sympathie. Seulement, je fai déjà dit, nous restons pleins de stupéfaction, lorsque sa bande l’acclame et crie au génie, pour des discours absolument quelconques. Par exemple, lisez le discours du vendredi, celui qui a été écouté et que la presse républicaine du lendemain, tombée en pâmoison, qualifiait de programme magnifique. A coup sûr, les politiciens ont sur les idées et la langue des vues esthétiques singulières. Un écrivain, devant un morceau pareil, est rebuté tout de suite : les fameuses réformes sont lasses de traîner dans les parlottes politiques ; aucune originalité, aucune opinion d’ensemble, large et nouvelle; et quant au style, il est vraiment abominable, sans correction et sans netteté, charriant les expressions toutes faites, la phraséologie redondante des avocats de province. Encore, si l’on se contentait de dire que M. Gambetta a prononcé un discours opportun, en politique habile ; mais non, on parle de langage superbe, de nouveautés hardies, de génie profond ; et c’est là ce qu’il nous est impossible d’accepter.
Je le répète, que M. Gambetta prenne demain le pouvoir, qu’il exécute son programme : dès lors, on le classera, on jugera de sa place parmi les grands citoyens. Jusque-là, il n’aura pas donné sa mesure, il restera dans cette situation louche d’un général qui mène la bataille, en refusant les responsabilités du commandement/D’ailleurs, je ne puis songer à lui, sans une certaine pitié, lorsque je le vois en
proie à sa terrible bande, qui fait à la fois sa force et sa misère. Gomme tout chef politique, plus qu’un autre peut-être, il est bien forcé de s’appuyer sur une meute d’ambitieux, travaillant pour lui, a la*cpndition, qu’il travaillera pour eux davantage encore. L’empire a été dévoré par ses créatures. M, Gambetta le sera par les siennes. C’est la loi constante. Et il faut dire que la bande de M. Gambetta est bien une des plus voraces, insupportable de médiocrité autoritaire et d’hypocrisie dogmatique.
Je ne sais ce que l’avenir garde à cet homme, qui est une puissance après tout. Depuis quelques mois, la fortune semble lui devenir sévère; il perd de sa grâce à plier les faits, il va de meurtrissure en meurtrissure. Songe-t-il à l’écroulement possible ? Quelle débandade, quel sauve-qui-peut dans cette presse qu’il ne paie pas en argent bien sûr, mais qui lui envoie du génie par la figure, uniquement pour battre monnaie avec sa popularité ou pour tirer de lui des situations et des places! Quel effarement parmi la bande, chez tous ces médiocres qui se sont attelés à sa destinée, afin de passer grands hommes, dans l’éclat de son triomphe ! Il se réveillerait seul, de son rêve royal, et c’est alors, réduit à une soudaine impuissance, qu’il sentirait le vide menteur de la politique. Sa bande le tue en lui donnant du génie. Il n’y a de génie que dans une œuvre faite, vivante et solide.
Ges gens croient tenir la France, parce qu’ils en troublent la surface. Mais s’ils savaient combien le pays reste indifférent! Ainsi pendant ces dernières élections, j’ai traversé plusieurs départements, j’ai Hé étonné du mépris où la très grande majorité te-
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nait la politique. On hausse les épaules : à quoi bon des élections qui renvoient à la Chambre les mêmes hommes, si bien qu’on parle déjà d’une dissolution possible ? 11 y a peut-être dans le pays quelques milliers de politiciens dont les intérêts et 1 ambition ’ sont en jeu ; le reste de la nation donnerait volontiers la Chambre, et le Sénat par dessus, pour un jour de clair soleil.
A mes yeux, le crime de la bande est sans pardon : elle n’aime pas la littérature, et j’espère que la littérature la clouera à quelque poteau d’éternel ridicule. Tout pouvoir, décidément, est anti-littéraire : "’est pourquoi je crains bien de rester a jamais dans A)ppositi n. J’ai la haine de ces ratés du roman et du théâtre, de ces journalistes de quatrième ordre, qui, après s’être vendus à une ambition puissante, disposent du pays comme de leurs vieilles chemises et osent régenter jusqu’aux lettres, où nous ne leur permettrions pas même de cirer nos souliers, de peur qu’ils ne gâtent le cirage. Et ils prennent des airs supérieurs, et ils se permettent de discuter notre bonne foi et notre moralité, eux dont la vie est une continuelle spéculation sur l'imbécillité publique !
Ya donc, bon peuple, donne tes voix à ces farceurs qui te promettent des confitures, tant que tu travailles à leur fortune ! Tu es grand, tu es noble, et si un [lassant s’avise de te conseiller le travail, ces farceurs crient au sacrilège et se hâtent de l’immoler devant toi, pour te prouver ta perfection de Dieu impeccable. Puis, le jour où tu réclames les confitures tant de fois promises, en refusant de continuer un marché où tu es l’éternelle dupe, ils
t’injurient, te traitent d’esclave pris de vin, te menacent de coups de fusil au fond de tes repaires. Ils ont nié Mes-Bottes, avec une indignation de commande ; et, brusquement, à les entendre, sur le f Belleville des gueulards et des pochards, Mes-Bolte» est roi 1
LA DEMOCRATIE
J’arrive bientôt au bout de cette campagne d’une innée, qu’il m’a été donné de faire dans le Figaro , ù j’ai trouvé une si large et si bienveillante hospitalité. Et, aujourd’hui, en me rappelant mes articles, une inquiétude me prend : je crains, dans les ardeurs de la lutte, lorsque la sottise et la mauvaise foi des hommes me soulevaient, de n’avoir pas assez dit ma tendresse pour le siècle, ma foi profonde au grand mouvement démocratique qui nous emporte.
Qu’on me permette donc d’insister. Je sais que j’exprime ici des idées contraires à celles du journal où j’écris. Mais il me faut bien dire toute ma pensée, pour qu’il n’y ait justement pas de confusion possible, et que chacun garde la responsabilité de ses croyances. D’ailleurs, il est aisé de ne blesser personne, lorsqu’on se contente d’établir courtoisement ce qu’on pense être la vérité.
En relisant, ces jours-ci, les Mémoires d'outre-tombe,
de Chateaubriand, je suis tombé sur les phrases suivantes : « L’Europe court à la démocratie... Depuis David jusqu’à notre temps, les rois ont été appelés ; les nations semblent l’être à leur tour... Les symptômes de la transformation sociale abondent. En vain, on s’efforce de constituer un parti pour le gouvernement d’un -eul : les principes de ce gouvernement ne se retrouvent point... Après tout, il faudra s’en aller. Qu’est-ce que trois, quatre, vingt années dans la vie d’un peuple? L’ancienne sociélé périt avec Sa
politique dont elle est sortie . L’ère des peuples
est venue. »
Voilà ce qu’écrivait, il y a environ un demi-siècle, le paladin désabusé de la monarchie. Il s’était noblement drapé dans la fidélité à son roi, et il jetait ce cri d’absolue désespérance, en face de la société nouvelle qui montait irrésistiblement comme la mer. Aujourd’hui, le mouvement a continué, s’est accentué encore, balaje à cette heure les derniers décombres du vieux monde. Eh bien ! le siècle tout entier est là, dans cette évolution sociale. C’est l’avènement de la démocratie qui renouvelle notre politique, notre littérature, nos mœurs, nos idées. Je constate un fait, rien de plus. Et j’ajoute que quiconque voudra barrer le chemin à ce fait, sera emporté.
