PORTE D’ENTRÉE DU VILLAGE DONT DÉTEND LA FABRIQUE DE I'ATIER
la terre, car, malgré le soin que nous y avons mis, nous n’en avons pu découvrir le moindre vestige. En revanche, on rencontre du côté ouest de la citadelle quantité d’anciennes pagodes, dont quelques-unes sont très curieuses.
En suivant la route qui longe le rempart, nous en trouvons une dont la vieille porte à clochetons tombe en ruines et dont les toits crevés en maints endroits disparaissent à demi sous les mousses et sous les lichens. Elle est habitée par deux vieux gardiens qui ont établi leur domicile dans un petit bâtiment curieusement construit. Il est juché comme un nid au sommet d’un gros pilier de pierre planté debout, juste au milieu d’une mare cou-
verte de conferves cl de larges feuilles de nénuphar. Il est retenu à ce pilier par des traverses de bois qui viennent s’y fixer comme les baleines au manche d’un parapluie. C’est l’ancienne bibliothèque de la pagode; les gardiens y vivent au milieu d’un amas de bouquins poudreux, couverts de caractères chinois et à demi rongés par les rats. À côté de ces livres sont rangées en tas les plaques de bois gravées en relief qui ont servi à les imprimer. Les bonzes sont d’habiles graveurs sur bois, et beaucoup de pagodes ont leur imprimerie.
Tout à l’heure, en parlant des anciens palais de Hanoï, il m’est revenu à l’esprit deux excursions que j’ai faites et qui m’ont laissé un profond souvenir : la première est une visite à une vieille descendante de l’ancienne famille royale des Lés qui régna sur le Tonkin pendant plus de quatre siècles; la seconde est une promenade à une antique pagode que nous désignions entre nous sous le nom de pagode des Héroïnes tonkinoises.
La vieille descendante des Lés ( madame Lé, comme disent les troupiers) habite un des coins les plus retirés et les plus sauvages de la citadelle. Sa maison est entourée d’une épaisse clôture de bambous épineux ; sur la porte extérieure, toujours close, est affichée une grande pancarte signée du général Millot et portant ees mots : « Défense expresse d’entrer sans autorisation. » Cette défense ne nous concerne pas; la veille, nous avons pris la précaution d’envoyer, en guise de cartes, de grandes feuilles de papier rouge sur lesquelles nos noms s’étalaient en beaux caractères chinois, et nous avons demandé à la vieille dame la permission de venir lui faire visite. Cette permission nous a été gracieusement octroyée; aussi la porte s’ouvre-t-elle toute grande pour nous laisser pénétrer.
L’enceinte limitée par l’épaisse clôture en bambous est presque tout entière occupée par un banian gigantesque dont les racines tortueuses rampent sur le sol comme d’immenses serpents, et dont les branches énormes suffiraient pour abriter sous leur feuillage un bataillon tout entier. Sous celle puissante ramure, la petite maison annamite, très étroite et très basse, paraît ensevelie et comme écrasée. La bonne dame, en entendant nos pas crier sur le sable, en sort pour nous recevoir et s’avance vers nous les mains tendues.
Elle est vieille, très vieille; ses traits sont restés réguliers, mais son visage d’un blanc de cire est couvert d’innombrables petites rides; ses cheveux, séparés sur le milieu du front large et bombé, descendent sur les tempes en deux bandeaux blancs, bien tirés; ses yeux très noirs et très doux semblent s’animer quand elle parle. Malgré son grand âge, sa taille