Î UNE CAMPAGNE
les plus vastes cadres, si la pièce elle-même lient la larueur de la scène par une action puissante. Mettez une de nos f >ules àla Gaîté, et vous verrez si elle n’y prendra pas une vie autrement intense que toute la ferblanterie bossuée du Moyen Age !
Au demeurant, puisque M. Larochelle est décidé, dit-on, ressusciter le drame, nous attendons le résullat de l’expérience avec la plus vive curiosité. Faites, monsieur: vous nous intéressez au delà de tout ee que nous pouvons dire. La littérature a les yeux sur vous.
Voulez-vous simplement me permettre de répéter ma prédiction, pour conclure? Si vous vous entêtez à jouer des Lucrèce B or g ta, anciennes ou retapées, vous vous ruinerez plus ou moins vite. Seulement, vous êtes trop intelligent pour vous entêter, et avant un an vous monterez un Michel Strogoff quelconque. Je dépose cette prédiction chez un notaire, si l’on veut. I es faits doivent me donner raison.
1 y aurait autre chose à tenter. Mais quoi ? Où s<mt os auteurs, où les pièces, où les artistes? Hélas! notre génération est bien lente à se lever et à faire son œuvre au théâtre. Nous sentons que le public se lasse de nos aînés, et nous n’avons pas encore eu la virilité de prendre leur place. C’est notre faute, en somme, si le drame est mort, carnous seuls pouvons le re ssusciter sous une for me nouvelle. Allons, qui de nous va avoir du genie ? L’heure presse.
EDMOND DE GONCOURT
Mes souvenirs datent de loin déjà. C’était après He riette Maréchal. Pour la première fois, j’allais déjeuner dans cette maison d’Auteuil, sur laquelle Edmond de Goncourt vient de publier deux volumes, tout chauds d’une passion d’artiste et d’une dévotion de collectionneur.
Les deux frères, alors, l’emplissaient de leur gaieté au travail de leur fièvre à la lutte littéraire. Plus tard, après le coup de foudre qui frappa Jules, j’ai .revu la maison bien triste et bien vide. Edmond, resté seul, dans cet arrachement de tout son être, l’abandonnait. Il n’avait plus le courage de faire du petit hôtel la retraite d’art que tous deux avaient revée, lorsqu’ils s’étaient enfuis à ce bout verdoyant de Paris. La mort était venue, quand les meubles se trouvaient à peine à leur place.
Puis, les années passèrent, la maison lentement le rattacha à l’existence. Il avait la peur et le dégoût de tout travail littéraire. Longtemps, nous l’avons vu planter son jardin en sabots, monter sur des échelles
pour accrocher des dessin? l e collectionneur avait reparu, il s’entourait des chefs-d’œuvre délicats du dix-huitième siècle, des merveilles exquises de l'extrême Orient. Et ce fut ainsi qu’il se retrouva un jour à sa table de travail, dans ce milieu d’un raffinement d’art si plein d’excitation, qu’il s’y grisait et y retournait aux idées par les images.
La maison avait sauvé l’écrivain. Parlons donc de cette maison, toute vibrante d’humanité. On comprend sa tendresse pour elle, ces deux volumes qu’il lui consacre, sous ce titre : la Maison d'un artiste. Ses tendresses y tiennent à cette heure, et il a nettement inscrit sa pensée à la première page, dans cette préface d’une phrase: « En ce temps où les choses, dont le poète latin a signalé la mélancolique vie latente, sont associées si largement par la description littéraire moderne à l’Histoire de l’Humanité, pourquoi n’écrirait-on pas les mémoires des choses au milieu desquelles s est écoulée une existence d’homme ? »
Comme l’explique très bien Edmond de Goneourt, nous tournons tous au bibelot, dans notre amour du coin du feu. Les travailleurs vivent les journées devant leur table n’ayant pour se récréer les yeux que la vue des meubles voisins et des quatre murs. Alors, s’ils sont artistes, s’ils ont le besoin des choses belles de travail et de couleur, ils couvrent les meubles de bronzes, ils pendent aux murs des tableaux, des faïences, des soies brodées.
Dès le vestibule de la maison d’Auteuil, on sent chez un artiste qui s’est cloîtré dans sa passion
EDMOND DE GONCOURT
de l’art et de la littérature. Ce n’est pas le vestibule nu et banal des logis bourgeois. Il est égayé et comme chauffé par des faïences, des bronzes, surtout par des foukousas, ces carrés de soie brodée qui servent au Japon à envelopper les cadeaux. Il en est là de merveilleux, un surtout, représentant deux pigeons, d’une broderie si fine, que « la lumière joue sur le plumage comme sur un plumage naturel ».
Puis, à droite, c’est la salle à manger. Elle est toute tendue d’une suite de panneaux de tapisserie, qui autrefois décorait un pavillon de musique, dans un jardin. Peu de meubles : une table et huit chaises, sculptées par Mazaroz, une servante en bois de rose dans un coin, et dans un autre un grand écran japonais. Sur la cheminée^ entre deux flambeaux à trois branches portant les armes d’un cardinal, un petit marbre de Falconet.
C’est dans cette salle à manger que je revois Jules de Goncourt me lisant, peu de temps avant sa mort, des pages encore fraîches de Madame Gervaisais , ce livre d’une analyse si pénétrante, dont l’insuccès hâta son agonie. C’est ici également que, plus tard, un autre mort pleuré de nous tous, Gustave Flaubert, tonnait contre « la haine de la littérature », dans nos déjeuners du printemps. Il y avait là Daudet et Tourguéneff. Après-midi charmantes, qui sont aujourd’hui parmi les meilleurs de mes souvenirs.
On passe dans un petit salon et dans un grand salon, ouvrant tous les deux sur le jardin. Edmond de Goncourt, après de longues méditations, les a tendus d’andrinople et a fait peindre les portes et les corniches en noir, le noir poncé et poli des panneaux de voiture ; de sorte qu’il a obtenu cette harmonie
neutre du noir et du rouge, qui fait valoir avec une intensité sévère Tor bruni des vieux cadres, le blanc jauni des anciens dessins. Peu de meubles encore, dans ces deux pièces. Un meuble deBeauvais superbe dans le grand salon, alignant son vaste canapé et ses dix larges fauteuils ; sur chaque dossier, se trouve le sujet d’une fable de La Fontaine, d’après Oudry. Au milieu de la pièce, une merveille, un bronze du Japon, une grande vasque à cire perdue, d’un travail extraordinaire. Puis, sur la cheminée, dans les angles, des terres cuites de Glodion, dont Edmond de Goncourt parle avec une religion attendrie.
Ce fut dans le petit salon qu’il passa les terribles journées des deux sièges, lorsque les obus des Prussiens, et plus tard ceux de l’armée de Versailles, tombaient sur Auteuil et l’incendiaient. Pensez à l’angoisse du collectionneur, au milieu de ses bibelots, de ses livres et de ses dessins. Sa collection de dessins du dix-huitième siècle fait, comme il le dit, son orgueil et sa joie. Les belles pièces sont pendues dans les salons, dans l’escalier, dans les chambres ; mais la plus grande partie gonfle de grands cartons, « près de'quatre cents dessins montrant l’École française du dix-huitième siècle sous toutes ses faces, et presque dans tous ses spécimens, des dessins qui sont en général les dessins les plus importants de chaque Maître, petit ou grand ». Il en a dressé un catalogue très complet, annoté de détails curieux et augmenté d’anecdotes, que l’on trouvera tout au long dans le premier volume de la Maison d'un artiste .
L’escalier est transformé en galerie. Les murs,
EDMOND DE CONCOURT
comme ceux des pièces, en sont couverts de foukou sas . de kakémonos , de dessins, de grands plats de porcelaine. Sur le palier du premier étage, se trouve un petit meuble en forme de coffre, où est rangée une admirable collection d’albums japonais. Et je recommande les cinquante pages du livre qu’Edmond de Goncourt a consacrées à ces albums : une merveille de description chaude et intense, une transcription dans notre langue des souplesses, des caprices adorables, des notations délicates et comme tremblées, de tout cet art du Japon qui reste intraduisible par nos peintres, et qu’ici la plume d’un écrivain a rendu dans son originalité vivante.
Dans le cabinet de travail, qui donne sur le jardin, il n’y a eu place que pour des livres. La pièce paraît petite, resserrée par les rayons dont les murs sont garnis. D’ailleurs, les livres modernes sont dans des armoires, au second étage ; on ne trouve là que des ouvrages du dix-huitième siècle : des livres, des manuscrits, des autographes, des affiches, des placards. Edmond de Goncourt a dressé un catalogue des pièces les plus curieuses, d’un très vif intérêt anecdotique. Là, aussi, dans un meuble qui occupe tout un panneau, sont les énormes cartons crevant de dessins et d’estampes. Je ne parle point des bronzes, des porcelaines, des marbres. Enfin, devant la fenêtre, est la table de travail, une ancienne table à modèle, solide et simple au milieu de ces richesses artistiques. Qu’on me permette de citer ces deux phrases, qui ont retenti dans mon cœur de travailleur : « Pauvre table qui a vu le désespoir de tant de phrases rebelles, et aussi la joie du mot Fin, écrit au bas de ] a dernière page de beaucoup de volumes. Vieux
morceau de bois associé à mon existence, et pour laquelle j’ai des regards amis, quand j'ai été quelque temps absent et sans écrire, lui demandant presque qu’elle me soit favorable et qu’elle me fasse trouver une fois encore l’inspiration de l’écrivain. »
Le cabinet de toilette sépare le cabinet de travail de la chambre à coucher. C’est une très petite pièce, rendue toute blanche par les dessins et les porcelaines qui y sont accrochés. La chambre est plus éteinte, complètement tendue de tapisseries, aux murs et au plafond, avec un lit immense qui occupe toute la pièce. Pour mobilier, simplement « deux fauteuils en tapisserie, une console Louis XVI d’une forme rare, une commode tombeau dont le sombre bois sanguin disparaît sous les dorures des ferrures... ». C’est comme un grand coffret ancien, que cette chambre, un de ces coffrets où l’air d’un autre siècle est enfermé, dans un sommeil doux et profond. Edmond de Goncourt termine le chapitre par cette phrase mélancolique : « A l’heure où l’on devient vieux, malingre, souffreteux, il faut songer à meubler pour la maladie un coquet logis, où elle sera moins laide pour les autres et pour soi-même, et se préparer, au milieu d’élégances, à accueillir la mort en délicat. »
Si l’on traverse le palier, on entre enfin dans le cabinet de l’extrême Orient, une pièce qui donne sur la ! rue. C’est là que le collectionneur a entassé ses richesses, ses précieux bibelots japonais, chinois, indiens, persans. On se croirait dans un petit musée, L’ devant les vitrines, les étagères, les râteliers. Certes, je ne m’aventurerai que dans un dénombrement ra- . pide : les neUkés , ces boutons, ces petites sculpuires
EDMOND DE GONCOURT. 2H
d’ivoire ou de bois, d’un travail si précieux et si vivant ; les porcelaines de la Chine, potiches, vases, cornets, flacons, bouteilles, plats, coupes, boîtes, bols, gobelets, écrans, pots de toutes les familles, la blanche, la jaune, la bleue, la verte; ensuite les bols de Satzuma, d’une pâte si fine, une des dévotions du collectionneur; puis, les sabres, « ces délicieux petits sabres, qu’on pourrait appeler les bijoux du suicide », et les gardes de sabre, des prodiges de ciselure ; puis, les laques et toutes sortes de petits objets précieux en or, en argent, en ivoire, en écaille, en cristal de roche, des tabatières, des pipes, des encriers, des bonbonnières, des boîtes à médecine ; enfin, dans une vitrine, les bronzes, des pièces rares qu’Edmond de Goncourt a choisies, comme presque tous ses bibelots d’ailleurs, au déballage des caisses qui arrivent de l’extrême Orient.
Il faut tenir compte au collectionneur d’un aveu qui m’a frappé. 11 établit nettement que les plus anciens bibelots japonais datent de cent ans à peine. L’art, au Japon, n’a pas d’antiquité ; il n’était, au siècle dernier, qu’une servile imitation de l’art chinois. Mais le collectionneur n’en adore pas moins les jeunes chefs-d’œuvre de ce peuplé artiste, « où le paysan, avec deux ou trois pierres, se crée dans son champ une cascatelle, y plante un abricotier à fleurs doubles, et jouit, des heures entières, de la floraison de son arbuste au-dessus de la musique de beau, ainsi qu’un peintre et un poète ».
C’est dans une chambre du second étage que Jules de Goncourt est mort, « la mansarde de l’étudiant
où il aimait à travailler, la chambre choisie par lui pour mourir ».
Ici, je ferme la Maison cCun artiste et je demande à donner une lettre assez longue qu’Edmond de Goncourt m’écrivit de Bar-sur-Seine, en juillet 1870, quelques semaines après la mort de son frère. Elle n’a paru nulle part, je l’ai toujours gardée, attendant l’occasion de la faire connaître, car elle a le haut intérêt d’une des pages les plus poignantes de notre histoire littéraire.
« Si je n avais pas été souffrant, en arrivant dans ma famille, je vous aurais répondu plus tôt, je vous aurais répété combien j’étais touché et reronnaissant de toutes les marques de sympathie courageuse que vous nous avez données, je vous aurais dit combien vos deux lettres m’avaient été douces dans ma douleur; je vous aurais demandé à échanger, selon le désir de mon frère arrêté par la maladie, la mort, nos relations lointaines et épistolaires en une amitié intime.
« J’ai sous les yeux votre lettre et, devant la demande que vous me faites de la cause de sa mort, je me laisse aller à causer avec vous, à répandre dans votre cœur ami toutes les interrogations que je me suis adressées, toutes les suppositions que j’ai forgées, avec les cruelles découvertes et les amères retrouvailles du passé, sans pouvoir toutefois m’expliquer cette mort bien plus faite pour moi que pour lui; je suis un mélancolique, un rêvasseur, tandis que, lui, était fait de gaieté, de vivacité d’esprit, de logique, d’ironie.
« A mon sentiment, mon frère est mort du travail, et surtout de l’élaboration de la forme, de la ciselure
EDMOND DE CONCOURT
delà phrase, du travail du style. Je le vois encore reprenant des morceaux écrits en commun, et qui nous avaient satisfaits tout d’abord, les retravaillant des heures, des demi-journées avec une opiniâtreté presque colère, changeant ici une épithète, là Taisant entrer dans une phrase un rythme, plus loin reprenant un tour, fatiguant et usant sa cervelle à la poursuite de cette perfection si difficile, parfois impossible de la langue française, dans l’expression des choses et des sensations modernes. Après ce labeur, je me le rappelle maintenant, il restait de longs moments brisé sur un divan, silencieux et fumant.
« Ajoutez à cela que, quand nous composions, nous nous enfermions des trois ou quatre jours, sans sortir, sans voir un vivant. C’était pour moi la seule manière de faire quelque chose qui vaille, car nous pensions que ce n’est pas tant l’écriture mise sur du papier qui fait un bon roman, que l’incubation, la formation silencieuse en vous des personnages, la réalité apportée à la fiction et que vous n’obtenez que parles accès d’une sorte de fièvre hallucinatoire, qui ne s’attrape que dans une claustration absolue. Je crois encore ce procédé de composition le seul bon pour le roman, mais je crains bien qu’il ne soit pas hygiénique.
« Songez enfin que toute notre œuvre, et c’est peut-être son originalité, originalité durement payée, repose sur la maladie nerveuse, que ces peintures de la maladie nous les avons tirées de nous-mêmes, et qu’à force de nous détailler, de nous étudier, de nous disséquer, nous sommes arrivés à une sensitivité supra aiguë, que blessaient les infiniment petits de la vie. Je dis « nous », car quand nous avons fait
Charles Demailly, j’étais plus malade que lui. Hélas! il a pris la corde depuis Charles Demailly ! c’est bien singulier, écrire son histoire quinze ans d’avance! Cette histoire, cependant, n’a pas été, Dieu merci, tout à fait aussi horrible.
« Il n’y a eu jamais, chez lui, de conception déraisonnable; il y avait surtout la perte de l’attention et comme un enfoncement de sa personne encore vivante dans un lointain mystérieux. Il était avec moi et je ne le sentais pas avec moi. Il n’y a pas longtemps que je lui disais : « Jules, où es-tu, mon ami? » il me répondait, après quelques instants de silence : « Dans les espaces... vides. » Et pourtant, dans nos promenades, le matin même de la crise qui l’a tué, il trouvait une expression pittoresque pour caractériser un passant, une expression peinte pour noter un effet de ciel.
« Gela me soulage et semble adoucir mon chagrin de vous parler de lui, et je continue.
« Je cherche encore et je trouve une autre cause. Moi, j’étais collectionneur, j’étais souvent distrait de mon métier par une babiole, par une bêtise; lui, beaucoup moins passionné pour la possession des choses d’art, était surtout collectionneur par déférence pour ce que j’aimais, par une touchante immolation à mes goûts. Il n’aimait ni la campagne, ni le monde; il avait une certaine paresse de corps pour les exercices violents, les armes, la chasse, le mouvement physique. Sa pensée donc n’était pas un seul moment enlevée à la littérature par un plaisir, une occupation, une passion, que saisje? l’amour pour une femme ou pour des enfants ; et quand la littérature devient ainsi la maîtresse exclu-
EDMOND DE CONCOURT
sive d’un cerveau, c’est triste à dire, la médecine voit, dans cette préoccupation unique et lixe, un commencement de monomanie.
« 11 est évident que, pour un être ainsi constitué* ainsi fait, ainsi amoiireux des lettres, vivant uniquement sur et pour le livre qui allait paraître, un échec, une déception apportaient une blessure qu’il mettait un certain orgueil à dissimuler aux autres comme à moi même, et il n est pas douteux que les fortunes malheureuses d 'Henriette Maréchal et de Madame Gervaisais n’aggravèrent un état déjà maladif.
« Ce fut surtout la chute d’ Henriette Maréchal qui lui fut sensible, au moment où, plein de courage et d’énergie, il présenta une nouvelle pièce écrite au milieu de crises de foie intolérables, et qu’il se sentit le théâtre fermé. En effet, il croyait avoir une vocation pour le théâtre, il croyait posséder des qualités de dialogue que j’avoue ne point avoir, et que je trouve franchement chez lui supérieures à celles de ses contemporains; et ce refus venait au moment où il comptait prendre une revanche avec Blanche de la Rochcdrayon ( la Patrie en danger ), où il rêvait de faire de grandes comédies satiriques modernes. Je me rappelle que c’était un de ses plus doux rêves, de se mettre aussitôt son rétablissement à une grande sa« tire théâtrale de ce temps, sous le titre : la Blague , en même temps que nous travaillerions à un roman qui devait être le complément de Germinie Lacer teux .
« Dans les causes meurtrières qui ne procèdent ni de l’intelligence ni du moral, je ne sais rien. 11 n’a fait quelques excès de femme que tout jeune; il ne buvait jamais un verre de liqueur. Je ne trouve
me
dans sa vie, que des excès de tabac, il est vrai du plus violent et du plus fort, avec lequel nous nous stupéfions pendant les entr’actes du travail. Mais le tabac et les causes physiques ont-elles l’influence que leur prêtent certains médecins'/
« J’ai toujours dans la mémoire cette terrible proposition formulée devant moi par Beni-Barde, le médecin qui l’a soigné et qui a étudié tant de maladies nerveuses : « Dix ans d’excès de femmes, dix ans d’excès deboisson, dix ans d’excès de n’importe quoi, quelquefois démolissent moins un homme qu’une heure, une seule heure d’émotion morale. »
« Une proposition à. méditer pour nous tous gens de lettres, pour vous qui travaillez dans notre genre et qui êtes nerveux. Il faut vous distraire parfois de votre métier, combattre l’excès de la pensée par la fatigue physique, vous occuper de la bête qui est en vous et lui faire prendre de la vie matérielle tout ce que vous pouvez lui donner, travailler à vous faire un épiderme de bronze. Ce sont, dans notre dur métier, les conditions pour vivre, pour durer, pour réaliser tout ce que vous êtes en droit d’obtenir de la nature de votre talent, bonheur et récompense refusés à mon frère. »
Lettre superbe, et dontles artistes seuls comprendront la profonde émotion, la logique désespérée.
Je l’ai donnée tout entière, car la maison d’Auteuil serait vide, si je n’y avais pas montrécette ombre chère et tant pleurée du frère mort. Elle est dans
EDMOND LE GONCOURT
toutes les pièces, elle emplit la salle à manger et les saloYïs, elle s’assied encore à la table de travail du cabinet, elle rôde dans l’escalier et devant les vitrines des collections. C’est elle qui attendrit et qui chauffe d’un souvenir ce logis de vieux garçon, qui serait froid sans elle, car on n’y sent pas la tiédeur d’une femme.
Maintenant, la porte est entr’ouverte, la Maison d'un artiste est en vente chez les libraires, le public peut y entrer. Mais je crois bien que les délicats seuls seront là chez eux Ils y trouveront une distinction de race, la religion de l’art et du travail, le styliste le plus original de ce temps, un romancier qui nous a ouvert la route à coups de chefs-d’œuvre* et dont la victoire est aujourd’hui complète*
Les secousses politiques des temps modernes ont fait naître, en Fi ance et partout, une espèce nombreuse de politiciens qui disposent des peuples, comme les joueurs d’échecs peuvent disposer des pièces de bois qu’ils ont sous la main. Ils sont dans la spéculation pure, ils défont des monarchies et font des républiques, ils ne comptent ni avec les êtres ni avec les choses, traitant l’humanité et le monde ainsi qu’un simple théorème de géométrie. Je vois là tout à la fois une conséquence de l’absolu classique et de l’extravagance romantique.
Et remarquez que l’opinion n’importe pas. Ces politiciens peuvent aussi bien être royalistes que républicains. Entre un homme politique qui veut rétablir la monarchie dans un pays où elle est morte de sa belle mort, comme une plante dans un terrain épuisé, et un homme politique qui parle de fonder une république chez un peuple où elle ne saurait trouver aucun élément d’existence, je ne vois pas de différence sensible, car tous les deux sont
également en dehors des conditions scientifiques, en dehors de l’observation et de l’expérimentation.
La seule politique raisonnable et digne du siècle est donc cette politique expérimentale ou naturaliste, qui a tant égayé les plaisantins de la presse, lorsque j’en ai parlé. C’est la formule philosophique de nos sciences appliquée au gouvernement des hommes. Elle traite un peuple comme un jardinier traite un arbre, étudiant les origines, les croissance successives, le sol et la température, favorisant l’épanouissement de toutes les fleurs. De même que la création continue du monde est une affaire de milieu physique et chimique, de force mécanique agissant sur les corps, de même il n’y a qu’une question de force et de milieu agissant sur les races, dans l’histoire des nations. Tous les progrès sont possibles, mais à la condition qu’ils s’opéreront dans les circonstances voulues, ainsi que des phénomènes naturels.
Voici, par exemple, les événements de Russie, ces événements terribles qui, depuis huit jours, troublent si fort les cervelles. Ce qu’on dit de sottises est inimaginable, aussi bien à droite qu’à gauche. Gela vient d’abord de ce que la Russie est un pays très ignoré, et que notre rage en France est de tout rapporter à nos mœurs et à nos idées ; mais cela vient aussi de la façon dogmatique dont les politiciens tranchent les questions, en dehors des faits. Parmi les opinions énormes qui circulent, je n’en retiendrai qu’une, celle que la proclamation d’une république devient possible en Russie, dans la guerre féroce que les nihilistes ont déclarée au pouvoir ab-
solu des empereurs. On parle d’un 89 prochain. Un 89 A Saint-Pétersbourg, bon Dieu ! mais pour imaginer une pareille chose, il faut ne pas être allé plus loin que la Villette et Montmartre, il faut faire de la politique comme on fait du théâtre historique chez nous, avec toutes les rengaines classiques et romanesques qui traînent sur les planches.
Me permettra-t-on d’étudier cette question un peu sévère en simple observateur ? J’ai des documents très exacts, et la vérité m’est toujours facile à dire, car je ne me suis ni donné ni vendu à aucun parti'. Ce sera immodeste essai de politique expérimentale, une application de la formule naturaliste au gouvernement des hommes. Je ne juge pas, j’expose des faits, rien de plus.
D’abord, un fait considérable se présente, le sol même de la Russie et la population rurale qui l’habite.