D’ailleurs, je comprends tous les regrets. Un vieil édifice, dune majesté séculaire, ne craque pas, sans emplir les cœurs religieux de colère et de douleur. Les monarchistes mettent leur espoir dans une restauration, qu’ils croient possible; rien de plus respectable. J’admets même que cette restauration ait lieu demain. Un roi régnera dix, vingt, trente ans. Et puis, quoi? comme le dit Ghateau-
LA DÉMOCRATIE
briand, dans ce cri de mélancolie suprême: « Après tout, il faudra s’en aller. » Un nouveau reflux noiera le trône, la démocratie s’étalera plus large et plus profonde.
A quoi bon se fâcher, se briser les poings contre une force ? La force passe, quand elle doit passer. Nous aurions un roi demain, que son premier souci serait de faire la part de la démocratie, car la royauté n’est déjà plus possible, si elle ne lui donne pas la moitié du trône. Du reste, je ne préjuge pas la forme du gouvernement ; tous les essais peuvent être tentés; même, depuis cent ans, nos catastrophes politiques viennent des tâtonnements à régler le fonctionnement normal des sociétés nouvelles. De là, notre malaise, nos querelles, le gâchis auquel nous assistons, et qui parfois, dans l’écœurement de l’heure présente, nous fait oublier le grand travail du siècle.
Je ne parle pas même en républicain, je parle en homme. Pourquoi ne pas avoir foi dans la vie, dans l’humanité ? Un travail sourd la secoue et la pousse : eh bien ! ce travail ne peut être qu’un élargissement de l’être, qu’une prise de possession plus vaste du monde. Il n’y a aucune raison pour croire au mal final ; au contraire, lorsque la somme des efforts est faite, on constate toujours dans l’histoire un pas de plus en avant, malgré les erreurs de route. Marchons donc, mettons notre certitude dans l’avenir. Quand même, demain aura raison.
Telle est la croyance inébranlable que je voudrais voir à tout homme politique, au-dessus de l’abominable cuisine des partis. La misère commence, lorsqu’on descend à la médiocrité et à la scélératesse
de^ ambitieux qui mettent leur époque en coupe réglée. Alors, on est pris d’une indignation, on tient campagne contre c es petits hommes, pour peu qu’on ait le tourment de la vérité; et peut-être ferait-on mieux de se taire, d’attendre dans son coin le total des résultats, car tout entre dans le travail de la vie, même les éléments malpropres et destructeurs. De même que la mort est nécessaire à l’existence, les petits hommes sont faits sans doute pour combler les fossés, où ils retombent dans le néant, tandis que le siècle passe.
La politique, aujourd’hui, n’est pas ailleurs. Si l’heure paraît trouble encore, les faits s’indiquent avec plus de précision chaque jour, et ce que tout le monde entend, c’est le grondement de la démocratie qui monte sans cesse. Elle est l’avenir, il ne saurait y avoir de doute pour personne. Dès lors, il faut l’accepter, il faut croire en elle, en laissant les passions des uns la nier et l’ambition des autres vouloir la mettre dans leur poche. Ce n’est point sa faute, si des imbéciles et des gredins spéculent sur elle. Et surtout il ne faudrait pas trembler à son approche, quel que soit l’orage qui nous l’apporte. Le monde s’est fai^ au milieu des cataclysmes. Quand l’œuvre sera accomplie, elle sera bonne.
Mais je laisse la politique, qui n’est point en somme mon domaine, et oii je guerroie seulement parce que tous les détraquements humains y abondent. Passons à la littérature.
Dans les lettres, l’évolution démocratique s’accom-
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plit avec autant de puissance que dans la politique. Après l’insurrection romantique, qui a déblayé le terrain, le mouvement naturaliste est venu, pour y asseoir l’ordre nouveau. Toute société apporte sa littérature, et voici longtemps que les critiques sagaces annoncent la transformation de l’esprit littéraire. Sainte-Beuve, pris d’inquiétude devant ce flot montant, s’était rejeté dans les âges classiques, après avoir mis vainement son espoir dans le romantisme. Malgré sa large compréhension, il se sentait débordé dans ses habitudes et ses goûts, il disait qu’un âge finissait et que l’heure était venue où les écrivains de la vieille France devaient s’en aller.
Ce sentiment de terreur, cette envie d’en finir, je les ai trouvés chez tous mes aînés, et chez les plus illustres. C’est l’attitude inquiète et désespérée des royalistes en politique, devant la nation bouleversée, jetant bas les constructions antiques ; et ce qui es singulier, c’est que les écrivains qui tremblent devant la démocratie en littérature, sont parfois ceux qui ont travaillé le plus à son avènement. Mais ils sont les enfants d’un autre âge, tout les blesse dans le nôtre. La presse, avec son vacarme assourdissant, sa besogne si trouble, les jette hors d’eux. Ils en restent à la tour d’ivoire de Vigny, ils ont gardé le pontificat du poète, rimant à ses heures, pris de colère à l’idée de vendre ses œuvres. Dans notre production contemporaine, mêlée et hâtive, devenue ’ une profession, ils voient la fin prochaine de la littérature, l’effondrement définitif des grandes et belles œuvres.
Je tâche de peindre ici exactement un état d’esprit très caractéristique. La terre leur manque, il semble
que le monde soit fini. Au loin, le grondement de la démocratie qui s’avance, leur paraît être la clameur des barbares, accourant sabrer les intelligences et passer sur les peuples le niveau égalitaire d’une médiocrité universelle. Et cette épouvante, cette idée que la démocratie est l’ennemie née des arts et des lettres, leur donne la haine de leur temps, des idées nouvelles, des inventions modernes, dè ce vaste courant positiviste, dont l’influence est de plus en plus marquée dans notre littérature contemporaine.
Parlez de l’époque aux écrivains qui ont aujourd’hui de cinquante à soixante ans. Quelques uns se lanceront peut-être dans des effusions lyriques sur la démocratie, à laquelle le romantisme aux abois a passé le justaucorps d’Hernani. Mais les autres, ceux qui ne sont pas du carnaval humanitaire, lèveront les bras au ciel, devant l’abomination du pays des lettres. L’ancien esprit, ce joli esprit poussé dans les jardins académiques, tout d’érudition aimable et de rhétorique malicieuse, agonise aujourd’hui, pour faire place à un autre esprit, d’une netteté brutale, tout aux documents, remplaçant la récréation littéraire de jadis par les expériences du savant, acceptant enfin le métier d’écrivain, le pratiquant et vivant de la plume comme un médecin vit de sa lancette. C’est ce côté positif des lettres qui rebute nos aînés et leur fait prédire la fin de la littérature française, noyée dans l’utilitarisme et dans la besogne égalitaire de la démocratie.
