‹ Une campagne au TonkinChapitre 127 sur 299 · JEUX DE HASARD · texte numérisé non relu

JEUX DE HASARD

le fusil sur l’épaule. Derrière nous viennent les mandarins de la suite du gouverneur.

Le peuple se découvre et s’écarte sur notre passage; des milliers de pétards chinois éclatent sous nos pas. Ces pièees d’artifice sont les accessoires obligés de toutes les letes annamites; sans elles la cérémonie ne serait pas eomplète.

Ainsi escortés, nous avançons lentement à travers les rues, dont les guirlandes de lanternes s’allument les unes après les autres, car la nuit est presque venue. A chaque carrefour sont installés des jeux de hasard où les Annamites sont en train d’exposer leurs économies de plusieurs semaines. Je ne connais pas de peuple chez qui la passion du jeu soit plus invétérée et plus répandue que chez celui-là : des hommes, des femmes et jusqu’à des enfants se pressent autour des petites tables disposées le long de la chaussée, sur lesquelles on joue au toton ou à la sapèque à la lueur douteuse d’une lanterne de papier.

Pour le jeu du toton, la table est divisée en autant de compartiments que le dé a de faces, à l’aide de grands traits noirs tracés à la peinture. Un mise dans ces compartiments, qui sont marqués chacun d’un caractère chinois reproduit sur une des faces du toton. Le dé, monté sur pivot, est ensuite mis en mouvement dans une petite soucoupe, et quand il s’arrête, c’est le caractère qui se présente sur la face tournée en haut qui gagne la partie.

Le jeu de la sapèque ou xuc-dia repose à peu près sur les mêmes principes; la table est alors divisée en deux cases seulement; le banquier fait pivoter une sapèque de cuivre sur sa tranche dans une petite soucoupe, qu’il recouvre immédiatement avec une tasse retournée; quand la pièce a cessé de s’agiter, il la découvre, et la face de cette pièce qui se présente alors indique le gagnant.

Des tas de sapèques sont alignés sur chaque casier des tables de jeu. Pour ne pas perdre de temps à compter la monnaie, le banquier a près de lui une vergette de bois creusée de deux rainures parallèles, disposées comme le double canon d’un fusil à deux coups. 11 ramasse le tas de sapèques du gagnant, en fait une pile qu’il place de champ dans une des rainures, et forme rapidement dans l’autre une pile de la même hauteur qui paye la partie.

Les Annamites perdent ou gagnent en beaux joueurs ; de temps en temps seulement, quand la chance leur a été trop longtemps défavorable ou lorsqu’ils viennent de perdre un gros enjeu, on voit un éclair passer

U N li CAMPAGNE AU TONKIN.

dans leurs veux noirs cl leur lace jaune prendre une teinte terreuse ; heureux ou décavés, ils s’éloignent sans souffler mot. Seuls les boys qui jouent soit à pile ou face, soit à pair ou non pair dans la rue, crient et se chamaillent sans cependant en arriver jamais jusqu’aux coups.

Parmi les Européens qui figurent dans le cortège officiel se trouve un employé des postes accompagné de sa jeune femme. Celle-ci vient de débarquer et c’est la première fois que les habitants de Nam-dinh voient une Française : aussi la foule est-elle grande autour de nous. Les femmes surtout la dévorent des yeux et se montrent du doigt les unes aux autres toutes les parties de sa toilette en faisant les réflexions les plus extraordinaires. C’est un bonheur que notre élégante compatriote ne connaisse pas encore la langue du pays : d’abord elle a les yeux bleus, ce qui pour les Annamites est le comble de la laideur; ensuite elle porte une tournure de dimension respectable, et cet accessoire de toilette a le don d'intriguer au plus haut point les indigènes, qui croient à une difformité naturelle et qui ne ménagent pas les plaisanteries. C’est bien pis encore quand ils voient la jeune femme prendre le bras de son mari : cette façon de se tenir en public les choque extrêmement. On entend partout dans la foule des tia, des ia, interjections qui, dans ce cas, ont une signification identique au shocking des Anglais.

Je suis invité par le résident de France à un dîner de gala qu’il offre au gouverneur et aux principaux mandarins de la province à l’occasion de la fête nationale. Ce dîner a lieu dans la grande pagode des Mandarins militaires, la plus vaste et la plus riche dcNam-dinh.

Deux longues tables sont disposées dans la salle du banquet, parallèlement à ses grands cotés ; les fonctionnaires annamites s’assoient devant elles sur des bancs de bois, à la place qui leur est assignée d’après le rang qu’ils occupent dans l’administration de la province; les officiers et les fonctionnaires européens sont installés, avec le résident et le long-doc, à la table d’honneur, qui est dressée à part.

Le repas annamite ne comprend pas, comme chez nous, plusieurs services : les mets sont apportés tous à la fois et à l’avance sur de petites soucoupes; les viandes sont toutes découpées en menus morceaux. Le couvert est des plus simples : chaque convive a devant soi une paire de baguettes, un bol plein de riz cuit à l'eau, qui pour les Annamites remplace le pain, et une cuiller en porcelaine pour puiser les sauces ou le bouillon. Ni couteau, ni verre; on ne boit qu’à la fin du repas. Chaque convive prend avec ses baguettes dans les plats disposés devant lui le moi-

lu

Page 1