Nous ne sommes plus en France, dans un pays très peuplé où les villages se touchent, où même aux anciennes époques d’ignorance et de misère, les habitants vivaient comme en famille, sous la douceur d’un climat tempéré. Là bas, des espaces larges et désolés séparent les hameaux, les paysans habitent des solitudes, sans avoir conscience de leur nombre, enfermés chez eux durant des mois par les rudesses de l’hiver. Ajoutez que leur ignorance est complète ; pas d’école, ils ne savent ni lire ni écrire, ils en restentàdes procédés de culture si mauvais, qu’ils ne récoltent pas de quoi man*
ger. On les dit très doux et très intelligents; mais ils ont derrière eux des siècles de servage qui leur ont enlevé toute personnalité et toute initiative. S’ils ne savent rien, ils n’éprouvent pas le besoin de savoir quelque chose. Aujourd’hui que l’émancipation est accomplie depuis des années, ils sont encore comme un troupeau qu’on aurait lâché et qui resterait dans la stupeur et l’embarras de sa liberté, cherchant partout un berger et des chiens.
Pour nous faire une idée nette du paysan russe, il faut évoquer notre ancien paysan féodal du douzième siècle ; et encore, dans notre race, trouve-t-on toujours un vieux levain de rébellion, tandis que le sentiment religieux, très développé, a toujours agenouillé le paysan russe devant l’empereur, roi et pape, comme devant un dieu. Même de nos jours, aucun doute ne l’a effleuré; le souffle du scepticisme moderne, si puissant qu’il soit, n’a point pénétré dans l’immensité des steppes, où les livres n’entrent pas. De là cette immobilité du paysan, dans ce qu’il croit et dans ce qu’il ignore.
Et, maintenant, songez que, sur quatre-vingts millions d’habitants environ, la Russie compte plus de soixante millions de paysans. Ce sont eux, en somme, qui font la nation. 11 y a là, sous le monde russe que nous connaissons, sous les autoritaires, les libéraux et les révolutionnairés, une force énorme, inerte, qui dort comme une eau profonde. Imaginez qu’un homme se produise et ait le génie d’employer cette force : ce serait formidable. Eh bien ! la solution du problème politique, en Russie, sera tôt ou tard dans l’emploi du peuple, qu’on laisse à l’écart.
Il faudrait étudier l’état actuel des paysans. L’é-
mancipation, qui a été une conquête politique, loin d’améliorer leur état social, l’a au contraire empiré. On leur a accordé la liberté individuelle, on leur a même donné une petite part de la propriété territoriale. Mais eux, qui auparavant ne payaient rien, ont été écrasés sous des impôts si lourds, que leur titre de citoyen leur coûte aujourd’hui terriblement cher. On a calculé qu’ils n’avaient que le onze pour cent de la propriété totale et qu’ils payaient le trente-un pourcent des impôts; £’est-à-dire qu’ils paient trois fois plus qu’ils ne possèdent. Leurs procédés de culture défectueux, leur ignorance et leur inertie les réduisent à une misère noire, dans l’ahurissement douloureux de ce bonheur politique d’être libre, dont ils ne sentent pas du tout les joies . Ils préféreraient du pain.
Un détail caractéristique. Depuis l’émancipation^ il a poussé des milliers d’usuriers dans les campagnes, comme dans un terrain brusquement favorable ; encore un curieux exemple de l’influence des milieux. Dès qu’un paysan ne peut payer les impôts, ou n’a pas de quoi acheter des semences, et le cas est général, il s’adresse à ces usuriers qui lui prêtent au cent vingt-cinq et au cent cinquante pour cent. C’est la ruine de plus en plus complète, une aggravation annuelle de la pauvreté et des souffrances des campagnes, devant aboutir fatalement à une catastrophe.
Si l’on étudie l’autre partie delà nation russe, on trouve, en face des soixante millions de paysans, environ vingt millions d’habitants qui se répartissent*
en gros, de la façon suivante : un million de nobles, un million et demi ie soldats, huit cent mille prêtres, quatre millions d’employés, huit millions de marchands et de bourgeois. Je ne donne ces chiffres approximatifs que pour mieux faire comprendre l’état politique et social de la Russie.
Or, sans craindre de se tromper, on peut estimer que le tiers de ces classes supérieures se compose de libéraux, souhaitant des réformes politiques, tout en ne sachant pas trop en quoi ces réformes pourraient consister, car l’existence du régime parlementaire présente des difficultés particulières, dans ce pays où la masse des paysans formerait un corps électoral d’un maniement presque impossible. C’est donc six ou sept millions d’esprits cultivés, acquis aux idées européennes, rêvant la liberté et la justice par des moyens plus ou moins énergiques. Mais, dans ce nombre, les révolutionnaires, les nihilistes comme on les nomme, ne sont guère que cinq ou six cent paille ; et même il faut réduire à une vingtaine de mille au plus les enragés, ceux qui sont résolus à tout, qui tueront et brûleront pour le triomphe de leur passion.
Les nihilistes se recrutent un peu dans toutes les classes. Il y a quelques nobles parmi eux, car il se produit une lente désorganisation de la noblesse, comme dans tous les pays dont l’état politique et social se transforme. L’armée ne fournit encore que de rares révoltés, et dans les grades subalternes. Ce sont les fils des prêtres, les petits gentilshommes, les étudiants, les employés, qui se trouvent les plus nombreux et qui se montrent les plus ardents. On sait aussi que les femmes jouent un grand rôle dans
le parti. Elles sont très intelligentes, très instruites, généralement supérieures aux hommes, et d’une énergie extraordinaire, comme dépouillées de leur sexe, vierges le plus souvent, dédaigneuses de l’amour. L’athéisme est au fond. Les nihilistes font profession de ne croire à rien. Mais j’imagine que, dans ce doute fervent, il y a une bonne part de mysticisme. Nous sommes là aux frontières de l’Asie, l'Inde est derrière, et je vois je ne sais quelles extases bouddhiques, sous l’illuminisme de ces héroïnes nihilistes, qui semblent agir dans une crise d’hystérie révolutionnaire.
On discute beaucoup sur le but que poursuivent les nihilistes. Ce but est pourtant bien simple, dans sa grandeur sauvage. Ils n’en sont plus aux rêveries littéraires et philosophiques d’Hertzen. Ils marchent derrière Bakounine, l’exterminateur. Selon eux, la Russie est mauvaise, il faudrait des siècles pour amener par l’instruction ce qu’ils regardent comme la vérité. De quelle façon agir sur la masse inerte des paysans? Comment en faire des hommes libres? Les nihilistes, qui sont pressés, ont reculé devant cette besogne et pensent qu’il est plus commode et plus rapide de déterminer un cataclysme général, dans lequel la Russie se renouvellera tout entière. C’est le bain de sang, c’est la fonte dans le creuset, sous la flamme des incendies, au milieu des écroulements et des désastres. Un nouvel équilibre est pour eux au bout de l’anarchie. Peut-être Attila, lorsqu’il brûlait et massacrait, voulait-il mettre de l’ordre dans le monde.
D’ailleurs, je le dis encore, les nihilistes sont trop intelligents pour essayer d’agir sur les campagnes.
Ils savent très bien que les paysans restent absolument insensibles aux idées politiques ; et c’est justement parce qu’ils sentent là un terrain qui leur échappe, parce qu’ils doivent renoncer à provoquer une révolution populaire, qu’ils se sont jetés dans la violence, dans la destruction de tout. La passion religieuse seule pourrait mettre debout les paysans; mais ils sont d’une piété profonde, et, s’ils se soulevaient, ce serait contre les nihilistes, qui font profession d’athéisme. Ceux-ci ont même tentéde spéculer sur la mise hors la loi des « raskolniks », nom sous lequel on désigne en Russie les dissidents religieux, toute une classe qui compte près de douze millions de membres. Les « raskolniks », traités en lépreux par le gouvernement, ont pourtant repoussé avec horreur la pensée d’une alliance avec les nihilistes, parce que ceux-ci n’ont pas de Dieu.
Telle est donc la situation. En dessous, une masse énorme et inerte, les paysans, la nation elle-même, qui n’a aucune idée des évolutions politiques et qui ne serait sensible qu’à des mesures sociales, diminuant la misère dont elle agonise. En dessus, le groupe des classes supérieures, très divisé, gagné de jour en jour par les idées libérales, mais' terrifié par l’impatience meurtrière des quelques milliers de nihilistes, qui, niant le progrès, veulent d’un coup l’absolu. Et, entre les deux, le pouvoir, ce pouvoir despotique des Tzars qui lutte désespérément, en craquant de tous côtés.
ün empereur vient d’étre supprimé violemment.
Un autre empereur est monté sur le trône. C’est une nouvelle expérience qui commence.
Alexandre II était peu aimé. On attendait Alexandre III, dont les vertus domestiques, l’intelligence solide, l’esprit foncièrement russe, faisaient enfin espérer l’homme de génie souhaité ; car, seul, un ' grand homme politique peut sauver la Russie des catastrophes qui la menacent.
Admettez qu’Alexandre III se rende un compte bien net de la situation. On l’a déjà nommé « l’Empereur des paysans ». Sans doute il mettra le salut de l’Empire plus dans des mesures sociales que dans des mesures politiques. Chez nous, Proudhon, avec sa terrible logique, avait déjà rêvé ce socialisme césarien. Le Tzar qui rangera autour de lui les soixante millions de ses paysans, en changeant l’assiette des impôts, en les délivrant des usuriers, aura là une formidable armée pour le défendre. Il pourra même conquérir les « raskolniks », mais ceux-ci par une mesure politique, s’il consent à faire d’eux des citoyens. Dès lors, le peuple le bénit et l’adore; il devient sacré pour ce peuple, qui mange enfin du pain.
Que feraient les nihilistes ? Là-bas, le peuple des villes n’existe pas ; ou, du moins, on ne connaît pas les grandes agglomérations ouvrières de Paris et de Lyon, ces foyers d’insurrection permanents. Puis, les villes sont rares, peu peuplées, très espacées ; et, d’aut/epart, Saint-Pétersbourg n’est point, comme Paris, une tête, un cerveau qui commande au pays entier. Une de nos révolutions est donc impossible ; on n'en trouverait pas les éléments. Devant la popularité du Tzar dans les campagnes, devant ces soixante
millions de sujets fidèles qui lai devraient l'existence. les nihilistes continueraient-ils leur besogne sanglante? Ils sont assez résolus, assez passionnés pour aller jusqu’au bout. Alors, ce serait effroyable, on pourrait craindre une immense jacquerie, les paysans furieux de voir leurs Tzars assassinés les uns après les autres, ne parvenant pas à comprendre et se ruant sur les villes, pour y tout massacrer. De pareils faits se sont produits déjà, dans les premières années du dix-septième siècle, à une époque de l’bistoire de Russie qu’on appelle « les temps troubles » ; et, dernièrement, des symptômes graves ont fait craindre des désordres de ce genre.
Sans doute ce serait là cette anarchie que souhaitent les nihilistes. Ils ressemblent aux enfants qui jettent des pierres dans un guêpier, sans trop savoir ce qui va se passer, certains pourtant que l’événement ne peut être que très fâcheux. Gomme je l’ai dit, ils n’ont pas de programme et ne peuvent en avoir un, puisqu’ils représentent seulement la destruction, sans vouloir se demander encore de quelle façon on reconstruira, confiants peut-être dans les forces de l’humanité et s’en remettant à la nature pour refaire la nation russe.
Quant aux libéraux, ils ont bien un programme, mais on les accuse avec raison de trop obéir à l’esprit européen. Eux-mêmes sentent au fond qu’aucune constitution de l’Europe ne peut prendre racine dans ce terrain si particulier de la Russie, dans ce corps électoral si ignorant et si passif. Alors, il emploient une comparaison, ils disent que le nouvel État russe se constituera comme la langue russe s’est faite, il y a deux siècles. Toutes sortes de mots sont venus du
dehors, la langue ancienne a été envahie ; puis, ces éléments se sont mêlés, ont fondu dans le même creuset, et enfin des hommes de génie, comme Pouchkine, ont paru, qui ont dégagé une langue originale, toute jeune, gardant pourtant la saveur russe. De même, selon eux, dès que de grands hommes politiques paraîtront, la Russie moderne naîtra, avec son originalité propre, de tous les éléments politiques et sociaux empruntés aux nations de l’Europe.
Mon avis est que la vérité est là. On ne plie pas violemment les hommes, du jour au lendemain, à un état politique arrêté d’avance. Le fer et le feu n’y fe ront rien. On pourra encore tuer des empereurs, les paysans pourront se soulever, sans que l’heure delà liberté et de la justice soit hâtée en Russie. Le progrès n’est que le produit du sol et de la nation, dans des circonstances déterminées.
Et comprend-on au moins combien l’idée d’une république en Russie est ridicule ? Dans leurs manifestes, jamais les nihilistes ne lancent ce mot de république, parce qu’il n’a aucun sens là-bas. Il n’y a pas chez eux un peuple latin, nourri de nos codes, de nos vieilles lois libérales, pour l’accepter et le mûrir. Nous sommes en Orient, dans le fatalisme religieux. Des années et des années seraient nécessaires pour réaliser là ce rêve des États-Unis d’Europe, qui est une des conceptions les plus drôles de notre humanitairerie républicaine.
Pour nous, qui ne croyons qu’à l’observation et à l’expérimentation, le cas actuel de la Russie est su-
Là république en Russie.
perbe. On y peut surprendre une grande nation, placée entre le vieux monde et le nouveau, dans la crise même de sa transformation sociale et politique. C’est à ce point de vue qu’elle est intéressante. En résumé, l’évolution sera pour elle plus ou moins longue et désastreuse, selon que ses hommes d’État appliqueront avec plus ou moins de discernement la nouvelle politique expérimentale. Si je ne craignais de passer pour un homme d’esprit, je répéterais ici la formule : « La Russie sera naturaliste ou elle ne sera pas » ; ce qui voudrait dire, pour les gens sérieux, que la Russie devra obéir aux données scientifiques du siècle, ou qu’elle souffrira terriblement de boü dédain des faits et de la méthode.
fit
Plusieurs fois, et dans mon dernier article entre autres, j’ai prononcé les mots de politique expérimentale. Or, il m’a semblé que ces mots n’avaient pas un grand écho dans le public. Les farceurs les trouvent drôles et éclatent de rire. Les gens sérieux gardent un silence plein de gravité. Au fond, pour les uns comme pour les autres, cela ne représente rien de net. Jusqu’à ce jour, dans la politique, on a procédé par la passion, et non par l’expérience.
Il faudrait risquer une définition, ce qui est toujours délicat. Enfin, je me dévoue, quitte à retirer ma définition, si quelqu’un en trouve une meilleure. La politique expérimentale est donc celle qui, s’appuyant sur les faits, tenant compte de la race, du milieu et des circonstances, assure à une nation le développement normal du progrès. En d’autres termes, elle observe et elle expérimente ; elle ne part pas de principes posés comme des dogmes, mais de lois prouvées par l’expérience; elle aide simplement l’évolution naturelle des sociétés, sans
vouloir les plier violemment à un idéal quelconque; elle a pour but la plus grande somme de vie possible, obtenue par la culture méthodique des rapports sociaux, au point de vue de la richesse, de la force, de la liberté, de tout ce qui constitue l’existence et l’expansion d’un peuple.
En résumé, on y trouve la science et la philosophie évolutionnistes qui caractérisent le siècle. C’est toujours un retour à la nature, le retour aux sources mêmes, à. la connaissance de l’homme et du milieu dans lequel il baigne. Il faut reprendre la comparaison d’un jardinier, qui a une grande plante, au milieu d’une pelouse. S’il veut en favoriser la croissance, il devra étudier le terrain, fumer ou arroser, se méfier du froid ou du chaud, connaître à fond la nature de la plante et lui donner tous les éléments dont elle a besoin pour grandir ; tandis qu’il l’étiolera fatalement, s’il lui impose une culture de théoricien, arrêtée d’avance, dogmatique, en dehors des faits.
Avec l’homme de Bossuet, la machine purement métaphysique fonctionnantdans l’absolu, ona la monarchie ou la république de droit surnaturel, des gouvernements despotiques dont le principe est placé en dehors des gouvernants et des gouvernés. Avec l’homme de Darwin, cette machine physiologique qui n’est plus qu’un rouage du monde, on a des gouvernements relatifs, qui sont les produits mêmes des nations évoluant par la force de la vie vers la plus grande somme de bonheur possible.
Il faut donc poser nettement que la politique scientifique n’est pas plus républicaine que monarchique. Elle est humaine, elle combat pour la vie. Si même un savant considère la République comme
l’état idéal du bonheur parfait, il ne commettra pas l’erreur de vouloir plier violemment à la République une vieille terre monarchique, car cela serait antiscientifique et ne pourrait que provoquer des catastrophes. Il se contentera de faciliter le lointain établissement du régime républicain. Personnellement, je crois qu’une évolution lente emporte tous les peuples vers la République; mais cela au milieu de circonstances si diverses, sur des races et dans des pays si contraires, qu’on ne saurait même en rêve prévoir l’époque où un équilibre général s’établira.
Ainsi donc, ces mots de politique expérimentale sont peu compris et ne provoquent guère que de l’étonnement. Si nos gouvernants font de la politique expérimentale, c’est comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Un seul de nos maîtres, il est vrai le plus puissant, M. Gambetta, lance de temps à autre, dans ses discours, une courte phrase, en évitant d’ailleurs de s’engager à fond. Il y a quelques mois, il parlait d’Auguste Comte ; l’autre semaine encore, au Trocadéro, il ajustement employé l’expression de « politique scientifique », qui m’a d’autant plus frappé que, dans un autre passage, il semble donner la République comme un gouvernement absolu, presque de droit divin.
Voilà le grand malheur des hommes politiques. Ils ne sauraient avoir ni la netteté ni la logique du savant, parce qu’ils sont continuellement sur des tréteaux, devant la foule, qu’ils doivent conquérir à tout prix. En admettant même que M. Gambetta soit
pénétré de l’esprit scientifique moderne et qu’il sache réellement ce qu’il veut dire, lorsqu’il joue ainsi de la science devant des marchands de vin ou des marchands de toile, n’est il pas évident qu’il ne pourra jamais aller jusqu’au bout de la science, car il y trouverait des négations et des équivalents qui le feraient huer par son public? 11 faut absolument qu’il mente, qu'il flatte, qu’il joue un rôle, qu’il tienne compte de toutes les sottises et de toutes les passions.
Mais j’ai déjà dit combien je doutais qu’il y eût, dans M. Gambetta, un véritable ouvrier de notre esprit scientifique et littéraire actuel. Certes, il est fort intelligent, d’une intelligence souple et pratique. On le dit aussi frotté à toutes les connaissances, ayant la compréhension rapide, la mémoire large. N’importe, depuis qu’il est le maître, un maître occulte mais puissant, quoi qu’il dise, je ne sens pas en lui le grand souffle du siècle, la foi scientifique, la flamme de l’observation et de l’expérimentation, qui doivent refaire le monde en l’étudiant et en le connaissant enfin.
M. Gambetta est un classique, un dogmatique, soyez-en convaincu. Il a le tempérament latin, l’amour de l’absolu, un idéal de construction symétrique et pompeuse. On ne trouve jamais, dans sa conduite, l’élan de l’investigateur, que la vérité entrevue passionne. Au contraire, il y a sans cesse là un balancement, un art pratiqué avec tant de ressources, qu’il semble exclure le besoin du vrai, ce besoin impérieux qui décide des grandes choses. Sans doute il parle du peuple; il en est, il est bien forcé d’en vouloir le triomphe, pour triompher avec lui. Mais je ne sais pourquoi, jevois toujours M. Gambetta, non pas
avec la redingote râpée du savant qui conclut au gouvernement du peuple, parce que l’expérience y couclut elle-même, mais avec le costume éclatant de Masaniello, chantant la démocratie devant le trou du souffleur, en ténor fastueux, grisé par le lustre. Maintenant, M. Gambatta est peut-être un Lorenzaccio, un homme du génie le plus grave jouant le rôle d’un bouffon, ivre de popularité. J’ai parfois fait ce rêve, lorsque je l’ai vu si complaisant avec les foules, abonder dans le sens de la bêtise publique, tout ménager pour tout conduire. Admettez qu’il se rende compte de cette France bonne enfant, si divisée et si croyante, où la République ne se fonde qu’en se faisant toute petite, afin de se glisser entre les partis et peu à peu de les jeter dehors. Dans de telles circonstances, se tailler un personnage'; étoi rdir les foules par des phrases vides et sonores ; promettre une républiqne athénienne, avec le vague profil d’une pompe monarchique; témoigner en tout des goûts classiques, sous des apparences révolutionnaires, de façon à gagner les partis les plus opposés ; et, ces choses, les faire volontairement, uniquement par méthode, en les méprisant et dans le seul but de ne rien .brusquer, de faciliter le régime républicain en France : ce serait en vérité un raffinement de politique expérimentale bien ingénieux et bien extraordinaire. Mais, je l’avoue, je ne crois pas encore M. Gambetta de cette force.
Voulez-vous un exemple de la persistance des influences héréditaires dans les mœurs politiques et
sociales d’une nation? Nous en avons un tout à fait décisif sous les yeux. Dans le vieux sol monarchique de la France, les rois repoussent d’eux-mêmes, depuis cent ans qu’on les en arrache. On a eu beau en guillotiner un, en chasser deux ou trois autres : les racines n’en restent pas moins dans la terre, comme celles d’un vieil arbre qu’on aurait abattu, et qui, à chaque saison nouvelle, jetterait des tiges puissantes, parmi les herbes fauchées. Toutes les théories, tous les systèmes se brisent contre ce phénomène de notre ancien tempérament national Malgré nos idées démocratiques, malgré nos révo* lutions et nos républiques, nous faisons des rois, ^arce que notre race, pendant des siècles, a porté des rois comme les pommiers portent des pommes.
Rappelez-vous simplement notre histoire. Au lendemain de la lutte de 89, après avoir abattu la monarchie dans le sang, nous avons fait Napoléon, le roi le plus absolu et le plus lourd qui ait pesé sur la France. En 1830, nous venions de chasser Charles X, ’orsque nous avons fait Louis Philippe. En 1852, las de quatre années de République, nous avons fait Napoléon III. Ainsi donc, sur le vieil arbre français, malgré les greffes nouvelles, les rois ont sans cesse reparu comme des fruits entêtés du sol et du climat. Nous restons stupéfaits nous-mêmes devant cette production, et nous nous remettons à bouleverser notre terre, semant toujours des républiques et récoltant quand même des monarchies.
Aujourd’hui, voilà que nous faisons M. Gambetta. Nous attendions un citoyen, et c’est un nouveau roi qui pousse. Certes, nous n’avons pas voulu cela. Je suis même persuadé que M. Gambetta n’a jamais
ambitionné la couronne; il faut le croire, lorsqu’il montre de la modestie et qu’il rejette avec indignation l’idée d’une dictature. Mais il n’en est pas moins vrai que, malgré lui, malgré nous, il prend une place de plus en plus considérable et qu’il peut être appelé un beau matin à jouer brusquement un rôle de sauveur. Qu’y a-t-il donc là? CJn simple phénomène scientifique, je le répète, une habitude lointaine de notre sol, un effet de l’hérédité dans notre race.
Voyez les faits. M. Gambetta, qui occupe une place secondaire dans l’État, ne peut paraître, sans qu'on l’acclame comme le prince aimé dont la nation attend le bonheur. Il fait des discours de plus en plus médiocres, — car il se relâche dans sa fortune, — et l’on se pâme, et ses moindres paroles, des banalités quelconques, prennent immédiatement une importance considérable. Des journaux se sont vendus à lui, des journaux se sont fondés pour le détruire, ceux-ci plus utiles encore au tapage de son nom que les premiers ; de sorte que, chaque matin, son nom retentit dans toutes les trompettes delà renommée, musique assourdissante qui a fait de lui l’homme unique du moment.
Le voici donc posé en idole populaire. Que fait-il ? que pense-t-il? que mange-t-il? C’est une religion. La France est à ses pieds. Il est plus que le roi futur, il est le dieu de l’heure présente. Résultat extraordinaire, tout à fait imprévu dans une démocratie. Comment! nous avons balayé la royauté pour en arriver à ce fétichisme ! Nous proclamons la liberté pour la remettre entre les mains de cet homme, nous exigeons l’égalité pour le hausser au-
dessus de nous! Ah! les pauvres républicains, avec nos violences, avec notre espoir de plier d’un coup la nature à notre caprice ! Ce n’est pas en dix ans, ce n’est pas même en cent ans, qu’on refait le sol d’une patrie et le tempérament d’une race. Nos énergumènes eux-mêmes, avec leur construction toute laite d’une république idéale, sont des métaphysiciens, des catholiques retournés, à genoux devant des dogmes. Nous restons un peuple de sujets fidèles qui, le jour où il a tué son roi, en fabrique un autre, par instinct et sans le vouloir, du premier gaillard dont la poigne solide ou les grandes phrases lui remuent les entrailles.