Parmi mes contemporains, je connais un autre groupe d’écrivains qui, sans se lamenter, restent sceptiques et méprisants devant le mouvement dé' mocratique. Ceux-là ont mon âge. Ce sont des mélo-
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distes de l’intelligence, mettant une sorte d’aristocratie à tout comprendre et à ne se passionner pour rien. Ils raffinent sur l’art de couper les cheveux en quatre, se posent en hommes d’esprit, poussent la subtilité jusqu’à prendre les choses par la queue, pour ne pas faire comme tout le monde. Mais, surtout, ils ont la prétention de se planter à l’écart, avec le dédain de la foule ; j’en sais qui affectent d’écrire pour un seul lecteur, quelque confrère éminent, en disant qu’ils se moquent de l’opinion du reste de la terre. La vérité est qu’au fond ils ne vont pas à leur siècle, parce qu’ils n’en ont pas la passion.
Et, sincèrement, ces jeunes dandies de la littérature m’attristent plus, avec leur musique de chambre, que les romantiques nos aînés, avec leurs lamentations à grand orchestre. On comprend les regrets du passé, en face de l’avenir ; mais que dire de ces enfants de l’heure présente, qui trouvent distingué et spirituel de lâcher la besogne, pour jouer à l’écart aux jeux innocents? La démocratie monte, et ils mettent des bateaux en papier dans des cuvettes d’eau, sous le prétexte qu’ils sont chaussés trop finement pour aller se mouiller dehors.
Eh bien! en littérature comme en politique, je crois qu’il faut être sans peur, devant les temps nouveaux. Une littérature ne meurt qu’avec une langue. Demain apportera son œuvre, et je l’espère d’autant plus large, que la trouée paraît s’agrandir davantage sur le vingtième siècle. Il est impossible que nous assistions à une agonie, après la prodi-
gieuse activité intellectuelle qui marque notre temps ; c’est à coup sûr un enfantement, le début de quelque grande période historique. Quel siècle va naître ? on ne peut le dire. Mais pourquoi ne pas avoir confiance et ne pas attendre, avec la sérénité de la foi ?
Sans doute, notre époque littéraire est singulièrement trouble. Depuis l’écroulement du temple classique, nous avons vécu dans l’anarchie des styles; la cathédrale gothique s’est émiettée tout de suite, comme ces ruines factices qu’un coup de pluie fait Tondre, dans les jardins bourgeois; et, dès lors, a régné la confusion des fantaisies personnelles, taniis que, lentement, la formule naturaliste se complétait et s’imposait. Nos fils, seuls, pourront la dégager et l’asseoir, car nous sommes encore trop échauffés dans la lutte, pour avoir le calme nécessaire. De là, viennent nos exagérations regrettables, notre langue encore empanachée, notre observation trop spécialement tournée vers certains sujets. Toute révolution débute ainsi, par des violences fâcheuses. 11 faut attendre que le nouvel État soit fondé.
C’est comme le tapage vide de la presse, ce flot de basse littérature qui encombre l’intelligence publique et qui désespère les véritables écrivains. Certes, cela n’est guère propre, et il y a là un résultat démocratique qui inquiète. Seulement, comme dans toute évolution humaine, on doit faire la part des misères et des hontes. Puis, la presse accomplit une besogne utile; elle est l’avant-garde de la démocratie, elle répand la lecture et élargit notre public. Je sais que c’est justement de ce public trop grand
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que se plaignent les anciens lettrés et les raffinés de la jeune génération. Mais pourquoi tremblerionsnous devant une clientèle faite de toute la nation ? La vraie démocratie en littérature est là : parler de tous et parler à tous, donner droit de cité dans les lettres à toutes les classes et s’adresser ainsi à tous les citoyens. Si notre public devient immense, c’est à nous d’avoir la voix assez puissante pour qu’elle porte aux quatre coins du pays.
Et il en est de même du mercantilisme que l’on reproche aux lettres modernes. Je l’ai dit ailleurs, l’argent nous fait dignes, parce qu’il nous fait libres. Nous sommes des commerçants, c’est très vrai ; nous ne pleurnichons plus comme ce dadais de Chatterton, lors qu’il nous faut vendre nos livres ; et, justement, nos livres sont à nous, depuis que nous les vendons. Nous avons conquis le droit de tout y dire, en vivant de notre travail, ainsi que les autres producteurs de la nation.
Laissez s’écouler les eaux boueuses dont tout déluge a dû noyer la terre, et comptez sur le ciel bleu. Sans doute, l’avenir reste obscur, personne ne peut prétendre le fixer. Les heures de désespoir s’expliquent, dans des temps troublés comme les nôtres. Que de fois les plus fermes, perdant la terre de vue* s’abandonnant au milieu de l’orage, blasphèment contre leurs croyances ! Et c’est pourquoi il faut donner la science pour base à toutes les manifestations de l’activité humaine. La science est la seule certitude. Mettez-la sous la politique comme sous la littérature, si vous avez le besoin de croire. Aussitôt vous redevenez fort. Vous êtes debout sur un roc qui ne bougera pas.
Oui, la science est là, qui réglera la démocratie elle-même. Cette démocratie n’est encore qu’un mot, un monstre terrifiant pour les uns, une vache à lait pour les autres. Je ne cherche pas moi-même à la définir, à savoir ce qu’elle nous apporte de bon ou de mauvais, car il me suffit qu’elle arrive par la sciencê et que la science un jour doive la déterminer. La science enterrera les folies humanitaires, les conceptions délirantes des affamés et des ambitieux, pour établir le nouvel ordre social sur les vérités naturelles. Dès lors, pourquoi nous inquiéterionsnous de ce qui sera, puisqu’il y aura seulement là un produit logique du travail du monde? Ce ne pourra être, je le répète, qu’un élargissement de la vie.
On nous reproche de ne pas croire. Je voudrais me mettre debout et faire bien haut mon acte de foi.
Je crois à mon siècle, de toute ma tendresse moderne. Seuls, les croyants sont forts. Quiconque, en politique et en littérature, ne croit pas à son temps, tombe dans l’erreur et l’impuissance. J’ai vu mes aînés se stériliser au milieu de leurs regrets ; je verrai certainement glisser au néant ceux de mes contemporains qui enfilent des perles à l’écart, par une distinction de scepticisme.
Je crois à la science, parce qu’elle est l'outil du siècle, parce qu’elle apporte la seule formule solide de la politique et de la littérature de demain. C’est elle qui a ouvert la révolution et c’est elle qui la .fermera. Il n’y a plus pour l’humanité de salut qu’en
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elle. Elle agrandira notre domaine, sans rien en retrancher, en précisant nos facultés et en établissant la logique de nos rapports.
Je crois au jour qui s’écoule’ et je crois au jour de demain, certain d’un élargissement toujours plus vaste, ayant mis ma passion dans les forces de la vie.
ALPHONSE DAUDET
J’aurais préféré attendre pour parler d’Alphonse Daudet, dont la dernière œuvre : Numa Rourmstan , paraîtra en librairie dans les premiers jours d’octobre. Mais je n’ai plus devant moi que deux articles, et j’éprouverais un véritable chagrin àterminer cette série, sans donner une poignée de main de bon camarade au romancier si personnel et si pénétrant, qui est un des maîtres des lettres contemporaines.
