DANS LA BAIE Ü’ALONG
vires de guerre de l’escadre nous attendent sur une même ligne. En avant se tient le cuirassé amiral, portant à l’arrière le fanion tricolore et à son grand mât la longue et étroite llamme de guerre. L’amiral Courbet est à son bord. Les coques des bateaux, peintes en blanc éclatant, s’enlèvent vigoureusement sur le fond gris des roches. Autour d’elles, circulent constamment les vedettes à vapeur de l’escadre apportant des ordres, les canots à rames des officiers de marine, et les embarcations du pays dont les voiles de nattes, gonflées par la brise, ressemblent à de grandes ailes de papillons.
C’est à la baie d’Along que nous devons quitter V Annamite pour embarquer sur le Dracq, petit aviso de la Hotte dont le tirant d’eau, moins considérable, nous permettra d’atteindre Haï-phong. Le transbordement des troupes se fait le 18 février. Tous les canots des navires de l’escadre ont été réquisitionnés; ils accostent Y Annamite six par six. Les soldats y descendent avec leurs sacs et leurs armes; les six canots, une fois chargés, s’éloignent remorqués à la lile indienne par une toute petite vedette à vapeur.
Le Dracq lève l’ancre à quatre heures du soir; nous quittons la baie d’Along en abandonnant nos chevaux, nos ordonnances et tout le matériel d’ambulance, qui ne pourront être transbordés que plus tard. Pendant une demi-heure, nous voguons au milieu des roches. 11 faut la grande habitude que le pilote a de cette route pour que nous ne touchions pas, tant les écueils sont nombreux et le passage étroit. Pour ajouter encore aux difficultés de la navigation, les nuages s’amoncellent et nous enveloppent d’une telle brume qu’il est impossible d’y voir autour de soi. De temps en temps nous sommes assaillis par des averses qui nous trempent jusqu’aux os, malgré les caoutchoucs dont nous nous sommes munis.
Nous entrons dans le fleuve Rouge à la nuit tombante. La navigation y est encore plus difficile que dans la baie; près de son embouchure, ce fleuve charrie une si grande quantité de sable et de vase, que très souvent sa profondeur s’en trouve modifiée d’un jour à l’autre; on se heurte à un banc de sable dans l’endroit même où la veille on était passé par 6 ou 7 mètres de fond. On conçoit que, dans ces conditions, il faille veiller. Aussi le commandant du bateau et le pilote sont-ils en permanence sur la passerelle; ils modifient à chaque instant -la marche du navire, en se guidant sur la boussole, car on n’y voit plus goutte.
Nous devions continuer jusqu’à Haï-phong, mais celle nuit noire nous
oblige à jeter l’ancre en plein fleuve ; la quille du bâtiment laboure la vase sur une profondeur de 16 centimètres, il ne serait plus prudent d’avancer.
Le lendemain nous dérapons au point du jour. La brume s’est dissipée, et je puis pour la première fois apercevoir un coin de ce Tonkin dont on parle tant en France. La première impression n’est guère favorable : les eaux boueuses du fleuve Kouge, dont la largeur atteint plus de 800 mètres, coulent entre deux berges de terre argileuse très basses, sous un ciel gris et maussade; la campagne, absolument plate, est bornée à l’horizon par de hautes montagnes bleuâtres, à demi voilées sous de petites nuées flottantes.
Le fleuve fait un coude brusque, et tout à coup nous apercevons au loin un amas de maisons blanches bâties le long du rivage : c’est Haï-phong.
A voir de loin Haï-phong, en arrivant ainsi par le fleuve, on croirait que c’est une grande ville. Tout contre le quai sont construits l’hôpital, la maison du commissaire de la marine, la demeure du résident de France, les magasins du port et plusieurs maisonnettes en bois à un seul étage, décorées du nom pompeux d’hôtels. Les façades de toutes ces constructions d’assez belle apparence sont disposées sur une seule ligne, faisant face au fleuve ; elles sont entourées de gentils jardins plantés d’arbres. Tout auprès, le long du bord de l’eau, sont amarrés une grande quantité de canots, de jonques du pays et de chalands. Ue petits bateaux à vapeur et des embarcations à rames sillonnent le fleuve dans toutes les directions. On se croirait presque dans un port important. Mais, une fois à terre, l’illusion cesse; derrière ces quelques maisons et ces frais jardins s’étendent des terrains vagues qui confinent â la ville annamite. Les débordements du fleuve ont transformé ces terrains en vastes marécages à moitié couverts d’eau aux heures de la marée et qui dégagent une odeur infecte.
Le village annamite est composé d’une centaine de cabanes, basses, d’un aspect misérable, recouvertes de paillotes, et dont les murs, construits avec un clayonnage en bambous enduit des deux côtés de terre gâchée, menacent ruine. Les rues, dont jamais on ne balaye les immondices, sont étroites, couvertes de flaques d’eau puantes. Une foule d’affreux petits porcs tonkinois, gros comme des bouledogues, au ventre pendant, au dos ensellé, les parcourent en liberté, en compagnie de chiens hargneux qui ont une vague ressemblance avec nos chiens de bergers. Les habitants sont de pauvres coolies employés aux plus rudes travaux du port; ils sont à peine vêtus avec des loques rapiécées d’une propreté plus que douteuse, et ils se montrent, pour la plupart, couverts de vermine.
IIA1-PH0NG.
L’hôpital de Haï-phong, que nous sommes allés visiter, peut contenir environ deux cents lits. 11 est installé dans de grands bâtiments en briques qui ne comprennent qu’un rez-de-chaussée. Les planchers des salles sonl construits à 60 centimètres du sol sur de petits piliers en maçonnerie; de cette façon, l’air circule entre le sol et les planches, qui sont préservées de l'humidité. Tout autour de chaque bâtiment court une spacieuse véranda qui repose sur un système de colonnes. Cette véranda constitue un prome-