Mais imaginez un peu la stupéfaction de M. Gambetta, s’il est réellement un savant de bonne foi. Le voilà observateur et expérimentateur, pratiquant la politique scientifique, conduisant la nation du fond de son laboratoire. 11 veut la République, il travaille pour la faciliter en France. Et, un beau matin, il trouve une couronne au fond de ses cornues. Il s’était endormi en pleine république expérimentale, il se réveille dictateur. Quelle fin d’expérience I
A la vérité, je crois, pour ma part, qu’il en est de la politique expérimentale comme de la médecine expérimentale; et encore cette dernière a-t-elle des bases nettement scientifiques. Quand ils en viennent à la pratique, les politiciens comme les médecins, sont forcés de faire la plus large part à l’empirisme, tellement les conditions des peuples et des malades varient, selon les tempéraments et les milieux.
Je soupçonne donc M. Gambetta d’introduire une certaine fantaisie dans ses expériences. En tous cas, il n’avoue que les résultats qui peuvent lui être utiles dans sa carrière d’homme politique. A ce point de vue, le discours qu’il vient de prononcer au banquet de l’Union syndicale du commerce et de l'industrie, est bien caractéristique. Il faudrait l’étudier avec soin pour y montrer les parties vraiment scientifiques et les parties de pure flagornerie démocratique. On verrait clairement, comme je l’ai dit, qu’un homme politique de la nature de M. Gambetta, ambitieux et rhétoricien, ne peut pas être un savant d’esprit honnête et désintéressé.
Ainsi, il fait bien l’historique du droit d’association, il avoue bien que ce droit n’a pu prendre racine dans notre sol monarchique, même après la Révolution, et que de longues années ont été nécessaires pour l’y faire germer, constatant de la sorte la nécessité des lentes évolutions de la nature. Mais, plus loin, il ajoute cette phrase, extraordinaire de- style, digne de M. Prud’homme : « Quelle est la couronne de la démocratie? Messieurs, c’est la liberté. » Et il repart, pour prédire qu’après les prochaines élections toutes nos querelles, tous nos malheurs seront finis : « Vous verrez alors se dissiper au grand jour des assises nationales toutes ces rumeurs, vous verrez disparaître comme par enchantement tous ces artisans, je ne dirai pas de désordre, mais de discorde, etc., etc. » La tirade se termine par un souhait de longue existence à M. Grévy. Eh bien! voilà la flagornerie , ce ne sont là que des phrases pour berner la foule, rien nJest moins scientilique, car rien n’est moins vrai. M. Gambetta sait parlai-
tement que la lutte continuera après les élections et deviendra même plus vive. Seulement, comme chef de parti, il est obligé de conter de ces bourdes * aux électeurs.
Ce discours du Grand-Hôtel est d’une forme lâchée, très médiocre. L’orateur a beau y adresser sa révérence accoutumée à la science, en disant qu’il entend faire de la politique expérimentale » : on ne sent, ni dans le style, ni dans la construction même du discours, un esprit supérieur, amoureux de la précision et de la logique. Le fond reste mou, un peu fuyant ; c’est de la rhétorique d’une qualité grossière, babillant des généralités quelconques. En somme, la science me paraît venir là, non pas comme la base du discours, mais comme un lieu commun qui est à la mode et qui doit bien faire aux yeux des électeurs graves. On devine que, rentré chez lui, M. Gambetta lâche carrément la science pour se remettre à sa terrible cuisine politique, cette cuisine encore obscure crû s’accommodent nos destinées.
Au demeurant, je suis loin d’être l’adversaire de M. Gambetta. Il est d’une étude fort intéressante. J’éprouve un malaise devant lui, parce qu’il n’a encore montré ni la netteté ni la puissance que j’aime; ses retraites savantes, le flot de mauvaises phrases sous lequel il a noyé ses actes jusqu’ici, ont affaibli mon admiration première. Du reste, il faut attendre. Il se pose de plus en plus en observateur et en expérimentateur, il annonce dans tous ses discours qu’il va faire de la politique scientifique. Nous verrons bien.
La situation est simple, chez nous* D’un côté, les
intransigeants qui veulent tout brusquer, en dehors des faits. De l’autre côté, M. Gambetta, qui, plus sagement à coup sûr, sinon avec un respect plus grand des réalités, entend procéder d’une façon lente. Et, entre les deux, la France, qui restera république ou repoussera monarchie, selon les phénomènes qui vont se produire. Je suis théoriquement pour la république. Mais, en vérité, je n’ose me prononcer sur le résultat définitif de l’expérience, lorsque je vois, d’une part, le dogmatisme violent et illogique des révolutionnaires, et, d’autre part, la réapparition fatale de l’idolâtrie monarchique autour de la personne de M. Gambetta. Si les révolutionnaires triomphent, nous allons à une dictature par Tanarchie; si M. Gambetta l’emporte, nous courons le risque d’une dictature par le rétablissement de l’ordre lui- même, par le don volontaire de la nation retournant comme une femme mûre à la rage de ses jeunes amours. Est-ce à dire qu’il nous faut cent nouvelles années de politique expérimentale pour être un peuple régénéré, foncièrement républicain? Peut-être. Le problème est alors renvoyé à nos petitslils : dans cent ans, ils devront recommencer l’expérience.
NOTRE ECOLE NORMALE
C’est avec un attendrissement mouillé de larmes que M. Sarcey écrit parfois ces mots : « notre École Normale. » Cela veut dire : l’École dont nous sommes, nous qui savons tout et qui tranchons de tout; notre École à nous et pas à d’autres, l’École où l’on fabrique des écrivains parfaits, des penseurs impeccables, des politiques aussi profonds que malins; l’École en un mot, l’unique, celle dont il faut être pour réussir.
Et, à la vérité, les anciens élèves de l’École Normale constituent aujourd'hui un État dans notre État littéraire. Ils se tiennent, ils ont une franc-maçonnerie. Gomme nous avons eu des journaux où tous les juifs de la littérature étaient certains de se voir accueillir, nous avons également des journaux qui se recrutent spécialement parmi les Normaliens, jeunes et vieux. La République française les voit d’un œil amical ; les Débats et le Temps les prient de monter; le Dix-neuvième Siècle et la Revue des Deux Mondes descendent surle trottoir et se œttentdansleurs bras.
Mais où la chose devient touchante, c’est lorsqu’un Eliacin de la rue d’Ulm se produit. Les patriarches, M. Sarcey, M. About et les autres, sont pâles d’émotion et de tendresse. Ils prennent le petit par la main, le montrent au peuple, lui promettent publiquement leur succession. Ils ont un style à eux, qui ne doit heureusement pas sortir de la famille. Et, pendant six mois, un an, le phénomène, tiré de son bocal, tambouriné, poussé, tient l’emploi de futur grand homme, dans la hiérarchie normalienne. S’il est bien sage, il n’y a même aucune raison pour qu’il ne devienne pas sur le tard un patriarche à son tour.
Parlons donc de « notre École Normale », puisqu’elle occupe une place dans les lettres françaises. Cet hiver, les patriarches ont lancé deux têtes blondes, M. Reinach et M. Ganderax, avec toute la dévotion qu’ils apportent aux cérémonies de lçur culte. L’heure est bonne pour juger, au point de vue des idées et du style, les produits de cette École qui devrait être en somme l’École des Arts et Métiers de la littérature.
L’invasion des lettres par les Normaliens date de la fameuse fournée des Taine, des About, des Sarcey, des Weiss, des Prévost-Paradol. Ce sont les succès de ces victorieux d’hier qui ont tourné la tête des Reinach et des Ganderax d’aujourd hui. Et, pourtant, il me semble que les cadets devraient hésiter, s’ils étudiaient sévèrement le cas de leurs aînés. Sous le talent, très réel chez quelques-uns de ceux-ci, sous le bruit que leurs noms ont pu faire et font encore,
NOTRE ÉCOLE NORMALE
une vérité se dégage, qui se formule ainsi : « Quand on a été élevé pour être un pion, il vaut mieux se résigner à être un vrai pion, que d’être en tout et partout un pion déguisé. »
Quiconque a trempé dans l’air de l’École, en est imprégné pour la vie. Le cerveau en garde une odeur fade et moisie de professorat; et ce sont, quand même et toujours, des attitudes rêches, des besoins de férule, de sourdes envies impuissantes de vieux garçons qui ont raté la femme. Lorsque ces gaillardslà sont spirituels et hardis, qu’ils trouvent des idées neuves, ce qui leur arrive parfois, ils les coupent en sipetits morceaux ou les déforment si bien par le tour pédagogique de leur esprit, qu’ils les rendent inacceptables. Ils ne sont pas, ils ne peuvent pas être originaux, parce qu’ils ogt poussé dans une fumure particulière. Si vous semez des professeurs, vous ne récolterez jamais des créateurs.
L’exemple de M. Taine lui même ne dément pas le fait. Certes, M. Taine est de tous ses anciens condisciples le tempérament le plus personnel, un penseur qui a formulé une doctrine, un philosophe qui écrit souvent avec la passion nerveuse d’un artiste. Mais voyez comme la robe du professeur l’a mangé et réduit. Il a cru la jeter au fossé, dans le libre élan de ses premières œuvres ; et elle lui est restée collée, aux épaules, elle a peu à peu étouffé ses audaces, elle a fait un académicien timoré, un trembleur de la philosophie, un équilibriste de la critique, de cet esprit investigateur que nous avons salué au début ainsi qu’un des chefs de l’évolution moderne. Aujourd’hui, retiré dans l’histoire comme un rat inquiet, il voit 89 à travers notre Commune de 71, en
homme de cabinet que l’émeute de la rue a terrifié. Il finira comme un pion.
Et M. Sarcey, ce professeur qui, depuis vingt ans, je crois, baigne dans les chaudes voluptés de nos t’iéâtres? On pourrait croire que celui-là s’est dégourdi, parmi tant de petites femmes, sous l’ardeur des lustres, au milieu de cet air parisien qui aurait dû le griser. Eh bien! pas du tout : il appelle les dames « mon enfant »; il professe, plein de bon sens dans sa cuisine courante de critique dramatique, d’une pesanteur incroyable et d’un horizon brusquement borné, lorsqu’il s’attaque à des idées générales ou à des questions d’art. Sa vraie gloire est d’être un pion.
Et M. About, dont l’École a mangé l’esprit, comme ellea mangé l’audace de M. Taine ; ce pauvre M. About qui, blessé d’avoir lu quelque part que le romancier était mort en lui, a eu la malencontreuse idée de vouloir nous prouver le contraire, en écrivant son Roman d'un brave homme ? Et M. Weiss, ce politique fin comme un cheveu, dont les opinions sont si difficiles à démêler, ce dilettante de tous les régimes, ce littérateur aussi indécis que remarquable, qui est resté en tout un professeur de Faculté? Et ce malheureux Prévost-Paradol, gorgé de sucreries par les doctrinaires, assis tout enfant sur les genoux de la vieille Académie, dont.le talent bien tenu a inquiété l’Empire et qui est mort de l’Empire? Des pions, tous des pions, rien que des pions !
Je ne nomme que les Normaliens en vue. Il fau» drait un volume pour les citer tous. Ils peuplent les lettres, le journalisme, les Chambres, qu’ils émiettent, avec un bruit discret de souris. C’est une aimée
NOTRE ÉCOLE NORMALE
en marche. Et ils s’entassent par couche, les jeunes sur les vieux, chaque année lâchant ses recrues. Sur M. Sarcey, il y a M. Bigot, et sur M. Bigot, il y a M. Gaucher. Vous connaissez sans doute M. Bigot, un esprit distingué et gris, toutes les qualités et pas un accent. Mais vous ne connaissez certainement pas M. Gaucher, et c’est dommage, car celui-là est la nullité littéraire étalant son pédantisme le plus désagréable, la bile du professorat s’éjaculant en phrases livides, dans des articles maussades d’impuissant. Des pions, tous des pions, rien que des pions 1
Et les jeunes n’ont pas peur! Cette fatalité de Ja férule, cet avortement de l’originalité chez leurs aînés, au lieu de les faire réfléchir, semble les exciter au contraire. Ils se jettent dans la presse, dans les lettres, dans la politique, l’estampille à l’épaule, conquérant le monde par la force de la médiocrité jointe à la force des idées toutes faites.
D’ailleurs, la fameuse franc-maçonnerie de l’École leur évite les longs combats du début, qui les décourageraient. Ils ont eu des prix au concours général, ils sont célèbres comme des enfants prodiges, avant d’être nés à la vie parisienne. A peine ont-ils écrit un bout d’article, qu’on parle déjà de leur style. N’ont-ils pas tout appris, ne sortent-ils pas.de « notre École Normale»? M. Sarcey, par exemple, les traite tout de suite d’écrivains, avec une affection paternelle, lui qui a de si beaux dédains pour les jeunes poètes. Tuez-vous pendant dix ans à fouiller la langue dans des œuvres personnelles, apporte*
TJ NE CAMPAGNE.
une nature nerveuse et exquise d’artiste, M. Sarcey ne s’en apercevra pas ; mais ayez seulement épelé l’alphabet à l’Écuie, écrivez dans le style neutre de l’endroit, et du coup M. Sarcey comprend et retire son chapeau.
Ne vient-on pas de faire un écrivain du jeune M. Ganderax? Certes, ce débutant est très sympathique, pour employer le mot banal; mais il faut bien dire que ses débuts sont fort ordinaires et doivent même causer de l’inquiétude sur son originalité future. Il a publié dans le Gaulois des chroniques médiocres, prétentieuses et ternes, sous le pseudonyme de Mortsauf, je crois; il a fait au Parlement de la critique dramatique quelconque ; enfin, il vient de donner au Gymnase une pièce : Miss Fanfare , dont l’insuccès ne prouve rien, mais dont la formule vieillie, empruntée à M. Dumas fils, indique clairement un manque radical d’originalité propre. Et, n’importe ! voilà M. Ganderax lancé par les anciens de l’École; on amortit sa chute, on le relève homme de style. Ah ! monsieur, comme il écrit bien ! que de finesse! que d’esprit! On va jusqu’à citer Voltaire. M. Ganderax, allons donc! C’est un jeune pion émancipé, qui, à cinquante ans, sera un pion aigri et insupportable.
L’histoire du jeune M. Reinach est la même. Encore un écrivain, celui-là, comme on en fabrique à la douzaine, là-bas, derrière le Panthéon. Il met Voltaire dans sa poche, quand il va dans le monde, et le sort devant les dames. Voltaire, madame, ahl Voltaire! C’est une phrase mécanique qu’on lui a apprise. Et il fait évidemment profession de mépriser les écrivains d’aujourd’hui, car on lui a enseigné
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le mépris de notre philosophie et de notre art* Tandis que M. Ganderax se mettait derrière M. Dumas, lui se mettait derrière M. Gambetta. On sait le scandale de sa querelle avecM. Rochefort. Il fut célèbre huit jours. C’était une faute. Le voilà simplement redevenu un écrivain pour M. Sarcey. Certes, la littérature devrait de la reconnaissance à M. Gambetta, s’il faisait un sous-préfet du jeune M. Reinach. Ce serait un pion de moins, et un pion qui se montrera féroce dans vingt ans, pour ceux de nos pauvres enfants qui commettront le crime d’écrire des œuvres vivantes.
Tôt ou tard, il faudra causer une bonne fois du style, avec ces pions de l’École Normale. Je sais que le sujet a été discuté cet hiver, dans un dîner où se trouvait M. Sarcey, en compagnie d’autres Normaliens. Si je le nomme, ce dont je lui demande pardon, c’est pour ne pas sembler me battre contre des moulins à vent.
Donc, voilà des gaillards qui ont entre eux des sourires d’intelligence. Ils clignent l’œil, pincent la bouche, comme pour dire : «Le style, mais nous avons appris ca! C’est un monsieur de notre connaissance! » Et ils s’installent carrément dans ce qu’on leur a seriné. Le style, c’est ceci, c’est cela. Ils branchent comme des bottiers, dans une société où l’on viendrait à parler de bottes. Au fond, ils paraissent même en avoir le droit, car ils devraient être très forts, puisqu’on s’imagine leur avoir* enseigné, dans nos classiques, le moyen immanquable
de l’être. Pendant deux ans, on leur a montré à faire des bottes, ils ont la prétention de savoir les faire à la perfection, comme pas un bottier du dehors, pas un bottier marron ne saurait les établir.
Ils partent de là, et ils nient carrément le style chez Flaubert et les Concourt. M. Sarcey n’a compris Victor Hugo qu’il y a quatre ou cinq ans; il est vrai que, depuis, il y met une telle fureur d’enthousiasme, sans doute pour rattraper le temps perdu, qu’il accepte tout, aussi peu critique dans l’admiration que dans la négation. Aujourd’hui, dans l'œuvre de Flaubert, M. Sarcey en est à admettre seulement Madame Bovary ; le reste lui échappe. Quant aux Goncourt, ils auraient écrit en chinois, que M. Sarcey les entendrait certainement davantage. Pour lui, ça n’existe pas, il le déclare carrément. Comprenez que ça n’existe pas pour toute « notre École Normale ».
Et je vous épargne les arguments, tels que ceuxci : les règles, la langue immuable, la confusion des genres, etc. Remarquez qu’il ne s’agit pas d’aimer, mais de comprendre. J’accorde que, par goût, on veuille s’en tenir à la langue de Voltaire, claire et sèche; et même je crois que nous ferions bien de boire à cette source française, dans notre griserie de mots actuelle. Mais qu’on ne se cabre pas devant l’évolution qui s’est produite dans notre littérature, qu’on ait l’intelligence assez large pour accepter, au moins à titre de fait acquis, la langue nerveuse et vivante de nos artistes contemporains, ce style où sont entrés les sons, les clartés, les odeurs, toute une notation nouvelle de la vie. Ne pas sentir cela, ne pas vibrer à cette langue, même quand on la re-
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doute, c’est avoir l’épiderme d’une épaisseur de cuir.
Je me rappelle une autre théorie d’un Normalien. Dans un salon, il établissait deux genres de littérature : la littérature naturelle et la littérature voulue. Par exemple, il disait : « Flaubert a voulu faire Madame Bovary , et à force de volonté il l’a faite. J’en ferais autant, si je le voulais. L’exquis, c’est le naturel, c’est de ne pas vouloir faire un chef-d’œuvre et d’en faire un, comme l’abbé Prévost a fait Manon Lescaut. » Appliquez donc cette jolie théorie aux chefs-d’œuvre de toutes les littératures , et vous verrez ce qu’il en restera. Il n’y a là qu’un de ces paradoxes chers aux esprits d’une naïveté compliquée. D’ailleurs, ce Normalien a bien tort de ne pas vouloir faire une Madame Bovary ; cela serait plus utile à sa gloire que toute la littérature inutile qu’il fait sans vouloir la faire, ce qui est au fond sa seule excuse.
En somme, « notre École Normale » peut être une excellente pépinière de professeurs. On y apprend beaucoup, et je crois qu’il serait bon d’y passer, comme préparation au métier d’écrivain, s’il n’y régnait un mauvais air pour la personnalité. Mais que les professeurs en rupture de ban qui se jettent dans la littérature, se persuadent bien qu’ils ne savent rien, du moment où ils posent les pieds sur le pave des rues Ce n’est pas avec des règles apprises, des auteurs classiques étudiés, une syntaxe et une rhétorique enfoncées à coups de férule dans le crâne, qu’on se fait un style original. On apporte son style comme on apporte son tempérament ; il faut sentir puissamment pour rendre avec intensité. Une langue se transforme sans cesse et elle n’est
jamais que l’expression vivante de la société du moment, fixée dans les œuvres des écrivains qui ont le plus fortement senti et rendu cette société.
Je conclus. M. Sarcey et les autres, qui ont appris le style, me semblent radicalement l’ignorer, tellement ils en parlent d’une façon étrange. Ils l’embaument, ils le placent dans des recettes. Quand ils vont se mettre à écrire, ils passent leur style, comme on passe un habit. Et quelle pauvreté, quelles incorrections, quelle fâcheuse langue, dure et morte, sentant le renfermé des Académies de province !
Se doutent-ils que Gustave Flaubert s’est suicidé à refaire ses phrases? Se doutent-ils que Jules de Concourt est mort, lui aussi, de ce travail acharné? qu’Edmond de Goncourt, qu’Alphonse Daudet, que nous tous, passons des journées sur une page? que nous nous tuons, à vouloir la perfection, la flamme, la vie du style? Et ils ne nous sentent pas, et ils nous nient, et ils se poussent du coude, en gens entendus qui connaissent les bons crus du style et qui en ont dans leur cave. C’est ce qui m’enrage. Mais vous ne savez pas écrire, mais vous ne savez ce que vous faites, mais vous n’aurez jamais le courage d’en mourir ! Tous des pions, rien que des pions !
Enfermez-vous donc, écrivez une œuvre, tâchez d’y mettre votre sang, rendez-vous très malades, et nous causerons du style ensuite l
CEARD ET HUYSMANS
Avez-vous étudié parfois comment les légendes se forment? Il y a là une végétation particulière de la bêtise et de la paresse humaines. Dans notre monde surtout, dans le monde du livre, du théâtre et du journal, c’est miracle comme on habille tout homme nouveau qui se produit. Les reporters partent avec un fort bagage de renseignements erronés ; les chroniqueurs viennent à la suite, gâtant encore ces premiers mensonges pour en tirer le plus de drôlerie possible ; enfin, la masse galope dans l’ornière creusée, amplifiant toujours, donnant aux légendes les plus foliés une solidité indestructible.
Justement, depuis quelques années, j’assiste à la lente éclosion d’une légende. C’est un bel exemple qui pousse sous mes yeux, ians des conditions très curieuses. Il s’est rencontré cinq jeunes écrivains, J. -K. Huysmans, Henry Céard, "Guy de Maupassant, Léon Hennique et Paul Alexis, que la vie littéraire a rapprochés et qui se sont retrouvés un soir chez moi, comme chez un frère aîné. Et voilà que peu à peu.
sans les connaître le moins du monde, sans lire leurs premières pages, uniquement pour égayer les abonnés, reporters et chroniqueurs ont fait d’eux je ne sais quels grotesques fantoches de disciples à plat ventre dans l’ordure. Un plaisantin à court de copie a donné la note : tout le monde a suivi, les gens graves aussi bien que les blagueurs.
Donc, selon la légende, les cinq jeunes écrivains se ressemblent : cinq abstractions, cinq têtes taillées dans le même bois. L’opinion est faite, il y a des phrases pour les juger, sans distinction d’œuvre ni de signature. Et le stupéfiant de l’affaire, c’est que tous cinq diffèrent radicalement de tempérament, c’est qu’en dehors des questions générales, pas un des cinq n’a les mêmes sentiments ni les mêmes idées.
Un jour, il faudra que je raconte cette aventure, ce cas si caractéristique de notre histoire littéraire. Mais, en attendant, puisqu’une occasion se présente, je parlerai de J. -K. Huysmans et d’Henry Céard, j’esquisserai d’un trait ces deux physionomies littéraires si différentes, ces deux prétendus élèves qui compteront parmi les maîtres originaux de demain. Huysmans a publié récemment un roman : En ménage ; Céard donne cette semaine son roman de début: Une belle journée . Voyons-les donc à l’œuvre et jugeons les, au lieu de les plaisanter et de les injurier.
Huysmans a derrière lui plusieurs volumes : le Dra geoir aux épices , Marthe, les Sœurs Vatnrd . C’est un artiste tout formé, un tempérament qui a donné sa
CÉARD ET HUYSMANS
note personnelle, et dont un critique de quelaue fiair aurait pu déjà faire une étude documentée et exacte. Ah bien ! oui, si vous croyez que nos bons critiques d’aujourd’hui se soucient des documents 1 Ils ne lisent pas toujours les livres dont ils parlent; et, quand ils les lisent, ils ne prennent pas la peine de les comprendre.
On vous a dit, par exemple, que le romancier Huysmans était un écrivain de la dernière grossièreté, piquant de sa plume les immondices de la langue, se plaisant dans tout ce que l’art a de plus crapuleux. On vous l’a montré coiffé d’une casquette, vêtu d’une blouse sale, vidant les fosses de la littérature. Dans tout le roman des Sœu?'s Vatard , on n'a vu que les fameuses « pisses de chat » qui se trouvent à la troisième ou quatrième page ; pas un critique n’est allé plus loin, et tous se sont répétés. La légende s'est faite, Huysmans — excusez le mot — écrit comme un cochon.