Qu’on me permette donc de devancer l’actualité. D’ailleurs, Numa Roumestan a été publié cet été dans Y Illustration. 11 ne s’agit pas d’une œuvre inédite, et il n’y aura ici aucune indiscrétion de reporter et de chroniqueur. Ce sera simplement une étude littéraire, un peu hâtive.
Alphonse Daudet est un observateur et un évocateur. La nature bienveillante l’a mis à ce point exquis uù la poésie finit et où la réalité commence. A la
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fois, il apporte le document exact et il y ajoute une flamme personnelle. C’est ce qui fait son irrésistible séduction, car tout son charme vient de là.
Remarquez que l’imagination lui manque, au sens donné à ce mot par les conteurs. Il n’a point d’invention, je veux dire qu’il se sent incapable de bâtir des fables en l’air, d’entasser les aventures, ou du moins qu’il dédaigne ce métier de romancier à la grosse. Le réel seul lui paraît être une base solide ; toujours il mettra une histoire vraie sous ses œuvres les plus travaillées, les plus allumées- de sa flamme individuelle. Ce poète, qui s’échappe parfois dans de si libres fantaisies, ne s’est pas couché, pendant de longues années, avant d'avoir résumé chaque soir, en notes brèves, ce qu’il avait vu et senti pendant la journée : notes de toutes sortes longuement amassées, vaste magasin de documents ou plus tard il a pu puiser à pleines mains, pour ses études parisiennes.
Dès lors, on s’explique le mécanisme de cet observateur doublé d’un évocateur. Le voilà qui puise dans ses notes. Il y choisit un fait, un homme qu’il a connu, une aventure à laquelle il a assisté. J’ai dit ailleurs comment, autour de ce fait central, il groupera d’autres faits secondaires, toujours pris dans ses souvenirs. Peu à peu, les documents se complètent, soit par ressemblance, soit par opposition. Mais ce ne sont encore que des matières éparses, ramassées un peu partout; il faut une refonte générale, et c’est ici que l’évocateur entre en besogne, pour souffler la vie à l’œuvre entière.
Du jour où il tient son sujet, où il a extrait de ses notes assez de personnages et assez d’épisodes pour
donner de la chair à l’idée première, Alphonse Daudet vit son livre, l’évoque, le réalise dans un effort constant de son imagination; et je prête ici à ce mot d’imagination le seul sens philosophique et littéraire qu’il puisse avoir aujourd’hui. Lui-même confesse avec gaieté devenir dès lors un toui menteur «mpitoyable pour tous ceux qui l’approchent. Il s’accroche aux siens et à ses amis, leur conte son roman, essaye sur eux des chapitres et jusqu’à des phrases, se servant d’eux pour se fouetter lui-même, pour se griser de ses idées et arriver à un état de demi-ivresse cérébrale, en dehors de laquelle il ne saurait travailler. C’est ainsi que son œuvre se fond et s’élargit, qu’elle prend cette envolée d’œuvre vécue par un poète.
Pour qui connaît Alphonse Daudet, on ne peut le lire, sans croire l’entendre causer. Dans la causerie, il joue admirablement son œuvre, il en fait toucher les délicatesses. Il prépare de la sorte les scènes importantes, les met en action par sa voix ardente, par ses gestes passionnés, avant de les coucher sur ce papier blanc, si froid et si impersonnel. Et encore ne les écrit-il pas posément, en homme maître de sa sensation et de son métier, il les écrit à toute volée, comme s’il craignait de laisser refroidir le jet; plus tard seulement, il revient sur ce premier texte, le recopie à loisir deux et trois fois, pour enlever les bavures et remettre les phrases sur leurs jambes. Le coup de fièvre es; passé, il n’y a plus qu’un rhétoricien polissant son œuvre.
Lisez maintenant un roman d’Alphonse Daudet et vous en verrez la structure. Au fond, je le répète, la base solide du vrai ; pas une figure, pas un fait
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employé qui n’ait vécu, qui ne se soit accompli devant l’auteur. Les moindres détails sont glanés à droite et à gauche ; et quand il risque un bout d’intrigue inventée, par une concession fâcheuse à ce qu’il croit être le goût du public, cette intrigue est généralement le côté faible de l’œuvre. Mais, sür ces notes, sur ces types et sur ces cadres faits de pièces et de morceaux, il opère ensuite un travail merveilleux de mise au point et de création vivante. Il leur souffle non seulement la vie, mais une vie qui lui est propre, une vie littéraire toute chaude de sa personnalité. Les personnages prennent de son allure, ont l’intensité de ses tendresses et de ses passions méridionales; les épisodes, les objets inanimés euxmêmes pleurent ou se moquent avec lui. II. a ces deux grandes forces : les larmes et l’ironie. Ses livres vivent par elles, ils sanglotent sur les petits et cinglent de coups de fouet les épaules des méchants et des imbéciles.
Par exemple, voici Numa Roumesfan. Le sujet peut tenir aisément en vingt lignes.
Numa, un terrible Provençal, qui ment plus encore par nature que par besoin, a épousé Rosalie Le Quesnoy, la fille d’un haut magistrat, une nature droite et fière ; et, tout de suite, l’antagonisme du Midi et du Nord s’établit. Numa, une première fois, trompe sa femme qui manque en mourir, à la suite d’une fausse couche, puis la trompe une seconde fois, ce qui amène une rupture définitive entre les époux, au moment où ils sont de nouveau sur le
point d’avoir un enfant. Au dénouement, Hortense Le Quesnoy, la jeune belle-sœur de Numa, qui, un peu par la faute de celui-ci, s’est éprise d’un amour romanesque pour le tambourinaire Yalmajour, succombe à une maladie de poitrine et réconcilie le ménage à son lit de mort.
Eh bien ! il est aisé de dégager l’idée première. L’auteur avait certainement, dans ses notes et dans ses souvenirs, des documents sur ce type du menteur qui se grise de ses paroles, qui de bonne foi promet à tout le monde et s’attire ainsi les histoires les plus désagréables. Dès lors, il a eu la pensée d’incarner la Provence entière, avec ses hâbleries convaincues, dans une figure d’avocat beau parleur, las de végéter au quartier Latin, voulant se faire une large place au soleil ; et, naturellement, il a été amené à le lancer en pleine politique, à le donner comme un gaillard sans scrupule, quoique souvent d’une inconscience naïve, conquérant le pouvoir à coups de discours d’une rhétorique douteuse. 11 est inutile d’insister, ces dix dernières années fournissaient un excellent cadre au romancier. Son Numa se trouvait marqué pour devenir ministre.
