‹ Une campagne au TonkinChapitre 163 sur 299 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

BRUSQUE DÉPART POUR LA RIVIÈRE CLAIRE. - SINISTRES ÉPAVES. — • UNE LÉPROSERIE. — LES VILLAGES

FLOTTANTS. — NAVIGATION DIFFICILE. — ÉCHOUÉS. — DUPLICITÉ DES INTERPRÈTES. — UN ATELIER

DE FORGERON. - SINGULIER REMÈDE CONTRE LES TIQURES DE GUÊPES. — UN COURRIER ET SON

BATEAU. — LE MARCHÉ I)E LANG-SAO. — MAGICIENS ET SORCIERS. — ClIAM. — LE SERPENT-VER. — l’aréquier. — GIOM. — LA VARIOLE.

rpiENs! c’est vous, docteur! D’où venez-vous? i — l)e Phu-lang-lhuong, mon général.

— El vous êtes arrivé... ?

— A l’instant même, par le bateau qui vient d’accoster.

— Vous tombez bien : j’ai besoin d’un médecin pour accompagner une colonne qui va remonter la rivière Claire.

— A vos ordres, mon général. Quand faut-il que je parle?

— Dans un quart d’heure, sur cette canonnière qui est sur le point d’appareiller. «

C est ainsi que, arrivé a Hanoi avec l’espoir d’y demeurer un bon mois

UNE CAMPAGNE AU T ON Kl N.

pour me refaire de mes fatigues dans les délices de la Capoue tonkinoise, j’en repars aujourd’hui, '2 décembre, un quart d’heure après mon arrivée, pour une destination à peu près inconnue.

Pendant que le bateau remonte à toute vapeur le fleuve Rouge, je regarde vaguement les villages succéder aux villages sur ces rives plates et monotones que je connais déjà; je songe à tout le chemin que j’ai parcouru depuis que je suis en pays tonkinois, et mes courses ininterrompues' du nord au sud, de l’est à l’ouest, me font Reflet des allées et venues d’une halle que deux joueurs se lancent l’un à l’autre sans s’arrêter.

Je suis tiré de mes réflexions par une exclamation du capitaine du bateau, qui, depuis un instant, se promène de long en large devant sa cabine. Il me montre du doigt trois petits points noirs qui flottent sur l’eau; ces points augmentent de dimension au fur et à mesure qu’ils se rapprochent; on dirait maintenant t rois paquets entraînés par le courant. Je me penche, pour mieux voir, au-dessus du bordage quand nous passons près d’eux. Horreur! ce sont des cadavres atrocement mutilés. 11 y a deux hommes et une femme; les hommes, empalés dans un pieu qui leur sort par la bouche, ont leurs mains et leurs pieds coupés et attachés sur la poitrine par une corde qui fait le tour de leur cou comme un collier. Les bourreaux ont tailladé les seins de la femme et, par dérision sans doute, en ont fixé un morceau dans sa bouche. Les corps, ballonnés par l’eau, sont horribles à voir; les longs cheveux, détachés et épars, flottent autour d’eux à la surface. Les remous des vagues communiquent à ces cadavres des mouvements de va-et-vient grotesques; une troupe de corbeaux perchés sur ces sinistres épaves s’acharnent du bec et des ongles sur les orbites déjà vides.

« Voilà encore trois malheureuses victimes des pirates et des Pavillons- Noirs, me dit le capitaine : ce qu’on rencontre de cadavres depuis quelque temps en naviguant dans les arroyos est inimaginable; il ne se passe guère de jour où mes yeux ne soient attristés par un pareil spectacle. Avant-hier j’ai vu quatre corps qu’un même pieu traversait par le milieu comme une brochette d’alouettes. Ceux que nous venons de rencontrer descendent probablement de la rivière Claire, où nous allons. Il n’y a pas longtemps que le colonel Duchesne a infligé une sanglante défaite aux bandits chinois venus du Vunnan pour tenter d’enlever notre petite garnison de Tuycn-quan. Mais leurs bandes, toutes dispersées qu’elles sont, tiennent encore la campagne le long de la rivière Claire. On ne peut envoyer à Tuyen-quan un seul convoi de vivres sans le faire accompagner

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