Eh bien! il arrive que justement Huysmans est un raffiné de la langue, un des stylistes les plus précieux, les plus délicats que nous ayons. Il a outré encore le rendu intense de ses aînés, il est allé plus avant dans la curiosité des tournures, dans la vie tourmentée des images, dans la traduction nerveuse des choses et des êtres. Voilà les beaux coups de notre critique; à chaque pas, elle se casse le nez; quand elle déclare : « Cet homme ne sait pas écrire », dites-vous immédiatement : « Diable! voilà un fin styliste ! »
Huysmans, d’origine hollandaise, apporte dans nos lettres françaises un tempérament de grand coloriste, qui rappelle les Rembrandt et les Rubens. C’est une
des visions les plus colorées que je connaisse, ua vie entre en lui, pas les yeux ; il traduit tout en images, il est le poète excessif de la sensation. Le traiter d’écrivain grossier est une bêtise colossale, car s’il descend dans la rue, il la voit toute flambante de vie, il en parle en artiste passionné, que la lumière grise. Rien de lourd, de commun ; au contraire, son défaut est le rare, l’exquis, l’exceptionnel. Il raffine trop, il tourmente et travaille tro*> ses phrases comme des bijoux.
Sans doute, il est dans la matière, ainsi que tous les peintres. Il voit la bête chez l’homme, en observateur qui ne va pas au delà du document. Il y a peu d’analyse dans ses livres, on n’y trouve guère que des tableaux. La psychologie passe au second plan, ou parfois même manque tout à fait. Ce n’est qu’une puissante évocation du réel, tout ce qu’il a senti et tout ce qu’il a vu, aboutissant à de cruelles conclusions, à notre néant et à notre misère, sans que le romancier ait songé un instant à se poser en moraliste.
Mais allez donc faire comprendre aux pions de l’École Normale dont je parlais l’autre jour, qu’il y a plus de réelle philosophie et de style vécu chez Huysmans que dans toutes leurs doctes personnes réunies ! Ces patauds de la férule ont la peau littéraire trop dure.
Voici En ménage , la dernière œuvre du jeune romancier. Ce n’est qu’une page de la vie, la plus banale et la plus poignante. Une nuit, en rentrant, un
CÉARD ET HUYSMANS
mari trouve sa femme en flagrant délit d’adultère. Il ne tue ni le monsieur ni la dame, s’en va, reprend son existence de garçon, retombe dans les mêmes maîtresses. Puis, un soir que sa femme s’est présentée pour causer d’intérêts communs, tous deux restent étranglés d’émotion et se remettent ensemble. L’éternelle souffrance et l’éternelle bêtise de la vie recommencent.
Je ne connais pas de sujet plus profondément humain, dans sa simplicité. Nos joies et nos souffrances tiennent là. Tel est le train moyen de l’existence. Inventez des héros, promenez d’Artagnan par le monde, faites sangloter Claude Frollo de concupiscence devant la Esméralda, lamentez-vous avec Lélia sur les sommets de la passion romantique : vous remuerez à coup sûr moins d’humanité. Notre roman ne séduit plus comme un rêve de l’imagination ; il passionne et bouleverse, car il est fait de notre chair et de notre sang.
Prenez ce ménage, Berthe et André. La femme est une bourgeoise chlorotique, qui tombe aux bra» d’un amant par sottise, sans un désir; du reste, lorsqu’elle veut se réfugier chez lui, l’amant s’épouvante et rompt tout net. Quant au mari, il tâche de se rattraper à l’existence par toutes sortes de calculs égoïstes, travaillé au fond de souffrances sourdes. Il reprend sa vieille bonne Mélanie, s’efforce de sentir le bonheur de la liberté et de la solitude, puis est reconquis fatalement par la femme, qu’il avait cru chasser. Ce n’est plus lajemme légitime; ce sont des femmes ' de hasard, jusqu’au jour où Jeanne, une maîtresse de jadis, le ramène au ménage, à tous les «oucis de le, vie à deux. Alors, à quoi bon quitter
l’une, pour retrouver l’autre? Lorsque Jeanne part, c’est un écroulement. André n’a qu’à se remettre avec Berthe. Il est aussi avancé que le matin où il a quitté la maison conjugale, furieux et hébété sous l’injure de l’adultère; seulement, il a derrière lui un peu plus de douleur et de boue. Logique féroce, conclusion terrible, dans sa bonhomie.
Huysmans a montré les faits, plus qu’il ne les a analysés. Il les a montrés avec sa puissance d’évocation, avec sa furie de style. Certaines pages sont absolument d’un grand écrivain. D’autres, celles où les deux amis, André et Cyprien, évoquent leurs souvenirs de collège, ont une passion et une colère qui montent jusqu’à l’éloquence. Tout l’épisode de la petite Jeanne est d’une délicatesse exquise dans la sensualité. Et que de coins curieux, que d’observations notées d’un trait définitif, quel sens profond de notre Paris moderne, sans compter l’admirable scène de la fin, la réconciliation d’André et de Berthe, où sanglote la nécessité lâche du bonheur, la chair bête, éperdue et frissonnante de l’homme et de la femme !
Littérature morbide, dira-t-on. Oui, peut-être. Il y a là une recherche du cas pathologique, un goût pour les plaies humaines. Mais ce que personne ne veut voir, c’est que, si le romancier va à la bêle dans l’homme, l’artiste est un sensitif des plus délicats et un merveilleux ouvrier de la langue.
Avec Henry Céard, nous entrons en pleine psychologie. C’est le produit d’une race différente, c’est
CÉARD ET HUYSMANS
un crâne d’une autre structure. Il peut avoir avec Huysmans une instruction commune, des lectures et des conversations qui les ont rapprochés ; leurs tempéraments n’en restent pas moins très distincts, presque opposés.
Géard est un enfant de Paris, grandi dans le calme d’une famille bourgeoise, venue de province avant sa naissance. Pendant quelque temps, il a fait de la médecine. Il a été touché par la science, il en a gardé un besoin de logique, tout en montrant un fond de scepticisme sur la certitude des vérités acquises. C’est un observateur et un expérimentateur qui considère la méthode scientifique comme la seule digne d’un esprit raisonnable, mais qui s’attend aux déconvenues et qui doute fort du bonheur final de l’humanité. Il y a là un trait général de sa génération : nos sciences commençantes font des sceptiques, mais des sceptiques braves, décidés à aller jusqu’au bout des faits.
L’artiste passe au second plan, le psychologue vient au premier. Géard a lu Flaubert et les Goncourt; comme Huysmans, dans l’admiration de ses premières lectures, il leur a pris de leur rhétorique, de leurs procédés d’observation et de style. Mais ce n’est plus la vision ni le rendu excessifs, devenus si personnels chez Huysmans ; c’est au contraire un besoin d’équilibre, une marche plus lourde et plus solide à la fois. Certes, les paysages abondent, les descriptions encombrent encore bien des pages ; seulement, l’histoire des idées domine, les personnes dévident la continuelle analyse de leur cerveau. Géard est beaucoup plus dans la mécanique de l’âme que dans l’évocation des choses.
Aussi est-il un critique de la plus fine pénétration. Il a donné à des journaux des études remarquables, qui n’ont manqué que d’un grand public pour avoir du retentissement. Il sait beaucoup et a la passion de démonter tout ce qui passe à portée de sa main. Même l’écueil est là pour lui, dans l’amour de la mécanique, dans l’idéologie ; car il lui arrive de construire plus avec sa tête qu’avec ses sens, et ce sont toujours, dans un roman surtout, des constructions inquiétantes, plus voulues que réelles.
Dire qu’il s’est trouvé des gaillards pour le mettre dans un même sac avec Huysmans 1 Ah ! les braves gens, comme ils nous amusent 1
Une belle journée est un début remarquable. Du premier coup, Géard a donné la note la plus extrême, dans la simplicité que nous avons cherchée, nous tous ses aînés en littérature. On nous accuse de manquer d’imagination, ce qui est possible; en tout cas, nous ne cherchons pas l’imagination, nous choisissons des histoires toutes nues, des faits simples, apportant dans leur simplicité même le plus d’humanité possible. Eh bien I je crois réellement qu’il sera difficile désormais de dépasser Céard, d’écrire tout un volume avec un fait plus simple. Les bons critiques vont certainement croire à une gageure.
Madame Duhamain, la femme d’un architecte, femme honnête, d’une intelligence moyenne, donne un jour, dans une crise d’ennui et de désirs, un rendez-vous à un voisin, M. Trudon, un monsieur
CËARD ET HUYSMANS.
qui fait du commerce. Donc, un dimanche que son mari est absent, elle va à ce rendez-vous, sur le pont de Bercy, accepte un déjeuner au restaurant des Marronniers, résiste à M. Trudon, qui peu à peu la répugne et l’exaspère. La pluie, un orage brusque, les relient toute la journée dans le cabinet particulier, pleins de malaise, s’ennuyant à mourir. Puis, dans le fiacre qui les ramène, ils retrouvent leurs désirs, très attendris au moment de se quitter. Madame Duhamain rentre, se glisse sous le drap auprès de son mari qu’elle a trouvé couché, et rêve dans l’obscurité, en ententant marcher à l’étage supérieur Trudon, qui, furieux de sa résistance, est rentré avec une femme ramassée au coin d’une rue.
Quoi, c’est tout ? Oui, absolument tout. Mais alors l’auteur s’est moqué du public ? Il ne s’en est pas plus moqué qu’il n’a voulu le satisfaire. Je crois qu’il s’estdemandé bonnement si, del’aventurela plus banale, il ne serait pas possible de tirer de l’intérêt, de dégager une émotion profondément humaine. Et il a réussi à mettre, dans cette aventure si plate de madame Duhamain, tout le roman de la bourgeoise qui, un jour de bêtise, veut tâter de la passion et qui retombe au train-train de son ménage, heureuse de cet adultère manqué.
Étudiez cette œuvre, suivez-en l’analyse délicate et profonde. C’est un traité de psychologie, exposé dans les menus faits de l’existence. La crise part des premières entrevues de Trudon et de madame Duhamain; tout est noté avec un soin extrême, le bal où ils se rencontrent, le rendez-vous donné, l’attente sur le pont de Bercy, puis ce long emprisonnemen
forcé dans le cabinet du restaurant, où, loin de goûter les joies rêvées, ils arrivent à une souffrance insupportable ; ce qui est très moral par parenthèse, et d’une leçon très fortepourles bourgeoises queles romans de MM. Feuillet et Cherbuliez conduisent à deux doigts de l’adultère. Mais le morceau qui m’a le plus frappé, l’analyse de premier ordre est celle qui montre ma* dame Duhamain et Trudon alanguis dans le fiacre, las de la faute qu’ils n’ont pas commise, la poitrine serrée à la pensée qu’ils vont se séparer, après cette abominable après-midi qui a désormais la douceui d’un souvenir. Toutes nos larmes sont là, toutes nos larmes pour nos pauvres bonheurs, emportés à chaque minute, dans l’horreur frissonnante du plus jamais.
Et quelle fin d’une banalité effroyable : madame Duhamain de retour dans le lit conjugal, près de son mari qui ronfle, et écoutant sur sa tête le beau Trudon finir la journée avec une maîtresse de rencontre l C’est ici, sans phrases, par la simple exposition des faits, un des réquisitoires les plus éloquents qu’on ait lancé contre Fimbécillité de certains adultères bourgeois. Céard a débuté par une œuvre qu’ marquera, je le dis sans crainte de me tromper ; car cette œuvre est d une philosophie nette et d un accent personnel. Elle arrive comme une note extrême, ce qui la met à part, très en vue.
Maintenant, je m’attends bien à ce que la légende fonctionne. Céard etHuysmans vont avec Hennique, Alexis et Maupassant. J’étudierai ceux-ci un autre
CÉARD ET HUYSMANS
jour, sans espérer faire d’un coup revenir Ta foule sur les jugements tout faits qu’elle a pris dans les journaux.
D'ailleurs, l’avenir est à mes jeunes amis. Qu’il» travaillent, on les connaîtra.
NOS HOMMES D’ESPRIT
Nous sommes très fiers en France de nos hommes d’esprit. Ils sont une des curiosités de la nation, une des gloires de Paris, comme le pâté aux alouettes est la gloire de Pithiviers. Notre théâtre a popularisé l’homme d’esprit français, grand faiseur de mots, qui garde des grâces de ténor dans toutes les fortunes et sous tous les climats, à Bruxelles ou à Pékin, chez les Lapons ou chez les Gafres.
Mais, depuis itne cinquantaine d’années, le développement considérable de la petite presse a surtout fait pousser toute une race d’hommes d’esprit. Du jour où il a fallu cuisiner les informations à une sauce aimable, amuser les lecteurs par le tour plaisant donné aux faits de la chronique quotidienne, il s’est créé forcément une situation nouvelle dans le journalisme, celle des hommes d’esprit fonctionnant à ce seul titre, vendant de l’esprit comme on vend de la science et du bon sens. Ah ! oui, un tel, il a de l’esprit ! Et c’est uniquement sa raison d’être.
Certes, ce sont des gens utiles dans les journaux,
NOS HOMMES D’ESPRIT
dont la note gaie est fort agréable au pubuc et qui aident à répandre le goût de la lecture. J’en connais même quelques-uns qui ont manqué avoir du talent. Seulement, je voudrais bien qu’ils ne sortissent jamais de leur spécialité; puisqu’ils ont de l’esprit, qu'ils tâchent de faire de l’esprit, mais qu’ils ne se risquent pas dans la critique, dans les questions générales, difficiles à égayer; car ils y perdent pied dès la seconde phrase, et rien n’est plus irritant ni plus douloureux que cette blague parisienne, mirlitonnant à faux sur des sujets où il n’y a pas le plus petit mot pour rire.
Par exemple, voici M. Aurélien Scholl. Il me fait l’honneur de s’occuper souvent de moi dans ses chroniques. Je me permettrai de le nommer aujourd’hui, et si je ne puis y mettre l’esprit qu’il me refuse évidemment, j’abuserai au moins de mon avantage d’homme lourd pour être poli.
Les meilleurs amis de M. Scholl prennent des airs affligés, lorsqu’ils parlent du talent de poète, de romancier et d’auteur dramatique qu’il aurait pu avoir. Savez-vous qu’il a écrit des vers comme tout le monde, des romans et des pièces qui ne sont pas plus mauvais que d’autres ? Seulement, il me paraît dangereux d’insinuer que le journalisme l’a tué, car il ne vaut réellement que comme journaliste, et je ne vois pas trop ce qu’il resterait de son bagage, si l’on en retranchait les nouvelles à la main qui ont fait sa réputation.
J’ai lu ses ver* et ses romans, j’ai vu ses pièces :
c’est bien médiocre. Il n’a tenu sa petite place, dans ces vingt dernières années, que par sa verve batailleuse. Il est généralement exquis en dix lignes, bon quelquefois en cinquante, toujours ordinaire en cent. S'il se lance dans un article de fond, il devient détestable. Tâchez de lire les chroniques sérieuses qu’il risque sur des questions politiques, philosophiques ou littéraires; c’est d’une lourdeur, d’une confusion où l’on sent toute la misère, tout le néant de notre fameux homme d’esprit, voulant se battre avec une Mée. Pour être à l’aise, pour retrouver sa souplesse et faire plaisir aux lecteurs, il doit retourner à son turlututu, à ses anciens échos, qu’il a l’unique tort de trop souvent repêcher dans ses tiroirs. Dame ! on finit par se vider, à un pareil métier d’amuseur.
L’idée est la grande ennemie des hommes d’esprit. On ne plaisante pas avec l’idée ; s’ils résistent, elle passe sur eux et les écrase ; s’ils veulent la servir, ils restent tout petits, les mains maladroites, sans force. C’est bien pour cela qu’ils se trouvent condamnés aux paradoxes à perpétuité, à la blague qui exagère et qui déforme tout. Dès qu’ils cessent de blaguer, ils ne sont plus que des bourgeois dévoyés. Je parle bien entendu de nos petits journalistes, de nos hommes d’esprit qui n’ont que de l’esprit, dans le sens drôle du mot, et qui ne le poussent pas jusqu’au génie comme Voltaire.
Mon Dieu! oui, M.Schoilest un bourgeois dévoyé. Il peut avoir l’esprit du mot, il n’a certainement pas la haute et libre allure de l’intelligence. Toutes les fois qu’il a abordé un sujet grave, je l’ai vu répéter des lieux communs, s’enfoncer en pleine banalité jusqu’aux épaules. Je ne connais pas, dans le domaine
NOS HOMMES D’ESPRIT
de la pensée, d’homme plus ordinaire, de cerveau plus épais, que ce cavalier élégant et spirituel de l’anecdote. On se tromperait souvent, si Ton voulait juger, sur la mine, de l’aristocratie littéraire : tel qui passe, avec des petites phrases légères et fringantes, n’est au fond qu’un pataud; tel qui s’en va carrément, en brave homme aux chaussures solides, a la tête dans les étoiles.
Mais ce qui est d’une particularité plus amusante, c’est que M. Scholl, ce pourfendeur dont les jeunes iournalistes se font peur entre eux, est certainement au fond un élégiaque, une âme tendre et sensible. Il aime les petites fleurs et les papillons. Le poète gobeur a persisté chez le sceptique féroce de la nouvelle à la main. Lui, qui a marché sur tant de vilenies, dans sa guerre d’épigrammes, est pris de brusques nausées, quand il parle de la littérature naturaliste, par exemple. Sa conscience et sa pudeur sont blessées, il a des indignations de bon épicier dont on veut pervertir la fille. Pur regain de poésie, évidemment.
Le voilà donc homme d’esprit, sans rien par dessous. Quand il est spirituel, tout va bien, on n’est pas en droit de lui demander autre chose. Mais, quand il ne l’est pas, cela devient simplement funèbre.
Je suis mauvais juge sans doute, car on sait que je n’ai pas d’esprit, et d’autre part M. Scholl exerce le sien à tâcher de me rendre ridicule, ce qui m’empêche peut-être'de le goûter comme il convient.
Aussi, me défiant de mon appréciation, vais-je le prendre lui-même pour juge.
Par^exemple, il a écrit dernièrement un article, dans lequel il parodiait l’étude que j’ai donnée ici sur Huysmans et Géard. Dès la première ligne, il trouve énormément spirituel de défigurer leurs noms et de les appeler Ghouya et Boulou. Voyons, mon* sieur, rentrez un instant en vous-même, dites moi si vous trouvez cela vraiment drôle ? Ne vous gênez pas: si vous le trouvez drôle, dites-le, pour que nous sachions au moins une bonne fois quelles sont vos idées sur l’esprit.
Dans mon article, j'avais dit que Géard était un tempérament équilibré. M. Scholl arrange ainsi la phrase, pour la rendre extrêmement piquante: « Il y a chez lui un besoin d’équilibre, surtout le soir. » D’abord, on ne comprend pas ; puis, on se doute qu’il y a là une fine accusation d’ivrognerie quotidienne. Monsieur, la main sur la conscience, est-ce drôle ? Encore un coup, parlez librement, ayez le courage de votre goût littéraire. Si vous trouvez ça drôle, dites-le bien haut, dites-le de façon à ce que personne ne l’ignore.
Plus bas, M. Scholl lâche ce délicat jeu de mots : « Je m’en tiens les côtes de Bretagne. » Très joli. Je ne sais si ça fait rire les bons lecteurs; moi, ça me fait pleurer. Cette ânerie du Tintamarre est-elle drôle, monsieur ? Non, n’est-ce pas ? Vous me l’abandonnez. Mais alors où est-ce drôle, mon Dieu? Il faut pourtant que ce soit drôle.
Je trouve une phrase que je ne comprends pas : a On dit que nous manquons d’imagination, c’est possible, mais faute de personnages, nous mettons
NOS HOMMES D’ESPRIT
beaucoup d’humanité dans nos récits. » Cela est certainement très fin, car cela m’échappe. Ajoutez que c’est écrit en savoyard. Que peut bien vouloir dire « faute de personnages »? Enfin, ce n’est pas encore ça qui est drôle. Passons.
Cette fois, je crois y être. Voici la perle de l’article, l’essence de l’esprit, le mot destiné à faire le tour des cafés du boulevard. 11 s’agit de ma personne. « Physiquement, il a trouvé la quadrature du cercle : r’est sa tête, un fromage de Hollande incrusté dans une pierre de taille. » Mon Dieu! l’image ne me blesse pas outre mesure. Les gens d’esprit du journalisme m’ont comparé déjà à des choses si sales, que le fromage de Hollande me laisse sans répugnance; il me flatte même. Mais, en vérité, ce fromage esL il drôle? Vous, monsieur, qui avez imaginé cette comparaison spirituelle, digne de Chamfort auquel on vous compare, étudiez-la donc de près, maintenant que vous n’êtes plus dans le feu sacré de l’inspiration, et avouez-moi franchement, de confrère à confrère, ce que vous pensez de ce fromage incrusté dans cette pierre de taille. Il n’est pas drôle, avouez donc qu’il n’est pas drôle !
Eh bien ! voilà la qualité de cet esprit. Il est à fleur de mots, il va du coq-à-l’âne à l’amphigouri. Sa drôlerie ne porte que sur une poignée de Parisiens oisifs, et elle vit au plus l’espace d’un matin. Parfois, on me répète en pouffant de rire le mot d’un chroniqueur, dont Paris se tord jusqu’au soir; je reste glacé, je n’ai pas le sens de ce rire-là. Mais si je répète le mot deux ou trois jours plus tard, on est tout aussi glacé que moi, on ne comprend plus. Cet esprit, c’est le tic nerveux qui agit sur la bêtise d’une
foule, c’est le refrain idiot qui s’empare de tous po une semaine. Rien n’est au fond plus vide ni plus sot. Et le pis est que, lorsqu’un journaliste a été sacré homgae d’esprit, il peut lâcher toutes les pauvretés imaginables : tant de gens s’ennuient d’euxmêmes, qu’il s’en trouve toujours quelques-uns pour se pâmer. Ah! grand Dieu! non, ce n’est pas drôle ! C’est triste à pleurer.
Et j’élargis la question, car je n’entends nullement m’acharner contre M. Scholl, avec lequel j’ai eu des rapports fort courtois, pendant les quelques mois qu’il a été rédacteur en chef du Voltaire. Je parle de tous les amuseurs du journalisme; je dis qu’ils font souvent une mauvaise besogne, lorsqu’ils cherchent, par besoin de métier, à ridiculiser les choses les plus courageuses du monde.
Oui, c’est là mon plus grave reproche. Nos hommes d’esprit n’ont pas la bravoure philosophique et littéraire. Jamais vous n’en verrez un défendre un novateur, marcher en arant d’une idée. Et cela s’explique aisément : nos hommes d’esprit sont forcés, par leur rôle même d’amuseurs, de se mettre toujours derrière la foule, car ils doivent faire rire le plus grand nombre. Ce sont les forçats de la gaieté universelle. Dès lors, ils ont toutes sortes de ménagements à prendre, il faut qu’ils se fassent bêtes à plaisir. Gomme la foule aime à rire des nouveautés, des héroïsmes de l’intelligence, ils la grattent à cet endroit, ils tapent sur les tempéraments originaux qui se produisent, pour la plus
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grande hilarité du public bourgeois. A Jérusalem, les hommes d’esprit du temps ont dû écrire des nouvelles à la main contre le Christ.
La colère me prend, quand je lis certains articles, écrits par ces amuseurs uniquement pour flatter la férocité de M. Prudhomme. Ils blaguent la jeunesse, ils blaguent la volonté, ils blaguent tous ceux qui cherchent et tous ceux qui osent. Je l’ai dit, ils sont M. Prudhomme lui-même, sous leurs airs fanfarons, M. Prudhomme avec ses préjugés, son horizon étroit, son art et sa morale aux grands mots vides. Leurs phrases ont beau sonner des fanfares : elles cachent une soumission aux sottises courantes, elles répètent les lieux communs, elles traînent l’intelligence française dans la banale ornière de tout le monde.
Encore s’ils n’étaient que méchants, méchants d’une façon large et avec quelque littérature ; mais c’est qu’ils sont plus médiocres que mauvais. Ah! qui donc collectionnera les clichés de nos hommes d’esprit, les plaisanteries toutes faites dont ils vivent depuis quarante ans ! Cela devient surtout très sensible, dans la génération actuelle, qui a jeté son éclat avant la guerre. Voilà dix ans qu’ils vivent sur leur réputation, répétant les mêmes farces, riant de ce même rire nerveux, noté par Offenbach dans ses opérettes. Gaieté fausse et irritante, qui a aujourd’hui des cheveux blancs. Rien n’est plus factice, rien ne sent davantage le procédé. Heureux les pauvres d’esprit, en vérité ! La bêtise est moins bête au fond, plus saine et plus désirable, que ces cabrioles réglées comme les pas d’un ballet.
