‹ Une campagne au TonkinChapitre 140 sur 299 · MÉDECINS, PHARMACIENS, DROGUISTES · texte numérisé non relu

MÉDECINS, PHARMACIENS, DROGUISTES

renommé qui consent à les initier dans la pratique de son art; quand ils jugent qu’ils sont assez habiles, ils quittent leur maître pour chercher une clientèle. S’ils parviennent cà se créer une réputation, ils tâchent de se faire attacher à la personne d’un fonctionnaire de haut rang qui leur confère le titre de médecin de l’Etat et qui quelquefois demande pour eux au roi un grade dans le mandarinat.

Les médecins annamites ont pour les guider dans l’exercice de leur art les livres chinois qui traitent de la médecine : c’est d’abord le Y -hoc, qui indique les signes des maladies et les différences des tempéraments; c’est encore le Ban-thao ou Table des Herbes, qui est célèbre dans tout l’Extrême-Orient; il contient une foule de recettes sur les vertus et la préparation des plantes.

Les documents puisés dans ces livres constituent ce qu’on pourrait appeler la médecine classique; elle repose sur la connaissance de deux principes, le froid et le chaud , qui jouent un rôle capital dans les théories médicales chinoises. De la combinaison de ces deux principes résulte un équilibre parfait qui constitue l’état de santé; la rupture de l’équilibre produit la maladie. Le rôle du médecin consiste à ramener la bonne harmonie entre les deux.

Au dire des Annamites, l’alimentation joue un grand rôle dans l’évolution des maladies : certains aliments renforcent le principe chaud, d’autres le principe froid et, mal choisis, ils peuvent détruire la bonne harmonie nécessaire au maintien de la santé. « Si tant de Français tombent malades chez nous, me disait mon confrère tonkinois, c’est parce qu’ils abusent de la viande de bœuf, qui est une nourriture trop échauffante pour eux dans ce pays. »

Les médecins tonkinois admettent deux méthodes pour soigner les

malades : la méthode chinoise ou Thuoc-Bac, reposant sur des théories écrites dans les livres dont j’ai parlé plus haut, et la méthode annamite ou Tliuoc-Nam. Celle-ci est ordinairement beaucoup moins en faveur que l’autre; elle est tout empirique et elle se compose d’une foule de recettes dont l’efficacité a été plus ou moins consacrée par le temps. Les maîtres enseignent comme ils l’entendent ces recettes à leurs élèves; quelques-unes sont tenues secrètes; le monopole en est exploité par certaines familles, qui se les transmettent de génération en génération, comme un héritage. Les médecins en vogue ne parlent du Thuoe-Nam qu’avec dédain; on croirait entendre nos professeurs de faculté se moquer agréablement des remèdes de bonnes femmes.

La plupart des médicaments en usage dans la médecine chinoise arrivent tout préparés du Céleste Empire; la médecine annamite au contraire n emploie que les plantes et les produits récoltés dans le pays.

Les drogues chinoises font l’objet d’un négoce important; elles sont fortement taxées en douane; la Chine en exporte chaque année pour plusieurs centaines de mille francs dans le pays d’Annam ; elles sont connues dans le commerce sous le nom général de médecines chinoises. Quelques-unes ont une composition des plus bizarres, qui ne le cède en rien à notre fameuse thériaque.

Les indigènes font une telle consommation de ces drogues qu’il y a dans chaque ville un peu importante du Tonkin un quartier spécialement affecté aux marchands qui les vendent. Ces marchands occupent à Namdinh, comme à Hanoi, de grandes boutiques remplies de bocaux de toutes formes et de toutes grandeurs, soigneusement étiquetés et rangés avec ordre sur des étagères, comme dans nos pharmacies d’Europe. Ces officines sont ordinairement tenues par des Chinois, qui y débitent des pilules, des pommades, des onguents de toutes sortes et de toutes couleurs dont il est bien difficile de connaître au juste la composition.

Un des coins de la boutique est toujours réservé pour y installer l’autel du patron de la médecine : c’est une sorte d’Hippocrate chinois qui, il y a bon nombre de siècles, s’est acquis une réputation immense par son savoir et par les découvertes qu’il a laites dans l’art de guérir. Sa mémoire est 1 objet d un culte liés suivi de la part des médecins et des pharmaciens, qui lui offrent des sacrifices a certaines époques de l’année, et qui l’honorent comme le fondateur de la thérapeutique chinoise.

A côté de ces grandes boutiques, on trouve généralement les étalages plus modestes des droguistes annamites. Les plantes conservées sont

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