SCENE H
Les MÊMES, GIRARD.
GIRARD, aw fond. Charmante propriété, ma foi!... Cela vaut bien un voyage incognito par la diligence de Pontoise ! [Apercevant Cécile et la sahiant.) Mademoiselle. Eh! mais je ne me trompe pas! Ernest Chapuis, un de mes employés.
* Cécile , Ernest.
ERNEST, s' inclinant. Surnuméraire!
ERNEST, ;9rc'sen/an^ Cécile. Mademoiselle Cécile Durand, fille de monsieur Durand, l'ancien voisin ei le meilleur ami de mon oncle ! Cécile, permettez moi de vous présenter monsieur Girard, mon chef de division.
GIRARD. Inspecteur-général des finances , s'il vous plaît, depuis quelques jours.
ERNEST. Monsieur, permettez- rnoi de vous féhciler, jamais avancement ne fut mieux mérité. (.4 part.) Il n'y en a que pour eux!
GIRARD. Ce bon Chapuis!... Je suis sûr qu'il sera enchanté de cette nouvelle... et surtout de ma visite que je lui promets depuis si longtemps !
CÉCILE. Croyez, monsieur, que, de leur côté, mes parents se feront une fête...
GIRARD. Je n'en doute pas... mademoiselle, deux ménages si étroitement unis doivent avoir les mêmes goûts, les mêmes sympathies. Les amis de leurs amis sont leurs amis, n'fst-ce pas ? Quand on a acheté une maison de campagne à deux pour ne plus se quitter, tout doit être commun.
ERNEST. C'était le rêve de toute leur vie (piand mon oncle était encore caissier à la Banque, et monsieur Durand marchand dans la rue saint Denis.
CÉCILE. Négociant, s'il vous plaît!
ERNEST. Figurez-vous que lorsque venait le dimanche, on ne prenait pas le temps de s'habiller... Le premier coup de sonnette, c'était monsieur Durand, en grande toilette; il entrait : « J'ai un (iacre en bas!... Nous allons à Viiicennes ou à Romainville... » Et on était content. La journée éiait trop courte pour tout le monde !
CÉCILE, étourdiment. Ah! c'est bien vrai!
GIRARD, tt jyart, la regardant pendant qu'elle baisse les y eux. Bien ! bien ! trèsbien !... Il paraît qu'il n'y a pas que les parents qui sont d'accord. ..
ERNEST. En se promenant, quand on voyait une maison de campagne un peu jo lie, mon oncle et inonsieur Durand s'arrêtaient :« Hein!... c'est ça qu'il nous faudrait! » disait l'un... « Ce n'est pas encore l'heure, '» disait l'autre... Et puis ma foi... voilà qu'un beau jour ils n'ont pas pu y tenir... monsieur Durand arrive... moi, je l'ai cru timbré... « J'en ai une! » criaii-ij. Et le voilà qui déroule une affiche avec une lithographie... c'était ceci...
Il montre la maison.
GIRARD. Oh! je le sais; j'étais alors en province, et Chapuis m'écrivit à ce sujet une lettre de quatre pages, tonjours avec une lithographie, où je viens de reconnaître ce petit domaine, quoique le portrait ne soit pas très-ressemblant.
Air du Baiser au Porteur.
L'un au comptoir, l'autre à la Bourse, En murmurant se rendant tous les jours, Auraient voulu qu'on détournât leur source
Afin de se joindre toujours.
Et de ne plus se quitter dans leurs cours.
Le ciel, enfin, près de Pontoise, Vient exaucer ces deux ruisseaux amis; Jaloux du sort de la Seine et de l'Oise, C'est à Gonilans qu'ils se sont réunis.
ERNEST. Seulement, au moment de terminer, monsieur Durand se trouve dans une faillite... 30,000 francs! Plus moyen d'acheter... J'ai cru qu'il en tomberait malade...
CÉCILE. Pauvre père !
ERNEST. Mon oncle était encore plus chagrin que son ami... lorsque je ne sais trop comment... tout s'est arrangé !...
GIRARD. C'est singulier !... Il y a comme cela des événements dans la vie...
CÉCILE, à Girard. Si vous voyiez comme ils sont installés!... ma mère habite l'appartement du premier, à droite ; monsieur et madame Chapuis, à gauche. .. Ici le salon... plus loin le billard, la salle à manger... tout cela en commun !
GIRARD. C'est charmant! surtout quand on a , sans parler du neveu , une jeune et jolie demoiselle, le printemps à côté de leur automne!....
CÉCILE. Monsieur... {Sans y penser.) Et vous, Ernest, qui disiez tout à l'heure que les chefs de division étaient...
GIRARD. Quoi donc?
ERNEST Oh! rien!... rien!...
GIRARD. Je comprends... étaient souvent rigides, ridicules, ennuyeux même... Oh! pas d'excuses, c'est ce que je disais quand j'étais surnuméraire!
ERNEST, bas à Cécile. Maladroite!
[Haut ) Eh bien, oui, j'ai dit cela, mais j'ai parlé des chefs de division et pas des inspecteurs.
GIRARD. Pas mal, pas mal, parole d'honneur! Allons, sans rancune... monsieur Ernest Chapuis, vous n'êtes plus ici pour moi , comme dans les bureaux, le surnuméraire que je gronde et qui souvent le mérite ; tu es Ernest, l'enfant que j'ai vu naître... le neveu de mon bon Chapuis !
11 lui donne la main.
CÉCILE. Ah ! monsieur, je vous remercie bien pour Ernest !
ERNEST. Quelle différence! vous si sévère à l'administration!... Vous ne devriez jamais aller à votre bureau ! A propos, oseraije vous demander si vous avez lu ma lettre?
GIRARD. Oui.
ERNEST. C'est qu'en voilà huit que je vous écris.
GIRARD. Neuf, sans te démentir... Maii^ce bon Chapuis, où est-il donc?...
ERNEST. Sans doute à surveiller ses mûriers au fond dii jardin.
GIRARD. Eh bien! allons l'y surprendre, cet heureux mortel!...
Air : Mes amis, c'est à table.
Je bénis ce voyage,
Et mon cœur A l'avance partage Leur bonheur.
{Tes prenant par le bras.) Je veux parUr à table
A votre père à tous deux [Avec un sérieux affecté) D'un projet bien coupable Qu'ici je lis dans vos yeux !
CÉCILE. C'est drôle... vous devinez tout...
GIRARD. L'habitude de vivre avec des gens qui disent toujours le contraire de ce qu'ils pensent... Allons trouver Chapuis!...