‹ Une campagne au TonkinChapitre 111 sur 299 · LE MAIRE ET LES NOTABLES · texte numérisé non relu

LE MAIRE ET LES NOTABLES

étrangers qui le rendent rugueux; mais, étant donnée l’habileté des ouvriers qui ont opéré devant nous, il est évident qu’on arriverait à fabriquer un produit de qualité supérieure si l’on triait avec plus de soin la matière première et surtout si l’on prenait plus de précautions pendant les lavages de la pâte pour éviter les impuretés.

La fabrique de papier dépend d’un important village situé à quelques centaines de mètres plus loin, à la bifurcation d’une grande digue qui rejoint la route de Sontay. Les notables qui nous ont accompagnés pendant toute notre visite aux ouvriers nous font prier de pousser jusqu’à ce village, où le thé est préparé pour nous dans la maison commune. Nous acceptons de grand cœur et nous leur demandons de nous conduire. J’ai près de moi Tam, l’interprète que le résident de Hanoï a eu l’obligeance de mettre à notre disposition pour cette promenade. C’est un jeune Saïgonnais très intelligent, que je questionne chemin faisant, et qui me fournit sur les indigènes des renseignements qui m’intéressent vivement :

« Regardez, monsieur le capitaine, ce vieillard qui marche à côté de nous, là, à votre gauche, appuyé sur sa longue canne : c’est le huong-than. On donne dans la commune ce titre honorifique à un homme bien posé et jouissant de la considération de tous; il a pour mission de faire respecter les usages et les coutumes du village, de trancher à l’amiable les différends qui surviennent parmi les habitants; il tient une place prépondérante dans le conseil de la commune. Celui-ci a occupé autrefois un emploi du gouvernement ; aussi le voyez-vous marcher les coudes écartés comme un mandarin. Cette espèce de domestique qui s’empresse derrière lui avec des façons obséquieuses, c’est le truong, chargé de maintenir l’ordre dans les rues comme vos agents de police.

« Voilà plus en avant le huong-hao, autre important notable, qui s’occupe surtout de la mise en état de défense du village en cas d’assaut des pirates, de la répartition des postes de police et de l’organisation des gardes de nuit. Le huong-than et le huong-hao sont les présidents honoraires du conseil de la commune.

— Je croyais que chaque commune annamite avait, outre le conseil municipal, un maire, comme en France.

— En effet; on l’appelle ong-xa\ mais ce n’est pas, comme chez vous, le premier des notables; c’est, au contraire, le plus jeune et le moins considéré d’entre eux. Ce choix s’explique facilement quand on réfléchit qu’en Annam le maire a des fonctions ennuyeuses, quelquefois même pénibles et humiliantes : c’est lui qui se présente comme agent du conseil devant le

UNE CAMPAGNE AU T ON Kl N.

mandarin qui vient faire le recensement, lui aussi qui est responsable vis-à-vis de l’autorité de la rentrée de l’impôt; or chacun sait que les mandarins ont le verbe haut et la main leste. C’est ce même ony-xa que vous voyiez pendant les colonnes se présenter tout tremblant à la porte du village, quand la troupe s’y arrêtait pour cantonner; jamais les principaux notables ne se seraient hasardés à montrer leur précieuse personne dans une bagarre où il pouvait y avoir des horions à recueillir. Voilà pourquoi, dans la commune, c’est le dernier élu qui prend les fonctions de maire; il ne les conserve guère que trois ou quatre ans et il les regarde comme un stage, une sorte d’épreuve qu’on lui fait subir pour le rendre digne du titre envié de notable. Ce maire, jeune et inexpérimenté, a besoin d’être guidé; c’est pourquoi on lui adjoint le huong-hao et le huong-than, qui sont censés l’aider de leurs conseils, mais (pii en réalité gouvernent la commune en s’abritant derrière lui comme derrière un bouclier. »

Tout en parlant, nous arrivons devant l’entrée du village. Une foule compacte y est massée, pour nous voir venir, devant une belle porte en briques flanquée de deux colonnes sculptées qui sont terminées par deux grandes lanternes de pierre. L)e chaque côté de la porte s’étendent de longs et étroits hangars en maçonnerie recouverts de toits en tuiles; d’autres bâtiments semblables sont rangés sur deux côtés et face à face le long de la grande rue qui mène au village. Ces constructions forment ce qu’on appelle le marché (en annamite, ké-clio). Tous les deux jours, de nombreux paysans viennent se placer sous ces hangars pour vendre leurs légumes et leurs fruits; ils les étalent sur de petites tables en pierre disposées dans ce but sur toute la longueur du bâtiment. Chaque paysan paye sa place comme sur nos marchés de France, et ces grands hangars sont d’un excellent rapport pour la commune qui les possède. Ils ont été construits il y a une vingtaine d’années par un ancien fonctionnaire qui, après avoir fait fortune dans la carrière administrative, a voulu doter son village d’une œuvre utile et capable de perpétuer sa mémoire parmi ses concitoyens.

Nous prenons congé des braves indigènes qui nous ont si bien accueillis en leur laissant quelques menus cadeaux en souvenir de notre visite; nous quittons le village escortés par une troupe d’enfants qui nous poursuivent longtemps de leurs cris joyeux, et nous nous engageons, au grand galop, sur une haute digue bordée de cactus qui rejoint la route de Sontay. Cette route, qui court au milieu des rizières, nous ramène en ligne directe jusque sous les murs de la citadelle. Un pénètre de ce côté dans l’enceinte de Hanoï par une vieille porte en ruines flanquée de deux pans de

Page 1