‹ Une campagne au TonkinChapitre 10 sur 299 · ALLÉE PRINCIPALE DE LA CONCESSION · texte numérisé non relu

ALLÉE PRINCIPALE DE LA CONCESSION

nous voulons et leur laisse un de nos vêtements comme modèle. Ils lui disent que, moyennant sept piastres (trente francs environ), ils nous confectionneront, dans l’espace de deux jours, un vêtement complet de même forme, en flanelle bleue de Saigon. C’est vraiment pour rien, et je conseille à nos camarades qui iront au Tonkin d’attendre, pour monter leurs garderobes, qu’ils puissent traiter avec un tailleur de Hanoï.

La rue des Incrusteurs tire son nom d’une des principales industries du pays, l’incrustation de la nacre sur bois précieux. Les ouvriers qui se livrent à cette sorte de travail sont de véritables artistes. On commence

à connaître en France quelques-unes de leurs œuvres; mais ce dont on ne se rend pas compte, lorsqu’on ne les a pas vus opérer, c’est de la patience, du temps, de l’habileté manuelle qu’ils sont obligés de dépenser pour créer ces meubles aux incrustations chatoyantes, ces coffrets couverts de charmantes fleurs et de délicieuses arabesques, avec les outils grossiers dont ils disposent.

L’industrie de l’incrustation occupe plusieurs catégories d’ouvriers qui ont chacune leur spécialité. Les différentes parties du meuble ou de l’objet à incruster sont d’abord travaillées et assemblées par des ébénistes spéciaux. L’assemblage des planches se fait sans clous, avec un système d’emboîtement réciproque et une sorte de colle dans laquelle il entre de la laque. Les bois qui servent pour les incrustations sont de deux sortes : c’est, ou bien une espèce de palissandre qui porte dans le pays le nom de trac ou tiac, ou bien une variété d’ébène très rare qu’on récolte dans les forêts du Haut-Tonkin. L’ébène, appelée moun dans le pays, est beaucoup plus estimée pour ce genre de travail, parce qu’elle est d’un grain plus dense et qu’elle garde par conséquent beaucoup mieux la nacre. De plus, sa couleur d’un noir d’encre fait mieux ressortir les reflets de l'incrustation que la teinte violette du trac. Aussi les objets incrustés sur moun se payent-ils au Tonkin trois fois plus cher que les mêmes objets incrustés sur palissandre.

Après qu’il a été assemblé par l’ébéniste, le meuble à incruster passe chez le dessinateur. Celui-ci fait les croquis de l’ornementation en nacre sur des bandes de papier à calquer et les adresse avec le meuble à l’incrusteur qui décalque ces croquis sur les planches mêmes du meuble et choisit les nacres nécessaires pour les exécuter.

La nacre qui sert, pour les incrustations est fournie par de grosses coquilles-casques qui ont les dimensions d’une tête d’enfant. Ces coquilles se pèchent sur les côtes de l’île de Poulo-Condor, et se payent environ soixante-quinze centimes pièce, rendues à Hanoï. Les incrusteurs les détaillent à coups de hache en petits morceaux de 2 ou o centimètres carrés qui ont les reflets les plus variés, depuis le vert émeraude jusqu’au rose. Ils ont un réel talent pour combiner dans leurs incrustations ces différentes couleurs et pour tirer de leur contraste des effets surprenants. L’habileté d’un ouvrier se reconnaît surtout à la façon dont il répartit les reflets.

Outre les coquilles dont il vient d’être parlé, les incrusteurs utilisent encore la nacre fournie par une moule à grandes valves qu’on pêche dans

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