J’en parle, du reste, sans rancune et sans peur, Car ils n'ont pas de réelle puissance. Ils peuvent
faire rire la galerie, ils ne la persuadent pas. Ce ne sont que desinsulteurs qui accroissent le tumulte du triomphe. Quand ils s'attaquent à un homme vraiment fort, leurs mots fameux retombent à terre comme des flèches émoussées. J’ai vu ce spectacle cent fois. Balzac, Victor Hugo, Delacroix, Flaubert, les Goncourt, tous les puissants, sont debout, sans une égratignure, après avoir servi de ciMe aux hommes d esprit de leur âge. Allez, cherchez des drôleries, plaisantez notre effort, rééditez les clichés qui ont servi contre nos aînés: cela ne nous effleurera même pas. Et nous ne regretterons qu’une chose, c’est que vous soyez si rarement drôles, car nous aurions au moins quelque bénéfice à vous lire
O génie français, esprit français, si net et si droit, fait de bon sens solide et de vive personnalité, tu sais bien quel faux esprit m’exaspère et me jette ainsi hors de moi! C’est cet esprit de tremplin, cet esprit de culbute dans les idées et dans les mots, qu a faussé notre journalisme et notre théâtre, qui a gâté des hommes tels que M. Dumas fils, et fait de nos chroniqueurs les mieux doués des amuseurs de parade foraine. Toi seul es l’esprit, ô vieil esprit national, toi qui tires le rire de la raison, qui es simplement la fleur de l’intelligence et de la vérité j Pardon pour les gens qui te salissent. Tu n’es pas en question, lorsque mes yeux tombent sur un journal et que cette exclamation découragée m’échappe : « Mon Dieu! que c’est donc bête un homme d'esprit! »
II est peut-être à la fois trop tard et trop tôt pour parler aujourd’hui d’Émile de Girardin : trop tard pour une oraison funèbre, trop tôt pour un jugement définitif.
Je me risquerai pourtant, car mon intention est moins de m’occuper de l’homme et de son œuvre, que d’étudier à propos de lui les rapports de la politique et de la littérature. Il a été un exemple bien typique, dans cette question qui me passionne. Une fois de plus, je reviens donc sur ce sujet, puisque l’actualité m’anrorte des arguments décisifs
Songez un instant à la carrière politique d’Émile de Girardin. Quelle somme énorme de travail, quelle continuité d’efforts, quelle vie pleine, donnée tout entière aux affaires publiques ! Et, si l’on songe ensuite à l’inutilité pratique de tant de besogne, on demeure stuDéfait ; car Émile de Girardin n’est jamais
parvenu à monter au pouvoir, et Ton peut même affirmer qu’il n’a jamais eu la moindre influence directe dans le gouvernement du pays.
Nos hommes politiques expliquent d’une phrase la singulière anomalie de cet esprit si actif, qui a passé son existence à diriger les divers régimes, du haut de ses journaux, et dont tous les régimes se sont méfiés, au point de ne pas lui confier seulement une situation de garde-champêtre. Ils disent : « Emile de Girardin n’était d’aucun parti.» Et cela explique tout, en effet : lorsqu’on n’est pas l’homme d’un parti en politique, on a beau aimer la vérité, la chercher et la vouloir en tout, on doit se résigner à ne l’imposer jamais, écrasé à droite et à gauche sous les différentes sectes qui jurent être les seules à la détenir.
Au fond, Émile de Girardin a été le premier opportuniste. Il n’admettait que les faits; tout régime existant lui était bon, car, disait-il, il vaut mieux améliorer que changer sans cesse. C’était presque déjà la conception d’une politique scientifique, basée sur la race, le milieu et les circonstances historiques. De là, les apparentes variations qu’on lui a tant reprochées: il poursuivait les mêmes émancipations sociales à travers tous les gouvernements, utilisant la République comme il avait utilisé la Royauté et l’Empire. Certes, il risquait souvent des utopies, et souvent aussi les faits donnaient tort à ses tentatives. Mais il n’en demeurait pas moins très logique avec lui-même.
Tel a été son crime : il était seul, il ne s’appuyait sur aucune bande. Les monarchistes le regardaient comme un traître, les républicains ne pouvaient oublier ses campagnes contre eux. Dès lors, il ne lui
ÉMILE DE GIRÀRDIN.
était plus permis ni d’avoir raison, ni d’avoir tort. Avoir tort en tas, à plusieurs centaines de mille, parlez-moi de ça ! On est un parti, on est idiot à son aise, on attend son tour pour reprendre à sa façon les bêtises du parti qu’on remplace. Mais apporter une personnalité indépendante, émettre des idées en dehors des formules, aller en solitaire vers le vrai, sans ménager les ambitions ni les sottises d’un état-major, c’est ne vouloir jamais être quelque chose dans le plus éphémère des gouvernements, pas même ministre de l’instruction publique.
Eh oui! en politique, on n’arrive à rien, on ne gouverne pas sans un parti. Émile de Girardin s’est trompé radicalement, s’il a cru que l’intelligence suffisait. En face de ce mort d’hier, dont l’activité a continuellement échoué, mettez donc les vivants d’aujourd hui, qui réussissent si aisément sans rien faire. Leur triomphe est de ne pas avoir d’idées, car dès lors on ne se délie pas d’eux. Puis, ce sont des gens à ne point sortir leurs opinions à tous propos : ils ont épousé un parti, ils en défendent les crimes et les platitudes, ils sont prêts à le suivre jusque dans le sang et dans la boue, tout en étant parfois assez intelligents pour savoir à quoi s’en tenir. Voilà des hommes de gouvernement! voilà des gaillards qui ont l’art de mettre les peuples en coupes réglées !
Toute la misère de la politique est là. Si Émile de Girardin a souffert de son ambition déçue, c’est uniquemènt sa faute. Il a pris la politique de trop haut, dans la spéculation des idées : on est lapidé à faire ce métier, et l’on n’obtient pas même des croix pour ses amis. Pour que la politique soit d’un bon rende*
ment, il faut en tirer tout le pouvoir qu'on peut et avoir des créatures affamées à placer; il faut régner sur un petit peuple de fanatiques, d’innocents et de malins qui ont intérêt à la toute-puissance du patron ; il faut subordonner la vérité absolue à l’intérêt du parti, être imbécile à l’occasion, abdiquer ouvertement sa personnalité, accepter les mots d’ordre de la discipline. Dès lors", on vit du parti et on le fait vivre, on devient l’associé d’une exploitation quelconque, on a sa chapelle et son culte, on est en passe d’être dieu.
Ne me parlez donc pas d’Émile de Girardin en politique ! C’était un enfant, malgré sa réputation d’habileté; c’était un philosophe, un littérateur !
Mais il faut insister, car le cas est vraiment trop joli.
A tour de rôle, Émile de Girardin, qui n’était d’aucun parti, a été choyé et gâté par tous les partis. Quand il se rendait utile grâce à son grand talent, on le baisait tendrement sur les deux joues. Sous Louis- Philippe, dans plusieurs occasions, il a été de la sorte l’enfant chéri. En 1870, lorsqu’il soutenait le ministère Ollivier, l’Empire souriait et lui promettait le Sénat. Enfin, lors de sa furieuse campagne contre le 16 Mai, notre République, brusquement séduite, trouvait des chatteries de jeune femme pour ce vieillard ; et il a même dû, à ce retour des républicains, d’être enterré décemment.
La bonne comédie ! Un parti le choyait tant qu’il «e battait pour lui. Puis, si les faits, si les besoins dô
ce qu’il croyait être la vérité, le poussaient à défendre les intérêts d’un autre parti, c’étaient des huées dans la première bande, tandis que cet autre parti, qui l’injuriait la veille, le comblait à son tour de compliments. Dès lors, on comprend l’étonnante quantité de boue qne lui a value son obstination d’indépendance, car il a eu successivement toutes les sectes politiques contre lui ; et trois ou quatre le salissaient à la fois, lorsqu’une seule s’occupait à lui essuyer hypocritement, sur le visage, ses crachats de la veille.
Mais, dites-moi, que pensez-vous, en ces occasions, de la moralité des partis ? Émile de Girardin est, par son talent de polémiste, une force considé* rable ls le savent, ils en usent quand ils peuvent, quittes à la nier et à la qualifier abominablement, dès que leurs voisins en profitent à leur tour. I) y a mieux : toutes les fois qu’un parti, aidé par Émile de Girardin, arrive au pouvoir, il se bâte de le payer d’ingratitude, en le laissant à l’écart; il s’est bien servi de lui, mais, au lendemain de la victoire, il le traite en soldat suspect et compromettant. Pensez donc 1 un homme qui est seul, qui a des idées à lui, qui se bat en enragé ! Et, chez les hommes politiques à principes, perce un mépris pour ce vaillant qui fait le coup de feu dans tous les camps, dès que la passion l’emporte.
Farceurs I ce n’était guère propre, ce que vous faisiez là. On n’accepte pas de ces coups d’épaule, quand on est résolu à ne pas les payer. Encore un de ces calculs peu moraux des hommes de gouvernement : ils emploient tous les outils, quittes à jeter ensuite ceux qui leur paraissent indignes ; ce qui, à
leur manque complet de scrupules, ajoute une forte dose d’ingratitude. La politique est le cloaque où croupissent toutes les vilenies et toutes les lâchetés humaines.
Et remarquez qu’Émile de Girardin, s’il n’avait pas de parti derrière lui, avait un public considérable. Quand il prenait un journal, brusquement la vente montait de cinquante à soixante mille exemplaires. Les hommes politiques ne pouvaient donc le traiter en rêveur solitaire, car beaucoup des plus importants d’entre eux, qui ont la bouche pleine de leur mandat, sont loin de s’appuyer sur une pareille foule. N’importe, il n’était qu’un journa iste : on le trouvait bon pour agir sur le pays, dans les crises graves ; mais, quant à le regarder comme pouvant représenter le pays, c’était une autre affaire. On ne représente pas le pays, lorsqu’on exprime la moyenne du bon sens de la nation, ce que pensent les braves gens qui restent chez eux. Pour le représenter, il faut être d’une bande, d’une minorité enrôlée sous un drapeau, et ne plus parler qu’au nom de cette poignée d’hommes
Je veux en arriver à ceci.
Quand on est bâti comme Émile de Girardin, quand on a une personnalité, quand on entend marcher seul, à sa guise, on ne fait pas de la politique, on fait de la littérature. Dès lors, plus de honteux compromis, plus de mensonges imposés, plus de troupeau marchant sous le fouet de la discipline.
L’écrivain est d’autant plus grand qu’il s’est dégagé davantage.
Mais c’est ici le malheur d’Émile de Girardin : il a fait de la politique avec un tempérament d’écrivain, et je crois qu’on ne saurait le juger d’une phrase plus nette ni plus précise. Tout son cas découle de cette dualité de nature. Il ne laissera absolument rien, parce qu’en politique il a travaillé en philosophe, en utopiste, en simple virtuose de la polémique, et parce que dans les lettres il n’a vu uniquement que le côté social, dédaigneux de l’art et du mouvement des idées.
Prenez sa grande création, celle à laquelle son nom restera attaché, cette presse politique à quaranle francs, qui aujourd’hui règne sur l’opinion. Affichet-elle un assez beau mépris de la littérature? Nourrit-elle le public d’une nourriture assez indigeste? toujours de la politique, de la première page aux annonces ! Un homme qui a enfanté une pareille fille, si vide et si bruyante, encombrant l’esprit français d’une matière si grossière, n’aimait certainement pas les lettres, et soyez certain qu’il en portera la peine par un oubli rapide.
Le plus singulier est que, pour lancer la Presse , autrefois, Emile de Girardin crut devoir utiliser la littérature. La spéculation était basée sur l’engouement du public, alors dans tout son feu, pour les romans-feuilletons. D’autre part, il a compté les écrivains célèbres de l’époque parmi ses collaborateurs. Mais les choses avaient bien changé quelques années plus tard. Sans doute, le succès étant venu, il s’imagina que la littérature, employée par lui à titre d’amorce, n’avait plus aucune raison d’être. II
ne conserva, dans son amitié, aucun des grands écrivains de 1830, et il ne chercha point à s’attacher les nouveaux écrivains qui grandissaient. Du moment que ses journaux marchaient sans littérature, il en paraissait enchanté; c’était un bon débarras, on allait donc pouvoir politiquailler jusqu’au ramollissement complet des lecteurs.
Et c’est alors que poussèrent les journaux d’Emile de Girardin que ma génération a connus. J’avoue rester béant devant eux, comme un âne devant un tournebroche. Je ne les comprends pas, je ne parviens pas à m’imaginer comment des cerveaux français peuvent quotidiennement faire leur nourriture, et pour beaucoup leur nourriture unique, de ces feuilles où ils ne trouvent d’un bout à l’autre que de la politique, accompagnée parfois d’un peu de basse littérature; et encore quelle politique! un piétinement sur place, des douzaines d’articles filandreux à ia file sur des questions infimes, du remplissage continuel pour combler les vides de la semaine, un effroyable déluge de phrases n’apportant rien, tombant dans le vide à chaque numéro. Le pis est que, les journaux d’Émile de Girardin étant réputés pour être très bien faits, tous les nouveaux politiciens les imitent. De là, notre presse politique actuelle, que je déclare illisible, quand on a le cœur à gauche et qu’on ne nourrit pas l’ambition de devenir souspréfet.
J’osai dire mon sentiment à Émile de Girardin lui-même, un soir que je m’étais rencontré avec lui, dans une maison amie. Je ne l’avais pas revu de« puis 1865, époque où il désira me connaître, après avoir lu un chaud plaidoyer signé de mon nom, en
faveur de sa pièce : les Deux sœurs. Il parut très surpris. Est-ce que réellement la littérature intéressait encore quelqu’un ? Ses abonnés ne lui en demandaient pas; alors, à quoi bon leur en donner? Et, comme j’ajoutais que la passion des lettres est au moins aussi puissante que la passion de la politique, qu’on pouvait remuer les foules avec ie seul mouvement littéraire, il eut un sourire de doute. Il était alors, je crois, dans le scrutin de liste, et il n’y avait au monde que le scrutin de liste. Le théâtre seul l’intéressait ; encore le considérait-il comme une tribune et rêvait-il d’y porter simplement ses batailles de polémiste.
Je le répète pour conclure, la littérature se vengera de ce dédain sur sa mémoire. Le vent qui, chaque soir, emportait ses articles, emportera toute son œuvre.
Eh ! quel dommage ! car il y avait, dans cet homme, une personnalité superbe, une indépendance rare, un grand courage intellectuel, le plus beau des courages. C'est bien en cela qu’il était trop haut pour réussir dans les œuvres basses de la politique ; mais il y est trop descendu, et il y restera étouffé, comme dans un tas de boue, sans avoir jamais eu les bénéfices de sa déchéance.
PROTESTANTISME
Sï l’esprit pédagogique, dont j’ai parlé dans mon étude sur les Normaliens,' est un danger pour notre génie français, fait de logique et de clarté, il est un esprit plus nuisible et plus redoutable encore, l’esprit protestant, qui, à cette heure, s’efforce de tout envahir, notre littérature, notre presse, notre politique. Ce n’est plus simplement une coterie, c’est une religion. Là est l’ennemi.
Je n’attaquerai aucune foi, j’entends rester dans le pur domaine de la discussion scientifique. Ce sont, d’ailleurs, ici des opinions personnelles qui n’engagent personne autour de moi. Que les lecteurs du Figaro veuillent donc bien m’accorder toute la liberté d’examen nécessaire.
4ux yeux des libres-penseurs d’aujourd’hui, la Réforme, lorsqu’elle s’est produite, a été un pas en avant dans l’enquête de la vérité. Elle retournait aux
PROTESTANTISME
sources, elle réclamait la discussion, elle conviai! tous les fidèles à faire le plus de clarté possible su! les textes, de manière à n’obéir qu’à la raison. C’étaÿ une façon de rationalisme chrétien, se proposant d’épurer les mœurs et de mettre de l’ordre dans l’intelligence. Les débuts furent superbes d’héroïsme et d’espoir : le monde, régénéré, allait en quelques enjambées entrer dans la vérité absolue et goûter la félicité parfaite. Et, au bout de trois siècles, voilà que le protestantisme est devenu une borne, un bloc tombé en travers de la route du progrès, plus lourde plus entêté, plus dangereux que les religions donti se flatte d’être le perfectionnement.
L’aventure était fatale. Elle se produit dans tous les ordres de phénomènes : quand le mieux s’exalte et se pose en solution définitive, il barre l’avenir et n’est plus que détestable. Aujourd’hui, un esprit scientifique s’entendra plus facilement avec un catholique qu’avec un protestant ; il trouvera chez le premier plus d’humanité et plus de souplesse ; tandis que le second gardera une raideur maussade, en fcomme qui est convaincu d’avoir la vérité dans sa [oche.
Les protestants ont beau être partis de la liberté d’examen, ils n’en sont pas moins une secte religieuse, et non une école scientifique. Or, une école scientifique seule peut aller au bout de la vérité, car $le s’appuye uniquement sur les faits, et se déclare toujours prête à modifier ses solutions, si de nouveauxfaitsl’exigent.Unesecte religieuse, aucontraire, qui base toute sa croyance sur un document révélé, mmtiable, en e%t réduite à l’obstination, et doit plier la nature au gré de ce document. Par exemple, les
protestants ont pu avoir la prétention de ramener le christianisme à l’esprit de la Bible : ils n’en restent pas moins enfermés dans la Bible, dans un document extra-scientifique, et aussi étroitement que les Catholiques à coup sûr. Dès lors, les voilà murés, ils ne peuvent faire un pas en avant. Les libéraux, les révolutionnaires du seizième siècle, sont devenus les réactionnaires du dix-neuvième. •
Et, j’insiste, des réactionnaires d’autant plus féroces, qu’ils prétendent toujours marcher à la tête des idées. La science les a dépassés ; mais ils ne veulent pas en convenir. Us tâchent de l’accommoder avec leurs dogmes ; puis, comme elle résiste, ils finissent par la nier. Au fond, ils l'exècrent, ils sentent en elle la toute-puissance qui les écrasera un jour. Comment voulez-vous que l’entente soit possible? Pour un protestant, une fatalité pèse sur la vie, l’homme est né mauvais, il n’y a rien à attendre de lui ; pour un savant, la vie est la grande force, l’humanité est le produit toujours superbe de la machine universelle. Toutes les religions viendront se briser contre les faits, surtout celles qui se raidiront contre eux, aorès avoir cru les dominer.
Voyez, d’ailleurs, où en sont les protestants. Je trouve des détails très curieux dans un roman : Pal myre Veulard , que publie M. Edouard Rod, un jeune écrivain de grand avenir. M. Rod est Suisse et parle des sectes religieuses de son pays en homme admirablement renseigné. On n’imagine pas un gâchis pareil. Cela finit par être drôle. Il y a d’abord deui grandes Églises bien distinctes : l’Église nationale, dépendant de l’État, démocratique, d’une orthodoxie discutable ; et l’Église libre, soutenue par les Tamil-
PROTESTANTISME
les riches, conservatrice, d’une orthodoxie plus rigide. Puis, entre les deux, s’est produit un pullulement de sectes extraordinaire. Les Églises, continuellement, se forment et se divisent à l’infini. Pour la plus légère façon nouvelle d’expliquer un verset de la Bible, on se met à quatre ou cinq, et on fonde sa petite Église. Par exemple, dans la secte des Darbistes, une scission effroyable a éclaté sur la question de savoir si le Christ « compatit » ou « sympathise » à nos malheurs ; et voilà deux Églises, voilà deux groupes de braves gens qui tombent en fureur et qui se damnent réproquement, à grands coups de textes sacrés I Les protestants disent aux libres-penseurs : « De quoi vous plaignez-vous? Nous sommes l’Église ouverte. Si les sectes se multiplient chez nous, c’est que nous posons en principe la liberté d’examen. » Je le veux bien. Seulement, l’Église ouverte n’est plus l’Église, sans être encore la Science. Et de là viennent la misère et l’impuissance du protestantisme. L’esprit d’examen est un outil terrible qui se révolte dans leurs mains et finira par les tuer ; il va au delà des documents révélés, il anéantit toute religion. Malheur à la foi qui s’avise de l’employer ! Aussi l’émiettement des sectes protestantes est-il un symptôme caractéristique. Le catholicisme immuable a sa raison d’être. Le protestantisme, comme toutes les formules intermédiaires, restera écrasé entre les dogmes et les lois qu’il a voulu concilier.
Je me bâte de rentrer dans ma spécialité d’écrivain et de moraliste. Au demeurant, comme toute
métaphysique m’épouvante, le protestantisme ne m’intéresse que par son influence sur les mœurs littéraires, sociales et politiques. S’il paraît s’émietter, si nous sourions du pullulement de ses Églises qui poussent en une nuit, comme les champignons, il ne faut pourtant pas le dédaigner, car il reste une puissance redoutable. On nous *en menace comme de la religion de demain, quand les races du Nord auront dévoré les races du Midi. Il est d’autant plus à craindre qu’il semble répondre au rationalisme de notre âge, satisfaisant à la fois le vieil instinct religieux et lçs nouveaux besoins d’analyse.
Et quelle détresse, quelle société de cuistres et d’hypocondres, s’il triomphait ! Il faut vivre quelques mois dans un pays protestant, en Suisse, par exemple, pour voir quel niveau la Réforme passe sur la tête d’un peuple. La moyenne est honnête et a horreur du mensonge, c’est vrai ; mais cette moralité à été achetée au prix de l’individualité et de la virilité de l’homme. La fatalité du mal pèse sur tous ces pauvres gens, les aceable et les assombrit. Pour eux, la vie n’est plus qu’une lutte obscure et désespérée contre le péché, au lieu d’être l’expression de toutes les forces, la floraison même de la création. On meurt dans cet air de continuelle pénitence, dans ce prétendu libre examen qui aboutit fatalement à la négation de la liberté humaine.
En littérature, les résultats sont plus désastreux encore. Je voudrais qu’un esprit jeune et hardi étudiât l’influence du protestantisme sur les lettres, dans les pays où il a triomphé. Ainsi, voyez l’Angleterre actuelle et comparez-la à l’Angleterre de Shakspeare, de Ben Jonson, de tous ces génies d’une
PROTESTANTISME
audace et d’une violence si larges. A côté du théâtre qu’ils ont créé, de ce théâtre où la bête humaine est lâchée tout entière, mettez donc le train-train bourgeois et évangélique des romans d’aujourd’hui. Le protestantisme a fait son œuvre : il a passé son niveau, il a créé une littérature utilitaire, dans laquelle l’analyse exacte et complète de l’homme est défendue comme une inconvenance. Aussi le théâtre, qui vit de passion, est-il mort à Londres ; on y discute encore avec terreur si l’on doit y autoriser la Dame aux Camélias. Quant au roman, il est tombé au conte moral, à la lecture permise en famille. Sans doute l’ancien génie saxon, si âpre et si cru, se débat parfois. Ils ont eu Tackeray, ils ont eu Dickens. Et encore prenez Dickens, d’une émotion si pénétrante, d’une vie si intense : ses personnages ne sont que des poupées sentimentales, à côté des personnages de notre Balzac ; pas un ne dresse un type vivant, complexe, ayantlahauteur dumal etdubien. Dickens est un Balzac dont la race a trempé dans des siècles de protestantisme.
Il en est de même en Allemagne, où les lettres agonisent sous le joug des sectes religieuses et dans les brouillards de la métaphysique. Iis n’ont plus un auteur dramatique, plus un romancier d’une véritable valeur. La police religieuse est là qui écrase l’originalité. Leur morale tourne à l’hypocrisie ; ils exigent, dans les livres et au théâtre, le silence sur les chancres qui les dévorent.
Mais c’est en Suisse où l’exemple devient le plus frappant pour nous, car il s’est créé là toute une littérature écrite en notre langue et ayant une odeur propre. On ne saurait s’y tromper : en ouvrant un
livre, on sent immédiatement s’il a poussé dans l’air épais de Genève ou de Lausanne ; et le plus singulier est qu’il suffit parfois d’avoir respiré cet air. sans être soi-même protestant. La littérature suisse est à la fois enfantine et pesante, grise et d’un idéalisme fleuri. Au fond, elle cède toujours à la rage du prêche et elle apporte, même lorsqu’elle veut consoler, la désespérance de la damnation finale.
Toppfer est un des maîtres de cette littérature. Je ne connais pas de livre plus lourd dans l’aimable que les Nouvelles genevoises. Aujourd hui, les romans de M. Victor Gherbuliez sont aussi d’excellents échantillons de la littérature suisse, bien qu’additionnés d’une dose de George Sand. Le protestantisme qui, dans les batailles de sa naissance, a dicté les vers énergiques d’Agrippa d’Aubigné, ne produit plus, aux jours maussades de sa vieillesse, que des œuvres incolores et romanesques, dont la prétendue morale détraque les jeunes filles bien élevées.