Mais ce n’était là qu’une figure et qu’un milieu ; il fallait un drame. GVt à ce moment que les notes fournissent un autre document, l’antipathie de deux races, l’homme du Midi, tout de vacarme vide, sans foi, jonglant avec les mots comme s’ils n’avaient pas de sens, et la femme du Nord, toute de raison et de justice, ne comprenant pas le mensonge, exigeant l’accord des paroles et des actes; et le drame était trouvé, il suffisait de lier ces deux natures contraires, de les heurter, pour obtenir l’aventure tragique
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nécessaire à un roman. Ici encore, je suis persuadé que l’auteur n’a rien inventé, que ses notes lui ont presque tout fourni. D’ailleurs, il s’est contenté, en grand artiste, d’une trahison conjugale dont les péripéties sont absolument banales, et qui se termine par une réconciliation toute de lassitude et de bon sens. La vie recommence : dénouement plus amer et plus terrible dans sa vulgarité, que les violences compliquées de certaines œuvres à fin romanesques
Maintenant, si nous passions aux personnages secondaires, aux épisodes de deuxième plan, nou. sentirions également partout le terrain solide du réel, la note prise, l’observation directe. Ce sont les "Valmajour : d’abord le tambourinaire que j’ai connu comme Daudet, et dont il a conté si finement les échecs d’artiste ; ensuite la sœur Audiberte, une Provençale câline et féroce, tout à l’argent, s’étranglant de colère à l’idée de perdre, une des meilleures figures du livre, d’une vérité cruelle. C’est également la petite Alice Bachellery, la gourgandine dont Numa tombe amoureux, une fausse jeune à laquelle sa mère pose des cils, une noceuse dont les farces manquent de renverser un ministère. Ce sont enfin les secrétaires du ministère, des profils que tout le monde a vus ; puis Bompard, le menteur extravagant qui vit dans le continuel rêve de ses colossales inventions; puis toutes les silhouettes qui passent dans le fond du roman, et dont le dessin est si ne^ qu’on les reconnaît pour les avoir coudoyées.
Les notes ont donc tout apporté, mais le don d’évo cation est ensuite intervenu, pour donner la vie à ces documents, inertes, souvent sans lien entre eux. en morceaux et épars. Et le charme profond du ivre
est là, dans ce souffle qui l’anime, dans cette haleine allant de la première page à la dernière, faisant de l’œuvre une créature unique, ayant sa personnalité, son air de visage, s.a voix, une voix tendre et mordante, qui arrête au passage comme la voix d’un ami. Nous mettons aujourd’hui l’imagination dans ce travail : elle classe les documents, elle évoque la la vie par le souvenir, elle fait de la vie par la logique des rapports et par l’intensité du style.
Ainsi, que de pages adorables et puissantes, dans ce Numa Roumestan! L’histoire est quelconque, car une trahison conjugale de plus ou de moins ne compte guère comme invention; et pourtant l’histoire est typique, inoubliable, à ce point que désormais Numa Roumestan vivra, restera une variété du menteur. Il est le produit d’une race et d’une époque ; il vit justement parce qu’il s’agite dans son milieu propre, parce que le romancier s’est contenté de l’évoquer avec l’atmosphère ambiante, sans le diminuer ni le grandir.
Voyez Numa aux Arènes. L’épisode, qui ouvre le livre, est superbe de vérité, sous le grand soleil de Provence. Gela n’a plus l’intérêt faux et creux d’une page d’Eugène Sue ou même de Dumas père. On lit, passionné par cette reconstruction du vrai ; on a le soleil dans les yeux, on entend la foule, c’est la scène réelle elle-même qui se joue, toute vibrante de l’originalité du romancier. Il lui a suffi de se rappeler ef de rendre, dans un style personnel. Ce style savant et vécu est le sang même de l’œuvre, car le don du
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style semble ici se confondre avec ce don de la vie dont je parlais. Les romans d’Alphonse Daudet vivent parce qu’ils sont écrits, et écrits dans une des langues les plus originales et les plus séduisantes que je connaisse.
Il faudrait tout citer : les scènes au ministère d’un comique si fin et si vrai; les aventures des Yalmajour dans ce grand Paris, dont ils battent les trottoirs en sauvages effarés; les pages si colorées sur Arvil- \ard-les-Bains, où la petite Bachellery se vend à Numa, comme on se donne dans un opéra-comique ; enfin les épisodes de Provence chez la tante Portai, la mort d’Hortenseet ce baptême qui termine l’œuvre, une fin lasse et sans illusion, Numa parlant au peuple d’Aps du haut de son balcon, pendant que Rosalie tient son nouveau-né sur les genoux, en lui demandant tout bas : « Est-ce que tu seras un menteur, toi aussi ? »
La terrible cuisine de la politique actuelle est restée dans la coulisse. Le romancier a simplement fait de son héros un ministre, pour les besoins de ce type de méridional, bavard et menteur, la main toujours tendue, se jetant à la tête des gens et leur pro mettant, malgré eux, des choses qu’il oublie, le dos tourné ; mais, le cadre une fois indiqué, il n’insiste pas, car son sujet est tout entier dans l’étude d’un caractère. L’effort de l’observateur a porté sur l’antagonisme de Numa et de Rosalie. L’œuvre donne à peine des échappées sur le monde officiel, et l’on peut regretter cette discrétion volontaire, car il y a là des indications bien vives et bien curieuses, dans leur brièveté. Quel beau roman il reste à faire, avec ce sujet d’un ministre, enfoncé jusqu’au cou dans l’ordure de la politique
On nous reproche, paraît-il, de nous casser en public des encensoirs sur le nez, entre romanciers de même famille. Notre affection littéraire fait souffrir des gens qui pourtant abusent de la camaraderie, lorsqu’il s’agit d’étayer un médiocre de la médiocrité de tous les autres. Si les chroniqueurs et les reporters, par exemple, se soutiennent, pour s’accorder de l’esprit quand ils n’en ont pas, il serait bien naturel que notre tendresse forçât la note, lorsque nous parlons d’écrivains amis dont le grand talent nous passionne. Mais je ne veux pas même qu’on me soupçonne de céder ici à ce sentiment fraternel, et je vais faire mes restrictions sur Numa Roumestan.
D’abord, Alphonse Daudet me semble voir la Provence dans un des mensonges dorés de son héros. Je ne parle pas des habitants, qu’il traite même avec trop de cruauté; je parle des horizons, de ce rêve ensoleillé où il fait passer toute la poésie romanesque des troubadours. Il adoucit jusqu’au mistral, qu’il appelle « la saine et vivifiante bourrasque étendant son allégresse au plus loin de l’horizon. » Ma Provence, celle dont l’âpreté ardente souffle encore sur ma face, a plus de rudesse, et le mistral gerce mes lèvres, brûle ma peau, emplit la vallée de sa dévastation, si terrible, qu’il pâlit le ciel bleu. Je me souviens du soleil éteint dans l’air pur et blême, par cette haleine rugissante, qui parfois en un jour ruine la contrée. La Provence d’Alphonse Daudet est donc, pour mes sensations, une Provence trop aimable; je la voudrais plus forte et plus brûlée, d’un parfum
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dont la violence tourne à l'amertume, sous la dureté de son azur sans nuage.
