LE GRAND BANIAN PRÈS DE LA MAISON DE LA DESCENDANTE DES LÉS
est à peine voûtée et sa démarche est noble et gracieuse. Elle nous prend par la main et nous conduit sous la véranda de la maison, où sont disposés quelques-uns «le ces sièges chinois, de forme ronde et basse, qui sont faits en terre vernie et «jui ressemblent à des pots à fleurs renversés. Une servante s’empresse autour de nous, offrant du thé, de petits gâteaux ronds, gros comme une piastre, faits avec de la farine de riz et de la pâte «le jujube, des berlingots et des espèces de sucres d’orge.
Après nous avoir contemplés longtemps en silence, la vieille dame nous fait dire par l’interprète qu’elle aime beaucoup la France et les Français; puis elle nous fait apporter une grosse liasse de papiers parmi lesquels nous trouvons de nombreux permis de séjourner dans la citadelle, délivrés par les différents commandants français «jui se sont succédé au Tonkin; la signature du docteur Harmand et celle de l’infortuné Rivière s’étalent à côté des paraphes du général Mil lot et de l’amiral Courbet.
« Les Français sont bons et généreux, dit-elle d’une voix lente et très douce, aux inflexions musicales; ils ont accueilli la pauvre vieille femme et ils lui ont permis de terminer sa triste existence sous le toit où elle a toujours vécu. Ce grand arbre que vous voyez a été planté bien avant ma naissance : aujourd’hui il s’élève orgueilleusement dans le ciel et couvre un grand espace avec ses rameaux touffus. La famille des Empereurs était autrefois semblable à cet arbre magnifique; mais on a coupé ses branches solides et vigoureuses; elles gisent maintenant desséchées et sans vie autour du vieux tronc qui, lui aussi, va bientôt mourir. Venez, je veux vous montrer tout ce qu’il en reste. »
Elle nous précède à travers la maison et elle nous fait entrer dans une grande salle où sont dressées sur le sol nu des pierres couvertes de caractères chinois et semblables à celles que nous avons vues dans la pagode de Confucius. Toute cette partie du bâtiment est dans un navrant état de délabrement et d’abandon ; le toit s’est effondré à moitié et le sol est jonché de tuiles et de platras.
La vieille femme s’est agenouillée au milieu des décombres ; de grosses larmes coulent en ruisseaux sur ses joues ridées; sa poitrine est soulevée par des sanglots qu’elle cherche en vain à réprimer. Quant à nous, debout et nos chapeaux à la main, nous nous tenons immobiles «à quelques pas derrière elle, tout remués par le spectacle de cette profonde douleur.
En contemplant la pauvre vieille prosternée devant ces tombes, j’évoque par la pensée l'image de ses puissants aïeux, tels que je me les suis figurés d’après les annales annamites. C’est d’abord le brave Lé-Loï, le fondateur