Voilà l’ennemi, entendez-vous ! pour le génie de notre racesiprimesautier, si libre, allant de lui-même à la vie et à la vérité.
Tenez ! à mon sens, tout le protestantisme, toute la lourdeur allemande et l’épaisseur suisse s’incarnent dans un homme, M. Edmond Schérer. Il suffirait d’étudier celui-là pour nettement déterminer le danger qui nous menace, si nous nous laissons jamais conquérir.
M. Schérer est né à Paris, d’une famille originaire de la Suisse. Il a étudié la théologie à Strasbourg et
PROTESTANTISME
& occupé pendant quelque temps une chaire d’exégèse à l’École évangélique de Genève. Plus tard, ses idées se modifièrent, il prit la direction du mouvement libéral, lors de la crise qui se déclara parmi nos protestants français. Jusque-là, rien de mieux; chacun est le maître de sa foi. Mais M. Schérer devint journaliste, fit des campagnes dans le Temps , et dès lors il travailla à notre conversion littéraire, politique et sociale, avec cette pesanteur et cette maussaderie qui sont la marque même du protestantisme.
Gomme il nous arrivait avec tout un solde de philosophes allemands, et qu’il déballait sa marchandise dans des articles interminables, d’un poids énorme, les lecteurs lui tirèrent respectueusement leur chapeau. En France, nous avons une admiration profonde pour l’ennui. Dès qu’on nous assomme et que nous ne comprenons plus, nous préférons nous en sortir en déclarant que le monsieur est très fort. 11 eut donc tout de suite une réputation parmi les gens graves. Certes, personne n’a envie de l’en déposséder ; car il faudrait le lire, besogne dont bien peu se sentent capables. Pourtant, j’ai lu son dernier travail sur Diderot, et je déclare que c’est une pitié et une grande tristesse, que de voir notre Diderot, ce passionné, ce vibrant, cette flamme toujours flambante de notre génie, tomber entre ces mains carrées de protestant. L’étude est absolument médiocre.
Ce n’est pas tout : on a fait de M. Scherer un homme politique. Et, ici, je voudrais pouvoir m’étendre, car c’est notre République surtout qui est menacée d’une invasion de protestants. M. Scherer n’est pas le seul ; il y en a d’autres, au Sénat et à la
Chambre ; on dit même qu’on choisit volontiers de» ministres parmi eux. C’est que notre République dogmatique est elle-même d’essence protestante ; non pas la République des capacités, la République scientifique, progressive et vivante, que nous sommes quelques-uns à rêver ; mais cette République des médiocrités, cette République de doctrine et de néant que l’on nous impose. Ils sont là tout un banc de protestants, parlant de leur honnêteté, abusant de leur moralité, prenant des airs absolus d’hommes qui seuls dispensent du bien et du vrai. Et si on les hissait faire, la France deviendrait une grande Suisse, qui, avant dix ans, serait mortç d’hypocrisie et d’ennui.
En littérature, le ravage serait plus terrible encore. On ne lit pas assez les articles littéraires de M. Scherer. Je comprends qu’on se contente de les saluer au passage, en les acceptant sur l’étiquette ; mais que de perles de style, que d’affirmations étranges on perd à ce respect exagéré ! Ainsi, M. Scherer en est encore à nier Balzac ; j’ai lu une étude de lui où il déclarait qu’un honnête homme n'avait pas Balzac dans sa bibliothèque. Quant à son style, il est extraordinaire d’épaisseur et de vide ; c’est à croire que l’écrivain traduit de l’allemand. Et cela ne va pas sans une ignorance absolue de notre monde moderne, de notre art, de nos volontés et de nos efforts, il nous juge comme La Harpe nous jugerait. Quand on le compare à Sainte-Beuve, dont le sens critique était si souple et si pénétrant, on est pris d’un rire involontaire, tant il apparaît lourd, carré, têtu et fermé. Ici, le protestantisme se complique de pédantisme, Ilya, au fond, un professeur de théologie qui se
PROTESTANTISME
prononce d’après des dogmes. Cet homme qui n’a. pas de style personnel, qui ignore radicalement l’art d’écrire, a toutes sortes de principes pour nier le style, chez les écrivains qui en ont apporté un, dans leur chair et dans leur sang.
Eh bien ! non, il faut se révolter à la fin ! Ces protestants ne sont ni la vérité ni la liberté. Je préfère les catholiques, qui au moins sont des artistes. Toute notre race répugne à cet enrégimentement des volontés, à cet aplatissement des individualités, sous un prétexte souvent hypocrite de morale. Nous roulons être libres et fiers, être même capables de ce qu’on appelle le mal, s’il doit en sortir une affirmation éclatante de la vie. Qu’ils s’en aillent, s’ils ont faim de métaphysique et soif de discipline ! Nous sommes en France et non en Allemagne I
Je ne leur envie qu’une chose, leur rage de propagande. Certes, je ne rêve pas de faire, comme eux, donner des sous aux enfants pour acheter et élever des petits nègres, ou bien pour envoyer aux Esquimaux des gilets de flanelle et des Bibles. Mais en voyant la puissance du prêche, la force de 1 étude des textes en commun, je songe souvent à la belle besogne qu’on <^rait, si des missionnaires de nos sciences partaient a ieur tour pour conquérir les intelligences.
Oui, c’est un rêve dont je me berce. Nous aussi, nous commençons à avoir nos Évangiles, nos textes de vérité. Eh bien ! pourquoi ne pas nous les communiquer les uns aux autres, pourquoi ne pas les
expliquer à qui les ignorent et semer ainsi la bonne parole, jusque dans les hameaux les plus reculés ? Allons, où est notre Calvin ? Qu’il se lève et qu’il marché î
Les lettres d’injures pleuvent chez moi, à la suite de mon article sur le protestantisme. Gela ne m’étonne pas, je m’attendais même à ce déluge, car les protestants, malgré leur fameuse liberté d’examen, endurent très mal la discussion et en arrivent toute de suite aux gentillesses bibliques. Pour un rien, vous êtes traité de chien, de cadavre et de vomissement.
Certes, quinze années de bataille littéraire m’ont bronzé. Mes confrères m’en ont fait voir d’autres. Aussi ne serais-je pas ému, s’il ne s’agissait que de mon humble personnalité ; mais le cas est plus grave, ces poignées d’ordures pieuses sont jetées surtout à la face de Paris et de la France entière. Paris
est la grande Babylone qu’il faudra un jour assainir par la flamme ; la France est une prostituée que les soldats de Dieu devront pousser dans une basse fosse, les pieds et les mains chargés de chaînes. Ce sont là des images sans- doute, et dont le lyrisme fait sourire; seulement, quel étrange état d’esprit, dans
ndre siècle de science, et comme ces âmes sont troublées au fond, pour qu’un pauvre article de journal, en y tombant, y soulève tant de boue sanglante !
Je reviensdonc sur le protestantisme. Pour nous, la question est capitale, au point de vue social, politique et littéraire ; et je n’ai qu’un regret, celui de ne pouvoir la traiter avec les développements qu’elle demande. Enfin, je l’aurai toujours signalée aux esprits savants, qui sont en situation de l’étudier avec plus d’autorité et de certitude que moi.
Naturellement, je laisse de côté les injures. Je préfère répondre à une correspondance de Genève, publiée dans les Débats , et à un article donné au Temps par M. Edmond Scherer.
Le correspondant de Genève est surtout très étonnant. 11 affecte la légèreté, il veut montrer sans doute que la littérature protestante a des grâces et des souplesses d’écureuil, quand elle veut bien descendre au badinage. Il badine donc, il affecte de rire beaucoup de cette idée que le protestantisme est aujourd’hui un bloc tombé en travers de la route du progrès. On croirait qu’il y a là une farce de mon invention personnelle.
Mon Dieu ! je n’ai pas plus inventé ça que je n’ai inventé le naturalisme. C’est une vérité acquise depuis longtemps pour tout esprit scientifique, pour tout philosophe positiviste. Auguste Comte a formulé cette vérité bien avant moi, et je trouve justement de lui ces lignes très nettes, dans l’excellent ouvrage
que M. Jules Rig vient de publier : « Le protestantisme, en développant incomplètement l’esprit d’examen, procure une demi-satisfaction à la raison, dont il retarde ensuite l’entière émancipation, surtout chez le vulgaire; de même, sous l’aspect politique, il apporte des modifications insuffisantes et temporaires. Aussi les nations protestantes, après avoir devancé dans leur progrès social les peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, malgré les apparences contraires, demeurées en arrière. »
Je n'ai pas dit autre chose ; qu’on se reporte à mon article. Et le piquant de l’aventure, c’est que des feuilles républicaines et libres-penseuses sont tombées sur moi par habitude, sans se douter le moins du monde qu’elles tombaient sur Auguste Comte. Je conseille au correspondant de Genève de relire les pages que ce philosophe a écrites sur la sociologie. 11 y trouvera l’étude scientifique du protestantisme, que je ne puis faire ici ; il y verra la Réforme immobilisée fatalement, après avoir été un progrès, et immobilisée à ce point, que l’évolution politique et sociale de 89 n’a été possible que dans une nation catholique. Politiquement, le protestantisme est une borne. On le verra bien, chez nous, si notre République cède à l’esprit protestant, ce dont j’ai peur, au lieu d’aller à l’esprit scientifique. Le jour où j’ai écrit que la République serait naturaliste ou qu’elle ne serait pas, j’ai simplement posé cette alternative, qui se trouve d’ailleurs au fond de la sociologie d’Auguste Comte.
Mais il faut voir la désinvolture du correspondant de Genève. Il joue de la Bible comme d’une muscade,
sans parvenir, il est vrai, à l’escamoter : «La Bibler dit-il, n’est plus qu’un document, pleinement accepté par les uns, librement discuté par les autres. » Je le veux bien, surtout si l’on ajoute que, pour une virgule déplacée, les sectes différentes se damnent avec des raffinements de tortures. Seulement la Bible reste quand même, pas une secte ne la supprime; et, dès lors, les sectes sont bien réellement enfermées dans la Bible, dans un document révélé, extra-scientifique. Ce sont, si Y on veut, des prisonnières qui ont la liberté de jouer à pigeon vole dans leur préau, petit jeu qui se termine toujours fort mal, par de gros mots et des gifles.
La vérité est que le pullulement des sectes est la plaie douloureuse des protestants. Ils tâchent de tourner cela au libéralisme, ils affectent d’être fiers et ravis de ce résultat de la liberté d’examen ; mais, si on les touche à cette place, ils crient tout de suite de souffrance. C’est, comme je l’ai dit, qu’ils sentent très bien leur état transitoire, entre le catholicisme immuable et les vérités scientifiques qui s’élargissent. L’Église catholique est logique; elle s’est murée dans ses dogmes, elle s’oppose à toute évolution humaine ; sa puissance et sa grandeur sont là. Les Églises protestantes, au contraire, sont emportées par un continuel illogisme, ayant posé en principe la liberté d’examen, et la refusant ensuite, en dehors de la Bible. La science arrive, examine ce document divin* déclare qu’elle ne peut en tenir compte. Dès lors, voilà trois groupes en présence : les catholiques qui n’admettent en aucun cas l’examen, les savants qui l’exigent partout et toujours, et entre eux lès protestants qui le veulent bien, mais dans de certaines
conditions et jusqu’à un certain point. Évidemment, ces centre-gauche doivent disparaître.
Il est dur, je le sais, après avoir été le progrès, d’être la réaction. De là, la colère des protestants qui se coupent aujourd’hui à cette arme de la liberté d’examen, dont le tranchant, tout neuf au seizième siècle, faisait leur force. Ils voudraient la mettre au fourreau ; mais elle est sortie, et il faut bien qu’elle fasse sa besogne. Terrible besogne qui s’étend toujours, qui rase la plaine, qui ne laisse rien debout des antiques documents. Si vou£ n’êtes pas catholiques, faites-vous libres-penseurs, car être protestants ne signifie plus rien, à cette heure d’enquête positive et expérimentale.
Où le correspondant de Genève devient tout à fait gai, c’est lorsqu’il me lance à la tête des noms de grands écrivains et de grands savants, nés dans des nations protestantes. « Gomment! monsieur, vous osez dire que le protestantisme a une influence désastreuse sur l’évolution humaine, eh bien ! et Shakspeare, et Swift, et Sterne , et Sheridan, et Goethe, et Hegel, et Humboldt? »
Je connais ce procédé de discussion, qui consiste à prêter des affirmations imbéciles à son adversaire. Ma thèse a été justement que le protestantisme, au début, a offert un magnifique épanouissement de la pensée humaine. Il était un cri de liberté, dont l’écho a retenti profondément dans les littératures. Peu dant deux siècles, il reste vivace, il produit des chefsd’œuvre, comméil en naît, chaque fois qu’une révo-
lution retourne le champ de l’humanité. De là, en Angleterre, en Allemagne, une poussée de génies. Je n’ai donc parlé que de l’appauvrissement actuel des nations protestantes, au point de vue littéraire. C’est depuis notre 89 qu’on les voit aller en dégénérant, car une période nouvelle s’est ouverte, 1 esprit souffle ailleurs, avec les méthodes d’observation et d’expérimentation.
Mais ce n’est pas tout, j’ai entendu naturellement parler des protestants qui pratiquent, qui croient et s’inclinent, et non des protestants sortis de leur Église, affranchis de toute foi. Ces derniers ne sont plus que des libres penseurs, n’appartenant à aucune religion. Ainsi, le correspondant de Genève nomme Goethe et Hégel, entre autres: Goethe, un indifférent, un païen dont toute l’oeuvre est une violente réaction contre le protestantisme ; Hégel, un philosophe tombé dans le panthéisme et qui en est venu à nier l’immortalité de l’âme. Évidemment, ce ne sont pas là des esprits protestants; ce sont des révoltés, dont le rôle devrait être étudié à part.
Je croyais pourtant m’être exprimé clairement. J’ai dit qu’à notre époque, après avoir déterminé toute une évolution humaine avec un éclat incomparable, les protestants se sont fatalement emprisonnés dans une formule religieuse, et que, dès lors, ils piétinent sur place, s’appauvrissent de jour en jour, deviennent des réactionnaires d’autant plus dangereux et implacables, qu’ils ont la prétention d’avoir délivré à jamais le monde. J'ai ajouté que, par là même, leur influence sur la littérature est détestable, qu’ils la réduisent au train-train étroit de leur culte, aux besoins de leur propagande, en lui défendant l’étude
exacte et complète de l’homme. Certes, il y a des exceptions; mais il faut prendre les littératures contemporaines dans leur ensemble. Par exemple, étudiez le théâtre et le roman en Amérique, en Angleterre, en Allemagne: la moyenne en est très basse, tout cela est gris, fade, sans progrès possible; et la raison en est, je le répète, que l’étude sincère des passions n’y est pas permise. Les sciences marchent, lorsque les lettres sont immobilisées : l’Angleterre a un Darwin, et elle ne peut avoir un Balzac. Selon moi, la faute en est surtout au protestantisme.
Il est vrai que le correspondant de Genève affirme que les protestants sont les pionniers de la science. Mon rêve d’un Calvin du positivisme le fait sauter de surprise, et il nous apprend qu’en Suisse des gens de bonne volonté enseignent quotidiennement les sciences au peuple. Allons donc! monsieur, nous les connaissons, vos sciences! On les fabrique dans les officines pieuses d’où sortent ces millions de brochures ineptes dont vous inondez le monde. Depuis quinze jours, il en pleut chez moi, mêlées aux lettres d’injures. Vous ne démontrez pas un théorème de géométrie, sans l’appuyer d’un verset sacré ; vous ne permettez pas à deux gaz de se combiner, sans leur adresser d’abord des exhortations morales. Vos sciences sont des sciences ramenées aux dogmes, réduites au texte de la Bible. Quand une vérité dépasse, vous la sabrez. Et, d’ailleurs, ce ne sont pas des savants que vous voulez faire, ce sont des fidèles. La propagande est par dessous. Laissez-nous donc tranquilles, avec toute cette cuisine hypocrite, avec cet air de vouloir affranchir l’intelligence humaine, pour
la cadenasser ensuite dans la froideur humide de vos temples (1)1
M. Edmond Scherer s’en est tenu à la question littéraire. On me dit qu’il a rompu avec les sectes, qu’il appartient aujourd’hui tout entier à la libre pensée. Du reste, la question littéraire est au fond la seule qui m’intéresse.
Je ne voudrais pas introduire ma personnalité dans le débat; mais, en vérité, je doute fort que M. Scherer ait jamais lu mes livres. Certes, je ne lui demande pas de les lire, puisque cela lui serait désagréable. Seulement, si M. Scherer ne m’a pas lu et ne peut me lire, il devrait au moins comprendre combien il lui devient difficile de parler de moi avec quelque justice. Veut-il me croire sur parole? Eh bien! je lui jure qu’il me prête les intentions et même l’es actes littéraires les plus faux. Un homme de sa gravité et de sa conscience ne devrait pas s’en tenir aux farces des plaisantins de la presse. Ce n’est pas me juger que de le faire avec trois pages de l’Assommoir ou de Ncina .
Je néglige donc son « odeur des commodités», que Louis XIV aimait. J’ai pu mettre parfois mon pied dans un égout, car, hélas ! les égouts ne sont pas rares; mais, pour ceux qui ont bien voulu me lire, je l’ai mis plus souvent, trop souvent peut-être,
(1) Je ne parle évidemment pas des illustres professeurs, nés dans le protestantisme, comme Littré était né dans le catholicisme. Je parle des savants qui pratiquent, et non des savants devenus libres-penseurs.
dans l’herbe et dans les fleurs. Tenons-nous-en plutô4 à cette phrase : « M. Zola, lui, a supprimé de la littérature le fond et la forme, la pensée et le talent. » Diable! je ne lui ai pas laissé grand’chose, dans ce cas. Ce n’est pas la sévérité du jugement qui m’inquiète, c’est le sort de cette pauvre littérature française que voilà tpute nue par ma faute.
11 est vrai que, plus loin, M. Scherer déclare : « La littérature est en train de disparaître, ou, si l’on aime mieux, de se transformer. » Ah ! monsieur, que voilà donc un « ou, si l’on aime mieux, de se transformer », qui me console et qui me paraît naïf de votre part! Gomment pouvez-vous douter de notre choix? Soyez-en convaincu, monsieur, nous aimons mieux cela, tout le monde doit le mieux aimer, à moins d’être de mauvais citoyens! Donc, il ne s’agit plus que d’une transformation de la littérature, c’està-dire de son train ordinaire, car elle n’est jamais restée immobile, elle a toujours suivi, dans leur évolution, l’état social et la pensée humaine. Les peuples marchent, pourquoi voulez-vous que les littératures ne marchent pas ?
Sans doute, je comprends la consternation des lettrés de votre tempérament, qui se sont fait une retraite littéraire dans les siècles morts, et que la littérature du siècle vivant va troubler au milieu de leur quiétude. C’est très désagréable: on sommeille, on chuchote avec des ombres, on vit dans une compagnie d’autapt plus distinguée et vertueuse qu’elle est sous terre ; et voilà des gaillards qui crient, qui ont le mauvais ton d’être en vie, qui abusent de ce qu’ils sont jeunes pour marcher à l’avenir ! Mais qu’y puis-je faire, monsieur, et franchement croyez-vous
que ce soit ma faute? Je me tâte, je ne me sens pas coupable ; car si je marche, c’est qu’on me pousse ; oui, il y a derrière moi des milliers de siècles qui me jettent en avant. Je ne suis personne, je ne suis qu’un fétu de paille. Vous me faites rire, quand vous parlez de ma souveraineté. La littérature se transforme, vous avez dit le mot ; et elle m’emporte, voilà tout. Seulement, je m’abandonne à elle, tandis que vous, monsieur, vous avez l’obstination étroite de résister. Dans un siècle, on cherchera vos •membres.
N’est-ce point une chose stupéfiante que les réactionnaires de la littérature naissent toujours parmi les libéraux de la politique ? Voilà un républicain, un homme qui travaille au triomphe de la démocratie, et il ne veut pas que notre démocratie ait son expression dans les lettres, il ne comprend pas que la société nouvelle doit fatalement déterminer une évolu" tion littéraire ! Il en est resté à Lquis XIV, il a une borne dans le crâne.
Nous qui marchons, nous ne savons peut-être pas toujours la besogne que nous accomplissons; mais nous allons où va le siècle, c’est ce qui fait notre force et notre sérénité.
Je ne sais plus, dans quelle feuille obscure, un rédacteur inconnu m’a accusé de vouloir rallumer les guerres de religion. 11 faut une cervelle singulièrement fumeuse et détraquée pour avoir découvert cette belle chose dans mon premier article. Si quelqu’un rêvait une pareille guerre, en tous cas, ce ne serait pas nous. J’en trouve la pensée et même la.
menace dans presque toutes ies lettres d’injures que j’ai reçues. Oui, c’est le protestantisme qui gronde à nos frontières ; c’est lui qui exige l’empire du monde, c’est lui qui parle de supprimer la France comme un ulcère, pour la santé de la vieille Europe. Il a deux ennemis chez nous : le catholicisme et la révolution ; de là son acharnement. Les victoires de la Prusse ont été des victoires protestantes.
Eh bien ! notre patriotisme est tout tracé. La France, qui a toujours résisté au protestantisme, se rait perdue le jour où elle se laisserait conquérir Notre République se débat contre les catholiques : elle devrait se défier plus encore des protestants, qui essayent de l’envahir, pour faire d’elle une arme de propagande. Il viendra un jour où elle les trouvera sur son chemin comme un terrible obstacle, et il faudra alors les abattre violemment.
Qu’ils fassent des enfants, qu’ils se déclarent les seuls honnêtes, qu’ils rêvent de peupler et de réglementer le monde. Peu importe î Même lorsqu’ils semblent avoir les faits pour eux, ils ne comptent pas, devant le travail de l’évolution humaine. Le jour où ils seront un obstacle à la force du monde, ils disparaîtront comme une poussière. Du moment qu’ils se sont immobilisés, ils se sont condamnés. Le monde passera sur eux. ,
Et c’est de la France que l’évolution nouvelle, l’évolution scientifique, est partie. C’est chez nous qu’elle fait ses plus grands progrès. Encore un coup, où est notre Calvin ?
HUGO ET LITTRÉ
Deux faits ont marqué ces dernières semaines : la publication des Quatre vents de V Esprit, de Victor Hugo, et la mort d'Émile Littré. Il semble qu’il y ait là une rencontre voulue, que nécessairement les circonstances devaient établir un jour un parallèle décisif entre ces deux hommes, pour faire, dans nos esprits encore troublés, le procès suprême au romantisme. L’heure est venue.
Pour moi, depuis huit jours, ces deux hommes me hantent. L’un est ma jeunesse, l’autre, mon âge mur. Ils se heurtent et s’excluent. Littré a pris toute la place dans ma raison, Hugo n’est plus à mon oreille qu’une lointaine musique. Le positivisme a scellé la pierre sous laquelle le romantisme dort à jamais. Telle est la vérité qui devrait être profondément gravée sur les murs de nos écoles. Et c’est, aujourd’hui, cette vérité que je veux développer dans une de mes études hâtives, où je ne puis malheureusement que jeter des idées,
HUGO ET LITTRÉ. 303
sans les approfondir ni les appuyer comme il le faudrait.
Je viens de lire les Quatre vents de l'Esprit. Certes,, comme facture, cela est supérieur aux ouvrages séniles du poète, le Pape , la Pitié suprême , Religions et Religion , l'Ane. Beaucoup de pièces datent d’un quart de siècle ; d’autres ont dû être écrites il y a dix ans ; et l’on y retrouve le rhétoricien de génie, l’admirable jongleur de mots qui a révolutionné et conquis l’empire de la prosodie, où il règne en César tout-puissant.
On dirait que ces Quatre vents de V Esprit sont faits avec des fonds de tiroir. Il y a là des miettes, des rognures de la Légende des siècles, des Contemplations et des Châtiments; ce qui n’a pu être publié dans ces livres, a été gardé, et le poète nous le sert aujourd’hui sous un titre d’ensemble, pour ne rien perdre. J’explique ainsi ce résumé; ces épaves dans les divers genres, qui, tout en étant de la bonne époque de son talent, ne peuvent rien ajouter à son nom ; car il a déjà donné dans chaque genre ses chefs-d’œuvre. Ce ne sont, au point de vue de sa gloire, que des répétitions affaiblies et inutiles.