Mais ce n’est là qu’un détail. Ma grosse querelle portera sur l’épisode de la passion romantique d’Hortense pour le tambourinaire Valmajour. C’est la table inventée dans l’œuvre; et, je l’ai dit, les romans-d’Alphonse Daudet pèchent presque toujours, selon moi, par la petite intrigue romanesque qu’il croi-t devoir jeter en pâture aux lectrices sensibles. Cette fois encore, l’épisode me blesse comme un air faux introduit dans un morceau complet et correct, sans aucune nécessité logique. Songez qu’Hortense est la fille d’un haut magistrat, qu’elle a été élevée à Paris, qu’elle est fort intelligente; et la voilà qui tombe amoureuse jusqu’à s’engager follement par une signature, rêvant je ne sais quelle légende provençale, devant ce ridicule Valmajour, un paysan sans instruction aucune, sans talent et sans passion!
J’ai éprouvé un malaise. Ce romanesque m’est pénible comme une souillure. Qu’une jeune fille s’amourache d’un ténor, cela s’explique, car elle aime le personnage d’opéra dans l’interprète, elle a devant elle souvent un garçon affiné par la vie, élégant, ayant tout au moins des apparences dotaient et d’intelligence. Mais ce tambourinaire avec sa caisse et son galoubet, ce coq de village, ce pauvre diable qui ne sait pas même parler! Non, ia vie n’a pas de ces cruautés, je proteste, moi qui pourtant ne recule guère devant les détraquements humains-! Aucun document n’a fourni au romancier une telle perversion, d’autant plus qu’il n’a pas fqit d’Hortense une nature assez ravagée pour y planter cette végétation monstrueuse.
L’explication est simple. Je le répète, il a voulu une fable pour corser le livre, pour nouer les Valma jour aux Roumestan, et il a imaginé celle-là, qui détonne au milieu des documents vrais. Son intention, en outre, a été de charger davantage son Numa, dont les mensonges sur le tambourinaire exaltent Hortense ; mais, en vérité? une légende, dite en passant, suffit-elle pour déranger à ce point une cervelle, dont rien ne nous indique la lésion? Et voyez ici toute la misère des épisodes inventés : cet amour d'Hortense, dont l’auteur a voulu sans doute tirer un attendrissement, gêne comme un amour hors nature; ce sont les pages écrites pour les dames, qui révoltent un homme habitué aux plus tristes dissections du cadavre humain.
Il n’y a d’ailleurs là qu’une bien faible tache, dans une œuvre que je considère comme une des plus personnelles d’Alphonse Daudet. Il s’y est mistoutentier aidé par son tempérament de méridional, n’ayant qu’à puiser au plus intime de ses souvenirs et de ses sensations. Je ne pense pas qu’il ait encore atteint une telle intensité dans l’ironie et dans le charme, et je crois à un succès considérable.
Heureux les livres qui arrivent ainsi, à l’heure de la complète maturité du talent! Ils sont l’épanouissement même d’une nature d’arliste, ils ont l’heureux équilibre de l’observation et du style. Pour Alphonse Daudet, Numa Roumestan marquera cette rencontre d’un tempérament et d’un sujet faits l’un pour l’autre, cette plénitude de l’œuvre que l’écrivain em plit exactement de tout son être.
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Me voici au terme. J’ai tenu la promesse que je m’étais faite de batailler ici pendant une année, et j’estime à cette heure que cela suffît.
Quand j’ai accepté l’hospitalité si large du Figare, ma pensée a été d’y venir défendre, à la tribune la plus retentissante de la presse, devant le grand public, quelques idées bien simples et peu nombreuses, qui me tenaient au cœur. Mon sentiment est que le triomphe d’une idée unique demande la vie d’un homme. Mais il faut compter avec les exigences légitimes d’un journal, et pour le succès même de ma cause, je préfère ne pas me répéter, ayant dit en somme tout ce que j’avais à dire.
Ma position était d’autant plus délicate que j’apportais à cette place, presque sur toutes choses, des opinions contraires à celles de mes collaborateurs. Ni en religion, ni en philosophie, ni en littérature, ni en politique, nous n’avions les mêmes façons de voir. J’ai fait mes efforts pour ne blesser personne, et je suis heureux d’arriver au bout de ma tâche* sans
avoir aucun écart de plume à regretter. Je puis bien avouer maintenant que je me défiais plus encore de moi que des autres, car ce n’était pas une petite besogne que de tenir la campagne, au milieu de tant de susceptibilités, et avec ma légende d’écrivain malpropre. Heureusement, j’ai trouvé une aide puissante dans la bienveillance des lecteurs et des directeurs de ce journal.
Doue, tout finit bien, et j’en suis ravi. Il me suffit, je le répète, que le terrible naturalisme, cette pourriture des chroniqueurs et des critiques, ait montré ici des mains blanches, le souci de la dignité des lettres, l’amour du bon sens et de la vérité. J’ai simplement voulu mettre dans le Figaro les pièces du procès. Voilà comme nous sommes, et voilà comme sont nos adversaires. Qu’on nous juge.
En politique, j’ai dit toute ma haine de la médiocrité bruyante, des ambitions exaspérées qui se saisfont au détriment de la tranquillité nationale. On m’a reproché d’y avoir mis de la violence. Suis-je réellement allé trop loin? Les lecteurs ont-ils pu se méprendre sur mes véritables sentiments ?
La République n’a jamais été en cause, dans mes discussions. Je la crois le seul gouvernement juste et possible. Ce qui a toujours soulevé mon cœur, c’est la bassesse et la bêtise des hommes. Je ne suis pas un politique, je n’ai pas de parti à ménager, je puis dire nettement leur fait aux petits hommes qui passent ; et si l’on m’accuse de frapper sur la République, en frappant sur les gens qui la salissent ou
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qui la mangent , je répondrai qu’elle se portera mieux, lorsque chaque malin elle se débarbouillera et se donnera un coup de peigne. Quand on ambitionne le pouvoir, on cache les ulcères et les goitres des créatures dont on a besoin ; mais, quand on vit solitaire et libre, pourquoi accepterait-on ces malades et ces infirmes? C’est travailler à la santé du pays, que de vouloir les supprimer.
Certes, l’évolution démocratique s’impose, il serait fou de prétendre arrêter l’histoire. Nous subissons des catastrophes fatales, et nous ne pouvons qu’exprimer un regret, celui de n’être pas né en un siècle plus stable, à une de ces heures d’équilibre., lorsqu’une société s’est fixée poür un temps dans une formule gouvernementale. Mais, si notre société s’est remise en marche, si nous devons accepter les cassecou de la route, est-ce une raison pour que, pendant la bousculade, nous supportions en plus les vexations des imbéciles et des gredins qui entendent s’engraisser des malheurs publics ? Ma colère est là, dans le pullulement de ces parasites, dans le vacarme assourdissant qu’ils déchaînent, dans ce spectacle honteux d’un grand peuple mangé par des hommes sans talent aucun, ayant à satisfaire la terrible faim de leur ambition toujours déçue. Peut-être, à chaque déluge social, le flot doit-il apporter cette écume. 11 faut un ferment pour détruire les vieux mondes. L’indignation ne vous en prend pas moins aux entrailles : on doute, on voudrait que le génie seul fût l’agent des siècles futurs.
