‹ Une campagne au TonkinChapitre 139 sur 299 · ÉTALAGE DE DROGUISTE · texte numérisé non relu

ÉTALAGE DE DROGUISTE

leur puissance. Voilà pourquoi les hauts fonctionnaires indigènes ne tolèrent les catholiques qu’avec une certaine impatience; c’est aussi pour la même raison que les missionnaires ont à différentes reprises arrosé de leur sang la croix qu’ils ont plantée.

Un matin, au moment où je m’apprêtais à sortir pour faire ma visite quotidienne à l’ambulance, mon boy introduit dans ma chambre un Annamite très confortablement vêtu et tenant à la main le parapluie de provenance européenne qui indique l’homme de qualité. Après les saluts d’usages faits avec une lenteur calculée, le visiteur tire solennellement de sa cein-

lurc une feuille de papier grand format, couverte de caractères chinois et sur laquelle s’étalent une douzaine de larges cachets rouges. Très intrigué, je tourne cl je retourne le papier entre mes mains, aussi embarrassé que je l’aurais été devant une page d’hiéroglyphes. L’inconnu fouille alors de nouveau dans son inépuisable ceinture; il en sort une large enveloppe dont la suscription à mon adresse est cette fois écrite en bon français; c’est une lettre du directeur des Affaires Civiles de Hanoï qui contient la traduction du grimoire et des renseignements complémentaires sur le personnage (jii i l’apporte. Yoici d’abord la traduction :

« Moi, N’guyen-IIu-Do, tong-doc de Hanoï et de Ninh-binh, conformément aux instructions du directeur des Affaires Civiles et Politiques prescrivant de choisir des médecins annamites jeunes, intelligents et studieux, pour être présentés au docteur français qui leur apprendra à vacciner les enfants, à faire certaines opérations faciles et surtout à soigner les maladies d’yeux, qui sont très fréquentes, j’ai choisi le sieur N’go-Daï, qui est admis au nombre des médecins employés par l’Etat. C’est pourquoi je lui délivre ce bang-cap (brevet). Il lui permettra de se présenter à la Concession devant le directeur des Affaires Civiles, qui l’expédiera au docteur chargé de lui donner les leçons nécessaires.

« Fait le 15 du 6e mois de la 1" année de Kien-Phuoc (25 juillet 1884). »

Le directeur m’écrit en outre qu’ayant été informé de mon départ de Hanoï, il m’envoie par jonque le médecin annamite; celui-ci demeurera près de moi tout le temps nécessaire, et il s’installera, avec sa famille qu’il a amenée, dans une des maisons du tong-doc de Nam-dinh.

Tout en prenant connaissance de ce document, je jette de temps à autre un coup d’œil curieux sur mon confrère, qui attend avec une impassibilité apparente que j’aie terminé ma lecture. Rien, ni dans son costume, ni dans son allure, ne le distingue d’un indigène quelconque de la classe aisée. Il peut avoir une trentaine d’années; son front bombé et large, ses yeux noirs et très vifs lui donnent un air intelligent qui me le rend tout de suite sympathique.

Je l’emmène immédiatement avec moi à l’ambulance. Chemin faisant, il me raconte avec un certain orgueil qu’il est le fils adoptif et l’élève de Phong-Nan-Trach, célèbre médecin autrefois au service du tong-doc de Hanoï.

Ce Phong-Nan-Trach est sans doute un chef d’école. Au Tonkin il n’y a aucune institution qui rappelle nos facultés de médecine; les jeunes gens <1 ii i veulent étudier celte science s’attachent à la personne d’un médecin

Page 1