Une campagne au Tonkin
ARRIVÉE AU TONKIN. — LV liAIE d’aLONG. — HAÏ-PHONG. — TIRAILLEURS ANNAMITES ET TONKINOIS. l’hôpital DE LA MARINE. — DE IlAÏ-PHONG A HANOÏ. — HANOÏ. — LE QUAI DE DÉBARQUEMENT. — LA CONCESSION. — M. TROIS ET LES BOYS ANNAMITES. — TAILLEURS INDIGÈNES. — - LES INCRUSTEURS ET L’INDUSTRIE DE L’INCRUSTATION. — UN I’ORC MUSELÉ. — CHARCUTIER AMBULANT. — VETEMENTS, BIJOUX ET COIFFURES I)E FEMMES ANNAMITES. — LES ENFANTS.
Le ô janvier 188 4 une dépêche ministérielle in’annunçait que j’étais désigné, sur ma demande, pour accompagner, comme médecin des ambulances, les troupes envoyées au Tonkin sous les ordres du général Millot.
J’étais rendu à Toulon le 9, et le 11 je prenais la mer à bord de Y Annamite, grand transport de l’État, qui emmenait un bataillon du 25e de ligne, deux batteries d’artillerie, environ soixante officiers de tous grades, sans compter un matériel considérable remplissant les cales et une trentaine de chevaux parqués sur le pont.
Du trajet entre Toulon et le Tonkin, je ne dirai rien. J’ai suivi l’iliné-
i-aire que parcourent depuis longtemps, à dates fixes, les grands paquebots des Messageries Maritimes. Ces bateaux font le courrier de la Chine et du Japon, et leurs escales sont maintenant aussi bien connues que les stations d’une grande ligne de chemin de fer européen. D’ailleurs, nous avions ordre de marcher vile : les événements qui se succédaient au lonkin a cette époque nécessitaient cette mesure. Nous ne nous sommes arrêtés en route que juste le temps de renouveler notre provision de charbon : le 15 février nous entrions dans le golfe du Tonkin, et nous apercevions les côtes de l’Ànnam. Bientôt après, nous accostions en mer le Chateaulienard, aviso de la flotte des mers de Chine, que l’amiral Courbet, en station dans la baie d’Along, envoyait à notre rencontre pour nous guider^ à travers les passes encore peu connues qui conduisent à cette baie.
Le Châteaii-Renard lance par-dessus notre bord un gros câble que les matelots attachent à la proue de V Annamite, el nous nous engageons, a la remorque, à travers les écueils à fleur d’eau qui surgissent de tous côtés.
Nous côtoyons à les raser des pointes de roches que la mer recouvre d une écume blanche. Assis à la coupée, tout près de l’eau, je ne puis m empêcher de songer qu’il ne faudrait qu’un faux coup de barre du pilote pour nous jeter sur les récifs, dont notre grand bateau frôle les aspérités aiguës.
Au fur et à mesure que nous avançons, les écueils émergent de plus en plus au-dessus de l’eau. Ce sont maintenant de grosses masses granitiques, d’un gris sombre, dépassant de huit ôu dix mètres la surface des vagues. Ces blocs affectent les formes les plus variées el les plus inattendues : gros cylindres, tourelles, cônes, pyramides, silhouettes fantastiques. Leurs sommets seuls sont recouverts d’une mince couche de terre végétale dans laquelle ont poussé des mousses et des lianes; leur base est minée par les eaux de la mer. Le Château-Renard nous remorque sans hésitation au milieu de ce chaos de roches derrière lesquelles il disparaît parfois, tant le chemin est tortueux. Après une heure environ de cette navigation pénible, nous jetons l’ancre au milieu de la baie d’Along, où nous jouissons d’un spectacle admirable.
Tout autour de nous et à plusieurs milles, les roches grises que nous venons de traverser forment comme une ceinture de granit. Dans 1 immense bassin qu’elles limitent, la mer, d’un bleu verdâtre, est unie comme une glace. A peine, tout au loin, trace-t-elle un léger sillon d’écume blanche à la base des blocs de granit qui limitent 1 horizon.
Déposant sur leurs ancres, au milieu de ces eaux calmes, les huit na-