Et voilà pourquoi j’ai réclamé si hautement la priorité des lettres. Elles seules régnent éternellement. Elles sont i’absolu, tandis que la politique est
le relatif. Dans nos temps troublés, les hommes politiques prennent, grâce à l’effarement de la nation, une importance considérable et malsaine, qu’il faut combattre. Ces pantins d’une heure, ces instruments presque toujours inconscients d’un résultat qu’ils n’ont pas prévu, doivent être ramenés à leur taille, si Ton ne veut pas que le pays se détraque devant leur parade. Non, ils ne sont pas tout! non, ils ne tiennent pas l’époque, car l’époque est aux savants et aux écrivains! Tel est le crique je voudrais faire continuellement entendre, au-dessus de la politiquaillerie actuelle. Votre tapage tombera, nos œuvres resteront. Vous n’êtes rien, nous sommes tout. Quand bien même je serais le seul à le crier, je le crierais encore et toujours, sans peur de le crier trop fort, certain de ma bonne besogne et de votre néant final.
Par exemple, on s’est étonné de mes sévérités sur M. Ranc. Je l’ai pris justement parce qu’il incarne ce type de l’homme politique, donné pendant vingt années comme un gaillard supérieur, et allant d’avortement en avortement. Romancier, il est médiocre; journaliste, il est quelconque, nous comptons deux ou trois douzaines de publicistes qui le valent ; administrateur, homme politique, il n’a rien fait, le ne dis pas qu’il soit complètement un sot, car s’il a réellement quelque talent, son cas devient plus triste. Et c’est là un de vos hommes remarquables? Mais, grand Dieu! si M. Gambetta n’était pas derrière lui, on ne lirait pas ses articles, entre les lignes desquels on cherche seulement la pensée du maître ; pas plus qu’on ne l’aurait élu dans le neuvième arrondissement, où il a joué le rôle de créature nécessaire. J’ignore s’il garde quelque person-
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nalité, dans un coin de son crâne ; actuellement, il est un reflet, et il n’existe qu’à ce titre. D’ailleurs, puisque le voilà député, j’espère qu’il va bien vouloir être enfin l’hcrmme hors ligne, annoncé depuis si longtemps par ses amis. Nous ne lui réclamerions point du génie, si toutes les trompettes jacobines ne nous en avaient promis en son nom. Il aurait tort de se retenir davantage.
Prenez M. Gambetta lui-même. Voilà certes un triomphe, une apothéose. La politique a saisi cet homme et l’a mis au sommet. Il emplit la France de son tapage. N’importe ! s’il reste intelligent il se méfiera. Son journal, la Ref>ublique française , le présentait, je crois, ces jours-ci, pour expliquer sa popularité, comme une sorte d’idole, dans laquelle le pays incarnait les réformes heureuses, le bon sens et le courage d’un gouvernement idéal. Cette image est fort juste ; mais elle reste inquiélante pour l’idole. On raconte l’histoire de ces paysans qui, las de réclamer de la pluie à leur saint, finirent par le jeter à la rivière, avec une pierre au cou. Que fera la nation, le jour où elle s’apercevra que M. Gambetta ne com mande pas aux éléments ? Une idole, c’est bien cela ; mais une idole de bois sous la dorure, n’ayant ni les connaissances, ni le pouvoir, ni le génie qu’on lui prête.
Actuellement, les créatures de M. Gambetta lui donnent de la politique scientifique par la figure. Rien de mieux ; il est fâcheux seulement que cette politique scientifique vienne après l’échec de Gharonne. M. Gambetta opère à cette heure une évolution fatale, nécessitée par des questions d’ambition personnelle, et non déterminée par des idées solides,
arrêtées d’avance. Les faits ont, malgré lui, hâté l'expérience qu’il voulait reculer encore. Nous allons donc assister à cette expérience, et c’est alors seulement qu’il faudra juger M. Gambetta, puisque, jusqu’ici, par ce mirage qui prête aux politiciens le génie qu’ils n*ont pas, la nation a vu uniquement en !ui ses besoins et ses espoirs. L’heure est venue d’être le grand homme annoncé, heure terrible où généralement tout s’effondre, dans le terrain détestable de la politique.
Oui, les triomphateurs eux-mêmes y culbutent contre un gravier. Seules, les sciences et les lettres sont des certitudes, ont devant elles le temps et l’esoace. S’il faut qu’un homme sans cesse répète cette vérité, j’ai pris ce rôle et je ne me lasserai pas.
En littérature, j’ai insisté sur cette grande évolution naturaliste qui, partie de la science au siècle dernier, a transformé, dans le nôtre, l’histoire, la critique, le roman, le théâtre. Le travail superbe de notre époque est là tout entier. Chaque nouvelle société apporte une littérature nouvelle, et notre société démocratique a déterminé ce mouvement qui commence à Rousseau pour passer par Balzac et pour aboutir à nos œuvres positivistes et expérimentales d’aujourd’hui.
Il faut s’entendre sur l’idée de progrès dans les lettres. Le génie humain pris en lui-même, l’individualité de l’artiste ne progresse évidemment pas à travers les âges. Homère, au début du monde, a un génie égal à celui de Shakespeare. On ne peut cultiver le
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cerveau humain pour y agrandir la puissance de la force créatrice ; ou du moins aucun fait ne nous prouve que nous sommes aujourd’hui plus capables de chefs-d’œuvre que dans l’antiquité grecque et htine. Mais ce qui progresse à coup sûr, ce- son l les moyens matériels de l’expression et les connaissances exactes sur l’homme et la nature.
Ainsi, voyez en musique. L’exemple y est frappant, décisif. Lulli, Rameau et les autres avaient sans doute autant de génie que Beethoven, Meverbeer et nos grands musiciens contemporains. Pourquoi donc leurs œuvres nous paraissent-elles vides aujourd’hui, enfantines, simplement curieuses au point de vue archaïque ? C’est qu’il y a, en musique, un côté technique, des formules absolument scientifiques qui ont progressé d’une façon considérable. Le génie musical ne s’est pas élargi sans doute, mais la science a mis à la disposition du génie musical des moyens d’expression de plus en plus puissants, qui lui ont permis de développer les œuvres, avec une largeur incomparable.
A ce point de vue, rien n’est plus instructif, que l’histoire de la musique. On y voit, pas <1 pas, et en deux siècles à peine, le progrès que la science peut apporter dans un art. L’orchestration surtout a pris un développement énorme, depuis les quelques violons de Lulli jusqu’aux instruments sans nombre de Wagner. Je sais que, dans les autres arts, la peinture par exemple, nos connaissances nouvelles ne paraissent pas avoir déterminé de progrès; mais, si nos peintres prenaient la peine d’être des chimistes et s’ils ne s’en omettaient pas à des industriels pour la préparation des couleurs, qui sait s’ils ne trouve-
raient pas des ellets puissants, dans un usage raisonné des matières employées? D’ailleurs, pour la peinture, à côté du progrès des moyens d’expression, il y en a un autre plus important : le progrès de l’esprit d’analyse, la vue plus nette et plus humaine du modèle, cette formule naturaliste qui a transformé notre école et qui fera sa grandeur prochaine.