Et quel continuel abus des mêmes procédés ! Dire que de prétendus critiques osent parler des renouvellements de Victor Hugo 1 Mais il n’a jamais eu qu’une manière, et cette manière, l’envolement lyrique, il Ta portée partout, dans le roman comme dans le drame, dans l’épopée comme dans l’idylle ! Aujourd’hui, après soixante ans d’usage, il n’a pas changé un seulde ses procédés, ses œuvres ne vi-
vent même plus que par eux. De là, sous l'orchestration des admirations voulues, l’étonnement et l’indifférence où elles tombent, dans le vrai public. Cela ne nous touche plus. On entend le creux de la rhétorique, derrière le ronflement des mots.
Prenez, par exemple, les Quatre vents de l Esprit. 11 y a quarante ans, certaines pièces auraient bouleversé le public. Or, dans quinze jours, vous verrez le beau silence. L’évolution sociale et littéraire a continué, et nous sommes dans une autre période d’intelligence, voilà tout. L’œuvre entière de Victor Hugo est bâtie sur le surnaturel, sur la légende el le symbole. Il vole continuellement dans l’abstraction et la synthèse, au-dessus des faits, en plein ciel de l’hypothèse extravagante et déréglée. Son ambition, toujours caressée, a été d’être pris pour un prophète conversant avec Dieu et Satan. Et, au fond, nulle base positive, aucune méthode, pas même une philosophie nette. Rien que des mots vagues et démesurés, une idée du progrès purement sentimentale, une humanitairerie se noyant dans un rêve d’amour universel.
Je ne parle pas de ses trois actes : les Trouvailles de Gatlusy qui m’ont consterné. Mais lisez attentivement son petit poème: la Révolution. L’idée est un lieucommun dont on n’ose même plus se servir dans les feuilles républicaines à un sou. On hésite, avant de lâcher encore une fois ce cliché que, si Louis XVI a été exécuté, c’est la faute des rois ses ancêtres. Eh bien ! Victor Hugo n’hésite pas, lui; il ramasse cette vieille loque, ce raisonnement puéril, vide et faux, lorsqu’on le pose avec la raideur d’un dogme. Ce semblant d’idée lui suffit, parce qu’il n’a pas besoin
HUGO ET LITTRÉ
d’une idée, que son art est surtout dans la chimère et dans le décor. Et le voilà qui enfante un cauchemar stupéfiant ; il fait son Isaïe, il promèpe des statues sur notre pavé parisien, il prête des discours interminables aux mascarons du Pont-Neuf, il transforme l’ancienne place Louis XV en un carrefour de cinquième acte. Toute la formule romantique est là, on peut y étudier à l’aise les procédés de Victor Hugo. Les vers sont parfois superbes, et nous sourions, égayés par cette bête de l’Apocalypse, au ventre bourré de rhétorique, et dont la mécanique grince. A l’heure où nous exigeons des documents exacts, des observations et de l’analyse, c’est se moquer de nous que de nous jouer cette farce lugubre.
Je comprends les raisons de sentiment qui inclinent les fronts autour du vieux poète. Mais, en vérité, ne pourrait-on y mettre quelque mesure et s’arranger de manière à ce que la vérité ne souffrît pas trop de cette vénération si légitime ? Nous serions les premiers à courber la tête et à nous taire, si l’on ns voulait pas nous imposer, comme une règle, la formule détraquée du romantisme. On nous injurie, on nous refuse le droit de marcher en avant. Alors, nous nous révoltons et nous disons ce qui est.
Ce qui est, c’est un mensonge universel, au sujet de Victor Hugo. Tous le jugent comme nous. Je connais des gaillards, — qu’ils se rassurent, je ne les nommerai pas, — qui pensent absolument ce que nous pensons et qui écrivent tout le contraire. Victor Hugo est devenu une religion en littérature, je veux dire une sorte de police pour le maintien du bon ordre. Si on disait la vérité sur lui, où irait-on ? à tous les abîmes du naturalisme triomphant. On le
maintient donc, comme certains bourgeois voltairiens, tout en le blaguant au dessert, maintiennent le bon Dieu, afin que leurs femmes aient des mœurs et ne les trompent pas avec des artistes. Être passé à Tétât de religion nécessaire, quelle terrible fin pour le poète révolutionnaire de 1830!
Voici maintenant Émile Littré. Il est né quelques mois avant Victor Hugo. Pendant que celui-ci escaladait les cimes du surnaturel, s’abandonnait au vent du lyrisme, exagérait déplus en plus son effarement de prophète, l’autre cherchait avec passion une méthode, en arrivait à se donner pour règle d’intelligence de n’accepter que les faits absolument prouvés. Jamais un antagonisme ne s’est établi avec plus de netteté. Ces deux hommes ont marché côte à côte sans jamais se toucher, et nous mesurerons leur besogne, au point de vue intellectuel, en étudiant leur part d’influence sur la fin de ce siècle.
Littré avait rencontré Auguste Comte en 1845, je crois, Il était admirablement préparé, ayant déjà parcouru toutes les connaissances humaines, des sciences mathématiques aux sciences physiques et naturelles, de la physiologie à la médecine, de l’histoire à la linguistique. Auguste Comte lui donna la méthode qu’il cherchait, et dès lors son intelligence fut fixée. Il accepta la formule positiviste, cette formule qui s’appuie sur une hiérarchie <ies sciences et sur une étude exacte de l’évolution humaine, divisée en trois phases, la phase théologique, la phase métaphysique et la phase positive. Mais Littré, qui n’était
I1UG0 LT LITTRÉ.
pas un créateur, apportait dans Tapplication un boit sens et une logique dont l’influence fut considérable : if arrêta la formule, en la dégageant des rêveries d’Auguste Comte, en la ramenant à une rigueur toute scientifique. Pour lui, l’inconnu doit être réservé; Dieu n’est pas nié, mais mis à part; jamais il ne raisonne du « pourquoi » des choses. Sa peur de l’hypothèse est telle qu’il refuse toute théorie où elle entre pour la moindre part; ainsi, il n’a jamais accepté le système évolutionniste de Darwin, parce que les faits connus n’en prouvent pas l’absolue certitude. Littré est là tout entier, avec sa méthode.
D’ailleurs, cette méthode peut être déjà jugée à ses résultats. Je ne saurais entrer ici dans les travaux considérables du savant et du philosophe : sa traduction et son commentaire d’Hippocrate, ses études si nombreuses sur la physiologie, la médecine, l’histoire, la linguistique, la philosophie, la politique. Il me suffira de rappeler son Dictionnaire, ce monument colossal que seule la méthode positive pouvait mettre debout. Cette méthode nous y a donné une histoire complète de notre langue et une philo-ophie raisonnée du langage. L’étude des faits en est la base solide. Littré remonte à Forigine des mots, et, par des exemples choisis dans nos écrivains, dresse le procès-verbal de leurs significations.il y a là une application décisive de la formule, un exemple des grandes besognes que l’on fera demain, avec cet outil si net et si puissant des sciences modernes.
Et quel branle donné à toute notre époque ! On ne s’aperçoit pas encore du chemin parcouru, on ne voit pas que la méthode positive a gagné peu à peu toute notre activité humaine. En politique, elle est
SxfS
de #s en plus appliquée, elle refera la France, si la bêtise et les appétits des hommes ie lui permettent. En littérature, elle est ce naturalisme dont je parle si souvent et qu’on feint de ne pas entendre. A ce propo-, je signale la définition du mot imagination, dans le Dictionnaire : « Faculté que nous avons de nous rappeler vivement et de voir en quelque sorte les objets qui ne sont plus sous nos yeux. » Ces trois lignes bouleversent toutes les idées littéraires acceptées ; elles remplacent la fiction, la fantaisie comique ou lyrique, par les documents évoqués et classés. Je n’ai jamais dit autre chose, je n’ai jamais réclamé que les faits pour base et que la vérité des êtres et des choses pour étude.
Enlin, la rencontre heureuse est que cette admirable intelligence soit tombée dans un tempérament équilibré, sans vices. Littré a été un sage. Il fallait voir la stupeur de Sainte-Beuve, ce voluptueux, devant ce chaste qui s’était cloîtré dans la science, 11 disait : « Que voulez-vous? Littré n’a besoin de rien, il peut tout. » Cette haute honnêteté devient un argument précieux contre certaines attaques. Voilà le travail, voilà la morale, et dans un homme qui est notre maître, à nous qu’on couvre de boue. Vous voyez donc bien que, pour être un honnête homme, la démence lyrique n’est pas indispensable 1
Maintenant, placez côte à côte Victor Hugo et Emile Lit! ré. Certes, dans le premier, je mets le poète à part; l’auteur des Feuilits d'automne et de la Léyei de des Siècles , est le plus grand de nos poètes lyriques;
HUGO ET LITTRÉ
je l’ai écrit vingt fois et je le répète une fois encore. Mais je parle du penseur, de l’initiateur; je réponds à ceux qui veulent faire de Victor Hugo un génie universel, l'homme du siècle. Eh bien! cette prétention devient risible, lorsqu’on le compare à Émile Littré.
Les voilà donc face à face : l’un avec ses colossales machines de rhétoricien affolé, son abus des mots, ses idées troubles, son continuel cabotinage, sa défroque de prophète en zinc, son piétinement sur place au milieu de grands mots vides, son humanitairerie finale de bon vieillard gâteux ; l’autre avec ses grands travaux de logicien impeccable, la rectitude de sa méthode, l’unité et la clarté de son œuvre, la modestie et la simplicité du travailleur que la passion de la vérité attache à la terre, le progrès réel déterminé par chacun de ses ouvrages qui nous emportent à l’avenir.
Je le demande sans passion, je le demande aux gens de bonne foi : lequel des deux est le penseur original, lequel des deux est l’homme du siècle ? Oui, qu’on me dise si notre siècle de science s’incarne dans le poète lyrique qui veut recommencer Isaïe, ou dans le savant qui élargit et règle nos connaissances, à l’aide de la méthode positive. Ce dernier n’est-il pas le cerveau encyclopédique, et ne voit-on pas que toute sa besogne est précisément la négation de la besogne du premier ? La science et la révélation, le positivisme et le romantisme ne peuvent vivre côte à côte ; c’est pourquoi l’un est en train d’achever l’autre. Cela a tué ceci.
Je faisais le vœu, dans mes derniers articles, d’un Calvin du positivisme, c’est-à-dire d’un missionnaire, d’un propagateur des vérités scientifiques. Quel
homme mieux que Littré aurait pu remplir ce rôle? 11 possédait la vaste intelligence, l’instruction universelle : lui seul avait le droit de parler au nom des faits, de répandre l’Évangile nouveau des vérités démontrées. Que lui a-t-il donc manqué pour partir en mission et instruire les peuples9 C’est triste à dire, il lui a manqué un peu du cabotinage qui fait les grands acteurs de nos drames humains. Il était trop scrupuleux, trop enfoncé dans le respect du vrai, pour risquer de conclure. Quand on parle aux hommes, il faut toujours faire la part du mensonge, et il y a un besoin de mise en scène, dans la foi la plus sincère. Avec sa haine de l’hypothèse et de la synthèse, Littré ne pouvait être qu’un homme d’étude.
Quand je songeais à lui, je regrettais son effacement volontaire. Mais, aujourd’hui, je l’aime mieux ainsi, cloîtré dans un travail de géant. Il a obéi aux nécessités de sa besogne d’application ; il préparait un exemple, il nous apportait des matériaux. Rien ne rend modeste comme la science, lorsqu’on y descend avec ce scrupule de l’exactitude. On y apprend la patience, on y sent l’inutilité des polémiques, on y marche avec une prudence de plus en plus grande* en remettant toujours les conclusions au lendemain. Aussi, nous qui ne savons rien auprès de Littré, qui ne sommes que des écrivains tourmentés du désir de savoir et de nous faire une méthode, devons-nous nous incliner devant la claustration d’un des esprits les plus puissants de ce siècle. Nous nous trompions, lorsque nous désirions le voir se dresser en apôtre, au milieu de notre société troublée. Les temps sont changés, les saints Paul de la science sont nécessairement des hommes de cabinet. C’est maintenant qu;
HUGO ET LITTRÉ. 3H
«es œuvres vont partir en mission, pour xépandre la bonne parole.
Du reste, ni Darwin, ni Auguste Comte, ni Claude Bernard, ni Littré, pour ne nommer que ceux-là, ne sont toute la vérité. Chacun donne sa paît d’intelligence, chacun laisse son œuvre, d’où les hommes du lendemain dégagent les bonnes pages, les vérités prouvées. Et c’est de cette continuelle glane que *e fait le progrès. Littré a été l’homme du siècle, parce qu’il en a incarné les besoins de certitude scientifique et qu’il a travaillé de toute sa force à substituer la méthode positive aux vieilles méthodes théologiques et romantiques. Dans ce cas, comment Victor Hugo serait-il également l’homme du siècle, lui qui est retourné à toutes les fantasmagories du moyen âge, qui a augmenté la légende et embrumé les hypothèses? Sa part de vérité est si petite, que nos fils ne tireront pas un progrès certain de ses œuvres. Il a chanté pour la joie de l'humanité; c’est assez évidemment, mais c’est tout.
Je supplie la jeunesse française de songer à ces choses. L’avenir de la nation en dépend. Deux routes s’ouvrent : d’un côté les erreurs du lyrisme, de l’autre les certitudes du positivisme ou du naturalisme, comme il plaira de le nommer. La jeunesse veut-elle être avec le passé? Veut-elle marcher à l’avenir? Qu’elle juge, d’un côté, la forte génération qui grandit sur les pas de Littré, et, de Vautre, les attardés du romantisme qui végètent dans la grande ombre de Victor Hugc*
Ah ! cette politique, quelle personne désagréable et plate, quelle mangeuse d’hommes! Elle est comme ces femmes de trottoir qui diminuent leurs amants et les enfoncent dans le train-train d’un concubinage maussade et exaspéré.
J’ai dit ces choses, en parlant d’Émile de Girardin, et j’éprouve le besoin de les redire, après avoir lu le Bachelier, la dernière œuvre de M. Jules Vallès. Certes, voilà un écrivain qui est un exemple caractéristique de la toute-puissance des lettres, devant l’ordure et le néant de la politique. L’étude est curieuse à faire.
M. Jules Vallès nous a conté son enfance, dans son Jacques Vingtras , publié il y a deux ans, et dont le Bachelier n’est qu’une suite. Terrible enfance d’un fils de petit professeur, qu’on attelle malgré lui au latin et au grec, que tout le monde gifle, qui san-
gîote plus encore des humiliations de son père, des ridicules de sa mère, des sévérités étroites et injustes de cette famille soutirante. On sent qu’il a pris là sa haine de la discipline et de l’instruction, une haine dont le feu toujours cuisant lui fait regretter à chaque page de n’être pas né dans un ménage d’ouvriers, qui auraient fait de lui un charpentier ou un maçon.
Mais le milieu ne suffit pas pour expliquer ce beau cas de révolté. Il faut admettre qu’il apportait un tempérament de révolutionnaire, une nature d’irrégulier et d’outranciér rêvant une existence de liberté et de force, dans un monde idéal de poète. Si vous ajoutez une sensibilité cachée comme un ridicule, une brutalité souvent voulue, et par dessus tout lapassion delà vie, du grouillement humain, vous aurez toute sa nature. Il aime le peuple, les travailleurs et les déshérités ; il s’est baitu pour eux, comme un cœur sensible s’apitoye sur les pauvres qui passent et vide sa bourse dans leurs chapeaux. Avec cela très gai, « blaguant » tout de suite, peut-être de peur d’être « blagué », cachant ses larmes sous une ironie féroce. C’est même là ce qui le caractérise : il est tout à la sensation, il éclate du rire trop gros d’un gaillard que rien n’arrête, ni le respect de la famille ni les mots d’ordre d’un parti, ni les idées toutes fii tes qui régissent le monde.
On comprend quelle belle besogne un pareil tempérament devait faire en littérature. Dès les premiers articles que M. Jules Vallès écrivit, il fut connu. Il y avait là une note personnelle qui sonna comme un coup de clairon, et cette note de cuivre, éclatante, est demeurée dans nos oreilles. Un écrivain original
nous était né. Depuis, M. Jules Vallès a pu traverser d’effroyables aventures, disparaître, être traité de bandit et de martyr, l’écrivain en lui est quand même resté debout. Lorsqu’il a reparu, il n’a eu qu’à jeter la note de son clairon sonore, et tous se sont retournés, tous lui ont rendu sa place dans nos lettres françaises. Il y est naître, il y possède un champ qui n’est à personne, dont ses propres folies ne pourraient le déposséder.
Et c’est de cet homme qu’on veut faire un homme politique ? et c’est cet homme qui se joue à lui-même la cruelle plaisanterie de croire qu’il est un homme politique? En vérité, cela chagrine. Que fait-il donc de son indiscipline, de sa peur de l’enrégimentement, de son manque de respect pour les traditions? Est-ce qu’on est un homme politique, quand on ne se laisse pas parquer comme un mouton, quand on ne tire pas son chapeau aux mensonges des historiens et à la médiocrité des chefs? Un homme politique, allons donc! il a trop de talent* trop d’originalité, pour être cette chose bête ou hypocrite, cette chose qui doit marcher dans le rang, sans même avoir la permission de rire. Vous l’imaginez-vous dans cette galère, lui qui n’a pu vivre au collège? Mais, monsieur, la politique est un bagne, tous nos hommes politiques sont des pions lamentables, qui devraient vous faire regretter l’époque où l’on ne vous tirait que les oreilles !
Aussi, M. Jules Vallès, très heureusement, n’a-t-il aucune autorité en politique. 11 ne compte pas, il est peut-être dans la musique, et encore! C’est ce qui m’attendrit et me le fait aimer de tout mon cœur. Qn m’a bien conté qu’il a été membre de la
Commune ; seulement, cela n’importe pas pour lui» Il était déjà Jules Vallès en y entrant; et, quand il en est sorti, il n’était toujours que Jules Vallès, ni plus, ni moins. S’il n’y a rien perdu, il n’y a rien gagné. Qu’il songe à ses anciens collègues : les obscurs de la veille sont restés les obscurs du lendemain, il ne s’est pas même révélé parmi eux un homme vraiment fort.
Le cas n’est-il pas superbe et ne dit-il pas cruellement la maladie de notre époque? Voilà un romancier d’un talent très personnel, incontestable, n’ayant rien du tempérament d’un politicien, pataugeant dans la politique en rhétoricien affolé ; un gaillard solide, tendre aux misères des petits, coupant ses larmes des éclats d’une gaieté allant jusqu’à la grosse farce; et ce romancier, ce gaillard, a l’idée baroque de s’embarquer, dès son jeune âge, dans cette vieille barque crevée de la politique, où il n’a que faire, où il gêne les autres, où il s’ennuie certainement beaucoup sans vouloir le dire, où il me fait l’eflet d’un hanneton bon enfant tombé dans un nid humide de cancrelats et de cloportes! Mais le pis est que le malheureux n’a pas voulu cela. Il est là-dedans, parce qu’il y a glissé avec toute sa génération. Le siècle pour passer a dû combler le trou.
Voulez-vous un homme politique ? prenez M. Ranc, et comparez-le à M. Jules Vallès, si vous désirez comprendre en quoi celui-ci n’est pas un homme politique. Justement, tous deux sont partis du même pied, à la même heure, dans une étreinte fraternelle.
A vingt ans, ils étaient, au quartier latin, d’une bande qui rêvait du régicide, comme notre bande à nous, dix ans plus tard, a rêvé de gloire littéraire. Et ce qui est très piquant, c’est que M. Jules Vallès, dans le Bachelier , conte cette jeunesse, dont M. Ranc avait déjà fait un tableau dans son livre : Sous l'Einpire , qui est également une sorte de roman autobiographique ; de sorte que nous avons deux versions profondément différentes, où chacun d’eux se confesse. Tout l’antagonisme d’un tempérament d’artiste et d’un tempérament d’homme politique se trouve là.
Ainsi, il s’agit des complots sous l’Empire, du complot de l’Opéra-Gomique par exemple. 11 faut voir le sérieux de M. Ranc; il ne lâche rien qui puisse diminuer le parti ; il parle des conspirateurs en poète soignant ses fins de strophe; à la vérité, il commet bien la légèreté d’introduire une jeune personne dans l’affaire, mais quelle jeune personne! une Louise Michel de vingt ans, tirée de Walter Scott, maîtresse insupportable qui sauve la République avec son amant tous les soirs, à l’heure où ils soufflent la chandelle ! En somme, je ne connais pas de livre plus impersonnel, plus arrangé, plus politiquement et plus littérairement gris que ce maussade Sous V Empire , qui a l’air d’avoir été écrit par un Lamartine jacobin, ayant des vues secrètes sur la préfecture de police.
Maintenant, si nous passons à la version de M. Jules Vallès, le fameux complot tombe du coup dans un grotesque noir. Une blague énorme lui monte quand même aux lèvres, en face de ces étranges conjurés qui ratent piteusement leur coup et qui se
sauvent ensuite comme des lièvres. Son sens profond du comique l’emporte, il finit par ne plus voir que les misères de l’aventure : l’attente vaine, avec les poches bourrées de pistolets ; un certain Gollinet surtout, qui n’en est pas et qui se charge obligeamment de l’arsenal; un professeur de philosophie, au nez rouge, qui n’a pas ri depuis le 2 décembre; puis, l’insuccès lamentable, parce que « on n’était pas prêt » ; et la débandade finale des conspirateurs, qui ont l’air d’une division d’écoliers en faute, surpris par le pion. Je ne sais ce que M. Jules Vallès a voulu faire ; mais le complot de l’Opéra-Comique sort de là bête comme tout. C’est à pleurer.
Et il en a une conscience très nette, ce révolutionnaire d’instinct qui n’entend rien à la politique et qui est seulement bon pour la bataille. On le sent honteux, embarrassé des mystères, des finasseries de son camarade Rock (lisez Ranc) ; c’est pourquoi il préfère rire, en attendant les coups de fusil. Quand tout est fini, quand les conjurés sont en fuite, il a ce cri superbe d’ironie et de dégoût : « Mes luîtes contre l’Empire se terminent toutes par des courbatures. Des blessures piteuses font saigner mes pieds. C’est bête et honteux comme la fatigue d’un âne. »
Il faut l’entendre blaguer Robespierre, tomber à coups de poing sur les géants de 93, se plaindre avec fureur qu’on ne puisse pas rire dans le parti républicain. 11 faut le voir rougir, quand un conjuré lui demande si « ses hommes » sont prêts ; ses hommes ! quatre ou cinq étudiants jeunes, roses et gras, qu’il ne connaît point. Décidément, ie respect, l’amour de la tradition et de la discipline lui manquent tout à fait, à ce pur sensitif, qui confesse à voix haute ce
qu’il éprouve. C’est ainsi que, sans le vouloir peutêtre, il a ridiculisé à jamais le complot de l’Opéra- Gomique.
Voilà M. Jules Vallès, et voilà M. Ranc. L’un se donne tout entier, l’autre se réserve; on peut même dire qu’il met une véritable coquetterie à se réserver. Aussi, quelles vies différentes ! Ils ont eu beau partir du même pied et à la même heure, aujourd’hui un abîme les sépare. M. Jules Vallès, nommé membre de la Commune, est allé jusqu’au bout de son tempérament de révolté, tout en luttant sans relâche contre la majorité bêtement enragée de ses collègues. M. Ranc, ce finaud, élu par un nombre double de voix, a lâché au bon moment, ce qui lui a permis plus tard d’opérer une évolution lente vers l’opportunisme deM. Gambetta. Tel est le véritable homme politique, souple, obéissant aux faits et aux hommes, gardant s’il le faut pendant vingt ans le silence de Lazare le Pâtre, vivant de ruses et de tactique, sans dégoût pour la cuisine puante du pouvoir; tandis que l’autre, le révolté qui chante, l’irrespectueux qui casse les bustes, le blagueur qui donne des chiquenaudes sur le nez de la République, quand elle n’est pas bonne fille, n’a été et ne sera jamais qu’un poète, un tempérament superbe d’écrivain que nous aimons et qui vivra.
Ce livre de M. Jules Vallès : le Bachelier , est une stupeur pour moi. Comment! diable, des garçons jeunes, bien portants, ayant devant eux la vie ouverte, peuvent-ils se passionner pour cette chose laide et
sale qui se nomme la politique? Ils sont là une douzaine parlant de tuer le tyran, prononçant des discours, croyant qu’ils font avancer le siècle. Eh I petits malheureux, aimez donc les filles, buvez sec et faites des vers! Puis, si vous avez de l’ambition, tâchez d’être des intelligences ; cela vaudra mieux que d’être des ministres un jour.
