‹ Une campagne au TonkinChapitre 126 sur 299 · THÉÂTRE EX PLEIN VFXT · texte numérisé non relu

THÉÂTRE EX PLEIN VFXT

parles soins du gouvernement au premier jour de chaque année, à l’anniversaire de la naissance du roi ou à l’occasion de tout autre événement national. Dans l’intervalle de ces fêtes, elles parcourent le pays; elles s’arrêtent dans les villages populeux, où souvent une représentation est donnée dans la maison commune et même dans la pagode transformée pour la circonstance en salle de spectacle. Les frais de ces représentations sont faits soit par les habitants, qui se cotisent entre eux, soit par un des principaux notables, qui choisit le prétexte d’un anniversaire de famille

pour ollVir à scs concitoyens ce spectacle toujours tort goule. 1) autres lois, les comédiens sont appelés par les mandarins à l’occasion d’une réception de fonctionnaire ou des dîners qu ils s offrent entre eux. Meme dans ces cas, le public est presque toujours de la fête : le théâtre se dresse dans une cour; les invités du mandarin assistent à la représentation depuis la salle du festin ; le public, toujours très nombreux, envahit la cour, et ceux qui ne peuvent y trouver place montent sur les murs ou sur le toit tic la maison.

La troupe que nous avons sous les yeux a pour chef un vieux comédien à barbe grise qui a joué autrefois à la cour de Hué devant le leu roi Thieu- Tri. Sa face glabre et comme tannée par l’usage du lard, ses sourcils constamment rapprochés par une sorte de plissement du front, ses gestes étudiés et prétentieux lui donnent je ne sais quel air de ressemblance avec les vieux cabotins qu’on voit chez nous courir de ville en ville dans les troupes de province. Quant aux acteurs, ils sont vêtus de longues robes en soie brochée, recouvertes de riches broderies de diverses couleurs. Les robes, aux grandes manches pendantes, sont semblables a celles que portent les mandarins de rang supérieur quand ils prennent le costume de cour. Les comédiens sont coiffés de diadèmes en papier doré ornés de pompons, de petites glaces et de verroterie; tous ces ornements sont placés a l’extrémité de fils de laiton et s’agitent à chaque mouvement de la tête. Les principaux acteurs ont de longues barbes en crin blanc retenues par des cordons qui passent sous b* menton et qui s ajustent derrière le^ oreilles; ils sont chaussés de bottes de cérémonie dont la pointe très longue se recourbe en avant. Tous sont grimés de la plus étrange manière : ceux qui représentent les princes et les mandarins ont des plaques de vermillon appliquées sur chaque joue; d’autres, qui figurent des génies ou des personnages fantastiques, ont le visage complètement peint en rouge avec de grands traits blancs dessinant les moustaches ou 1 arc des sourcils. Un de ces derniers, qui apparaît avec un air terrible à chaque scène importante du drame, a la face très régulièrement partagée en triangles égaux alternativement blancs et rouges qui se rejoignent tous sous le nez et sur la partie moyenne de la lèvre supérieure, et qui vont s’élargissant comme les ravons d’une roue vers les oreilles, le menton cl le front.

Le théâtre annamite ressemble beaucoup au théâtre chinois : il ne comporte pas de décors. L’orchestre, composé d’instruments bruyants, couvre souvent la voix des acteurs; d est placé sur la scène meme, qui, dans la

DIVEKTiSSEMEINTS POPULAIRES.

représentation à laquelle nous assistons, est encore envahie par des spectateurs privilégiés cl par les domestiques chargés de disposer les accessoires, (les accessoires sont îles plus rudimentaires : des chaises, une ou deux petites tables hautes cl étroites, une natte et des tabourets constituent tout le mobilier de la scène.

Les comédiens récitent leurs rôles en chantant de la gorge et du nez, ce qui est le comble de l’élégance annamite. Les emplois de femmes sont, comme dans le théâtre chinois, tenus par des jeunes gens; mais les acteurs tonkinois m'ont paru crier moins fort et chanter sur un mode moins aigu que les acteurs chinois.