Eh bien ! en littérature, la situation est aujourd’hui la même. Peu importe sans doute que nos plumes et notre encre soient meilleures qu’autrefois. Notre langue, d’autre part, n’est pas un instrument plus commode ; le dictionnaire s’est seulement enrichi, donnant de la souplesse et de l’éclat au style. Mais ce qui a progressé réellement, ce qui nous a apporté une formule nouvelle et sans cesse élargie, c’est l’analyse exacte des êtres et des choses, c’est la méthode scientifique appliquée à nos études littéraires. Si la nature est notre domaine, on doit comprendre quelle solidité doivent avoir nos œuvres, le jour où la science nous livre cette nature sans voile, avec son mécanisme. Nous en devenons les maîtres, nous tenons tous les fils de la vie, nous pouvons reprendre tous les sujets antiques, pour les traiter à nouveau, d’après les documents indiscutables de l’observation et de l’expérience.
Voilà la formule naturaliste, apportée par l’évolution sociale de notre siècle. En tant que formule, elle est à coup sûr un progrès sur la formule classique et la formule romantique, auxquelles elle succède logiquement. Je crois qu’à génie égal, un Homère ou un Shakespeare qui naîtrait aujourd’hui, y trouverait un cadre plus vaste et plus solide, et qu’il laisserait des œuvres plus grandes ; en tous cas, elles
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seraient plus vraies, elles en diraient davantage sur le monde et sur l’homme.
Littérairement, j*ai donc tâché de dégager cette formule naturaliste et de montrer avec quelle force elle s’impose, tout en faisant la part de la personnalité chez l’écrivain. Ma seule tristesse est d’avoir rencontré la haute figure de Victor Hugo sur ma route, sans pouvoir mentir comme tant d’autres. La logique même de ma campagne me forçait à parler, à dire de quel tas de décombres la cathédrale romantique embarrasse déjà le sol. J’ai dû frapper l’ennemi à la tête. Quand tout le monde conviendra à voix haute qu’il y a uniquement un admirable poète lyrique chez Victor Hugo, quand on cessera de vouloir lui donner le siècle entier comme philosophe et comme penseur, le naturalisme passera triomphant, une nouvelle période littéraire sera publiquement ouverte. C’est ce que j’ai voulu constater, sans grand espoir, d’ailleurs, de hâter les temps.
Tels sont mes adieux. Mais, je le confesse, au moment de remettre mon grand sabre au fourreau, je suis pris du regret de la bataille, malgré les lassitudes et les dégoûts qu’elle m’a souvent apportés.
Depuis plus de quinze ans, je me bats dans les journaux. D’abord, j’ai dû y gagner mon pain, très durement; je crois bien que j’ai mis les mains à toutes les besognes, depuis les faits-divers jusqu’au courrier des Chambres. Plus tard, lorsque j aurais pu vivre de mes livres, je suis resté dans la bagarre, retenu par la passion de la lutte. Je me sentais seul,
je ne voyais aucun critique qui acceptât ma cause, et j’étais décidé à me défendre moi-même ; tant que je demeurerais sur la bfèche, la victoire me semblait certaine. Les assauts les plus furieux me fouettaient et me donnaient du courage.
A cette heure, j’ignore encore si ma tactique avait du bon ; mais j’y ai au moins gagné de bien connaître la presse. Mes aînés, des écrivains illustres, l’ont souvent foudroyée devant moi, sous de terribles accusations : elle tuait la littérature, elle traînait la langue dans tous les ruisseaux, elle était l’agent démocratique de la bêtise universelle. J’en passe, et de plus féroces. J’écoutais, je songeais que, pour en parler avec cette rancune, ils ne la connaissaient pas; non, certes, qu’elle fût absolument innocente de tout ce qu’ils lui reprochaient, mais parce qu’elle a des côtés puissants et qu’elle offre des compensations très larges. Il faut avoir longtemps souffert et usé du journalisme, pour le comprendre et l’aimer.
A tout jeune écrivain qui me consultera, je dirai : « Jetez vous dans la presse à corps perdu, comme on se jette à l’eau pour apprendre à nager. » C’est la seule édole virile, à cette heure ; c’est là qu’on se frotte aux hommes et qu’on se bronze ; c’est encore là, au point de vue spécial du métier, qu’on peut forger son style sur la terrible enclume de l'article au jour le jour. Je sais bien qu’on accuse le journalisme de vider les gens, de les détourner des études sérieuses, des ambitions littéraires plus hautes. Certes, il vide les gens qui n’ont rien dans le ventre, il retient les paresseux et les fruits secs, dont l’ambition se contente aisément. Mais qu’importe 1 Je ne parle pas pour les médiocres.
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ceux-là restent dans la vase de la presse, comme ih seraient restés dans la vase du commerce ou du notariat. Je parle pour les forts, pour ceux qui travaillent et qui veulent. Qu’ils entrent sans peur dans les journaux : ils en reviendront comme nos soldats reviennent d’une campagne, aguerris, couverts de blessures, maîtres de leur métier et des hommes.
Les meilleurs d’entre nous, aujourd’hui, n’ont-ils point passé par cette épreuve ? Nous sommes tous les enfants de la presse, nous y avons tous conquis nos premiers grades. C’est elle qui a rompu notre style et qui nous a donné la plupart de nos documents. Il faut simplement avoir les reins assez solides, pour se servir d’elle, au lieu qu elle ne se serve de vous. Elle doit porter son homme.
Ce sont là, d’ailleurs, des leçons pratiques que les plus énergiques paient très cher. Je parle pour moi, qui l’ai souvent maudite, tellement ses blessures sont cuisantes. Que de fois je me suis surpris à reprendre contre elle les accusations de mes aînés ! Le métier de journaliste était le dernier des métiers ; il aurait mieux valu ramasser la boue des chemins, casser des pierres, se donner à des besognes grossières et infâmes. Et ces plaintes sont ainsi revenues, chaque fois qu’un écœurement m’a serré à la gorge, devant quelque ordure brusquement découverte. Dans la presse, il arrive qu’on tombe de la sorte sur des mares d’imbécillité et de mauvaise foi. C’est le côté vilain et inévitable. On y est sali, mordu, dévoré, sans qu’on puisse établir au juste s’il faut s’en prendre à la bêtise ou à la méchanceté des gens. La justice, ces jours-là, vous semble morte à jamais; on rêve de s’exiler au fond d’un cabinet de travail bien
clos, où n’entrera aucun bruit du dehors, et dans lequel on écrira en paix, loin des hommes, des œuvres désintéressées.
Mais la colère et le dégoût s’en vont, la presse reste toute-puissante. On revient à elle comme à de vieilles amours. Elle est la vie, l’action, ce qui grise et ce qui triomphe. Quand on la quitte, on ne peut jurer que ce sera pour toujours, car elle est une force dont on garde le besoin, du moment où l’on en. a mesuré l’étendue. Elle a beau vous avoir traîné sur une claie, elle a beau être stupide et mensongère souvent, elle n’en demeure pas moins un des outils les plus laborieux, les plus efficaces du siècle, et quiconque s’est mis courageusement à la besogne de ce temps, loin de lui garder rancune, retourne lui demande! des armes, à chaque nécessité de bataille.