Je me souviens de notre bande, à nous. La politique nous dégoûtait profondément. Nous pensions, et je pense encore pour ma part, que l’idée est la reine du monde, que c’est elle qui fait les peuples, au-dessus des basses agitations de la politique. Aussi, dédaigneux de l’action, nous étions-nous donnés tout entier aux lettres et à la science, résolus à agir dans le haut domaine de la pensée. Plus tard, on décidera laquelle a fait la meilleure besogne, d’une génération d’enfants qui conspiraient, qui rêvaient la liberté par les barricades et par la police, ou d’une autre génération d’enfants qui la voulaient par le mouvement naturaliste du siècle, par les nouvelles méthodes d’observation et d expérimentation. Je crois que la vérité est avec nous. Quiconque tient une plume est le maître ; les autres, ceux qui tiennent une épée, ne sont que les valets de l’idée.
Sans doute, je devine bien ce que veut, ou plutôt ce que rêve M. Jules Vallès. Son livre est un aveu ; cette guerre féroce à l’instruction universitaire, cette rage d’un bachelier jeté sur le pavé sans un métier pour vivre, est une simple révolte sociale, une revendication de la vie libre et heureuse, contre les hontes et les souffrances de notre vieille société disciplinée, marchant sous le fouet de la routine. De même, comme je l’ai dit, M. Jules Vallès ne voit dans la ré*
Vjlulion que le triomphe des petits et des souffrants. Il veut la république de la rue, par attendrissement pour les pauvres. Il est humain autant que républicain. Même son talent d’écrivain est là, avec la foule, avec le tapage et l’éclat des carrefours. Il y a eu une simple rencontre, entre son tempérament d’artiste et l’heure politique qu’il a traversée. Je comprends, à la rigueur, qu’il ait besoin de ce milieu pour écrire; mais je voudrais le convaincre que, dans ses révoltes, dans ses déclamations républicaines qu’il croit peutêtre utiles à la cause, c’est lui seul, lui l’écrivain, qui importe et qui intéresse. ,
Ainsi, comme cette guerre CUIllrc ‘bs bacheliers est inutile et petite ! Tant de colère lyrique dépensée n’amènera pas une réforme, tandis que l’évolution du siècle refondra certainement notre Université. Puis, qu’importe! M. Jules Vallès, qui divise le monde en réguliers et en irréguliers, ne semble pas se douter qu’il y a des réguliers d’intelligence vaste et libre, tandis que certains irréguliers ne sont que des cabotins au crâne étroit, esclaves de leur rhétorique, d’anciens bohèmes ayant des idées rances et des lieux-communs plus insupportables que ceux de M. Prudhomme. D’ailleurs, pourquoi en veut-il tant au baccalauréat? On en fait ce qu’on peut. Lui, en fait des livres superbes de rage. Quel désastre pour les lettres, s’il n’avait pas été bachelier !
Mais surtout, les mains jointes, je supplie M. Jules Vallès de ne pas se croire un homme politique. Non, il n’en est pas un 1 Qu’il s’interroge, qu’il regarde autour de lui : se voit-il dans un parii, acceptant l’imbécillité de son voisin de gauche, utilisant la scélératesse de son voisin de droite? se voit-il à la
SOUVERAINETÉ DES LETTRES. 32i
Chambre, perdu dans les intrigues de couloir, vendant sa voix, étouffé au premier mot et mis en quarantaine, s’il s’avise d’avoir une opinion personnelle ? se voit-il au pouvoir, engraissant dans une présidence, lâchant ses bien-aimés pauvres, devenant un régulier, ô horreur! ô comble de la traîtrise! S’il veut, qu’il soit un révolutionnaire d’instinct, qu’il soit un poète enfiévré battant la charge de la misère mais un homme politique, ohl non, grâce pour son talent 1
Tenez ! un homme passe. Que M. Jules Vallès le suive et l’étudie. C’est M. Ranc, son ancien camarade, qui rase les murs. Il est profond, mystérieux et souriant, car il porte un monde dont il ne parvient pas à accoucher. L’autre semaine encore, on a voulu en faire un député; mais lui, très malin, s’est réservé une fois de plus; car ses couches, paraît-il, ne sont pas prêtes. Il aime mieux garder l’enfant. On en fera peut-être plus tard un préfet de police, à moins que sa constipation ne continue. En attendant, il écrit des articles rosâtres où il cligne malicieusement de l’œil, et il tâche d’écouler ses romans que personne ne lit. La presse républicaine les a trouvés très remarquables. Et cela suffit, l’affaire n’a pas eu de suite.
Voyons, ces choses ne font-elles pas trembler M. Jules Vallès? Veut-il être un homme politique à ce prix? Mais le Roman d'une conspiration , Sous l'Em pire , tous ces bouquins indigences et nuis, où ne ¥ibre aucune pérsonnalité littéraire, seront enterrés
depuis longtemps, lorsque les Ré fract aires et Jacques Vingtras flamberont encore, dans l’éclat de leur vie ardente, en l’honneur de la littérature française!
Tel est donc le point d’arrivée. Des deux galopins qui conspiraient ensemble, le premier, celui qui n’avait pas de personnalité, s’est envasé dans la politique, où il digère bourgeoisement aujourd’hui ; tandis que le second, l’écrivain doué, a eu beau traverser tous les casse-cou de l’émeute, il s’est relevé grand romancier, il est devenu maître dans le domaine littéraire. Et je vois là, d’un côté, le baquet commun où tombent toutes les médiocrités, de l’autre la souveraineté des lettres sauvant les artistes st leur ouvrant les siècles.
ALEXIS ET MAUPASSANT
J’ai promis de présenter au grand public les cinq jeunes écrivains , dont les plaisantins de la press© s’amusent à faire de si étranges caricatures de disciples, autour de ma personne. Après avoir parlé d’Huysmans et de Géard, je m’occuperai aujourd’hui de Guy de Maupassant et de Paul Alexis.
J’ai connu Maupassant chez Flaubert. C’était vers 1874. Il sortait à peine du collège, personne ne l'avait encore aperçu, dans notre coin littéraire. QuancJ nous arrivions le dimanche, vers deux heures, au petit appartement de la rue Murillo, ces pièces étroites dont les fenêtres ouvraient sur les ombrages $u parc Monceau, nous trouvions presque toujours Maupassant installé déjà, ayant parfois déjeuné avec le maître, auquel il venait lire ainsi chaque semaine ses essais, et qui lui faisait retravailler sévèrement les phrases d’ufte sonorité douteuse. Dès que nous
étions là, il s’effaçait modestement, parlait peu, écoutait de l’air intelligent d’un gaillard qui se sent les reins solides et qui prend des notes.
Plus tard, une camaraderie s’établit, il nous émerveilla par le récit de ses prouesses. De taille moyenne, râblé, les muscles durs, le sang sous la peau, il était alors un terrible canotier qui faisait pour son plaisir ses vingt lieues de Seine en un jour. En outre, c’était un fier mâle, il apportait des histoires de femme stupéfiantes, des crâneries d’amour qui épanouissaient le bon Flaubert dans un rire énorme.
Jusque-là, nous ne nous demandions même pas si Maupassant avait du talent. Nous connaissions bien de lui certaines pièces de vers, écrites pour les hommes ; mais il est assez facile d’avoir de la vigueur dans ce genre. Aussi restâmes-nous étonnés, lorsqu’il publia un petit poème : Au Bord de V Eau, où il y avait des qualités de premier ordre, une simplicité et une solidité de facture rares, une nature d’écrivain déjà maître de son métier. Dès lors, il compta pour nous, il fut parmi les jeunes, que nous regardons grandir, un des mieux doués, un de ceux qui ont le plus de courage et le plus de force pour continuer l’œuvre du siècle, au point où les aînés la laisseront.
Une autre surprise, une autre révélation fut Boule de-Soif, la nouvelle que Maupassant publia dans les Soirées de Médan . La dernière fois que je causai avec Flaubert, à Croisset, il me dit : « Maupassant vient d’écrire une nouvelle qui est très bien; vous en serez content.» Lorsque notre volume imprimé m’arriva, et que je la lus, j’en fus ravi; elle est ceriaineaieo* ia meilleure des six, elle a un aplomb,.
ALEXIS ET MAÜPASSANT.
une tenue, une finesse et une netteté d’analyse qui en font un petit chef-d’œuvre. Du reste, elle a suffi, dans le public lettré, pour mettre Maupassant au premier rang, parmi les jeunes écrivains d’avenir.
Tel est donc son tempérament : une carrure toute normande, une solidité sanguine, un style d’écrivain de race. Il doit certainement beaucoup à Flaubert, dont il a été le fils adoptif, dans les dernières années. Mais il apporte une originalité propre qui perçait dès ses premiers vers, et qui s’affirme aujourd’hui dans sa prose ; c’est une virilité, un sens de la passion physique dont flambent ses meilleures pages. Et il n’y a là aucune perversion nerveuse, il n’y a qu’un désir sain et fort, les amours libres de la terre, la vie largement étalée au soleil. Gela donne un accent très personnel de santé féconde et de belle humeur un peu hâbleuse à tout ce qu’il écrit.
Maupassant a publié dernièrement un recueil de nouvelles, la Maison Tellier.
Je n’insisterai pas sur le sujet delà première nouvelle, dont le volume a pris le titre. Il s’agit de la propriétaire d’un certain établissement qui emmène cinq femmes à la première communion d’une de ses nièces, dans un village d’un département voisin ; et toute l’étude porte dès lors sur l’échappée de ces filles, sur leur jeunesse qui repousse au milieu des grandes herbes, sur l’attendrissement religieux qui les saisit dans la petite église, au point que leurs sanglots gagnent* l’assistance. Rien ne saurait être
d’une analyse plus fine, et l’histoire restera comme un document psychologique et physiologique très curieux, avec le retour des femmes, heureuses, rajeunies, embaumées de grand air.
On dira : « Pourquoi choisir des sujets pareils? Ne peut-on prendre un milieu honnête? » Sans doute. Mais je pense que Maupassant a choisi ce sujet, parce qu’il y a senti une note très humaine, remuant le fond même de la créature. Ces malheureuses, agenouillées dans cette église et sanglotant, l’ont tenté comme un bel exemple de l’éducation de jeunesse reparaissant sous les habitudes, si abominables qu’elles puissent être; et il y a encore là les nervosités de la femme, le besoin du merveilleux, la foi qui persiste même dans l’abjection quotidienne. L’écrivain n’a pas eu l’idée de railler la religion ; il en a plutôt constaté la puissance. C’est toute une expérience philosophique et sociale, faite à la fois avec audace et discrétion.
Parmi les autres nouvelles qui composent le volume, celles que je préfère sont : Histoire d'une fille de ferme et En famille Je ne puis les analyser longuement. Dans la première, une servante, après avoir eu un enfant d’un garçon de charrue, épouse son maître, auquel elle cache le petit, et qui plus tard l’adopte, enchanté; dans la seconde, une famille de bourgeois se jette goulûment sur la succession d’une vieille mère, simplement tombée en léthargie, et dont le réveil est un véritable coup de foudre. Ce que j’aime, dans ces œuvres, c’est Pur belle simplicité. V Histoire dune fille de fe/me surtout a un début superbe de largeur simple. Je conseille aux romanciers qui voient nos paysans à travers Homère
ALEXIS ET MAUPASSANT
Shakspeare ou Hugo, de lire ces quelques pages, où ils trouveront la note juste de nos campagnes.
En somme, Maupassant reste, dans son nouveau livre, l’analyste pénétrant, récrivain solide de Boule de-Suif. C'est à coup sûr un des tempéraments les plus équilibrés et les plus sains de la jeune génération. Il faut maintenant qu’il écrive un roman, une œuvre de longue haleine, pour donner toute sa mesure.
Quittons la Normandie, où Maupassant est né, et passons en Provence, d’où Paul Alexis est débarqué en octobre 1869. Autres deux, autres natures.
Il arriva en étudiant, tout frais sorti de la Faculté de droit, et qui désole sa famille en se jetant dans la littérature. C’était une véritable fuite, avec des projets de travail magnifiques. Que j’en ai vu déjà tomber ainsi sur notre pavé parisien, de ces Provençaux de vingt ans qui ne doutent pas du triomphe! Ils m’apportent du pays où j’ai grandi, l’âme même' de ma jeunesse, cette belle flamme de courage qui flambe là-bas au grand soleil.
Du reste, il faut le dire, Paul Alexis, myope et distrait, n’était pas du tout le Provençal classique, vif, turbulent, cassant tout. Lorsque un autre enfant d’Aix, le poète Antony Yalabrègue, qui a publié ^depuis des vers remarquables, me l’amena un soir d’automne, le lendemain de son arrivée à Paris, je sentis tout de suite un esprit contemplatif, un peu lent à se mouvoir, mais d’une prise très personnelle sur les choses. La Provence ne fait pas que des brouillons,
des écureuils lancés dans une course aux idées ; elle mûrit souvent aussi des tempéraments d’une heureuse paresse, sensuels au fond, goûtant la vie en gourmands et en artistes.
Le talent de Paul Alexis est là, dans une sensation très développée. C’est un sensitif qui a besoin d’avoir été ébranlé pour rendre. Il s’analysera lui-même, il analysera les personnes qu’il a coudoyées, avec une pénétration, une souplesse et une abondance tout à fait remarquables ; tandis qu’il hésitera et fera moins bon, s’il cherche à bâtir, en dehors de ce qu’il a vu ou éprouvé. J’insiste, parce que cette question du tempérament classe presque toujours un écrivain. Et, d’ailleurs, mon intention première a été de montrer quels fossés il y a entre ces jeunes romanciers, venus des quatre points cardinaux, et qu’on s’obstine à mettre en tas, pour le plaisir de les « blaguer ».
Le fort de ces tempéraments sensitifs, dans la littérature, est d’aller au fond des choses, quand ils les tiennent. Ils ont quelque peine à entrer dans un personnage ; mais, lorsqu’ils le possèdent, ils le donnent tout entier, et avec une flamrlie de vie, qui en fait une créature réelle. Leur faible, malheureusement, est une certaine pente à l’indolence, un besoin de vivre pour eux qui leur rend le travail lourd; et cela explique les débuts un peu lents de Paul Alexis, le temps qu’il a perdu à regarder l’ardente besogne de ce grand Paris qu’il ignorait, et dont, par tempérament, il n’aurait pu parler, sans en avoir joui et souffert lui-même.
Aujourd’hui, le voilà lancé. Je m’occuperai tout à l’heure de son volume de nouvelles. En dehors de ses travaux sérieux, il fait du journalisme avec un talent
ALEXIS ET MAUPASSANT
qui s’impose peu à peu. Je n’ai point, contre le métier de journaliste, la haine de mes aînés, Balzac et Flaubert. Au contraire, je crois que, pour tout romancier débutant, il y a dans le journalisme une gymnastique excellente, un frottement à la vie quotidienne, dont les écrivains puissants ne peuvent que profiter. Et, dans le cas qui lui est personnel, Paul Alexis gagne évidemment tous les jours à mieux connaître notre monde parisien et à forger son style sur la terrible enclume des articles bâclés en quelques heures.
Lorsque parut son recueil de nouvelles, la Fin de Lucie Pellegrin , il se produisit, dans notre coin littétaire. un peu de l’étonnement qui a accueilli Boule de-Suif, de Maupassant. Moi, je savais à quoi m’en tenir, car je connaissais déjà ces nouvelles. Mais d’autres s’exclamaient. Quoi! Paul Alexis, qui avait l’air si endormi parfois, était capable d’écrire avec cet accent personnel des pages d’analyse fouillées nerveusement jusqu'au fond des personnages. Et, dès ce jour, il a été quelqu’un parmi nous. On l’attend à des œuvres de plus longue haleine, décisives pour sa réputation. Il n’y .a plus là qu’une affaire de travail.
C’est qu’en vérité ces nouvelles sont pleines de talent. La première, celle qui a donné son titre au volume, est une peinture sobre et intense à la fois d’un coin particulier de notre débauche parisienne. Il s’agit simplement d’une fille, Lucie Pellegrin, qui se meurt, qui crache son sang, dans une dernière noce avec des amies, attablées devant le lit où elle râle. La donnée est quelconque ; même ce n’est pas le côté
dramatique qui m’en plaît le plus, bien qu’il y aurait une curieuse comparaison à établir avec le dénouement de la Dame aux Camélias. Mais l’œuvre vaut par l’analyse vécue, par la quantité de détails vrais, surtout par l’évocation du style qui fait les œuvres vivantes.
Ce qui nous séduisit encore, dans le volume, ce fut la variété. Après la note aiguë de la Fin de Lucie Pel legrin, il y a une note goguenarde, une histoire de province : ï Infortune de M. Fraque , où se trouve analysée avec beaucoup de finesse, la guerre sans merci que se font un mari et sa femme, jouant à qui mourra le premier. La femme trompe le mari et devient dévote sur le tard, au point de mettre toute sa fortune à la construction d’une chapelle. Le mari répond en faisant des folies pour rétablissement d’une porcherie modèle, et en finissant par donner tout ce qu’il possède à un ministre protestant. Enfin, la femme meurt, le mari triomphe. Il faut lire cette histoire pour y retrouver un peu du souffle de Balzac, la. connaissance des terribles batailles qui se livrent dans certaines maisons silencieuses des petites villes.
Avec les Femmes du père Lefèvre , c’est encore une autre note, la plus originale du volume peut-être : une note gaie, d’une gaieté particulière, une sorte d’épopée naturaliste poussée au comique lyrique. Le sujet tient en dix lignes ; les étudiants d’une petite ville veulent donner un bal; mais, n’ayant pas de femmes, ils chargent le père Lefèvre, un ancien sous-oificier, d’aller leur en chercher une douzaine à Marseille; et toute la nouvelle consiste dès lors dans l’attente de ces femmes qui n’arrivent pas, dans le
ALEXIS ET MAUPASSANT
débarquement triomphal de leurs laideurs, dans le fameux bal, dans la queue des filles qui restent et qui sillonnent la ville pendant des semaines, au grand ahurissement des bourgeois. C’est là du bon comique, de l’esprit comme je l’aime, solidement campé sur de l’humanité vraie, et aiguisé d’une pointe de fantaisie littéraire.
Enfin, le Journal de M. Mure est une analyse pénétrante d’un cas de psychologie amoureuse, d’un ton complètement différent, sérieux et attendri. Écrite la dernière, cette nouvelle est certainement la plus équilibrée, si elle n’est pas la plus à effet. Comme je l’ai déjà dit ailleurs, Paul Alexis étouffe dans la nouvelle, chacune de celles qu’il a publiées n’est qu’un petit roman écourté. Lui aussi nous doit un roman.
Après Céard et Huysmans, voilà donc Paul Alexis et Guy de Maupassant. Mon désir est de faire un peu de vérité sur ces jeunes écrivains qu’on plaisante, qu’on insulte et qu’on provoque. Puisque je suis le coupable en tout ceci, puisque c’est moi que le reportage et la chronique tâchent d’assommer en eux, je devais bien à mes amis de les dégager de ma fortune, en montrant qu’ils existent par eux-mêmes, et solidement.
11 n’y a ni chef ni disciples, il n’y a que des camarades, qu’une différence d’âge sépare à peine.
PRO DOMO MEA
On m’accuse de parler trop souvent de moi. Mais, en vérité, ma position est terrible. Attaqué de toute» parts, et presque toujours d’une façon odieuse, je n’ai naturellement que deux partis à prendre: ne pas répondre, ce que je fais neuf fois sur dix, et passer alors pour un homme écrasé sous des réquisitoires triomphants; ou répondre, et alors être convaincu d’avoir encombré la presse de ma personnalité vaniteuse.
Eh bien ! me voici encore, cette semaine, dans cette position délicate Le cas est même cette fois tout à fait extraordinaire; je crois bien qu’il ne s’est jamais présenté. Un de mes collaborateurs, M. Albert Wolff, vient brusquement de me prendre à partie, sans crier gare. Faut-il répondre ? ne faut-il pas répondre ? J’inclinerais volontiers vers le silence, car nos querelles intéressent bien peu le public, et nous diminuent même devant lui. Mais on m’affirme qu’on attend ma réponse. Je vais donc tâcher de mettre
PRO DOMO ME A
ma dignité à l’abri, avec le plus de modération oossible.
Mon vif désir serait d’élever le débat, en le généralisant, en le tirant des personnalités blessantes. D’abord, posons le cas nettement. J’ai publié, la semaine dernière, sur un jeune romancier, M. Paul Alexis, un article purement littéraire, dans lequel j’exprimais une opinion sincère, telle que j’avais le droit absolu de l’exprimer. Là-dessus, M. Albert Wolff se fâche et me fait publiquement sommation de n’avoir pas à parler de ce romancier, parce que, paraît-il, il aurait à s’en plaindre (1). Vous voyez ma stupéfaction. Le pis est que M. Albert Wolfîsait parfaitement que mon article, écrit ily a trois mois, n’a pu passer, à la suite de certaines circonstances, et que, par conséquent, il y a eu une simple rencontre, s’il a paru au lendemain des attaques dont il se trouve blessé. Je ne lui dois pas cette explication, mais je la donne au public, pour montrer mon innocence en tout ceci.
Tenons-nous-en, d’ailleurs, aux règles usitées en matière de journalisme. Je désire poser cette question à une assemblée de mes confrères : Est-il tolérable qu’un collaborateur tombe sur un autre collaborateur, à propos d’un article où il n’est nullement question de lui, et sous le prétexte qu’on y accorde du talent à un écrivain qu’il déteste ? La réponse est certaine à l’avance. Ôn jouit
(1) M. Paul Alexis avait publié dans un journal des portraits de chroniqueurs, parmi lesquels se trouvait celui de M. Albert Wolff*
d’une très grande liberté au Figaro , liberté précieuse dont j’ai peut-être abusé moi-même. Mais jamais je n’ai poussé les choses jusqu’à mettre directement un de mes collaborateurs en cause, à le nommer, à 1 interpeller, à fouiller sa conscience, à exiger des explications, à lui donner des conseils. Un rédacteur en chef n’oserait même prendre une pareille attitude. Il ferait venir le rédacteur dans son cabinet et ne rendrait pas le public témoin d’une lessive de iamille.
Voilà pourquoi, à mes yeux, l’article de M. Albert Woltf est inacceptable, en dehors des usages, en dehors des égards qu’on se doit entre collaborateurs. Je pense que tous mes confrères sont de cet avis. Je n’ai aucune explication à fournir à M. Albert Wolff, et je refuse très catégoriquement ses conseils. Je ne lui accorde pas plus le droit d’intervenir dans ce que j’écris ici, que je ne m’arroge celui de contrôler ce qu’il publie à cette place. Il fait sa besogne, je fais la mienne. C’est à notre rédacteur en chef qu’il appartient de s’occuper de ces choses, et c’est le public seul qui doit juger nos articles.
On m’apprend que, depuis dix mois, mes articles publiés dans le Figaro blessent le plus souvent M. Albert Wolff. Il trouverait que je n’ai pas ses idées, que je le contrecarre, que je ne partage ni ses amitiés ni ses inimitiés. Cela est certainement fâcheux. Mais il ne songe pas à une chose : c’est que, de mon côté, je pourrais exhaler les mêmes plaintes. Pourquoi n’a-t-il pas mes idées ? pourquoi ne respecte-t-il pas mes amis et ne m’aide-t-il pas à vaincre
PRO DOMO MEA
mes ennemis ? pourquoi publie-t-il des articles qui vont contre tout ce que je pense et tout ce que j’écris? Moi je ne me fâche pas, je tolère 11 pourrait, il me semble avoir la même patience. Ne sent-il pas qu’il perd toute mesure, lorsqu’il traite mes articles de «folies » ? Que dirait-il si, oubliant ce que je lui dois et ce que je me dois à moi-même, je répondais que ses articles sont des «niaiseries » ? Ce serait aimable, n’est ce pas ? et nous nous lancerions là dans un beau chemin !
Le plaisant de l’histoire est que les amis de M. Albert WolfF, journellement, me traînent dans la boue. Est-ce que je lui ai jamais fait une invitation publique à ne plus avoir à imprimer leur nom dans le Figaro ? Est-ce que je me mets en colère, quand il leur trouve beaucoup de talent, moi qui ne leur en trouve pas du tout ? Non, je lui laisse sa liberté, et je ne me permets que de réclamer la mienne.
En résumé, nous exprimons ici librement nos idées, nous signons nos articles, et c’est au public seul à prononcer, sans que nous ayons à nous blâmer les uns les autres. Gomme je n’ai jamais introduit direct ment la personnalité de M. Albert WolfF dans m s polémiques, je ne lui reconnais pas le droitd’introduire ma personnalité dans les* siennes* tant que je serai rédacteur de ce journal, au même titre que ui. Tel est, je crois, le code formel en matière de journalisme.
Au fond, je devine bien la cause de la grande colère de M. Albert tVolff. Il me reproche amèrement