Le spectacle, commencé à dix heures du matin, doit durer toute la journée et même une partie de la nuit. Nous abandonnons la place pour aller sur le bord du fleuve voir courir les régales annamites. Tous les préparatifs nécessités par ces régales ne sont pas encore terminés. En attendant qu’ils s’achèvent, on organise sur le rivage plusieurs divertissements populaires : combats de coqs, de buffles, de poissons; courses au cochon et à la chèvre. Ces derniers divertissements sont des plus originaux; voici en quoi ils consistent :

Dans une sorte de piste circulaire, de 7 ou «S mètres de diamètre, fermée de toutes parts par une palissade en bambous, on a fait entrer un homme dont les yeux sont couverts d’un bandeau et une chèvre. Pour gagner le prix, composé de quatre ligatures accrochées au sommet d’une perche plantée debout au centre de la piste, il faut que l’homme cherche à talons, sans déranger son bandeau, à s’approcher de la chèvre et à s’en emparer en la saisissant par les cornes. Mais la piste est semée d’obstacles, pieux, flaques d’eau, petits talus, contre lesquels le chasseur se heurte tandis (pie l’animal les franchit ou les tourne. Quand l’homme est parvenu à saisir la bête par une touffe de ses poils et qu’il cherche à remonter jusqu’à la tète, la chèvre, par un brusque saut de côté, le fait trébucher contre un des obstacles et le jette à terre, à la grande joie des assistants.

La course au cochon a lieu en plein fleuve et les gens qui y prennent paî t doivent être d’excellents nageurs. Les Annamites du delta vivent dans un pays couvert d’un véritable réseau de fleuves et de rivières; ils sont habitués dès l’enfance à la navigation et à la pêche ; ils sont d’une habileté rare dans les exercices de natation : l’eau est pour ainsi dire leur élément ; ils s’y meuvent comme de vrais poissons.

Le porc et les chasseurs sont embarqués dans un sampan et conduits au milieu de l’arroyo. L’animal est jeté à l’eau et cherche à gagner le rivage.

UNE CAMPAGNE AU TONhIN.

tjuand il a un peu d’avance, les chasseurs se jettent à la nage à un signal donné et se lancent à sa poursuite. Celui «pii parvient à l’atteindre avant qu'il ait louché le bord, à le saisir par la queue et à le ramener au sampan gagne le prix. La manœuvre n’est pas facile ; l’animal se débattant qu'il peut. On a coupé ses soies au préalable afin qu’il oll're moins de prise et il est défendu de le saisir par les oreilles ou par les pattes.

Tout à coup ces jeux cessent comme par enchantement ; le chef de quartier qui préside à la fête vient d’emboucher son grand porte-voix et d’annoncer le départ des régates. Un grand remous se produit dans la foule, qui se porte tout entière sur le bord de l’eau, contenue à grand’peine par les gens de la police; ceux-ci, armés d’un solide rotin, frappent à droite et à gauche à tour de bras.

Les embarcations qui doivent prendre part à la course sont rangées, au nombre de huit ou dix, sur une même ligne, à la station de départ, marquée par un grand mal de pavillon. Très longues et très étroites, elles sont montées par des équipes de dix-huit ou vingt rameurs qui portent un costume dont la couleur différé pour chacune d’elles. Le patron se tient debout à l’arrière, appuyé sur le gouvernail et dominant tout son personnel.

Chaque barque appartient à un village distinct; elle est montée par l’élite des rameurs et par le patron le plus renommé de ce village. Il y a une grande émulation entre les différentes communes à propos de ces joutes nautiques, et de gros paris y sont toujours engagés entre les principaux notables des villages rivaux.

Les grands bateaux de course sont faits en très beau bois et coûtent cher; ils sont construits à frais communs et ne servent qu’une ou deux fois l’an à l’occasion des régates. Pendant tout le reste de l’année, ils sont remisés sur une des places du village, il l'abri d’un petit hangar bien couvert.

Au signal du départ, donné par le tong-doe en personne, les barques filent avec une vitesse surprenante. Chaque patron dirige ses rameurs à l’aide d’une sorte de claque-bois qu’il tient d’une main et grâce auquel il arrive à faire exécuter des manœuvres d’ensemble d’une perfection remarquable : on voit de la rive les vingt paires de rames s’élever et s’abaisser le long de chaque barque avec une précision automatique. L’arrivée au but du vainqueur nous est signalée par de bruyantes acclamations.

Pour rentrer, je prends place dans le cortège officiel du résident et du long-doc. Une section de tirailleurs annamites ouvre la marche; nous suivons, llanqués à droite et à gauche par des soldats d’infanterie de marine,

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