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LE VILLAGE DES LÉPREUX

par une forte escorte, de peur qu’il ne soit pillé. La colonne dont vous faites partie a précisément pour but d’escorter un de ces convois. »

Nous arrivons à Sontay à trois heures du soir. Nous devons y embarquer la compagnie de tirailleurs algériens et la section d’artillerie de marine qui forment l’effectif de notre colonne. En attendant que cet embarquement s'effectue, le résident de Sontay, qui est venu nous visiter à bord, me propose de l’accompagner à un village de lépreux, situé tout près de là. J’accepte avec d’autant plus d’empressement que j’ai souvent entendu parler depuis mon arrivée au Tonkin des léproseries indigènes sans avoir eu jamais l’occasion d’en visiter une seule.

« Ma visite a été annoncée, me dit le résident; vous allez voir les principaux notables venir à notre rencontre; regardez-les bien, c’est un véritable musée pathologique, et vous serez étonné, malgré l’habitude que vous avez de ces sortes de spectacles. »

En effet, par une ouverture de la grande haie de bambous qui s’étend comme un rideau vert devant les petites cases du village, je vois surgir la plus étrange collection de difformités et d’horreurs qu’il m’ait encore été donné de contempler. Des êtres hideux et comme rabougris s’avancent, les uns en boitant, les autres en rampant sur les mains et sur les genoux; leur visage est boursouflé, rempli de plaques livides, d’ulcérations saignantes, de grosses élevures rougeâtres; la peau qui le recouvre, devenue épaisse et comme durcie, a perdu sa souplesse, si bien que les traits se sont immobilisés en une sorte de masque rigide, effrayant et grotesque tout à la fois et qui n’a plus rien d’humain. Les membres amaigris sont convulsés, tordus; les doigts des mains, dont la lèpre a rongé les extrémités, se sont recourbés comme des griffes.

Accompagnés de ce cortège, digne du pinceau de Jacques Callot, nous entrons dans le village. Le cadre répond au tableau : de chaque côté des rues malpropres, boueuses, encombrées de détritus de toutes sortes, sont rangées de petites cases basses comme des chenils, où l’on ne peut pénétrer qu’en se courbant en deux; des enfants demi-nus, à la peau livide, aux yeux noirs cerclés par la misère, se vautrent sur le sol en compagnie de hideux petits porcs. Un peu de paille de riz jetée dans un coin représente le grabat sur lequel couchent pêle-mêle tous les membres de la famille. Malgré cette promiscuité, aucun des enfants que j’ai examinés ne m’a montré trace de l’affreuse maladie. J’ai trouvé également dans les cabanes des jeunes femmes qui allaitaient leurs nourrissons et qui ne m’ont pas non plus semblé malades. La lèpre ne se communique donc pas

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aussi facilement qu’on pourrait le supposer. Pourtant les Annamites la considèrent comme contagieuse, et c’est pour celte raison qu’ils isolent les lépreux dans certains villages déterminés qu’il leur est défendu de quitter. Ces villages sont dégrevés de tout impôt, et comme les malheureux qui les occupent ne peuvent travailler pour vivre, le gouvernement leur alloue à différentes époques une quantité de riz tout juste nécessaire pour les empêcher de mourir de faim.

La lèpre est une maladie assez commune au Tonkin ; les provinces où elle se montre le plus fréquemment ont chacune une léproserie, qui presque toujours est établie dans le voisinage du chef-lieu, pour faciliter la surveillance. Depuis la guerre, les malheureux lépreux ont été un peu délaissés. Les fonctionnaires indigènes, préoccupés par des affaires plus pressantes, ont oublié souvent de leur faire parvenir les maigres subsides qui les aidaient à prolonger leur misérable vie. Il y eut alors dans les léproseries une mortalité effrayante, et comme les mandarins s’étaient relâchés dans leur surveillance, les lépreux qui ont survécu se sont répandus dans les villages environnants pour mendier.

Il en est résulté des abus, contre lesquels il a bien fallu sévir : exploitant la répugnance qu’ils inspiraient, les lépreux parcouraient en bandes les marchés et les rues, s’arrêtant pour tendre la main devant chaque boutique. Quand on leur refusait l'aumône, ou même lorsqu’ils jugeaient celle aumône insuffisante, ils se vengeaient en plongeant la main dans un panier de légumes ou de fruits. Ces fruits et ces légumes étaient alors perdus pour le marchand, qui n’avait d’autre ressource que de les jeter ou de les leur abandonner; personne n’aurait voulu acheter des provisions souillées par le contact impur d’un lépreux.

Un de nos boys m’a raconté à ce sujet une histoire curieuse : Un mandarin de haut rang devait, pour célébrer un anniversaire, offrir à ses ancêtres un grand sacrifice, suivi, comme c’est l’habitude, d’un plantureux festin auquel tous les membres de sa famille avaient été conviés. Ayant eu connaissance de la cérémonie, le chef de la léproserie voisine se présenta au fonctionnaire et lui demanda de faire à celte occasion une aumône à son village. Sur le refus brutal du mandarin, le lépreux se relira sans insister; mais pendant que les convives étaient à la pagode, il revint suivi d’une foule de ses administrés, s’installa avec eux dans la salle du festin, goûta à tous les plats, qui, suivant l’usage, étaient déjà tout préparés et dressés sur les tables. Lorsque les invités revinrent et qu’ils virent tous ces mendiants assis à leur place, ils s’enfuirent pour ne pas être touchés par eux

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