PLACE DES MERCIÈRES
bien authentique; il existe à Hong-Kong des fabriques allemandes et anglaises de vins mousseux; les propriétaires de ces fabriques placent sans scrupule sur leurs bouteilles les noms et les marques de nos producteurs les plus renommés : voilà pourquoi on trouve à Hanoï du Moët et Chandon carte bleue à une piastre la bouteille.
A côté de la rue des Poteries est une petite place où les marchandes de mercerie se tiennent de préférence. Leur étalage est des plus curieux à examiner en détail; elles vendent tous les menus objets dont les Annamites font usage à chaque instant pour leur toilette, leur table ou leur maison ; cinq minutes passées dans leurs petites boutiques en
apprennent plus long sur les mœurs annamites que bien des gros livres.
J’y retrouve les boutons de verre que les femmes se mettent aux oreilles, les trousses d’ustensiles pour ehiquer le bétel, les bourses brodées de perles dans lesquelles les bourgeois serrent leurs monnaies, les boîtes microscopiques en cuivre fouillé au burin ou en argent repoussé qui servent à placer le tabac à fumer, les lampes et les pots à opium, les peignes de bois incrusté de nacre avec lesquels les hommes et les femmes fixent leurs chignons, et jusqu’aux lunettes chinoises à gros verres ronds et épais, à montures d’écaille, qu’on voit à chaque instant sur le nez des vieux mandarins. Les produits européens commencent à apparaître aux étalages : ou y voit des canifs anglais, des allumettes amorphes, de petites glaces rondes de provenance allemande et surtout de la parfumerie à bon marché. Les Annamites raffolent des parfums; ils en inondent leurs vêlements et leurs cheveux ; plus ils sont pénétrants et plus ils sont de leur goût.
Toutes ces femmes ont entre les mains des cotonnades anglaises; les Anglais sont nos maîtres, il faut bien le dire, pour le commerce d’exportation; tous les pays d’Extrême-Orient sont inondés de leurs marchandises. On croit généralement que la vogue dont elles jouissent tient à leur bon marché relatif; je pense, pour ma part, que si les Anglais réussissent mieux que nous, c’est qu’ils connaissent aussi mieux que nous les besoins et les préférences du pays où ils expédient. Au lieu d’envoyer comme nos commerçants les rebuts de leurs magasins en Indo-Chine, ils fabriquent spécialement pour le pays des étoffes dont les dessins, les couleurs, les dimensions même sont conformes au goût et aux mœurs des indigènes. Les Annamites aiment les couleurs vives, les dessins chinois; la coupe de leurs vêtements est minutieusement réglée par le Livre des Rites ; ils ne peuvent employer pour les confectionner que des étoffes dont la largeur est conforme aux prescriptions de leurs lois. C’est pour cette raison que les mandarins défendent aux Annamites de tisser, sauf dans certains cas déterminés, des étoffes dont la largeur dépasse 60 ou 70 centimètres. Les Angl ais connaissent ces usages : ils fabriquent en conséquence, et voilà pourquoi sur les marchés du pays leurs marchandises sont enlevées de préférence aux nôtres.
Tout près de la citadelle, à l’entrée de la rue des Paniers, se tient tous les cinq jours le marché aux chiens comestibles. Les plus petits des animaux à vendre sont placés dans de grands paniers à larges mailles, dont la forme rappelle les corbeilles sous lesquelles on élève les poulets dans nos campagnes.